Monsieur le rédacteur en chef adjoint chargé des éditions numériques de France 3 Midi-Pyrénées, cher Fabrice Valery,

On ne se connaît pas, mais je vais tout de même me permettre de te tutoyer, confraternité oblige. Tu es sorti du bois la semaine dernière pour écrire un article fustigeant les commentaires « haineux » et « nauséeux », « cette mare d’immondices » déversée sur la page Facebook de France 3, après un reportage sur l’arrivée de migrants à Toulouse.

Après avoir lu attentivement tes quelques lignes, écrites par un type bien, un journaliste qui a le cœur sur la main, l’éthique de conviction en bandoulière et une haute opinion de sa fonction (nous y reviendrons), je me suis posé cette terrible question, seul devant ma glace au chocolat : suis-je un – immonde – salaud ?

C’est vrai Fabrice, je dois te faire une confession qui va sans doute te décevoir : comme une majorité de mes compatriotes, de tes lecteurs et téléspectateurs je… comment te dire… heu… bah voilà, je ne suis pas hyper emballé à l’idée d’accueillir massivement les migrants issus du monde arabo-musulman. Le salaud que je suis a la faiblesse de penser que, dans le contexte actuel que traverse notre pays, ce n’est peut-être pas l’idée du siècle. Généreuse, certes. Mais bonne ? Là, j’ai comme un doute…

Combien de fans de la charia?

Je n’ai hélas pas ta grandeur d’âme. Accueillir à bras ouverts et sans sourciller tous les migrants issus du monde arabo-musulman qui se pointent chez nous, alors qu’une partie de ce même monde nous a déclaré la guerre et qu’une autre partie non négligeable ne partage pas nos valeurs ou manifeste de réels problèmes d’intégration sur notre territoire… j’ai beau être matinal, j’ai un peu de mal. Une petite devinette de salaud : si 50% des jeunes musulmans de France sont favorables à la charia, quel pourcentage parmi les nouveaux arrivants ? Lesquels ne sont pas bien vieux non plus apparemment…

Je n’ai pas un cœur aussi grand que le tien, mais on se retrouvera au moins sur un point Fabrice. Je trouve normal que mon pays offre l’hospitalité, ne serait-ce que provisoirement, aux femmes, aux enfants, aux familles qui fuient les combats en Syrie ou ailleurs. Le hic, comme le montrent les images et les différents rapports, de l’ONU notamment, c’est que la grande majorité des migrants aujourd’hui sont constitués de jeunes hommes isolés.

Tu le sais, un salaud, ça a particulièrement mauvais esprit. Du coup, presque à mon corps défendant, je me dis qu’il y a quelque chose qui cloche. Soit ces jeunes hommes seuls ne viennent pas des zones de combat, auquel cas il s’agit d’immigrés en situation irrégulière (à moins, Fabrice, que tu ne sois aussi favorable à l’idée d’accueillir toute la misère du monde, mais c’est là un autre débat). Soit ces jeunes hommes proviennent de zones en guerre et ont abandonné femmes, enfants, frères ou parents à leur triste sort…

En parfait salaud, je me dis aussi qu’un gars dont la motivation première est de fuir la guerre n’a pas forcément besoin de parcourir 10 000 km ou la moitié du globe pour s’extirper des zones de combat. Pourquoi partir si loin ? Je sais, là c’est moi qui vais trop loin Fabrice et, dans ton esprit, j’ai sans doute déjà plongé dans ta fameuse « mare d’immondices ». A ma décharge et à la décharge de la majorité de ces salauds de Français qui sont aussi tes lecteurs, c’est vrai que ces dernières années, tous ces voiles, ces attentats, ce salafisme, ces burkinis, ce communautarisme, ces prisons surpeuplées, ces minutes de silence non respectées et ces zones de non-droit ont entamé une bonne partie de notre bienveillance et de nos illusions. Tout le monde n’est pas Gandhi, Jésus, Bouddha, journaliste du service public…

Les riverains de Stalingrad? Des salauds!

Qu’est ce que j’aimerais garder ta fraîcheur et ton innocence quasi enfantine cher confrère ! Je suis certain que si un campement de Roms ou de migrants s’installait sous tes fenêtres, tu sauterais instinctivement de joie et organiserais illico une petite fête de bienvenue. Peut-être même en hébergerais-tu certains car, avec ta grandeur d’âme, tu sais mettre en accord tes convictions avec tes actes. Quant aux riverains de Calais, de la station Stalingrad ou d’ailleurs qui se plaignent des nuisances et prétendent vivre un enfer, ce sont tous des salauds égoïstes qui ont basculé du côté obscur. Ils te donnent sans doute la nausée, eux aussi.

Juste entre nous : avec trois millions de chômeurs et un pays qui se fragmente plus qu’il ne se métisse, on peut légitimement se demander si le fait d’accueillir plus vite qu’on n’intègre est forcément très judicieux. Non ? Ah, pardon Fabrice… Ce qui est bien avec toi, c’est que tu sais « contextualiser » et tu nous dis ce qu’il faut penser. C’est la mission d’un journaliste du service public selon toi. J’ai, naïvement, toujours pensé que la vocation première d’un journaliste était de décrire le Réel plutôt que de dire le Bien. Mais du coup le Bien selon quels critères ? Les tiens ? Ah, Fabrice, le bon vieux temps de la Pravda !

L’essentiel de ton papier patauge allègrement dans le politiquement correct, tu sais celui qui soumet le Réel à l’Idéal et confond le Bien avec le Vrai. Tu vois de la haine dans chaque bout de phrase et jette les noms de certains internautes en pâture qui se demandent en commentaires où sont les femmes et les enfants, s’inquiètent de la vision de la femme de certains migrants et évoquent même, abomination suprême, les viols. Heureusement, tu es là. Pour rétablir LA vérité. « Nous ne pouvons laisser dire des choses fausses et laisser publier des propos insupportables sur notre page Facebook. »

La nausée un peu facile

Bon, c’est vrai qu’en bon rédac-chef adjoint du contenu numérique, tu nous as quand même un peu survendu le truc ! Je m’attendais, à te lire, à un florilège de propos racistes, abjects, vulgaires, véritablement haineux et à un tissu de « choses fausses »… alors que les gens que tu cites ne font qu’évoquer la photo ou les images du reportage que tu publies dans ton papier. Moi même, j’ai beau chercher, je n’en vois pas beaucoup de femmes et d’enfants. Je n’en vois même aucun d’ailleurs.

Quand aux viols, cette « peur » que tu qualifies d’ « irrationnelle », cette salope d’internaute songeait, peut-être, à ceux de Cologne ou à celui commis à Calais, une semaine avant ton papier, par des migrants d’origine afghane. A ta décharge, tu ne pouvais pas le savoir. c’est France 3 Pas-de-Calais qui était concerné, pas France 3 Midi-Pyrénées.

Visiblement, tu as la « nausée » un peu facile. Je te conseille donc amicalement de prendre un comprimé de Motilium. Ce qui est sympa avec les chics types comme toi, c’est qu’il ne voient jamais le mal… en tout cas quand il s’agit de l’Autre. Si le raciste croit qu’un noir ou un arabe est forcément coupable même s’il est innocent, l’antiraciste tend à penser qu’un noir ou un arabe est forcément innocent même s’il est coupable. Et se retient de pointer du doigt le blanc, anciennement colonisateur et toujours un peu raciste sur les bords. J’ai la faiblesse de croire qu’il existe un espace assez large entre ces deux extrémités.

Tu écris : « Vous qui voyez dans ces images des violeurs ou des agresseurs, dites-vous qu’y figurent peut-être le médecin qui sauvera demain votre enfant ou le maçon qui construira votre maison. » Tu as tout à fait raison. Mais tu pourrais inverser la phrase, ce serait tout aussi vrai ! Ta vision idyllique de la nature humaine (sauf concernant tes lecteurs et téléspectateurs apparemment) se heurte à une constante dans toutes les sociétés depuis la nuit des temps : un gars qui ne s’intègre pas et vit en marge sort rarement le meilleur de lui-même, quelle que soit la couleur de sa peau.

Liberté d’expression version France TV

Tu envisages même de restreindre la liberté d’expression. Il y a la règle, mais il y aussi l’esprit, précises-tu subtilement. La liberté d’expression version FranceTVinfo, que l’on retrouve aussi d’ailleurs à France Inter ou I Télé, c’est-à-dire la liberté d’exprimer pleinement… les mêmes idées que celles de la rédaction. Mais il y a quand même des limites. Après la Pravda, l’Ami du Peuple de Marat…

A la fin de ton papier, tu balances un encadré de l’une de tes journalistes à France 3 Midi-Pyrénées intitulé… « La nausée ». Décidément ! Une épidémie semble avoir frappé la rédaction du service public dans le sud-ouest. La Nausée, c’est le titre d’un livre de Jean-Paul Sartre, dans lequel il écrit de longues lignes sur le… salaud. « De droite pour moi, ça veut dire salaud », nous explique le philosophe du café de Flore. La vision du monde d’une bonne partie des journalistes de France TV.

Ta confrère, Marie Martin, exprime son malaise avec emphase. « J’ai honte que l’accueil de 4500 personnes pose problème en France…» Moi qui pensais que plus de 10 000 personnes venaient d’être évacuées ces derniers jours, rien que dans la jungle de Calais… Marie qui n’hésite pas à comparer la situation actuelle avec celle des réfugiés du régime franquiste ou, mieux encore, celle des enfants juifs sous l’Occupation. Il n’y a que les salauds qui sourient devant de telles analogies… Faut dire qu’on a la nausée et le point Godwin faciles chez les scribes du service public.

« Elle danse Marie, elle danse. Elle adore quand ça balance… », chantait François Valéry. Mais pour conclure, je préfère citer Paul Valéry : « Si le moi est haïssable, aimer son prochain comme soi-même devient une atroce ironie. »

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Franck Crudo
Journaliste. Il a notamment participé au lancement de 20 Journaliste. Il a notamment participé au lancement du quotidien 20 Minutes en France début 2002 et a récemment écrit pour Contrepoints