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Au Bar de la Marine

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Le Bar de la Marine à Marseille.« Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid », c’est mon habitude d’aller sur les sept heures du matin au Bar de la Marine, quai de Rive-Neuve. J’entends d’ici les ricanements des imbéciles. « Ah oui, il affiche ainsi ses sympathies pour la patronne du FN… » La Marine — oui-da !

Ne perdons pas patience trop vite, après tout, je suis un pédagogue et mon boulot c’est d’instruire les ignorants. Le Bar de la Marine est installé juste en face du « ferry-boat », à l’emplacement du « Bar de la marine » où Pagnol situe l’action de la trilogie Marius / Fanny / César. Et c’est le premier bar ouvert le matin sur le quai.

J’y bois un café et j’y discute avec les habitués du tout petit matin, marins momentanément à terre, videurs de la boîte (le Trolleybus) sise cinquante mètres plus loin, barman affable, tout un petit peuple de gens réels — ceux que les politiques ignorent, puisqu’on leur sert le café et les croissants à domicile.

Et Jean-Michel V***, avec qui je dépouille la Provence du jour, fournie gracieusement avec le petit noir.

« La Gauche me révulse. Mennucci ! Comment voter Mennucci ! »

La conversation roulait sur la polémique lancée par Marion Maréchal sur le déremboursement de l’IVG.

– Celle-là, me dit-il, elle est blonde même à l’intérieur de sa tête !
– Allons, allons ! Vous avez voté pour elle aux dernières régionales !
– J’ai voté contre les autres ! Et il se trouve qu’elle était tête de liste du FN. J’aurais préféré Philippot…
– Bah, elle a le droit d’avoir des convictions religieuses…
– Tu parles ! Ça ne l’a pas empêchée de divorcer !
– J’ignorais, dis-je. Mais ce que les gens font de leur ventre…
– Justement ! Je me fiche pas mal de savoir ce qu’elle en fait — je ne suis pas du genre à me palucher en pensant à elle. Elle peut au moins admettre que les nanas sont les premières concernées par les processus de mitose interne.
(Ai-je dit qu’il travaille dans l’industrie pharmaceutique — tout en étant dans ses temps de loisir moniteur de plongée, ce qui lui permet d’avoir une connaissance extensive de toutes les épaves de la rade de Marseille et des poissons qui fréquentent les calanques et les îles ?)
– Ça ! Je suis un peu plus vieux que vous, j’ai un souvenir très net du procès de Bobigny, qui a marqué la fin, pratiquement, des poursuites engagées contre les avortées et les avorteuses… La loi Veil en découle.
– Tout à fait — sans compter le Manifeste des 343 salopes
– Vous savez pas ? Les féministes actuelles trouvent que ce mot « salope » est péjoratif…
– Putain ! Comprennent rien. Qu’est-ce que vous leur apprenez, en classe ?
– Ben rien, justement. En tout cas, pas le second degré.
– Tout à fait. Je vois ma fille… Ah, à propos : hier, scène du genre « je voudrais le super blouson canadien hyper chaud pour pouvoir sortir en tee-shirt — 700 euros, quand même ! Je lui ai dit qu’elle aurait le modèle en dessous, et qu’elle mettrait un sweat.
– Ils fonctionnent à la sape, dis-je. Société du spectacle.
– C’est pour ça que je suis favorable à l’uniforme, en classe. Un truc décent, joli, pratique. Après tout, dans les lycées hôteliers, ils sont en uniforme dès le matin, et ça n’enquiquine personne. Juste un entraînement à des situations professionnelles.
– Alors, Marion…
– Elle est jeune, me dit cet homme de bien avec indulgence. Elle n’a pas appris les nuances. L’IVG, ce n’est pas négociable — trop de gentilles filles y sont restées, dans le temps, trop de gentilles filles sont encore obligées d’aller se faire avorter en Catalogne…
– De mon temps, c’était en Angleterre…
– Quand on avait les moyens ! Sinon, c’était la table de la cuisine et les aiguilles à tricoter, septicémie et curetage. Mais on ne sait pas ça, quand on a usé ses jolies culottes sur les bancs des boîtes privées de Saint-Cloud.
– Bien critique ce matin ! Vous allez revoter pour eux, pourtant.
– Bien obligé ! La Gauche me révulse. Mennucci ! Comment voter Mennucci ! Et il soutient Peillon ! Tous des rats !
– Il y a Mélenchon…

 Lisez la suite de la conversation sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

Des cathos, ils ne savent rien, mais ils diront tout

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La devise de la République sur la basilique Saint-Denys d'Argenteuil, mars 2016. SIPA. 00748593_000002

Décidément les cathos font recette. Après la Une et l’article de L’Express la semaine dernière, c’est l’Obs qui titre cette semaine sur « le pouvoir des catholiques» Le dossier intérieur de treize pages, titré «la résurrection des catholiques», ce qui n’est pas exactement la même chose, ouvre sur un vitrail où Jeanne d’Arc est figurée sous les traits de… François Fillon ! Le décor est planté d’un salmigondis journalistique où tranche avec bonheur l’interview du sociologue des religions Philippe Portier que d’évidence, les auteurs des différents articles n’ont pas pris le soin de lire.

Le sommet de « l’à-peuprisme » journalistique est atteint par l’article intitulé « Le blues des cathos de gauche ». Au risque de caricaturer un papier lui-même caricatural disons que face aux méchants cathos (expression quasi pléonastique) hostiles au « mariage pour tous », regroupés sous la bannière de François Fillon, les bons cathos de gauche, « progressistement » favorables à ladite loi, se morfondraient de la collusion de l’Episcopat français avec l’aile droitière, intégriste, triomphante et réactionnaire du catholicisme. Au point d’en perdre soudain la voix ! Ce qui justifie cette chute de l’article : « Pour sortir de cette invisibilité, il faudrait bien que les cathos de gauche se mettent à faire ce qui les a toujours rebutés: du bruit ! » On reste atterré !

Disons déjà que si François Fillon « doit en partie son élection aux catholiques de droite », et en partie seulement, pour reprendre l’expression de Jérôme Fourquet de l’Ifop, dans le même numéro de l’Obs, il est loin de les fédérer. Il n’est un secret pour personne que pour une frange de la jeunesse catholique ce n’est pas François Fillon qui a les traits de Jeanne d’Arc mais Marine Le Pen et plus vraisemblablement encore sa jeune nièce Marion Maréchal-Le Pen. Pas un secret non plus que les catholiques de droite qui, lors de la primaire, avaient donné leur préférence à Alain Juppé, sont aujourd’hui d’un enthousiasme inégal à l’idée de soutenir François Fillon et commencent, pour certains, à lorgner du côté d’un certain Emmanuel Macron… De quoi relativiser l’approche un peu simpliste de l’Obs.

Le mépris d’une gauche laïcarde

Mais venons-en aux fameux « cathos de gauche » qui semblent faire désormais l’objet de toutes les curiosités. Rien de mieux, pour les définir et les situer, que cette phrase recueillie par le journaliste : « Ce n’est pas facile de défendre au sein de l’Eglise le mariage et la parentalité homosexuels, mais il faut le faire. » Euréka ! Etre de gauche pour un catho, c’est ça: adhérer sans réserve au « mariage pour tous ». Et par conséquence nourrir son blues du sentiment que l’épiscopat, ouvertement ou par son silence, a pris fait et cause pour les anti-mariage gay. Là encore : bonjour la subtilité !

Certes, nombre de cathos de gauche n’ont pas compris le refus des évêques de prendre en considération le fait que 41% des catholiques se disaient favorables à la loi Taubira. Dans leurs paroisses beaucoup ont vécu cette période au bord de la crise de nerf. Qu’ils aient nourri là et conservé à ce jour une forme de « blues » au regard de l’institution est incontestable. Mais bien plus nombreux sont les cathos, électeurs de gauche, dont le « blues » se nourrit principalement du mépris à leur égard d’une gauche socialiste laïcarde qui ne les a jamais ni acceptés, ni écoutés, ni compris. Et qui paie aujourd’hui dans les urnes le prix de ce dédain.

Combien d’hommes et de femmes qui se sentaient « le cœur à gauche » ont basculé en 2012 vers François Hollande, par refus de Nicolas Sarkozy ? Beaucoup, venus du centre gauche, ont mal vécu le refus de la main tendue à François Bayrou qui s’était pourtant compromis pour cette victoire. Beaucoup n’ont pas compris le passage en force du gouvernement sur une « loi Taubira » qui les heurtait profondément et ne faisait pas réellement consensus dans l’opinion pour ce qui concerne l’ouverture à la filiation. Beaucoup, engagés dans la vie associative auprès des plus pauvres, des exclus, des migrants… ont douloureusement ressenti les frilosités du gouvernement et les crispations du concept de laïcité au détriment des Français musulmans. Là est leur blues autant que dans l’attitude des évêques. Et l’appel à « sortir de leur mutisme » les fait bien rire, venant d’un journal de gauche qui a toujours refusé de les considérer et leur donner voix au chapitre ! Faut-il rappeler ici à nos amis de l’Obs les conditions dans lesquelles ils ont relégué Jean-Claude Guillebaud, chroniqueur attitré du magazine et figure emblématique de ces cathos de gauche, au fin fond de leur supplément télé ?

Les cathos contre la République? Une pure imbécillité!

Les Poissons Roses qui ambitionnaient d’être au PS ce que Sens Commun a réussi à devenir au sein du parti des Républicains, se voient aujourd’hui refuser leur candidat à la primaire de la gauche qui aurait pu faire entendre dans le débat, la voix d’un humanisme chrétien de gauche. Et l’on assiste à ce paradoxe que les mêmes cathos de gauche qui ont participé nombreux à la primaire à droite pour éliminer le « risque » Sarkozy au second tour, s’apprêtent à bouder la primaire socialiste dont ils n’ont que faire. Après tout, sont déjà candidats à la présidentielle, sans passer par cette case départ : Jean-Luc Mélenchon, Emmanuel Macron et Yannick Jadot… Le PS peut bien rajouter le candidat de son choix ! Ce n’est plus leur problème. Ils choisiront ! D’ailleurs Témoignage Chrétien, dont l’un des directeurs n’est autre que l’avocat Jean-Pierre Mignard, ami proche de François Hollande, a déjà fait connaître son choix : il soutiendra Emmanuel Macron. Les cathos quittent le navire, preuve que c’étaient bien des rats !

Bref, chers amis de l’Obs, attendez-vous à savoir que les cathos que vous présentez en un dualisme réducteur Fillon-Candidat socialiste, couvriront sans doute la totalité de l’éventail des candidats à la présidentielle, de Jean-Luc Mélenchon à Marine le Pen. Ni plus ni moins que les Français dans leur ensemble. Alors de grâce, arrêtez les imprécations à la Libé : « Au secours Jésus revient » ! Ayez pour les citoyens que nous sommes un minimum de considération.

Dans son interview qu’il faut lire, Philippe Portier observe un retour culturel au christianisme de la part d’une frange de catholiques non-pratiquants dont il dit : « il y a encore vingt ans, j’aurais dit que ceux-ci allaient bientôt sortir du catholicisme pour rejoindre le pôle non religieux. » Or ce christianisme culturel porte en lui une dimension éminemment politique qui, au lendemain de la présidentielle, cherchera à se situer dans l’inévitable recomposition du paysage français. Le refus actuel des socialistes à considérer pour ce qu’ils sont ces cathos de gauche pourrait bien leur être fatal. Claironner, par médias interposés, que la montée des cathos menacerait aujourd’hui les valeurs de la République est une pure imbécillité. Il en est qui tuent !

 

Retrouvez René Poujol sur son blog.

Robert Ménard: « La crèche en mairie, c’est la France qu’on aime »

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Robert Ménard devant la crèche de la mairie de Béziers, novembre 2015. SIPA. 00732686_000006

Causeur : Votre nouveau livre Abécédaire de la France qui ne veut pas mourir (Editions Pierre Guillaume de Roux, 2016), s’ouvre sur un constat cinglant : la France est en train de crever. Ensuite, vous expliquez que si la France crève, c’est parce qu’elle a évolué dans le mauvais sens. Pour vous, qu’est-ce que serait un changement positif ? 

Robert Ménard : On ne peut pas se contenter de faire un éloge de la France des années 1950 ou de la France d’il y a un siècle. On a du mal à imaginer aujourd’hui – et c’est tant mieux – ce qu’était de vivre dans une campagne ou travailler dans une usine il y a cinquante ou cent ans ! Evidemment, il y a des choses qui évoluent dans le bon sens. Il y a des changements positifs et cela saute aux yeux.

Vous n’êtes donc pas réactionnaire mais conservateur…

Je ne suis pas réactionnaire parce que je ne pense pas qu’il faille tout rejeter dans ce qui se passe aujourd’hui, mais oui je suis conservateur. Et surtout, je ne suis pas idéologue. Ce livre est nourri de mon expérience de maire. Ce n’est pas un discours sur le monde, j’essaie simplement de tirer des leçons de mon expérience dont j’ai la naïveté de penser qu’elle peut servir à un autre niveau. Et ce que je constate quand je discute avec les habitants de ma ville, c’est qu’ils sont, comme moi, nostalgiques de certaines choses.

Effectivement, dans l’entrée « Avant », vous dites : « Oui, c’était mieux avant ! »

Oui, mes concitoyens sont par exemple nostalgiques de l’école d’antan : quand ils regardent les photos de classe, ne serait-ce que celles d’il y a trente ans, ils constatent que bien des choses ont changé… ce n’est plus la même école ! Oui, ils regrettent que leur ville ne soit plus peuplée des mêmes personnes. Oui, ils ont l’impression que leurs enfants risquent d’être moins heureux qu’ils ne l’ont été. Quand j’étais petit garçon, mes parents étaient persuadés, à juste raison, que j’aurais une vie meilleure que la leur.

Éric Zemmour comme Patrick Buisson considèrent qu’on ne peut pas trier les différents acquis du progrès : comme le dit Zemmour, quand on a accordé aux femmes le droit de vote, on a introduit la GPA…

N’étant pas théoricien, je n’ai pas la prétention de rivaliser avec Éric Zemmour ou Patrick Buisson, brillants l’un et l’autre. Je constate simplement que le peuple français, en tout cas dans le sud de la France, veut conserver ce à quoi il tient : la famille, les enfants, un paysage religieux qu’il connait… Un exemple : la crèche, à Béziers, installée dans l’hôtel de ville, est devenue en trois ans un passage obligé. La première année, 200 000 personnes l’ont soutenue ! Pourquoi ? Parce qu’elle incarne la France comme elles l’aiment. Un autre exemple : Le Puy-du-fou, sorte d’appartement-témoin de la France comme on en rêve. C’est ça que j’essaie de dire dans ce livre. Je ne suis pas réactionnaire au sens où je dirais : « Revenons cinquante ans en arrière et tout ira bien ! » Nier les progrès – dans un domaine comme la médecine par exemple – serait tout simplement stupide. Mais conservateur, encore une fois, oui !

L’entrée de votre livre sur l’avortement n’est pas claire. Vous n’êtes pas favorable à l’IVG mais vous n’appelez pas non plus à l’abrogation de la loi Veil.

Qui, aujourd’hui, peut dire qu’il faut revenir sur le droit à l’avortement ? Pas moi en tout cas. Je connais des femmes qui, malheureusement, ont eu recours à l’avortement et je me garderais bien de leur jeter la pierre. Même si je pense que banaliser ce geste-là – en le considérant comme une sorte de moyen de contraception –  est une folie ! C’est pour cela que le remboursement sans limite de l’avortement est problématique. Par ailleurs, je vous ferai remarquer que les plus farouches partisans de l’avortement sont souvent les mêmes qui condamnent la peine de mort… un peu contradictoire, non ?  Parce que, même avant quinze semaines, l’embryon, c’est la vie !

On peut rétorquer qu’en matière de cohérence, dire : « C’est une vie » sans pour autant vouloir revenir sur l’avortement signifie qu’on accepte un homicide…

C’est contradictoire, j’en conviens ! Mais je le répète, je suis incapable d’aller faire une leçon de morale aux femmes qui ont dû subir un avortement et de leur dire qu’elles sont vouées à la damnation ! De quel droit le ferais-je ?

Passons à l’entrée « Années 30 ». Pour vous, c’est « un pays imaginaire où vous déporte la gauche dès lors que vos idées lui déplaisent ». En même temps, les années de l’entre-deux-guerres posent des questions assez sérieuses, notamment sur la démocratie qui est parfois devenue la dictature de la majorité, avant de devenir dictature tout court. Quelles limites imposer, même à une majorité démocratiquement qualifiée ?

Dès que certains ne sont pas d’accord avec vous, ils vous renvoient aux années 30. À les croire, les rues de Béziers seraient peuplées de chemises brunes et on y marcherait au pas de l’oie ! Je veux bien qu’on ne soit pas d’accord avec ce que je dis – c’est tout à fait légitime – mais le renvoi aux années 30 clôt tout débat !

Par ailleurs, oui, ce qui s’est passé dans les années 30 nous interroge sur la démocratie. Mais attention de ne pas délégitimer le vote populaire quand il n’a pas l’heur de plaire aux élites… On l’a bien vu après la victoire du Brexit ou de Trump…

Selon vous, la question n’est pas la dictature de la majorité mais celle de la minorité…

Quand, en 2005, le peuple français vote contre l’Europe telle qu’on nous la propose et que, deux années plus tard, Monsieur Sarkozy et sa nouvelle majorité décident le contraire, c’est insupportable ! Il y aurait, à leurs yeux, d’un côté des gens intelligents, fins connaisseurs des dossiers, et de l’autre, la plèbe, les gueux, incapables de discernement !

Je me souviens, lors de la campagne des municipales à Béziers, les remarques de certains bourgeois qui venaient me dire : « On vous a vu à la télé, on pourrait voter pour vous, mais enfin, vous avez des ouvriers et des chômeurs sur votre liste, ce n’est pas sérieux ! » Quel mépris de classe ! Quand le peuple vote avec les élites, il est populaire ; quand le peuple vote contre les élites, il est populiste !

Votre livre compte deux entrées « Démocratie », et vous mettez le doigt sur une possible contradiction entre démocratie et démographie. On peut donc arriver à une situation où la majorité ne serait pas qualifiée. Admettons que 51% des Français décident que la France n’est plus la France…

Avec le changement de population auquel nous assistons aujourd’hui, c’est la démographie qui finira par faire la loi. Un peu à la manière de ces pays d’Afrique où les ethnies majoritaires imposent tout aux minorités. Je ne veux pas de ça pour la France ! La démocratie nécessite une homogénéité minimale. Si, demain, dans un certain nombre de villes comme Béziers, les Français d’origine immigrée votaient aussi massivement que le reste de la population, cela changerait la donne politique de façon radicale. Et de cela, je ne veux pas.

En ce cas, que peut-on faire ?

Limiter l’immigration. À un moment donné, quand l’eau monte, vous arrêtez le robinet avant d’être noyé et ensuite vous essayez de vous dépatouiller avec l’eau qui vous arrive au menton. Je propose donc qu’on ferme le robinet et qu’on se demande comment intégrer ceux qui sont déjà là.

Vouloir arrêter l’immigration est une chose, mais vous donnez parfois l’impression de vous en prendre aux immigrés eux-mêmes. 

Vous me prenez pour qui ? J’ai passé ma vie à défendre des gens qui avaient besoin de venir en France comme réfugiés politiques. J’ai passé vingt-cinq ans à faire ça ! Je vais même plus loin : si j’habitais le Burkina Faso, avec trois enfants, je pense que je ferais tout pour venir en France, y compris transgresser la loi. Mais comme maire, je vous explique que ma ville, parmi les plus pauvres de France, ne peut plus accueillir de nouveaux migrants. 40% de mes administrés vivent des minimas sociaux et c’est à eux que je dois toute mon attention !

Quand vous avez visité des appartements occupés illégalement par les migrants, vous sembliez leur en vouloir personnellement…

Comment pouvez-vous dire ça ? Les migrants avaient été conduits là par des filières organisées, de véritables mafias. Ils étaient entrés par effraction dans des HLM, cassant les portes au pied de biche ! Face à de telles situations, j’emploie tous les moyens à ma disposition. Et je n’hésite pas à recourir à des affiches qui choquent nos grandes âmes ! Mais c’est la réalité qui est dure. Qu’à Paris, on fasse la grimace m’importe peu. A Béziers, l’immense majorité de mes concitoyens m’approuve. Ils ont enfin, disent-ils, un maire qui dit ce qu’ils ressentent !

Au niveau national, à quelques mois des élections présidentielles et législatives, pour vous, l’espoir d’un changement réside dans une alliance entre les Républicains et le Front national. Est-ce un vœu pieux ou fondez-vous vos espoirs sur vos échanges avec des personnages politiques des deux partis ?

Je constate que 80% des gens qui votent Front national et 80% de ceux qui votent Républicains pensent à peu près la même chose, demandent à peu près les mêmes choses, rêvent à peu près des mêmes choses. Ils partagent les mêmes envies, les mêmes désirs et les mêmes besoins ! Du coup, j’essaie depuis des mois – sans grand succès jusqu’à présent – de réunir toute cette droite « hors les murs » mais aussi une bonne partie des Républicains et du Front national qui partagent grosso modo les mêmes idées. Quelle différence y a-t-il entre Marion Maréchal Le Pen et Thierry Mariani ? Entre Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan ? Quasiment aucune ! J’irais même plus loin, je suis persuadé qu’il y a plus de divergences entre Marion Maréchal-Le Pen et Florian Philippot qu’entre la première et un certain nombre de Républicains ! Si le système actuel perdure – à la fois chez LR et le FN – c’est malheureusement à cause des logiques partisanes et des questions d’ego…

Concernant les programmes économiques, vous vous sentez plutôt proche de Philippot et Marine Le Pen ou de Fillon ?

Je suis bien moins étatiste que[access capability= »lire_inedits »] ne l’est Florian Philippot. Je ne crois pas que la France ait besoin d’encore plus d’État. Je ne crois pas que la France ait besoin d’encore plus de fonctionnaires. Je crois que la France a besoin de moins d’Etat mais d’un Etat plus efficace et, dans certains domaines, de beaucoup moins d’Etat, voire plus d’Etat du tout !

Et chez vous, à la mairie de Béziers, comment cela se passe-t-il ?

Ma ville emploie 2200 personnes qui n’ont pas toutes un statut de fonctionnaire. Notre masse salariale est supérieure à la moyenne des villes de notre importance. Mais il faut immédiatement préciser que la fonction publique territoriale a longtemps été une sorte de filet social, une protection pour les plus faibles, pour certains qui ne trouveraient pas de boulot ailleurs. Et je ne le critique pas : ces personnes doivent être protégées. Quand je suis arrivé à la mairie, je n’ai privatisé aucun secteur. Maintenant, je pense qu’il faut privilégier les embauches selon le droit commun, sans enlever le statut de fonctionnaire à ceux qui l’ont déjà. Si vous êtes compétent, efficace, travailleur, attaché à votre mairie, à votre département, à votre ministère, vous n’avez pas besoin du statut de fonctionnaire pour être protégé. Vos qualités vous protègent !

Sur ce terrain-là, je me sens donc proche de François Fillon. Mais en même temps, je trouve qu’il fait fi des plus faibles, de ceux qui ont besoin d’être protégés. Dans ma ville, 62% de gens ne paient pas d’impôts locaux parce qu’ils sont trop pauvres. Il faut les défendre ! La Sécurité sociale, ils en ont besoin. En revanche, il faut supprimer l’Aide Médicale d’État qui est un véritable scandale !

Sur l’Europe, à ma grande surprise, vous appelez de vos vœux une Europe politique, mais dans le jargon actuel, cela signifie plus d’Europe fédérale !

Ce n’est pas ce que je veux dire. Je veux une Europe politique, c’est-à-dire une Europe qui ne se réduise pas à des accords de circulation des hommes et des marchandises ! Pour moi, une Europe politique, c’est une Europe des nations qui s’affirme comme judéo-chrétienne. Je suis moins méfiant à l’égard de l’Europe que ne l’est le Front national. Je suis même favorable à l’euro parce que je pense qu’il pourrait nous protéger des attaques des milieux des affaires et de la finance internationale en cas d’arrivée de Marine Le Pen au pouvoir…

Et vous croyez que, malgré ce désaccord sur l’Europe, il est possible de trouver une plateforme d’entente LR/FN ?

Oui, parce que je pense que les questions économiques, qui nous divisent tant, ne sont pas essentielles aux yeux des Français. Bien sûr, ces derniers sont soucieux d’avoir un emploi, mais la crise de notre pays est d’abord identitaire. Les Biterrois qui viennent me voir tous les mercredis me demandent souvent un emploi ou un logement. Mais ils savent parfaitement que je ne peux pas faire de miracles. S’ils viennent malgré tout, c’est pour être rassurés. Ils viennent me dire : «  Est-ce que ce que je pense est si terrible que ça ? Est-ce que ce qui me fait rêver est si condamnable que ça ? » Et moi, je me contente de leur dire : non, quand vous dites que vous vous souciez plus de vos enfants que de ceux du voisin, vous n’avez pas à en avoir honte. Quand vous dites que vous aimez ce pays davantage que le pays voisin, vous n’avez pas à vous excuser ! Quand vous dites que vous aimez les traditions locales, que vous aimez la corrida, vous en avez le droit ! Ça ne fait pas de vous des barbares, ça fait partie de votre identité, de ce que vous êtes. Soyez-en fiers !

Venez donc voir un match de rugby au stade de la Méditerranée à Béziers, et l’enthousiasme qui règne dans les tribunes ! Vous verrez ce qu’est un peuple : un peuple comme je l’aime.[/access]

Abécédaire de la France qui ne veut pas mourir

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Vaincre le totalitarisme islamique

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« Les Poneyttes », superstars !

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Johnny Hallyday dans "Les poneyttes" (Sipa : REX40152021_000001)

Attention aux yeux, votre écran vient de passer à la couleur. Objet totalement hors-norme, entre le documentaire et le film publicitaire, entre la comédie musicale et le reportage de l’ORTF, entre les yéyés agonisantes et la déferlante « peace and love », entre Jean-Christophe Averty et le Club Dorothée, entre Eric Rohmer et Les Charlots, entre la France de Tante Yvonne et les robes métalliques de Paco Rabanne, ce film foutraque n’en demeure pas moins plaisant à visionner. Ses imperfections nombreuses, son amateurisme potache, son overdose de violet saturé, ses filles en jupes courtes et ses garçons en chemises à jabots en font le marqueur d’une époque charnière. Projeté une seule fois en salle, à l’Olympia en 1968, Les Poneyttes, film de Joël Le Moigné sur un scénario de Claude V. Coen, dialogues de Raphaël Géricault, tient de l’œuvre expérimentale à la gloire d’Europe numéro 1 et du disque triomphant.

Une sorte de Blow-up gentillet à l’usage des auditeurs de « Salut les Copains », une version Chobizenesse sans l’acidité de Jean Yanne, le témoignage naïf et brouillon de la fin d’une parenthèse enchantée où la création avait encore quelque chose d’artisanale et de baroque. Les Poneyttes annonce le star-system poussé à son volume maximum, le vedettariat jetable en variable d’ajustement, les financiers aux manettes de la production artistique, la culture du scoop avant celle du buzz, les rêves de Mademoiselle âge tendre transformés en papier monnaie et le slogan « jouir sans entrave » dans la tête de tous les adolescents chahutés intérieurement par leurs hormones. Les Poneyttes sont posées au milieu du gué, en cette année pré-érotique, où la jeunesse étudiante avait des fourmis dans les bras, un certain mois de mai, du côté de la rue Gay-Lussac. Les Poneyttes hésite entre vendre leur âme au diable pour rester en haut de l’affiche ou accepter leur déterminisme social sans broncher.

Les Poneyttes est un film guidé par l’insouciance gamine des baby-boomers et la peur du lendemain. L’âge de la majorité approchant, les années 70 sonneront comme un réveil brutal à toute cette frange de la population. Les Trente Glorieuses ont du plomb dans le réservoir. Mais qui sont les « Poneyttes  ? « Des filles dans le vent ». Des chanteuses en fleurs, des actrices en devenir, des sténos en rupture de ban, des ouvrières en quête d’ascenseur social, des anonymes attirées par une célébrité façon Ring Parade. Sur leur chemin pavé de mauvaises intentions, elles rencontrent Max Thorp, un self-made-man, à la fois patron d’un magazine, d’un club, d’un studio d’enregistrement et d’une radio pirate, incarné par l’animateur Hubert. Le film suit l’emploi du temps de cet ambitieux qui roule en Ferrari 275 GTB 4 recouverte d’une peinture « flower power » à la ville, comme à la plage. Ce playboy dutronesque, chasseur de nouveaux talents, se maintient à flot grâce à son charme et à son entregent dans un rythme épuisant. Cette comédie à gros traits vaut surtout pour son casting pléthorique. Du jamais vu, une telle concentration de stars ! Johnny Hallyday y interprète son propre rôle ainsi que deux titres : « Le hit-parade » et « Le mauvais rêve ».

A ce moment-là de sa vie, il semble lui aussi chercher sa voie. Fin 1966, il s’est offert, en première partie, de l’Olympia, un inconnu du nom de Jimi Hendrix. Début 1967, il s’est engagé au Rallye de Monte-Carlo au volant d’une Ford Mustang. L’idole des jeunes fait face à une crise de vocation, il doit réussir à fidéliser son ancienne clientèle, se renouveler musicalement, tout en assurant des concerts marathons à travers tout le pays. Dans Les Poneyttes, pochette surprise du tout-Paris, on retrouve Sylvie Vartan, Carlos, Daniel Ceccaldi, Nicole Calfan, Patrick Topaloff, Bruno Coquatrix, Danyel Gérard, le Président Rosko, et ce n’est pas fini, la liste est interminable : l’indispensable Dominique Zardi, Paul-Loup Sulitzer, le roi du gadget avant de devenir celui du best-seller, Corinne Piccoli alias Corinne Cléry qui explosera dans Histoire d’O quelques années plus tard, Arlène Dahl, la mère de Lorenzo Lamas dit Le Rebelle, sans oublier la présence du groupe folk « Les Troubadours », je vous dis dingue, complètement dingue.

Les Poneyttes – film de Joël Le Moigné – DVD LCJ Editions.

« Ma BD est une revanche sur Internet »

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Michel-Ange Obalk Sixtine
"David", Michel-Ange, 1504

Propos recueillis par Gil Mihaely

Causeur. Vous publiez ce que vous appelez la « première critique d’art en BD » : pourquoi ce choix de la BD, plutôt décalé pour traiter de l’histoire de l’art, est-ce un genre a priori populaire censé atteindre un nouveau public ?

Hector Obalk. Ce n’est pas du tout un choix, mais le résultat imprévu d’une recherche dont je ne savais pas qu’elle me mènerait à faire cette sorte de BD. Au départ, je cherchais seulement le moyen d’illustrer ma petite prose en restant au plus près du texte. Ça veut dire qu’il ne s’agissait plus d’illustrer chaque paragraphe, ni même chaque phrase, mais chaque bout de phrase. En général, on dit qu’un livre est très illustré quand il y a deux ou trois images par page, mais pour moi, c’était très insuffisant. L’idée a alors été de faire courir une même phrase sur une petite dizaine d’images disposées côte à côte. De sorte qu’il n’y ait qu’une seule phrase par page ou par double page, c’est ça qui est très nouveau : l’œil du lecteur lit la phrase en même temps qu’il aperçoit, dans sa vision périphérique, ce à quoi elle se rapporte. Quand vous mettez des cases côte à côte, ça finit par avoir l’apparence d’une BD, mais les amateurs de BD vous diront que ce n’est pas de la BD, et ils n’auront pas tort.

Il y a déjà eu des BD sur Picasso, Léonard et d’autres…

Oui, ce sont des biopics dans lesquels le dessinateur met en scène Picasso qui rencontre Gertrude Stein avec une casquette sur la tête. Moi, ça reste de la critique d’art, et mon seul but est de mieux montrer les bons détails d’œuvres de l’artiste. Je ne dessine rien.

 Si je vous comprends bien, c’est une BD dont le seul dessinateur est Michel-Ange…

On peut le dire comme ça pour rigoler, à cette différence près bien sûr que Michel-Ange n’a jamais peint toutes ses fresques pour qu’elles soient recadrées dans un bouquin. Et puis quand ce sont des sculptures, mon album tient plutôt du roman-photo. Et ça me faisait très peur, parce que c’est en général très moche le roman-photo. Plus généralement, il est très difficile de mettre plus de deux œuvres d’art sur une page sans que ce soit d’une très grande vulgarité visuelle…

Votre livre est adapté de vos films produits pour Arte, notamment des épisodes 9 et 10 de votre série Grand’Art. Donc, votre BD, c’est d’abord un succédané de votre cinéma documentaire, réduit à son story-board…

Vous êtes dur parce qu’il y a un travail de mise en page. Mais oui, j’ai tout mis dans la BD sauf la musique de Bach ! Cela dit, c’est peut-être mieux que le film, parce que ça laisse tout le temps que vous voulez pour voir les images, ce que le rythme de mes montages ne permet pas. Et puis j’y ai rajouté des développements qui ne sont pas dans le film. On dira ce qu’on voudra sur la vidéosphère à laquelle tout le monde est obligé de se soumettre pour faire passer le moindre message sur Facebook, la vidéo sera toujours moins précise et fiable que l’écrit. Et ma BD, c’est ma revanche de l’imprimé sur internet…

 

 

Sauf qu’internet diffuse aussi bien les écrits que les vidéos, et ces écrits peuvent très bien se passer de l’édition papier et du circuit des librairies.

Oui, mais ce n’est justement pas du tout le cas de ma BD qui est quasiment illisible sur un pdf ou une tablette, car il faut zoomer et dézoomer tout le temps pour la lire ! Tout l’art de la BD est dans l’harmonie visuelle du dialogue entre la case et la page. La case donne l’anecdote et la page donne la couleur de l’ambiance. Seuls les bons auteurs de BD ont compris ça. Il n’y a aucune différence de qualité entre le rendu d’un beau livre « normal » et celui du même beau livre sur internet. Il n’y a pas moins de confort de lecture ni moins d’informations sur internet… sauf pour les BD. La BD reste le seul objet d’édition dont la lecture est pourrie sur internet. Je suis un grand amateur de typo et de bibliophilie et j’y ai trouvé l’occasion de mettre dans cet album toute ma culture de graphiste.

Votre album n’est pas un livre scolaire sur Michel-Ange et votre entrée en matière, lors d’un de vos shows à la Géode, est assez abrupte. Ceux qui ne connaissent pas la biographie de l’artiste ni le contexte historique de son œuvre devront chercher ces informations ailleurs. Cette BD est-elle destinée aux connaisseurs ou, au contraire, vise-t-elle à rendre l’artiste accessible à tous, en dehors de toute interprétation contextuelle ?

Que de sous-entendus dans votre question ! Comme si l’interprétation érudite était plus profonde que les études authentiquement visuelles, et non littéraires, que je propose au lecteur ! Et comme si la présentation de l’œuvre dans tous ses détails n’était utile qu’au grand public, et pas aux connaisseurs dont je vous assure qu’ils ignorent la plupart des détails que je donne à voir. Vous êtes vraiment des littéraires à Causeur, pour préférer l’intelligence du texte à la fulgurance de la beauté, et ne tolérer l’art que dans la mesure où il produit des textes ! Et puis comprenez-moi, tout ce qu’on sait sur la vie d’un artiste du XVIe siècle tient en 20 pages car on ne sait presque rien, en réalité. Et il suffit de lire Wikipédia pour connaître la bio de Michel-Ange, le pouvoir des papes, le nom de ses concurrents, etc. Certes, il a fallu des années et des années de travail en bibliothèque aux historiens d’art pour être sûrs de la date d’une toile, à partir des factures de pigments, des lettres de commanditaires, des témoignages des personnages de la cour. Leur travail est très précieux et n’a rien de méprisable, mais je ne suis pas historien, je suis critique d’art. L’historien d’art cherche des informations comme s’il était entendu que la valeur artistique est déjà acquise. Tandis que pour le critique d’art, la valeur d’une œuvre doit être toujours remise en question, il prononce alors des jugements, mais son vrai travail est de les soutenir avec des sortes d’arguments qui font mouche, et qui aident tout un chacun à mieux apprécier les œuvres. Bref, je fais de la critique d’art à l’intérieur de l’histoire de l’art.

Mais il n’y a pas que la beauté des images. Ces images ont du sens qu’il faut savoir mettre en contexte et interpréter.

Je ne vois pas quel contexte particulier je n’ai pas précisé pour apprécier les œuvres. Prenons l’exemple de sa fameuse Pietà de Rome. Certes, il faut savoir ce qu’est une Pietà, le moment où la Vierge Marie pleure, son fils sur ses genoux. Et bien sûr, je l’explique, mais en précisant que c’est particulièrement difficile en sculpture puisque les deux corps sont sortis d’un même bloc de marbre. Qu’y a-t-il à savoir pour l’apprécier ? Je ne vois pas. Il y aurait pourtant plein de choses à raconter sur la signification de la Pietà, et qui sont passionnantes. Mais elles n’ont aucun intérêt pour cerner celle de Michel-Ange puisqu’elles seraient tout aussi vraies pour la Pietà de l’artiste le plus médiocre de l’époque de Michel-Ange. Le critique d’art perd son fil s’il fait trop attention à l’interprétation du sujet. Car son seul fil, c’est « en quoi ça concerne le génie de Michel-Ange, en quoi ça explique la beauté de son œuvre ». Et quand je fais remarquer que le Christ est sur le point de tomber des genoux de sa mère, c’est bien plus qu’une information objective ou un baratin poétique, c’est une interprétation personnelle, mais elle est visuelle, et elle ne prend que quelques mots à dire, c’est de la critique d’art.

 Pourtant votre album ne parle pas que des œuvres mais aussi de vous-même, narrateur-cinéaste-conférencier, en bonhomme érudit et souvent drôle. Et n’y a-t-il pas dans cette façon de vous mettre en scène une forme de narcissisme qui fait que vous éclipsez l’artiste dont vous parlez quand les critiques professent habituellement une certaine modestie ?
Si vous dites cela, ce n’est pas parce que j’éclipserais mon sujet, c’est seulement parce que ça ne se fait pas de se faire photographier devant les œuvres d’art. Mais si ça peut rendre le récit plus fluide, ça ne me dérange pas du tout. Les leçons de modestie me font rigoler parce que s’il y a un critique qui s’agenouille dès qu’il le peut devant le sublime, c’est moi. Tout le monde me reconnaît à mon enthousiasme lyrique, d’autant plus que le lyrisme est un registre que je revendique même s’il s’est perdu au XXe siècle. Et d’ailleurs, si je n’étais pas présent dans mes films en tant que cinéaste (puisqu’on m’y voit dans les making of inclus), le spectateur décrocherait. Mes interventions sur l’image me permettent d’intégrer un ingrédient narratif, parfois drolatique, dans le flot de mes descriptions lyriques. Bref, c’est une pause qui alterne avec l’exercice d’admiration que j’impose au lecteur tout le long de 95 % du bouquin.

Michel-Ange jusqu’à la Sixtine, une BD d’Hector Obalk, 96 pages, 431 illustrations, éditions Hazan, 25 euros.

Eric Poindron vous met à la question

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Lewis Caroll (Wikipédia)

S’il fallait inscrire Eric Poindron dans une tradition, ce serait incontestablement celle des fous littéraires, telle que la définissait le regretté André Blavier, fou littéraire lui-même, qui leur consacra une étude encyclopédique où il regroupa ces écrivains atypiques, délirants, obsessionnels, drôles, pessimistes, et le plus souvent confidentiels même si certains, comme Xavier Forneret, ont été sauvés de l’oubli par une présence dans L’Anthologie de l’humour noir de Breton. On pourrait ainsi voir en Eric Poindron une réincarnation du bibliomane romantique Charles Nodier ou le personnage de Chambernac dans Les Enfants du Limon de Queneau qui lui aussi compile des auteurs à son image, fantasques et inclassables.

On doit déjà à Eric Poindron un De l’égarement à travers les livres, De l’autre côté du miroir aux livres ou encore Belles étoiles, ouvrages transgenres qui mêlent rêveries bibliophiliques, évocations d’écrivains, poèmes en prose, tentatives de définitions des étranges pathologies qui l’animent dans sa recherche permanente de curiosités littéraires plus ou moins tératologiques ou encore voyages plus ou moins imaginaires en compagnie de Stevenson, Nerval et autres aimables francs-tireurs qui évoluent comme lui sur la frontière ténue qui sépare la réalité de l’illusion et les vivants des fantômes pour qui sait regarder la Tour Saint-Jacques se découper sur un ciel d’orage.

Au pays des questions

Il vient de sortir, aux éditions Les Venterniers, un autre opus inclassable, très élégamment présenté, intitulé L’étrange questionnaire. Cet étrange questionnaire s’adresse bien sûr à vous. Qu’on se rassure, ce livre n’est pas un interrogatoire, tout au plus une sollicitation polie, amusée, émouvante parfois. Dans l’idéal, il devrait en fait vous inciter vous-même à écrire.

Eric Poindron se place sous le patronage d’Oscar Wilde, « Les questions ne sont jamais indiscrètes. Les réponses le sont parfois. » et de Jules Renard, « Je me pose des questions. Qu’est-ce que j’aime ? Qu’est-ce que je suis ? Qu’est-ce que je veux ? J’y répondrai avec sincérité ; car je veux avant tout m’éclairer moi-même. Réellement, je veux me regarder à la loupe » pour vous poser soixante questions qui sont autant d’invitations à y répondre une ligne ou en cent pages, libre à vous.

Quelques exemples : « Quel est le personnage le plus étrange que vous ayez rencontré, que vous aimeriez rencontrer ou que vous aimeriez être ? » (Question n°11), « Quelles sont les trois, ou les cent choses que vous aimeriez faire avant de mourir ? » (Question n°34) ou encore « Que pensez vous des animaux empaillés et quel animal empaillé souhaiteriez vous posséder ? » (Question n°54). On est loin du questionnaire de Proust, lui-même inspiré des keepsakes des jeunes filles de la bonne société anglaise qui l’avaient élaboré pour se trouver un mari idéal. Eric Poindron a l’imaginaire plus baroque mais si vous jouez le jeu, seul ou avec des amis, vous n’en découvrirez pas moins vos propres peurs, espoirs, bonheurs et à l’occasion de manière très poétique comme dans cette question n°31 où il vous est demandé d’inventer une nouvelle pièce aux échecs en précisant son rôle et sa manière de se déplacer.

Tout cela est entrelardé d’anecdotes littéraires et de citations (Daumal, Wells, Roussel, Pouchkine) et offrira un de ces divertissements civilisés qui sont encore ce que l’on peut opposer à une certaine goujaterie contemporaine qui confine paisiblement à la barbarie. Laissons pour finir la parole à Eric Poindron lui-même qui résume ainsi le projet de L’étrange questionnaire : « L’étrange questionnaire est un cabinet de curiosités –dont vous serez à la fois le conservateur et le gardien-qui peut à chacun donner un peu d’imagination ; et l’envie de prendre le crayon afin d’aller presque au bout de cette imagination. »

Bref, un divertissement civilisé, certes, mais aussi un bel exercice de subversion. L’un n’empêche pas l’autre, au contraire.

L’étrange questionnaire d’Eric Poindron(éditions Les Venterniers )

L'ÉTRANGE QUESTIONNAIRE

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Anthologie de l'humour noir

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Les Enfants du limon

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Le crime était presque parfait

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« Il déplaisait à Sebastian que quelque chose en lui dût se résorber. »

Enfant, Sebastian von Eschburg voyait le monde en synesthésie. La lumière jouait sur sa rétine comme sur toutes les autres rétines, mais son cerveau transcrivait ses perceptions avec un luxe effrayant de détails et de raffinement. « La peau de son père n’était qu’une grande surface pâle, d’un bleu vert. » C’est sur un monde poétique, symbolique, celui de l’enfance, et les pensées, magiques, d’un jeune garçon que s’ouvre le roman de Ferdinand von Schirach, Tabou, à une particularité près : ce monde n’est pas idéal, cet enfant n’est pas forcément gai et lumineux. Nous sommes plus près du héros de Patrick Süskind, Jean-Baptiste Grenouille, que de Walt Disney. Dès que Sebastian est assez grand, son père l’emmène régulièrement à la chasse. La famille maintient la tradition et le manoir où Sebastian naît et grandit est peuplé de trophées et de massacres. Doté d’une hypersensibilité douloureuse et d’une conscience aiguë de ce qui l’entoure, le jeune garçon reçoit le monde en plein visage. Lorsque son père procède à l’éviscération d’un cerf qu’il vient d’abattre, Sebastian est hypnotisé par l’entaille, par la symétrie des chairs à nu, par le sang, dans une contemplation qui rappelle cette fois la prostration de Perceval le Gallois devant les gouttes de sang sur la neige.

Dans ces évocations picturales tiennent le mystère de l’écriture de Ferdinand von Schirach et la clé de ce roman. Adulte, Sebastian von Eschburg n’est pas plus hanté par la vision du corps de son père, la cervelle éclatée par une cartouche de fusil de chasse, que par les millions de perceptions qui agressent son propre cerveau. Il devient photographe, commence ses travaux par la méthode sepia, de l’encre de seiche utilisée autrefois pour traiter la dépression et désormais pour donner aux tirages photographiques une teinte entre le noir le plus dense et le blanc le plus lumineux.

Von Eschburg a du talent. Le monde ne tarde pas à s’en apercevoir, son travail s’arrache, il rencontre Sofia et court avec elle les cocktails et les talk-shows au rythme de ses expositions. Fasciné par la transparence et la fusion des images, Sebastian rêve de créer des visages nouveaux à partir de traits existants. Il veut faire la synthèse du vivant, concurrencer Dieu sur un autre tableau. Cette méthode doit déraper, c’est inscrit dans son programme.

Sebastian et Sofia proposent ensemble leur interprétation du dyptique de Goya, Maja vestida et Maja desnuda (1799-1800 ; musée du Prado, Madrid), puis le photographe sombre dans une crise violente.

Presque un an après ces événements et le triomphe de sa dernière installation, Sebastian von Eschburg est accusé de meurtre et enfermé dans un centre de détention préventive. Son avocat évoque sans y croire l’une des six pistes de défense d’un criminel : qu’il n’y ait, en réalité, pas eu de crime.

Et ce n’est pas une idée si absurde. Il n’y a pas de cadavre, on ne sait rien de la victime, personne ne manque à l’appel, l’accusé a avoué mais sous la menace de torture…

Pourtant, von Eschburg est coupable, « il n’y a pas d’autre explication possible » pense l’intégralité de la population et du tribunal.

« Il y a toujours une autre explication » répond l’accusé.

Ferdinand von Schirach, Tabou, traduit de l’allemand par Olivier Le Lay, Gallimard.

Pink Floyd sort de sa cave

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Pink Floyd (SIPA :REX40131562_000001)

Tenez-vous bien, tenez-vous mieux, comme disait l’ex-France Inter Pierre Desproges, du temps où les humoristes de la station n’étaient pas d’interchangeables idéologues, où Monsieur Cyclopède pouvait dire : « J’adhérerai à SOS Racisme quand ils mettront un S à Racisme. » Après tout, Desproges aussi prend un S, il avait eu l’élégance de montrer l’exemple, même s’il était unique, lui. Trente ans après, il est plus facile de féminiser le vocabulaire à tout-va que de pluraliser certains termes, étonnant non ? Surtout dans une société où la pluralité est la règle, en théorie…

La face inédite du Floyd

Mais revenons à l’événement musical de cette fin d’année : la sortie des archives 1965-1972 de Pink Floyd, sous la forme d’un coffret, tenez-vous bien mieux, de 10 CD, 9 DVD, 8 Blu-ray et 5 vinyles, soit 11 heures de musique ésotérique (dont 7 inédites) et 14 heures de vidéo planantes. Le prix de la bête : 450 euros, on n’arrête pas le progrès ! Heureusement, la maison de disques a pensé aux gueux : une version ramassée (double CD The Early Years 1967 – 1972 / Cre/ation) a été confectionnée pour nous présenter un petit échantillon de ces perles historiques en guise de Pink Floyd pour tous ! Mais qu’à cela ne tienne, même sur un seul CD, le groupe légendaire n’a pas son pareil pour vous faire décoller du plancher des vaches. Avec cette somme, vous allez marcher sur la lune pour longtemps. On se souvient que l’œuvre du groupe s’ouvrait dès 1967 sur un bruit d’émetteur éloquent (« Astronomy Domine », premier titre du premier album studio, émaillé de voix très « Roger Roger »). Normal : à l’époque, la conquête spatiale fascinait la sphère musicale et sa galaxie psychédélique. Ainsi, quand The Police marche sur la lune en 1979 (« Walking on the Moon »), tout le gratin progressif de la confrérie rock a depuis longtemps défriché le terrain, amplement : Aphrodite’s Child, David Bowie (et son Major Tom légendaire de « Space Oddity »), Pink Floyd (qui a même exploré la face cachée de l’astre froid), Van der Graaf Generator, The Alan Parsons Project, Yes, The Doors (« Moonlight Drive »), etc… il n’y a rien de mieux que l’évocation de l’espace lunaire pour s’envoyer en l’air dans la musique binaire.

Et quand l’homme a foulé le sol de la lune en 1969, cela faisait longtemps que Pink Floyd était dans le cosmos, par l’entremise de son chanteur-leader charismatique Syd Barrett. Écoutez leur premier album, The Piper at the Gates of Dawn, pour vous en convaincre. Barrett entreprendra ensuite d’explorer les trous noirs de l’univers pour les éclairer de son feu follet d’étoile filante éternelle (Cf. son œuvre solo cryogénisée dans l’antre de la folie géniale). Les mauvaises langues invoqueront les effets explosifs de la drogue. Et elles auront raison, en partie seulement : quand Noah s’envoie un splif, il enregistre « Saga Africa », quand Barrett fait la même chose, ça donne « Jugband Blues »… Alors oui, la drogue – et l’alcool d’ailleurs – a parfois bon dos pour excuser le génie. Le Syd a révélé la profonde inégalité de l’homme face aux paradis artificiels. Il suffit d’écouter la session du titre « Flaming » de 1967 à la BBC, en direct live, pour tomber amoureux de l’artiste !

Le rock de l’espace

Une chance, ce morceau est disponible sur la compilation double CD réservée aux sans-dents. Après le départ de Barrett en 1968, beaucoup de vide musical colmatera avec plus ou moins de bonheur les brèches du fuselage en diamant noir qu’il était. Car on le sait, un seul être vous manque et tout l’espace est dépeuplé, comme disait très justement l’une des sœurs de Lamartine (qui ne comprenait pas toujours la poésie de son frère adoré). Keith Richards l’a clamé avec raison : « les solos de guitare, c’est de la branlette ! » Avec le Floyd post-Barrett, on se contentera de la branlette intersidérale en barre (et en stéréo), mais que c’est bon !

Achetez le Floyd, en petit ou gros volume, pour comprendre ce qu’est la musique sensorielle à la fois folk, pop, rock, blues, psychédélique, barrée, schlass, et extra-lucide, car la vie se résume à un voyage sur la face cachée de la lune finalement !

Si vous voulez encore du planant et que vous n’êtes pas rassasiés par le psychédélisme sixties, courez du côté de la galerie Raison d’Art à Lille, où l’ami CharlElie Couture expose ses œuvres picturales « InnerPortraits », barrées comme un avion sans aile (ou un Pink Floyd sans Barrett), jusqu’au 24 décembre ! Événement inratable pour nos amis nordistes !

153 bis Boulevard de la Liberté (Lille). Ouvert du mercredi au samedi de 14h à 17h (tous les jours sur RDV).

Au Bar de la Marine

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Le Bar de la Marine à Marseille.

Le Bar de la Marine à Marseille.« Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid », c’est mon habitude d’aller sur les sept heures du matin au Bar de la Marine, quai de Rive-Neuve. J’entends d’ici les ricanements des imbéciles. « Ah oui, il affiche ainsi ses sympathies pour la patronne du FN… » La Marine — oui-da !

Ne perdons pas patience trop vite, après tout, je suis un pédagogue et mon boulot c’est d’instruire les ignorants. Le Bar de la Marine est installé juste en face du « ferry-boat », à l’emplacement du « Bar de la marine » où Pagnol situe l’action de la trilogie Marius / Fanny / César. Et c’est le premier bar ouvert le matin sur le quai.

J’y bois un café et j’y discute avec les habitués du tout petit matin, marins momentanément à terre, videurs de la boîte (le Trolleybus) sise cinquante mètres plus loin, barman affable, tout un petit peuple de gens réels — ceux que les politiques ignorent, puisqu’on leur sert le café et les croissants à domicile.

Et Jean-Michel V***, avec qui je dépouille la Provence du jour, fournie gracieusement avec le petit noir.

« La Gauche me révulse. Mennucci ! Comment voter Mennucci ! »

La conversation roulait sur la polémique lancée par Marion Maréchal sur le déremboursement de l’IVG.

– Celle-là, me dit-il, elle est blonde même à l’intérieur de sa tête !
– Allons, allons ! Vous avez voté pour elle aux dernières régionales !
– J’ai voté contre les autres ! Et il se trouve qu’elle était tête de liste du FN. J’aurais préféré Philippot…
– Bah, elle a le droit d’avoir des convictions religieuses…
– Tu parles ! Ça ne l’a pas empêchée de divorcer !
– J’ignorais, dis-je. Mais ce que les gens font de leur ventre…
– Justement ! Je me fiche pas mal de savoir ce qu’elle en fait — je ne suis pas du genre à me palucher en pensant à elle. Elle peut au moins admettre que les nanas sont les premières concernées par les processus de mitose interne.
(Ai-je dit qu’il travaille dans l’industrie pharmaceutique — tout en étant dans ses temps de loisir moniteur de plongée, ce qui lui permet d’avoir une connaissance extensive de toutes les épaves de la rade de Marseille et des poissons qui fréquentent les calanques et les îles ?)
– Ça ! Je suis un peu plus vieux que vous, j’ai un souvenir très net du procès de Bobigny, qui a marqué la fin, pratiquement, des poursuites engagées contre les avortées et les avorteuses… La loi Veil en découle.
– Tout à fait — sans compter le Manifeste des 343 salopes
– Vous savez pas ? Les féministes actuelles trouvent que ce mot « salope » est péjoratif…
– Putain ! Comprennent rien. Qu’est-ce que vous leur apprenez, en classe ?
– Ben rien, justement. En tout cas, pas le second degré.
– Tout à fait. Je vois ma fille… Ah, à propos : hier, scène du genre « je voudrais le super blouson canadien hyper chaud pour pouvoir sortir en tee-shirt — 700 euros, quand même ! Je lui ai dit qu’elle aurait le modèle en dessous, et qu’elle mettrait un sweat.
– Ils fonctionnent à la sape, dis-je. Société du spectacle.
– C’est pour ça que je suis favorable à l’uniforme, en classe. Un truc décent, joli, pratique. Après tout, dans les lycées hôteliers, ils sont en uniforme dès le matin, et ça n’enquiquine personne. Juste un entraînement à des situations professionnelles.
– Alors, Marion…
– Elle est jeune, me dit cet homme de bien avec indulgence. Elle n’a pas appris les nuances. L’IVG, ce n’est pas négociable — trop de gentilles filles y sont restées, dans le temps, trop de gentilles filles sont encore obligées d’aller se faire avorter en Catalogne…
– De mon temps, c’était en Angleterre…
– Quand on avait les moyens ! Sinon, c’était la table de la cuisine et les aiguilles à tricoter, septicémie et curetage. Mais on ne sait pas ça, quand on a usé ses jolies culottes sur les bancs des boîtes privées de Saint-Cloud.
– Bien critique ce matin ! Vous allez revoter pour eux, pourtant.
– Bien obligé ! La Gauche me révulse. Mennucci ! Comment voter Mennucci ! Et il soutient Peillon ! Tous des rats !
– Il y a Mélenchon…

 Lisez la suite de la conversation sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

Des cathos, ils ne savent rien, mais ils diront tout

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La devise de la République sur la basilique Saint-Denys d'Argenteuil. SIPA. 00748593_000002
La devise de la République sur la basilique Saint-Denys d'Argenteuil, mars 2016. SIPA. 00748593_000002

Décidément les cathos font recette. Après la Une et l’article de L’Express la semaine dernière, c’est l’Obs qui titre cette semaine sur « le pouvoir des catholiques» Le dossier intérieur de treize pages, titré «la résurrection des catholiques», ce qui n’est pas exactement la même chose, ouvre sur un vitrail où Jeanne d’Arc est figurée sous les traits de… François Fillon ! Le décor est planté d’un salmigondis journalistique où tranche avec bonheur l’interview du sociologue des religions Philippe Portier que d’évidence, les auteurs des différents articles n’ont pas pris le soin de lire.

Le sommet de « l’à-peuprisme » journalistique est atteint par l’article intitulé « Le blues des cathos de gauche ». Au risque de caricaturer un papier lui-même caricatural disons que face aux méchants cathos (expression quasi pléonastique) hostiles au « mariage pour tous », regroupés sous la bannière de François Fillon, les bons cathos de gauche, « progressistement » favorables à ladite loi, se morfondraient de la collusion de l’Episcopat français avec l’aile droitière, intégriste, triomphante et réactionnaire du catholicisme. Au point d’en perdre soudain la voix ! Ce qui justifie cette chute de l’article : « Pour sortir de cette invisibilité, il faudrait bien que les cathos de gauche se mettent à faire ce qui les a toujours rebutés: du bruit ! » On reste atterré !

Disons déjà que si François Fillon « doit en partie son élection aux catholiques de droite », et en partie seulement, pour reprendre l’expression de Jérôme Fourquet de l’Ifop, dans le même numéro de l’Obs, il est loin de les fédérer. Il n’est un secret pour personne que pour une frange de la jeunesse catholique ce n’est pas François Fillon qui a les traits de Jeanne d’Arc mais Marine Le Pen et plus vraisemblablement encore sa jeune nièce Marion Maréchal-Le Pen. Pas un secret non plus que les catholiques de droite qui, lors de la primaire, avaient donné leur préférence à Alain Juppé, sont aujourd’hui d’un enthousiasme inégal à l’idée de soutenir François Fillon et commencent, pour certains, à lorgner du côté d’un certain Emmanuel Macron… De quoi relativiser l’approche un peu simpliste de l’Obs.

Le mépris d’une gauche laïcarde

Mais venons-en aux fameux « cathos de gauche » qui semblent faire désormais l’objet de toutes les curiosités. Rien de mieux, pour les définir et les situer, que cette phrase recueillie par le journaliste : « Ce n’est pas facile de défendre au sein de l’Eglise le mariage et la parentalité homosexuels, mais il faut le faire. » Euréka ! Etre de gauche pour un catho, c’est ça: adhérer sans réserve au « mariage pour tous ». Et par conséquence nourrir son blues du sentiment que l’épiscopat, ouvertement ou par son silence, a pris fait et cause pour les anti-mariage gay. Là encore : bonjour la subtilité !

Certes, nombre de cathos de gauche n’ont pas compris le refus des évêques de prendre en considération le fait que 41% des catholiques se disaient favorables à la loi Taubira. Dans leurs paroisses beaucoup ont vécu cette période au bord de la crise de nerf. Qu’ils aient nourri là et conservé à ce jour une forme de « blues » au regard de l’institution est incontestable. Mais bien plus nombreux sont les cathos, électeurs de gauche, dont le « blues » se nourrit principalement du mépris à leur égard d’une gauche socialiste laïcarde qui ne les a jamais ni acceptés, ni écoutés, ni compris. Et qui paie aujourd’hui dans les urnes le prix de ce dédain.

Combien d’hommes et de femmes qui se sentaient « le cœur à gauche » ont basculé en 2012 vers François Hollande, par refus de Nicolas Sarkozy ? Beaucoup, venus du centre gauche, ont mal vécu le refus de la main tendue à François Bayrou qui s’était pourtant compromis pour cette victoire. Beaucoup n’ont pas compris le passage en force du gouvernement sur une « loi Taubira » qui les heurtait profondément et ne faisait pas réellement consensus dans l’opinion pour ce qui concerne l’ouverture à la filiation. Beaucoup, engagés dans la vie associative auprès des plus pauvres, des exclus, des migrants… ont douloureusement ressenti les frilosités du gouvernement et les crispations du concept de laïcité au détriment des Français musulmans. Là est leur blues autant que dans l’attitude des évêques. Et l’appel à « sortir de leur mutisme » les fait bien rire, venant d’un journal de gauche qui a toujours refusé de les considérer et leur donner voix au chapitre ! Faut-il rappeler ici à nos amis de l’Obs les conditions dans lesquelles ils ont relégué Jean-Claude Guillebaud, chroniqueur attitré du magazine et figure emblématique de ces cathos de gauche, au fin fond de leur supplément télé ?

Les cathos contre la République? Une pure imbécillité!

Les Poissons Roses qui ambitionnaient d’être au PS ce que Sens Commun a réussi à devenir au sein du parti des Républicains, se voient aujourd’hui refuser leur candidat à la primaire de la gauche qui aurait pu faire entendre dans le débat, la voix d’un humanisme chrétien de gauche. Et l’on assiste à ce paradoxe que les mêmes cathos de gauche qui ont participé nombreux à la primaire à droite pour éliminer le « risque » Sarkozy au second tour, s’apprêtent à bouder la primaire socialiste dont ils n’ont que faire. Après tout, sont déjà candidats à la présidentielle, sans passer par cette case départ : Jean-Luc Mélenchon, Emmanuel Macron et Yannick Jadot… Le PS peut bien rajouter le candidat de son choix ! Ce n’est plus leur problème. Ils choisiront ! D’ailleurs Témoignage Chrétien, dont l’un des directeurs n’est autre que l’avocat Jean-Pierre Mignard, ami proche de François Hollande, a déjà fait connaître son choix : il soutiendra Emmanuel Macron. Les cathos quittent le navire, preuve que c’étaient bien des rats !

Bref, chers amis de l’Obs, attendez-vous à savoir que les cathos que vous présentez en un dualisme réducteur Fillon-Candidat socialiste, couvriront sans doute la totalité de l’éventail des candidats à la présidentielle, de Jean-Luc Mélenchon à Marine le Pen. Ni plus ni moins que les Français dans leur ensemble. Alors de grâce, arrêtez les imprécations à la Libé : « Au secours Jésus revient » ! Ayez pour les citoyens que nous sommes un minimum de considération.

Dans son interview qu’il faut lire, Philippe Portier observe un retour culturel au christianisme de la part d’une frange de catholiques non-pratiquants dont il dit : « il y a encore vingt ans, j’aurais dit que ceux-ci allaient bientôt sortir du catholicisme pour rejoindre le pôle non religieux. » Or ce christianisme culturel porte en lui une dimension éminemment politique qui, au lendemain de la présidentielle, cherchera à se situer dans l’inévitable recomposition du paysage français. Le refus actuel des socialistes à considérer pour ce qu’ils sont ces cathos de gauche pourrait bien leur être fatal. Claironner, par médias interposés, que la montée des cathos menacerait aujourd’hui les valeurs de la République est une pure imbécillité. Il en est qui tuent !

 

Retrouvez René Poujol sur son blog.

Robert Ménard: « La crèche en mairie, c’est la France qu’on aime »

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Robert Ménard devant la crèche de la mairie de Béziers, novembre 2015. SIPA. 00732686_000006

Causeur : Votre nouveau livre Abécédaire de la France qui ne veut pas mourir (Editions Pierre Guillaume de Roux, 2016), s’ouvre sur un constat cinglant : la France est en train de crever. Ensuite, vous expliquez que si la France crève, c’est parce qu’elle a évolué dans le mauvais sens. Pour vous, qu’est-ce que serait un changement positif ? 

Robert Ménard : On ne peut pas se contenter de faire un éloge de la France des années 1950 ou de la France d’il y a un siècle. On a du mal à imaginer aujourd’hui – et c’est tant mieux – ce qu’était de vivre dans une campagne ou travailler dans une usine il y a cinquante ou cent ans ! Evidemment, il y a des choses qui évoluent dans le bon sens. Il y a des changements positifs et cela saute aux yeux.

Vous n’êtes donc pas réactionnaire mais conservateur…

Je ne suis pas réactionnaire parce que je ne pense pas qu’il faille tout rejeter dans ce qui se passe aujourd’hui, mais oui je suis conservateur. Et surtout, je ne suis pas idéologue. Ce livre est nourri de mon expérience de maire. Ce n’est pas un discours sur le monde, j’essaie simplement de tirer des leçons de mon expérience dont j’ai la naïveté de penser qu’elle peut servir à un autre niveau. Et ce que je constate quand je discute avec les habitants de ma ville, c’est qu’ils sont, comme moi, nostalgiques de certaines choses.

Effectivement, dans l’entrée « Avant », vous dites : « Oui, c’était mieux avant ! »

Oui, mes concitoyens sont par exemple nostalgiques de l’école d’antan : quand ils regardent les photos de classe, ne serait-ce que celles d’il y a trente ans, ils constatent que bien des choses ont changé… ce n’est plus la même école ! Oui, ils regrettent que leur ville ne soit plus peuplée des mêmes personnes. Oui, ils ont l’impression que leurs enfants risquent d’être moins heureux qu’ils ne l’ont été. Quand j’étais petit garçon, mes parents étaient persuadés, à juste raison, que j’aurais une vie meilleure que la leur.

Éric Zemmour comme Patrick Buisson considèrent qu’on ne peut pas trier les différents acquis du progrès : comme le dit Zemmour, quand on a accordé aux femmes le droit de vote, on a introduit la GPA…

N’étant pas théoricien, je n’ai pas la prétention de rivaliser avec Éric Zemmour ou Patrick Buisson, brillants l’un et l’autre. Je constate simplement que le peuple français, en tout cas dans le sud de la France, veut conserver ce à quoi il tient : la famille, les enfants, un paysage religieux qu’il connait… Un exemple : la crèche, à Béziers, installée dans l’hôtel de ville, est devenue en trois ans un passage obligé. La première année, 200 000 personnes l’ont soutenue ! Pourquoi ? Parce qu’elle incarne la France comme elles l’aiment. Un autre exemple : Le Puy-du-fou, sorte d’appartement-témoin de la France comme on en rêve. C’est ça que j’essaie de dire dans ce livre. Je ne suis pas réactionnaire au sens où je dirais : « Revenons cinquante ans en arrière et tout ira bien ! » Nier les progrès – dans un domaine comme la médecine par exemple – serait tout simplement stupide. Mais conservateur, encore une fois, oui !

L’entrée de votre livre sur l’avortement n’est pas claire. Vous n’êtes pas favorable à l’IVG mais vous n’appelez pas non plus à l’abrogation de la loi Veil.

Qui, aujourd’hui, peut dire qu’il faut revenir sur le droit à l’avortement ? Pas moi en tout cas. Je connais des femmes qui, malheureusement, ont eu recours à l’avortement et je me garderais bien de leur jeter la pierre. Même si je pense que banaliser ce geste-là – en le considérant comme une sorte de moyen de contraception –  est une folie ! C’est pour cela que le remboursement sans limite de l’avortement est problématique. Par ailleurs, je vous ferai remarquer que les plus farouches partisans de l’avortement sont souvent les mêmes qui condamnent la peine de mort… un peu contradictoire, non ?  Parce que, même avant quinze semaines, l’embryon, c’est la vie !

On peut rétorquer qu’en matière de cohérence, dire : « C’est une vie » sans pour autant vouloir revenir sur l’avortement signifie qu’on accepte un homicide…

C’est contradictoire, j’en conviens ! Mais je le répète, je suis incapable d’aller faire une leçon de morale aux femmes qui ont dû subir un avortement et de leur dire qu’elles sont vouées à la damnation ! De quel droit le ferais-je ?

Passons à l’entrée « Années 30 ». Pour vous, c’est « un pays imaginaire où vous déporte la gauche dès lors que vos idées lui déplaisent ». En même temps, les années de l’entre-deux-guerres posent des questions assez sérieuses, notamment sur la démocratie qui est parfois devenue la dictature de la majorité, avant de devenir dictature tout court. Quelles limites imposer, même à une majorité démocratiquement qualifiée ?

Dès que certains ne sont pas d’accord avec vous, ils vous renvoient aux années 30. À les croire, les rues de Béziers seraient peuplées de chemises brunes et on y marcherait au pas de l’oie ! Je veux bien qu’on ne soit pas d’accord avec ce que je dis – c’est tout à fait légitime – mais le renvoi aux années 30 clôt tout débat !

Par ailleurs, oui, ce qui s’est passé dans les années 30 nous interroge sur la démocratie. Mais attention de ne pas délégitimer le vote populaire quand il n’a pas l’heur de plaire aux élites… On l’a bien vu après la victoire du Brexit ou de Trump…

Selon vous, la question n’est pas la dictature de la majorité mais celle de la minorité…

Quand, en 2005, le peuple français vote contre l’Europe telle qu’on nous la propose et que, deux années plus tard, Monsieur Sarkozy et sa nouvelle majorité décident le contraire, c’est insupportable ! Il y aurait, à leurs yeux, d’un côté des gens intelligents, fins connaisseurs des dossiers, et de l’autre, la plèbe, les gueux, incapables de discernement !

Je me souviens, lors de la campagne des municipales à Béziers, les remarques de certains bourgeois qui venaient me dire : « On vous a vu à la télé, on pourrait voter pour vous, mais enfin, vous avez des ouvriers et des chômeurs sur votre liste, ce n’est pas sérieux ! » Quel mépris de classe ! Quand le peuple vote avec les élites, il est populaire ; quand le peuple vote contre les élites, il est populiste !

Votre livre compte deux entrées « Démocratie », et vous mettez le doigt sur une possible contradiction entre démocratie et démographie. On peut donc arriver à une situation où la majorité ne serait pas qualifiée. Admettons que 51% des Français décident que la France n’est plus la France…

Avec le changement de population auquel nous assistons aujourd’hui, c’est la démographie qui finira par faire la loi. Un peu à la manière de ces pays d’Afrique où les ethnies majoritaires imposent tout aux minorités. Je ne veux pas de ça pour la France ! La démocratie nécessite une homogénéité minimale. Si, demain, dans un certain nombre de villes comme Béziers, les Français d’origine immigrée votaient aussi massivement que le reste de la population, cela changerait la donne politique de façon radicale. Et de cela, je ne veux pas.

En ce cas, que peut-on faire ?

Limiter l’immigration. À un moment donné, quand l’eau monte, vous arrêtez le robinet avant d’être noyé et ensuite vous essayez de vous dépatouiller avec l’eau qui vous arrive au menton. Je propose donc qu’on ferme le robinet et qu’on se demande comment intégrer ceux qui sont déjà là.

Vouloir arrêter l’immigration est une chose, mais vous donnez parfois l’impression de vous en prendre aux immigrés eux-mêmes. 

Vous me prenez pour qui ? J’ai passé ma vie à défendre des gens qui avaient besoin de venir en France comme réfugiés politiques. J’ai passé vingt-cinq ans à faire ça ! Je vais même plus loin : si j’habitais le Burkina Faso, avec trois enfants, je pense que je ferais tout pour venir en France, y compris transgresser la loi. Mais comme maire, je vous explique que ma ville, parmi les plus pauvres de France, ne peut plus accueillir de nouveaux migrants. 40% de mes administrés vivent des minimas sociaux et c’est à eux que je dois toute mon attention !

Quand vous avez visité des appartements occupés illégalement par les migrants, vous sembliez leur en vouloir personnellement…

Comment pouvez-vous dire ça ? Les migrants avaient été conduits là par des filières organisées, de véritables mafias. Ils étaient entrés par effraction dans des HLM, cassant les portes au pied de biche ! Face à de telles situations, j’emploie tous les moyens à ma disposition. Et je n’hésite pas à recourir à des affiches qui choquent nos grandes âmes ! Mais c’est la réalité qui est dure. Qu’à Paris, on fasse la grimace m’importe peu. A Béziers, l’immense majorité de mes concitoyens m’approuve. Ils ont enfin, disent-ils, un maire qui dit ce qu’ils ressentent !

Au niveau national, à quelques mois des élections présidentielles et législatives, pour vous, l’espoir d’un changement réside dans une alliance entre les Républicains et le Front national. Est-ce un vœu pieux ou fondez-vous vos espoirs sur vos échanges avec des personnages politiques des deux partis ?

Je constate que 80% des gens qui votent Front national et 80% de ceux qui votent Républicains pensent à peu près la même chose, demandent à peu près les mêmes choses, rêvent à peu près des mêmes choses. Ils partagent les mêmes envies, les mêmes désirs et les mêmes besoins ! Du coup, j’essaie depuis des mois – sans grand succès jusqu’à présent – de réunir toute cette droite « hors les murs » mais aussi une bonne partie des Républicains et du Front national qui partagent grosso modo les mêmes idées. Quelle différence y a-t-il entre Marion Maréchal Le Pen et Thierry Mariani ? Entre Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan ? Quasiment aucune ! J’irais même plus loin, je suis persuadé qu’il y a plus de divergences entre Marion Maréchal-Le Pen et Florian Philippot qu’entre la première et un certain nombre de Républicains ! Si le système actuel perdure – à la fois chez LR et le FN – c’est malheureusement à cause des logiques partisanes et des questions d’ego…

Concernant les programmes économiques, vous vous sentez plutôt proche de Philippot et Marine Le Pen ou de Fillon ?

Je suis bien moins étatiste que[access capability= »lire_inedits »] ne l’est Florian Philippot. Je ne crois pas que la France ait besoin d’encore plus d’État. Je ne crois pas que la France ait besoin d’encore plus de fonctionnaires. Je crois que la France a besoin de moins d’Etat mais d’un Etat plus efficace et, dans certains domaines, de beaucoup moins d’Etat, voire plus d’Etat du tout !

Et chez vous, à la mairie de Béziers, comment cela se passe-t-il ?

Ma ville emploie 2200 personnes qui n’ont pas toutes un statut de fonctionnaire. Notre masse salariale est supérieure à la moyenne des villes de notre importance. Mais il faut immédiatement préciser que la fonction publique territoriale a longtemps été une sorte de filet social, une protection pour les plus faibles, pour certains qui ne trouveraient pas de boulot ailleurs. Et je ne le critique pas : ces personnes doivent être protégées. Quand je suis arrivé à la mairie, je n’ai privatisé aucun secteur. Maintenant, je pense qu’il faut privilégier les embauches selon le droit commun, sans enlever le statut de fonctionnaire à ceux qui l’ont déjà. Si vous êtes compétent, efficace, travailleur, attaché à votre mairie, à votre département, à votre ministère, vous n’avez pas besoin du statut de fonctionnaire pour être protégé. Vos qualités vous protègent !

Sur ce terrain-là, je me sens donc proche de François Fillon. Mais en même temps, je trouve qu’il fait fi des plus faibles, de ceux qui ont besoin d’être protégés. Dans ma ville, 62% de gens ne paient pas d’impôts locaux parce qu’ils sont trop pauvres. Il faut les défendre ! La Sécurité sociale, ils en ont besoin. En revanche, il faut supprimer l’Aide Médicale d’État qui est un véritable scandale !

Sur l’Europe, à ma grande surprise, vous appelez de vos vœux une Europe politique, mais dans le jargon actuel, cela signifie plus d’Europe fédérale !

Ce n’est pas ce que je veux dire. Je veux une Europe politique, c’est-à-dire une Europe qui ne se réduise pas à des accords de circulation des hommes et des marchandises ! Pour moi, une Europe politique, c’est une Europe des nations qui s’affirme comme judéo-chrétienne. Je suis moins méfiant à l’égard de l’Europe que ne l’est le Front national. Je suis même favorable à l’euro parce que je pense qu’il pourrait nous protéger des attaques des milieux des affaires et de la finance internationale en cas d’arrivée de Marine Le Pen au pouvoir…

Et vous croyez que, malgré ce désaccord sur l’Europe, il est possible de trouver une plateforme d’entente LR/FN ?

Oui, parce que je pense que les questions économiques, qui nous divisent tant, ne sont pas essentielles aux yeux des Français. Bien sûr, ces derniers sont soucieux d’avoir un emploi, mais la crise de notre pays est d’abord identitaire. Les Biterrois qui viennent me voir tous les mercredis me demandent souvent un emploi ou un logement. Mais ils savent parfaitement que je ne peux pas faire de miracles. S’ils viennent malgré tout, c’est pour être rassurés. Ils viennent me dire : «  Est-ce que ce que je pense est si terrible que ça ? Est-ce que ce qui me fait rêver est si condamnable que ça ? » Et moi, je me contente de leur dire : non, quand vous dites que vous vous souciez plus de vos enfants que de ceux du voisin, vous n’avez pas à en avoir honte. Quand vous dites que vous aimez ce pays davantage que le pays voisin, vous n’avez pas à vous excuser ! Quand vous dites que vous aimez les traditions locales, que vous aimez la corrida, vous en avez le droit ! Ça ne fait pas de vous des barbares, ça fait partie de votre identité, de ce que vous êtes. Soyez-en fiers !

Venez donc voir un match de rugby au stade de la Méditerranée à Béziers, et l’enthousiasme qui règne dans les tribunes ! Vous verrez ce qu’est un peuple : un peuple comme je l’aime.[/access]

Abécédaire de la France qui ne veut pas mourir

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Vaincre le totalitarisme islamique

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Alain Finkielkraut réagit à la destruction d’Alep

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L’esprit de l’escalier – Alain Finkielkraut… par causeur

Vous avez apprécié la musique du générique ? La voici :

« Les Poneyttes », superstars !

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Johnny Halliday dans "Les poneyttes" (Sipa : REX40152021_000001)
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Johnny Hallyday dans "Les poneyttes" (Sipa : REX40152021_000001)

Attention aux yeux, votre écran vient de passer à la couleur. Objet totalement hors-norme, entre le documentaire et le film publicitaire, entre la comédie musicale et le reportage de l’ORTF, entre les yéyés agonisantes et la déferlante « peace and love », entre Jean-Christophe Averty et le Club Dorothée, entre Eric Rohmer et Les Charlots, entre la France de Tante Yvonne et les robes métalliques de Paco Rabanne, ce film foutraque n’en demeure pas moins plaisant à visionner. Ses imperfections nombreuses, son amateurisme potache, son overdose de violet saturé, ses filles en jupes courtes et ses garçons en chemises à jabots en font le marqueur d’une époque charnière. Projeté une seule fois en salle, à l’Olympia en 1968, Les Poneyttes, film de Joël Le Moigné sur un scénario de Claude V. Coen, dialogues de Raphaël Géricault, tient de l’œuvre expérimentale à la gloire d’Europe numéro 1 et du disque triomphant.

Une sorte de Blow-up gentillet à l’usage des auditeurs de « Salut les Copains », une version Chobizenesse sans l’acidité de Jean Yanne, le témoignage naïf et brouillon de la fin d’une parenthèse enchantée où la création avait encore quelque chose d’artisanale et de baroque. Les Poneyttes annonce le star-system poussé à son volume maximum, le vedettariat jetable en variable d’ajustement, les financiers aux manettes de la production artistique, la culture du scoop avant celle du buzz, les rêves de Mademoiselle âge tendre transformés en papier monnaie et le slogan « jouir sans entrave » dans la tête de tous les adolescents chahutés intérieurement par leurs hormones. Les Poneyttes sont posées au milieu du gué, en cette année pré-érotique, où la jeunesse étudiante avait des fourmis dans les bras, un certain mois de mai, du côté de la rue Gay-Lussac. Les Poneyttes hésite entre vendre leur âme au diable pour rester en haut de l’affiche ou accepter leur déterminisme social sans broncher.

Les Poneyttes est un film guidé par l’insouciance gamine des baby-boomers et la peur du lendemain. L’âge de la majorité approchant, les années 70 sonneront comme un réveil brutal à toute cette frange de la population. Les Trente Glorieuses ont du plomb dans le réservoir. Mais qui sont les « Poneyttes  ? « Des filles dans le vent ». Des chanteuses en fleurs, des actrices en devenir, des sténos en rupture de ban, des ouvrières en quête d’ascenseur social, des anonymes attirées par une célébrité façon Ring Parade. Sur leur chemin pavé de mauvaises intentions, elles rencontrent Max Thorp, un self-made-man, à la fois patron d’un magazine, d’un club, d’un studio d’enregistrement et d’une radio pirate, incarné par l’animateur Hubert. Le film suit l’emploi du temps de cet ambitieux qui roule en Ferrari 275 GTB 4 recouverte d’une peinture « flower power » à la ville, comme à la plage. Ce playboy dutronesque, chasseur de nouveaux talents, se maintient à flot grâce à son charme et à son entregent dans un rythme épuisant. Cette comédie à gros traits vaut surtout pour son casting pléthorique. Du jamais vu, une telle concentration de stars ! Johnny Hallyday y interprète son propre rôle ainsi que deux titres : « Le hit-parade » et « Le mauvais rêve ».

A ce moment-là de sa vie, il semble lui aussi chercher sa voie. Fin 1966, il s’est offert, en première partie, de l’Olympia, un inconnu du nom de Jimi Hendrix. Début 1967, il s’est engagé au Rallye de Monte-Carlo au volant d’une Ford Mustang. L’idole des jeunes fait face à une crise de vocation, il doit réussir à fidéliser son ancienne clientèle, se renouveler musicalement, tout en assurant des concerts marathons à travers tout le pays. Dans Les Poneyttes, pochette surprise du tout-Paris, on retrouve Sylvie Vartan, Carlos, Daniel Ceccaldi, Nicole Calfan, Patrick Topaloff, Bruno Coquatrix, Danyel Gérard, le Président Rosko, et ce n’est pas fini, la liste est interminable : l’indispensable Dominique Zardi, Paul-Loup Sulitzer, le roi du gadget avant de devenir celui du best-seller, Corinne Piccoli alias Corinne Cléry qui explosera dans Histoire d’O quelques années plus tard, Arlène Dahl, la mère de Lorenzo Lamas dit Le Rebelle, sans oublier la présence du groupe folk « Les Troubadours », je vous dis dingue, complètement dingue.

Les Poneyttes – film de Joël Le Moigné – DVD LCJ Editions.

Les Poneyttes

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« Ma BD est une revanche sur Internet »

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Michel-Ange Obalk Sixtine
"David", Michel-Ange, 1504
Michel-Ange Obalk Sixtine
"David", Michel-Ange, 1504

Propos recueillis par Gil Mihaely

Causeur. Vous publiez ce que vous appelez la « première critique d’art en BD » : pourquoi ce choix de la BD, plutôt décalé pour traiter de l’histoire de l’art, est-ce un genre a priori populaire censé atteindre un nouveau public ?

Hector Obalk. Ce n’est pas du tout un choix, mais le résultat imprévu d’une recherche dont je ne savais pas qu’elle me mènerait à faire cette sorte de BD. Au départ, je cherchais seulement le moyen d’illustrer ma petite prose en restant au plus près du texte. Ça veut dire qu’il ne s’agissait plus d’illustrer chaque paragraphe, ni même chaque phrase, mais chaque bout de phrase. En général, on dit qu’un livre est très illustré quand il y a deux ou trois images par page, mais pour moi, c’était très insuffisant. L’idée a alors été de faire courir une même phrase sur une petite dizaine d’images disposées côte à côte. De sorte qu’il n’y ait qu’une seule phrase par page ou par double page, c’est ça qui est très nouveau : l’œil du lecteur lit la phrase en même temps qu’il aperçoit, dans sa vision périphérique, ce à quoi elle se rapporte. Quand vous mettez des cases côte à côte, ça finit par avoir l’apparence d’une BD, mais les amateurs de BD vous diront que ce n’est pas de la BD, et ils n’auront pas tort.

Il y a déjà eu des BD sur Picasso, Léonard et d’autres…

Oui, ce sont des biopics dans lesquels le dessinateur met en scène Picasso qui rencontre Gertrude Stein avec une casquette sur la tête. Moi, ça reste de la critique d’art, et mon seul but est de mieux montrer les bons détails d’œuvres de l’artiste. Je ne dessine rien.

 Si je vous comprends bien, c’est une BD dont le seul dessinateur est Michel-Ange…

On peut le dire comme ça pour rigoler, à cette différence près bien sûr que Michel-Ange n’a jamais peint toutes ses fresques pour qu’elles soient recadrées dans un bouquin. Et puis quand ce sont des sculptures, mon album tient plutôt du roman-photo. Et ça me faisait très peur, parce que c’est en général très moche le roman-photo. Plus généralement, il est très difficile de mettre plus de deux œuvres d’art sur une page sans que ce soit d’une très grande vulgarité visuelle…

Votre livre est adapté de vos films produits pour Arte, notamment des épisodes 9 et 10 de votre série Grand’Art. Donc, votre BD, c’est d’abord un succédané de votre cinéma documentaire, réduit à son story-board…

Vous êtes dur parce qu’il y a un travail de mise en page. Mais oui, j’ai tout mis dans la BD sauf la musique de Bach ! Cela dit, c’est peut-être mieux que le film, parce que ça laisse tout le temps que vous voulez pour voir les images, ce que le rythme de mes montages ne permet pas. Et puis j’y ai rajouté des développements qui ne sont pas dans le film. On dira ce qu’on voudra sur la vidéosphère à laquelle tout le monde est obligé de se soumettre pour faire passer le moindre message sur Facebook, la vidéo sera toujours moins précise et fiable que l’écrit. Et ma BD, c’est ma revanche de l’imprimé sur internet…

 

 

Sauf qu’internet diffuse aussi bien les écrits que les vidéos, et ces écrits peuvent très bien se passer de l’édition papier et du circuit des librairies.

Oui, mais ce n’est justement pas du tout le cas de ma BD qui est quasiment illisible sur un pdf ou une tablette, car il faut zoomer et dézoomer tout le temps pour la lire ! Tout l’art de la BD est dans l’harmonie visuelle du dialogue entre la case et la page. La case donne l’anecdote et la page donne la couleur de l’ambiance. Seuls les bons auteurs de BD ont compris ça. Il n’y a aucune différence de qualité entre le rendu d’un beau livre « normal » et celui du même beau livre sur internet. Il n’y a pas moins de confort de lecture ni moins d’informations sur internet… sauf pour les BD. La BD reste le seul objet d’édition dont la lecture est pourrie sur internet. Je suis un grand amateur de typo et de bibliophilie et j’y ai trouvé l’occasion de mettre dans cet album toute ma culture de graphiste.

Votre album n’est pas un livre scolaire sur Michel-Ange et votre entrée en matière, lors d’un de vos shows à la Géode, est assez abrupte. Ceux qui ne connaissent pas la biographie de l’artiste ni le contexte historique de son œuvre devront chercher ces informations ailleurs. Cette BD est-elle destinée aux connaisseurs ou, au contraire, vise-t-elle à rendre l’artiste accessible à tous, en dehors de toute interprétation contextuelle ?

Que de sous-entendus dans votre question ! Comme si l’interprétation érudite était plus profonde que les études authentiquement visuelles, et non littéraires, que je propose au lecteur ! Et comme si la présentation de l’œuvre dans tous ses détails n’était utile qu’au grand public, et pas aux connaisseurs dont je vous assure qu’ils ignorent la plupart des détails que je donne à voir. Vous êtes vraiment des littéraires à Causeur, pour préférer l’intelligence du texte à la fulgurance de la beauté, et ne tolérer l’art que dans la mesure où il produit des textes ! Et puis comprenez-moi, tout ce qu’on sait sur la vie d’un artiste du XVIe siècle tient en 20 pages car on ne sait presque rien, en réalité. Et il suffit de lire Wikipédia pour connaître la bio de Michel-Ange, le pouvoir des papes, le nom de ses concurrents, etc. Certes, il a fallu des années et des années de travail en bibliothèque aux historiens d’art pour être sûrs de la date d’une toile, à partir des factures de pigments, des lettres de commanditaires, des témoignages des personnages de la cour. Leur travail est très précieux et n’a rien de méprisable, mais je ne suis pas historien, je suis critique d’art. L’historien d’art cherche des informations comme s’il était entendu que la valeur artistique est déjà acquise. Tandis que pour le critique d’art, la valeur d’une œuvre doit être toujours remise en question, il prononce alors des jugements, mais son vrai travail est de les soutenir avec des sortes d’arguments qui font mouche, et qui aident tout un chacun à mieux apprécier les œuvres. Bref, je fais de la critique d’art à l’intérieur de l’histoire de l’art.

Mais il n’y a pas que la beauté des images. Ces images ont du sens qu’il faut savoir mettre en contexte et interpréter.

Je ne vois pas quel contexte particulier je n’ai pas précisé pour apprécier les œuvres. Prenons l’exemple de sa fameuse Pietà de Rome. Certes, il faut savoir ce qu’est une Pietà, le moment où la Vierge Marie pleure, son fils sur ses genoux. Et bien sûr, je l’explique, mais en précisant que c’est particulièrement difficile en sculpture puisque les deux corps sont sortis d’un même bloc de marbre. Qu’y a-t-il à savoir pour l’apprécier ? Je ne vois pas. Il y aurait pourtant plein de choses à raconter sur la signification de la Pietà, et qui sont passionnantes. Mais elles n’ont aucun intérêt pour cerner celle de Michel-Ange puisqu’elles seraient tout aussi vraies pour la Pietà de l’artiste le plus médiocre de l’époque de Michel-Ange. Le critique d’art perd son fil s’il fait trop attention à l’interprétation du sujet. Car son seul fil, c’est « en quoi ça concerne le génie de Michel-Ange, en quoi ça explique la beauté de son œuvre ». Et quand je fais remarquer que le Christ est sur le point de tomber des genoux de sa mère, c’est bien plus qu’une information objective ou un baratin poétique, c’est une interprétation personnelle, mais elle est visuelle, et elle ne prend que quelques mots à dire, c’est de la critique d’art.

 Pourtant votre album ne parle pas que des œuvres mais aussi de vous-même, narrateur-cinéaste-conférencier, en bonhomme érudit et souvent drôle. Et n’y a-t-il pas dans cette façon de vous mettre en scène une forme de narcissisme qui fait que vous éclipsez l’artiste dont vous parlez quand les critiques professent habituellement une certaine modestie ?
Si vous dites cela, ce n’est pas parce que j’éclipserais mon sujet, c’est seulement parce que ça ne se fait pas de se faire photographier devant les œuvres d’art. Mais si ça peut rendre le récit plus fluide, ça ne me dérange pas du tout. Les leçons de modestie me font rigoler parce que s’il y a un critique qui s’agenouille dès qu’il le peut devant le sublime, c’est moi. Tout le monde me reconnaît à mon enthousiasme lyrique, d’autant plus que le lyrisme est un registre que je revendique même s’il s’est perdu au XXe siècle. Et d’ailleurs, si je n’étais pas présent dans mes films en tant que cinéaste (puisqu’on m’y voit dans les making of inclus), le spectateur décrocherait. Mes interventions sur l’image me permettent d’intégrer un ingrédient narratif, parfois drolatique, dans le flot de mes descriptions lyriques. Bref, c’est une pause qui alterne avec l’exercice d’admiration que j’impose au lecteur tout le long de 95 % du bouquin.

Michel-Ange jusqu’à la Sixtine, une BD d’Hector Obalk, 96 pages, 431 illustrations, éditions Hazan, 25 euros.

Eric Poindron vous met à la question

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Lewis Caroll (Wikipédia)
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Lewis Caroll (Wikipédia)

S’il fallait inscrire Eric Poindron dans une tradition, ce serait incontestablement celle des fous littéraires, telle que la définissait le regretté André Blavier, fou littéraire lui-même, qui leur consacra une étude encyclopédique où il regroupa ces écrivains atypiques, délirants, obsessionnels, drôles, pessimistes, et le plus souvent confidentiels même si certains, comme Xavier Forneret, ont été sauvés de l’oubli par une présence dans L’Anthologie de l’humour noir de Breton. On pourrait ainsi voir en Eric Poindron une réincarnation du bibliomane romantique Charles Nodier ou le personnage de Chambernac dans Les Enfants du Limon de Queneau qui lui aussi compile des auteurs à son image, fantasques et inclassables.

On doit déjà à Eric Poindron un De l’égarement à travers les livres, De l’autre côté du miroir aux livres ou encore Belles étoiles, ouvrages transgenres qui mêlent rêveries bibliophiliques, évocations d’écrivains, poèmes en prose, tentatives de définitions des étranges pathologies qui l’animent dans sa recherche permanente de curiosités littéraires plus ou moins tératologiques ou encore voyages plus ou moins imaginaires en compagnie de Stevenson, Nerval et autres aimables francs-tireurs qui évoluent comme lui sur la frontière ténue qui sépare la réalité de l’illusion et les vivants des fantômes pour qui sait regarder la Tour Saint-Jacques se découper sur un ciel d’orage.

Au pays des questions

Il vient de sortir, aux éditions Les Venterniers, un autre opus inclassable, très élégamment présenté, intitulé L’étrange questionnaire. Cet étrange questionnaire s’adresse bien sûr à vous. Qu’on se rassure, ce livre n’est pas un interrogatoire, tout au plus une sollicitation polie, amusée, émouvante parfois. Dans l’idéal, il devrait en fait vous inciter vous-même à écrire.

Eric Poindron se place sous le patronage d’Oscar Wilde, « Les questions ne sont jamais indiscrètes. Les réponses le sont parfois. » et de Jules Renard, « Je me pose des questions. Qu’est-ce que j’aime ? Qu’est-ce que je suis ? Qu’est-ce que je veux ? J’y répondrai avec sincérité ; car je veux avant tout m’éclairer moi-même. Réellement, je veux me regarder à la loupe » pour vous poser soixante questions qui sont autant d’invitations à y répondre une ligne ou en cent pages, libre à vous.

Quelques exemples : « Quel est le personnage le plus étrange que vous ayez rencontré, que vous aimeriez rencontrer ou que vous aimeriez être ? » (Question n°11), « Quelles sont les trois, ou les cent choses que vous aimeriez faire avant de mourir ? » (Question n°34) ou encore « Que pensez vous des animaux empaillés et quel animal empaillé souhaiteriez vous posséder ? » (Question n°54). On est loin du questionnaire de Proust, lui-même inspiré des keepsakes des jeunes filles de la bonne société anglaise qui l’avaient élaboré pour se trouver un mari idéal. Eric Poindron a l’imaginaire plus baroque mais si vous jouez le jeu, seul ou avec des amis, vous n’en découvrirez pas moins vos propres peurs, espoirs, bonheurs et à l’occasion de manière très poétique comme dans cette question n°31 où il vous est demandé d’inventer une nouvelle pièce aux échecs en précisant son rôle et sa manière de se déplacer.

Tout cela est entrelardé d’anecdotes littéraires et de citations (Daumal, Wells, Roussel, Pouchkine) et offrira un de ces divertissements civilisés qui sont encore ce que l’on peut opposer à une certaine goujaterie contemporaine qui confine paisiblement à la barbarie. Laissons pour finir la parole à Eric Poindron lui-même qui résume ainsi le projet de L’étrange questionnaire : « L’étrange questionnaire est un cabinet de curiosités –dont vous serez à la fois le conservateur et le gardien-qui peut à chacun donner un peu d’imagination ; et l’envie de prendre le crayon afin d’aller presque au bout de cette imagination. »

Bref, un divertissement civilisé, certes, mais aussi un bel exercice de subversion. L’un n’empêche pas l’autre, au contraire.

L’étrange questionnaire d’Eric Poindron(éditions Les Venterniers )

L'ÉTRANGE QUESTIONNAIRE

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Anthologie de l'humour noir

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Les Enfants du limon

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Le crime était presque parfait

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(Sipa :00710025_000009)
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« Il déplaisait à Sebastian que quelque chose en lui dût se résorber. »

Enfant, Sebastian von Eschburg voyait le monde en synesthésie. La lumière jouait sur sa rétine comme sur toutes les autres rétines, mais son cerveau transcrivait ses perceptions avec un luxe effrayant de détails et de raffinement. « La peau de son père n’était qu’une grande surface pâle, d’un bleu vert. » C’est sur un monde poétique, symbolique, celui de l’enfance, et les pensées, magiques, d’un jeune garçon que s’ouvre le roman de Ferdinand von Schirach, Tabou, à une particularité près : ce monde n’est pas idéal, cet enfant n’est pas forcément gai et lumineux. Nous sommes plus près du héros de Patrick Süskind, Jean-Baptiste Grenouille, que de Walt Disney. Dès que Sebastian est assez grand, son père l’emmène régulièrement à la chasse. La famille maintient la tradition et le manoir où Sebastian naît et grandit est peuplé de trophées et de massacres. Doté d’une hypersensibilité douloureuse et d’une conscience aiguë de ce qui l’entoure, le jeune garçon reçoit le monde en plein visage. Lorsque son père procède à l’éviscération d’un cerf qu’il vient d’abattre, Sebastian est hypnotisé par l’entaille, par la symétrie des chairs à nu, par le sang, dans une contemplation qui rappelle cette fois la prostration de Perceval le Gallois devant les gouttes de sang sur la neige.

Dans ces évocations picturales tiennent le mystère de l’écriture de Ferdinand von Schirach et la clé de ce roman. Adulte, Sebastian von Eschburg n’est pas plus hanté par la vision du corps de son père, la cervelle éclatée par une cartouche de fusil de chasse, que par les millions de perceptions qui agressent son propre cerveau. Il devient photographe, commence ses travaux par la méthode sepia, de l’encre de seiche utilisée autrefois pour traiter la dépression et désormais pour donner aux tirages photographiques une teinte entre le noir le plus dense et le blanc le plus lumineux.

Von Eschburg a du talent. Le monde ne tarde pas à s’en apercevoir, son travail s’arrache, il rencontre Sofia et court avec elle les cocktails et les talk-shows au rythme de ses expositions. Fasciné par la transparence et la fusion des images, Sebastian rêve de créer des visages nouveaux à partir de traits existants. Il veut faire la synthèse du vivant, concurrencer Dieu sur un autre tableau. Cette méthode doit déraper, c’est inscrit dans son programme.

Sebastian et Sofia proposent ensemble leur interprétation du dyptique de Goya, Maja vestida et Maja desnuda (1799-1800 ; musée du Prado, Madrid), puis le photographe sombre dans une crise violente.

Presque un an après ces événements et le triomphe de sa dernière installation, Sebastian von Eschburg est accusé de meurtre et enfermé dans un centre de détention préventive. Son avocat évoque sans y croire l’une des six pistes de défense d’un criminel : qu’il n’y ait, en réalité, pas eu de crime.

Et ce n’est pas une idée si absurde. Il n’y a pas de cadavre, on ne sait rien de la victime, personne ne manque à l’appel, l’accusé a avoué mais sous la menace de torture…

Pourtant, von Eschburg est coupable, « il n’y a pas d’autre explication possible » pense l’intégralité de la population et du tribunal.

« Il y a toujours une autre explication » répond l’accusé.

Ferdinand von Schirach, Tabou, traduit de l’allemand par Olivier Le Lay, Gallimard.

Pink Floyd sort de sa cave

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Pink Floyd (SIPA :REX40131562_000001)
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Pink Floyd (SIPA :REX40131562_000001)

Tenez-vous bien, tenez-vous mieux, comme disait l’ex-France Inter Pierre Desproges, du temps où les humoristes de la station n’étaient pas d’interchangeables idéologues, où Monsieur Cyclopède pouvait dire : « J’adhérerai à SOS Racisme quand ils mettront un S à Racisme. » Après tout, Desproges aussi prend un S, il avait eu l’élégance de montrer l’exemple, même s’il était unique, lui. Trente ans après, il est plus facile de féminiser le vocabulaire à tout-va que de pluraliser certains termes, étonnant non ? Surtout dans une société où la pluralité est la règle, en théorie…

La face inédite du Floyd

Mais revenons à l’événement musical de cette fin d’année : la sortie des archives 1965-1972 de Pink Floyd, sous la forme d’un coffret, tenez-vous bien mieux, de 10 CD, 9 DVD, 8 Blu-ray et 5 vinyles, soit 11 heures de musique ésotérique (dont 7 inédites) et 14 heures de vidéo planantes. Le prix de la bête : 450 euros, on n’arrête pas le progrès ! Heureusement, la maison de disques a pensé aux gueux : une version ramassée (double CD The Early Years 1967 – 1972 / Cre/ation) a été confectionnée pour nous présenter un petit échantillon de ces perles historiques en guise de Pink Floyd pour tous ! Mais qu’à cela ne tienne, même sur un seul CD, le groupe légendaire n’a pas son pareil pour vous faire décoller du plancher des vaches. Avec cette somme, vous allez marcher sur la lune pour longtemps. On se souvient que l’œuvre du groupe s’ouvrait dès 1967 sur un bruit d’émetteur éloquent (« Astronomy Domine », premier titre du premier album studio, émaillé de voix très « Roger Roger »). Normal : à l’époque, la conquête spatiale fascinait la sphère musicale et sa galaxie psychédélique. Ainsi, quand The Police marche sur la lune en 1979 (« Walking on the Moon »), tout le gratin progressif de la confrérie rock a depuis longtemps défriché le terrain, amplement : Aphrodite’s Child, David Bowie (et son Major Tom légendaire de « Space Oddity »), Pink Floyd (qui a même exploré la face cachée de l’astre froid), Van der Graaf Generator, The Alan Parsons Project, Yes, The Doors (« Moonlight Drive »), etc… il n’y a rien de mieux que l’évocation de l’espace lunaire pour s’envoyer en l’air dans la musique binaire.

Et quand l’homme a foulé le sol de la lune en 1969, cela faisait longtemps que Pink Floyd était dans le cosmos, par l’entremise de son chanteur-leader charismatique Syd Barrett. Écoutez leur premier album, The Piper at the Gates of Dawn, pour vous en convaincre. Barrett entreprendra ensuite d’explorer les trous noirs de l’univers pour les éclairer de son feu follet d’étoile filante éternelle (Cf. son œuvre solo cryogénisée dans l’antre de la folie géniale). Les mauvaises langues invoqueront les effets explosifs de la drogue. Et elles auront raison, en partie seulement : quand Noah s’envoie un splif, il enregistre « Saga Africa », quand Barrett fait la même chose, ça donne « Jugband Blues »… Alors oui, la drogue – et l’alcool d’ailleurs – a parfois bon dos pour excuser le génie. Le Syd a révélé la profonde inégalité de l’homme face aux paradis artificiels. Il suffit d’écouter la session du titre « Flaming » de 1967 à la BBC, en direct live, pour tomber amoureux de l’artiste !

Le rock de l’espace

Une chance, ce morceau est disponible sur la compilation double CD réservée aux sans-dents. Après le départ de Barrett en 1968, beaucoup de vide musical colmatera avec plus ou moins de bonheur les brèches du fuselage en diamant noir qu’il était. Car on le sait, un seul être vous manque et tout l’espace est dépeuplé, comme disait très justement l’une des sœurs de Lamartine (qui ne comprenait pas toujours la poésie de son frère adoré). Keith Richards l’a clamé avec raison : « les solos de guitare, c’est de la branlette ! » Avec le Floyd post-Barrett, on se contentera de la branlette intersidérale en barre (et en stéréo), mais que c’est bon !

Achetez le Floyd, en petit ou gros volume, pour comprendre ce qu’est la musique sensorielle à la fois folk, pop, rock, blues, psychédélique, barrée, schlass, et extra-lucide, car la vie se résume à un voyage sur la face cachée de la lune finalement !

Si vous voulez encore du planant et que vous n’êtes pas rassasiés par le psychédélisme sixties, courez du côté de la galerie Raison d’Art à Lille, où l’ami CharlElie Couture expose ses œuvres picturales « InnerPortraits », barrées comme un avion sans aile (ou un Pink Floyd sans Barrett), jusqu’au 24 décembre ! Événement inratable pour nos amis nordistes !

153 bis Boulevard de la Liberté (Lille). Ouvert du mercredi au samedi de 14h à 17h (tous les jours sur RDV).

The Early Years 1967 1972

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