En étudiant l’engagement des Français dans la guerre de Sécession, il faut penser, bien sûr, à ce que cela pouvait signifier au temps du conflit, mais aussi à un parallèle avec la situation actuelle, puisque l’on observe une corrélation entre le vote aux élections de 2016 et la limite entre les États fédérés/confédérés. Il ne s’agit pas de pronostiquer une nouvelle guerre civile, bien entendu, ni même de raviver le thème de l’esclavage ou de la condition des afros-américains, mais d’observer les variations d’un autre thème, non moins crucial, celui du protectionnisme et du libre-échange. Une certaine forme de persistance de la culture a lieu quand la culture se transforme, tandis que les frontières culturelles, quant à elles, demeurent. Ainsi le protectionnisme est-il passé d’un camp à l’autre. Il était autrefois chez les modernes de la côte Est, alors tout occupés à développer leur industrie à l’abri de la concurrence européenne, tandis que les grands propriétaires archaïques du Sud étaient, au contraire, ouverts sur le monde pour exporter leur coton. Il est passé aujourd’hui dans les pays du sud et du centre, que l’on considère enclavés et attardés. Le libre-échange a-t-il enfin rejoint son terrain naturel, celui du progrès ? Ou bien, au contraire, privé de toute tradition, est-il devenu fou ? À chacun de juger.

En 1861, les Français d’Amérique étaient face à une autre contradiction, souligne Farid Ameur, entre le droit des peuples et la liberté personnelle, chacun appuyé sur une certaine lecture de la Constitution. L’historien soutient, cependant, que les Français se sont engagés en fonction de solidarités locales au moins autant que pour des idées. Avec l’exception des communautés phalanstériennes du Texas, ouvertement opposées à l’esclavage. Du reste, un grand nombre de Français demeura dans la neutralité. C’était d’ailleurs ce qu’imposait en principe la législation de la mère-patrie, comme en atteste la déclaration impériale en date du 10 juin 1861, dont le rôle dissuasif, selon l’auteur, resta modéré. Ce sont tout de même 10 à 15 000 Français qui s’engagèrent, au Sud ou au Nord, sur un total de 3 millions de soldats. À comparer aux 200 000 Allemands et 175 000 Irlandais.

La furia francese

L’enjeu, de part et d’autre, n’était pas tant de recruter quelques hommes de plus, que d’attirer la France elle-même de son côté dans le conflit. On ne s’y prenait pas toujours adroitement. Farid Ameur évoque à ce propos La Marseillaise que le gouvernement américain fit jouer à New York à l’arrivée du yacht du prince Napoléon… alors que la Marseillaise était interdite en France depuis 1852.

Les citoyens français jouissaient, en Amérique, de la renommée acquise par les armées impériales en Italie et en Crimée. L’engouement était vif pour l’uniforme de zouave – son képi, ses guêtres, ses boutons – promesse de furia francese. Les officiers français furent relativement plus nombreux que les hommes de troupes. L’auteur dresse le portrait pittoresque de ceux qu’il appelle des « soldats de fortune et chevaliers errants », en puisant par exemple directement aux mémoires du général Lee. « Les wagons sont arrivés et m’ont amené un jeune officier français, plein de vivacité, qui brûle d’envie de me servir. Je crois que l’atmosphère ici va bientôt le refroidir. Si elle ne le fait pas, la nuit s’en chargera, car il n’a pas apporté de couverture. » Évoquons aussi le parcours de l’officier Cluseret, ancien garibaldien chassé de l’armée fédérée américaine, ourdissant complots au Canada puis au Brésil, délégué à la guerre sous la Commune et enfin député de la IIIe République. Ou Camille de Polignac, qualifié de « La Fayette du sud », hardi dandy qui parvint à dompter la bande de soudards qu’était une division d’infanterie du Texas. Ou encore Régis de Trobriand, colonel du 55e de New York : d’origine et sensibilité légitimiste, il épousa une riche héritière de la Nouvelle Angleterre, séjourna à Venise puis s’engagea en 1861 pour la cause de l’Union et de la démocratie.

Au demeurant, Farid Ameur dit aussi l’absence de grands faits d’armes. Il mentionne toutefois la milice française de la Nouvelle Orléans qui sauva la ville du pillage entre le départ des troupes sudistes et l’arrivée des forces d’occupation nordistes. Son souvenir, dit-on, fut durable.

Mais la bonne tenue de la milice louisianaise contraste avec l’évolution des autres contingents français qui, en dépit de leur splendide accoutrement, terminèrent souvent dans l’indigence en raison de la rivalité entre les officiers ou du manque de discernement dans la levée des troupes. L’auteur dénombre toutes sortes d’incidents, beuveries, détournements de fonds, vol de poules, etc…

« L’américanisation » des Français d’Amérique

Reste à savoir si les Français se distinguaient vraiment, à cet égard, du reste de la troupe. Soulignons, a contrario, les difficultés rencontrées par le prince de Polignac pour venir à bout de ses Texans. D’ailleurs, comme le remarque l’auteur, de France on ne prenait pas non plus au sérieux le conflit américain dont les combattants étaient « perçus comme des soldats indisciplinés, capricieux, sans tenue et enclins à l’ivrognerie. » Dès lors, les Français ne montraient-ils pas, pour ainsi dire, leur bonne intégration ?

Il s’agit justement de cela. La thèse de Farid Ameur est la suivante : la guerre de Sécession a contribué à « l’américanisation » des Français d’Amérique, elle a sonné le glas de la présence française dans le nouveau monde en tant que population et culture identifiable.

Du reste, Napoléon III privilégiait l’émigration vers les colonies, en particulier l’Algérie. En Amérique, il tenta d’imposer la neutralité. Il tenta aussi de profiter de la situation pour élargir son influence au Mexique. Pendant ce temps, les Français d’Amérique du Nord se plaignaient d’être négligés par leurs consulats.

Dans le Nord, la conscription, imposée à partir de 1863, était liée à l’obtention de la nationalité américaine. Du reste, les autorités, au nord comme au sud, ne manquaient pas de faire pression, comme en témoigne un arrêt du district de Natchitoches considérant « un ressortissant comme neutre non pas seulement lorsqu’il est animé d’un “esprit de retour à son pays d’origine”, mais quand il peut prouver, par quelconque acte, qu’il a “l’intention réelle” et se met “en voie d’exécution” » de quitter les États-Unis. On ne saurait mieux dire : un pays, on l’aime ou on le quitte, du moins en temps de guerre.

Cela dit, Farid Ameur souligne aussi la réduction, jusqu’à la fin du siècle, de la part des citoyens français dans le flux migratoire. En l’absence de nouvelles forces vives, les Français d’Amérique « sont passés définitivement de l’ancien au nouveau monde. » L’auteur en donne aussi pour preuve la « perdition » de la culture française en Louisiane.

Farid Ameur, Les Français dans la guerre de Sécession, PUR