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Débat Fillon/Juppé: misère du journalisme politique

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François Fillon et Alain Juppé, candidats à la primaire de la droite à Paris avant un débat télévisé, le 24 novembre 2016 © POOL/AFP Eric FEFERBERG

Depuis quelques années, notre consoeur Natacha Polony fustige le journalisme politique qui tend à ressembler au commentaire sportif. Jamais elle n’aura eu autant raison qu’à l’occasion de ce débat. Tout y était. Pour ma part, j’étais sur France 2 et j’ai eu l’impression dès le début qu’on allait assister à la finale de coupe du monde. L’arrivée des joueurs au stade. Ouf, ils n’avaient pas leur casque sur les oreilles, les supporters n’aiment pas ça. La reconnaissance de la pelouse, c’est important. Les allers-retours avec le plateau, et les consultants qui nous expliquent qu’untel a de l’avance sur l’autre au classement. Que le second doit « tout donner » pour faire son retard. On s’enquiert de la forme des joueurs. On s’interroge sur le rythme du match qui s’annonce. Viril ? Musclé ? Attentiste ? Un petit tour vers les reporters présents parmi les supporters des deux équipes. L’ambiance est là. Cela manque tout de même de drapeaux et de cornes de brume. Retour sur le plateau. Le vieux consultant FOG est là qui analyse le jeu des deux protagonistes. Si FOG est là, c’est que le match est sérieux. Du niveau d’un Brésil-Allemagne.

Mais le débat commence, et on est déçu… Presqu’aussi ennuyeux que le premier match. Les équipes sont défensives. Quelques tacles virils mais corrects. L’avant-match nous avait promis une finale de Coupe du monde, et on a droit à un Créteil-Belfort

Lisez la suite de l’article sur le blog de David Desgouilles.

Fillon a eu raison de rabrouer Charline Vanhoenacker

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François Rollin. Sipa. Feature Reference: 00642402_000023.

Daoud Boughezala. Vous avez au moins un point commun avec Causeur : France Inter vous exaspère ! Avez-vous été débarqué de l’antenne de juin 2015 pour des raisons politiques ?

François Rollin. Mon éviction est d’abord due au tempérament autocratique de Patrick Cohen. C’est un peu le roi de la matinale. Parmi les humoristes, qu’il considère comme une verrue collée à sa matinale, il dit qui lui plait et qui ne lui plait pas. Peut-être n’avais-je pas fait assez de courbettes… D’un autre côté, sur le fond, la ligne de France Inter est celle d’une bien-pensance absolue. Le jour où Manuel Valls a emmené ses enfants en avion voir un match de foot à Berlin, c’est tout juste si Cohen n’a pas fait une émission spéciale sur cette question pour exprimer l’indignation du peuple français alors que je trouvais cette affaire tout à fait dérisoire et que j’ai eu l’effronterie de le dire à l’antenne. Mais à Inter, il faut faire assaut de vomissements indignés dès qu’on évoque l’extrême droite et de couplets compassionnels dès qu’on évoque la banlieue, il faut être un comique aligné, sous peine de bannissement.

Pour qualifier la dérision des « matons de Panurge » (Muray) prêts à dégainer au moindre faux pas, notre ami Alain Finkielkraut parle d’« humour de meute »…

J’avais fait une conférence avec Finkielkraut à Strasbourg. Comme il ne me connaissait pas et qu’il s’en prenait assez violemment à certains humoristes, il s’attendait à ce que je m’indigne et le traite de fasciste. Sauf qu’on était parfaitement d’accord ! L’humour agressif représente un créneau commercial. On revient au vieux système des chansonniers que j’ai toujours détesté : la chanson du ministre, recyclage à chaque gouvernement à condition de changer le nom du ministre tout  en gardant les mêmes paroles…

C’est à un ancien Premier ministre, François Fillon, que Charline Vanhoenacker, l’humoriste vedette de France Inter, s’en était pris dans L’émission politique sur France 2. Il semblerait que la réaction inattendue de Fillon, fustigeant le mélange des genres entre dérision et politique, lui ait été électoralement bénéfique…


L’émission politique – François Fillon : Sa… par nonstopzappingofficiel

Je dis bravo à Fillon. Lors d’une précédente émission, j’avais vu Sarkozy face à Charline Vanhoenacker. Même s’il n’est pas de mon bord, et bien que je n’aie pas une grande sympathie pour lui, j’avais envie de lui souffler de répondre à Charline d’aller amuser les gosses. Cette fille n’est pas méchante, mais simplement, poussée par des animateurs télé en mal d’audience, elle se croit autorisée à donner des leçons de bonne conduite à tout le monde. Même face à Philippot, ça m’énerverait ! Fillon a probablement dit ce que le public pensait. C’est ce qu’avec Finkielkraut, on voulait dire aux hommes politiques : « Battez-vous ! Ne vous sentez pas obligés de rire, ne vous laissez pas insulter par des gens bien moins compétents que vous et qui gagnent très bien leur vie à vous ridiculiser ! »

Passons à votre spectacle, Le Professeur Rollin se re-rebiffe, qui offre une bonne tranche de rire. J’ai découvert votre univers solaire et onirique grâce à Palace puis aux spectacles d’Edouard Baer. Or, vous vous aventurez désormais sur le terrain politique, quitte à parler islam, immigration et intégration sans toujours prendre de gants. Pourquoi cette incursion en politique ?

C’est le tournant que j’ai choisi de prendre il y a deux ans, juste avant l’attentat de Charlie. Je me disais qu’il était difficile désormais de rester totalement en dehors du fait politique, d’autant plus que ce rôle est accaparé, et mal tenu, par une bande d’humoristes bidons, qui parlent une nouvelle langue de bois et ne remettent rien en cause, sans  d’ailleurs avoir le moindre fond politique. Aux yeux d’Anne Roumanoff,  Charline Vanhoenacker, Gaspard Proust, Mathieu Madenian, Nicolas Canteloup et quelques autres, l’humour semble, sauf leur respect, être essentiellement un produit lucratif. C’est un dévoiement de l’humour, qui doit d’abord être humaniste et émancipateur. Ces comiques pratiquent une forme de dérision bien-pensante, vaguement cynique. Je note depuis deux décennies une baisse de l’humanisme et une hausse du mercantilisme et du clientélisme chez les humoristes.


François Rollin – On n’est pas couché 21… par onpc

Je ne suis pas sûr que la politique fasse tant recette que vous le dites : au cours de votre spectacle, les gens rient surtout de vos envolées dans l’absurde. Par nature, la politique divise le politique…

Il y a deux ans, Gérard Miller m’a dit : « Le personnage du professeur Rollin est tellement bien, pourquoi mettre tous ces passages sur l’immigration et le racisme ? » C’est plus une parole de bien-pensance qu’une remarque de fond, de celles que pourrait me faire un metteur en scène par exemple. Beaucoup de gens préfèreraient que je n’aille pas sur ce terrain, notamment les journalistes de L’Obs qui considèrent que c’est leur chasse gardée. Autant je peux parler de saucisson, ou de plume dans le cul, autant je devrais laisser le reste aux spécialistes… C’est un point de vue que je ne partage pas.

Au théâtre L’Européen, vous vous produisez juste avant D’Jal, un humoriste issu du Jamel Comedy club. A vue de spectateur, vos publics n’ont pas grand-chose à voir… Le sien s’étranglerait peut-être en entendant  certains propos que vous tenez sur l’Islam.

Il ne faut rien exagérer : j’ai beau rester un artiste extrêmement marginal, donnez-moi la salle de D’jal, et je la ferai rire plus que D’jal lui-même ! Chaque fois qu’il m’est arrivé de remplacer un comique populaire au pied levé, j’ai pu montrer que mon comique est tout sauf élitiste! Si les spectateurs de Gad Elmaleh ou de Florence Foresti viennent me voir, ils resteront et ils auront raison, parce que – je le dis sans modestie – c’est plus drôle, plus intelligent, plus innovant et mieux écrit. Le problème, c’est qu’ils ne viendront pas…

Aphatie, un « bon » journaliste

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Jean-Michel Aphatie. Sipa. Numéro de reportage : 00769877_000024.

Comment France Inter peut-elle rester première sur la matinale quand en face, il y a Sintès & Co ? Pour la touche d’humour, France Info a même recruté Karl Zéro dont la petite chronique humoristique « Si j’étais… » aurait toute sa place chez Charline Vanhoenacker. En guise de Patrick Cohen, sur France Info, il y a donc Fabienne Sintès, décontractée, sympa, juste un peu pincée quand la tête de l’invité ne lui revient pas. Et autour, ses trois comparses, pas décontractés, pas sympas, agressifs quand l’invité ne leur plaît pas. Euh, non. Agressifs tout le temps, en fait. Et « en fait », c’est justement le tic de Fabienne Sintès.

Jean-Michel Aphatie, roi des comiques

Jean-Michel Aphatie vient de publier un livre. A l’occasion de la promotion de cet ouvrage, ce pilier du paysage audiovisuel français a suscité une petite polémique en affirmant que s’il était président de la République, sa première décision serait de faire « raser le château de Versailles ».

Il a précisé par la suite qu’il s’agissait d’un trait d’humour, se moquant des gens qui avaient pu le prendre au mot. Et c’est vrai que c’était très drôle, qu’est-ce qu’on a ri, dis-donc. Mais ce dont s’offusquaient les gens qui n’ont pas son sens de l’humour, ce n’était évidemment pas l’idée en elle-même, manifestement excessive (et d’autant moins inquiétante que M. Aphatie n’est pas candidat à la présidence) mais la justification qui en était donnée : « pour que nous n’allions pas là-bas en pèlerinage cultiver la grandeur de la France ».

Parmi ceux qui ont fait connaître leur courroux se trouve François-Xavier Bellamy, élu versaillais et professeur de philosophie de son état. Le journaliste lui répond sur son blog, sans le nommer :

« Un adjoint au maire de Versailles, autoproclamé professeur de philosophie, est monté sur son grand cheval de bois pour relier ma saillie à l’esprit de mai 68, évidement à l’origine, selon ce philosophe endimanché du dimanche, de la décadence de la France. »

« Philosophe endimanché du dimanche », Aphatie veut piquer son job à Karl Zéro.

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux.

« Catho intégriste », « homophobe », quasi-antisémite: demandez le Fillon nouveau!

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François Fillon et son homologue d'alors Vladimir Poutine, 2011. Sipa. Numéro de reportage : AP21123370_000008;

Un vent de panique souffle sur l’esquif Juppé, ce Titanic qui a pris l’eau dimanche soir. Pensez-y : quinze points d’avance pour François Fillon, c’est une Berezina annoncée pour l’ancien chouchou des sondages et des Inrocks. Du coup, les juppémaniaques s’emploient à éviter l’inexorable, quitte à tirer comme des sourds sur le probable candidat LR à la présidentielle. Pour l’autocritique, on repassera : l’idée est de poursuivre la stratégie du premier tour, celle d’un Juppé multiculti, ouvert, tolérant et presque de gauche, sorte de Justin Trudeau alopécique, la jeunesse et les abdos en moins.
Un virage tactique rend néanmoins le combat nettement plus âpre : le général Juppé ayant décidé de ne plus se la jouer au-dessus de la mêlée et de couvrir Fillon de bouse, ses lieutenants suivent. Et ce n’est pas beau à voir. Juppé a beau quasiment vouer Poutine à la Cour pénale internationale (une rupture avec le chiraquisme qu’il assume peu…), sa guérilla anti-Fillon lui fait larguer des barils d’explosifs avec la précision de l’aviation russe à Alep.

Premier argument, Fillon est soutenu par « Sens commun », le courant Manif pour tous des Républicains. Remaquillés pour l’occasion en cathos ultras, ces militants LR seraient des Savonarole en Cyrillus en ce qu’ils s’opposent au mariage pour tous. Qu’importent les louvoiements de Juppé, favorable à une réécriture complète de la loi Taubira il y a encore deux ans


… puis auteur d’un spectaculaire revirement en novembre 2014, lorsqu’il confia aux Inrocks sa soudaine conversion au mariage et à l’adoption pour tous. Plus pourtoussiste que lui tu meurs, Juppé torpille aujourd’hui Fillon pour avoir accueilli Frigide Barjot à son dernier meeting. Même l’aile gauche de la Manif pour tous, poussée vers la sortie par la tendance plus conservatrice que représente Ludovine de la Rochère, serait donc infréquentable aux yeux du deuxième des primaires… Dans la foulée, AJ exhorte son meilleur ennemi à « clarifier » sa position sur l’IVG. Personnellement hostile à l’avortement (ah, ces catholiques !), à l’instar de Bill Clinton en son temps, Fillon n’a jamais remis en cause la loi Veil. Mieux, en tant que député, il a voté toutes les lois facilitant son accès, y compris la dernière en date qui sanctuarise la loi Veil en faisant de l’avortement un droit à part entière. Mais, fi des détails, pour un impétrant en fâcheuse posture électorale, l’occasion fait le larron…

Divine surprise, quelques escogriffes d’extrême droite ont décidé d’appliquer une stratégie Tout sauf Juppé qui les fait (appeler à) voter Fillon au second tour de la primaire : Rispote laïque, Henry de Lesquen, patron de Radio courtoisie et twitteur impénitent, Jacques Bompard, maire Ligue du Sud d’Orange et Aymeric Chauprade, eurodéputé en rupture de ban avec le FN en quête d’un strapontin de rechange.

Que n’ont fait ces pieds nickelés ! Pain bénit pour le camp Juppé. Le généralissime a beau jeu de déclarer « depuis quelques jours les soutiens d’extrême droite arrivent en force » et de craindre la marche sur Paris des hordes brunes. On n’attrape pas l’électeur bobo avec du vinaigre…

Des amalgames aux citations tronquées

Tous les moyens sont bons pour se refaire une santé dans les urnes. Lorsque l’amalgame n’y suffit plus, reste la citation tronquée. Car l’accusation suprême manquait encore au procès de Fillon. Pédophile ? Assassin de vieilles dames ? N’est pas Landru ou Petiot qui veut. On exhumera donc une phrase de Fillon qui apparaîtra d’autant plus ambiguë isolée de son contexte et retwittée de façon à instiller le soupçon. Cela donne : « on a combattu la volonté des Juifs de vivre dans une communauté qui ne respectait pas toutes les règles de la République française ». Sauf que l’ancien Premier ministre (et tombeur) de Sarkozy s’en prenait au communautarisme musulman, érigeant a contrario l’intégration des juifs et les compromis qu’avait accepté le Consistoire comme un exemple à suivre pour l’islam de France.

Un agent iranien

Histoire de transformer cette pluie de coups bas en déluge, le ministre des Affaires étrangères de Sarkozy[1. Rappelons qu’Alain Juppé dirigeait le quai d’Orsay sous l’autorité d’un certain François Fillon, à l’époque où Nicolas Sarkozy menait la catastrophique guerre de Libye.] en rajoute une couche sur le terrain géopolitique : « Quand j’entends François Fillon nous dire qu’il faut s’allier à l’Iran… Je voudrais rappeler que l’Iran, c’est le Hezbollah au Liban. Et le Hezbollah, c’est une organisation terroriste qui veut éradiquer Israël de la carte du Proche-Orient. » assène Juppé. Fillon = Nasrallah. Tout cela parce que l’ex-« collaborateur » de Sarkozy a eu le malheur de proposer un dialogue tous azimuts pour résoudre la crise syrienne, à la manière de la diplomatie russe négociant à la fois avec Israël et l’Iran. Catho tradi et complice des mollahs, faut le faire ! Aussi consternant que certaines invectives haineuses contre « Ali Juppé » (sic), ce genre de calembredaines nourrit la webpropagande anti-Fillon :

Le tweet d'un militant "anti-homophobie"

Le reste est à l’avenant. Je passe sur l’accusation de quasi-complicité de crimes de guerre que les plus juppémaniaques lancent contre le probable vainqueur de la primaire (faire dire à Fillon « Il n’y a pas de crime de guerre à Alep » le rend de facto solidaire des armées russe et syrienne, autrement dit complice d’Assad et Poutine, rien que ça !). Notez qu’en matière de russolâtrie, Fillon a encore quelques progrès à faire…

… aidé par des pirates russes !

Pour la presse degôche, entichée de Juppé comme jadis de Balladur (avec la même fortune électorale à la clé !), Fillon est le nouvel homme à abattre. Oublié Sarko, le troisième homme, il faut faire feu sur l’affreux :


Sans s’embarrasser de détails, L’Obs impute à l’agit-prop’ virtuelle des « trolls de Poutine » la remontée spectaculaire que Fillon a engagée dans les derniers jours de la campagne. Il y a donc complotisme et complotisme : dès lors qu’une thèse dessert Trump, Fillon et l’axe du Mal, la causalité diabolique a droit de cité.

Rien ne dit que le tombereau d’injures, raccourcis et calomnies en tous genres déversés sur le chef de Fillon fera les affaires de Juppé. Cette stratégie de la terre brûlée inquiète en tout cas jusqu’aux fidèles du « meilleur d’entre nous », du sénateur LR François Cornut-Gentille à son collègue de l’Assemblée Hervé Mariton, figure de la Manif pour tous rallié à Juppé (tiens, tiens…). Si la diabolisation suffisait à dégonfler l’adversaire, il en serait fini du Front national depuis longtemps…

Le plus poilant dans cette histoire, c’est que la sagesse vient d’un éditocrate de la gauche de la gauche qui se prend habituellement un peu trop au sérieux, Daniel Schneidermann. Lassé de ses joutes avec Bourdieu, le héraut autoproclamé de la liberté d’expression résume à merveille l’alternative que devra trancher le peuple de droite,  « un choix déchirant entre un comté 24 mois et un comté 36 mois », avec ordolibéralisme et régime sec pour tout le monde. AJ propose de supprimer 200 000 postes de fonctionnaires là où FF voudrait en raser 500 000. Rivaux jusqu’à la caricature, Juppé et Fillon n’en restent pas moins jumeaux.

Fillon-Le Pen: la lutte des classes

Affiches de Marine le Pen et Francois Fillon dans un village de la Sarthe, septembre 2016. SIPA. 00770956_000009

J’avais dit ici mon souhait, et non ma prévision, de voir Nicolas Sarkozy candidat à la présidence de la République soutenu par le parti qu’il avait redressé après le calamiteux épisode de la guerre Fillon-Copé. J’avais dit aussi mon aversion pour le système des primaires « ouvertes », rétablissement d’un suffrage censitaire manipulatoire, complètement étranger au mécanisme voulu par Charles de Gaulle. Le résultat de la parodie démocratique de dimanche a validé toutes mes craintes. L’entre-deux tours les aggrave.

L’institut Harris Interactive a réalisé une étude passionnante qui nous raconte l’histoire politique de cet épisode, nous explique pourquoi Nicolas Sarkozy a été congédié par la bourgeoisie française et comment la droite s’est choisie un champion propre sur lui dont la solidité politique provoque quelques appréhensions. Je faisais le pari que Nicolas Sarkozy au regard de sa victoire de 2007, à base d’affaiblissement du Front National et, par conséquent, de sa capacité de parler aux couches populaires, pouvait refaire le coup en 2017. Je me remémorais la campagne de 2012 quand les sondages de février nous annonçaient un écart de près de 20 points avec son challenger devenu favori, et qu’il sut diviser par 10 à l’arrivée, avec une victoire de François Hollande, finalement de justesse.

Une des dimensions essentielles du rejet de Sarkozy : la haine de classe.

Je souhaitais sa candidature en 2017 car je le pensais capable de réaliser encore une fois cet effort, et qu’à mes yeux, face à l’insurrection qui vient, l’existence d’un FN à ces niveaux est un danger pour notre pays. J’ai commis deux erreurs :

–          J’ai surestimé sa capacité à vouloir véritablement affronter le mainstream libéral libertaire, expression de cette partie minoritaire du peuple français qui, profitant de la globalisation, a fait sécession et ne veut plus entendre parler de ces « sans-dents », « invisibles » et autres « petits blancs » qui en sont les victimes.

–          J’ai sous-estimé une des dimensions essentielles du rejet de Sarkozy : la haine de classe. Je ne suis pas le seul, l’ancien président lui-même a commis cette erreur. Alors qu’il a subi un considérable bombardement médiatico-politico-judiciaire depuis sa défaite de 2012, il n’a pas vu le piège mortel que constituaient ces primaires ouvertes. Lorsqu’il a repris le parti avec 60 % des voix des militants et qu’il l’a restructuré à sa main, il aurait pu se débarrasser de cet encombrant héritage, mis en place par Jean-François Copé sur la base d’un modèle proposé par le think tank Terra Nova. Il a cependant reculé, conscient qu’il aurait dû pourtant être, du risque du référendum anti-Sarkozy que la bourgeoisie, et le mainstream son allié, lui préparaient.

Il comptait sur ses capacités « d’appel au peuple » mais contradictoirement ne se résignait pas à accepter et affronter cette haine de la bien-pensance. C’est dans cette dialectique et cette contradiction, que s’enracine sa défaite du 20 novembre. Après une entrée en campagne où il a de nouveau manifesté cette capacité à se mettre au centre du débat, il a semblé ne pas assumer la transgression, et on l’a vu louvoyer et venir à la stupéfaction de ses partisans donner des gages à ceux qui ne pensaient qu’à le détruire. Parmi (beaucoup) d’autres, le plus significatif, le plus calamiteux : quand il a dit qu’il voterait Hollande ou Bayrou s’ils étaient opposés à Marine Le Pen ! Or, le principal handicap de Nicolas Sarkozy était celui de n’avoir pas fait ce qu’il avait promis en 2007, le Karcher au lieu du Kouchner.

Les Loden et Barbour se sont déplacés en rangs serrés

L’étude sociologique de l’institut Harris Interactive le montre bien : c’est l’insuffisance de la mobilisation de son camp, des jeunes et des couches populaires qui a provoqué sa défaite. En face, riches, vieux et inactifs, la partie privilégiée des baby-boomers de droite était décidée à lui faire la peau, à ce parvenu bling-bling incontrôlable qui voulait tant se faire reconnaître par les riches. Ils se sont mobilisés en masse, ont enfilé – après la messe – les Lodens et Barbour, chaussés mocassins et Docksides pour se déplacer en rangs serrés, lui signifier son congé. Ils l’ont fait d’autant plus facilement que le parti des médias, divisé pour cette fois, leur a fourni dans l’urgence un remplaçant à Alain Juppé, vieux rafiot mal radoubé qui multipliait les voies d’eau.

Propre sur lui, convenable, allure imparable de notaire de province, François Fillon a eu en plus l’intelligence de s’adresser à eux et rien qu’à eux. Se gardant de toute concession au camp du sociétalisme, pour avoir compris que celui-là, aveuglé par sa haine de Sarkozy ne se déplacerait que pour voter Alain Juppé. Ce que celui-ci a fait sans vergogne avec ses 600 000 électeurs, soit 15 % des participants, venus sans état d’âme tenter de fausser le résultat du camp d’en face.

On a pu lire le lendemain, que « la France avait choisi » ! Proposition effarante lorsque l’on détaille les segmentations du vote Fillon, choisi par cette bourgeoisie provinciale et inactive. Résultat, la droite va probablement se retrouver avec le candidat choisi par ces gens-là fermement décidés à ce qu’il défende leurs intérêts. Matériels, en veillant à ce que les retraites déjà prises soient préservées, quitte à ce que ce que la durée du travail des pauvres qui ont la chance d’en avoir soit rallongée, à ce que les impôts baissent dans les tranches supérieures et à la suppression de l’ISF. Intérêts culturels aussi avec quelques apaisements à la marge donnés au Cathos. En espérant que les couches populaires s’en contenteront.

Jean-Luc Mélenchon a un rôle très important à jouer.

La « gauche », enfin celle qui n’est en fait que la bourgeoisie des grandes métropoles connectées, s’est alors retrouvée confrontée à un problème : l’accord s’était fait avec la partie droitière des gens d’en haut pour congédier Nicolas Sarkozy en choisissant Alain Juppé. Mauvaise surprise que le changement de cheval au milieu du gué et l’irruption de l’homme gris. Elle a alors immédiatement essayé de le diaboliser histoire de la jouer « rassemblement à gauche contre l’infâme ». Non par peur du programme économique mais pour conserver les places et surtout l’hégémonie idéologique de son rouleau compresseur culturel. Elle espère renouveler de façon encore plus large au deuxième tour le coup du premier, où les 600 000 voix apportées à Alain Juppé ont empêché Nicolas Sarkozy d’être second. Ledit Alain Juppé a immédiatement adopté ce discours caricatural, confirmant s’il en était besoin que, « loser » politique plein de morgue, il était aussi un homme sans principe. Il est d’ailleurs assez savoureux  de voir tous ces fillonistes, douloureusement surpris devant ces attaques, pourtant infiniment moins violentes que celles que Nicolas Sarkozy a subies depuis 10 ans et auxquelles ils ont d’ailleurs souvent activement participé. Cela peut donner quelques inquiétudes sur leur solidité à mener le vrai combat, celui du printemps prochain.

Le problème est justement que tous ces calculs, ces commentaires font l’impasse sur le fait que si François Fillon est adoubé ce sera par environ 2 millions de voix qui, au-delà de leur sociologie si particulière représentent environ 5 % du corps électoral français. Et qu’au sein de celui-ci 60 %, soit 24 millions de voix, appartiennent aux couches populaires abandonnées. Une moitié a décroché et s’abstient désormais, l’autre vote Front National. Ce peuple a fait preuve, jusqu’à présent, d’une étonnante maîtrise face au terrorisme, au pitoyable effondrement de l’État incarné par François Hollande, à l’austérité brutale qui déclasse des pans entiers de territoires, avec ceux qui les habitent, et au rouleau compresseur culturel communautariste qui désormais le met en rage.

Une des raisons de cette maîtrise est l’échéance de mai 2017. L’élection présidentielle, l’enjeu est bien celui-là. Les couches populaires veulent qu’on les entende et qu’on leur parle. Autrement qu’en leur martelant qu’il n’y a pas d’alternative et en leur donnant en permanence des cours de morale. François Fillon, candidat de la bourgeoisie traditionnelle, sera-t-il en mesure de s’y atteler, de leur donner à voir une France dans laquelle ils se reconnaîtraient et de démontrer qu’il serait capable de l’incarner ? Je ne le crois pas. J’ai dit ma conviction que le Front National qui, lui, les entend et leur parle ne peut être la réponse politique opératoire. Je pensais Nicolas Sarkozy capable de le faire, je me suis trompé. Je pense toujours, et le soutiens pour cela, que Jean-Luc Mélenchon a un rôle très important à jouer. Mais il est probable que le printemps prochain nous réserve, bonnes ou mauvaises, quelques surprises.

Si cette échéance, dans sa campagne et dans son résultat, ne répond pas, ne serait-ce qu’en partie, à l’inquiétude, à la souffrance mais aussi à cette colère qui monte, nous saurons que nous aurons pris le chemin de l’aventure.

Juppé: la revanche de Lecanuet

Alain Juppé entre dans l'isoloir, novembre 2016. SIPA. AP21978857_000020

Il est des phénomènes singuliers qui méritent qu’on s’y attarde. La presse française continue, tout uniment, de qualifier de « gaulliste » la droite dite « républicaine », à savoir « Les Républicains », continuateurs de l’UMP, elle-même continuatrice du RPR, lui-même héritier de l’UNR, et ainsi de suite. Ces volte-face successives sont matière à perplexité : ces gens-là savent-ils encore d’où ils viennent et qui ils sont ?

Le tournant décisif a été pris lors de l’invention de l’UMP, fabriquée de toute pièce pour absorber un courant centriste qui l’a absorbée lui-même, achevant l’irrésistible aggiornamento décrété peu avant par Alain Juppé : il s’agissait de rejoindre, toute honte bue, les positions centristes sur l’Europe, afin de… faciliter l’élection de Jacques Chirac à l’Elysée (je pense qu’il s’en serait passé).

Il y a deux ans, en novembre 2014, Alain-Gérard Slama voyait encore en Juppé et Sarkozy « les deux faces du gaullisme » au terme d’une stratégie qu’il illustrait ainsi : « la philosophie qui sous-tend cette stratégie n’a de sens, face à une extrême droite capable de se hisser de nouveau jusqu’au second tour de l’élection présidentielle, que si le président élu au suffrage universel s’oblige à gouverner au centre ». Du giscardisme pur et simple, bonjour le gaullisme !

Sarkozy n’a pas trahi le gaullisme, il n’a jamais été gaulliste

On ne reproche pas à Sarkozy d’avoir trahi le gaullisme, puisqu’il n’a jamais été gaulliste. A peine élu, il réintègre la France dans le commandement militaire de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, puis il va s’incliner devant Bush fils en fin de mandat pour lui exprimer ses regrets que la France n’ait pas participé à sa guerre de 2003 contre l’Irak (il s’est rattrapé depuis en Libye). Il fait enfin ratifier par le Congrès un traité de Lisbonne qui est la copie conforme de la pseudo-constitution européenne rejetée en 2005 par 53 % des Français.

Le cas d’Alain Juppé est plus trompeur dans la mesure où, lui, s’affirme « gaulliste ». C’est du moins ce qu’il prétend encore dans un entretien accordé à Valeurs actuelles : « Je suis libéral, social et gaulliste ». Cela ne mange pas de pain, encore que le gaullisme soit plus colbertiste que libéral. Mais, dans le libéralisme, on peut mettre tout et son contraire. Dans L’ennemi des lois, Maurice Barrès (que je cite pour faire enrager Manuel Valls) fait dire à Saint-Simon (le neveu) : « Le but apparent des chefs du parti libéral, c’est la suppression des abus, mais leur but réel est de les exploiter pour leur propre avantage. »

« Social » est un aimable euphémisme qui se prête à toutes les bonnes volontés. De Barroso à Juncker, on a fabriqué une Union européenne structurellement néo-libérale. François Mitterrand lui-même a échoué à mettre du « social » dans le traité de Maastricht, voté par Jacques Chirac à l’instigation d’Alain Juppé. On attend le projet de ce dernier pour réformer l’Union européenne…

L’Europe d’Alain Juppé est celle de tous les centristes

En effet, est-ce que, dans la confession d’Alain Juppé à Valeurs actuelles, il ne manque pas précisément quelque chose ? L’Europe, dont la construction ambiguë fut une constante préoccupation du général de Gaulle, sans qui le traité de Rome ne fut jamais entré en application. S’il y a bien une « doctrine » du gaullisme, c’est le rejet irrévocable de toute supranationalité. Et qu’on ne nous parle pas de « souveraineté partagée », c’est blanc bonnet et bonnet blanc, et conduit immanquablement à un fédéralisme dont les peuples ne veulent à aucun prix.

L’auteur de l’entretien, dont le nom ne fut pas précisé, aurait tout de même pu poser à Alain Juppé la question de sa conception de l’Europe. Le sujet devait paraître trop délicat. Car, en 1993, dans son ouvrage, La tentation de Venise, Alain Juppé étale pourtant une conception de l’Europe qui est celle de tous les centristes, héritiers politiques et spirituels de Jean Lecanuet, qui fut un bien pire adversaire du général de Gaulle que François Mitterrand. Il est vrai que les arguments ne volent pas très haut : de quoi, nous dit Alain Juppé, aurait eu l’air Jacques Chirac devant Kohl et Blair s’il avait fait voter contre le traité de Maastricht ? Il est vrai que depuis, Theresa May nous a libérés du souci que nous aurions pu avoir de déplaire à Tony Blair.

Il y a dans La tentation de Venise des passages cocasses, comme celui où l’auteur s’en prend à la saisine du Conseil constitutionnel contre le traité de Maastricht par les « parlementaires qui ont signé le dernier recours de Pasqua au Conseil constitutionnel : leur moyenne d’âge est de soixante-sept ans ! » On est heureux de savoir que ce qui était rédhibitoire en 1993 ne l’est plus en 2017…

Juppé l’Américain?

Dans le domaine de la politique européenne, Alain Juppé s’est beaucoup trompé. En 1996, alors Premier ministre, dans un opuscule intitulé Entre nous, il écrivait, impérieux : « Il faut avoir le courage de ses opinions. Refuser la monnaie européenne, c’est accepter la domination du dollar et la toute-puissance des marchés financiers. » Il ajoutait : « C’est la conviction du Président de la République [Jacques Chirac] et celle d’hommes aussi différents que René Monory, Raymond Barre, Edouard Balladur et, s’ils n’ont pas changé d’avis, Jacques Delors (« la monnaie unique sera un véritable tigre dans le moteur qui va entraîner la démocratie en Europe », 12 décembre 1992), Laurent Fabius (« le meilleur porteur de croissance dont puisse se doter la France », 6 mai 1992) ou Michel Rocard (« le gage de plus d’indépendance », 2 septembre 1992). Cela fait du beau monde ! » Les politiciens sont des amateurs irréformables de carabistouilles.

L’Europe de Jean Lecanuet, c’est celle de Jean Monnet, c’est celle de Jacques Delors, c’est celle de François Bayrou. Tout ce « beau monde » n’a pas mis le moindre tigre dans notre moteur. C’est au contraire l’Europe voulue par les Américains pour l’assujettir en tout à leur politique mondialiste, telle qu’on la voit se projeter à visage découvert dans le projet de traité transatlantique de libre-échange. Ce « partenariat » est vu partout, même en Allemagne, comme un cheval de Troie pour la puissance hégémonique américaine. Il est consternant qu’aucun des actuels candidats à la présidence de la République n’ait exprimé la moindre référence ni réserve à cette ultime menace portée à notre encontre par les pseudo-négociateurs de la Commission européenne. Ils avaient pourtant là une excellence occasion de se racheter.



Entre nous

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Poutine-Kasparov: échecs et Mal

Poutine Kasparov Crimée
Vladimir Poutine, avec son ministre des affaires étrangères,Yuri Ushakov (à droite) , et Barack Obama (de dos) (photo : SIPA. ap21978943_000003)

Dans un pamphlet anti-Poutine à l’intitulé apocalyptique, « winter is coming », Garry Kasparov, le célèbre dissident russe exilé aux Etats-Unis, se rappelle avec aigreur de ce jour maudit du 31 décembre 1999 où l’ancien lieutenant-colonel du KGB accéda à la présidence russe : la Russie allait renouer avec ses vieux démons. Voilà que sur la voie de la démocratisation, elle accueillait maintenant à bras ouverts ce personnage ultra-autoritaire qui voudrait « aller buter les Tchétchènes dans les chiottes ». Un homme conquérant, dit-il, qui n’aura de cesse que le vieux bloc soviétique soit reconstitué. Que la « plus grande tragédie géopolitique du 21ème siècle » – la chute de l’empire soviétique – soit enfin vengée. L’annexion de la Crimée ne serait que la première étape de cette Reconquista russe que le « monde libre » – mené par les Etats-Unis d’Amérique et par l’Otan – devra bien se résoudre à combattre. Certes, reconnait-il, Poutine n’est pas tout à fait Hitler, et l’annexion de la Crimée n’est pas tout à fait l’Anschluss, mais on ne saurait faire preuve de trop de prudence à l’égard d’un « dictateur » adepte de la dissuasion nucléaire.

Garry Kasparov n’y a jamais été de main morte : des « marches du désaccord », il en a suivi pléthore, des pancartes « Russie sans Poutine », il en a brandi plus d’une. Quoi que, depuis lors, l’épisode Medvedev et le retour d’une dictature sans fards en 2012 l’aient déterminé à l’exil, il continue de mener ce qui est devenu le combat de sa vie. Il croit à la « fin de l’Histoire » et à la victoire de la démocratie libérale et du capitalisme sur les forces obscures du totalitarisme et du communisme. Il ne peut pas voir en peinture ce mausolée de Lénine qui trône encore au beau milieu de la place Rouge, symbole de l’impunité des sectateurs du communisme. Gorbatchev, il le compare volontiers à Louis XVI ou à Nicolas II – chef d’Etat pusillanime qui tentait de sauver les décombres du communisme, comme les derniers rois ceux de la royauté. Kasparov le verrait bien en commanditaire du Putsch de Moscou. L’octroi du Nobel de la paix au dernier des communistes ? Une hérésie. Ceux qui le dépeignent en héraut de l’effondrement de l’URSS ? Des révisionnistes qui se gardent bien de rappeler que Gorbatchev était partisan du « socialisme à visage humain » d’Alexander Dubcek.

Poutine c’est le Mal

Que le communisme pût avoir un visage, Kasparov n’y a d’ailleurs jamais cru : cet individualiste forcené a toujours considéré que la société de libre consommation capitaliste était l’aboutissement de la nature humaine ; il rappelle à qui veut l’entendre ses propos tenus dans le magazine Playboy, à l’âge de vingt-six ans : « La vie en Union Soviétique est une déformation de la vie ordinaire ». La vie ordinaire, c’était pour le jeune joueur d’échecs l’ « American way of life », le Coca-Cola, les blue-jeans et le rock’n roll : il communiait avec Eltsine et parlait déjà mort du communisme – « l’Empire du Mal » – devant un Henry Kissinger incrédule. Il ne fera pas partie de ces russes humiliés d’avoir perdu la guerre froide. Lui rêve d’un monde unipolaire dominé par les Etats-Unis, lui souhaite le triomphe de la démocratie et du capitalisme. Gary ne se sentira pas de joie à la lecture des propos de George Bush père : « La scène internationale est aujourd’hui une feuille blanche. […] L’importance de l’implication américaine n’a jamais été aussi forte. Si les Etats-Unis ne prennent pas la direction de ce monde, personne ne le fera », mais déchantera face au peu d’empressement de ce dernier à renverser Saddam Hussein et à dénoncer les « pratiques nazies » de Slobodan Milosevic.

Le leadership moral des Etats-Unis, il ne le goûtera que lors de l’intervention militaire de Bill Clinton au Kosovo. Une croisade anti-Milosevic que Kasparov aurait aimé plus prompte à ressusciter sous la forme de croisade anti-Poutine lors de la crise ukrainienne. Car pour Kasparov, Milosevic et Poutine, c’est bonnet blanc et blanc bonnet : fi de ces dictateurs qui n’ont pas entendu parler de la « fin de l’Histoire » ! Le joueur d’échecs reconverti en défenseur des peuples opprimés a acquis de ses années passées du mauvais côté du rideau de fer deux convictions inébranlables : la première, c’est que l’Ouest est forcément dans le camp du Bien. La seconde, c’est qu’il existe un camp du Bien. Une intervention militaire des Etats-Unis d’Amérique et de l’Otan est donc par définition « humanitaire » et exempte de morts civils. L’ingérence obéit à des motifs nobles pourvu qu’elle soit le fait des gagnants de la guerre froide. Ceux qui oseraient le mettre en doute sont de toute évidence des « nazis » – plaisante façon de qualifier les sceptiques qui ne croient pas à la « bonne nouvelle » de Francis Fukuyama. Kasparov a au moins le bon goût d’admettre que l’administration américaine elle-même ne s’est pas toujours comportée dans le sens de la « fin de l’Histoire » : George Bush père n’a jamais souhaité la destitution de Gorbatchev, Bill Clinton n’a pas voulu faire de la Tchétchénie un second Kosovo, et George Bush fils n’a pas cherché à abattre Vladimir Poutine. Tous ont été trop diplomates pour oser mettre un terme à la partie d’échecs que leur jouait les forces branlantes d’un siècle finissant. L’administration Clinton surtout, dit Kasparov, s’est montré particulièrement lâche en continuant à fournir une aide économique à une Russie qui massacrait des civils en Tchétchénie et soutenait le développement d’un programme nucléaire en Iran. Elle n’a pas joué son rôle de grande moralisatrice des relations internationales, d’ingérence humanitaire, de championne du Bien : elle n’a pas déployé son armée pour défendre les Tchétchènes, elle qui l’avait pourtant fait pour sauver les kosovars.

Gary Kasparov à sa sortie de prison, novembre 2007. SIPA. AP20666613_000001

Kasparov n’est pas de ces cyniques qui considèrent que « L’Etat est le plus froid des monstres froids » et que le glacial intérêt plutôt que la morale dicte sa politique étrangère ; il n’est pas non plus de ceux qui pensent que l’on peut se permettre de déposer un tyran balkanique, mais qu’il serait fort peu diplomatique de s’attaquer à une grande puissance telle que la Russie. Derrière l’obsession de la « fin de l’Histoire », il y a un homme brisé qui ne cesse de ressasser d’amers propos de feue Anna Politkovskaïa: « La déclaration universelle des droits de l’homme, qui ne date qu’à peine plus d’un demi-siècle, est morte lors de la seconde guerre de Tchétchénie ». Cet homme-là ne pouvait qu’honnir la politique de conciliation du « monde libre » lors de l’épisode tchétchène : c’était un véritable traître que ce « camp du Bien » qui n’affichait que trop peu ses valeurs morales et n’avait que faire de l’avenir démocratique de la Russie. Tony Blair visitant le musée de l’Ermitage en compagnie de Vladimir Poutine ? Ce geste symbolique en faveur d’une coexistence pacifique n’eut pas bonne presse chez ce partisan d’un monde unipolaire placé sous les auspices du capitalisme et de l’économie de marché. Ni plus qu’une Condoleeza Rice songeant que « la guerre froide [était] vraiment terminée » lors du fameux coup de téléphone de Vladimir Poutine à George W. Bush au lendemain du 11 septembre 2001.

L’Amérique, c’est le Bien

Contrairement à Condoleeza Rice, Kasparov et ses suiveurs ne voulurent jamais admettre que le conflit entre le « monde libre » et l’ex-URSS pût conduire à autre chose qu’à une hégémonie morale, économique et militaire des Etats-Unis d’Amérique. Après le 11 septembre, la perspective de voir les deux puissances faire front commun contre le terrorisme ne les enchantèrent guère. Comme Sakharov en son temps, ils s’opposèrent à la « détente » : ils refusèrent cette Realpolitik qui impliquait de se compromettre avec des dictatures ; ils croyaient fermement que les Pères fondateurs des Etats-Unis d’Amérique avaient révélé les principes du Bien. Souvent nostalgiques d’Henry Scoop Jackson – ce sénateur démocrate de l’Etat de Washington qui militait pour une politique étrangère américaine morale dans les années 1970 -, ils répétaient à l’envi que – Soljenitsyne dixit – « les affaires intérieures [n’existaient] plus sur notre Terre surpeuplée » et qu’il fallait désormais que l’Occident libre se consacrât exclusivement à la protection des peuples de la planète contre les dictatures. D’après eux, la guerre froide n’était pas « vraiment terminée » puisque Vladimir Poutine ne se conciliait les intérêts des Etats-Unis d’Amérique que dans le but de saper à sa guise les velléités démocratiques en Russie : il était au moins probable que l’ancienne terre des Tsars renaîtrait ; il fallait craindre qu’elle renouât avec l’héritage d’Ivan le Terrible ; surtout, il fallait s’attendre à ce qu’elle refusât l’hégémonie américaine et à ce qu’elle offrît une main tendue à une Europe avide de se défaire du paternalisme américain.

Face à ce danger, il fallait affirmer l’importance des « valeurs américaines » : c’est ce que fit Kasparov en parcourant le Wyoming, coiffé d’un chapeau de cow-boy, pour parler de capitalisme et de liberté à des New-yorkais en costume-cravate. Il fallait aussi inventer une « autre Russie » qui fût calquée sur le modèle américain, avec « une presse libre, un marché libre, un état de droit et d’authentiques élections ». Il va sans dire que quelques années plus tard, Kasparov vécut l’émergence d’un G8 réunissant sept grandes démocraties industrielles et … la Russie de Poutine comme une insoutenable trahison. Un peu comme si Don Corleone s’était allié avec le Vatican. Ce fut le début d’une période de vaches maigres pour la dissidence russe : Poutine était désigné « personnalité de l’année 2007 » par le magazine Time, et les dirigeants occidentaux – Nicolas Sarkozy en tête – saluaient la victoire éclatante de Medvedev. Dans ces conditions, carte blanche était donnée au « dictateur » russe.

« Hitler n’était pas Hitler en 1936 »

Kasparov comptait sur l’élection présidentielle américaine de 2008 pour arranger les choses : peut-être l’hégémonie morale américaine allait-elle renaître de ses cendres grâce à ce candidat républicain qui osait, en pleine crise géorgienne, clamer que « les Américains, ainsi que tous les peuples qui approuvent l’indépendance des anciennes républiques soviétiques, [devaient] se préoccuper au plus haut point du destin de la Géorgie »; peut-être le monde libre allait-il se doter d’un dirigeant qui protégerait la Géorgie et l’Ukraine d’une invasion russe. Quelle ne fût pas la déception de l’ancien champion du monde d’échecs ! A la rigueur morale de John McCain, les électeurs américains préférèrent le consensus mou de Barack Obama. Second espoir déçu en 2012 : Kasparov n’eut pas l’heur de fêter la victoire de ce Mitt Romney qui n’avait pas hésité à déclarer que la Russie de Poutine était « l’ennemi géopolitique numéro un » des Etats-Unis d’Amérique et qu’elle défendait « les individus les plus condamnables de la planète ».

Cependant il continua, contre vents et marées, à tenter de convaincre le « monde libre » de la dangerosité du camarade Poutine : adepte de la reductio ad hitlerum, il n’hésita pas à comparer les Jeux Olympiques de Sotchi, qui réunirent de nombreux chefs d’Etat étrangers malgré une tentative de boycott, aux tristement célèbres Jeux d’été de 1936. « Mais Poutine n’est pas Hitler ! » lui répondirent quelques journalistes. Certes, répondit Kasparov, « le mal personnifié par les nazis défie toute comparaison rationnelle », mais « Hitler n’était pas Hitler en 1936 »… L’annexion de la Crimée n’a t-elle pas prouvé aux dirigeants occidentaux que Poutine était un homme perdu ? Pour l’ancien joueur d’échecs, il serait grand temps d’agir. Et d’arrêter Poutine. De cesser de faire de la Reapolitik. Et surtout de réaffirmer haut et fort que « les ennemis [du monde libre] sont bel et bien présents en ce monde » ; que la Russie de Poutine, la Corée du Nord de Kim Jong-Un, le Venezuela de Maduro, l’Etat islamique et les monarchies religieuses du Moyen-Orient ont en commun de rejeter les valeurs occidentales et la modernité ; et que ce sont toujours les dissidents qui nous révèlent les sombres réalités de ces sociétés.

Le 9 novembre 2016, Garry Kasparov a écrit sur son compte twitter : « Winter is here ». Une alliance Trump-Poutine symboliserait pour lui la fin de l’ordre du monde tel qu’il a fonctionné depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Winter is coming

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Dimanche, je vote (encore) Juppé

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L'ombre d'Alain Juppé lors du premier tour de la primaire LR, novembre 2016. SIPA. AP21978857_000079

Aux yeux d’un libéral réformateur, les réformes du programme de Fillon sont les plus radicales et les plus prometteuses. Sur le papier.

Les réformes de Juppé sont un peu moins « hard », mais elles sont d’autant plus faisables sans casse.

Le programme et la personne du centre-droit Juppé présentent l’avantage de ne pas reconstituer l’opposition manichéenne entre la droite et la gauche, opposition qui bloque les réformes, et cela en dépit du large accord existant sur ces réformes entre les responsables de la gauche de gouvernement et ceux de la droite et du centre.

La question prioritaire qui se pose dimanche prochain est de savoir lequel des deux postulants défendra le mieux l’avenir de  la France et de l’Europe face à la tentation du repli national, défendu par Marine Le Pen et quelques autres.

Le vrai débat est là.

Ce repli rendrait la France et les autres pays d’Europe impuissants face à tous les mastodontes du monde multipolaire, en particulier face à Poutine et à Bachar el-Assad, vu le retrait possible de l’allié et protecteur américain.

Sur ce plan, Fillon sera le moins battant. Est-ce en raison ou en dépit de sa morale catholique, je l’ignore. Mais toujours est-il qu’il donne son absolution à Poutine et Assad pendant que ces deux-là commettent leurs abominations.

Je voterai donc une deuxième fois Juppé.

En espérant que le vainqueur du second tour passera un compromis sur son programme avec le vaincu, et même avec les bonnes idées avancées par les autres candidats.

Cet oublié nommé Malraux

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André Malraux à la tête de la manifestation de la "majorité silencieuse", mai 1968. SIPA. 00557216_000042

Épuisé par la maladie, André Malraux avait, peu de temps avant de mourir, griffonné d’une écriture maladroite, sur une feuille de carnet, ces quelques mots : « Ça devrait être autrement ». Combien d’écrivains auraient pu les écrire ? Combien d’artistes les prononcer ? Fernando Pessoa disait : « La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas. » Jorge Luis Borges : « Je n’écris pas pour une petite élite dont je n’ai cure, ni pour cette entité adulée qu’on surnomme la masse. (…) J’écris pour moi, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps. » Adoucir le cours du temps, opposer la beauté d’un chant à la vieillesse, à la maladie, à la mort, à la méchanceté des hommes et à la vulgarité de leurs plaisirs, c’est ce que Malraux avait en vue lorsqu’il définissait l’art comme un « antidestin ».

L’impossibilité de s’accommoder de la vie et du monde tels qu’ils sont hante tous ses livres. Elle emprunte à Pascal une expression qui sera le titre de son roman le plus célèbre, à Van Gogh une profession de foi qui sert d’exergue à la trilogie de La Métamorphose des dieux: « Je puis bien, dans la vie et dans la peinture, me passer du Bon Dieu. Mais je ne puis pas, moi souffrant, me passer de quelque chose qui est plus grand que moi, qui est ma vie : la puissance de créer. » Cette puissance a habité Malraux très jeune. Elle a gouverné sa vie d’écrivain, sa réflexion, ses engagements depuis son lien avec les Annamites en Indochine jusqu’à son action politique à la tête du ministère des Affaires culturelles. Il savait que seules les œuvres de l’esprit et les engagements au service d’une juste cause pouvaient aider l’homme du XXe siècle à tenir face au néant auquel le retrait des dieux l’avait abandonné. Toute sa politique culturelle fut commandée par la conscience de cette déréliction. « Si je peux me dire, en mourant, confia-t-il à une journaliste, qu’il y a cinq cent mille jeunes de plus qui ont vu s’ouvrir, grâce à mon action, une fenêtre par où ils échapperont à la dureté de la technique, à l’agressivité de la publicité, au besoin de faire toujours plus d’argent pour leurs loisirs dont la plupart sont vulgaires ou violents, si je peux me dire cela, je mourrai content, je vous assure. » C’est cette conscience qui fonda en signification son action à la tête du ministère des Affaires culturelles. C’est elle qui en fit le caractère exceptionnel. C’est à côté d’elle que sont passés la plupart de ses successeurs, Jack Lang en tête qui confondit avec une belle démagogie la culture et  les loisirs.

« A ma droite, j’ai et j’aurai toujours André Malraux. »

Lorsqu’en 2012, un grand quotidien demanda aux candidats à l’élection présidentielle quel avait été le meilleur ministre des affaires culturelles de la Vᵉ République, seuls les candidats du centre et de l’extrême droite – contre toute attente –  répondirent : « Incontestablement, André Malraux ». Et les autres candidats ? Celui de la droite qui, élu Président, se mettra à dos les lecteurs de La princesse de Clèves et ceux qui ne l’avaient lu, répondit que chaque ministre avait apporté sa pierre à l’édifice.  Quant au candidat de la gauche, il ne daigna pas répondre. Aujourd’hui, il accorde son haut patronage au colloque organisé par le Cevipof : « La réception de Malraux aujourd’hui ».

« A ma droite, j’ai et j’aurai toujours André Malraux. » Quel Président de la République, après De Gaulle, eût pu parler ainsi de son ministre de la culture ? Roger Stéphane raconta un jour à la radio que, prenant congé du Général à l’Elysée au moment où l’on venait d’annoncer l’arrivée de l’ « ami génial », il retint le bras de l’huissier qui refermait la deuxième porte capitonnée pour écouter le début de l’entretien : « Malraux, enseignez-moi ! ». On est étonné que la fidélité à l’homme du 18 juin, chez nombre de ceux qui se prétendent en être les héritiers, soit si peu fidèle à la nature singulière de cette relation.

L’appartenance à un autre monde

Depuis longtemps Malraux fut en butte aux malentendus, à la médisance, aux jugements à l’emporte-pièce. Il semble désormais abandonné à l’oubli. « Malraux pilleur de temples », répètent ses détracteurs, se dispensant ainsi de le lire et de l’étudier. « L’accusation, explique Raoul Jennar dans « Comment Malraux est devenu Malraux », est à réexaminer à l’aune d’une époque où des voyageurs, reviennent d’Asie avec des vestiges et des objets d’art qu’ils collectionnent ou vendent ». Le temple de Banteay Srei n’était ni classé, ni répertorié. Il s’agissait d’une propriété abandonnée, juridiquement non protégée. D’une res derelicta disent les juristes. Jean Lacouture fit remarquer dans sa biographie paru en 1973 que dès que les Malraux embarquèrent à Marseille pour l’Indochine le contact avec la société coloniale à bord de L’Angkor fut mauvais. Aussi peut-on se demander si sa condamnation ne vint pas sanctionner son appartenance à un autre monde. « Je suis ailleurs », disait Victor Hugo, l’« ailleurs » étant le monde de l’art dont s’obséda toute sa vie celui qui mourra en laissant derrière lui ces mots désespérés que nous citions : « Ça devrait être autrement ».

Sa participation à l’aventure du RPF n’explique pas tout. Son approche singulière de l’art, non plus, qui fut souvent considérée comme une mise en cause de la démarche de l’historien. La stupidité alors ? C’est une piste. Dans le catalogue de la rétrospective consacrée à Georges Braque en 2013 au Grand-Palais, l’éloge funèbre que prononça André Malraux en 1963 lors des funérailles nationales du peintre fut passé sous silence dans l’anthologie des textes sur le peintre. Le commissaire général de l’exposition est même allé jusqu’à écrire : « Son statut d’artiste officiel de la France gaullienne (le premier à bénéficier de son vivant d’une exposition au musée du Louvre qu’il venait de décorer) redoublé par les obsèques célébrés en grande pompe par le ministre de la Culture, André Malraux, lui avait indiscutablement porté ombrage auprès de la génération montante contestataire ».  Indiscutablement ? Diable ! Braque avait-il vraiment quelque chose à dire à un jeune artiste qui, au début des années 1970, devait exposer  son urine sous les verrières du Grand Palais ?

Sortira-t-on un jour de toute cette comédie ? C’est la question que l’on peut se poser  en déplorant avec Henri Godard la désaffection dont l’écrivain est aujourd’hui l’objet. « On entend guère, écrit-il dans la préface au beau livre de Jean-Claude Larrat, « Sans oublier Malraux », de jeunes lecteurs faire part de l’enthousiasme qui avait saisi leurs aînés lorsqu’ils avaient découvert « La Condition humaine » et « L’Espoir ». La question se pose aujourd’hui de savoir si Malraux n’est pas en train de glisser du côté de ces auteurs à qui on se contente de donner quelques coups de chapeau. » Cet enthousiasme n’était-il pas déjà de l’ordre d’un certain malentendu ? Il faut relire les pages éclairantes que Jankélévitch a consacrées à la « méconnaissance ».  Partager les idées politiques de Malraux, c’était certes communier avec lui dans un combat pour la justice, pas nécessairement être ouvert à ses interrogations les plus profondes.

Aussi la grande nouveauté, en ce quarantième anniversaire, est-elle le tirage spécial dans la collection de la bibliothèque de la Pléiade d’un volume intitulé La Condition humaine et autres écrits. Les textes réunis par le Professeur Henri Godard sont tirés des six tomes des œuvres complètes de la prestigieuse collection. Ce rassemblement de textes choisis pour leur appartenance à des domaines différents est un véritable manifeste. Il affirme, contre toute les lectures partielles de l’œuvre, la nécessité d’une lecture exhaustive. Qui veut en effet accompagner Malraux dans ses interrogations, en mesurer la richesse et la profondeur, qui veut comprendre ce que fut le foyer ardent de sa vie, ne doit négliger aucun de ses sujets de réflexion, aucun de ses engagements.

 

Jérôme Serri publie Les couleurs de la France, en collaboration avec Michel Pastoureau et Pascal Ory, aux éditions Hoebeke.

La condition humaine

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Malraux une vie dans le siècle

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Les couleurs de la France

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Débat Fillon/Juppé: misère du journalisme politique

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François Fillon et Alain Juppé, candidats à la primaire de la droite à Paris avant un débat télévisé, le 24 novembre 2016 © POOL/AFP Eric FEFERBERG
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François Fillon et Alain Juppé, candidats à la primaire de la droite à Paris avant un débat télévisé, le 24 novembre 2016 © POOL/AFP Eric FEFERBERG

Depuis quelques années, notre consoeur Natacha Polony fustige le journalisme politique qui tend à ressembler au commentaire sportif. Jamais elle n’aura eu autant raison qu’à l’occasion de ce débat. Tout y était. Pour ma part, j’étais sur France 2 et j’ai eu l’impression dès le début qu’on allait assister à la finale de coupe du monde. L’arrivée des joueurs au stade. Ouf, ils n’avaient pas leur casque sur les oreilles, les supporters n’aiment pas ça. La reconnaissance de la pelouse, c’est important. Les allers-retours avec le plateau, et les consultants qui nous expliquent qu’untel a de l’avance sur l’autre au classement. Que le second doit « tout donner » pour faire son retard. On s’enquiert de la forme des joueurs. On s’interroge sur le rythme du match qui s’annonce. Viril ? Musclé ? Attentiste ? Un petit tour vers les reporters présents parmi les supporters des deux équipes. L’ambiance est là. Cela manque tout de même de drapeaux et de cornes de brume. Retour sur le plateau. Le vieux consultant FOG est là qui analyse le jeu des deux protagonistes. Si FOG est là, c’est que le match est sérieux. Du niveau d’un Brésil-Allemagne.

Mais le débat commence, et on est déçu… Presqu’aussi ennuyeux que le premier match. Les équipes sont défensives. Quelques tacles virils mais corrects. L’avant-match nous avait promis une finale de Coupe du monde, et on a droit à un Créteil-Belfort

Lisez la suite de l’article sur le blog de David Desgouilles.

Fillon a eu raison de rabrouer Charline Vanhoenacker

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francois rolin charline fillon
François Rollin. Sipa. Feature Reference: 00642402_000023.
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François Rollin. Sipa. Feature Reference: 00642402_000023.

Daoud Boughezala. Vous avez au moins un point commun avec Causeur : France Inter vous exaspère ! Avez-vous été débarqué de l’antenne de juin 2015 pour des raisons politiques ?

François Rollin. Mon éviction est d’abord due au tempérament autocratique de Patrick Cohen. C’est un peu le roi de la matinale. Parmi les humoristes, qu’il considère comme une verrue collée à sa matinale, il dit qui lui plait et qui ne lui plait pas. Peut-être n’avais-je pas fait assez de courbettes… D’un autre côté, sur le fond, la ligne de France Inter est celle d’une bien-pensance absolue. Le jour où Manuel Valls a emmené ses enfants en avion voir un match de foot à Berlin, c’est tout juste si Cohen n’a pas fait une émission spéciale sur cette question pour exprimer l’indignation du peuple français alors que je trouvais cette affaire tout à fait dérisoire et que j’ai eu l’effronterie de le dire à l’antenne. Mais à Inter, il faut faire assaut de vomissements indignés dès qu’on évoque l’extrême droite et de couplets compassionnels dès qu’on évoque la banlieue, il faut être un comique aligné, sous peine de bannissement.

Pour qualifier la dérision des « matons de Panurge » (Muray) prêts à dégainer au moindre faux pas, notre ami Alain Finkielkraut parle d’« humour de meute »…

J’avais fait une conférence avec Finkielkraut à Strasbourg. Comme il ne me connaissait pas et qu’il s’en prenait assez violemment à certains humoristes, il s’attendait à ce que je m’indigne et le traite de fasciste. Sauf qu’on était parfaitement d’accord ! L’humour agressif représente un créneau commercial. On revient au vieux système des chansonniers que j’ai toujours détesté : la chanson du ministre, recyclage à chaque gouvernement à condition de changer le nom du ministre tout  en gardant les mêmes paroles…

C’est à un ancien Premier ministre, François Fillon, que Charline Vanhoenacker, l’humoriste vedette de France Inter, s’en était pris dans L’émission politique sur France 2. Il semblerait que la réaction inattendue de Fillon, fustigeant le mélange des genres entre dérision et politique, lui ait été électoralement bénéfique…


L’émission politique – François Fillon : Sa… par nonstopzappingofficiel

Je dis bravo à Fillon. Lors d’une précédente émission, j’avais vu Sarkozy face à Charline Vanhoenacker. Même s’il n’est pas de mon bord, et bien que je n’aie pas une grande sympathie pour lui, j’avais envie de lui souffler de répondre à Charline d’aller amuser les gosses. Cette fille n’est pas méchante, mais simplement, poussée par des animateurs télé en mal d’audience, elle se croit autorisée à donner des leçons de bonne conduite à tout le monde. Même face à Philippot, ça m’énerverait ! Fillon a probablement dit ce que le public pensait. C’est ce qu’avec Finkielkraut, on voulait dire aux hommes politiques : « Battez-vous ! Ne vous sentez pas obligés de rire, ne vous laissez pas insulter par des gens bien moins compétents que vous et qui gagnent très bien leur vie à vous ridiculiser ! »

Passons à votre spectacle, Le Professeur Rollin se re-rebiffe, qui offre une bonne tranche de rire. J’ai découvert votre univers solaire et onirique grâce à Palace puis aux spectacles d’Edouard Baer. Or, vous vous aventurez désormais sur le terrain politique, quitte à parler islam, immigration et intégration sans toujours prendre de gants. Pourquoi cette incursion en politique ?

C’est le tournant que j’ai choisi de prendre il y a deux ans, juste avant l’attentat de Charlie. Je me disais qu’il était difficile désormais de rester totalement en dehors du fait politique, d’autant plus que ce rôle est accaparé, et mal tenu, par une bande d’humoristes bidons, qui parlent une nouvelle langue de bois et ne remettent rien en cause, sans  d’ailleurs avoir le moindre fond politique. Aux yeux d’Anne Roumanoff,  Charline Vanhoenacker, Gaspard Proust, Mathieu Madenian, Nicolas Canteloup et quelques autres, l’humour semble, sauf leur respect, être essentiellement un produit lucratif. C’est un dévoiement de l’humour, qui doit d’abord être humaniste et émancipateur. Ces comiques pratiquent une forme de dérision bien-pensante, vaguement cynique. Je note depuis deux décennies une baisse de l’humanisme et une hausse du mercantilisme et du clientélisme chez les humoristes.


François Rollin – On n’est pas couché 21… par onpc

Je ne suis pas sûr que la politique fasse tant recette que vous le dites : au cours de votre spectacle, les gens rient surtout de vos envolées dans l’absurde. Par nature, la politique divise le politique…

Il y a deux ans, Gérard Miller m’a dit : « Le personnage du professeur Rollin est tellement bien, pourquoi mettre tous ces passages sur l’immigration et le racisme ? » C’est plus une parole de bien-pensance qu’une remarque de fond, de celles que pourrait me faire un metteur en scène par exemple. Beaucoup de gens préfèreraient que je n’aille pas sur ce terrain, notamment les journalistes de L’Obs qui considèrent que c’est leur chasse gardée. Autant je peux parler de saucisson, ou de plume dans le cul, autant je devrais laisser le reste aux spécialistes… C’est un point de vue que je ne partage pas.

Au théâtre L’Européen, vous vous produisez juste avant D’Jal, un humoriste issu du Jamel Comedy club. A vue de spectateur, vos publics n’ont pas grand-chose à voir… Le sien s’étranglerait peut-être en entendant  certains propos que vous tenez sur l’Islam.

Il ne faut rien exagérer : j’ai beau rester un artiste extrêmement marginal, donnez-moi la salle de D’jal, et je la ferai rire plus que D’jal lui-même ! Chaque fois qu’il m’est arrivé de remplacer un comique populaire au pied levé, j’ai pu montrer que mon comique est tout sauf élitiste! Si les spectateurs de Gad Elmaleh ou de Florence Foresti viennent me voir, ils resteront et ils auront raison, parce que – je le dis sans modestie – c’est plus drôle, plus intelligent, plus innovant et mieux écrit. Le problème, c’est qu’ils ne viendront pas…

Aphatie, un « bon » journaliste

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apathie syntes france info
Jean-Michel Aphatie. Sipa. Numéro de reportage : 00769877_000024.
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Jean-Michel Aphatie. Sipa. Numéro de reportage : 00769877_000024.

Comment France Inter peut-elle rester première sur la matinale quand en face, il y a Sintès & Co ? Pour la touche d’humour, France Info a même recruté Karl Zéro dont la petite chronique humoristique « Si j’étais… » aurait toute sa place chez Charline Vanhoenacker. En guise de Patrick Cohen, sur France Info, il y a donc Fabienne Sintès, décontractée, sympa, juste un peu pincée quand la tête de l’invité ne lui revient pas. Et autour, ses trois comparses, pas décontractés, pas sympas, agressifs quand l’invité ne leur plaît pas. Euh, non. Agressifs tout le temps, en fait. Et « en fait », c’est justement le tic de Fabienne Sintès.

Jean-Michel Aphatie, roi des comiques

Jean-Michel Aphatie vient de publier un livre. A l’occasion de la promotion de cet ouvrage, ce pilier du paysage audiovisuel français a suscité une petite polémique en affirmant que s’il était président de la République, sa première décision serait de faire « raser le château de Versailles ».

Il a précisé par la suite qu’il s’agissait d’un trait d’humour, se moquant des gens qui avaient pu le prendre au mot. Et c’est vrai que c’était très drôle, qu’est-ce qu’on a ri, dis-donc. Mais ce dont s’offusquaient les gens qui n’ont pas son sens de l’humour, ce n’était évidemment pas l’idée en elle-même, manifestement excessive (et d’autant moins inquiétante que M. Aphatie n’est pas candidat à la présidence) mais la justification qui en était donnée : « pour que nous n’allions pas là-bas en pèlerinage cultiver la grandeur de la France ».

Parmi ceux qui ont fait connaître leur courroux se trouve François-Xavier Bellamy, élu versaillais et professeur de philosophie de son état. Le journaliste lui répond sur son blog, sans le nommer :

« Un adjoint au maire de Versailles, autoproclamé professeur de philosophie, est monté sur son grand cheval de bois pour relier ma saillie à l’esprit de mai 68, évidement à l’origine, selon ce philosophe endimanché du dimanche, de la décadence de la France. »

« Philosophe endimanché du dimanche », Aphatie veut piquer son job à Karl Zéro.

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux.

« Catho intégriste », « homophobe », quasi-antisémite: demandez le Fillon nouveau!

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François Fillon et son homologue d'alors Vladimir Poutine, 2011. Sipa. Numéro de reportage : AP21123370_000008;
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François Fillon et son homologue d'alors Vladimir Poutine, 2011. Sipa. Numéro de reportage : AP21123370_000008;

Un vent de panique souffle sur l’esquif Juppé, ce Titanic qui a pris l’eau dimanche soir. Pensez-y : quinze points d’avance pour François Fillon, c’est une Berezina annoncée pour l’ancien chouchou des sondages et des Inrocks. Du coup, les juppémaniaques s’emploient à éviter l’inexorable, quitte à tirer comme des sourds sur le probable candidat LR à la présidentielle. Pour l’autocritique, on repassera : l’idée est de poursuivre la stratégie du premier tour, celle d’un Juppé multiculti, ouvert, tolérant et presque de gauche, sorte de Justin Trudeau alopécique, la jeunesse et les abdos en moins.
Un virage tactique rend néanmoins le combat nettement plus âpre : le général Juppé ayant décidé de ne plus se la jouer au-dessus de la mêlée et de couvrir Fillon de bouse, ses lieutenants suivent. Et ce n’est pas beau à voir. Juppé a beau quasiment vouer Poutine à la Cour pénale internationale (une rupture avec le chiraquisme qu’il assume peu…), sa guérilla anti-Fillon lui fait larguer des barils d’explosifs avec la précision de l’aviation russe à Alep.

Premier argument, Fillon est soutenu par « Sens commun », le courant Manif pour tous des Républicains. Remaquillés pour l’occasion en cathos ultras, ces militants LR seraient des Savonarole en Cyrillus en ce qu’ils s’opposent au mariage pour tous. Qu’importent les louvoiements de Juppé, favorable à une réécriture complète de la loi Taubira il y a encore deux ans


… puis auteur d’un spectaculaire revirement en novembre 2014, lorsqu’il confia aux Inrocks sa soudaine conversion au mariage et à l’adoption pour tous. Plus pourtoussiste que lui tu meurs, Juppé torpille aujourd’hui Fillon pour avoir accueilli Frigide Barjot à son dernier meeting. Même l’aile gauche de la Manif pour tous, poussée vers la sortie par la tendance plus conservatrice que représente Ludovine de la Rochère, serait donc infréquentable aux yeux du deuxième des primaires… Dans la foulée, AJ exhorte son meilleur ennemi à « clarifier » sa position sur l’IVG. Personnellement hostile à l’avortement (ah, ces catholiques !), à l’instar de Bill Clinton en son temps, Fillon n’a jamais remis en cause la loi Veil. Mieux, en tant que député, il a voté toutes les lois facilitant son accès, y compris la dernière en date qui sanctuarise la loi Veil en faisant de l’avortement un droit à part entière. Mais, fi des détails, pour un impétrant en fâcheuse posture électorale, l’occasion fait le larron…

Divine surprise, quelques escogriffes d’extrême droite ont décidé d’appliquer une stratégie Tout sauf Juppé qui les fait (appeler à) voter Fillon au second tour de la primaire : Rispote laïque, Henry de Lesquen, patron de Radio courtoisie et twitteur impénitent, Jacques Bompard, maire Ligue du Sud d’Orange et Aymeric Chauprade, eurodéputé en rupture de ban avec le FN en quête d’un strapontin de rechange.

Que n’ont fait ces pieds nickelés ! Pain bénit pour le camp Juppé. Le généralissime a beau jeu de déclarer « depuis quelques jours les soutiens d’extrême droite arrivent en force » et de craindre la marche sur Paris des hordes brunes. On n’attrape pas l’électeur bobo avec du vinaigre…

Des amalgames aux citations tronquées

Tous les moyens sont bons pour se refaire une santé dans les urnes. Lorsque l’amalgame n’y suffit plus, reste la citation tronquée. Car l’accusation suprême manquait encore au procès de Fillon. Pédophile ? Assassin de vieilles dames ? N’est pas Landru ou Petiot qui veut. On exhumera donc une phrase de Fillon qui apparaîtra d’autant plus ambiguë isolée de son contexte et retwittée de façon à instiller le soupçon. Cela donne : « on a combattu la volonté des Juifs de vivre dans une communauté qui ne respectait pas toutes les règles de la République française ». Sauf que l’ancien Premier ministre (et tombeur) de Sarkozy s’en prenait au communautarisme musulman, érigeant a contrario l’intégration des juifs et les compromis qu’avait accepté le Consistoire comme un exemple à suivre pour l’islam de France.

Un agent iranien

Histoire de transformer cette pluie de coups bas en déluge, le ministre des Affaires étrangères de Sarkozy[1. Rappelons qu’Alain Juppé dirigeait le quai d’Orsay sous l’autorité d’un certain François Fillon, à l’époque où Nicolas Sarkozy menait la catastrophique guerre de Libye.] en rajoute une couche sur le terrain géopolitique : « Quand j’entends François Fillon nous dire qu’il faut s’allier à l’Iran… Je voudrais rappeler que l’Iran, c’est le Hezbollah au Liban. Et le Hezbollah, c’est une organisation terroriste qui veut éradiquer Israël de la carte du Proche-Orient. » assène Juppé. Fillon = Nasrallah. Tout cela parce que l’ex-« collaborateur » de Sarkozy a eu le malheur de proposer un dialogue tous azimuts pour résoudre la crise syrienne, à la manière de la diplomatie russe négociant à la fois avec Israël et l’Iran. Catho tradi et complice des mollahs, faut le faire ! Aussi consternant que certaines invectives haineuses contre « Ali Juppé » (sic), ce genre de calembredaines nourrit la webpropagande anti-Fillon :

Le tweet d'un militant "anti-homophobie"

Le reste est à l’avenant. Je passe sur l’accusation de quasi-complicité de crimes de guerre que les plus juppémaniaques lancent contre le probable vainqueur de la primaire (faire dire à Fillon « Il n’y a pas de crime de guerre à Alep » le rend de facto solidaire des armées russe et syrienne, autrement dit complice d’Assad et Poutine, rien que ça !). Notez qu’en matière de russolâtrie, Fillon a encore quelques progrès à faire…

… aidé par des pirates russes !

Pour la presse degôche, entichée de Juppé comme jadis de Balladur (avec la même fortune électorale à la clé !), Fillon est le nouvel homme à abattre. Oublié Sarko, le troisième homme, il faut faire feu sur l’affreux :


Sans s’embarrasser de détails, L’Obs impute à l’agit-prop’ virtuelle des « trolls de Poutine » la remontée spectaculaire que Fillon a engagée dans les derniers jours de la campagne. Il y a donc complotisme et complotisme : dès lors qu’une thèse dessert Trump, Fillon et l’axe du Mal, la causalité diabolique a droit de cité.

Rien ne dit que le tombereau d’injures, raccourcis et calomnies en tous genres déversés sur le chef de Fillon fera les affaires de Juppé. Cette stratégie de la terre brûlée inquiète en tout cas jusqu’aux fidèles du « meilleur d’entre nous », du sénateur LR François Cornut-Gentille à son collègue de l’Assemblée Hervé Mariton, figure de la Manif pour tous rallié à Juppé (tiens, tiens…). Si la diabolisation suffisait à dégonfler l’adversaire, il en serait fini du Front national depuis longtemps…

Le plus poilant dans cette histoire, c’est que la sagesse vient d’un éditocrate de la gauche de la gauche qui se prend habituellement un peu trop au sérieux, Daniel Schneidermann. Lassé de ses joutes avec Bourdieu, le héraut autoproclamé de la liberté d’expression résume à merveille l’alternative que devra trancher le peuple de droite,  « un choix déchirant entre un comté 24 mois et un comté 36 mois », avec ordolibéralisme et régime sec pour tout le monde. AJ propose de supprimer 200 000 postes de fonctionnaires là où FF voudrait en raser 500 000. Rivaux jusqu’à la caricature, Juppé et Fillon n’en restent pas moins jumeaux.

Fillon-Le Pen: la lutte des classes

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Affiches de Marine le Pen et Francois Fillon dans un village de la Sarthe, septembre 2016. SIPA. 00770956_000009
Affiches de Marine le Pen et Francois Fillon dans un village de la Sarthe, septembre 2016. SIPA. 00770956_000009

J’avais dit ici mon souhait, et non ma prévision, de voir Nicolas Sarkozy candidat à la présidence de la République soutenu par le parti qu’il avait redressé après le calamiteux épisode de la guerre Fillon-Copé. J’avais dit aussi mon aversion pour le système des primaires « ouvertes », rétablissement d’un suffrage censitaire manipulatoire, complètement étranger au mécanisme voulu par Charles de Gaulle. Le résultat de la parodie démocratique de dimanche a validé toutes mes craintes. L’entre-deux tours les aggrave.

L’institut Harris Interactive a réalisé une étude passionnante qui nous raconte l’histoire politique de cet épisode, nous explique pourquoi Nicolas Sarkozy a été congédié par la bourgeoisie française et comment la droite s’est choisie un champion propre sur lui dont la solidité politique provoque quelques appréhensions. Je faisais le pari que Nicolas Sarkozy au regard de sa victoire de 2007, à base d’affaiblissement du Front National et, par conséquent, de sa capacité de parler aux couches populaires, pouvait refaire le coup en 2017. Je me remémorais la campagne de 2012 quand les sondages de février nous annonçaient un écart de près de 20 points avec son challenger devenu favori, et qu’il sut diviser par 10 à l’arrivée, avec une victoire de François Hollande, finalement de justesse.

Une des dimensions essentielles du rejet de Sarkozy : la haine de classe.

Je souhaitais sa candidature en 2017 car je le pensais capable de réaliser encore une fois cet effort, et qu’à mes yeux, face à l’insurrection qui vient, l’existence d’un FN à ces niveaux est un danger pour notre pays. J’ai commis deux erreurs :

–          J’ai surestimé sa capacité à vouloir véritablement affronter le mainstream libéral libertaire, expression de cette partie minoritaire du peuple français qui, profitant de la globalisation, a fait sécession et ne veut plus entendre parler de ces « sans-dents », « invisibles » et autres « petits blancs » qui en sont les victimes.

–          J’ai sous-estimé une des dimensions essentielles du rejet de Sarkozy : la haine de classe. Je ne suis pas le seul, l’ancien président lui-même a commis cette erreur. Alors qu’il a subi un considérable bombardement médiatico-politico-judiciaire depuis sa défaite de 2012, il n’a pas vu le piège mortel que constituaient ces primaires ouvertes. Lorsqu’il a repris le parti avec 60 % des voix des militants et qu’il l’a restructuré à sa main, il aurait pu se débarrasser de cet encombrant héritage, mis en place par Jean-François Copé sur la base d’un modèle proposé par le think tank Terra Nova. Il a cependant reculé, conscient qu’il aurait dû pourtant être, du risque du référendum anti-Sarkozy que la bourgeoisie, et le mainstream son allié, lui préparaient.

Il comptait sur ses capacités « d’appel au peuple » mais contradictoirement ne se résignait pas à accepter et affronter cette haine de la bien-pensance. C’est dans cette dialectique et cette contradiction, que s’enracine sa défaite du 20 novembre. Après une entrée en campagne où il a de nouveau manifesté cette capacité à se mettre au centre du débat, il a semblé ne pas assumer la transgression, et on l’a vu louvoyer et venir à la stupéfaction de ses partisans donner des gages à ceux qui ne pensaient qu’à le détruire. Parmi (beaucoup) d’autres, le plus significatif, le plus calamiteux : quand il a dit qu’il voterait Hollande ou Bayrou s’ils étaient opposés à Marine Le Pen ! Or, le principal handicap de Nicolas Sarkozy était celui de n’avoir pas fait ce qu’il avait promis en 2007, le Karcher au lieu du Kouchner.

Les Loden et Barbour se sont déplacés en rangs serrés

L’étude sociologique de l’institut Harris Interactive le montre bien : c’est l’insuffisance de la mobilisation de son camp, des jeunes et des couches populaires qui a provoqué sa défaite. En face, riches, vieux et inactifs, la partie privilégiée des baby-boomers de droite était décidée à lui faire la peau, à ce parvenu bling-bling incontrôlable qui voulait tant se faire reconnaître par les riches. Ils se sont mobilisés en masse, ont enfilé – après la messe – les Lodens et Barbour, chaussés mocassins et Docksides pour se déplacer en rangs serrés, lui signifier son congé. Ils l’ont fait d’autant plus facilement que le parti des médias, divisé pour cette fois, leur a fourni dans l’urgence un remplaçant à Alain Juppé, vieux rafiot mal radoubé qui multipliait les voies d’eau.

Propre sur lui, convenable, allure imparable de notaire de province, François Fillon a eu en plus l’intelligence de s’adresser à eux et rien qu’à eux. Se gardant de toute concession au camp du sociétalisme, pour avoir compris que celui-là, aveuglé par sa haine de Sarkozy ne se déplacerait que pour voter Alain Juppé. Ce que celui-ci a fait sans vergogne avec ses 600 000 électeurs, soit 15 % des participants, venus sans état d’âme tenter de fausser le résultat du camp d’en face.

On a pu lire le lendemain, que « la France avait choisi » ! Proposition effarante lorsque l’on détaille les segmentations du vote Fillon, choisi par cette bourgeoisie provinciale et inactive. Résultat, la droite va probablement se retrouver avec le candidat choisi par ces gens-là fermement décidés à ce qu’il défende leurs intérêts. Matériels, en veillant à ce que les retraites déjà prises soient préservées, quitte à ce que ce que la durée du travail des pauvres qui ont la chance d’en avoir soit rallongée, à ce que les impôts baissent dans les tranches supérieures et à la suppression de l’ISF. Intérêts culturels aussi avec quelques apaisements à la marge donnés au Cathos. En espérant que les couches populaires s’en contenteront.

Jean-Luc Mélenchon a un rôle très important à jouer.

La « gauche », enfin celle qui n’est en fait que la bourgeoisie des grandes métropoles connectées, s’est alors retrouvée confrontée à un problème : l’accord s’était fait avec la partie droitière des gens d’en haut pour congédier Nicolas Sarkozy en choisissant Alain Juppé. Mauvaise surprise que le changement de cheval au milieu du gué et l’irruption de l’homme gris. Elle a alors immédiatement essayé de le diaboliser histoire de la jouer « rassemblement à gauche contre l’infâme ». Non par peur du programme économique mais pour conserver les places et surtout l’hégémonie idéologique de son rouleau compresseur culturel. Elle espère renouveler de façon encore plus large au deuxième tour le coup du premier, où les 600 000 voix apportées à Alain Juppé ont empêché Nicolas Sarkozy d’être second. Ledit Alain Juppé a immédiatement adopté ce discours caricatural, confirmant s’il en était besoin que, « loser » politique plein de morgue, il était aussi un homme sans principe. Il est d’ailleurs assez savoureux  de voir tous ces fillonistes, douloureusement surpris devant ces attaques, pourtant infiniment moins violentes que celles que Nicolas Sarkozy a subies depuis 10 ans et auxquelles ils ont d’ailleurs souvent activement participé. Cela peut donner quelques inquiétudes sur leur solidité à mener le vrai combat, celui du printemps prochain.

Le problème est justement que tous ces calculs, ces commentaires font l’impasse sur le fait que si François Fillon est adoubé ce sera par environ 2 millions de voix qui, au-delà de leur sociologie si particulière représentent environ 5 % du corps électoral français. Et qu’au sein de celui-ci 60 %, soit 24 millions de voix, appartiennent aux couches populaires abandonnées. Une moitié a décroché et s’abstient désormais, l’autre vote Front National. Ce peuple a fait preuve, jusqu’à présent, d’une étonnante maîtrise face au terrorisme, au pitoyable effondrement de l’État incarné par François Hollande, à l’austérité brutale qui déclasse des pans entiers de territoires, avec ceux qui les habitent, et au rouleau compresseur culturel communautariste qui désormais le met en rage.

Une des raisons de cette maîtrise est l’échéance de mai 2017. L’élection présidentielle, l’enjeu est bien celui-là. Les couches populaires veulent qu’on les entende et qu’on leur parle. Autrement qu’en leur martelant qu’il n’y a pas d’alternative et en leur donnant en permanence des cours de morale. François Fillon, candidat de la bourgeoisie traditionnelle, sera-t-il en mesure de s’y atteler, de leur donner à voir une France dans laquelle ils se reconnaîtraient et de démontrer qu’il serait capable de l’incarner ? Je ne le crois pas. J’ai dit ma conviction que le Front National qui, lui, les entend et leur parle ne peut être la réponse politique opératoire. Je pensais Nicolas Sarkozy capable de le faire, je me suis trompé. Je pense toujours, et le soutiens pour cela, que Jean-Luc Mélenchon a un rôle très important à jouer. Mais il est probable que le printemps prochain nous réserve, bonnes ou mauvaises, quelques surprises.

Si cette échéance, dans sa campagne et dans son résultat, ne répond pas, ne serait-ce qu’en partie, à l’inquiétude, à la souffrance mais aussi à cette colère qui monte, nous saurons que nous aurons pris le chemin de l’aventure.

Juppé: la revanche de Lecanuet

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Alain Juppé entre dans l'isoloir, novembre 2016. SIPA. AP21978857_000020
Alain Juppé entre dans l'isoloir, novembre 2016. SIPA. AP21978857_000020

Il est des phénomènes singuliers qui méritent qu’on s’y attarde. La presse française continue, tout uniment, de qualifier de « gaulliste » la droite dite « républicaine », à savoir « Les Républicains », continuateurs de l’UMP, elle-même continuatrice du RPR, lui-même héritier de l’UNR, et ainsi de suite. Ces volte-face successives sont matière à perplexité : ces gens-là savent-ils encore d’où ils viennent et qui ils sont ?

Le tournant décisif a été pris lors de l’invention de l’UMP, fabriquée de toute pièce pour absorber un courant centriste qui l’a absorbée lui-même, achevant l’irrésistible aggiornamento décrété peu avant par Alain Juppé : il s’agissait de rejoindre, toute honte bue, les positions centristes sur l’Europe, afin de… faciliter l’élection de Jacques Chirac à l’Elysée (je pense qu’il s’en serait passé).

Il y a deux ans, en novembre 2014, Alain-Gérard Slama voyait encore en Juppé et Sarkozy « les deux faces du gaullisme » au terme d’une stratégie qu’il illustrait ainsi : « la philosophie qui sous-tend cette stratégie n’a de sens, face à une extrême droite capable de se hisser de nouveau jusqu’au second tour de l’élection présidentielle, que si le président élu au suffrage universel s’oblige à gouverner au centre ». Du giscardisme pur et simple, bonjour le gaullisme !

Sarkozy n’a pas trahi le gaullisme, il n’a jamais été gaulliste

On ne reproche pas à Sarkozy d’avoir trahi le gaullisme, puisqu’il n’a jamais été gaulliste. A peine élu, il réintègre la France dans le commandement militaire de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, puis il va s’incliner devant Bush fils en fin de mandat pour lui exprimer ses regrets que la France n’ait pas participé à sa guerre de 2003 contre l’Irak (il s’est rattrapé depuis en Libye). Il fait enfin ratifier par le Congrès un traité de Lisbonne qui est la copie conforme de la pseudo-constitution européenne rejetée en 2005 par 53 % des Français.

Le cas d’Alain Juppé est plus trompeur dans la mesure où, lui, s’affirme « gaulliste ». C’est du moins ce qu’il prétend encore dans un entretien accordé à Valeurs actuelles : « Je suis libéral, social et gaulliste ». Cela ne mange pas de pain, encore que le gaullisme soit plus colbertiste que libéral. Mais, dans le libéralisme, on peut mettre tout et son contraire. Dans L’ennemi des lois, Maurice Barrès (que je cite pour faire enrager Manuel Valls) fait dire à Saint-Simon (le neveu) : « Le but apparent des chefs du parti libéral, c’est la suppression des abus, mais leur but réel est de les exploiter pour leur propre avantage. »

« Social » est un aimable euphémisme qui se prête à toutes les bonnes volontés. De Barroso à Juncker, on a fabriqué une Union européenne structurellement néo-libérale. François Mitterrand lui-même a échoué à mettre du « social » dans le traité de Maastricht, voté par Jacques Chirac à l’instigation d’Alain Juppé. On attend le projet de ce dernier pour réformer l’Union européenne…

L’Europe d’Alain Juppé est celle de tous les centristes

En effet, est-ce que, dans la confession d’Alain Juppé à Valeurs actuelles, il ne manque pas précisément quelque chose ? L’Europe, dont la construction ambiguë fut une constante préoccupation du général de Gaulle, sans qui le traité de Rome ne fut jamais entré en application. S’il y a bien une « doctrine » du gaullisme, c’est le rejet irrévocable de toute supranationalité. Et qu’on ne nous parle pas de « souveraineté partagée », c’est blanc bonnet et bonnet blanc, et conduit immanquablement à un fédéralisme dont les peuples ne veulent à aucun prix.

L’auteur de l’entretien, dont le nom ne fut pas précisé, aurait tout de même pu poser à Alain Juppé la question de sa conception de l’Europe. Le sujet devait paraître trop délicat. Car, en 1993, dans son ouvrage, La tentation de Venise, Alain Juppé étale pourtant une conception de l’Europe qui est celle de tous les centristes, héritiers politiques et spirituels de Jean Lecanuet, qui fut un bien pire adversaire du général de Gaulle que François Mitterrand. Il est vrai que les arguments ne volent pas très haut : de quoi, nous dit Alain Juppé, aurait eu l’air Jacques Chirac devant Kohl et Blair s’il avait fait voter contre le traité de Maastricht ? Il est vrai que depuis, Theresa May nous a libérés du souci que nous aurions pu avoir de déplaire à Tony Blair.

Il y a dans La tentation de Venise des passages cocasses, comme celui où l’auteur s’en prend à la saisine du Conseil constitutionnel contre le traité de Maastricht par les « parlementaires qui ont signé le dernier recours de Pasqua au Conseil constitutionnel : leur moyenne d’âge est de soixante-sept ans ! » On est heureux de savoir que ce qui était rédhibitoire en 1993 ne l’est plus en 2017…

Juppé l’Américain?

Dans le domaine de la politique européenne, Alain Juppé s’est beaucoup trompé. En 1996, alors Premier ministre, dans un opuscule intitulé Entre nous, il écrivait, impérieux : « Il faut avoir le courage de ses opinions. Refuser la monnaie européenne, c’est accepter la domination du dollar et la toute-puissance des marchés financiers. » Il ajoutait : « C’est la conviction du Président de la République [Jacques Chirac] et celle d’hommes aussi différents que René Monory, Raymond Barre, Edouard Balladur et, s’ils n’ont pas changé d’avis, Jacques Delors (« la monnaie unique sera un véritable tigre dans le moteur qui va entraîner la démocratie en Europe », 12 décembre 1992), Laurent Fabius (« le meilleur porteur de croissance dont puisse se doter la France », 6 mai 1992) ou Michel Rocard (« le gage de plus d’indépendance », 2 septembre 1992). Cela fait du beau monde ! » Les politiciens sont des amateurs irréformables de carabistouilles.

L’Europe de Jean Lecanuet, c’est celle de Jean Monnet, c’est celle de Jacques Delors, c’est celle de François Bayrou. Tout ce « beau monde » n’a pas mis le moindre tigre dans notre moteur. C’est au contraire l’Europe voulue par les Américains pour l’assujettir en tout à leur politique mondialiste, telle qu’on la voit se projeter à visage découvert dans le projet de traité transatlantique de libre-échange. Ce « partenariat » est vu partout, même en Allemagne, comme un cheval de Troie pour la puissance hégémonique américaine. Il est consternant qu’aucun des actuels candidats à la présidence de la République n’ait exprimé la moindre référence ni réserve à cette ultime menace portée à notre encontre par les pseudo-négociateurs de la Commission européenne. Ils avaient pourtant là une excellence occasion de se racheter.

La tentation de Venise

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L'ennemi des lois

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Entre nous

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Poutine-Kasparov: échecs et Mal

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Poutine Kasparov Crimée
Vladimir Poutine, avec son ministre des affaires étrangères,Yuri Ushakov (à droite) , et Barack Obama (de dos) (photo : SIpa ap21978943_000003)
Poutine Kasparov Crimée
Vladimir Poutine, avec son ministre des affaires étrangères,Yuri Ushakov (à droite) , et Barack Obama (de dos) (photo : SIPA. ap21978943_000003)

Dans un pamphlet anti-Poutine à l’intitulé apocalyptique, « winter is coming », Garry Kasparov, le célèbre dissident russe exilé aux Etats-Unis, se rappelle avec aigreur de ce jour maudit du 31 décembre 1999 où l’ancien lieutenant-colonel du KGB accéda à la présidence russe : la Russie allait renouer avec ses vieux démons. Voilà que sur la voie de la démocratisation, elle accueillait maintenant à bras ouverts ce personnage ultra-autoritaire qui voudrait « aller buter les Tchétchènes dans les chiottes ». Un homme conquérant, dit-il, qui n’aura de cesse que le vieux bloc soviétique soit reconstitué. Que la « plus grande tragédie géopolitique du 21ème siècle » – la chute de l’empire soviétique – soit enfin vengée. L’annexion de la Crimée ne serait que la première étape de cette Reconquista russe que le « monde libre » – mené par les Etats-Unis d’Amérique et par l’Otan – devra bien se résoudre à combattre. Certes, reconnait-il, Poutine n’est pas tout à fait Hitler, et l’annexion de la Crimée n’est pas tout à fait l’Anschluss, mais on ne saurait faire preuve de trop de prudence à l’égard d’un « dictateur » adepte de la dissuasion nucléaire.

Garry Kasparov n’y a jamais été de main morte : des « marches du désaccord », il en a suivi pléthore, des pancartes « Russie sans Poutine », il en a brandi plus d’une. Quoi que, depuis lors, l’épisode Medvedev et le retour d’une dictature sans fards en 2012 l’aient déterminé à l’exil, il continue de mener ce qui est devenu le combat de sa vie. Il croit à la « fin de l’Histoire » et à la victoire de la démocratie libérale et du capitalisme sur les forces obscures du totalitarisme et du communisme. Il ne peut pas voir en peinture ce mausolée de Lénine qui trône encore au beau milieu de la place Rouge, symbole de l’impunité des sectateurs du communisme. Gorbatchev, il le compare volontiers à Louis XVI ou à Nicolas II – chef d’Etat pusillanime qui tentait de sauver les décombres du communisme, comme les derniers rois ceux de la royauté. Kasparov le verrait bien en commanditaire du Putsch de Moscou. L’octroi du Nobel de la paix au dernier des communistes ? Une hérésie. Ceux qui le dépeignent en héraut de l’effondrement de l’URSS ? Des révisionnistes qui se gardent bien de rappeler que Gorbatchev était partisan du « socialisme à visage humain » d’Alexander Dubcek.

Poutine c’est le Mal

Que le communisme pût avoir un visage, Kasparov n’y a d’ailleurs jamais cru : cet individualiste forcené a toujours considéré que la société de libre consommation capitaliste était l’aboutissement de la nature humaine ; il rappelle à qui veut l’entendre ses propos tenus dans le magazine Playboy, à l’âge de vingt-six ans : « La vie en Union Soviétique est une déformation de la vie ordinaire ». La vie ordinaire, c’était pour le jeune joueur d’échecs l’ « American way of life », le Coca-Cola, les blue-jeans et le rock’n roll : il communiait avec Eltsine et parlait déjà mort du communisme – « l’Empire du Mal » – devant un Henry Kissinger incrédule. Il ne fera pas partie de ces russes humiliés d’avoir perdu la guerre froide. Lui rêve d’un monde unipolaire dominé par les Etats-Unis, lui souhaite le triomphe de la démocratie et du capitalisme. Gary ne se sentira pas de joie à la lecture des propos de George Bush père : « La scène internationale est aujourd’hui une feuille blanche. […] L’importance de l’implication américaine n’a jamais été aussi forte. Si les Etats-Unis ne prennent pas la direction de ce monde, personne ne le fera », mais déchantera face au peu d’empressement de ce dernier à renverser Saddam Hussein et à dénoncer les « pratiques nazies » de Slobodan Milosevic.

Le leadership moral des Etats-Unis, il ne le goûtera que lors de l’intervention militaire de Bill Clinton au Kosovo. Une croisade anti-Milosevic que Kasparov aurait aimé plus prompte à ressusciter sous la forme de croisade anti-Poutine lors de la crise ukrainienne. Car pour Kasparov, Milosevic et Poutine, c’est bonnet blanc et blanc bonnet : fi de ces dictateurs qui n’ont pas entendu parler de la « fin de l’Histoire » ! Le joueur d’échecs reconverti en défenseur des peuples opprimés a acquis de ses années passées du mauvais côté du rideau de fer deux convictions inébranlables : la première, c’est que l’Ouest est forcément dans le camp du Bien. La seconde, c’est qu’il existe un camp du Bien. Une intervention militaire des Etats-Unis d’Amérique et de l’Otan est donc par définition « humanitaire » et exempte de morts civils. L’ingérence obéit à des motifs nobles pourvu qu’elle soit le fait des gagnants de la guerre froide. Ceux qui oseraient le mettre en doute sont de toute évidence des « nazis » – plaisante façon de qualifier les sceptiques qui ne croient pas à la « bonne nouvelle » de Francis Fukuyama. Kasparov a au moins le bon goût d’admettre que l’administration américaine elle-même ne s’est pas toujours comportée dans le sens de la « fin de l’Histoire » : George Bush père n’a jamais souhaité la destitution de Gorbatchev, Bill Clinton n’a pas voulu faire de la Tchétchénie un second Kosovo, et George Bush fils n’a pas cherché à abattre Vladimir Poutine. Tous ont été trop diplomates pour oser mettre un terme à la partie d’échecs que leur jouait les forces branlantes d’un siècle finissant. L’administration Clinton surtout, dit Kasparov, s’est montré particulièrement lâche en continuant à fournir une aide économique à une Russie qui massacrait des civils en Tchétchénie et soutenait le développement d’un programme nucléaire en Iran. Elle n’a pas joué son rôle de grande moralisatrice des relations internationales, d’ingérence humanitaire, de championne du Bien : elle n’a pas déployé son armée pour défendre les Tchétchènes, elle qui l’avait pourtant fait pour sauver les kosovars.

Gary Kasparov à sa sortie de prison, novembre 2007. SIPA. AP20666613_000001

Kasparov n’est pas de ces cyniques qui considèrent que « L’Etat est le plus froid des monstres froids » et que le glacial intérêt plutôt que la morale dicte sa politique étrangère ; il n’est pas non plus de ceux qui pensent que l’on peut se permettre de déposer un tyran balkanique, mais qu’il serait fort peu diplomatique de s’attaquer à une grande puissance telle que la Russie. Derrière l’obsession de la « fin de l’Histoire », il y a un homme brisé qui ne cesse de ressasser d’amers propos de feue Anna Politkovskaïa: « La déclaration universelle des droits de l’homme, qui ne date qu’à peine plus d’un demi-siècle, est morte lors de la seconde guerre de Tchétchénie ». Cet homme-là ne pouvait qu’honnir la politique de conciliation du « monde libre » lors de l’épisode tchétchène : c’était un véritable traître que ce « camp du Bien » qui n’affichait que trop peu ses valeurs morales et n’avait que faire de l’avenir démocratique de la Russie. Tony Blair visitant le musée de l’Ermitage en compagnie de Vladimir Poutine ? Ce geste symbolique en faveur d’une coexistence pacifique n’eut pas bonne presse chez ce partisan d’un monde unipolaire placé sous les auspices du capitalisme et de l’économie de marché. Ni plus qu’une Condoleeza Rice songeant que « la guerre froide [était] vraiment terminée » lors du fameux coup de téléphone de Vladimir Poutine à George W. Bush au lendemain du 11 septembre 2001.

L’Amérique, c’est le Bien

Contrairement à Condoleeza Rice, Kasparov et ses suiveurs ne voulurent jamais admettre que le conflit entre le « monde libre » et l’ex-URSS pût conduire à autre chose qu’à une hégémonie morale, économique et militaire des Etats-Unis d’Amérique. Après le 11 septembre, la perspective de voir les deux puissances faire front commun contre le terrorisme ne les enchantèrent guère. Comme Sakharov en son temps, ils s’opposèrent à la « détente » : ils refusèrent cette Realpolitik qui impliquait de se compromettre avec des dictatures ; ils croyaient fermement que les Pères fondateurs des Etats-Unis d’Amérique avaient révélé les principes du Bien. Souvent nostalgiques d’Henry Scoop Jackson – ce sénateur démocrate de l’Etat de Washington qui militait pour une politique étrangère américaine morale dans les années 1970 -, ils répétaient à l’envi que – Soljenitsyne dixit – « les affaires intérieures [n’existaient] plus sur notre Terre surpeuplée » et qu’il fallait désormais que l’Occident libre se consacrât exclusivement à la protection des peuples de la planète contre les dictatures. D’après eux, la guerre froide n’était pas « vraiment terminée » puisque Vladimir Poutine ne se conciliait les intérêts des Etats-Unis d’Amérique que dans le but de saper à sa guise les velléités démocratiques en Russie : il était au moins probable que l’ancienne terre des Tsars renaîtrait ; il fallait craindre qu’elle renouât avec l’héritage d’Ivan le Terrible ; surtout, il fallait s’attendre à ce qu’elle refusât l’hégémonie américaine et à ce qu’elle offrît une main tendue à une Europe avide de se défaire du paternalisme américain.

Face à ce danger, il fallait affirmer l’importance des « valeurs américaines » : c’est ce que fit Kasparov en parcourant le Wyoming, coiffé d’un chapeau de cow-boy, pour parler de capitalisme et de liberté à des New-yorkais en costume-cravate. Il fallait aussi inventer une « autre Russie » qui fût calquée sur le modèle américain, avec « une presse libre, un marché libre, un état de droit et d’authentiques élections ». Il va sans dire que quelques années plus tard, Kasparov vécut l’émergence d’un G8 réunissant sept grandes démocraties industrielles et … la Russie de Poutine comme une insoutenable trahison. Un peu comme si Don Corleone s’était allié avec le Vatican. Ce fut le début d’une période de vaches maigres pour la dissidence russe : Poutine était désigné « personnalité de l’année 2007 » par le magazine Time, et les dirigeants occidentaux – Nicolas Sarkozy en tête – saluaient la victoire éclatante de Medvedev. Dans ces conditions, carte blanche était donnée au « dictateur » russe.

« Hitler n’était pas Hitler en 1936 »

Kasparov comptait sur l’élection présidentielle américaine de 2008 pour arranger les choses : peut-être l’hégémonie morale américaine allait-elle renaître de ses cendres grâce à ce candidat républicain qui osait, en pleine crise géorgienne, clamer que « les Américains, ainsi que tous les peuples qui approuvent l’indépendance des anciennes républiques soviétiques, [devaient] se préoccuper au plus haut point du destin de la Géorgie »; peut-être le monde libre allait-il se doter d’un dirigeant qui protégerait la Géorgie et l’Ukraine d’une invasion russe. Quelle ne fût pas la déception de l’ancien champion du monde d’échecs ! A la rigueur morale de John McCain, les électeurs américains préférèrent le consensus mou de Barack Obama. Second espoir déçu en 2012 : Kasparov n’eut pas l’heur de fêter la victoire de ce Mitt Romney qui n’avait pas hésité à déclarer que la Russie de Poutine était « l’ennemi géopolitique numéro un » des Etats-Unis d’Amérique et qu’elle défendait « les individus les plus condamnables de la planète ».

Cependant il continua, contre vents et marées, à tenter de convaincre le « monde libre » de la dangerosité du camarade Poutine : adepte de la reductio ad hitlerum, il n’hésita pas à comparer les Jeux Olympiques de Sotchi, qui réunirent de nombreux chefs d’Etat étrangers malgré une tentative de boycott, aux tristement célèbres Jeux d’été de 1936. « Mais Poutine n’est pas Hitler ! » lui répondirent quelques journalistes. Certes, répondit Kasparov, « le mal personnifié par les nazis défie toute comparaison rationnelle », mais « Hitler n’était pas Hitler en 1936 »… L’annexion de la Crimée n’a t-elle pas prouvé aux dirigeants occidentaux que Poutine était un homme perdu ? Pour l’ancien joueur d’échecs, il serait grand temps d’agir. Et d’arrêter Poutine. De cesser de faire de la Reapolitik. Et surtout de réaffirmer haut et fort que « les ennemis [du monde libre] sont bel et bien présents en ce monde » ; que la Russie de Poutine, la Corée du Nord de Kim Jong-Un, le Venezuela de Maduro, l’Etat islamique et les monarchies religieuses du Moyen-Orient ont en commun de rejeter les valeurs occidentales et la modernité ; et que ce sont toujours les dissidents qui nous révèlent les sombres réalités de ces sociétés.

Le 9 novembre 2016, Garry Kasparov a écrit sur son compte twitter : « Winter is here ». Une alliance Trump-Poutine symboliserait pour lui la fin de l’ordre du monde tel qu’il a fonctionné depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Winter is coming

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Dimanche, je vote (encore) Juppé

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L'ombre d'Alain Juppé lors du premier tour de la primaire LR, novembre 2016. SIPA. AP21978857_000079
L'ombre d'Alain Juppé lors du premier tour de la primaire LR, novembre 2016. SIPA. AP21978857_000079

Aux yeux d’un libéral réformateur, les réformes du programme de Fillon sont les plus radicales et les plus prometteuses. Sur le papier.

Les réformes de Juppé sont un peu moins « hard », mais elles sont d’autant plus faisables sans casse.

Le programme et la personne du centre-droit Juppé présentent l’avantage de ne pas reconstituer l’opposition manichéenne entre la droite et la gauche, opposition qui bloque les réformes, et cela en dépit du large accord existant sur ces réformes entre les responsables de la gauche de gouvernement et ceux de la droite et du centre.

La question prioritaire qui se pose dimanche prochain est de savoir lequel des deux postulants défendra le mieux l’avenir de  la France et de l’Europe face à la tentation du repli national, défendu par Marine Le Pen et quelques autres.

Le vrai débat est là.

Ce repli rendrait la France et les autres pays d’Europe impuissants face à tous les mastodontes du monde multipolaire, en particulier face à Poutine et à Bachar el-Assad, vu le retrait possible de l’allié et protecteur américain.

Sur ce plan, Fillon sera le moins battant. Est-ce en raison ou en dépit de sa morale catholique, je l’ignore. Mais toujours est-il qu’il donne son absolution à Poutine et Assad pendant que ces deux-là commettent leurs abominations.

Je voterai donc une deuxième fois Juppé.

En espérant que le vainqueur du second tour passera un compromis sur son programme avec le vaincu, et même avec les bonnes idées avancées par les autres candidats.

Cet oublié nommé Malraux

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Andre Malraux à la tête de la manifestation de la "majorité silencieuse", mai 1968. SIPA. 00557216_000042
André Malraux à la tête de la manifestation de la "majorité silencieuse", mai 1968. SIPA. 00557216_000042

Épuisé par la maladie, André Malraux avait, peu de temps avant de mourir, griffonné d’une écriture maladroite, sur une feuille de carnet, ces quelques mots : « Ça devrait être autrement ». Combien d’écrivains auraient pu les écrire ? Combien d’artistes les prononcer ? Fernando Pessoa disait : « La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas. » Jorge Luis Borges : « Je n’écris pas pour une petite élite dont je n’ai cure, ni pour cette entité adulée qu’on surnomme la masse. (…) J’écris pour moi, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps. » Adoucir le cours du temps, opposer la beauté d’un chant à la vieillesse, à la maladie, à la mort, à la méchanceté des hommes et à la vulgarité de leurs plaisirs, c’est ce que Malraux avait en vue lorsqu’il définissait l’art comme un « antidestin ».

L’impossibilité de s’accommoder de la vie et du monde tels qu’ils sont hante tous ses livres. Elle emprunte à Pascal une expression qui sera le titre de son roman le plus célèbre, à Van Gogh une profession de foi qui sert d’exergue à la trilogie de La Métamorphose des dieux: « Je puis bien, dans la vie et dans la peinture, me passer du Bon Dieu. Mais je ne puis pas, moi souffrant, me passer de quelque chose qui est plus grand que moi, qui est ma vie : la puissance de créer. » Cette puissance a habité Malraux très jeune. Elle a gouverné sa vie d’écrivain, sa réflexion, ses engagements depuis son lien avec les Annamites en Indochine jusqu’à son action politique à la tête du ministère des Affaires culturelles. Il savait que seules les œuvres de l’esprit et les engagements au service d’une juste cause pouvaient aider l’homme du XXe siècle à tenir face au néant auquel le retrait des dieux l’avait abandonné. Toute sa politique culturelle fut commandée par la conscience de cette déréliction. « Si je peux me dire, en mourant, confia-t-il à une journaliste, qu’il y a cinq cent mille jeunes de plus qui ont vu s’ouvrir, grâce à mon action, une fenêtre par où ils échapperont à la dureté de la technique, à l’agressivité de la publicité, au besoin de faire toujours plus d’argent pour leurs loisirs dont la plupart sont vulgaires ou violents, si je peux me dire cela, je mourrai content, je vous assure. » C’est cette conscience qui fonda en signification son action à la tête du ministère des Affaires culturelles. C’est elle qui en fit le caractère exceptionnel. C’est à côté d’elle que sont passés la plupart de ses successeurs, Jack Lang en tête qui confondit avec une belle démagogie la culture et  les loisirs.

« A ma droite, j’ai et j’aurai toujours André Malraux. »

Lorsqu’en 2012, un grand quotidien demanda aux candidats à l’élection présidentielle quel avait été le meilleur ministre des affaires culturelles de la Vᵉ République, seuls les candidats du centre et de l’extrême droite – contre toute attente –  répondirent : « Incontestablement, André Malraux ». Et les autres candidats ? Celui de la droite qui, élu Président, se mettra à dos les lecteurs de La princesse de Clèves et ceux qui ne l’avaient lu, répondit que chaque ministre avait apporté sa pierre à l’édifice.  Quant au candidat de la gauche, il ne daigna pas répondre. Aujourd’hui, il accorde son haut patronage au colloque organisé par le Cevipof : « La réception de Malraux aujourd’hui ».

« A ma droite, j’ai et j’aurai toujours André Malraux. » Quel Président de la République, après De Gaulle, eût pu parler ainsi de son ministre de la culture ? Roger Stéphane raconta un jour à la radio que, prenant congé du Général à l’Elysée au moment où l’on venait d’annoncer l’arrivée de l’ « ami génial », il retint le bras de l’huissier qui refermait la deuxième porte capitonnée pour écouter le début de l’entretien : « Malraux, enseignez-moi ! ». On est étonné que la fidélité à l’homme du 18 juin, chez nombre de ceux qui se prétendent en être les héritiers, soit si peu fidèle à la nature singulière de cette relation.

L’appartenance à un autre monde

Depuis longtemps Malraux fut en butte aux malentendus, à la médisance, aux jugements à l’emporte-pièce. Il semble désormais abandonné à l’oubli. « Malraux pilleur de temples », répètent ses détracteurs, se dispensant ainsi de le lire et de l’étudier. « L’accusation, explique Raoul Jennar dans « Comment Malraux est devenu Malraux », est à réexaminer à l’aune d’une époque où des voyageurs, reviennent d’Asie avec des vestiges et des objets d’art qu’ils collectionnent ou vendent ». Le temple de Banteay Srei n’était ni classé, ni répertorié. Il s’agissait d’une propriété abandonnée, juridiquement non protégée. D’une res derelicta disent les juristes. Jean Lacouture fit remarquer dans sa biographie paru en 1973 que dès que les Malraux embarquèrent à Marseille pour l’Indochine le contact avec la société coloniale à bord de L’Angkor fut mauvais. Aussi peut-on se demander si sa condamnation ne vint pas sanctionner son appartenance à un autre monde. « Je suis ailleurs », disait Victor Hugo, l’« ailleurs » étant le monde de l’art dont s’obséda toute sa vie celui qui mourra en laissant derrière lui ces mots désespérés que nous citions : « Ça devrait être autrement ».

Sa participation à l’aventure du RPF n’explique pas tout. Son approche singulière de l’art, non plus, qui fut souvent considérée comme une mise en cause de la démarche de l’historien. La stupidité alors ? C’est une piste. Dans le catalogue de la rétrospective consacrée à Georges Braque en 2013 au Grand-Palais, l’éloge funèbre que prononça André Malraux en 1963 lors des funérailles nationales du peintre fut passé sous silence dans l’anthologie des textes sur le peintre. Le commissaire général de l’exposition est même allé jusqu’à écrire : « Son statut d’artiste officiel de la France gaullienne (le premier à bénéficier de son vivant d’une exposition au musée du Louvre qu’il venait de décorer) redoublé par les obsèques célébrés en grande pompe par le ministre de la Culture, André Malraux, lui avait indiscutablement porté ombrage auprès de la génération montante contestataire ».  Indiscutablement ? Diable ! Braque avait-il vraiment quelque chose à dire à un jeune artiste qui, au début des années 1970, devait exposer  son urine sous les verrières du Grand Palais ?

Sortira-t-on un jour de toute cette comédie ? C’est la question que l’on peut se poser  en déplorant avec Henri Godard la désaffection dont l’écrivain est aujourd’hui l’objet. « On entend guère, écrit-il dans la préface au beau livre de Jean-Claude Larrat, « Sans oublier Malraux », de jeunes lecteurs faire part de l’enthousiasme qui avait saisi leurs aînés lorsqu’ils avaient découvert « La Condition humaine » et « L’Espoir ». La question se pose aujourd’hui de savoir si Malraux n’est pas en train de glisser du côté de ces auteurs à qui on se contente de donner quelques coups de chapeau. » Cet enthousiasme n’était-il pas déjà de l’ordre d’un certain malentendu ? Il faut relire les pages éclairantes que Jankélévitch a consacrées à la « méconnaissance ».  Partager les idées politiques de Malraux, c’était certes communier avec lui dans un combat pour la justice, pas nécessairement être ouvert à ses interrogations les plus profondes.

Aussi la grande nouveauté, en ce quarantième anniversaire, est-elle le tirage spécial dans la collection de la bibliothèque de la Pléiade d’un volume intitulé La Condition humaine et autres écrits. Les textes réunis par le Professeur Henri Godard sont tirés des six tomes des œuvres complètes de la prestigieuse collection. Ce rassemblement de textes choisis pour leur appartenance à des domaines différents est un véritable manifeste. Il affirme, contre toute les lectures partielles de l’œuvre, la nécessité d’une lecture exhaustive. Qui veut en effet accompagner Malraux dans ses interrogations, en mesurer la richesse et la profondeur, qui veut comprendre ce que fut le foyer ardent de sa vie, ne doit négliger aucun de ses sujets de réflexion, aucun de ses engagements.

 

Jérôme Serri publie Les couleurs de la France, en collaboration avec Michel Pastoureau et Pascal Ory, aux éditions Hoebeke.

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