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Le christianisme s’est arrêté à Erbil

Le christianisme s’est arrêté à Erbil
Fête de la sainte Croix, Erbil, septembre 2016
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Fête de la sainte Croix, Erbil, septembre 2016

Ils sont venus par milliers. Les femmes, parées des vêtements noirs du deuil ou de leurs plus beaux habits du dimanche, se tiennent d’un côté. De l’autre, les hommes portent moustache ou keffieh. La nuit est embaumée du parfum de camphre que les fidèles font brûler aux abords de l’église. Sur le toit, des bougies placées dans des sacs de papier donnent presque au lieu des allures de bal musette.

En cette nuit de fête de la sainte Croix, ils ont afflué vers l’édifice religieux où l’archevêque de Mossoul doit dire la messe. Il se trouve à quelques pas du parc où ils ont dormi pendant les semaines qui ont précédé la prise de leur village par l’État islamique. Les retardataires se massent par centaines aux portes de l’église, où un haut-parleur retranscrit les paroles de l’officiant. Sous la statue polychrome de la vierge, près de laquelle des grappes d’adolescents se font prendre en photo, il y a une grande croix. Dessus, les jeunes fidèles inscrivent des messages. « Jésus, je t’aime pour toujours », écrit une adolescente longiligne. À ses côtés, Noor confie sa prière à un Post-it : « Faites que je puisse retrouver mon village et ma maison. » La jeune fille aux yeux noirs, aux hauts talons et aux fards épais, a quitté à la hâte la terre de ses ancêtres le jour où Daesh a pris son village. Je suis arrivée la veille à Erbil, dans le nord de l’Irak, pour un reportage en immersion chez les chrétiens d’Orient. Le soir, le quartier d’Ankawa, qui sera mon port d’attache pendant une semaine, est éclairé par les croix lumineuses que chaque famille place au pas de sa maison. « C’est un peu comme Noël, en France, explique Pauline, volontaire auprès du diocèse. À Mossoul, les gens se seraient fait tuer pour décorer leurs portes. »

Exil et mélancolie

Salwa et son mari Elias[1. Les prénoms ont été modifiés], ancien moine devenu prêtre, m’accueillent pendant toute la durée de mon séjour, ravis qu’une journaliste s’intéresse au sort des chrétiens d’Orient. Avec une ardeur infatigable, ils organisent des rendez-vous, étirant nos journées de l’aube au milieu de la nuit.

Tous deux m’amènent au siège des forces armées de la plaine de Ninive, au premier étage d’une maison banale devant laquelle s’ennuient trois gardes désarmés. Dans un bureau où d’imposants drapeaux occupent tout l’espace, Atos Zibari, leur chef solennel et courtois, explique le fonctionnement de cette faction. « Nous sommes une force défensive, pas offensive », précise-t-il. Et pour cause : dépourvus d’armes, de munitions et de véhicules, les milliers d’hommes dont il a la responsabilité ont un rôle plus symbolique que militaire. « On a vraiment besoin d’argent pour s’équiper. Tu l’écriras dans ton article ? »

Il nous emmène dans tous les endroits où ses hommes sont en faction. Devant une église, face à une école, à l’entrée d’une résidence, ils font les cent pas en veste de treillis. Quelque chose cloche dans cette armée sans armes, aux uniformes dépareillés et aux silhouettes souvent vieillissantes. « Nous protégeons le pays », dit un adolescent imberbe en bombant le torse. « Je voulais servir la patrie et défendre mes frères chrétiens », poursuit un collègue sexagénaire du même ton bravache. Tous ont en commun d’avoir pour seul passé militaire une formation de deux semaines. Dans une autre vie, ils étaient maçons, peintres, ouvriers. « On préfère être là », sourient-ils dans un clin d’œil.

Nous prenons congé et poursuivons la ronde des rendez-vous, déjeuners, présentations.[access capability=”lire_inedits”] L’étrangère que je suis est fêtée à grand renfort de thé irakien – moitié breuvage, moitié sucre – et d’agapes pendant lesquelles les tables croulent sous le poids des mets. Pour m’honorer, on me sert parfois du vin dès dix heures du matin. « Mais pourquoi n’es-tu pas mariée ? » me demande-t-on comme une ritournelle. Ici, les jeunes filles se marient entre 15 et 23 ans. Dépasser cette date les expose à de terribles stigmates sociaux.

Les maisons des chrétiens d’Orient se ressemblent toutes : deux, trois, quatre familles se partagent un logement aux murs pastel éclairés par des néons blafards. L’ameublement, sommaire, est rehaussé par des images pieuses, des photos des occupants des lieux décorées de croix ou de colombes. Aucune famille n’a l’air d’avoir vraiment investi son habitation. « On s’en fiche, d’ici, souffle une mère de sept enfants à l’issue d’un repas. Tout ce qu’on veut, c’est retourner chez nous, à Qaraqosh. »

La misère au quotidien

À proximité d’Ankawa, mes hôtes me mènent à Mujamaa Amal, lugubre camp construit de bric et de broc dans un cadavre d’immeuble dont la construction semble arrêtée pour toujours. Dans des préfabriqués incrustés à l’édifice, des familles de huit personnes s’entassent dans dix mètres carrés. Des enfants à moitié nus jouent avec les câbles électriques qui pendent jusqu’au sol, et parfois, avec les monstrueux cafards qui grouillent jusque dans les couloirs. Leurs parents n’ont même plus la force de s’en offusquer.

Ces conditions de logement déplorables bousculent jusqu’à la structure des familles. « Les secrets du mariage n’existent plus, ici », regrette Hana, partie de Qaraqosh avec ses quatre enfants. Tous vivent dans une pièce exiguë aux murs recouverts d’images pieuses. « Ce n’est pas une vie. Les petits tombent malades souvent. Ils survivent plus qu’ils ne vivent. » Les siens, happés par le vieux téléviseur qui diffuse un épisode de Bob l’éponge, n’ont pas décroché un mot depuis un quart d’heure.

Les habitants de Mujamaa Amal sont ravagés par la promiscuité et l’ennui. « Avant, j’étais ingénieure, soupire Sara, jeune femme aux yeux noirs et mélancoliques. Ici ? Je ne suis plus rien. Je cuisine, je m’occupe des enfants. Je ne fais rien d’autre de mes journées. » Un soupir. Elle s’en retourne à la cuisine partagée par huit familles, où mijote un plat de dolmas. Notre venue suscite plus d’agacement que de curiosité. « Vous ne servez à rien, vous les humanitaires, vous les journalistes, s’agace un quinquagénaire en nous mettant dehors. On ne veut pas que vous veniez, puis que vous repartiez. Ce qu’on veut, c’est que vous nous ameniez en France, et maintenant. On n’en peut plus de vivre dans ce taudis. »

Autre temps, autre mœurs

Au cours d’heures de discussions avec les habitants de Qaraqosh, on entend toujours le même cri : « Aide-nous à rentrer chez nous.» Un soir, nous partons vers un autre de ces quartiers sortis de terre en quelques mois, et où s’entassent des familles dans des maisons sans âme. « Ne fume pas à la fenêtre, s’alarme notre hôte. Les voisins le verraient, et on aurait très honte. » Étrangement, la conversation dérive vers l’amour et la sexualité. « Dans un monastère, en France, j’ai demandé aux autres moines si faire l’amour avant le mariage était un délit ou un crime. J’ai été vraiment surpris quand on m’a dit que ce n’était même pas puni par la loi », s’étonne Elias. Intriguée, j’en demande un peu plus sur les codes sociaux encadrant l’amour. Le prêtre en devenir délivre une anecdote parlante. « Dans le groupe de prières que j’anime, un jeune garçon a touché la main d’une fille de 18 ans. Elle a eu tellement honte qu’elle a songé à se suicider », raconte-t-il d’un ton tranquille. Ce strict contrôle religieux sur la société n’empêche pas, évidemment, quelques aménagements avec la morale. « Quand j’étais au séminaire, à Mossoul, beaucoup de mes collègues allaient voir les prostituées à la fin de leurs journées d’études. Bien sûr, tout le monde faisait comme si de rien n’était », se souvient Elias en finissant son thé.

Du baptême à l’extrême-onction, la religion régule le moindre aspect de la vie des chrétiens d’Orient. « Ici, si les gens n’ont pas d’enfant un an après le mariage, ils sont convoqués d’office par le prêtre pour savoir ce qui ne va pas avec eux, indique Salwa. La plupart sont incultes. Ils n’ont jamais reçu aucune éducation, à part une éducation religieuse. Résultat, le sexe est tellement tabou qu’ils ne savent pas comment faire. Ils s’y prennent en pêchant, par des voies qui font qu’ils n’auront jamais d’enfant s’ils continuent ainsi. » Je demande des précisions. Un sourire gêné suivi d’un silence entendu est la seule réponse que j’obtiens.

Entre l’Orient et l’Occident : un dialogue impossible ?

Et puis, la soirée bascule en un clin d’œil – celui que Salwa jette à mon téléphone portable. Sur le fond d’écran, mon compagnon et moi nous tenons côte à côte, face à une plage. « Ce n’est pas ton frère, n’est-ce pas ? » demande-t-elle d’une voix doucereuse. Mentir ne servirait à rien. J’explique qu’en France, il est tout à fait normal de vivre en couple avant de passer devant l’autel. « On s’en moque de la normalité, ce qui nous questionne, c’est ta moralité », assène Elias.

Sa femme renchérit. « Mais que vas-tu donner à ton futur mari que tu n’auras pas donné à d’autres hommes ? » s’indigne-t-elle, l’œil méprisant. « Vous, les Occidentales, vous êtes toutes les mêmes. Des filles de mauvaise vie, aux mœurs légères. Vous ne pensez qu’à vous, pas à la société en général. Voilà pourquoi vous vous ferez bouffer par les musulmans. » Le reste du repas n’est que sourires crispés et bruits de mastication. Sur le trajet du retour, ils parlent entre eux, à voix basse, en me jetant de temps à autre des regards consternés.

Le lendemain, Salwa et Elias me convoquent dans le salon comme si j’étais une petite fille prise la main dans un pot de confiture. Leur ton est grave, leurs mines fermées. « Nous pensions que tu étais une bonne catholique. Si nous avions su, nous ne t’aurions pas hébergée », disent-ils. Pourtant, j’avais pris toutes les dispositions nécessaires à un tel voyage – vêtements modestes, attitude réservée, profil bas. Mais je ne suis plus la bienvenue, il est temps de partir. Quelques heures plus tard, un taxi me conduit au centre d’Erbil, loin d’Ankawa et de ses habitants qui, aujourd’hui encore, attendent désespérément de pouvoir retourner dans leurs villages.

Malgré les aléas de cette folle semaine, la compassion que je porte aux chrétiens d’Orient est intacte. J’ai vu autant d’intolérance que de solidarité, autant d’espérance que de désespoir, autant de chaos que d’harmonie. Leur foi en un retour vers la terre de leurs ancêtres a quelque chose d’infiniment poétique, et nul ne peut contester leur courage au quotidien, Face à un avenir aux contours obscurs. Il faut admettre que les chrétiens d’Orient, dont nous nous sentons si proches, sont culturellement des étrangers qui nous ressemblent autant qu’ils diffèrent de nous.[/access]


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