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Colombie: un jeu vidéo pour compatir avec les Farc

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Deux combattants des Farc au camp Alfonso Cano Block, décembre 2016. SIPA. 00786315_000009

Avec AFP – Menue, teint pain d’épice et coupe afro, Victoria est l’héroïne de Reconstruction, jeu vidéo créé et développé à Bogota qui place le joueur dans la peau d’une victime du conflit armé colombien. Un jeu de guerre comme un autre ? Pas tout à fait. Ni sang, ni violence, ce jeu-là n’a qu’un but affiché : vous faire réfléchir sur la guerre.

Enfin « vous », plutôt les Colombiens qui l’ont vécue et ont majoritairement refusé d’y mettre fin, il y a trois mois, par référendum. Heureusement, Zorro est arrivé et, suivant le modèle européen, le président colombien, Juan Manuel Santos, a imposé la paix avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), mi-novembre, par la voie parlementaire.

Le bon peuple ne sait pas que la guerre c’est mal. C’est pourquoi ce jeu, Reconstruction, arrive à point nommé : l’objectif est de « [se] mettre dans la peau des autres », nous dit son producteur, Alvaro Triana. « Les autres », c’est-à-dire ceux qui ont vécu un conflit qui, depuis plus de 50 ans, a impliqué guérillas, paramilitaires et forces armées, se soldant par huit millions de victimes, dont plus de 260 000 morts et 60 000 disparus. Dans le but à peine voilé de contribuer à construire, en renfort du fragile accord de paix, un nouveau grand roman de réconciliation nationale.

Ne pas criminaliser les agresseurs

L’histoire commence lorsque Victoria, âgée d’une trentaine d’années, revient dans son village natal de Pueblo Escondido, un lieu imaginaire de la région d’Uraba (nord-ouest), qu’elle a dû fuir à 14 ans, déplacée par la violence. Elle a alors des réminiscences de ce qu’était sa vie à l’époque dans ce petit hameau de la jungle colombienne, avec sa place arborée et son église typiques, sur ses relations avec son grand-père, avec d’autres villageois mais aussi… des combattants des groupes armés.

La narration s’appuie sur le dessin animé et ne cherche surtout pas à criminaliser les agresseurs, considérant qu’ils sont le produit d’une série de circonstances propres à la dynamique de la guerre. « Les décisions du joueur modifient l’histoire au fur et à mesure afin que l’accent soit mis sur ce que nous ferions, nous, dans de telles situations. Ce n’est pas aussi facile qu’on l’imagine! », insiste Alvaro Triana, 34 ans, précisant que le jeu s’adresse principalement aux citadins qui n’ont pas vécu les combats de près. « Est-ce que je viendrais au secours de l’un de ceux qui viennent d’attaquer mon village ? C’est bien de faire ça ou faut-il le laisser mourir ? », s’interroge encore Alvaro Triana.

Vous auriez pu en faire autant

Colombiens : vous pouvez tous potentiellement faire le mal. Et il ne faut pas trop en vouloir à ceux qui l’ont choisi. Voilà, en substance, le message qu’il fait passer. Après tout, Farc et paramilitaires n’ont pas eu la tâche facile. Vous auriez pu en faire autant.

Le relativisme au coin de la jungle… et de votre écran de téléphone. Car le jeu ne s’adresse pas qu’aux Colombiens : il sera aussi disponible en anglais. Et pourra être téléchargé gratuitement sur smartphones et tablettes dès le mois de janvier.

Dans un contexte de division nationale (150,2% des Colombiens ont voté contre l’accord de paix), l’initiative est osée. Mieux valait donc la jouer subtile. Relativiser les responsabilités des « coupables » oui, mais alors sans l’afficher. Reconstruction a un but pédagogique et ne contient, à ce titre, aucune image de violence ni ne traite du trafic de drogues, source de financement des groupes armés illégaux. Tous coupables ? L’idée doit s’imprimer dans les consciences, pas directement sur l’écran.

Transmettre un message « optimiste »

« Un jeu guerrier ne peut susciter de bons comportements » et le narcotrafic est un thème difficile à aborder, « nous ne voulions pas jouer sur le côté morbide », se justifie le producteur, dont le jeu a été en partie financé par… la GIZ, structure qui agit essentiellement pour le compte du gouvernement fédéral allemand. Cette entreprise philanthropique mondiale a de quoi renforcer les relations qu’entretient le gouvernement colombien avec son peuple : la philosophie de ce jeu s’inscrit en effet parfaitement dans celle de la « Commission pour la recherche de la Vérité (avec un grand « V »), la Cohabitation et la Non-répétition » dont la mise en place est prévue par l’accord de paix signé entre le gouvernement Santos et les Farc et qui rappelle sa cousine sud-africaine établie après la fin de l’apartheid en 1995.

Les parties « s’engagent à contribuer (…) à la découverte de la vérité sur tout ce qui s’est passé pendant le conflit, y compris les graves violations des droits de l’homme et les atteintes au droit humanitaire international », indique le texte de l’accord qui précise dans le même temps que les activités de ladite Commission « n’auront aucun caractère judiciaire et ne pourront impliquer des poursuites pénales pour ceux qui comparaîtront devant elle ».

Reconstruction s’inspire de cette idée d’une justice positive et sans contrainte bien que sa conception dès février 2015 s’appuie sur la base d’archives du Centre national de la mémoire historique (CNMH) et de témoignages de victimes. Ce jeu doit transmettre un message « qui soit optimiste et pas quelque chose de catastrophique parce que de ça, nous en avons assez ! », résume son jeune créateur, qui considère Reconstruction comme un outil de réconciliation. Paramilitaires, Farc, Etat colombien, citoyens : si tout le monde est un peu coupable, personne ne l’est vraiment. « La guerre c’est la paix. », lit-on dans 1984

William Abitbol est mort

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william abitbol pasqua souverainisme
William Abitbol, Paris, 1999. Sipa. Numéro de reportage : 00370381_000001.

Il y a des textos qu’on n’aime pas recevoir, même d’un ami. Alors que je marche dans Berlin en cette veille de Noël, je sens mon téléphone vibrer. Deux secondes après, j’apprends que William Abitbol nous a quittés. Elle est étrange, ma relation à cet homme. En fait, je ne l’ai rencontré que lorsque nos vies politiques à tous les deux s’étaient arrêtées.

Nous étions venus à son restaurant « Chez Alfred », tout près du Palais Royal, avec mon épouse. Je me suis présenté. Il savait que je faisais partie des petits soldats qui l’avaient suivi derrière Charles Pasqua et Jean-Pierre Chevènement. Et il a pris soin de nous, avec de bons petits plats. Ce matin encore, j’étais dans ma lecture du Serment de Bastia, mémoires de Charles Pasqua, recueillis par Jean-François Achilli. Et il y était question de William.

Lisez la suite sur le blog de David Desgouilles.

Ces langues mortes qu’on assassine

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"Spartacus", Stanley Kubrick, 1960

« Quand la parole s’appauvrit, que la complexité s’estompe, alors une voie royale s’ouvre pour le populisme. » On peut dire que Najat Vallaud-Belkacem excelle dans l’art de la double pensée tant ce type d’affirmation, dont elle est coutumière, relève autant du déni que de la prophétie auto-réalisatrice.

Les promesses n’engagent …

La ministre de l’Éducation a réussi à créer toutes les conditions de la disparition de la « langue mère » du français, qui se trouve justement être à l’origine de toute sa complexité. Ainsi la réforme du collège, dont elle jurait qu’elle ne pénaliserait nullement l’enseignement du latin et du grec, a-t-elle suscité une véritable « chasse au latin », qui se manifeste par la diminution des heures de cours, la réduction du nombre de collèges proposant cet apprentissage et, à terme, par la mise à l’écart des profs de lettres classiques qui en assuraient la charge.

Le latin a d’ores et déjà perdu son statut de « discipline » – du latin disciplina, dérivé de discere : « apprendre ». Tout est dit… L’enseignement du latin et du grec prend dorénavant place dans le cadre du nouveau « bidule » tout en sigle que sont les « enseignements pratiques interdisciplinaires », prononcez « EPI ». Najat Vallaud-Belkacem avait bien sûr promis que ce changement ne changerait rien : « La langue sera évidemment préservée. Donc les élèves n’y perdent rien. » On voit aujourd’hui ce qu’il en est.

L’application bricolée de la réforme révèle une tout autre réalité car, comme l’explique Robert Delord, professeur de latin-grec et responsable du site Arrête ton char, « dans les faits, l’EPI Langues et cultures de l’Antiquité est impossible à mettre en œuvre ». À en croire l’enquête menée par Arrête ton char auprès de 556 collèges, le bilan est encore plus désastreux que prévu.

Pour l’association, les promesses de la ministre sont loin d’avoir été tenues. « Contrairement à ce qui a été annoncé, l’EPI LCA [qui dans la novlangue de l’Éducation nationale désigne le latin et le grec…] ne bénéficiera pas à tous les collégiens », écrit-elle en commentaire : 11,3 % des collèges sondés n’ont pas organisé cet EPI. De plus, 20 %, parmi ceux qui proposent l’EPI, « ne l’offrent pas à tous les élèves d’un même niveau ».

En pratique, l’enseignement des langues et cultures anciennes est un peu le cours des miracles. Certains enseignants lancent leurs élèves sur « la chevalerie », « la tapisserie de Bayeux », ou encore « sur les traces de Guillaume le Conquérant », thèmes qui ont, on en conviendra, fort peu à voir avec le latin ou l’Antiquité. Peut-être est-ce préférable, d’ailleurs, dès lors que dans 55 % des EPI LCA, « l’enseignant de lettres classiques n’intervient pas du tout, ou seulement devant une partie des élèves ».

Vae victis !

Alors bien sûr, puisque le thème LCA est massivement choisi en 5e, l’enseignement du latin n’a pas à proprement disparu, mais c’est son démantèlement qui est mis en œuvre de l’intérieur, en quelque sorte. Pour Robert Delord, la logique est implacable : « En 5e, l’impact est bien pire que la seule réduction d’une heure d’enseignement. À partir du moment où on n’impose aucun programme, le niveau des élèves va baisser et il faudra s’adapter au lycée au faible niveau des élèves dans ces matières. »[access capability= »lire_inedits »]

Surtout, le nouveau mantra de l’interdisciplinarité se révèle si difficile à mettre en musique que chacun fait sa part d’EPI de son côté : selon l’enquête, « dans près de 70 % des cas, ces enseignements s’effectuent chacun dans sa classe ». Autrement dit, ils n’ont rien d’interdisciplinaire. Au bout du compte, le seul effet de la réforme est d’avoir fait diminuer de 40 % le temps dévolu à l’enseignement des langues anciennes au collège.

Professeur dans un établissement classé en réseau d’éducation prioritaire, Laurent, confirme que l’EPI langues anciennes est une véritable usine à gaz : « Toutes les ambitions sont revues à la baisse et, en fait d’interdisciplinarité, on arrive au mieux à établir des parallèles plus ou moins artificiels entre des projets menés dans chaque discipline. Tout le monde peine à donner du sens à ces EPI bricolés dans l’urgence. Au final, c’est du temps grignoté sur des heures déjà réduites. On sent que ça ne sert à rien et personne n’est content. »

Au-delà du latin, on est frappé par le niveau d’impréparation de l’ensemble de la réforme du collège, pourtant présentée comme l’une des plus importantes du quinquennat : formations fantômes, évaluations par compétences auxquelles de nombreux collèges ont déjà renoncé pour cette rentrée, création du « collège numérique », panacée supposée à tous les problèmes, sans les tablettes promises (c’est original…).

Une enquête réalisée en ligne par le site webpédago, plutôt favorable à la réforme, donne une idée encore plus large du scepticisme des enseignants quant à son application : sur près d’un millier de professeurs interrogés, 6 % trouvent la réforme « super », 43 % « s’en sortent bien », 31 % « n’en voient toujours pas l’intérêt » et 20 % « estiment qu’elle est une catastrophe ». Le site ne cache pas que beaucoup de profs ont déclaré attendre « que la réforme soit abrogée ». Cette désorganisation qui, de surcroît, fait passer les enseignants pour incompétents devant les parents, suscite un mal-être enseignant que le collectif Arrête ton char qualifie de « souffrance éthique » : « De plus en plus  d’enseignants s’enferment dans une résignation qui les conduit soit à faire leur métier sans passion, soit à envisager démission et reconversion. »

Cette humeur morose est palpable dans la salle des profs en ligne que constitue désormais Twitter où, après la classe, les enseignants n’hésitent plus à s’épancher sur leurs difficultés, et à échanger leurs expériences, entre épuisement et désillusion. « L’opposition entre les “anonymes consternants” et les “pédagogos” me faisait bien sourire au départ, avoue Laurent, mais la caricature cache en fait des visions très différentes de notre métier et de ce qu’il est en train de devenir. Les enseignants sont d’incorrigibles râleurs, c’est une évidence, mais cette année, c’est différent. Il y a un véritable malaise qui met pour la première fois tout le monde d’accord en salle des profs. La fatigue n’est pas feinte et les arrêts-maladies n’ont rien d’abusif. Il nous devient de plus en plus difficile de trouver du sens à ce que nous faisons au quotidien, comment alors transmettre à nos élèves l’envie d’apprendre et de s’ouvrir au monde ? » Bref, plus en haut lieu on répète en boucle qu’il faut « donner du sens aux apprentissages », plus ceux qui sont chargés de les dispenser semblent douter du sens de leur mission. Comme le dit madame le ministre, quand la parole s’appauvrit…[/access]

Etats-Unis, Europe centrale: le moment ploutocratique des démocraties

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Caricature de Donald Trump dans les rues de Mexico, novembre 2016. SIPA. AP21974720_000001

Donald Trump vient d’être officiellement désigné comme président des Etats-Unis par le collège des grands électeurs des 50 Etats de l’Union. Les pressions insensées exercées sur ces derniers, par le dernier carré des partisans d’Hillary Clinton, pour qu’ils transgressent le mandat confié, en novembre, par les électeurs pour barrer la route au président élu, a tourné à leur confusion. Deux grands électeurs de Trump, sur les 306 qu’il avait conquis lui ont fait défaut, alors que cinq délégués, sur les 232 en principe acquis à la candidate démocrate, n’ont pas voté pour elle. L’argument massue des anti-Trump, la large avance d’Hillary Clinton (2 800 000 voix) dans le suffrage populaire a fait long feu : comme l’explique le Wall Street Journal, la règle du jeu était bien connue, et acceptée par les deux candidats : seule la conquête d’une majorité de grands électeurs désignés dans chaque état décide de la victoire, à chacun d’adapter sa stratégie à cet ordre des choses. L’erreur des démocrates à été de négliger des Etats supposés acquis à Hillary, notamment le Wisconsin et le Michigan, et de déverser en pure perte des millions de dollars dans des Etats très peuplés largement dominés par les démocrates, de peur de perdre la majorité des votes populaires à l’échelle fédérale… La stratégie de Trump s’est donc révélée payante, et rien ne permet d’affirmer qu’il n’aurait pas su s’adapter à un mode de scrutin direct, où le dernier mot revient à l’électorat populaire…

Au pays de l’argent « président »

Cela n’empêche pas la campagne visant à contester la légitimité du président élu de se poursuivre, aux Etats-Unis et en Europe occidentale, avec deux thèmes principaux : Donald Trump l’aurait emporté grâce aux manœuvres informatiques sournoises utilisées contre Hillary Clinton par les sbires de Vladimir Poutine aidés par les « héros » de Wikileaks Assange et Snowden, et le danger que fait courir à la plus puissante démocratie du monde la présence massive, dans l’équipe gouvernementale désignée par Trump de milliardaires totalement novices en matière politique. Le secrétaire d’Etat (ministre des affaires étrangères) désigné, Rex Tillerson, PDG de Exxon, cumule les deux tares supposées : sa fortune, acquise par son travail dans la première entreprise pétrolière mondiale, est considérable, et il passe pour un familier de Vladimir Poutine, qu’il fréquente depuis trois décennies dans le cadre de ses activités de magnat des hydrocarbures. Des anciens de la sulfureuse banque Goldman-Sachs, qualifiée par mon excellente consœur du « Monde » Sylvie Kaufmann « d’ENA des Etats-Unis », se voient également offrir des postes clés dans la prochaine administration, ce qui permet de diaboliser davantage encore le prochain locataire de la Maison Blanche.

Restons calme, et constatons simplement que les Etats-Unis viennent de procéder à un renouvellement radical du sommet de la pyramide politique du pays, avec la prise en commande directe des leviers du pouvoir par ceux qui se contentaient jusque-là d’en influencer l’action par de généreux financement des campagnes électorales d’hommes et de femmes politiques (des deux camps principaux) et de puissants lobbies défendant leurs intérêts au Congrès. L’oligarchie élitaire démocratique (le pouvoir d’un petit nombre de « sachants »), englobant le monde politique, les principaux médias, des hautes sphères de l’administration vient d’être dépossédée par une bande de richards se constituant en ploutocratie (le pouvoir des plus riches), et cela grâce aux plus pauvres, qui ont préféré le ploutocrate Trump à l’oligarque Clinton… Ce genre de révolution se produit en général lors de la crise des grands partis conservateurs, comme lorsqu’au début des années 80, Margaret Thatcher, fille d’épicier avait balayé la vieille élite aristocratique tory au profit des « marginaux » du système des castes britanniques, les Juifs et les entrepreneurs enrichis par leur travail et leur talent. L’accès au pouvoir du ploutocrate Silvio Berlusconi en Italie n’a pu se réaliser que grâce à la décomposition politique et morale de partis politiques italiens comme la Démocratie chrétienne de Giulio Andreotti et le PSI de Bettino Craxi. La plèbe, lassée des turpitudes des élites politiques, se jette alors dans les bras d’un ploutocrate, si ce dernier se montre un tant soit peu doué en rhétorique : lui au moins n’aura pas besoin de voler l’Etat pour s’enrichir, puisqu’il est déjà plein aux as, et puis, après tout, ce sont les patrons, et non les politiciens ou les bonzes syndicaux qui sont capables de créer des richesses et de l’emploi, sinon cela se saurait !

Vies des « tycoons » illustres

Trois décennies après la chute du communisme dans les pays d’Europe centrale et orientale, les peuples de ces nations, après avoir essayé la droite libérale et la gauche sociale-démocrate et constaté que les politiciens de tous bords n’échappaient ni à l’incompétence, ni à la corruption se tournent vers des « tycoons » pour prendre en main le destin de leurs pays : Petro Porochenko en Ukraine, Andrej Babis en République Tchèque, Andrej Kiska en Slovaquie ont été choisis par leurs peuples en vertu de ces critères, et le nombre des ploutocrates au pouvoir devrait s’accroître dans les années à venir, car eux seuls semblent en mesure de contrer les démagogues nationalistes radicaux prospérant sur l’échec des élites politiques traditionnelles.

Si l’enseignement des humanités gréco-latines n’avait pas été torpillé, victime des idéologues naufrageurs de notre système éducatif, on aurait évité des contresens majeurs, tel celui consistant à faire croire au bon peuple que les ploutocrates sont les fossoyeurs des libertés et de la démocratie, voire les fourriers du fascisme. Ainsi, à deux millénaires de distance,  il est frappant de voir les analogies pouvant être établies entre Donald Trump  et Marcus Licinius Crassus (115-53 av.JC), le troisième homme, et le moins connu, du Triumvirat César-Pompée-Crassus, qui mit fin à la République romaine après la victoire de César sur Pompée. Les institutions républicaines furent maintenues, tant que Crassus, l’homme le plus riche de toute l’histoire de la Rome républicaine, put neutraliser les ambitions dictatoriales de ses deux collègues, mais elle succombèrent au profit de Jules César après la mort de Crassus à la tête de ses légions, lors de la bataille de Carrhes contre les Parthes, ancêtres des actuels iraniens. Risquons vaillamment l’anachronisme et la simplification outrancière: traduit en catégories politiques actuelles, César représenterait la gauche, les populares, Pompée la bourgeoisie bobo et les intellos (Cicéron était de son parti), et Crassus le grand capital romain et les privilégiés, les optimates, dont il était le patron incontesté. Comme Trump, il bâtit sa fortune colossale, estimée à 7100 talents d’or (plusieurs milliards d’euro d’aujourd’hui, selon les calculs des spécialistes) sur la spéculation immobilière à Rome, alors en pleine croissance, avec des méthodes plutôt musclées. Il profita des proscriptions décrétées par Sylla contre les partisans de son rival Marius pour s’emparer à vil prix des biens des proscrits. Il reçut des édiles romains une délégation de service public pour organiser des brigades de pompiers, qui laissaient, sur ses ordres, les bâtiments brûler suffisamment pour que leurs propriétaires les bradent ensuite au promoteur Crassus.  Il pilla sans vergogne le Temple de Jérusalem lors de son proconsulat en Syrie.[1. A la place des dirigeants d’Israël, je regarderais avec circonspection le projet « trumpien » de déplacement de l’ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem, à la lumière de ce précédent…] Il révolutionna le commerce des esclaves, en les formant aux métiers à haute valeur ajoutée, architectes, scribes, musiciens, enseignants etc., pour les louer au prix fort aux riches Romains, pour édifier et animer leurs somptueuses demeures, inventant ainsi le business de l’intérim. C’est lui qui vint à bout de la révolte de Spartacus et de son armée de gladiateurs, ce qui donna un film culte de Stanley Kubrick, où le rôle de Crassus était interprété par Laurence Olivier. Pourtant, ce n’est pas Crassus, mais César, l’homme de gauche, qui étrangla la République. Crassus préférait l’argent au pouvoir, et considérait que la dictature était nuisible aux bonnes affaires.

Tout cela peut être facilement découvert en détail dans le chapitre qui lui est consacré dans « Vies des hommes illustres » de Plutarque, un beau texte accessible en version bilingue grec-français sur la Toile… Donald Trump devrait y jeter un coup d’œil avant sa prise de fonction, le 20 janvier 2017, et tirer les leçons de la fin tragique de Crassus, victime des ruses des fourbes Parthes, alors maîtres de la Perse, qui leur ont permis de défaire l’hyperpuissance militaire romaine.

Le monde perdu d’Olivier Ranson

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En feuilletant le nouvel album d’Olivier Ranson, on est saisi d’une étrange impression. J’ai beau ne jamais rater un seul de ses dessins dans les colonnes du Parisien, les voir tous réunis donne le sentiment d’un voyage dans le temps.

En effet, si chacune des caricatures du livre nous parle d’actualité (attentats islamistes, crèches de Noël dans les mairies, Euro 2016, loi El Khomri…), leur esprit est radicalement vintage. L’air de rien, quel que soit le sujet, Ranson nous emmène en loucedé entre Belleville et Ménilmontant au beau mitan des années 1950.

En compagnie de l’artiste, on voit le monde à travers les lunettes d’un prolo parisien, d’un personnage de Papa, maman, la bonne et moi, de cette faune pouilleuse, gouailleuse et orgueilleuse qui peuplait le Paris d’avant le Vélib’ et les Starbucks – et qu’on traite de ramassis de beaufs depuis qu’on l’a délocalisée dans le 77 ou le 95. Les dessins de Ranson redonnent vie à ce petit peuple de gauche old school renvoyé de l’école pour indiscipline.

Homme de tradition, Ranson l’est aussi en matière religieuse. Ce mécréant observant ne rate jamais un Yom Kippour, qu’il célèbre en dégustant un pied de cochon dans l’estaminet éponyme, qui est fifties à donf, ça va sans dire. Et bien sûr, chez Ranson, comme chez ses personnages, il n’y a pas de bon repas sans bons copains, bonnes bouteilles et bonnes blagues (quoique la plupart de celles-ci ne feraient pas rire Caroline de Haas).

« Caricature » vient étymologiquement d’un mot italien signifiant « image chargée ». Les dessins de Ranson sont donc de parfaites caricatures tant ils sont chargés d’histoire. Une histoire drôle, bien sûr !

C’est encore meilleur quand c’est pas drôle d’Olivier Ranson, Michel Lafon

Une année de « L’Esprit de l’escalier »

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Alain Finkielkraut sur l’arrestation de Salah Abdeslam (21 mars 2016)

Alain Finkielkraut revient sur l’arrestation de Salah Abdeslam et note qu’à Molenbeek « les policiers belges ont été obligés, à plusieurs reprises, de disperser une foule très hostile ».


L’esprit de l’escalier : Alain Finkielkraut sur… par causeur

 

Alain Finkielkraut sur les attentats de Bruxelles (27 mars 2016)

Alain Finkielkraut revient sur les attentats belges et ce qu’ils signifient pour une Europe dont le «serment» était, rappelle-t-il, «plus jamais de guerres entre les nations du Vieux continent»: «La promesse a été tenue mais pourtant la paix est en train de nous échapper». «Si je ne cède pas au découragement, poursuit-il, c’est qu’il y a des musulmans critiques, des femmes qui ne se résignent pas à l’enfermement communautaire, ce sont ces gens-là qu’il faut soutenir sans faille». Ainsi, pour lui, «un rassemblement contre l’islam radical aurait un peu plus de sens qu’un rassemblement contre la peur.»


L’esprit de l’escalier : Alain Finkielkraut sur… par causeur

Alain Finkielkraut sur le Brexit (26 juin 2016)

Alain Finkielkraut ignore si la décision souveraine du peuple britannique de sortir de l’Union européenne est une bonne ou une mauvaise chose. Cependant, pour lui, comme il ‘a expliqué lors de l’émission « L’Esprit de l’escalier », il est certain que « les eurocrates ne l’ont pas volé ». À force de promouvoir une Europe désincarnée, sans racines, ni mode de vie particulier, les classes dirigeantes européennes se prennent un violent retour de bâtons. Au point qu’une nouvelle ligne de faille semble traverser les sociétés européennes qui « se partagent désormais entre les planétaires et les sédentaires, les globaux et les locaux, les hors-sol et les autochtones ». Dans cette nouvelle lutte des classes, « les planétaires sont non seulement mieux lotis économiquement mais ils se croient politiquement et moralement supérieurs. Ils traitent les autochtones de ploucs, voire de salauds » xénophobes.


L’esprit de l’escalier 26 Juin 2016 Alain… par causeur

 

Alain Finkielkraut sur l’élection de Donald Trump (13 novembre 2016)

Les électeurs de Donald Trump réclament des frontières. La mondialisation, qui devait être le dernier avatar de la domination occidentale, les a laissés sur le carreau par le transfert à la Chine des capacités productives américaines. Majoritairement blancs, ils tolèrent de moins en moins bien la discrimination positive, la suspicion et le mépris dont ils sont l’objet dans les African American studies, les women studies, les subaltern studies, toutes les nouvelles disciplines inventées par le politiquement correct. Leurs ancêtres sont des DWEMs : « Dead White European Males » et ceux-ci sont chargés de tous les péchés de la terre. Traités par Hillary Clinton « de sexistes, de racistes, d’homophobes, d’islamophobes, j’en passe et des meilleures », ces électeurs n’en peuvent plus, je les comprends. Mais ce qui est tragique, c’est que la frustration et la colère les aient jetés dans les bras d’un démagogue sans foi ni loi ni culture.


L’esprit de l’escalier – Alain Finkielkraut… par causeur

 

Alain Finkielkraut sur le renoncement de François Hollande et la victoire de François Fillon (14 décembre 2016)


L’esprit de l’escalier – Alain Finkielkraut sur… par causeur

 

L'identité malheureuse

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La défaite de la pensée

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Le christianisme s’est arrêté à Erbil

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Fête de la sainte Croix, Erbil, septembre 2016

Ils sont venus par milliers. Les femmes, parées des vêtements noirs du deuil ou de leurs plus beaux habits du dimanche, se tiennent d’un côté. De l’autre, les hommes portent moustache ou keffieh. La nuit est embaumée du parfum de camphre que les fidèles font brûler aux abords de l’église. Sur le toit, des bougies placées dans des sacs de papier donnent presque au lieu des allures de bal musette.

En cette nuit de fête de la sainte Croix, ils ont afflué vers l’édifice religieux où l’archevêque de Mossoul doit dire la messe. Il se trouve à quelques pas du parc où ils ont dormi pendant les semaines qui ont précédé la prise de leur village par l’État islamique. Les retardataires se massent par centaines aux portes de l’église, où un haut-parleur retranscrit les paroles de l’officiant. Sous la statue polychrome de la vierge, près de laquelle des grappes d’adolescents se font prendre en photo, il y a une grande croix. Dessus, les jeunes fidèles inscrivent des messages. « Jésus, je t’aime pour toujours », écrit une adolescente longiligne. À ses côtés, Noor confie sa prière à un Post-it : « Faites que je puisse retrouver mon village et ma maison. » La jeune fille aux yeux noirs, aux hauts talons et aux fards épais, a quitté à la hâte la terre de ses ancêtres le jour où Daesh a pris son village. Je suis arrivée la veille à Erbil, dans le nord de l’Irak, pour un reportage en immersion chez les chrétiens d’Orient. Le soir, le quartier d’Ankawa, qui sera mon port d’attache pendant une semaine, est éclairé par les croix lumineuses que chaque famille place au pas de sa maison. « C’est un peu comme Noël, en France, explique Pauline, volontaire auprès du diocèse. À Mossoul, les gens se seraient fait tuer pour décorer leurs portes. »

Exil et mélancolie

Salwa et son mari Elias[1. Les prénoms ont été modifiés], ancien moine devenu prêtre, m’accueillent pendant toute la durée de mon séjour, ravis qu’une journaliste s’intéresse au sort des chrétiens d’Orient. Avec une ardeur infatigable, ils organisent des rendez-vous, étirant nos journées de l’aube au milieu de la nuit.

Tous deux m’amènent au siège des forces armées de la plaine de Ninive, au premier étage d’une maison banale devant laquelle s’ennuient trois gardes désarmés. Dans un bureau où d’imposants drapeaux occupent tout l’espace, Atos Zibari, leur chef solennel et courtois, explique le fonctionnement de cette faction. « Nous sommes une force défensive, pas offensive », précise-t-il. Et pour cause : dépourvus d’armes, de munitions et de véhicules, les milliers d’hommes dont il a la responsabilité ont un rôle plus symbolique que militaire. « On a vraiment besoin d’argent pour s’équiper. Tu l’écriras dans ton article ? »

Il nous emmène dans tous les endroits où ses hommes sont en faction. Devant une église, face à une école, à l’entrée d’une résidence, ils font les cent pas en veste de treillis. Quelque chose cloche dans cette armée sans armes, aux uniformes dépareillés et aux silhouettes souvent vieillissantes. « Nous protégeons le pays », dit un adolescent imberbe en bombant le torse. « Je voulais servir la patrie et défendre mes frères chrétiens », poursuit un collègue sexagénaire du même ton bravache. Tous ont en commun d’avoir pour seul passé militaire une formation de deux semaines. Dans une autre vie, ils étaient maçons, peintres, ouvriers. « On préfère être là », sourient-ils dans un clin d’œil.

Nous prenons congé et poursuivons la ronde des rendez-vous, déjeuners, présentations.[access capability= »lire_inedits »] L’étrangère que je suis est fêtée à grand renfort de thé irakien – moitié breuvage, moitié sucre – et d’agapes pendant lesquelles les tables croulent sous le poids des mets. Pour m’honorer, on me sert parfois du vin dès dix heures du matin. « Mais pourquoi n’es-tu pas mariée ? » me demande-t-on comme une ritournelle. Ici, les jeunes filles se marient entre 15 et 23 ans. Dépasser cette date les expose à de terribles stigmates sociaux.

Les maisons des chrétiens d’Orient se ressemblent toutes : deux, trois, quatre familles se partagent un logement aux murs pastel éclairés par des néons blafards. L’ameublement, sommaire, est rehaussé par des images pieuses, des photos des occupants des lieux décorées de croix ou de colombes. Aucune famille n’a l’air d’avoir vraiment investi son habitation. « On s’en fiche, d’ici, souffle une mère de sept enfants à l’issue d’un repas. Tout ce qu’on veut, c’est retourner chez nous, à Qaraqosh. »

La misère au quotidien

À proximité d’Ankawa, mes hôtes me mènent à Mujamaa Amal, lugubre camp construit de bric et de broc dans un cadavre d’immeuble dont la construction semble arrêtée pour toujours. Dans des préfabriqués incrustés à l’édifice, des familles de huit personnes s’entassent dans dix mètres carrés. Des enfants à moitié nus jouent avec les câbles électriques qui pendent jusqu’au sol, et parfois, avec les monstrueux cafards qui grouillent jusque dans les couloirs. Leurs parents n’ont même plus la force de s’en offusquer.

Ces conditions de logement déplorables bousculent jusqu’à la structure des familles. « Les secrets du mariage n’existent plus, ici », regrette Hana, partie de Qaraqosh avec ses quatre enfants. Tous vivent dans une pièce exiguë aux murs recouverts d’images pieuses. « Ce n’est pas une vie. Les petits tombent malades souvent. Ils survivent plus qu’ils ne vivent. » Les siens, happés par le vieux téléviseur qui diffuse un épisode de Bob l’éponge, n’ont pas décroché un mot depuis un quart d’heure.

Les habitants de Mujamaa Amal sont ravagés par la promiscuité et l’ennui. « Avant, j’étais ingénieure, soupire Sara, jeune femme aux yeux noirs et mélancoliques. Ici ? Je ne suis plus rien. Je cuisine, je m’occupe des enfants. Je ne fais rien d’autre de mes journées. » Un soupir. Elle s’en retourne à la cuisine partagée par huit familles, où mijote un plat de dolmas. Notre venue suscite plus d’agacement que de curiosité. « Vous ne servez à rien, vous les humanitaires, vous les journalistes, s’agace un quinquagénaire en nous mettant dehors. On ne veut pas que vous veniez, puis que vous repartiez. Ce qu’on veut, c’est que vous nous ameniez en France, et maintenant. On n’en peut plus de vivre dans ce taudis. »

Autre temps, autre mœurs

Au cours d’heures de discussions avec les habitants de Qaraqosh, on entend toujours le même cri : « Aide-nous à rentrer chez nous.» Un soir, nous partons vers un autre de ces quartiers sortis de terre en quelques mois, et où s’entassent des familles dans des maisons sans âme. « Ne fume pas à la fenêtre, s’alarme notre hôte. Les voisins le verraient, et on aurait très honte. » Étrangement, la conversation dérive vers l’amour et la sexualité. « Dans un monastère, en France, j’ai demandé aux autres moines si faire l’amour avant le mariage était un délit ou un crime. J’ai été vraiment surpris quand on m’a dit que ce n’était même pas puni par la loi », s’étonne Elias. Intriguée, j’en demande un peu plus sur les codes sociaux encadrant l’amour. Le prêtre en devenir délivre une anecdote parlante. « Dans le groupe de prières que j’anime, un jeune garçon a touché la main d’une fille de 18 ans. Elle a eu tellement honte qu’elle a songé à se suicider », raconte-t-il d’un ton tranquille. Ce strict contrôle religieux sur la société n’empêche pas, évidemment, quelques aménagements avec la morale. « Quand j’étais au séminaire, à Mossoul, beaucoup de mes collègues allaient voir les prostituées à la fin de leurs journées d’études. Bien sûr, tout le monde faisait comme si de rien n’était », se souvient Elias en finissant son thé.

Du baptême à l’extrême-onction, la religion régule le moindre aspect de la vie des chrétiens d’Orient. « Ici, si les gens n’ont pas d’enfant un an après le mariage, ils sont convoqués d’office par le prêtre pour savoir ce qui ne va pas avec eux, indique Salwa. La plupart sont incultes. Ils n’ont jamais reçu aucune éducation, à part une éducation religieuse. Résultat, le sexe est tellement tabou qu’ils ne savent pas comment faire. Ils s’y prennent en pêchant, par des voies qui font qu’ils n’auront jamais d’enfant s’ils continuent ainsi. » Je demande des précisions. Un sourire gêné suivi d’un silence entendu est la seule réponse que j’obtiens.

Entre l’Orient et l’Occident : un dialogue impossible ?

Et puis, la soirée bascule en un clin d’œil – celui que Salwa jette à mon téléphone portable. Sur le fond d’écran, mon compagnon et moi nous tenons côte à côte, face à une plage. « Ce n’est pas ton frère, n’est-ce pas ? » demande-t-elle d’une voix doucereuse. Mentir ne servirait à rien. J’explique qu’en France, il est tout à fait normal de vivre en couple avant de passer devant l’autel. « On s’en moque de la normalité, ce qui nous questionne, c’est ta moralité », assène Elias.

Sa femme renchérit. « Mais que vas-tu donner à ton futur mari que tu n’auras pas donné à d’autres hommes ? » s’indigne-t-elle, l’œil méprisant. « Vous, les Occidentales, vous êtes toutes les mêmes. Des filles de mauvaise vie, aux mœurs légères. Vous ne pensez qu’à vous, pas à la société en général. Voilà pourquoi vous vous ferez bouffer par les musulmans. » Le reste du repas n’est que sourires crispés et bruits de mastication. Sur le trajet du retour, ils parlent entre eux, à voix basse, en me jetant de temps à autre des regards consternés.

Le lendemain, Salwa et Elias me convoquent dans le salon comme si j’étais une petite fille prise la main dans un pot de confiture. Leur ton est grave, leurs mines fermées. « Nous pensions que tu étais une bonne catholique. Si nous avions su, nous ne t’aurions pas hébergée », disent-ils. Pourtant, j’avais pris toutes les dispositions nécessaires à un tel voyage – vêtements modestes, attitude réservée, profil bas. Mais je ne suis plus la bienvenue, il est temps de partir. Quelques heures plus tard, un taxi me conduit au centre d’Erbil, loin d’Ankawa et de ses habitants qui, aujourd’hui encore, attendent désespérément de pouvoir retourner dans leurs villages.

Malgré les aléas de cette folle semaine, la compassion que je porte aux chrétiens d’Orient est intacte. J’ai vu autant d’intolérance que de solidarité, autant d’espérance que de désespoir, autant de chaos que d’harmonie. Leur foi en un retour vers la terre de leurs ancêtres a quelque chose d’infiniment poétique, et nul ne peut contester leur courage au quotidien, Face à un avenir aux contours obscurs. Il faut admettre que les chrétiens d’Orient, dont nous nous sentons si proches, sont culturellement des étrangers qui nous ressemblent autant qu’ils diffèrent de nous.[/access]

« Station Eleven », ou la fin du monde comme mélancolie

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Poussin l'hiver Shakespeare eleven station king lear
"L'Hiver, ou le déluge", Poussin, 1660 wikipédia)

La fin du monde sera un divertissement tragique mais élégant. Enfin, on peut l’espérer à la lecture de Station Eleven, le roman poignant et étrangement apaisant de la jeune prodige des lettres canadiennes, Emily St. John Mandel. Oubliez tout ce que vous savez ou croyez savoir sur le traitement littéraire des romans post-apocalyptiques qui connaissent une vogue nouvelle, y compris dans la littérature générale, depuis le chef d’œuvre de Cormac Mc Carthy, La route.

Ce qui intéresse notre auteur, dans Station Eleven, c’est d’abord d’entrecroiser des destins dans le temps et dans l’espace à travers une scène fondatrice qui se passe la nuit où l’apocalypse, ici un virus mutant de la grippe venu de Géorgie, met fin en quelques mois à la civilisation en exterminant les neuf dixièmes de l’humanité. Un comédien meurt d’une crise cardiaque lors d’une représentation du Roi Lear, à l’Elgin Theater de Toronto. Un jeune homme qui suit une formation de secouriste intervient mais il est déjà trop tard. Parmi les témoins et les personnes que l’on prévient très vite, une gamine qui jouait le rôle d’une des filles du Roi Lear, l’ex-femme de l’acteur qui attendait dans les coulisses, l’homme d’affaires et ami du comédien.

Oh les beaux jours…

On les retrouvera tous, vingt ans après, dans des lieux différents où ils ne se croiseront pas forcément mais trouveront des signes et des correspondances troublantes, à travers un va et vient entre un présent où rôde le désespoir et un passé qu’il n’est même pas besoin de mythifier pour savoir que c’était le bon temps.

Le lecteur pourra suivre ainsi les tribulations d’une troupe de théâtre, la Symphonie Itinérante, qui joue du Shakespeare ou du Mozart pour les rares communautés survivantes de la région des Grands Lacs avec des comédiens et des musiciens qui savent aussi bien lire une partition que manier un couteau et où est inscrit, sur la voiture de tête du convoi, un ancien pick-up tiré par des chevaux, une devise qui résume la philosophie du roman, « Survivre ne suffit pas », une devise courageuse et digne qui est pourtant simplement empruntée à …un épisode de Star Trek.

On visitera aussi un aéroport d’importance secondaire où des dizaines de longs courriers ont atterri en catastrophe des années plus tôt et où la vie a continué, vaille que vaille, un aéroport où un nostalgique a patiemment élaboré un Musée de la Civilisation. Les enfants d’après la fin du monde peuvent y contempler des smartphones et des chaussures à talons aiguilles mais aussi les planches d’une mystérieuse et somptueuse bande dessinée de science-fiction, tirée seulement à quelques exemplaires et qui est l’œuvre prophétique de l’ex-femme de l’acteur foudroyé.

Un livre dédié à l’Homme

Emily St. John Mandel, et c’est ce qui rend Station Eleven si envoûtant, ne fait que suggérer la catastrophe par des détails violents, réalistes mais qui ne servent au bout du compte que de toile de fond à une mélancolie bien particulière, suscitant à l’occasion chez ses personnages qui nous ressemblent, des inventaires ayant tout du poème en prose : « Il savait, et depuis longtemps déjà, que les changements intervenus dans le monde étaient irréversibles, mais cette prise de conscience n’en jetait pas moins une lumière plus crue sur ses souvenirs. La dernière fois que j’ai mangé un cornet de glace dans un parc ensoleillé. La dernière fois que j’ai dansé dans une boite de nuit. La dernière fois que j’ai vu un bus circuler. La dernière fois que je suis monté dans un avion qui n’avait pas été converti en habitation, un avion qui décollait vraiment. La dernière fois que j’ai mangé une orange. »

Oui, Station Eleven est d’abord cela : un grand roman sur cette mélancolie bien particulière qu’il y aurait à faire partie des derniers représentants de cette admirable et étrange espèce qu’on appelait l’humanité. Et en explorant ce sentiment, en en détaillant tous les aspects, les mécanismes, les couleurs, Emily St. John Mandel se révèle la psychologue sensible de nos désastres futurs, un rôle que seul peut tenir un écrivain de haute-volée, ce qu’elle est manifestement.

Station Eleven d’Emily St John-Mandel (Editions Rivages )

Boutang, arpenteur de l’être

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Pierre Boutang Soulie arpenteur
Pierre Boutang (SIPA :00327260_000003)

« Arpenteur de l’être » (Mattéi) ou «prophète d’une âge recommencé des saints et des héros » (Colosimo) ? Deux Jean-François de taille s’accordent pour définir Pierre Boutang (1916-1998) comme un géant. Dans ses Carnets noirs, Gabriel Matzneff a dit la terreur que le bretteur royaliste pouvait inspirer à ses contradicteurs en raison de sa double carrure, musculaire et cérébrale. Fut-il un autre Platon… dans un genre obscur ? Telle est la question qu’évoque un de ses disciples, le Provençal Rémi Soulié, dans un recueil de textes d’une piété quasi filiale. Vers 1990, khâgneux à peine guéri d’une méchante fièvre marxiste (inoculée, il est vrai, par un poète), le jeune Cathare de Toulouse tourne catholique contre-révolutionnaire – d’une chapelle l’autre. Des Rouges aux Blancs, avec le même panache. Soulié peut donc rencontrer Boutang, sur qui il livre aujourd’hui une somme de réflexions parfois profuses, notamment sur sa dette à l’égard de Joseph de Maistre (dont on sait l’influence sur Baudelaire) ou sur son admiration pour Bernanos, qu’il plaçait très haut. Soulié montre bien que l’un des multiples paradoxes du personnage est que, quoique fidèle à Maurras, dont il fut le plus brillant disciple avec Thierry Maulnier, Boutang ne partageait en rien le positivisme maurrassien : l’homme était avant tout théologien.

La partie la plus personnelle et la plus passionnante du recueil regroupe des fragments de journal de Rémi Soulié, qui fréquenta le maître jusqu’à sa mort. Et quel maître, capable de réciter le Parménide en grec, et Toulet, et Poe, et Scève, tout en ingurgitant des litres de vin (« Le vin, voilà quelque chose que le diable ne peut avoir créé », s’exclame ce drôle de paroissien) et en enguirlandant son disciple à propos de ponctuation, de Guénon (« lointain disciple de Maurras ») ou de l’Eglise, sa « mère ». Ce Grec qui avait trop lu l’Ancien Testament (d’où une prose un tantinet talmudique, bien éloignée de la clarté hellénique), cet inspiré (cet illuminé ?) fascine et laisse perplexe. Un génie, cet obsédé de transcendance absolue qui, paradoxe, trempa dans toutes sortes de complots (le Débarquement allié en Afrique du Nord, l’assassinat de l’amiral Darlan, le gaullisme révolutionnaire) ? Un fumiste ? Mais l’homme créa La Nation française, l’un des (rares) feux d’artifice de l’après-guerre littéraire ; mais il écrivit ce La Fontaine politique, mais il eut l’oreille du vieux Maurras. En vérité, Soulié ne tranche pas ; il rend grâce et hommage – avec une magnifique ferveur.

Une citation pour la route, à méditer, notamment par les professeurs tentés par le désespoir. A de jeunes royalistes qui l’interrogent sur la « fin » de la France, Boutang répond : « La France finie ! On la connaît depuis longtemps, cette petite histoire. On l’a dit au moment de Jeanne d’Arc, au moment de la Ligue. Lisez le « Procès de Jeanne d’Arc », lisez « La Satire Ménippée » ! Chaque fois qu’un petit enfant naît, tout recommence. Chaque fois que le langage est présent, tout reprend. Chaque fois que l’on parle français, nous retournons aux sources. » Vive Pierre Boutang !

Pour saluer Pierre Boutang, Rémi Soulié, ed. Pierre-Guillaume de Roux, 140 pages, 21€

Colombie: un jeu vidéo pour compatir avec les Farc

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Deux combattants des Farc au camp Alfonso Cano Block, décembre 2016. SIPA. 00786315_000009
Deux combattants des Farc au camp Alfonso Cano Block, décembre 2016. SIPA. 00786315_000009

Avec AFP – Menue, teint pain d’épice et coupe afro, Victoria est l’héroïne de Reconstruction, jeu vidéo créé et développé à Bogota qui place le joueur dans la peau d’une victime du conflit armé colombien. Un jeu de guerre comme un autre ? Pas tout à fait. Ni sang, ni violence, ce jeu-là n’a qu’un but affiché : vous faire réfléchir sur la guerre.

Enfin « vous », plutôt les Colombiens qui l’ont vécue et ont majoritairement refusé d’y mettre fin, il y a trois mois, par référendum. Heureusement, Zorro est arrivé et, suivant le modèle européen, le président colombien, Juan Manuel Santos, a imposé la paix avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), mi-novembre, par la voie parlementaire.

Le bon peuple ne sait pas que la guerre c’est mal. C’est pourquoi ce jeu, Reconstruction, arrive à point nommé : l’objectif est de « [se] mettre dans la peau des autres », nous dit son producteur, Alvaro Triana. « Les autres », c’est-à-dire ceux qui ont vécu un conflit qui, depuis plus de 50 ans, a impliqué guérillas, paramilitaires et forces armées, se soldant par huit millions de victimes, dont plus de 260 000 morts et 60 000 disparus. Dans le but à peine voilé de contribuer à construire, en renfort du fragile accord de paix, un nouveau grand roman de réconciliation nationale.

Ne pas criminaliser les agresseurs

L’histoire commence lorsque Victoria, âgée d’une trentaine d’années, revient dans son village natal de Pueblo Escondido, un lieu imaginaire de la région d’Uraba (nord-ouest), qu’elle a dû fuir à 14 ans, déplacée par la violence. Elle a alors des réminiscences de ce qu’était sa vie à l’époque dans ce petit hameau de la jungle colombienne, avec sa place arborée et son église typiques, sur ses relations avec son grand-père, avec d’autres villageois mais aussi… des combattants des groupes armés.

La narration s’appuie sur le dessin animé et ne cherche surtout pas à criminaliser les agresseurs, considérant qu’ils sont le produit d’une série de circonstances propres à la dynamique de la guerre. « Les décisions du joueur modifient l’histoire au fur et à mesure afin que l’accent soit mis sur ce que nous ferions, nous, dans de telles situations. Ce n’est pas aussi facile qu’on l’imagine! », insiste Alvaro Triana, 34 ans, précisant que le jeu s’adresse principalement aux citadins qui n’ont pas vécu les combats de près. « Est-ce que je viendrais au secours de l’un de ceux qui viennent d’attaquer mon village ? C’est bien de faire ça ou faut-il le laisser mourir ? », s’interroge encore Alvaro Triana.

Vous auriez pu en faire autant

Colombiens : vous pouvez tous potentiellement faire le mal. Et il ne faut pas trop en vouloir à ceux qui l’ont choisi. Voilà, en substance, le message qu’il fait passer. Après tout, Farc et paramilitaires n’ont pas eu la tâche facile. Vous auriez pu en faire autant.

Le relativisme au coin de la jungle… et de votre écran de téléphone. Car le jeu ne s’adresse pas qu’aux Colombiens : il sera aussi disponible en anglais. Et pourra être téléchargé gratuitement sur smartphones et tablettes dès le mois de janvier.

Dans un contexte de division nationale (150,2% des Colombiens ont voté contre l’accord de paix), l’initiative est osée. Mieux valait donc la jouer subtile. Relativiser les responsabilités des « coupables » oui, mais alors sans l’afficher. Reconstruction a un but pédagogique et ne contient, à ce titre, aucune image de violence ni ne traite du trafic de drogues, source de financement des groupes armés illégaux. Tous coupables ? L’idée doit s’imprimer dans les consciences, pas directement sur l’écran.

Transmettre un message « optimiste »

« Un jeu guerrier ne peut susciter de bons comportements » et le narcotrafic est un thème difficile à aborder, « nous ne voulions pas jouer sur le côté morbide », se justifie le producteur, dont le jeu a été en partie financé par… la GIZ, structure qui agit essentiellement pour le compte du gouvernement fédéral allemand. Cette entreprise philanthropique mondiale a de quoi renforcer les relations qu’entretient le gouvernement colombien avec son peuple : la philosophie de ce jeu s’inscrit en effet parfaitement dans celle de la « Commission pour la recherche de la Vérité (avec un grand « V »), la Cohabitation et la Non-répétition » dont la mise en place est prévue par l’accord de paix signé entre le gouvernement Santos et les Farc et qui rappelle sa cousine sud-africaine établie après la fin de l’apartheid en 1995.

Les parties « s’engagent à contribuer (…) à la découverte de la vérité sur tout ce qui s’est passé pendant le conflit, y compris les graves violations des droits de l’homme et les atteintes au droit humanitaire international », indique le texte de l’accord qui précise dans le même temps que les activités de ladite Commission « n’auront aucun caractère judiciaire et ne pourront impliquer des poursuites pénales pour ceux qui comparaîtront devant elle ».

Reconstruction s’inspire de cette idée d’une justice positive et sans contrainte bien que sa conception dès février 2015 s’appuie sur la base d’archives du Centre national de la mémoire historique (CNMH) et de témoignages de victimes. Ce jeu doit transmettre un message « qui soit optimiste et pas quelque chose de catastrophique parce que de ça, nous en avons assez ! », résume son jeune créateur, qui considère Reconstruction comme un outil de réconciliation. Paramilitaires, Farc, Etat colombien, citoyens : si tout le monde est un peu coupable, personne ne l’est vraiment. « La guerre c’est la paix. », lit-on dans 1984

William Abitbol est mort

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william abitbol pasqua souverainisme
William Abitbol, Paris, 1999. Sipa. Numéro de reportage : 00370381_000001.
william abitbol pasqua souverainisme
William Abitbol, Paris, 1999. Sipa. Numéro de reportage : 00370381_000001.

Il y a des textos qu’on n’aime pas recevoir, même d’un ami. Alors que je marche dans Berlin en cette veille de Noël, je sens mon téléphone vibrer. Deux secondes après, j’apprends que William Abitbol nous a quittés. Elle est étrange, ma relation à cet homme. En fait, je ne l’ai rencontré que lorsque nos vies politiques à tous les deux s’étaient arrêtées.

Nous étions venus à son restaurant « Chez Alfred », tout près du Palais Royal, avec mon épouse. Je me suis présenté. Il savait que je faisais partie des petits soldats qui l’avaient suivi derrière Charles Pasqua et Jean-Pierre Chevènement. Et il a pris soin de nous, avec de bons petits plats. Ce matin encore, j’étais dans ma lecture du Serment de Bastia, mémoires de Charles Pasqua, recueillis par Jean-François Achilli. Et il y était question de William.

Lisez la suite sur le blog de David Desgouilles.

Ces langues mortes qu’on assassine

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"Spartacus", Stanley Kubrick, 1960
"Spartacus", Stanley Kubrick, 1960

« Quand la parole s’appauvrit, que la complexité s’estompe, alors une voie royale s’ouvre pour le populisme. » On peut dire que Najat Vallaud-Belkacem excelle dans l’art de la double pensée tant ce type d’affirmation, dont elle est coutumière, relève autant du déni que de la prophétie auto-réalisatrice.

Les promesses n’engagent …

La ministre de l’Éducation a réussi à créer toutes les conditions de la disparition de la « langue mère » du français, qui se trouve justement être à l’origine de toute sa complexité. Ainsi la réforme du collège, dont elle jurait qu’elle ne pénaliserait nullement l’enseignement du latin et du grec, a-t-elle suscité une véritable « chasse au latin », qui se manifeste par la diminution des heures de cours, la réduction du nombre de collèges proposant cet apprentissage et, à terme, par la mise à l’écart des profs de lettres classiques qui en assuraient la charge.

Le latin a d’ores et déjà perdu son statut de « discipline » – du latin disciplina, dérivé de discere : « apprendre ». Tout est dit… L’enseignement du latin et du grec prend dorénavant place dans le cadre du nouveau « bidule » tout en sigle que sont les « enseignements pratiques interdisciplinaires », prononcez « EPI ». Najat Vallaud-Belkacem avait bien sûr promis que ce changement ne changerait rien : « La langue sera évidemment préservée. Donc les élèves n’y perdent rien. » On voit aujourd’hui ce qu’il en est.

L’application bricolée de la réforme révèle une tout autre réalité car, comme l’explique Robert Delord, professeur de latin-grec et responsable du site Arrête ton char, « dans les faits, l’EPI Langues et cultures de l’Antiquité est impossible à mettre en œuvre ». À en croire l’enquête menée par Arrête ton char auprès de 556 collèges, le bilan est encore plus désastreux que prévu.

Pour l’association, les promesses de la ministre sont loin d’avoir été tenues. « Contrairement à ce qui a été annoncé, l’EPI LCA [qui dans la novlangue de l’Éducation nationale désigne le latin et le grec…] ne bénéficiera pas à tous les collégiens », écrit-elle en commentaire : 11,3 % des collèges sondés n’ont pas organisé cet EPI. De plus, 20 %, parmi ceux qui proposent l’EPI, « ne l’offrent pas à tous les élèves d’un même niveau ».

En pratique, l’enseignement des langues et cultures anciennes est un peu le cours des miracles. Certains enseignants lancent leurs élèves sur « la chevalerie », « la tapisserie de Bayeux », ou encore « sur les traces de Guillaume le Conquérant », thèmes qui ont, on en conviendra, fort peu à voir avec le latin ou l’Antiquité. Peut-être est-ce préférable, d’ailleurs, dès lors que dans 55 % des EPI LCA, « l’enseignant de lettres classiques n’intervient pas du tout, ou seulement devant une partie des élèves ».

Vae victis !

Alors bien sûr, puisque le thème LCA est massivement choisi en 5e, l’enseignement du latin n’a pas à proprement disparu, mais c’est son démantèlement qui est mis en œuvre de l’intérieur, en quelque sorte. Pour Robert Delord, la logique est implacable : « En 5e, l’impact est bien pire que la seule réduction d’une heure d’enseignement. À partir du moment où on n’impose aucun programme, le niveau des élèves va baisser et il faudra s’adapter au lycée au faible niveau des élèves dans ces matières. »[access capability= »lire_inedits »]

Surtout, le nouveau mantra de l’interdisciplinarité se révèle si difficile à mettre en musique que chacun fait sa part d’EPI de son côté : selon l’enquête, « dans près de 70 % des cas, ces enseignements s’effectuent chacun dans sa classe ». Autrement dit, ils n’ont rien d’interdisciplinaire. Au bout du compte, le seul effet de la réforme est d’avoir fait diminuer de 40 % le temps dévolu à l’enseignement des langues anciennes au collège.

Professeur dans un établissement classé en réseau d’éducation prioritaire, Laurent, confirme que l’EPI langues anciennes est une véritable usine à gaz : « Toutes les ambitions sont revues à la baisse et, en fait d’interdisciplinarité, on arrive au mieux à établir des parallèles plus ou moins artificiels entre des projets menés dans chaque discipline. Tout le monde peine à donner du sens à ces EPI bricolés dans l’urgence. Au final, c’est du temps grignoté sur des heures déjà réduites. On sent que ça ne sert à rien et personne n’est content. »

Au-delà du latin, on est frappé par le niveau d’impréparation de l’ensemble de la réforme du collège, pourtant présentée comme l’une des plus importantes du quinquennat : formations fantômes, évaluations par compétences auxquelles de nombreux collèges ont déjà renoncé pour cette rentrée, création du « collège numérique », panacée supposée à tous les problèmes, sans les tablettes promises (c’est original…).

Une enquête réalisée en ligne par le site webpédago, plutôt favorable à la réforme, donne une idée encore plus large du scepticisme des enseignants quant à son application : sur près d’un millier de professeurs interrogés, 6 % trouvent la réforme « super », 43 % « s’en sortent bien », 31 % « n’en voient toujours pas l’intérêt » et 20 % « estiment qu’elle est une catastrophe ». Le site ne cache pas que beaucoup de profs ont déclaré attendre « que la réforme soit abrogée ». Cette désorganisation qui, de surcroît, fait passer les enseignants pour incompétents devant les parents, suscite un mal-être enseignant que le collectif Arrête ton char qualifie de « souffrance éthique » : « De plus en plus  d’enseignants s’enferment dans une résignation qui les conduit soit à faire leur métier sans passion, soit à envisager démission et reconversion. »

Cette humeur morose est palpable dans la salle des profs en ligne que constitue désormais Twitter où, après la classe, les enseignants n’hésitent plus à s’épancher sur leurs difficultés, et à échanger leurs expériences, entre épuisement et désillusion. « L’opposition entre les “anonymes consternants” et les “pédagogos” me faisait bien sourire au départ, avoue Laurent, mais la caricature cache en fait des visions très différentes de notre métier et de ce qu’il est en train de devenir. Les enseignants sont d’incorrigibles râleurs, c’est une évidence, mais cette année, c’est différent. Il y a un véritable malaise qui met pour la première fois tout le monde d’accord en salle des profs. La fatigue n’est pas feinte et les arrêts-maladies n’ont rien d’abusif. Il nous devient de plus en plus difficile de trouver du sens à ce que nous faisons au quotidien, comment alors transmettre à nos élèves l’envie d’apprendre et de s’ouvrir au monde ? » Bref, plus en haut lieu on répète en boucle qu’il faut « donner du sens aux apprentissages », plus ceux qui sont chargés de les dispenser semblent douter du sens de leur mission. Comme le dit madame le ministre, quand la parole s’appauvrit…[/access]

Etats-Unis, Europe centrale: le moment ploutocratique des démocraties

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Caricature de Donald Trump dans les rues de Mexico, novembre 2016. SIPA. AP21974720_000001

 

Caricature de Donald Trump dans les rues de Mexico, novembre 2016. SIPA. AP21974720_000001

Donald Trump vient d’être officiellement désigné comme président des Etats-Unis par le collège des grands électeurs des 50 Etats de l’Union. Les pressions insensées exercées sur ces derniers, par le dernier carré des partisans d’Hillary Clinton, pour qu’ils transgressent le mandat confié, en novembre, par les électeurs pour barrer la route au président élu, a tourné à leur confusion. Deux grands électeurs de Trump, sur les 306 qu’il avait conquis lui ont fait défaut, alors que cinq délégués, sur les 232 en principe acquis à la candidate démocrate, n’ont pas voté pour elle. L’argument massue des anti-Trump, la large avance d’Hillary Clinton (2 800 000 voix) dans le suffrage populaire a fait long feu : comme l’explique le Wall Street Journal, la règle du jeu était bien connue, et acceptée par les deux candidats : seule la conquête d’une majorité de grands électeurs désignés dans chaque état décide de la victoire, à chacun d’adapter sa stratégie à cet ordre des choses. L’erreur des démocrates à été de négliger des Etats supposés acquis à Hillary, notamment le Wisconsin et le Michigan, et de déverser en pure perte des millions de dollars dans des Etats très peuplés largement dominés par les démocrates, de peur de perdre la majorité des votes populaires à l’échelle fédérale… La stratégie de Trump s’est donc révélée payante, et rien ne permet d’affirmer qu’il n’aurait pas su s’adapter à un mode de scrutin direct, où le dernier mot revient à l’électorat populaire…

Au pays de l’argent « président »

Cela n’empêche pas la campagne visant à contester la légitimité du président élu de se poursuivre, aux Etats-Unis et en Europe occidentale, avec deux thèmes principaux : Donald Trump l’aurait emporté grâce aux manœuvres informatiques sournoises utilisées contre Hillary Clinton par les sbires de Vladimir Poutine aidés par les « héros » de Wikileaks Assange et Snowden, et le danger que fait courir à la plus puissante démocratie du monde la présence massive, dans l’équipe gouvernementale désignée par Trump de milliardaires totalement novices en matière politique. Le secrétaire d’Etat (ministre des affaires étrangères) désigné, Rex Tillerson, PDG de Exxon, cumule les deux tares supposées : sa fortune, acquise par son travail dans la première entreprise pétrolière mondiale, est considérable, et il passe pour un familier de Vladimir Poutine, qu’il fréquente depuis trois décennies dans le cadre de ses activités de magnat des hydrocarbures. Des anciens de la sulfureuse banque Goldman-Sachs, qualifiée par mon excellente consœur du « Monde » Sylvie Kaufmann « d’ENA des Etats-Unis », se voient également offrir des postes clés dans la prochaine administration, ce qui permet de diaboliser davantage encore le prochain locataire de la Maison Blanche.

Restons calme, et constatons simplement que les Etats-Unis viennent de procéder à un renouvellement radical du sommet de la pyramide politique du pays, avec la prise en commande directe des leviers du pouvoir par ceux qui se contentaient jusque-là d’en influencer l’action par de généreux financement des campagnes électorales d’hommes et de femmes politiques (des deux camps principaux) et de puissants lobbies défendant leurs intérêts au Congrès. L’oligarchie élitaire démocratique (le pouvoir d’un petit nombre de « sachants »), englobant le monde politique, les principaux médias, des hautes sphères de l’administration vient d’être dépossédée par une bande de richards se constituant en ploutocratie (le pouvoir des plus riches), et cela grâce aux plus pauvres, qui ont préféré le ploutocrate Trump à l’oligarque Clinton… Ce genre de révolution se produit en général lors de la crise des grands partis conservateurs, comme lorsqu’au début des années 80, Margaret Thatcher, fille d’épicier avait balayé la vieille élite aristocratique tory au profit des « marginaux » du système des castes britanniques, les Juifs et les entrepreneurs enrichis par leur travail et leur talent. L’accès au pouvoir du ploutocrate Silvio Berlusconi en Italie n’a pu se réaliser que grâce à la décomposition politique et morale de partis politiques italiens comme la Démocratie chrétienne de Giulio Andreotti et le PSI de Bettino Craxi. La plèbe, lassée des turpitudes des élites politiques, se jette alors dans les bras d’un ploutocrate, si ce dernier se montre un tant soit peu doué en rhétorique : lui au moins n’aura pas besoin de voler l’Etat pour s’enrichir, puisqu’il est déjà plein aux as, et puis, après tout, ce sont les patrons, et non les politiciens ou les bonzes syndicaux qui sont capables de créer des richesses et de l’emploi, sinon cela se saurait !

Vies des « tycoons » illustres

Trois décennies après la chute du communisme dans les pays d’Europe centrale et orientale, les peuples de ces nations, après avoir essayé la droite libérale et la gauche sociale-démocrate et constaté que les politiciens de tous bords n’échappaient ni à l’incompétence, ni à la corruption se tournent vers des « tycoons » pour prendre en main le destin de leurs pays : Petro Porochenko en Ukraine, Andrej Babis en République Tchèque, Andrej Kiska en Slovaquie ont été choisis par leurs peuples en vertu de ces critères, et le nombre des ploutocrates au pouvoir devrait s’accroître dans les années à venir, car eux seuls semblent en mesure de contrer les démagogues nationalistes radicaux prospérant sur l’échec des élites politiques traditionnelles.

Si l’enseignement des humanités gréco-latines n’avait pas été torpillé, victime des idéologues naufrageurs de notre système éducatif, on aurait évité des contresens majeurs, tel celui consistant à faire croire au bon peuple que les ploutocrates sont les fossoyeurs des libertés et de la démocratie, voire les fourriers du fascisme. Ainsi, à deux millénaires de distance,  il est frappant de voir les analogies pouvant être établies entre Donald Trump  et Marcus Licinius Crassus (115-53 av.JC), le troisième homme, et le moins connu, du Triumvirat César-Pompée-Crassus, qui mit fin à la République romaine après la victoire de César sur Pompée. Les institutions républicaines furent maintenues, tant que Crassus, l’homme le plus riche de toute l’histoire de la Rome républicaine, put neutraliser les ambitions dictatoriales de ses deux collègues, mais elle succombèrent au profit de Jules César après la mort de Crassus à la tête de ses légions, lors de la bataille de Carrhes contre les Parthes, ancêtres des actuels iraniens. Risquons vaillamment l’anachronisme et la simplification outrancière: traduit en catégories politiques actuelles, César représenterait la gauche, les populares, Pompée la bourgeoisie bobo et les intellos (Cicéron était de son parti), et Crassus le grand capital romain et les privilégiés, les optimates, dont il était le patron incontesté. Comme Trump, il bâtit sa fortune colossale, estimée à 7100 talents d’or (plusieurs milliards d’euro d’aujourd’hui, selon les calculs des spécialistes) sur la spéculation immobilière à Rome, alors en pleine croissance, avec des méthodes plutôt musclées. Il profita des proscriptions décrétées par Sylla contre les partisans de son rival Marius pour s’emparer à vil prix des biens des proscrits. Il reçut des édiles romains une délégation de service public pour organiser des brigades de pompiers, qui laissaient, sur ses ordres, les bâtiments brûler suffisamment pour que leurs propriétaires les bradent ensuite au promoteur Crassus.  Il pilla sans vergogne le Temple de Jérusalem lors de son proconsulat en Syrie.[1. A la place des dirigeants d’Israël, je regarderais avec circonspection le projet « trumpien » de déplacement de l’ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem, à la lumière de ce précédent…] Il révolutionna le commerce des esclaves, en les formant aux métiers à haute valeur ajoutée, architectes, scribes, musiciens, enseignants etc., pour les louer au prix fort aux riches Romains, pour édifier et animer leurs somptueuses demeures, inventant ainsi le business de l’intérim. C’est lui qui vint à bout de la révolte de Spartacus et de son armée de gladiateurs, ce qui donna un film culte de Stanley Kubrick, où le rôle de Crassus était interprété par Laurence Olivier. Pourtant, ce n’est pas Crassus, mais César, l’homme de gauche, qui étrangla la République. Crassus préférait l’argent au pouvoir, et considérait que la dictature était nuisible aux bonnes affaires.

Tout cela peut être facilement découvert en détail dans le chapitre qui lui est consacré dans « Vies des hommes illustres » de Plutarque, un beau texte accessible en version bilingue grec-français sur la Toile… Donald Trump devrait y jeter un coup d’œil avant sa prise de fonction, le 20 janvier 2017, et tirer les leçons de la fin tragique de Crassus, victime des ruses des fourbes Parthes, alors maîtres de la Perse, qui leur ont permis de défaire l’hyperpuissance militaire romaine.

Le monde perdu d’Olivier Ranson

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En feuilletant le nouvel album d’Olivier Ranson, on est saisi d’une étrange impression. J’ai beau ne jamais rater un seul de ses dessins dans les colonnes du Parisien, les voir tous réunis donne le sentiment d’un voyage dans le temps.

En effet, si chacune des caricatures du livre nous parle d’actualité (attentats islamistes, crèches de Noël dans les mairies, Euro 2016, loi El Khomri…), leur esprit est radicalement vintage. L’air de rien, quel que soit le sujet, Ranson nous emmène en loucedé entre Belleville et Ménilmontant au beau mitan des années 1950.

En compagnie de l’artiste, on voit le monde à travers les lunettes d’un prolo parisien, d’un personnage de Papa, maman, la bonne et moi, de cette faune pouilleuse, gouailleuse et orgueilleuse qui peuplait le Paris d’avant le Vélib’ et les Starbucks – et qu’on traite de ramassis de beaufs depuis qu’on l’a délocalisée dans le 77 ou le 95. Les dessins de Ranson redonnent vie à ce petit peuple de gauche old school renvoyé de l’école pour indiscipline.

Homme de tradition, Ranson l’est aussi en matière religieuse. Ce mécréant observant ne rate jamais un Yom Kippour, qu’il célèbre en dégustant un pied de cochon dans l’estaminet éponyme, qui est fifties à donf, ça va sans dire. Et bien sûr, chez Ranson, comme chez ses personnages, il n’y a pas de bon repas sans bons copains, bonnes bouteilles et bonnes blagues (quoique la plupart de celles-ci ne feraient pas rire Caroline de Haas).

« Caricature » vient étymologiquement d’un mot italien signifiant « image chargée ». Les dessins de Ranson sont donc de parfaites caricatures tant ils sont chargés d’histoire. Une histoire drôle, bien sûr !

C’est encore meilleur quand c’est pas drôle d’Olivier Ranson, Michel Lafon

Une année de « L’Esprit de l’escalier »

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Alain Finkielkraut sur l’arrestation de Salah Abdeslam (21 mars 2016)

Alain Finkielkraut revient sur l’arrestation de Salah Abdeslam et note qu’à Molenbeek « les policiers belges ont été obligés, à plusieurs reprises, de disperser une foule très hostile ».


L’esprit de l’escalier : Alain Finkielkraut sur… par causeur

 

Alain Finkielkraut sur les attentats de Bruxelles (27 mars 2016)

Alain Finkielkraut revient sur les attentats belges et ce qu’ils signifient pour une Europe dont le «serment» était, rappelle-t-il, «plus jamais de guerres entre les nations du Vieux continent»: «La promesse a été tenue mais pourtant la paix est en train de nous échapper». «Si je ne cède pas au découragement, poursuit-il, c’est qu’il y a des musulmans critiques, des femmes qui ne se résignent pas à l’enfermement communautaire, ce sont ces gens-là qu’il faut soutenir sans faille». Ainsi, pour lui, «un rassemblement contre l’islam radical aurait un peu plus de sens qu’un rassemblement contre la peur.»


L’esprit de l’escalier : Alain Finkielkraut sur… par causeur

Alain Finkielkraut sur le Brexit (26 juin 2016)

Alain Finkielkraut ignore si la décision souveraine du peuple britannique de sortir de l’Union européenne est une bonne ou une mauvaise chose. Cependant, pour lui, comme il ‘a expliqué lors de l’émission « L’Esprit de l’escalier », il est certain que « les eurocrates ne l’ont pas volé ». À force de promouvoir une Europe désincarnée, sans racines, ni mode de vie particulier, les classes dirigeantes européennes se prennent un violent retour de bâtons. Au point qu’une nouvelle ligne de faille semble traverser les sociétés européennes qui « se partagent désormais entre les planétaires et les sédentaires, les globaux et les locaux, les hors-sol et les autochtones ». Dans cette nouvelle lutte des classes, « les planétaires sont non seulement mieux lotis économiquement mais ils se croient politiquement et moralement supérieurs. Ils traitent les autochtones de ploucs, voire de salauds » xénophobes.


L’esprit de l’escalier 26 Juin 2016 Alain… par causeur

 

Alain Finkielkraut sur l’élection de Donald Trump (13 novembre 2016)

Les électeurs de Donald Trump réclament des frontières. La mondialisation, qui devait être le dernier avatar de la domination occidentale, les a laissés sur le carreau par le transfert à la Chine des capacités productives américaines. Majoritairement blancs, ils tolèrent de moins en moins bien la discrimination positive, la suspicion et le mépris dont ils sont l’objet dans les African American studies, les women studies, les subaltern studies, toutes les nouvelles disciplines inventées par le politiquement correct. Leurs ancêtres sont des DWEMs : « Dead White European Males » et ceux-ci sont chargés de tous les péchés de la terre. Traités par Hillary Clinton « de sexistes, de racistes, d’homophobes, d’islamophobes, j’en passe et des meilleures », ces électeurs n’en peuvent plus, je les comprends. Mais ce qui est tragique, c’est que la frustration et la colère les aient jetés dans les bras d’un démagogue sans foi ni loi ni culture.


L’esprit de l’escalier – Alain Finkielkraut… par causeur

 

Alain Finkielkraut sur le renoncement de François Hollande et la victoire de François Fillon (14 décembre 2016)


L’esprit de l’escalier – Alain Finkielkraut sur… par causeur

 

L'identité malheureuse

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La seule exactitude

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La défaite de la pensée

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Le christianisme s’est arrêté à Erbil

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chretiens d'orient irak crise migratoire
Fête de la sainte Croix, Erbil, septembre 2016
chretiens d'orient irak crise migratoire
Fête de la sainte Croix, Erbil, septembre 2016

Ils sont venus par milliers. Les femmes, parées des vêtements noirs du deuil ou de leurs plus beaux habits du dimanche, se tiennent d’un côté. De l’autre, les hommes portent moustache ou keffieh. La nuit est embaumée du parfum de camphre que les fidèles font brûler aux abords de l’église. Sur le toit, des bougies placées dans des sacs de papier donnent presque au lieu des allures de bal musette.

En cette nuit de fête de la sainte Croix, ils ont afflué vers l’édifice religieux où l’archevêque de Mossoul doit dire la messe. Il se trouve à quelques pas du parc où ils ont dormi pendant les semaines qui ont précédé la prise de leur village par l’État islamique. Les retardataires se massent par centaines aux portes de l’église, où un haut-parleur retranscrit les paroles de l’officiant. Sous la statue polychrome de la vierge, près de laquelle des grappes d’adolescents se font prendre en photo, il y a une grande croix. Dessus, les jeunes fidèles inscrivent des messages. « Jésus, je t’aime pour toujours », écrit une adolescente longiligne. À ses côtés, Noor confie sa prière à un Post-it : « Faites que je puisse retrouver mon village et ma maison. » La jeune fille aux yeux noirs, aux hauts talons et aux fards épais, a quitté à la hâte la terre de ses ancêtres le jour où Daesh a pris son village. Je suis arrivée la veille à Erbil, dans le nord de l’Irak, pour un reportage en immersion chez les chrétiens d’Orient. Le soir, le quartier d’Ankawa, qui sera mon port d’attache pendant une semaine, est éclairé par les croix lumineuses que chaque famille place au pas de sa maison. « C’est un peu comme Noël, en France, explique Pauline, volontaire auprès du diocèse. À Mossoul, les gens se seraient fait tuer pour décorer leurs portes. »

Exil et mélancolie

Salwa et son mari Elias[1. Les prénoms ont été modifiés], ancien moine devenu prêtre, m’accueillent pendant toute la durée de mon séjour, ravis qu’une journaliste s’intéresse au sort des chrétiens d’Orient. Avec une ardeur infatigable, ils organisent des rendez-vous, étirant nos journées de l’aube au milieu de la nuit.

Tous deux m’amènent au siège des forces armées de la plaine de Ninive, au premier étage d’une maison banale devant laquelle s’ennuient trois gardes désarmés. Dans un bureau où d’imposants drapeaux occupent tout l’espace, Atos Zibari, leur chef solennel et courtois, explique le fonctionnement de cette faction. « Nous sommes une force défensive, pas offensive », précise-t-il. Et pour cause : dépourvus d’armes, de munitions et de véhicules, les milliers d’hommes dont il a la responsabilité ont un rôle plus symbolique que militaire. « On a vraiment besoin d’argent pour s’équiper. Tu l’écriras dans ton article ? »

Il nous emmène dans tous les endroits où ses hommes sont en faction. Devant une église, face à une école, à l’entrée d’une résidence, ils font les cent pas en veste de treillis. Quelque chose cloche dans cette armée sans armes, aux uniformes dépareillés et aux silhouettes souvent vieillissantes. « Nous protégeons le pays », dit un adolescent imberbe en bombant le torse. « Je voulais servir la patrie et défendre mes frères chrétiens », poursuit un collègue sexagénaire du même ton bravache. Tous ont en commun d’avoir pour seul passé militaire une formation de deux semaines. Dans une autre vie, ils étaient maçons, peintres, ouvriers. « On préfère être là », sourient-ils dans un clin d’œil.

Nous prenons congé et poursuivons la ronde des rendez-vous, déjeuners, présentations.[access capability= »lire_inedits »] L’étrangère que je suis est fêtée à grand renfort de thé irakien – moitié breuvage, moitié sucre – et d’agapes pendant lesquelles les tables croulent sous le poids des mets. Pour m’honorer, on me sert parfois du vin dès dix heures du matin. « Mais pourquoi n’es-tu pas mariée ? » me demande-t-on comme une ritournelle. Ici, les jeunes filles se marient entre 15 et 23 ans. Dépasser cette date les expose à de terribles stigmates sociaux.

Les maisons des chrétiens d’Orient se ressemblent toutes : deux, trois, quatre familles se partagent un logement aux murs pastel éclairés par des néons blafards. L’ameublement, sommaire, est rehaussé par des images pieuses, des photos des occupants des lieux décorées de croix ou de colombes. Aucune famille n’a l’air d’avoir vraiment investi son habitation. « On s’en fiche, d’ici, souffle une mère de sept enfants à l’issue d’un repas. Tout ce qu’on veut, c’est retourner chez nous, à Qaraqosh. »

La misère au quotidien

À proximité d’Ankawa, mes hôtes me mènent à Mujamaa Amal, lugubre camp construit de bric et de broc dans un cadavre d’immeuble dont la construction semble arrêtée pour toujours. Dans des préfabriqués incrustés à l’édifice, des familles de huit personnes s’entassent dans dix mètres carrés. Des enfants à moitié nus jouent avec les câbles électriques qui pendent jusqu’au sol, et parfois, avec les monstrueux cafards qui grouillent jusque dans les couloirs. Leurs parents n’ont même plus la force de s’en offusquer.

Ces conditions de logement déplorables bousculent jusqu’à la structure des familles. « Les secrets du mariage n’existent plus, ici », regrette Hana, partie de Qaraqosh avec ses quatre enfants. Tous vivent dans une pièce exiguë aux murs recouverts d’images pieuses. « Ce n’est pas une vie. Les petits tombent malades souvent. Ils survivent plus qu’ils ne vivent. » Les siens, happés par le vieux téléviseur qui diffuse un épisode de Bob l’éponge, n’ont pas décroché un mot depuis un quart d’heure.

Les habitants de Mujamaa Amal sont ravagés par la promiscuité et l’ennui. « Avant, j’étais ingénieure, soupire Sara, jeune femme aux yeux noirs et mélancoliques. Ici ? Je ne suis plus rien. Je cuisine, je m’occupe des enfants. Je ne fais rien d’autre de mes journées. » Un soupir. Elle s’en retourne à la cuisine partagée par huit familles, où mijote un plat de dolmas. Notre venue suscite plus d’agacement que de curiosité. « Vous ne servez à rien, vous les humanitaires, vous les journalistes, s’agace un quinquagénaire en nous mettant dehors. On ne veut pas que vous veniez, puis que vous repartiez. Ce qu’on veut, c’est que vous nous ameniez en France, et maintenant. On n’en peut plus de vivre dans ce taudis. »

Autre temps, autre mœurs

Au cours d’heures de discussions avec les habitants de Qaraqosh, on entend toujours le même cri : « Aide-nous à rentrer chez nous.» Un soir, nous partons vers un autre de ces quartiers sortis de terre en quelques mois, et où s’entassent des familles dans des maisons sans âme. « Ne fume pas à la fenêtre, s’alarme notre hôte. Les voisins le verraient, et on aurait très honte. » Étrangement, la conversation dérive vers l’amour et la sexualité. « Dans un monastère, en France, j’ai demandé aux autres moines si faire l’amour avant le mariage était un délit ou un crime. J’ai été vraiment surpris quand on m’a dit que ce n’était même pas puni par la loi », s’étonne Elias. Intriguée, j’en demande un peu plus sur les codes sociaux encadrant l’amour. Le prêtre en devenir délivre une anecdote parlante. « Dans le groupe de prières que j’anime, un jeune garçon a touché la main d’une fille de 18 ans. Elle a eu tellement honte qu’elle a songé à se suicider », raconte-t-il d’un ton tranquille. Ce strict contrôle religieux sur la société n’empêche pas, évidemment, quelques aménagements avec la morale. « Quand j’étais au séminaire, à Mossoul, beaucoup de mes collègues allaient voir les prostituées à la fin de leurs journées d’études. Bien sûr, tout le monde faisait comme si de rien n’était », se souvient Elias en finissant son thé.

Du baptême à l’extrême-onction, la religion régule le moindre aspect de la vie des chrétiens d’Orient. « Ici, si les gens n’ont pas d’enfant un an après le mariage, ils sont convoqués d’office par le prêtre pour savoir ce qui ne va pas avec eux, indique Salwa. La plupart sont incultes. Ils n’ont jamais reçu aucune éducation, à part une éducation religieuse. Résultat, le sexe est tellement tabou qu’ils ne savent pas comment faire. Ils s’y prennent en pêchant, par des voies qui font qu’ils n’auront jamais d’enfant s’ils continuent ainsi. » Je demande des précisions. Un sourire gêné suivi d’un silence entendu est la seule réponse que j’obtiens.

Entre l’Orient et l’Occident : un dialogue impossible ?

Et puis, la soirée bascule en un clin d’œil – celui que Salwa jette à mon téléphone portable. Sur le fond d’écran, mon compagnon et moi nous tenons côte à côte, face à une plage. « Ce n’est pas ton frère, n’est-ce pas ? » demande-t-elle d’une voix doucereuse. Mentir ne servirait à rien. J’explique qu’en France, il est tout à fait normal de vivre en couple avant de passer devant l’autel. « On s’en moque de la normalité, ce qui nous questionne, c’est ta moralité », assène Elias.

Sa femme renchérit. « Mais que vas-tu donner à ton futur mari que tu n’auras pas donné à d’autres hommes ? » s’indigne-t-elle, l’œil méprisant. « Vous, les Occidentales, vous êtes toutes les mêmes. Des filles de mauvaise vie, aux mœurs légères. Vous ne pensez qu’à vous, pas à la société en général. Voilà pourquoi vous vous ferez bouffer par les musulmans. » Le reste du repas n’est que sourires crispés et bruits de mastication. Sur le trajet du retour, ils parlent entre eux, à voix basse, en me jetant de temps à autre des regards consternés.

Le lendemain, Salwa et Elias me convoquent dans le salon comme si j’étais une petite fille prise la main dans un pot de confiture. Leur ton est grave, leurs mines fermées. « Nous pensions que tu étais une bonne catholique. Si nous avions su, nous ne t’aurions pas hébergée », disent-ils. Pourtant, j’avais pris toutes les dispositions nécessaires à un tel voyage – vêtements modestes, attitude réservée, profil bas. Mais je ne suis plus la bienvenue, il est temps de partir. Quelques heures plus tard, un taxi me conduit au centre d’Erbil, loin d’Ankawa et de ses habitants qui, aujourd’hui encore, attendent désespérément de pouvoir retourner dans leurs villages.

Malgré les aléas de cette folle semaine, la compassion que je porte aux chrétiens d’Orient est intacte. J’ai vu autant d’intolérance que de solidarité, autant d’espérance que de désespoir, autant de chaos que d’harmonie. Leur foi en un retour vers la terre de leurs ancêtres a quelque chose d’infiniment poétique, et nul ne peut contester leur courage au quotidien, Face à un avenir aux contours obscurs. Il faut admettre que les chrétiens d’Orient, dont nous nous sentons si proches, sont culturellement des étrangers qui nous ressemblent autant qu’ils diffèrent de nous.[/access]

« Station Eleven », ou la fin du monde comme mélancolie

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Poussin l'hiver Shakespeare eleven station king lear
"L'hiver", Poussin, 1660 wikipédia)
Poussin l'hiver Shakespeare eleven station king lear
"L'Hiver, ou le déluge", Poussin, 1660 wikipédia)

La fin du monde sera un divertissement tragique mais élégant. Enfin, on peut l’espérer à la lecture de Station Eleven, le roman poignant et étrangement apaisant de la jeune prodige des lettres canadiennes, Emily St. John Mandel. Oubliez tout ce que vous savez ou croyez savoir sur le traitement littéraire des romans post-apocalyptiques qui connaissent une vogue nouvelle, y compris dans la littérature générale, depuis le chef d’œuvre de Cormac Mc Carthy, La route.

Ce qui intéresse notre auteur, dans Station Eleven, c’est d’abord d’entrecroiser des destins dans le temps et dans l’espace à travers une scène fondatrice qui se passe la nuit où l’apocalypse, ici un virus mutant de la grippe venu de Géorgie, met fin en quelques mois à la civilisation en exterminant les neuf dixièmes de l’humanité. Un comédien meurt d’une crise cardiaque lors d’une représentation du Roi Lear, à l’Elgin Theater de Toronto. Un jeune homme qui suit une formation de secouriste intervient mais il est déjà trop tard. Parmi les témoins et les personnes que l’on prévient très vite, une gamine qui jouait le rôle d’une des filles du Roi Lear, l’ex-femme de l’acteur qui attendait dans les coulisses, l’homme d’affaires et ami du comédien.

Oh les beaux jours…

On les retrouvera tous, vingt ans après, dans des lieux différents où ils ne se croiseront pas forcément mais trouveront des signes et des correspondances troublantes, à travers un va et vient entre un présent où rôde le désespoir et un passé qu’il n’est même pas besoin de mythifier pour savoir que c’était le bon temps.

Le lecteur pourra suivre ainsi les tribulations d’une troupe de théâtre, la Symphonie Itinérante, qui joue du Shakespeare ou du Mozart pour les rares communautés survivantes de la région des Grands Lacs avec des comédiens et des musiciens qui savent aussi bien lire une partition que manier un couteau et où est inscrit, sur la voiture de tête du convoi, un ancien pick-up tiré par des chevaux, une devise qui résume la philosophie du roman, « Survivre ne suffit pas », une devise courageuse et digne qui est pourtant simplement empruntée à …un épisode de Star Trek.

On visitera aussi un aéroport d’importance secondaire où des dizaines de longs courriers ont atterri en catastrophe des années plus tôt et où la vie a continué, vaille que vaille, un aéroport où un nostalgique a patiemment élaboré un Musée de la Civilisation. Les enfants d’après la fin du monde peuvent y contempler des smartphones et des chaussures à talons aiguilles mais aussi les planches d’une mystérieuse et somptueuse bande dessinée de science-fiction, tirée seulement à quelques exemplaires et qui est l’œuvre prophétique de l’ex-femme de l’acteur foudroyé.

Un livre dédié à l’Homme

Emily St. John Mandel, et c’est ce qui rend Station Eleven si envoûtant, ne fait que suggérer la catastrophe par des détails violents, réalistes mais qui ne servent au bout du compte que de toile de fond à une mélancolie bien particulière, suscitant à l’occasion chez ses personnages qui nous ressemblent, des inventaires ayant tout du poème en prose : « Il savait, et depuis longtemps déjà, que les changements intervenus dans le monde étaient irréversibles, mais cette prise de conscience n’en jetait pas moins une lumière plus crue sur ses souvenirs. La dernière fois que j’ai mangé un cornet de glace dans un parc ensoleillé. La dernière fois que j’ai dansé dans une boite de nuit. La dernière fois que j’ai vu un bus circuler. La dernière fois que je suis monté dans un avion qui n’avait pas été converti en habitation, un avion qui décollait vraiment. La dernière fois que j’ai mangé une orange. »

Oui, Station Eleven est d’abord cela : un grand roman sur cette mélancolie bien particulière qu’il y aurait à faire partie des derniers représentants de cette admirable et étrange espèce qu’on appelait l’humanité. Et en explorant ce sentiment, en en détaillant tous les aspects, les mécanismes, les couleurs, Emily St. John Mandel se révèle la psychologue sensible de nos désastres futurs, un rôle que seul peut tenir un écrivain de haute-volée, ce qu’elle est manifestement.

Station Eleven d’Emily St John-Mandel (Editions Rivages )

Boutang, arpenteur de l’être

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Pierre Boutang Soulie arpenteur
Pierre Boutang (SIPA :00327260_000003)
Pierre Boutang Soulie arpenteur
Pierre Boutang (SIPA :00327260_000003)

« Arpenteur de l’être » (Mattéi) ou «prophète d’une âge recommencé des saints et des héros » (Colosimo) ? Deux Jean-François de taille s’accordent pour définir Pierre Boutang (1916-1998) comme un géant. Dans ses Carnets noirs, Gabriel Matzneff a dit la terreur que le bretteur royaliste pouvait inspirer à ses contradicteurs en raison de sa double carrure, musculaire et cérébrale. Fut-il un autre Platon… dans un genre obscur ? Telle est la question qu’évoque un de ses disciples, le Provençal Rémi Soulié, dans un recueil de textes d’une piété quasi filiale. Vers 1990, khâgneux à peine guéri d’une méchante fièvre marxiste (inoculée, il est vrai, par un poète), le jeune Cathare de Toulouse tourne catholique contre-révolutionnaire – d’une chapelle l’autre. Des Rouges aux Blancs, avec le même panache. Soulié peut donc rencontrer Boutang, sur qui il livre aujourd’hui une somme de réflexions parfois profuses, notamment sur sa dette à l’égard de Joseph de Maistre (dont on sait l’influence sur Baudelaire) ou sur son admiration pour Bernanos, qu’il plaçait très haut. Soulié montre bien que l’un des multiples paradoxes du personnage est que, quoique fidèle à Maurras, dont il fut le plus brillant disciple avec Thierry Maulnier, Boutang ne partageait en rien le positivisme maurrassien : l’homme était avant tout théologien.

La partie la plus personnelle et la plus passionnante du recueil regroupe des fragments de journal de Rémi Soulié, qui fréquenta le maître jusqu’à sa mort. Et quel maître, capable de réciter le Parménide en grec, et Toulet, et Poe, et Scève, tout en ingurgitant des litres de vin (« Le vin, voilà quelque chose que le diable ne peut avoir créé », s’exclame ce drôle de paroissien) et en enguirlandant son disciple à propos de ponctuation, de Guénon (« lointain disciple de Maurras ») ou de l’Eglise, sa « mère ». Ce Grec qui avait trop lu l’Ancien Testament (d’où une prose un tantinet talmudique, bien éloignée de la clarté hellénique), cet inspiré (cet illuminé ?) fascine et laisse perplexe. Un génie, cet obsédé de transcendance absolue qui, paradoxe, trempa dans toutes sortes de complots (le Débarquement allié en Afrique du Nord, l’assassinat de l’amiral Darlan, le gaullisme révolutionnaire) ? Un fumiste ? Mais l’homme créa La Nation française, l’un des (rares) feux d’artifice de l’après-guerre littéraire ; mais il écrivit ce La Fontaine politique, mais il eut l’oreille du vieux Maurras. En vérité, Soulié ne tranche pas ; il rend grâce et hommage – avec une magnifique ferveur.

Une citation pour la route, à méditer, notamment par les professeurs tentés par le désespoir. A de jeunes royalistes qui l’interrogent sur la « fin » de la France, Boutang répond : « La France finie ! On la connaît depuis longtemps, cette petite histoire. On l’a dit au moment de Jeanne d’Arc, au moment de la Ligue. Lisez le « Procès de Jeanne d’Arc », lisez « La Satire Ménippée » ! Chaque fois qu’un petit enfant naît, tout recommence. Chaque fois que le langage est présent, tout reprend. Chaque fois que l’on parle français, nous retournons aux sources. » Vive Pierre Boutang !

Pour saluer Pierre Boutang, Rémi Soulié, ed. Pierre-Guillaume de Roux, 140 pages, 21€