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Arnaud Demanche, romancier de scène

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arnaud demanche schwarzenegger
Arnaud Demanche.

Ces dernières années, il y a comme une invasion d’humoristes, dans les salles de théâtre, à la radio, à la télévision. Cette voie, l’humour donc, semble privilégiée par les nouveaux artistes, du moins, se revendiquant comme tels. Plus qu’artistes, certains brandissent leur rôle politique, leur droit de parler en tant qu’humoriste – comme si l’humour donnait une légitimité toute spéciale, celle de spectateur critique et cynique de la société, des mœurs et de la vie. Alors là, on ne rit plus vraiment. Contrairement à l’assertion de l’avisé Marx, dans le cas de l’humoriste, il arrive bien souvent que l’histoire se répète, mais sous la forme du tragique plutôt que de la farce.

Un rêve de gosse

C’est donc avec une pointe de soupçon que je me suis rendue à la Comédie des trois bornes au spectacle d’Arnaud Demanche, que je connaissais via les Gérard du Cinéma, de la télévision et de la politique (Paris Première). Le rêve américain – le nouveau Schwarzenegger, sera-t-il politique et vindicatif, ou ne sera-t-il pas? Aurons-nous droit à la satire politicarde, à la raillerie anti-ricaine? Pas du tout.

C’est un roman joué dans l’espace de la scène, celui d’un comédien, qui petit, rêvait de devenir acteur américain. Arnaud Demanche invite ses spectateurs à rêver avec lui, incarnant les pages non pas du roman d’un tricheur (pour parodier Sacha Guitry encore) mais du roman d’un acteur – car Arnaud Demanche est un comédien véritable, pouvant interpréter, à grande vitesse, plusieurs personnages à la fois, à la manière de Philippe Caubère. Le spectacle est alors enchanteur, la scène devient écran, ce qui n’est pas un hasard, puisqu’il s’agit de cinéma d’action, d’images-mouvement.

Plusieurs paires Demanche

Qui n’a jamais mimé son film préféré dans sa chambre? Qui n’a pas rêvé d’être artiste? Le show est drôle, émouvant, nous renvoyant au (x) film(s) de notre vie, mais ne manque pas d’impertinence: on rit d’un film social à la française, des scènes de vie de famille, virtuoses, le père appelant son ado qui ne sortira jamais de sa chambre, l’impayable rallye versaillais, les débuts d’acteur, réalisant des doublages de voix plus ou moins licencieux, la pub Tefal façon nippone (parce qu’il faut bien s’entraîner à devenir acteur américain), l’incontournable Piège en haute mer, Sur écoute, et la dadaïste version d’Antigone, du point de vue du garde des défunts Polynice et Etéocle.

Arnaud Demanche peut être tous ces personnages à la fois, et peut-être, je suis très sérieuse, pourra-t-il un jour sur scène nous présenter Les Métamorphoses d’Ovide, ou bien ses Métamorphoses, il en a le talent et la palette.

Stupéfiant, magnifique, nous nous prenons alors à rêver aussi, devant cette histoire burlesque, qui connaît une happy end à l’américaine… car même si le producteur marseillais n’est pas là pour signer, le protagoniste réussit brillamment un casting… Suspense !

Bref, des blagues, il y en a, mais pas seulement: Arnaud Demanche propose sa parole, son corps et son roman.

Arnaud Demanche, Le Nouveau Schwarzeneger, à la Comédie des 3 bornes, 32 Rue des 3 Bornes, Paris 11e, en novembre, les lundis à 19h et en décembre, les lundis et vendredis à 19h.

Aujourd’hui, je vote Fillon

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François Fillon met son bulletin dans l'urne à Paris lors du premier tour de la primaire, novembre 2016. SIPA. 00782071_000001

Aujourd’hui, j’irai voter avec la même constance qu’André Sénik, mais contre Alain Juppé. Je voterai donc pour François Fillon. Si l’on s’en tient à ce qui sépare le candidat de la droite de celui du centre, du cher professeur Sénik, et des Inrockuptibles, l’élimination du candidat de l’identité heureuse reste une priorité. « Identité heureuse », ça fait un peu trop immigration constante, accommodements raisonnables, laïcité inclusive, enrichissements mutuels, chance pour la France et vivre-ensemble. On s’endort bercé par des concepts et on se réveille un jour à Molenbeek.

Doit-on se fier à une formule malheureuse ou à un slogan de campagne pour juger un candidat ? Peut-on retenir ou écarter un concurrent sur un ou deux mots ? L’expérience nous prouve que non. Que l’on se souvienne de Nicolas Sarkozy qui nous avait vendu « l’immigration choisie » pour nous refourguer de la discrimination positive une fois élu. Nous avons l’habitude de constater que les mots durs clamés aux tribunes accouchent généralement de mesures molles, alors que faut-il penser de ceux qui parlent mou, qui redoutent tant les clivages qu’ils évitent les questions fâcheuses et qui prônent partout et toujours le « rassemblement » quand il devient urgent d’exclure ? Que penser de ceux qui à droite, se collent l’étiquette d’ « humanistes » pour se distinguer de leurs collègues ? Rien qui vaille. D’ailleurs, Alain Juppé a enfoncé le clou lors des derniers débats en prononçant tout sourire, sans intention d’en dénoncer l’arnaque sémantique et à plusieurs reprises les mots « diversité » et « libéralisme humaniste ». Pour moi, c’est éliminatoire.

S’il est éliminé, il nous restera Fillon et son choc libéral. Le genre de programme attendu par ces Français sortis des écoles de commerce, qui rêvent de vivre rentiers après avoir vendu une application pour « smartphones », entourés de larbins et de bonniches importés, ou qui ont besoin d’esclaves pour continuer de faire des affaires dans le contexte mondial des salaires misérables. Le type même de projet que redoute une autre France, celle des mendiants aux multiples allocations, qui tremblent plus pour la survie de la Sécu que pour celle de leur civilisation, et qui redoutent la liberté comme des poulets élevés en batterie que l’on menacerait de relâcher soudainement dans la nature.

Au deuxième tour de l’élection présidentielle, cette France qui compte ses RTT et ses points retraite pourrait faire barrage de son corps électoral à celle qui veut « ubériser » le monde à coups de start-up. Celle qui se souvient que, quand on donne le Sahara à un communiste, on finit par importer du sable commence à comprendre que quand on confie une ferme à un libéral, il enlève les barrières qui séparent les cochons des parterres de fleurs. Et comme au bout de cette dérégulation mondiale au nom de la libre circulation du travailleur moins cher, il y a Cologne, cette France d’en bas pourrait préférer, au programme de Fillon, le programme de celui – ou plutôt de celle – qui promet des frontières. Et qui parle de civilisation. C’est aussi dans cet espoir que je voterai pour lui aujourd’hui.

Ce n’est pas Jésus qui revient, mais les valeurs de la France

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Colombey-les-deux-Eglises. Sipa. Feature Reference: 00669124_000034.

« Au secours, Jésus revient » titrent nos amis de Libération à quelques heures du second tour des primaires qui oppose François Fillon à Alain Juppé. Depuis que l’homme de la Sarthe a pris l’avantage sur le maire de Bordeaux, la guerre fait rage entre les deux camps mais pas seulement. L’ensemble de la classe politique et le microcosme médiatique a décidé de prendre part à la bataille en soutenant l’agnostique Juppé contre le catholique Fillon. Et dans un fol espoir qui confine au désespoir, voilà que l’on ressort l’épouvantail du religieux comme une objection dirimante au choix d’une large majorité de la droite de voir l’ancien Premier ministre de Nicolas Sarkozy concourir à la fonction présidentielle. L’Eglise catholique ne s’est-elle pas prononcée contre le mariage pour tous ? L’avortement n’est-il pas considéré comme un péché grave comme l’a récemment rappelé le pape François dans la droite ligne de ses prédécesseurs ? Et, au risque de se répéter, Fillon n’est-il pas catholique ?

Juppé, catho à gémométrie variable

Etrange engeance que ce progressisme de la caste politico-médiatique. Prompte à fuir au devant, la tête pourtant systématiquement tournée vers l’arrière, aux aguets. Comme si le passé veillait le présent. Comme si les morts dirigeaient les vivants. Comme s’il y avait quelque chose dans le monde qui n’était pas du monde. Comme si les prières s’exauçaient et les miracles existaient. Comme si, en somme, le Christ était vraiment ressuscité. On ajouterait de l’ironie à l’ironie, on enchérirait que si le catholicisme à géométrie variable d’Alain Juppé lui-même et de bon nombre de ses soutiens aura fait bien fait chanter le coq trois fois, celui très prudent de François Fillon n’aura pas pour autant réveillé Lazare de Béthanie.

Fillon, chestertonien malgré lui?

Les têtes de gondole de l’idéologie dominante ont beau se contorsionner dans une posture digne de celle de la Lanterne, elles sont hors-sujet. Qu’on le veuille ou non, ce n’est pas un catholicisme de combat qui anime les gens ordinaires mais la volonté d’un retour aux valeurs d’une France qui fut. Qu’on le veuille ou non, ils ne rappellent pas à eux l’Eglise, mais le clocher, le bistrot et l’atelier de la place du village. Qu’on le veuille ou non, ce ne sont pas des règles monastiques qu’ils réclament, mais ce que Orwell appelait de la « common decency », ce sens commun qui nous avertit qu’il y a des choses qui ne se font pas. Le progrès parlait d’un vivre-ensemble que l’on n’a jamais vu, sinon dans l’entre-soi ; le conservatisme en revient à la famille, ultime refuge dans un monde impitoyable, « dernier bastion des modes de pensée et du sentiment précapitalistes » selon l’analyse de Christopher Lasch. « Nous voulons retourner dans l’ancienne demeure / Où nos pères ont vécu sous l’aile d’un archange », semble en définitive chanter une certaine France avec Houellebecq dans sa Poursuite du bonheur. Dans cette critique des mutations métaphysiques détruisant les ordres séculaires, le christianisme médiéval interprété comme un système théologique complet de l’homme et de l’univers dans un gouvernement des peuples ou le distributisme d’un Chesterton refont surface. Et qu’on le veuille ou non, François Fillon, peut-être même malgré lui, incarne cela. Reste à savoir si ceux qui n’ont su prévoir le Brexit, les élections américaines et même l’extraordinaire poussée du député de Paris sont à même de comprendre que nonobstant sa foi qui ne regarde que lui, l’homme entend simplement rendre à la France ce qui est à la France.

Les derniers instants de la France américaine

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Les soldats confédérés roulant leur drapeau après la capitulation du général Lee à Appomatox, peinture de Richard Norris Brooke, 1872. SIPA. 00410546_000012

En étudiant l’engagement des Français dans la guerre de Sécession, il faut penser, bien sûr, à ce que cela pouvait signifier au temps du conflit, mais aussi à un parallèle avec la situation actuelle, puisque l’on observe une corrélation entre le vote aux élections de 2016 et la limite entre les États fédérés/confédérés. Il ne s’agit pas de pronostiquer une nouvelle guerre civile, bien entendu, ni même de raviver le thème de l’esclavage ou de la condition des afros-américains, mais d’observer les variations d’un autre thème, non moins crucial, celui du protectionnisme et du libre-échange. Une certaine forme de persistance de la culture a lieu quand la culture se transforme, tandis que les frontières culturelles, quant à elles, demeurent. Ainsi le protectionnisme est-il passé d’un camp à l’autre. Il était autrefois chez les modernes de la côte Est, alors tout occupés à développer leur industrie à l’abri de la concurrence européenne, tandis que les grands propriétaires archaïques du Sud étaient, au contraire, ouverts sur le monde pour exporter leur coton. Il est passé aujourd’hui dans les pays du sud et du centre, que l’on considère enclavés et attardés. Le libre-échange a-t-il enfin rejoint son terrain naturel, celui du progrès ? Ou bien, au contraire, privé de toute tradition, est-il devenu fou ? À chacun de juger.

En 1861, les Français d’Amérique étaient face à une autre contradiction, souligne Farid Ameur, entre le droit des peuples et la liberté personnelle, chacun appuyé sur une certaine lecture de la Constitution. L’historien soutient, cependant, que les Français se sont engagés en fonction de solidarités locales au moins autant que pour des idées. Avec l’exception des communautés phalanstériennes du Texas, ouvertement opposées à l’esclavage. Du reste, un grand nombre de Français demeura dans la neutralité. C’était d’ailleurs ce qu’imposait en principe la législation de la mère-patrie, comme en atteste la déclaration impériale en date du 10 juin 1861, dont le rôle dissuasif, selon l’auteur, resta modéré. Ce sont tout de même 10 à 15 000 Français qui s’engagèrent, au Sud ou au Nord, sur un total de 3 millions de soldats. À comparer aux 200 000 Allemands et 175 000 Irlandais.

La furia francese

L’enjeu, de part et d’autre, n’était pas tant de recruter quelques hommes de plus, que d’attirer la France elle-même de son côté dans le conflit. On ne s’y prenait pas toujours adroitement. Farid Ameur évoque à ce propos La Marseillaise que le gouvernement américain fit jouer à New York à l’arrivée du yacht du prince Napoléon… alors que la Marseillaise était interdite en France depuis 1852.

Les citoyens français jouissaient, en Amérique, de la renommée acquise par les armées impériales en Italie et en Crimée. L’engouement était vif pour l’uniforme de zouave – son képi, ses guêtres, ses boutons – promesse de furia francese. Les officiers français furent relativement plus nombreux que les hommes de troupes. L’auteur dresse le portrait pittoresque de ceux qu’il appelle des « soldats de fortune et chevaliers errants », en puisant par exemple directement aux mémoires du général Lee. « Les wagons sont arrivés et m’ont amené un jeune officier français, plein de vivacité, qui brûle d’envie de me servir. Je crois que l’atmosphère ici va bientôt le refroidir. Si elle ne le fait pas, la nuit s’en chargera, car il n’a pas apporté de couverture. » Évoquons aussi le parcours de l’officier Cluseret, ancien garibaldien chassé de l’armée fédérée américaine, ourdissant complots au Canada puis au Brésil, délégué à la guerre sous la Commune et enfin député de la IIIe République. Ou Camille de Polignac, qualifié de « La Fayette du sud », hardi dandy qui parvint à dompter la bande de soudards qu’était une division d’infanterie du Texas. Ou encore Régis de Trobriand, colonel du 55e de New York : d’origine et sensibilité légitimiste, il épousa une riche héritière de la Nouvelle Angleterre, séjourna à Venise puis s’engagea en 1861 pour la cause de l’Union et de la démocratie.

Au demeurant, Farid Ameur dit aussi l’absence de grands faits d’armes. Il mentionne toutefois la milice française de la Nouvelle Orléans qui sauva la ville du pillage entre le départ des troupes sudistes et l’arrivée des forces d’occupation nordistes. Son souvenir, dit-on, fut durable.

Mais la bonne tenue de la milice louisianaise contraste avec l’évolution des autres contingents français qui, en dépit de leur splendide accoutrement, terminèrent souvent dans l’indigence en raison de la rivalité entre les officiers ou du manque de discernement dans la levée des troupes. L’auteur dénombre toutes sortes d’incidents, beuveries, détournements de fonds, vol de poules, etc…

« L’américanisation » des Français d’Amérique

Reste à savoir si les Français se distinguaient vraiment, à cet égard, du reste de la troupe. Soulignons, a contrario, les difficultés rencontrées par le prince de Polignac pour venir à bout de ses Texans. D’ailleurs, comme le remarque l’auteur, de France on ne prenait pas non plus au sérieux le conflit américain dont les combattants étaient « perçus comme des soldats indisciplinés, capricieux, sans tenue et enclins à l’ivrognerie. » Dès lors, les Français ne montraient-ils pas, pour ainsi dire, leur bonne intégration ?

Il s’agit justement de cela. La thèse de Farid Ameur est la suivante : la guerre de Sécession a contribué à « l’américanisation » des Français d’Amérique, elle a sonné le glas de la présence française dans le nouveau monde en tant que population et culture identifiable.

Du reste, Napoléon III privilégiait l’émigration vers les colonies, en particulier l’Algérie. En Amérique, il tenta d’imposer la neutralité. Il tenta aussi de profiter de la situation pour élargir son influence au Mexique. Pendant ce temps, les Français d’Amérique du Nord se plaignaient d’être négligés par leurs consulats.

Dans le Nord, la conscription, imposée à partir de 1863, était liée à l’obtention de la nationalité américaine. Du reste, les autorités, au nord comme au sud, ne manquaient pas de faire pression, comme en témoigne un arrêt du district de Natchitoches considérant « un ressortissant comme neutre non pas seulement lorsqu’il est animé d’un “esprit de retour à son pays d’origine”, mais quand il peut prouver, par quelconque acte, qu’il a “l’intention réelle” et se met “en voie d’exécution” » de quitter les États-Unis. On ne saurait mieux dire : un pays, on l’aime ou on le quitte, du moins en temps de guerre.

Cela dit, Farid Ameur souligne aussi la réduction, jusqu’à la fin du siècle, de la part des citoyens français dans le flux migratoire. En l’absence de nouvelles forces vives, les Français d’Amérique « sont passés définitivement de l’ancien au nouveau monde. » L’auteur en donne aussi pour preuve la « perdition » de la culture française en Louisiane.

Farid Ameur, Les Français dans la guerre de Sécession, PUR

Les français dans la guerre de sécession: 1861-1865.

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Éloge des Grecs (anciens)

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Raphaël "L'école d'Athènes"
"L'école d'Athènes", Raphaël (Wikipédia)

Homines maxime homines ! Surhumains. Tels étaient les Grecs de jadis, aux dires du Romain Pline, que cite fort à propos Bernard Nuss dans son sympathique Eloge des Grecs. Sympathique et surtout impertinent, au sens précis du terme, tant les Grecs d’aujourd’hui se sont vus, il y a à peine deux ans, traîner dans la fange par tout ce que la presse mainstream compte de mercenaires, ceux-là mêmes qui, depuis, nous vendent le malheur des migrants et l’invasion du continent. Alors, l’Europe (allemande) pouvait bien exclure Athènes, mais elle devait, elle est encore sommée d’inclure des millions de miséreux, afghans ou nigériens, pakistanais ou libyens pour expier je ne sais quel crime – celui d’exister, sans doute.

Revenons aux Hellènes d’autrefois, « superficiels par profondeur », comme disait Nietzsche, qui furent le zénith de notre monde, et que Florence, Oxford et Versailles ont tenté d’égaler. Ancien diplomate, Bernard Nuss a voulu, par le biais d’un essai sur la Grèce éternelle, nous livrer quelques réflexions souvent toniques sur notre civilisation fatiguée, taraudée par le doute et la mauvaise conscience.

Le propre des Grecs, le fondement de la vision hellénique du monde étant de refuser avec passion toutes les tutelles, spirituelles (le Livre unique et son infaillible clergé) ou politiques (le monarque devant qui l’on se prosterne – une abomination absolue que les Grecs nommaient proskynésis), ils ont très tôt, dès Homère, dès les Physiciens d’Ionie, tenu à prendre leur destin en mains, en personnes autonomes – qui forgent elles-mêmes leurs lois, et qui remettent en question toute opinion (la doxa, jamais confondue avec la vérité, l’alètheia). La liberté du citoyen, le savoir désintéressé, la lucidité qui libère des illusions, l’ironie dévastatrice, la divine harmonie : autant de conquêtes grecques. Et le théâtre ! Malheur aux civilisations sans théâtre, condamnées à la barbarie !

Parfois péremptoire (mais pour la bonne cause), vif de ton et vigoureux dans sa dénonciation de notre présente décadence, le hoplite Nuss exalte nos Pères à nous. Idéalisés, ces hommes plus qu’humains dont parlait Pline ? Sans doute. Par exemple quand il passe un peu vite sur le procès de Socrate. Injuste, Bernard Nuss ? Peut-être dans sa vision, tronquée, d’Ulysse, et dans son jugement, discutable, sur l’Odyssée – décrite comme inférieure à l’Iliade. Un peu rapide sur le polythéisme et sur les mythes, qui entretiennent et sauvegardent pourtant ce climat mental, cette altitude qui vaccinent contre les miasmes du Dogme et du Péché.

Qu’importe, absolvons-le au nom d’Apollon et de Dionysos. Lisons son bréviaire hellénique : « La Grèce a toujours été un modèle incomparable et le contact des Grecs a rendu intelligents et moins vulgaires de nombreuses générations d’Européens. »

Bernard Nuss, Éloge des Grecs, Editions Pierre-Guillaume de Roux

Eloge des Grecs

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France Inter ou la bienséance culturelle

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France Inter Michèle Torr Sylvie Vartan
Michèle Torr (à droite), avec Sylvie Vartan et Claude François, Cannes, 1965

À la radio d’État française, on a son esthétique, c’est-à-dire sa morale, c’est-à-dire sa bienséance. On y transgresse selon la norme en vigueur, on y est conforme par crainte d’être exclu de la Tribu. Le goût y est dominant, c’est-à-dire uniforme : il relève d’un certain chic municipal (par référence à la dominante culturelle de la mairie de Paris) : on a ses artistes, ses poulains, ses protégés. Ils sont choyés, encensés. Tout le reste est honni ou ignoré, voire méprisé.
Un exemple de ce comportement nous a été donné dans le 6/9 du dimanche 8 octobre, tranche horaire animée par Patricia Martin. Sa voix agréable appartient, comme celle de Patrick Cohen, au registre de la séduction radiophonique. Mais, alors que Cohen veut « enrober » le micro, le saturer de son désir, le timbre de Patricia Martin retient l’attention par une note d’ironie légère, de gaieté non feinte, ce qui lui donne une maîtrise de l’antenne sur un mode un peu plan-plan, mais sans arrogance ni abus de gorge. [access capability= »lire_inedits »]

Vers 6 h 50 intervient Aurore Vincenti, linguiste, dans le cadre d’une chronique intitulée « Dico somatique ». Pour ce qui est de la voix, je me désole immédiatement de lui trouver une ressemblance avec celle de Cécile Duflot. La dame traite du genou : son articulation, l’usage du mot, son symbole. C’est bien mené, astucieux, savant sans être pédant. Aurore Vincenti examine toutes les facettes de son sujet, jusqu’à la génuflexion, posture d’admiration, d’humilité ou d’humiliation, voire plus si affinités – et là, ça se gâte, si l’on ose cette formule : « La caresse qui se pratique à genoux peut susciter le refus de se mettre dans une position de soumission. »

On ne saura pas de quelle caresse (de quelle gâterie) il s’agit, ni qui, de l’homme, de la femme ou du transgenre, s’accroupit, s’agenouille, se soumet adorablement, et, s’il y a alternance de génuflexion, lequel des trois fait l’ange quand les deux autres font la bête. Pour illustrer son propos, elle fait entendre un bref extrait d’une chanson de Michèle Torr « À tes genoux » : « À tes genoux/Je tombe à tes genoux/Ma franchise te fait sourire/Ton orgueil d’homme est sans pitié/Puisque tu dois m’abandonner. »

Patricia Martin, alors, manifeste son étonnement : « Si l’on m’avait dit qu’on passerait du Michèle Torr un matin sur France Inter ! »
Aurore se défend mollement : « Ah ! écoutez, il faut de tout pour faire un monde », puis elle poursuit son exposé sur le genou. Et le propos se conclut sur « J’aime tes genoux », rendu célèbre par le regretté Henri Salvador, qui emporte l’adhésion de Patricia et d’Aurore. Apprécient-elles également « La main au cul » et son refrain entraînant : « Si je te foutais la main au cul/Tu ferais beaucoup moins d’histoires/Je gagnerais le temps perdu/T’en redemanderais, tu peux me croire. »

Il ne se trouve personne pour faire observer que Michèle Torr est une chanteuse respectable, digne fille de Piaf, qui poursuit sur toutes les routes de France et de Navarre une carrière commencée en 1963, et qu’elle distrait, plus certainement encore que les ondes de France Inter, des dizaines de milliers de Français de l’angoisse fondamentale d’être au monde, comme le font inlassablement Hervé Vilard, Gérard Lenorman, Sheila et quelques autres avec eux, tous membres d’une corporation de roulottes, de chapiteaux, de salles municipales et de bastringues enjoués.

Michèle Torr à France Inter, c’est une faute de goût : on n’est pas chez les concierges de Radio Montmartre ! Dommage ! J’attendais de Patricia M. qu’elle prît le risque de défendre le slow, ce sanglot sulpicien, cette désolation sur un rythme binaire, ce blues navré de la moiteur amoureuse. Le slow, nous suggère Michèle Torr, est une comédie lente que se donnent à elles-mêmes deux personnes menacées par la désillusion et l’ennui. En passant, elle nous rappelle la leçon fondamentale administrée par l’illustre Oscar Wilde : « L’amour est un sacrement qui doit être pris à genoux. »[/access]

Gaspard Proust rit de tout avec n’importe qui

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Gaspard Proust. Numéro de reportage : 00683609_000001.

« On se fait rarement rire seul parce qu’on se surprend difficilement soi-même » disait Paul Valéry. Le moins que l’on puisse dire est qu’en matière de rire comme de surprise, Gaspard Proust, dans son dernier spectacle, ne fait pas dans la demi-mesure, bien servi en cela par la distance et le sérieux qui le caractérisent ainsi que la mise en scène minimaliste.

Vive l’inceste et la GPA!

« Aucun orgueil ! » assène l’humoriste en rentrant sur scène sous les applaudissements juste après avoir éreinté les spectateurs pendant 10 minutes en coulisses lors d’un dialogue fictif avec un technicien, micro ouvert, et quelques secondes à peine après s’être exclamé, ayant découvert que la salle l’entendait : « Tu vas voir, si ça se trouve, ces cons, ils vont quand même m’applaudir ! ».

Loin de commencer son spectacle tout de suite, Gaspard Proust nous explique ensuite en détail les consignes de sécurité à respecter en cas d’attaque terroriste, en invitant, au nom du féminisme et de l’égalité, les femmes à se mettre en première ligne juste à côté des portes, puis en demandant aux juifs de la salle de se manifester afin qu’il puisse s’en servir, le cas échéant, comme « monnaie d’échange ».

Le ton est donné et si l’on pense, à cet instant, que le comique n’ira peut-être pas toujours aussi loin sur tous les sujets, on se trompe lourdement. Que ce soit lorsqu’il évoque la paternité à travers les conseils sexuels prodigués par son père ou lorsqu’il se montre extrêmement favorable à la GPA car cela peut permettre aux hommes, vingt ans après, de baiser leur fille en toute bonne conscience, Gaspard Proust fait sans cesse osciller la salle entre un certain malaise et de bruyants éclats de rire qui tiennent autant de sa puissance comique que de sa capacité à nous surprendre évoquée plus haut.

Vanner les minorités visibles

A l’heure où le courage des humoristes consiste principalement à dire du mal de Nicolas Sarkozy, Donald Trump ou Marine Le Pen, Gaspard Proust choisit de s’attaquer à toutes les minorités visibles, sans exception, dans un souci d’égalité qui tranche avec l’égalité de façade qu’on promeut un peu partout. Le rire devient inclusif en excluant tout le monde. Il rassemble en n’oubliant pas de stigmatiser chaque catégorie. L’être humain ne se définit plus par une « communauté » à laquelle il appartiendrait mais par sa propension à être moqué autant que tous ses semblables.

Quand la plupart de ses collègues font dans le consensus et le politiquement correct en s’orientant vers les petits soucis personnels et quotidiens propres au stand-up, il propose de nous faire rire des migrants, de la deuxième guerre mondiale, ou du Bataclan en se moquant des terroristes « qui auraient fait beaucoup plus de victimes s’ils avaient balancé dans la salle de la farine et du lait sur tous ces bobos allergiques au gluten et au lactose » ou des « nouveaux résistants qui occupent les terrasses pour boire des coups le lendemain du 13 novembre mais qui fuient au moindre bruit de pneu qui éclate ». Le résultat est aussi jubilatoire et libérateur que le choix apparaît périlleux.

Certains regrettent la liberté de ton dont les comiques jouissaient il y a une vingtaine d’années ? Gaspard Proust décide de s’en saisir, sans se soucier de savoir si l’époque le permet.

Sur Le couple (« le seul endroit où la résignation est perçue comme de la sagesse ») la condition humaine, la vieillesse (« pour les femmes, à partir de 43 ans, chaque année en vaut sept, comme pour les chiens ») la séparation, la maladie ou la mort, le comique n’est pas en reste, préférant, plutôt que de s’arrêter avant que cela choque,  se taire uniquement lorsqu’il a épuisé le sujet. Le rire redevient alors ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : une formidable catharsis.

Il y a à la fois des accents desprogiens dans son degré de provocation et sa causticité et rabelaisiens dans le plaisir que nous prenons à nous vautrer avec lui dans l’outrance.

« Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer. » disait Beaumarchais. Si l’époque dans laquelle nous vivons vous semble désespérée, courez voir Gaspard Proust sur les planches.

Fillon, le coup de fouet qu’il fallait à la Gauche

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François Fillon en meeting à Lyon, novembre 2016. SIPA. 00782463_000053

Je suis reconnaissant à la droite d’avoir, peut-être en partie malgré elle, contribué à réhabiliter le débat politique dans ce pays. Que quelque 4 millions d’électeurs aient participé à cette partielle est pour moi une bonne nouvelle. Une partielle qui, n’en doutons pas, fait déjà figure de premier tour de la présidentielle de 2017 qui en comptera donc six… pour ceux qui le voudront. Comment aurait-il pu en être autrement ? J’ai écrit combien et pourquoi la perspective d’un second tour entre Nicolas Sarkozy et Marine le Pen m’était insupportable comme à de nombreux citoyens de ce pays. Aux lendemains de ce scrutin j’exprime donc ma satisfaction de voir cette perspective disparaître de l’horizon… et d’y avoir contribué.

Comme une majorité de Français, j’ai été surpris par la percée fulgurante de François Fillon qu’en toute honnêteté je n’ai pas vu venir. Parce que les cartes me semblaient bien distribuées entre une droite forte incarnée par Nicolas Sarkozy et une droite soucieuse d’élargissement au centre portée par Alain Juppé. Je constate aujourd’hui, comme beaucoup, que nombre d’électeurs de droite ont fini par lâcher l’ancien président, dont l’image, ternie, devenait impossible à assumer, pour se reporter sur François Fillon par ailleurs libre de toute collusion avec le centre. Il faut donc lire le scrutin de dimanche dernier comme le désir d’une majorité d’électeurs de droite de marquer une alternance politique nette, sans concession, avec un quinquennat qu’elle exècre.

Au premier tour on élimine, au second on choisit !

Chacun s’accorde à dire que François Fillon n’est pas encore à l’Elysée. Que les jeux ne sont faits ni au sein de la droite, pour la primaire, ni à plus forte raison au niveau du pays, pour la présidentielle. Bref: que tout peut encore arriver. C’est exact. Mais on imagine mal comment Alain Juppé pourrait avoir, en une semaine, inversé un tel rapport de forces. Et l’on peut douter que les 600 000 électeurs de gauche qui, dimanche, se sont déplacés pour faire barrage à l’ancien président de la République se sentent particulièrement intéressés à départager les deux anciens premiers ministres. D’autant que l’intérêt objectif de la gauche est finalement d’avoir en face d’elle un « vrai » candidat de droite dure: en l’occurrence François Fillon. Ce second tour risque fort de redevenir, pour le coup, un scrutin interne à la droite et au centre. Au premier tour on élimine, au second on choisit ! Ce n’est pas le moindre paradoxe de cette primaire.

Je lis, ici ou , que la gauche serait encore à même de l’emporter. Mon scepticisme est total. Avec déjà trois candidatures annoncées hors primaire (Yannick Jadot, Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron) on imagine mal par quel miracle une gauche éclatée qui représente dans les sondages quelque 35% des intentions de vote pourrait être présente au second tour de la présidentielle. Avec ou sans François Hollande. Comment Emmanuel Macron, qui entend dépasser le clivage droite-gauche pourrait-il trouver à droite les voix dont il a besoin pour nourrir sa propre dynamique, alors que l’essentiel de cet électorat, avide de revanche sur le quinquennat de François Hollande, se sent galvanisé par le score de François Fillon et en mesure de l’emporter, précisément à droite toute ?

Le déni de la réalité est toujours une faute politique.

De longs mois nous séparent encore du scrutin de la présidentielle et il faut souhaiter, pour notre démocratie, que le débat politique se prolonge, s’approfondisse et s’amplifie, dans la dignité qui a marqué pour l’essentiel les semaines que nous venons de vivre. Et qui peut nous rendre fiers au regard des dérives dont nous avons été les témoins atterrés, outre-Atlantique.  Car de ce débat dépend non seulement le choix d’un nouveau Président de la République, mais la clarification nécessaire à une recomposition ultérieure du paysage politique et sans doute à un réexamen de nos pratiques démocratiques.

Depuis lundi, nombre de commentateurs épiloguent sur la personnalité de François Fillon qui serait, dans cette présidentielle, outre le vecteur d’une droite dure au plan économique et social, le porte étendard de la Manif pour Tous. Et donc l’émanation d’une droite catholique réactionnaire. Je ne suis pas sûr que ce soit là la manière la plus intelligente d’entrer dans la compréhension des événements que nous avons vécus depuis 2012. Et, pour la gauche, la meilleure manière d’affronter son avenir. Le déni de la réalité est toujours une faute politique. Elle se paie, aujourd’hui, au prix fort. Loin de moi de considérer que le discrédit de la gauche dans l’opinion viendrait du seul vote de la loi Taubira. Il s’ancre bien évidemment pour l’essentiel dans la crise financière, économique et sociale que le gouvernement n’a pas su ou pu enrayer.

Mais dans la recomposition du paysage politique qui s’annonce et qui n’interviendra qu’après l’échéance présidentielle, la gauche devra tout de même s’interroger sur l’impasse d’une idéologie libérale-libertaire qui la conduit à un état de décomposition qu’elle se refuse toujours à regarder en face. Pour avoir négligé les classes populaires au bénéfice des classes moyennes dont aujourd’hui elle ne parvient même pas à assurer l’avenir, la gauche a creusé le lit du Front National et fait naître dans le pays un profond désir d’alternance.

La gauche s’est aliéné une partie de l’électorat catholique

Pour avoir refusé de voir que si le pays était majoritairement ouvert à une conjugalité homosexuelle, il restait réfractaire à la perspective d’une filiation qui supposait, à terme, la généralisation de la PMA et de la GPA, la gauche s’est aliéné une partie de l’électorat catholique, souvent issu du centre-gauche, qui n’est ni homophobe ni réactionnaire. Sauf aux yeux d’une gauche idéologique persuadée d’incarner le sens de l’Histoire… En quoi serait-il réactionnaire de défendre la notion de « droits collectifs » – le bien commun – nécessaires à la cohésion d’une société, contre celle de « droits individuels » sans limite ? En quoi serait-il homophobe d’affirmer que l’égalité des droits des adultes ne peut se concevoir et se construire que dans le respect de l’égalité des droits des enfants ?

La ligne que porte aujourd’hui François Fillon dans ce débat: maintien des droits liés à la conjugalité homosexuelle et à l’adoption simple, refus de tout élargissement de cette filiation est tout simplement la ligne de consensus de la société française sur le sujet, telle qu’exprimée à l’automne 2012 par l’Union nationale des associations familiales (UNAF) où figuraient des associations familiales laïques. C’est la ligne aujourd’hui défendue par L’Avenir pour tous de Frigide Barjot, là où la Manif pour tous continue de réclamer l’abrogation pure et simple de la loi Taubira, y compris dans sa composante conjugale, ce qui était la position de Frédéric Poisson.

Une nécessaire recomposition politique

Nous sommes un certain nombre de catholiques, ancrés à gauche, à avoir défendu cette ligne de compromis, avec constance, dès l’élection de François Hollande. Nous avons averti qu’il y avait dans cette promesse de campagne le risque de diviser profondément le pays. On nous a ri au nez ! Nous avons souligné, au lendemain du vote, qu’à la faveur d’une alternance politique fortement marquée de désir de revanche, ce qu’une loi avait fait une autre loi pouvait le défaire ! On nous a plaints de notre aveuglement. Nous y sommes ! Ou presque !

Aujourd’hui je ne me réjouis pas particulièrement de voir ce débat refaire surface. J’ai toujours exprimé qu’il ne serait pas, pour ma part, déterminant dans mon choix personnel pour la présidentielle de 2017. Je regrette simplement l’aveuglement persistant de la gauche sur ces questions sociétales ou toute critique, même venant de son camp, est lue comme réactionnaire. Si ce blocage persiste, il risque de compromettre demain une nécessaire  recomposition politique qui ne ferait pas leur juste place à celles et ceux qui entendent se battre contre les dérives de l’économie libérale et tout autant contre celles d’un libertarisme également destructeur.

Pour l’heure je prends acte de l’événement politique que constitue incontestablement le premier tour de cette primaire à droite. Elle frappe en quelque sorte les trois coups de la Présidentielle : trois coups qui marquent pour des mois le lever de rideau de la pré-campagne, trois coups qui ont déjà mis à terre Nicolas Sarkozy, ébranlé Alain Juppé et mis François Hollande et la gauche au pied du mur.

 

René Poujol tient le blog Cath’lib.

Juppé, le candidat de la Gauche

Inauguration de la Cité du vin à Bordeaux par François Hollande et Alain Juppé, mai 2016. SIPA. 00758402_000018

La Gauche s’est enfin trouvé un candidat, et il s’appelle Alain Juppé. Le maire de Bordeaux, fort du soutien du centre-mou, pense encore être un recours face à François Fillon – un recours pour la Gauche principalement.

C’est qu’ils sont en passe d’être orphelins, rue de Solférino et alentours. Macron est ailleurs, Hollande dans les choux, Hamon improbable, et mon ami Filoche présente le désagréable inconvénient d’être de gauche. Mélenchon – n’en parlons pas, d’ailleurs, il n’a même pas l’appui des alliés communistes. Reste Juppé.

Le prétexte selon lequel le candidat d’une droite libéralo-européano-atlantiste serait le meilleur rempart contre le retour du Petit Nicolas – c’est fait – et l’arrivée de Marine Le Pen est éventé: le meilleur rempart, camarades, c’eût été une politique intelligente pendant cinq ans, une politique qui parlât au peuple et pas uniquement aux « élites » auto-proclamées que vous croyez être: quand je vois ce que le PS appelle élites dans la capitale, je comprends qu’il adhère au discours anti-élitaire de Najat Vallaud-Belkacem.

Fillon fait donc peur – à qui ? Apparemment, aux groupes LGBT…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

Arnaud Demanche, romancier de scène

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arnaud demanche schwarzenegger
Arnaud Demanche.
arnaud demanche schwarzenegger
Arnaud Demanche.

Ces dernières années, il y a comme une invasion d’humoristes, dans les salles de théâtre, à la radio, à la télévision. Cette voie, l’humour donc, semble privilégiée par les nouveaux artistes, du moins, se revendiquant comme tels. Plus qu’artistes, certains brandissent leur rôle politique, leur droit de parler en tant qu’humoriste – comme si l’humour donnait une légitimité toute spéciale, celle de spectateur critique et cynique de la société, des mœurs et de la vie. Alors là, on ne rit plus vraiment. Contrairement à l’assertion de l’avisé Marx, dans le cas de l’humoriste, il arrive bien souvent que l’histoire se répète, mais sous la forme du tragique plutôt que de la farce.

Un rêve de gosse

C’est donc avec une pointe de soupçon que je me suis rendue à la Comédie des trois bornes au spectacle d’Arnaud Demanche, que je connaissais via les Gérard du Cinéma, de la télévision et de la politique (Paris Première). Le rêve américain – le nouveau Schwarzenegger, sera-t-il politique et vindicatif, ou ne sera-t-il pas? Aurons-nous droit à la satire politicarde, à la raillerie anti-ricaine? Pas du tout.

C’est un roman joué dans l’espace de la scène, celui d’un comédien, qui petit, rêvait de devenir acteur américain. Arnaud Demanche invite ses spectateurs à rêver avec lui, incarnant les pages non pas du roman d’un tricheur (pour parodier Sacha Guitry encore) mais du roman d’un acteur – car Arnaud Demanche est un comédien véritable, pouvant interpréter, à grande vitesse, plusieurs personnages à la fois, à la manière de Philippe Caubère. Le spectacle est alors enchanteur, la scène devient écran, ce qui n’est pas un hasard, puisqu’il s’agit de cinéma d’action, d’images-mouvement.

Plusieurs paires Demanche

Qui n’a jamais mimé son film préféré dans sa chambre? Qui n’a pas rêvé d’être artiste? Le show est drôle, émouvant, nous renvoyant au (x) film(s) de notre vie, mais ne manque pas d’impertinence: on rit d’un film social à la française, des scènes de vie de famille, virtuoses, le père appelant son ado qui ne sortira jamais de sa chambre, l’impayable rallye versaillais, les débuts d’acteur, réalisant des doublages de voix plus ou moins licencieux, la pub Tefal façon nippone (parce qu’il faut bien s’entraîner à devenir acteur américain), l’incontournable Piège en haute mer, Sur écoute, et la dadaïste version d’Antigone, du point de vue du garde des défunts Polynice et Etéocle.

Arnaud Demanche peut être tous ces personnages à la fois, et peut-être, je suis très sérieuse, pourra-t-il un jour sur scène nous présenter Les Métamorphoses d’Ovide, ou bien ses Métamorphoses, il en a le talent et la palette.

Stupéfiant, magnifique, nous nous prenons alors à rêver aussi, devant cette histoire burlesque, qui connaît une happy end à l’américaine… car même si le producteur marseillais n’est pas là pour signer, le protagoniste réussit brillamment un casting… Suspense !

Bref, des blagues, il y en a, mais pas seulement: Arnaud Demanche propose sa parole, son corps et son roman.

Arnaud Demanche, Le Nouveau Schwarzeneger, à la Comédie des 3 bornes, 32 Rue des 3 Bornes, Paris 11e, en novembre, les lundis à 19h et en décembre, les lundis et vendredis à 19h.

Aujourd’hui, je vote Fillon

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François Fillon met son bulletin dans l'urne à Paris lors du premier tour de la primaire, novembre 2016. SIPA. 00782071_000001
François Fillon met son bulletin dans l'urne à Paris lors du premier tour de la primaire, novembre 2016. SIPA. 00782071_000001

Aujourd’hui, j’irai voter avec la même constance qu’André Sénik, mais contre Alain Juppé. Je voterai donc pour François Fillon. Si l’on s’en tient à ce qui sépare le candidat de la droite de celui du centre, du cher professeur Sénik, et des Inrockuptibles, l’élimination du candidat de l’identité heureuse reste une priorité. « Identité heureuse », ça fait un peu trop immigration constante, accommodements raisonnables, laïcité inclusive, enrichissements mutuels, chance pour la France et vivre-ensemble. On s’endort bercé par des concepts et on se réveille un jour à Molenbeek.

Doit-on se fier à une formule malheureuse ou à un slogan de campagne pour juger un candidat ? Peut-on retenir ou écarter un concurrent sur un ou deux mots ? L’expérience nous prouve que non. Que l’on se souvienne de Nicolas Sarkozy qui nous avait vendu « l’immigration choisie » pour nous refourguer de la discrimination positive une fois élu. Nous avons l’habitude de constater que les mots durs clamés aux tribunes accouchent généralement de mesures molles, alors que faut-il penser de ceux qui parlent mou, qui redoutent tant les clivages qu’ils évitent les questions fâcheuses et qui prônent partout et toujours le « rassemblement » quand il devient urgent d’exclure ? Que penser de ceux qui à droite, se collent l’étiquette d’ « humanistes » pour se distinguer de leurs collègues ? Rien qui vaille. D’ailleurs, Alain Juppé a enfoncé le clou lors des derniers débats en prononçant tout sourire, sans intention d’en dénoncer l’arnaque sémantique et à plusieurs reprises les mots « diversité » et « libéralisme humaniste ». Pour moi, c’est éliminatoire.

S’il est éliminé, il nous restera Fillon et son choc libéral. Le genre de programme attendu par ces Français sortis des écoles de commerce, qui rêvent de vivre rentiers après avoir vendu une application pour « smartphones », entourés de larbins et de bonniches importés, ou qui ont besoin d’esclaves pour continuer de faire des affaires dans le contexte mondial des salaires misérables. Le type même de projet que redoute une autre France, celle des mendiants aux multiples allocations, qui tremblent plus pour la survie de la Sécu que pour celle de leur civilisation, et qui redoutent la liberté comme des poulets élevés en batterie que l’on menacerait de relâcher soudainement dans la nature.

Au deuxième tour de l’élection présidentielle, cette France qui compte ses RTT et ses points retraite pourrait faire barrage de son corps électoral à celle qui veut « ubériser » le monde à coups de start-up. Celle qui se souvient que, quand on donne le Sahara à un communiste, on finit par importer du sable commence à comprendre que quand on confie une ferme à un libéral, il enlève les barrières qui séparent les cochons des parterres de fleurs. Et comme au bout de cette dérégulation mondiale au nom de la libre circulation du travailleur moins cher, il y a Cologne, cette France d’en bas pourrait préférer, au programme de Fillon, le programme de celui – ou plutôt de celle – qui promet des frontières. Et qui parle de civilisation. C’est aussi dans cet espoir que je voterai pour lui aujourd’hui.

Ce n’est pas Jésus qui revient, mais les valeurs de la France

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fillon eglise france liberation
Colombey-les-deux-Eglises. Sipa. Feature Reference: 00669124_000034.
fillon eglise france liberation
Colombey-les-deux-Eglises. Sipa. Feature Reference: 00669124_000034.

« Au secours, Jésus revient » titrent nos amis de Libération à quelques heures du second tour des primaires qui oppose François Fillon à Alain Juppé. Depuis que l’homme de la Sarthe a pris l’avantage sur le maire de Bordeaux, la guerre fait rage entre les deux camps mais pas seulement. L’ensemble de la classe politique et le microcosme médiatique a décidé de prendre part à la bataille en soutenant l’agnostique Juppé contre le catholique Fillon. Et dans un fol espoir qui confine au désespoir, voilà que l’on ressort l’épouvantail du religieux comme une objection dirimante au choix d’une large majorité de la droite de voir l’ancien Premier ministre de Nicolas Sarkozy concourir à la fonction présidentielle. L’Eglise catholique ne s’est-elle pas prononcée contre le mariage pour tous ? L’avortement n’est-il pas considéré comme un péché grave comme l’a récemment rappelé le pape François dans la droite ligne de ses prédécesseurs ? Et, au risque de se répéter, Fillon n’est-il pas catholique ?

Juppé, catho à gémométrie variable

Etrange engeance que ce progressisme de la caste politico-médiatique. Prompte à fuir au devant, la tête pourtant systématiquement tournée vers l’arrière, aux aguets. Comme si le passé veillait le présent. Comme si les morts dirigeaient les vivants. Comme s’il y avait quelque chose dans le monde qui n’était pas du monde. Comme si les prières s’exauçaient et les miracles existaient. Comme si, en somme, le Christ était vraiment ressuscité. On ajouterait de l’ironie à l’ironie, on enchérirait que si le catholicisme à géométrie variable d’Alain Juppé lui-même et de bon nombre de ses soutiens aura fait bien fait chanter le coq trois fois, celui très prudent de François Fillon n’aura pas pour autant réveillé Lazare de Béthanie.

Fillon, chestertonien malgré lui?

Les têtes de gondole de l’idéologie dominante ont beau se contorsionner dans une posture digne de celle de la Lanterne, elles sont hors-sujet. Qu’on le veuille ou non, ce n’est pas un catholicisme de combat qui anime les gens ordinaires mais la volonté d’un retour aux valeurs d’une France qui fut. Qu’on le veuille ou non, ils ne rappellent pas à eux l’Eglise, mais le clocher, le bistrot et l’atelier de la place du village. Qu’on le veuille ou non, ce ne sont pas des règles monastiques qu’ils réclament, mais ce que Orwell appelait de la « common decency », ce sens commun qui nous avertit qu’il y a des choses qui ne se font pas. Le progrès parlait d’un vivre-ensemble que l’on n’a jamais vu, sinon dans l’entre-soi ; le conservatisme en revient à la famille, ultime refuge dans un monde impitoyable, « dernier bastion des modes de pensée et du sentiment précapitalistes » selon l’analyse de Christopher Lasch. « Nous voulons retourner dans l’ancienne demeure / Où nos pères ont vécu sous l’aile d’un archange », semble en définitive chanter une certaine France avec Houellebecq dans sa Poursuite du bonheur. Dans cette critique des mutations métaphysiques détruisant les ordres séculaires, le christianisme médiéval interprété comme un système théologique complet de l’homme et de l’univers dans un gouvernement des peuples ou le distributisme d’un Chesterton refont surface. Et qu’on le veuille ou non, François Fillon, peut-être même malgré lui, incarne cela. Reste à savoir si ceux qui n’ont su prévoir le Brexit, les élections américaines et même l’extraordinaire poussée du député de Paris sont à même de comprendre que nonobstant sa foi qui ne regarde que lui, l’homme entend simplement rendre à la France ce qui est à la France.

Les derniers instants de la France américaine

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Les soldats confédérés roulant leur drapeau après la capitulation du général Lee à Appomatox, peinture de Richard Norris Brooke, 1872. SIPA. 00410546_000012
Les soldats confédérés roulant leur drapeau après la capitulation du général Lee à Appomatox, peinture de Richard Norris Brooke, 1872. SIPA. 00410546_000012

En étudiant l’engagement des Français dans la guerre de Sécession, il faut penser, bien sûr, à ce que cela pouvait signifier au temps du conflit, mais aussi à un parallèle avec la situation actuelle, puisque l’on observe une corrélation entre le vote aux élections de 2016 et la limite entre les États fédérés/confédérés. Il ne s’agit pas de pronostiquer une nouvelle guerre civile, bien entendu, ni même de raviver le thème de l’esclavage ou de la condition des afros-américains, mais d’observer les variations d’un autre thème, non moins crucial, celui du protectionnisme et du libre-échange. Une certaine forme de persistance de la culture a lieu quand la culture se transforme, tandis que les frontières culturelles, quant à elles, demeurent. Ainsi le protectionnisme est-il passé d’un camp à l’autre. Il était autrefois chez les modernes de la côte Est, alors tout occupés à développer leur industrie à l’abri de la concurrence européenne, tandis que les grands propriétaires archaïques du Sud étaient, au contraire, ouverts sur le monde pour exporter leur coton. Il est passé aujourd’hui dans les pays du sud et du centre, que l’on considère enclavés et attardés. Le libre-échange a-t-il enfin rejoint son terrain naturel, celui du progrès ? Ou bien, au contraire, privé de toute tradition, est-il devenu fou ? À chacun de juger.

En 1861, les Français d’Amérique étaient face à une autre contradiction, souligne Farid Ameur, entre le droit des peuples et la liberté personnelle, chacun appuyé sur une certaine lecture de la Constitution. L’historien soutient, cependant, que les Français se sont engagés en fonction de solidarités locales au moins autant que pour des idées. Avec l’exception des communautés phalanstériennes du Texas, ouvertement opposées à l’esclavage. Du reste, un grand nombre de Français demeura dans la neutralité. C’était d’ailleurs ce qu’imposait en principe la législation de la mère-patrie, comme en atteste la déclaration impériale en date du 10 juin 1861, dont le rôle dissuasif, selon l’auteur, resta modéré. Ce sont tout de même 10 à 15 000 Français qui s’engagèrent, au Sud ou au Nord, sur un total de 3 millions de soldats. À comparer aux 200 000 Allemands et 175 000 Irlandais.

La furia francese

L’enjeu, de part et d’autre, n’était pas tant de recruter quelques hommes de plus, que d’attirer la France elle-même de son côté dans le conflit. On ne s’y prenait pas toujours adroitement. Farid Ameur évoque à ce propos La Marseillaise que le gouvernement américain fit jouer à New York à l’arrivée du yacht du prince Napoléon… alors que la Marseillaise était interdite en France depuis 1852.

Les citoyens français jouissaient, en Amérique, de la renommée acquise par les armées impériales en Italie et en Crimée. L’engouement était vif pour l’uniforme de zouave – son képi, ses guêtres, ses boutons – promesse de furia francese. Les officiers français furent relativement plus nombreux que les hommes de troupes. L’auteur dresse le portrait pittoresque de ceux qu’il appelle des « soldats de fortune et chevaliers errants », en puisant par exemple directement aux mémoires du général Lee. « Les wagons sont arrivés et m’ont amené un jeune officier français, plein de vivacité, qui brûle d’envie de me servir. Je crois que l’atmosphère ici va bientôt le refroidir. Si elle ne le fait pas, la nuit s’en chargera, car il n’a pas apporté de couverture. » Évoquons aussi le parcours de l’officier Cluseret, ancien garibaldien chassé de l’armée fédérée américaine, ourdissant complots au Canada puis au Brésil, délégué à la guerre sous la Commune et enfin député de la IIIe République. Ou Camille de Polignac, qualifié de « La Fayette du sud », hardi dandy qui parvint à dompter la bande de soudards qu’était une division d’infanterie du Texas. Ou encore Régis de Trobriand, colonel du 55e de New York : d’origine et sensibilité légitimiste, il épousa une riche héritière de la Nouvelle Angleterre, séjourna à Venise puis s’engagea en 1861 pour la cause de l’Union et de la démocratie.

Au demeurant, Farid Ameur dit aussi l’absence de grands faits d’armes. Il mentionne toutefois la milice française de la Nouvelle Orléans qui sauva la ville du pillage entre le départ des troupes sudistes et l’arrivée des forces d’occupation nordistes. Son souvenir, dit-on, fut durable.

Mais la bonne tenue de la milice louisianaise contraste avec l’évolution des autres contingents français qui, en dépit de leur splendide accoutrement, terminèrent souvent dans l’indigence en raison de la rivalité entre les officiers ou du manque de discernement dans la levée des troupes. L’auteur dénombre toutes sortes d’incidents, beuveries, détournements de fonds, vol de poules, etc…

« L’américanisation » des Français d’Amérique

Reste à savoir si les Français se distinguaient vraiment, à cet égard, du reste de la troupe. Soulignons, a contrario, les difficultés rencontrées par le prince de Polignac pour venir à bout de ses Texans. D’ailleurs, comme le remarque l’auteur, de France on ne prenait pas non plus au sérieux le conflit américain dont les combattants étaient « perçus comme des soldats indisciplinés, capricieux, sans tenue et enclins à l’ivrognerie. » Dès lors, les Français ne montraient-ils pas, pour ainsi dire, leur bonne intégration ?

Il s’agit justement de cela. La thèse de Farid Ameur est la suivante : la guerre de Sécession a contribué à « l’américanisation » des Français d’Amérique, elle a sonné le glas de la présence française dans le nouveau monde en tant que population et culture identifiable.

Du reste, Napoléon III privilégiait l’émigration vers les colonies, en particulier l’Algérie. En Amérique, il tenta d’imposer la neutralité. Il tenta aussi de profiter de la situation pour élargir son influence au Mexique. Pendant ce temps, les Français d’Amérique du Nord se plaignaient d’être négligés par leurs consulats.

Dans le Nord, la conscription, imposée à partir de 1863, était liée à l’obtention de la nationalité américaine. Du reste, les autorités, au nord comme au sud, ne manquaient pas de faire pression, comme en témoigne un arrêt du district de Natchitoches considérant « un ressortissant comme neutre non pas seulement lorsqu’il est animé d’un “esprit de retour à son pays d’origine”, mais quand il peut prouver, par quelconque acte, qu’il a “l’intention réelle” et se met “en voie d’exécution” » de quitter les États-Unis. On ne saurait mieux dire : un pays, on l’aime ou on le quitte, du moins en temps de guerre.

Cela dit, Farid Ameur souligne aussi la réduction, jusqu’à la fin du siècle, de la part des citoyens français dans le flux migratoire. En l’absence de nouvelles forces vives, les Français d’Amérique « sont passés définitivement de l’ancien au nouveau monde. » L’auteur en donne aussi pour preuve la « perdition » de la culture française en Louisiane.

Farid Ameur, Les Français dans la guerre de Sécession, PUR

Les français dans la guerre de sécession: 1861-1865.

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Éloge des Grecs (anciens)

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Raphaël
"L'école d'Athènes", Raphaël (Wikipédia)
Raphaël "L'école d'Athènes"
"L'école d'Athènes", Raphaël (Wikipédia)

Homines maxime homines ! Surhumains. Tels étaient les Grecs de jadis, aux dires du Romain Pline, que cite fort à propos Bernard Nuss dans son sympathique Eloge des Grecs. Sympathique et surtout impertinent, au sens précis du terme, tant les Grecs d’aujourd’hui se sont vus, il y a à peine deux ans, traîner dans la fange par tout ce que la presse mainstream compte de mercenaires, ceux-là mêmes qui, depuis, nous vendent le malheur des migrants et l’invasion du continent. Alors, l’Europe (allemande) pouvait bien exclure Athènes, mais elle devait, elle est encore sommée d’inclure des millions de miséreux, afghans ou nigériens, pakistanais ou libyens pour expier je ne sais quel crime – celui d’exister, sans doute.

Revenons aux Hellènes d’autrefois, « superficiels par profondeur », comme disait Nietzsche, qui furent le zénith de notre monde, et que Florence, Oxford et Versailles ont tenté d’égaler. Ancien diplomate, Bernard Nuss a voulu, par le biais d’un essai sur la Grèce éternelle, nous livrer quelques réflexions souvent toniques sur notre civilisation fatiguée, taraudée par le doute et la mauvaise conscience.

Le propre des Grecs, le fondement de la vision hellénique du monde étant de refuser avec passion toutes les tutelles, spirituelles (le Livre unique et son infaillible clergé) ou politiques (le monarque devant qui l’on se prosterne – une abomination absolue que les Grecs nommaient proskynésis), ils ont très tôt, dès Homère, dès les Physiciens d’Ionie, tenu à prendre leur destin en mains, en personnes autonomes – qui forgent elles-mêmes leurs lois, et qui remettent en question toute opinion (la doxa, jamais confondue avec la vérité, l’alètheia). La liberté du citoyen, le savoir désintéressé, la lucidité qui libère des illusions, l’ironie dévastatrice, la divine harmonie : autant de conquêtes grecques. Et le théâtre ! Malheur aux civilisations sans théâtre, condamnées à la barbarie !

Parfois péremptoire (mais pour la bonne cause), vif de ton et vigoureux dans sa dénonciation de notre présente décadence, le hoplite Nuss exalte nos Pères à nous. Idéalisés, ces hommes plus qu’humains dont parlait Pline ? Sans doute. Par exemple quand il passe un peu vite sur le procès de Socrate. Injuste, Bernard Nuss ? Peut-être dans sa vision, tronquée, d’Ulysse, et dans son jugement, discutable, sur l’Odyssée – décrite comme inférieure à l’Iliade. Un peu rapide sur le polythéisme et sur les mythes, qui entretiennent et sauvegardent pourtant ce climat mental, cette altitude qui vaccinent contre les miasmes du Dogme et du Péché.

Qu’importe, absolvons-le au nom d’Apollon et de Dionysos. Lisons son bréviaire hellénique : « La Grèce a toujours été un modèle incomparable et le contact des Grecs a rendu intelligents et moins vulgaires de nombreuses générations d’Européens. »

Bernard Nuss, Éloge des Grecs, Editions Pierre-Guillaume de Roux

Eloge des Grecs

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France Inter ou la bienséance culturelle

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France Inter Michèle Torr Sylvie Vartan
Michèle Torr (à droite), avec Sylvie Vartan et Claude François, Cannes, 1965
France Inter Michèle Torr Sylvie Vartan
Michèle Torr (à droite), avec Sylvie Vartan et Claude François, Cannes, 1965

À la radio d’État française, on a son esthétique, c’est-à-dire sa morale, c’est-à-dire sa bienséance. On y transgresse selon la norme en vigueur, on y est conforme par crainte d’être exclu de la Tribu. Le goût y est dominant, c’est-à-dire uniforme : il relève d’un certain chic municipal (par référence à la dominante culturelle de la mairie de Paris) : on a ses artistes, ses poulains, ses protégés. Ils sont choyés, encensés. Tout le reste est honni ou ignoré, voire méprisé.
Un exemple de ce comportement nous a été donné dans le 6/9 du dimanche 8 octobre, tranche horaire animée par Patricia Martin. Sa voix agréable appartient, comme celle de Patrick Cohen, au registre de la séduction radiophonique. Mais, alors que Cohen veut « enrober » le micro, le saturer de son désir, le timbre de Patricia Martin retient l’attention par une note d’ironie légère, de gaieté non feinte, ce qui lui donne une maîtrise de l’antenne sur un mode un peu plan-plan, mais sans arrogance ni abus de gorge. [access capability= »lire_inedits »]

Vers 6 h 50 intervient Aurore Vincenti, linguiste, dans le cadre d’une chronique intitulée « Dico somatique ». Pour ce qui est de la voix, je me désole immédiatement de lui trouver une ressemblance avec celle de Cécile Duflot. La dame traite du genou : son articulation, l’usage du mot, son symbole. C’est bien mené, astucieux, savant sans être pédant. Aurore Vincenti examine toutes les facettes de son sujet, jusqu’à la génuflexion, posture d’admiration, d’humilité ou d’humiliation, voire plus si affinités – et là, ça se gâte, si l’on ose cette formule : « La caresse qui se pratique à genoux peut susciter le refus de se mettre dans une position de soumission. »

On ne saura pas de quelle caresse (de quelle gâterie) il s’agit, ni qui, de l’homme, de la femme ou du transgenre, s’accroupit, s’agenouille, se soumet adorablement, et, s’il y a alternance de génuflexion, lequel des trois fait l’ange quand les deux autres font la bête. Pour illustrer son propos, elle fait entendre un bref extrait d’une chanson de Michèle Torr « À tes genoux » : « À tes genoux/Je tombe à tes genoux/Ma franchise te fait sourire/Ton orgueil d’homme est sans pitié/Puisque tu dois m’abandonner. »

Patricia Martin, alors, manifeste son étonnement : « Si l’on m’avait dit qu’on passerait du Michèle Torr un matin sur France Inter ! »
Aurore se défend mollement : « Ah ! écoutez, il faut de tout pour faire un monde », puis elle poursuit son exposé sur le genou. Et le propos se conclut sur « J’aime tes genoux », rendu célèbre par le regretté Henri Salvador, qui emporte l’adhésion de Patricia et d’Aurore. Apprécient-elles également « La main au cul » et son refrain entraînant : « Si je te foutais la main au cul/Tu ferais beaucoup moins d’histoires/Je gagnerais le temps perdu/T’en redemanderais, tu peux me croire. »

Il ne se trouve personne pour faire observer que Michèle Torr est une chanteuse respectable, digne fille de Piaf, qui poursuit sur toutes les routes de France et de Navarre une carrière commencée en 1963, et qu’elle distrait, plus certainement encore que les ondes de France Inter, des dizaines de milliers de Français de l’angoisse fondamentale d’être au monde, comme le font inlassablement Hervé Vilard, Gérard Lenorman, Sheila et quelques autres avec eux, tous membres d’une corporation de roulottes, de chapiteaux, de salles municipales et de bastringues enjoués.

Michèle Torr à France Inter, c’est une faute de goût : on n’est pas chez les concierges de Radio Montmartre ! Dommage ! J’attendais de Patricia M. qu’elle prît le risque de défendre le slow, ce sanglot sulpicien, cette désolation sur un rythme binaire, ce blues navré de la moiteur amoureuse. Le slow, nous suggère Michèle Torr, est une comédie lente que se donnent à elles-mêmes deux personnes menacées par la désillusion et l’ennui. En passant, elle nous rappelle la leçon fondamentale administrée par l’illustre Oscar Wilde : « L’amour est un sacrement qui doit être pris à genoux. »[/access]

Gaspard Proust rit de tout avec n’importe qui

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gaspard proust antiracisme
Gaspard Proust. Numéro de reportage : 00683609_000001.
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Gaspard Proust. Numéro de reportage : 00683609_000001.

« On se fait rarement rire seul parce qu’on se surprend difficilement soi-même » disait Paul Valéry. Le moins que l’on puisse dire est qu’en matière de rire comme de surprise, Gaspard Proust, dans son dernier spectacle, ne fait pas dans la demi-mesure, bien servi en cela par la distance et le sérieux qui le caractérisent ainsi que la mise en scène minimaliste.

Vive l’inceste et la GPA!

« Aucun orgueil ! » assène l’humoriste en rentrant sur scène sous les applaudissements juste après avoir éreinté les spectateurs pendant 10 minutes en coulisses lors d’un dialogue fictif avec un technicien, micro ouvert, et quelques secondes à peine après s’être exclamé, ayant découvert que la salle l’entendait : « Tu vas voir, si ça se trouve, ces cons, ils vont quand même m’applaudir ! ».

Loin de commencer son spectacle tout de suite, Gaspard Proust nous explique ensuite en détail les consignes de sécurité à respecter en cas d’attaque terroriste, en invitant, au nom du féminisme et de l’égalité, les femmes à se mettre en première ligne juste à côté des portes, puis en demandant aux juifs de la salle de se manifester afin qu’il puisse s’en servir, le cas échéant, comme « monnaie d’échange ».

Le ton est donné et si l’on pense, à cet instant, que le comique n’ira peut-être pas toujours aussi loin sur tous les sujets, on se trompe lourdement. Que ce soit lorsqu’il évoque la paternité à travers les conseils sexuels prodigués par son père ou lorsqu’il se montre extrêmement favorable à la GPA car cela peut permettre aux hommes, vingt ans après, de baiser leur fille en toute bonne conscience, Gaspard Proust fait sans cesse osciller la salle entre un certain malaise et de bruyants éclats de rire qui tiennent autant de sa puissance comique que de sa capacité à nous surprendre évoquée plus haut.

Vanner les minorités visibles

A l’heure où le courage des humoristes consiste principalement à dire du mal de Nicolas Sarkozy, Donald Trump ou Marine Le Pen, Gaspard Proust choisit de s’attaquer à toutes les minorités visibles, sans exception, dans un souci d’égalité qui tranche avec l’égalité de façade qu’on promeut un peu partout. Le rire devient inclusif en excluant tout le monde. Il rassemble en n’oubliant pas de stigmatiser chaque catégorie. L’être humain ne se définit plus par une « communauté » à laquelle il appartiendrait mais par sa propension à être moqué autant que tous ses semblables.

Quand la plupart de ses collègues font dans le consensus et le politiquement correct en s’orientant vers les petits soucis personnels et quotidiens propres au stand-up, il propose de nous faire rire des migrants, de la deuxième guerre mondiale, ou du Bataclan en se moquant des terroristes « qui auraient fait beaucoup plus de victimes s’ils avaient balancé dans la salle de la farine et du lait sur tous ces bobos allergiques au gluten et au lactose » ou des « nouveaux résistants qui occupent les terrasses pour boire des coups le lendemain du 13 novembre mais qui fuient au moindre bruit de pneu qui éclate ». Le résultat est aussi jubilatoire et libérateur que le choix apparaît périlleux.

Certains regrettent la liberté de ton dont les comiques jouissaient il y a une vingtaine d’années ? Gaspard Proust décide de s’en saisir, sans se soucier de savoir si l’époque le permet.

Sur Le couple (« le seul endroit où la résignation est perçue comme de la sagesse ») la condition humaine, la vieillesse (« pour les femmes, à partir de 43 ans, chaque année en vaut sept, comme pour les chiens ») la séparation, la maladie ou la mort, le comique n’est pas en reste, préférant, plutôt que de s’arrêter avant que cela choque,  se taire uniquement lorsqu’il a épuisé le sujet. Le rire redevient alors ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : une formidable catharsis.

Il y a à la fois des accents desprogiens dans son degré de provocation et sa causticité et rabelaisiens dans le plaisir que nous prenons à nous vautrer avec lui dans l’outrance.

« Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer. » disait Beaumarchais. Si l’époque dans laquelle nous vivons vous semble désespérée, courez voir Gaspard Proust sur les planches.

Fillon, le coup de fouet qu’il fallait à la Gauche

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François Fillon en meeting à Lyon, novembre 2016. SIPA. 00782463_000053
François Fillon en meeting à Lyon, novembre 2016. SIPA. 00782463_000053

Je suis reconnaissant à la droite d’avoir, peut-être en partie malgré elle, contribué à réhabiliter le débat politique dans ce pays. Que quelque 4 millions d’électeurs aient participé à cette partielle est pour moi une bonne nouvelle. Une partielle qui, n’en doutons pas, fait déjà figure de premier tour de la présidentielle de 2017 qui en comptera donc six… pour ceux qui le voudront. Comment aurait-il pu en être autrement ? J’ai écrit combien et pourquoi la perspective d’un second tour entre Nicolas Sarkozy et Marine le Pen m’était insupportable comme à de nombreux citoyens de ce pays. Aux lendemains de ce scrutin j’exprime donc ma satisfaction de voir cette perspective disparaître de l’horizon… et d’y avoir contribué.

Comme une majorité de Français, j’ai été surpris par la percée fulgurante de François Fillon qu’en toute honnêteté je n’ai pas vu venir. Parce que les cartes me semblaient bien distribuées entre une droite forte incarnée par Nicolas Sarkozy et une droite soucieuse d’élargissement au centre portée par Alain Juppé. Je constate aujourd’hui, comme beaucoup, que nombre d’électeurs de droite ont fini par lâcher l’ancien président, dont l’image, ternie, devenait impossible à assumer, pour se reporter sur François Fillon par ailleurs libre de toute collusion avec le centre. Il faut donc lire le scrutin de dimanche dernier comme le désir d’une majorité d’électeurs de droite de marquer une alternance politique nette, sans concession, avec un quinquennat qu’elle exècre.

Au premier tour on élimine, au second on choisit !

Chacun s’accorde à dire que François Fillon n’est pas encore à l’Elysée. Que les jeux ne sont faits ni au sein de la droite, pour la primaire, ni à plus forte raison au niveau du pays, pour la présidentielle. Bref: que tout peut encore arriver. C’est exact. Mais on imagine mal comment Alain Juppé pourrait avoir, en une semaine, inversé un tel rapport de forces. Et l’on peut douter que les 600 000 électeurs de gauche qui, dimanche, se sont déplacés pour faire barrage à l’ancien président de la République se sentent particulièrement intéressés à départager les deux anciens premiers ministres. D’autant que l’intérêt objectif de la gauche est finalement d’avoir en face d’elle un « vrai » candidat de droite dure: en l’occurrence François Fillon. Ce second tour risque fort de redevenir, pour le coup, un scrutin interne à la droite et au centre. Au premier tour on élimine, au second on choisit ! Ce n’est pas le moindre paradoxe de cette primaire.

Je lis, ici ou , que la gauche serait encore à même de l’emporter. Mon scepticisme est total. Avec déjà trois candidatures annoncées hors primaire (Yannick Jadot, Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron) on imagine mal par quel miracle une gauche éclatée qui représente dans les sondages quelque 35% des intentions de vote pourrait être présente au second tour de la présidentielle. Avec ou sans François Hollande. Comment Emmanuel Macron, qui entend dépasser le clivage droite-gauche pourrait-il trouver à droite les voix dont il a besoin pour nourrir sa propre dynamique, alors que l’essentiel de cet électorat, avide de revanche sur le quinquennat de François Hollande, se sent galvanisé par le score de François Fillon et en mesure de l’emporter, précisément à droite toute ?

Le déni de la réalité est toujours une faute politique.

De longs mois nous séparent encore du scrutin de la présidentielle et il faut souhaiter, pour notre démocratie, que le débat politique se prolonge, s’approfondisse et s’amplifie, dans la dignité qui a marqué pour l’essentiel les semaines que nous venons de vivre. Et qui peut nous rendre fiers au regard des dérives dont nous avons été les témoins atterrés, outre-Atlantique.  Car de ce débat dépend non seulement le choix d’un nouveau Président de la République, mais la clarification nécessaire à une recomposition ultérieure du paysage politique et sans doute à un réexamen de nos pratiques démocratiques.

Depuis lundi, nombre de commentateurs épiloguent sur la personnalité de François Fillon qui serait, dans cette présidentielle, outre le vecteur d’une droite dure au plan économique et social, le porte étendard de la Manif pour Tous. Et donc l’émanation d’une droite catholique réactionnaire. Je ne suis pas sûr que ce soit là la manière la plus intelligente d’entrer dans la compréhension des événements que nous avons vécus depuis 2012. Et, pour la gauche, la meilleure manière d’affronter son avenir. Le déni de la réalité est toujours une faute politique. Elle se paie, aujourd’hui, au prix fort. Loin de moi de considérer que le discrédit de la gauche dans l’opinion viendrait du seul vote de la loi Taubira. Il s’ancre bien évidemment pour l’essentiel dans la crise financière, économique et sociale que le gouvernement n’a pas su ou pu enrayer.

Mais dans la recomposition du paysage politique qui s’annonce et qui n’interviendra qu’après l’échéance présidentielle, la gauche devra tout de même s’interroger sur l’impasse d’une idéologie libérale-libertaire qui la conduit à un état de décomposition qu’elle se refuse toujours à regarder en face. Pour avoir négligé les classes populaires au bénéfice des classes moyennes dont aujourd’hui elle ne parvient même pas à assurer l’avenir, la gauche a creusé le lit du Front National et fait naître dans le pays un profond désir d’alternance.

La gauche s’est aliéné une partie de l’électorat catholique

Pour avoir refusé de voir que si le pays était majoritairement ouvert à une conjugalité homosexuelle, il restait réfractaire à la perspective d’une filiation qui supposait, à terme, la généralisation de la PMA et de la GPA, la gauche s’est aliéné une partie de l’électorat catholique, souvent issu du centre-gauche, qui n’est ni homophobe ni réactionnaire. Sauf aux yeux d’une gauche idéologique persuadée d’incarner le sens de l’Histoire… En quoi serait-il réactionnaire de défendre la notion de « droits collectifs » – le bien commun – nécessaires à la cohésion d’une société, contre celle de « droits individuels » sans limite ? En quoi serait-il homophobe d’affirmer que l’égalité des droits des adultes ne peut se concevoir et se construire que dans le respect de l’égalité des droits des enfants ?

La ligne que porte aujourd’hui François Fillon dans ce débat: maintien des droits liés à la conjugalité homosexuelle et à l’adoption simple, refus de tout élargissement de cette filiation est tout simplement la ligne de consensus de la société française sur le sujet, telle qu’exprimée à l’automne 2012 par l’Union nationale des associations familiales (UNAF) où figuraient des associations familiales laïques. C’est la ligne aujourd’hui défendue par L’Avenir pour tous de Frigide Barjot, là où la Manif pour tous continue de réclamer l’abrogation pure et simple de la loi Taubira, y compris dans sa composante conjugale, ce qui était la position de Frédéric Poisson.

Une nécessaire recomposition politique

Nous sommes un certain nombre de catholiques, ancrés à gauche, à avoir défendu cette ligne de compromis, avec constance, dès l’élection de François Hollande. Nous avons averti qu’il y avait dans cette promesse de campagne le risque de diviser profondément le pays. On nous a ri au nez ! Nous avons souligné, au lendemain du vote, qu’à la faveur d’une alternance politique fortement marquée de désir de revanche, ce qu’une loi avait fait une autre loi pouvait le défaire ! On nous a plaints de notre aveuglement. Nous y sommes ! Ou presque !

Aujourd’hui je ne me réjouis pas particulièrement de voir ce débat refaire surface. J’ai toujours exprimé qu’il ne serait pas, pour ma part, déterminant dans mon choix personnel pour la présidentielle de 2017. Je regrette simplement l’aveuglement persistant de la gauche sur ces questions sociétales ou toute critique, même venant de son camp, est lue comme réactionnaire. Si ce blocage persiste, il risque de compromettre demain une nécessaire  recomposition politique qui ne ferait pas leur juste place à celles et ceux qui entendent se battre contre les dérives de l’économie libérale et tout autant contre celles d’un libertarisme également destructeur.

Pour l’heure je prends acte de l’événement politique que constitue incontestablement le premier tour de cette primaire à droite. Elle frappe en quelque sorte les trois coups de la Présidentielle : trois coups qui marquent pour des mois le lever de rideau de la pré-campagne, trois coups qui ont déjà mis à terre Nicolas Sarkozy, ébranlé Alain Juppé et mis François Hollande et la gauche au pied du mur.

 

René Poujol tient le blog Cath’lib.

Juppé, le candidat de la Gauche

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Inauguration de la Cité du vin à Bordeaux par François Hollande et Alain Juppé, mai 2016. SIPA. 00758402_000018
Inauguration de la Cité du vin à Bordeaux par François Hollande et Alain Juppé, mai 2016. SIPA. 00758402_000018

La Gauche s’est enfin trouvé un candidat, et il s’appelle Alain Juppé. Le maire de Bordeaux, fort du soutien du centre-mou, pense encore être un recours face à François Fillon – un recours pour la Gauche principalement.

C’est qu’ils sont en passe d’être orphelins, rue de Solférino et alentours. Macron est ailleurs, Hollande dans les choux, Hamon improbable, et mon ami Filoche présente le désagréable inconvénient d’être de gauche. Mélenchon – n’en parlons pas, d’ailleurs, il n’a même pas l’appui des alliés communistes. Reste Juppé.

Le prétexte selon lequel le candidat d’une droite libéralo-européano-atlantiste serait le meilleur rempart contre le retour du Petit Nicolas – c’est fait – et l’arrivée de Marine Le Pen est éventé: le meilleur rempart, camarades, c’eût été une politique intelligente pendant cinq ans, une politique qui parlât au peuple et pas uniquement aux « élites » auto-proclamées que vous croyez être: quand je vois ce que le PS appelle élites dans la capitale, je comprends qu’il adhère au discours anti-élitaire de Najat Vallaud-Belkacem.

Fillon fait donc peur – à qui ? Apparemment, aux groupes LGBT…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.