Aujourd’hui, j’irai voter avec la même constance qu’André Sénik, mais contre Alain Juppé. Je voterai donc pour François Fillon. Si l’on s’en tient à ce qui sépare le candidat de la droite de celui du centre, du cher professeur Sénik, et des Inrockuptibles, l’élimination du candidat de l’identité heureuse reste une priorité. « Identité heureuse », ça fait un peu trop immigration constante, accommodements raisonnables, laïcité inclusive, enrichissements mutuels, chance pour la France et vivre-ensemble. On s’endort bercé par des concepts et on se réveille un jour à Molenbeek.

Doit-on se fier à une formule malheureuse ou à un slogan de campagne pour juger un candidat ? Peut-on retenir ou écarter un concurrent sur un ou deux mots ? L’expérience nous prouve que non. Que l’on se souvienne de Nicolas Sarkozy qui nous avait vendu « l’immigration choisie » pour nous refourguer de la discrimination positive une fois élu. Nous avons l’habitude de constater que les mots durs clamés aux tribunes accouchent généralement de mesures molles, alors que faut-il penser de ceux qui parlent mou, qui redoutent tant les clivages qu’ils évitent les questions fâcheuses et qui prônent partout et toujours le « rassemblement » quand il devient urgent d’exclure ? Que penser de ceux qui à droite, se collent l’étiquette d’ « humanistes » pour se distinguer de leurs collègues ? Rien qui vaille. D’ailleurs, Alain Juppé a enfoncé le clou lors des derniers débats en prononçant tout sourire, sans intention d’en dénoncer l’arnaque sémantique et à plusieurs reprises les mots « diversité » et « libéralisme humaniste ». Pour moi, c’est éliminatoire.

S’il est éliminé, il nous restera Fillon et son choc libéral. Le genre de programme attendu par ces Français sortis des écoles de commerce, qui rêvent de vivre rentiers après avoir vendu une application pour « smartphones », entourés de larbins et de bonniches importés, ou qui ont besoin d’esclaves pour continuer de faire des affaires dans le contexte mondial des salaires misérables. Le type même de projet que redoute une autre France, celle des mendiants aux multiples allocations, qui tremblent plus pour la survie de la Sécu que pour celle de leur civilisation, et qui redoutent la liberté comme des poulets élevés en batterie que l’on menacerait de relâcher soudainement dans la nature.

Au deuxième tour de l’élection présidentielle, cette France qui compte ses RTT et ses points retraite pourrait faire barrage de son corps électoral à celle qui veut « ubériser » le monde à coups de start-up. Celle qui se souvient que, quand on donne le Sahara à un communiste, on finit par importer du sable commence à comprendre que quand on confie une ferme à un libéral, il enlève les barrières qui séparent les cochons des parterres de fleurs. Et comme au bout de cette dérégulation mondiale au nom de la libre circulation du travailleur moins cher, il y a Cologne, cette France d’en bas pourrait préférer, au programme de Fillon, le programme de celui – ou plutôt de celle – qui promet des frontières. Et qui parle de civilisation. C’est aussi dans cet espoir que je voterai pour lui aujourd’hui.

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Cyril Bennasar
est menuisier.