Maintenant que les amarres sont rompues, je vous rends votre navire, messieurs, sans provision de bouche mais libre enfin. Prêt à voguer contre tous les vents, à affronter les tempêtes les plus dévastatrices comme les joies les plus secrètes. Prends donc la mer, Amérique, et puisque la Fortune n’a jamais guidé tes pas, puisse Dieu Lui-même diriger les zéphyrs qui te guideront. Quant à moi, pilote passager en ces mers, laissez-moi prononcer l’oraison funèbre de l’Empire mort, fondé par ceux qui vous trahirent, et qui portait en lui-même son propre anéantissement. M’est-il permis de lire en vos âmes, ô aristoï ?  Vous que je choisis un à un pour former le Congrès des Amériques ? Que me disent vos regards ? La surprise vous a-t-elle figé en statues de glace ? Cent hommes de bien, rassemblés un soir d’automne sous l’auguste coupole feraient-ils soudain figure d’enfants perdus ? Et une fois la surprise effacée, verrait-on poindre la grimace de l’ambition sur le masque candide de la vertu ? Mais après tout, qu’importe : ne le savez-vous pas ? Vos visages me sont une langue plus familière que celle que nous parlons ensemble. Aussi, avant que le lourd rideau de velours ne tombe, le secret qui vous a été longtemps caché, vous sera révélé en pleine lumière. Je n’épuiserai pas votre patience: il vous suffira d’inspirer d’une longue traite l’air libre qui vous entoure, avant même que votre souffle ne retombe, vous saurez.

Auriez-vous pu imaginer qu’il m’aurait été donné de prendre votre tête ? Il y a un an encore, j’errais alors à travers les rues de Washington, en quête de nouvelles aventures. Un soir, que je sortais de l’opéra, de petites bougies étaient placées sur les balustrades extérieures, comme en signe d’adieu. Je levai la tête. Le ciel était parsemé d’étoiles. Il me sembla que l’une d’elles clignotait étrangement. Mon astre vacillait-il avant que de s’éteindre ? Les destinées des hommes étaient-elles inscrites dans les cieux ? Un corps céleste présidait-il aux destinées de notre Nation ? Si cet astre existait, pouvait-il dévier de sa course magnétique sous l’effet d’un dérèglement quelconque pour se perdre à jamais dans l’immensité glacée ? Si Dieu Lui-même guidait l’Amérique comme nos poètes nous l’avaient enseigné, l’avait-Il abandonnée ? S’était-elle secrètement révoltée contre lui ? En proie à ces réflexions, je levai les yeux sur l’horizon et vis l’obélisque de Washington, pâle sous les rayons de la lune, qui semblait pointer vers le ciel un doigt interrogateur. Cet obélisque n’avait la grâce légère de ses modèles d’Egypte, eux qui, taillés dans une seule pierre par mille esclaves numides se paraient de signes cabalistiques puis se dressaient mille ans vers le ciel avant d’être engloutis par les sables brûlants. Non, cet obélisque-là n’était qu’un artifice de maçonnerie, creux en son centre et amputé de dix mètres par rapport aux plans initiaux en raison des fragilités de ses fondations. L’obélisque de Washington tomberait-il pour se briser en mille miettes tel une nouvelle Babel ?

« Je commence par la liberté absolue et j’aboutis à la dictature parfaite »

L’Etat était-il condamné à ne rester qu’une façade en Amérique ? Interrogez vos mémoires, ô Aristoï ! Quels étaient ceux qui occupaient ces sièges avant que je ne vous choisisse ? Etaient-ils libres ? Depuis cinquante ans, les affaires publiques avaient été dévorées par les groupes d’intérêts privés. Des avocats discrets et habiles approchaient vos prédécesseurs entre deux rendez-vous puis leur laissaient leur carte de visite sur laquelle ils pouvaient lire l’appellation obscure : conseiller en stratégie. Ces avocats ne leurs étaient pas inconnus : la moitié de l’ancienne législature était passée à travers la porte-tambour séparant le Congrès, des officines de lobbying. Plus la république se délitait et plus ces avocats se multipliaient. Les hommes en noir sortaient chaque jour de la « K street », se dirigeaient en petits groupes vers les marches du Congrès, bâtiment qu’ils parasitaient. Ce qu’ils recherchaient avant tout ? Des contacts individuels. La relation commençait par de petits cadeaux. Mais l’essentiel venait plus tard : pour décharger chaque membre du Congrès de l’ingrate activité de la récolte des fonds pour assurer sa propre réélection – celle-ci lui prenant le tiers de son temps – le conseiller en stratégie se chargeait de cette tâche en lui fournissant les fonds requis. Il lui restait à surveiller scrupuleusement les votes du membre sous contrôle. S’il se comportait fidèlement, il pourrait alors l’assurer d’un emploi (très) bien payé une fois qu’il aurait quitté ses fonctions. Ce contrat moral accepté, tout membre du Congrès devenait, littéralement, la propriété du lobby qui l’avait « acheté ». Ne vit-on jamais ploutocratie plus corrompue ? Les vendeurs de matériel militaire, entièrement dépendants des commandes de l’Etat achetaient consciencieusement les votes de ses représentants tandis que les groupes d’emprunteurs ayant pris les plus gros risques sur les prêts se liguaient afin d’éviter tout assainissement financier. Les lobbyistes ne se contentaient pas du Congrès, ils s’attaquaient aux multiples agences de la bureaucratie fédérale, profitant de la paresse des petits fonctionnaires qui les peuplaient afin d’écrire à leur place la réglementation spécialisée qui conviendrait aux intérêts des puissants. Ils avaient leurs entrées à la Maison-Blanche et arrivaient à vendre, pour plusieurs millions de dollars, un rendez-vous avec le Président des Etats-Unis. Ces hommes étaient-ils honteux de faire passer l’intérêt des puissants avant le bien commun ? Bien au contraire ! Ils prétendaient que les bases du gouvernement fédéral avaient été fondées sur des groupes d’intérêts, que ces groupes entraient naturellement en compétition, ce qui aurait prétendument pour conséquence leur autorégulation. Mais qui pouvait penser avec sérieux que les intérêts privés s’annihileraient mutuellement ? C’est bien l’inverse qui se produisit, ils se liguèrent secrètement, chassèrent en meute, se proclamant avec cynisme « éducateurs des élus ». C’est ainsi que vos prédécesseurs retombèrent en enfance, soumis à la férule de parents monstrueux maniant le chantage d’une main et l’or de l’autre. Un auteur inconnu écrivit alors un ouvrage intitulé La République perdue. Jamais titre ne fut plus juste.

Plongé dans ces réflexions, je relevai la tête et vis le dôme du Capitole. Il semblait illuminé de l’intérieur. J’eus l’intuition que la grande fête finale s’y déroulait. Un homme accroupi dans le noir m’apparut, à la faveur d’un rayon de lune. Il tenait un livre, ouvert dans ses mains, dans lequel il lut à haute voix : « Je commence par la liberté absolue et j’aboutis à la dictature parfaite ». Regardant à nouveau le Capitole, j’eus l’impression de voir, en lieu et place du dôme démesuré, une grande cage dans laquelle voletaient des oiseaux pris au piège. Encore quelques mois et la cloche de l’élection tinterait. Les fenêtres du dôme s’ouvriraient et la cage se viderait. Je pensais alors au prochain simulacre d’élection et me dis que ce grand spectacle de marionnettes était plus artificiel que l’opéra dont je sortais. Puisque l’Amérique avait tant abusé de sa liberté, qui pourrait l’aider à retrouver son sens ? La monarchie française, qui avait fait don de la liberté à l’Amérique n’était-elle pas garante du bon usage qui en serait fait ? Je traversai la prairie et me dirigeais à tâtons vers le musée. Etrangement, ses portes étaient ouvertes. Je respirai l’odeur si particulière du lieu. Quelques tableaux étaient éclairés. Tout d’abord Coriolan, supplié par sa famille d’épargner Rome de son glaive, puis César entouré par la foules des conjurés, Bonaparte enfin, le teint livide, emporté hors du conseil des Cinq-Cents. Notre régime finirait-il ainsi ? O Aristoï, ce ne fut pas moi qui portai le coup fatal mais bien ceux qui vous élirent. J’ai pris mes dispositions messieurs : les hommes de Wall-Street embarqueront ce soir pour l’Australie à bord du Paquebot Nevermore. Demain, vous serez libres à nouveau. Ayant renoncé à détruire ou a accaparer, il vous restera à accomplir l’essentiel: être.