Char de l'armée irakienne, Ramadi, novembre 2015. Sipa. Numéro de reportage : AP21825644_000007.

Causeur. Depuis plus d’un an, l’État islamique (EI) perd du terrain en Syrie et a fortiori en Irak. Certaines localités ont été reprises il y a plusieurs mois et Ramadi, une ville de presque 400 000 habitants, est tombée entre les mains de l’armée irakienne il y a un an déjà. Du point de vue de la population locale, peut-on parler de « libération » ?

Myriam Benraad[1. Chercheuse à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (Iremam, CNRS, Aix-en-Provence) et maître de conférences en science politique à l’Université de Limerick (Irlande), Myriam Benraad est spécialiste de l’Irak et du Moyen-Orient. Auteur d’Irak, la revanche de l’Histoire. De l’occupation étrangère à l’État islamique (Paris, Vendémiaire, 2015) et Irak : de Babylone à l’État islamique. Idées reçues sur une nation complexe (Paris, Le Cavalier Bleu, 2015)]. C’est là une question essentielle mais qui, paradoxalement, demeure très peu abordée dans la couverture médiatique actuelle de la crise. Or la situation de villes comme Ramadi, Fallouja ou Tikrit, pour ne citer qu’elles, a sans doute autant d’importance dans le contexte présent que les opérations militaires en cours pour reprendre Mossoul à l’EI. Elle témoigne en effet de l’extrême précarité dans laquelle se trouvent une majorité de ces territoires dits « libérés » de l’emprise jihadiste, tant au plan sécuritaire en raison du retour du groupe terroriste au bout de quelques mois, et de la reprise consécutive des attaques et attentats, qu’au niveau politique où aucune gouvernance véritable, en dehors de celle, ad hoc, des tribus, n’a vu le jour. En termes d’infrastructures et de relance économique, ces zones restent dévastées et les promesses faites par le gouvernement central d’une reconstruction rapide prêtent quelque peu à sourire. Si l’on détaille dans les grandes lignes la situation qui prévaut, en particulier dans la grande province occidentale d’Al-Anbar, la configuration locale est tout sauf reluisante.

Sait-on précisément ce qui se passe à Ramadi et dans d’autres villes et villages reconquis ?

Ramadi, qui était tombée sous le contrôle de l’État islamique en mai 2015, fait figure de ville fantôme vue du ciel. Les bâtiments réduits à des champs de ruines par les bombardements de la coalition occidentale et les combats acharnés entre forces irakiennes et jihadistes durant des mois se comptent par dizaines. L’état de l’architecture locale témoigne de cette ultra-violence qui s’est déployée : murs criblés d’impacts de balles, amoncellements de gravats, traces des engins explosifs communément utilisés par les jihadistes comme tactique de guérilla. Au mois de février 2016, l’ONU estimait le coût de la remise en état de la ville à plusieurs millions de dollars. Les mines laissées derrière lui par l’EI n’ont d’ailleurs pas entièrement été nettoyées, obstruant le retour des populations déplacées ; l’eau continue de manquer dans de nombreux quartiers ; des milliers de maisons doivent être rebâties, de même que les routes et principales artères de la ville. La « libération » promise a donc un goût quelque peu amer pour tous ceux qui escomptaient une amélioration rapide.

La chute de Mossoul au début de l’été 2014 a sonné le glas du gouvernement de Nouri al-Maliki, remplacé à l’automne de cette année par Haïdar Al-Abadi, lui aussi chiite. Quel bilan peut-on faire des 26 mois au pouvoir d’Al-Abadi ? L’État irakien arrive-t-il à mieux appréhender les clivages tribaux et religieux ?  

Il est sans doute prématuré de procéder à un bilan du mandat d’Al-Abadi, lequel a hérité, lors de son accession au pouvoir fin 2014, d’un pays profondément fracturé, communautarisé, au bord de l’implosion suite à la blitzkrieg lancée par l’État islamique. Pour apprécier le temps qu’il a passé au pouvoir, il importe tout d’abord de prendre en compte le contexte politique et sécuritaire dans lequel il a fait son entrée sur la scène irakienne et qu’il a dû gérer. Al-Maliki avait réussi à cristalliser autour de lui une véritable « coalition de la détestation » ; les espoirs placés en Al-Abadi étaient donc très grands initialement, à la fois au sein de la famille chiite irakienne mais aussi parmi les Kurdes, en conflit avec Bagdad depuis de longues années, et parmi les sunnites.

Qu’a-t-il changé depuis ? Rappelons ses promesses de réformes contre la corruption et pour une refondation de l’armée. Sur ces deux dossiers, le désenchantement n’a pas tardé à prendre le dessus : les protestations anti-gouvernementales ont ainsi repris à l’été 2015 pour pointer du doigt l’incurie des élites politiques ; l’institution militaire, quant à elle, n’est toujours pas à la hauteur des enjeux, comme l’illustrent ses nombreuses pertes dans la bataille de Mossoul. Pis, Al-Abadi a permis la quasi-fusion de l’armée nationale avec les milices chiites qui composent les forces de la Mobilisation populaire (Hachd al-cha‘bi), proches de l’Iran et connues pour leurs exactions anti-sunnites. Les relations qu’entretient Al-Abadi avec les Kurdes demeurent très inégales et sa crédibilité parmi les forces sunnites, dont il n’a guère amélioré le sort ces deux dernières années, est inexistante, au mieux. Le Premier ministre est enfin défié dans son propre camp, mais aussi par la Turquie au nord de l’Irak. Il est surtout incapable de se défaire du primat américano-iranien qui pèse sur lui et l’empêche d’être un leader national.

À Bassora, une ville à grande majorité chiite éloignée du front, la sécurité est précaire et de nombreuses milices créent une situation qui n’est pas sans rappeler la Libye. Si même au cœur du « Chiistan » un État n’est pas viable, quel espoir reste-t-il à l’Irak en tant qu’entité politique ?

Tout d’abord, gardons-nous de l’usage des formules de « Chiistan » ou « Sunnistan » en Irak car au-delà de l’identité confessionnelle à laquelle elles renvoient, elles ne recouvrent aucune réalité sociale. Le sud chiite correspond ainsi à un espace aussi vaste que disparate du point de vue de ses populations, citadines ou plus rurales, de ses pratiques socioreligieuses, entre villes saintes conservatrices et milieux progressistes, et de ses ancrages idéologiques et politiques, un grand nombre de formations concurrentes y étant représentées. Le cas de Bassora, qui est la troisième plus grande ville d’Irak et l’un des grands ports du pays, est à ce titre intéressant car la ville possède une histoire et une identité qui lui sont propres. Lorsque l’État irakien fut fondé par les Britanniques en 1921, elle fut l’une des dernières cités à se résoudre à intégrer le nouvel ensemble national. À l’époque, plusieurs de ses classes tentèrent même un coup d’État visant à se constituer en République indépendante et cosmopolite sur le Chatt al-Arab.

Depuis l’invasion américaine de 2003, la situation s’y est détériorée sur tous les plans, ce qui a permis pareille « milicisation » de la vie locale. Pourtant, on ne saurait trop évoquer quel est le potentiel de cette cité marchande dont l’environnement regorge d’hydrocarbures à bas prix et de ressources agricoles qui en avaient fait la richesse autrefois. Bassora a le potentiel de se transformer en plate-forme commerciale capable de rivaliser avec ses voisines de la péninsule, y compris Dubaï. Or l’interminable crise irakienne en a voulu autrement. Certains considèrent que seule une autonomie sur le modèle kurde pourrait finalement l’extraire de son enlisement ; or ceci ne règlerait toujours pas la question de l’État failli irakien, dont les effets continuent de peser sur elle et sur l’ensemble du pays.

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