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Non-dits dans le métro

Le métro parisien. SIPA. 00508550_000015

Rayane[1. À la demande des agents de la Ratp à qui il est demandé de ne pas répondre aux journalistes, les prénoms ont été systématiquement modifiés.] veut que notre entretien se déroule à son domicile, en proche banlieue – un joli quatre-pièces dont il est l’heureux propriétaire. « Je ne pourrais plus m’acheter cela, vu les prix actuels… Mais me voilà demi-millionnaire », plaisante-t-il. « Avant de critiquer la RATP je voulais que tu voies ça. Parce que ça, je le dois à la Régie. À 25 ans, j’ai pu emprunter à taux très bas. » D’emblée, le courant passe entre nous. J’apprécie ce ton exempt de tout misérabilisme. Et nous sommes bien d’accord : on ne fera pas le procès de la RATP. Mais ça n’empêche pas d’essayer de comprendre.

« Oui, oui, on m’a dit : tu vas me parler de Samy Amimour. » Quoi ? Qui a dit ça ? Je n’ai encore jamais prononcé le nom de cet ancien chauffeur de bus devenu l’un des terroristes du Bataclan. Il est dans toutes les têtes, symbole de l’échec de la politique de recrutement dans les quartiers. Amimour pourtant ne m’intéresse pas. « S’il avait été employé dans une poissonnerie, on n’accuserait pas Auguste Pêchard d’avoir joué avec le feu. » Rayane rigole, se détend, m’invite à m’asseoir sur le canapé où il prend également place, le bras gauche sur le dossier, la main droite sur son genou. Assis sur le rebord, les jambes serrées avec dessus mon calepin, je peux commencer.

Il y a quelques années, un petit groupe de femmes ose évoquer devant une caméra le machisme grandissant à la RATP, notamment celui des islamistes qui ont progressivement investi certains dépôts de bus. Parmi ces femmes, il y a Ghislaine Dumesnil, qui écrira plus tard Mahomet au volant, la charia au tournant.[2. Paru aux éditions Riposte laïque.] Mais j’évite pour l’instant de prononcer le nom de cette dernière. Je me concentre sur une partie de son témoignage qui m’intéresse particulièrement. La vidéo des femmes a provoqué un tollé à la RATP. Pas parmi les islamistes. Ce sont les autres qui ont surréagi : les musulmans modérés ou non pratiquants, appuyés par la direction, les syndicats et le gros des collègues des chauffeurs mis en cause. Je veux comprendre cette solidarité-là, qui s’est exprimée avec une violence particulière. Comment une politique active d’intégration non seulement n’éteint pas la virulence antiraciste (elle n’est jamais « derrière nous ») mais fait flamber le réflexe communautaire, jusqu’à anesthésier le bon sens, et cela dans l’indifférence générale ? Et comment, côté encadrement, au nom des potes, des gens, a priori de gauche, en viennent de facto à cautionner le sexisme, l’homophobie, le racisme et l’antisémitisme des barbus ?

Les agents doivent ressembler à leurs clients

« Tu l’as dit toi-même : ils cherchent à ne pas être cela. » Rayane ne prononce pas le mot, mais cela porte un nom : le retour du refoulé. « Tu ne vas quand même pas me dire que ce sont des racistes qui vous ont embauchés ! »

« Je n’irai pas jusque-là. Mais il ne faut pas nous prendre pour des idiots non plus. J’étais jeune, je cherchais du boulot. J’avais passé des entretiens à droite, à gauche. J’ai bien senti qu’avec mes cheveux frisés, mon nom, mon adresse à ne pas laisser sa voiture dehors, je bénéficiais d’un préjugé favorable chez les uns, défavorable chez les autres. À la RATP, c’était clair : j’avais la tête de l’emploi. La tête, pas le CV. »

La RATP a longtemps été une entreprise de transports publics, c’est-à-dire un royaume d’ingénieurs apportant des solutions techniques à des problèmes concrets. Début 1989, la nomination à sa tête de Christian Blanc, l’une des figures de la deuxième gauche, rompt avec cette tradition. L’entreprise devient un champ d’expérimentation sociale et son corollaire : une machine à communiquer des valeurs. Mais c’est avec la présidence de Jean-Paul Bailly, nommé cinq ans plus tard, que l’ouverture aux jeunes des cités s’impose comme le mantra de la RATP. Les agents doivent ressembler à leurs clients. Cette formule choc justifiera tous les pactes de la diversité possibles.[access capability= »lire_inedits »]

Pour Rayane, le résultat est un désastre : « Il y a eu pas mal de casse. Beaucoup n’avaient pas le profil “Service public” et ne sont pas restés. Il ne suffit pas de mettre un uniforme sur le dos d’une racaille pour en faire un agent. Mais même parmi ceux qui sont restés, cela n’a pas été sans peine. Les gens de la direction ne connaissaient rien de nous. Ils s’en prenaient aux Jérôme, mais ils en étaient aussi. » Je note consciencieusement la formule, sans la relever. « Notre génération, poursuit Rayane, n’avait pas le mode d’emploi de la société française. Pour nous, réussir sa vie, c’était ressembler à Tapie ou Zidane. Pas gagner 2 000 balles en bossant en horaires décalés. On ne profitait pas des avantages de la fonction – les activités culturelles ou sportives du comité d’entreprise, par exemple. Si l’intégration c’était ça, alors on rêverait d’autre chose. Moi-même, j’ai eu du mal, j’ai fait un genre de dépression – mais dans un sens, ça m’a sauvé car j’ai dû voir un psy. Dans le fond, on gardait une part d’hostilité, de méfiance envers notre entourage professionnel. »

Du « saucisson-pinard » au « respect des différences »

Ce mal-être et ce mépris de certains agents envers leurs collègues « gaulois », on m’en avait parlé. La réciproque est-elle vraie ? « On n’a pas été mal accueillis, surtout au début, répond Rayane. Avoir un collègue musulman, maintenant c’est banal, mais à l’époque c’était cool. Ça drague aussi beaucoup à la RATP… Inutile de te faire un dessin. Dans l’ensemble, sur ce sujet, les agents partageaient les valeurs de la direction. Ils étaient fiers que la RATP montre l’exemple de l’intégration. Ils se racontaient la même histoire. C’était juste parfois un peu too much. Les gens qui en font trop, ça cache quelque chose. Les syndicats, notamment. Ces gars se feraient pendre plutôt que de l’avouer mais notre arrivée les inquiétait. »

Les syndicats ? Cela fait tilt dans mon esprit et je repense aux Jérôme. Ce qui me ramène au témoignage d’agents qui ont refusé d’évoquer devant moi la question de la diversité, mais ne ménageaient pas leurs sarcasmes sur la politique d’amélioration de la productivité imposée par la direction. Une évidence m’apparaît brusquement : le tournant antiraciste de la RATP, son obsession d’un recrutement diversifié suit d’à peine quelques mois les grandes grèves de décembre 1995. L’idée qu’il serait impossible de réformer le service public est née à cette époque, quand les syndicats ont fait plier direction et gouvernement. Droite et gauche modérées étaient tombées sur un os, le corps compact des agents du service public. Les pactes de la diversité ont été engagés après. Une succession d’événements n’implique pas de causalité. Mais le fait est là.

« Je ne sais pas si on peut faire le lien. Mais c’est certain qu’on pénétrait en intrus dans un bastion ouvrier. En gros, avant notre recrutement on était machinistes CGT de père en fils. Jeunes des cités, plus habitués à glander qu’à se mobiliser, nous n’avions pas beaucoup de culture politique ni civique. C’est même ça que la société nous reprochait. Pour la direction de la RATP, dans le fond, ça jouait en notre faveur. On serait reconnaissants et souples. » Longtemps, le caractère endogène du recrutement de la RATP a, en effet, favorisé les syndicats. La diversité a changé la donne. Comment ont réagi les syndicats ? « On a été accueillis à bras ouverts, mais pas sans arrière-pensées. Dans ce registre, la CGT a été la championne. C’était marrant, parce qu’on sentait bien qu’ils étaient plus “saucisson-pinard” que “respect des différences”. Mais voilà, ils jouaient le jeu. Je pense aussi qu’ils avaient en héritage une culture pro-algérienne qui datait de la guerre d’Algérie et qui facilitait la jonction entre les militants d’hier et nous, leurs futures recrues. » Quand j’aborde la question de l’antisionisme, mon interlocuteur s’inquiète, avant de préciser : « On ne parle pas de Gaza tout le temps, mais oui, ça peut jouer aussi. Une même vision du monde. »

Un ange passe. Je songe à prendre congé. J’ai quelques pièces complémentaires, mais je n’ai pas encore réuni le puzzle. Je ne parviens toujours pas à répondre à ma question : pourquoi, à la RATP, les musulmans modérés ou non pratiquants font-ils bloc avec les salafistes lorsqu’on met ces derniers en cause ?

« Dire que la diversité des agents diminue la violence, c’est de la foutaise pure et simple. »

Claude, fraîchement retraité, m’accueille avec son épouse dans son pavillon du grand ouest parisien. Il a aussi vu arriver les jeunes issus de la diversité. « Pas tous nuls, loin de là, et souvent pleins de bonne volonté, mais ils n’avaient pas la culture de la maison, c’est clair. » Claude m’explique en d’autres termes que ceux de Rayane le choix stratégique du recrutement de ces jeunes. « À partir des années 1980, la situation sur le réseau se tend. Les incivilités, les agressions se multiplient, la fraude prend des proportions jamais constatées. Deux idées font leur chemin. La première est que la société se métissant, la RATP est devenue une entreprise de petits blancs, cible facile d’une jeunesse immigrée en révolte contre la société d’accueil. La seconde est qu’il suffirait de changer l’origine des agents pour que ce processus soit enrayé. » En gros, la RATP va procéder au grand remplacement pour avoir la paix. Sauf que ça ne marche pas ! La preuve : « Le 27 mars 2007, à la suite d’un contrôle des billets banal sur un jeune homme d’origine étrangère, une gigantesque émeute se produit dans la halle inférieure de la gare du Nord. Or deux des contrôleurs étaient d’origine maghrébine… Leur présence n’a absolument rien modifié. Dire que la diversité des agents diminue la violence, c’est de la foutaise pure et simple. »

Je suis passé à Ghislaine Dumesnil et à sa dénonciation des salafistes, quand Patricia, l’épouse de Claude, se joint à nous : « Je ne dis pas que cette femme a tout inventé, loin de là, mais elle a exagéré. Elle a noirci le tableau. Les gens se sont sentis agressés. » J’argumente : dans une entreprise exemplaire sur le plan de la diversité, on aurait pu s’attendre à ce que l’unanimisme antiraciste cède le pas à une réflexion apaisée. Après tout, les questions que pose Ghislaine Dumesnil sur le sexisme des salafistes – pour ne retenir que ce sujet – sont sensées. « Le problème, c’est cette rancœur de petit blanc dépossédé. Nous-mêmes, nous ne pouvons pas faire recruter mon fils à la RATP. Il ne coche pas les cases de la nouvelle politique. Les musulmans le sentent. » Je demande : ils sentent quoi ? Qu’ils ont piqué la place des autres ? « Non, mais pour les blancs, c’est un peu ça et les autres le savent. »

Deuxième rendez-vous avec Rayane. D’emblée, je lui demande s’il se sent un intrus à la RATP. « Un intrus, non. J’ai plus de quinze ans de service derrière moi. En plus, dans le métro, ce n’est pas comme pour les bus. La “diversité” est réelle. En revanche, il y a des secteurs où les musulmans sont largement majoritaires. On n’est pas complètement idiots. On sent bien que trop, c’est trop. Qu’à un moment donné, après une provocation islamiste, ça va réagir. On a peur. Moi, après les attentats et la vague bleu marine de 2015, je ne dormais plus. La différence entre toi et moi, elle est là. Toi, les attentats t’indignent. Moi, c’est la réaction qu’ils peuvent provoquer qui me panique. Ça ne veut pas dire que j’approuve les attentats ou le salafisme. »

Rayane respire bruyamment, s’excuse de hausser le ton, m’assure qu’il ne veut pas se fâcher et reprend : « Depuis la dernière fois, j’ai lu ce que tu écris sur le “pas d’amalgame”. Je sais que ça t’énerve, que ça te blesse. Je comprends, je respecte. Moi au contraire, je me suis raccroché au politiquement correct. Parce que j’ai peur, pour moi, pour mes enfants. On est assis sur un baril de poudre, je n’ai pas envie qu’on joue avec les allumettes. Voilà pourquoi on réduit au silence une Ghislaine Dumesnil, même si, au fond, on sait bien qu’elle a un peu raison. Je sais, c’est con, mais la vérité, elle est là. » N’est-ce pas, au contraire, en taisant les problèmes qu’on les aggrave ? « Peut-être qu’il faut sortir de nos vieux réflexes », concède Rayane, à demi convaincu.

Pris en otage entre la rancœur tacite d’une société qui, par générosité ou arrière-pensées, leur a fait de la place et la provocation de l’islam radical, les musulmans de la RATP préféreraient donc couvrir les islamistes plutôt qu’empoigner le drapeau de la laïcité – moins par complicité atavique que par peur du débat public. Titulaires, agents de la fonction publique, souvent propriétaires de leur logement, objectivement intégrés et même plutôt aisés, ils se sentent pourtant toujours en sursis. S’il est facile de constater les ravages de ces réflexes, il l’est moins de juger la légitimité ou la complaisance de ce sentiment quand, enfin, il s’exprime. Et le soupçon de discrimination positive dont les musulmans de la Régie auraient bénéficié, au détriment des historiques, ajoute à cette fragilité. « C’est une suite de non-dits, reprend Rayane. Nos parents ne nous ont jamais dit pourquoi on était ici. Ils n’ont jamais dit qu’au bled, ils crevaient la dalle. La RATP ne nous a jamais vraiment dit pourquoi elle nous embauchait. Les blancs n’ont jamais dit qu’on prenait la place de leurs enfants ou qu’on risquait, au regard des luttes syndicales, d’être des jaunes. Et maintenant nous n’osons pas dire que ce pays est le nôtre. On devrait. Le travail le prouve, quand même. » Une larme scintille au coin de l’œil de Rayane, communicative. Nous décidons de boire un verre. Ensemble. Comme on dit à la RATP.[/access]

C’est qui le chef?

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Ouvreuse journal maestro Pierre BoulezD’aucuns me demandent si j’en ai pas ma dose de déchirer les tickets. Réponse : ben non. Deux fois non.

D’abord, dix ans qu’on déchire plus. On a même arrêté de scanner des codes-barres. On flashe. On flashe des codes carrés Datamatrix. C’est vexant d’obéir, mal en plus, aux ordres de machines hailletèques. Du coup c’est long, ça énerve le public qui poireaute. Mais parole de directeur, c’est secure.

Ensuite, un billet, code à part, ça en dit, des choses ! Prenez le concert du 28 novembre à la Philharmonie. L’Orchestre national de Russie joue Prokofiev, Chostakovitch et le Concerto pour piano de Scriabine. La petite porte côté jardin va s’ouvrir quand le chef Guennadi Rojdestvenski, star historique (l’adagio pour cordes au troisième acte du film 2001 : l’odyssée de l’espace, c’est déjà lui qui dirigeait), quand le chef donc jette un œil au ticket d’entrée où il y a marqué, en gras : Philharmonie – Grande salle Pierre Boulez / Russian National Orchestra, et dessous en maigre : Mikhail Pletnev, piano. Pas de Rojdestvenski sur le ticket ! Ledit grille un fusible, défait son nœud pap. Pas mon nom sur le ticket ? Good bye et s’en va.

Notre public d’amour n’a pas tout perdu : Mikhail Pletnev, le pianiste, qui est aussi chef à ses heures, a pris sa place et c’était fameux. Mais le culot de la star ![access capability= »lire_inedits »] On se demande s’il faut incriminer son âge. Ou l’idée qu’il se fait de soi-même (paraît qu’ado, Prokofiev en personne l’aurait traité de « supergénie »). Ou plutôt la boursoufle post-perestroïka de l’ego russe brimé pendant trois quarts de siècle. Ou le complexe du Maestro – vous savez, ces gars qu’on appelle Maître depuis le conservatoire et qui, voyant Toscanini à la télé, se sont dit : Plus près de toi mon Dieu, il n’y a que Moi. Moi le savoir, Moi le pouvoir, Moi le tyran sacré, Moi le chef d’orchestre.

Fini tout ça. Le chef New Age est devenu démocrate. Il parle gentiment, respecte l’heure de la pause et aime les gens. Il ne fait pas peur, on l’appelle par son prénom, c’est mon pote le chef. Sauf ce soir. À 85 berges, le camarade Rojdestvenski s’en cogne du nouveau régime. Maestro c’est maestro. Privé de ticket ? Do svidania !

Il est petit, celui qui se perche sur la vanité (proverbe). Mais je vais vous dire : je le comprends. Si encore on n’avait qu’oublié son nom. Or point. Il y avait bien le nom d’un chef d’orchestre écrit sur le ticket – sur chaque ticket depuis le 26 octobre. Grande salle Pierre Boulez. Rojdestvenski a dû se croire confondu. Grande salle Pierre Boulez ! Tous les jours, à la Philharmonie, c’est un peu Pierre Boulez qui dirige. Grande salle Pierre Boulez ! Et quelle autre salle que la grande pouvait s’appeler Pierre Boulez ? En hommage au disparu, la « grande salle » devient « salle Pierre Boulez ». Pas les deux ! Comment d’un simple adjectif nos inépuisables managers vous changent l’artiste regretté en précieux ridicule.

Lundi 28 novembre, le maestro qui a connu Staline et Chostakovitch s’est trouvé petit. Plus petit que le pianiste. Plus petit que la grande salle et ses morts. Ça l’a chagriné, il nous l’a jouée Toscanini furioso. Chef, quoi. Mais pas chef de l’orchestre. Chef du ticket. En entendant claquer la porte de la Philharmonie et l’orchestre jouer si bien sans lui, on se disait, mélancolique : tout ça pour ça. C’est peu de chose, chef. [/access]

Made in France

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Les Petits meurtres d'Agatha Christie, France 2.

Si la désindustrialisation plane toujours sur notre économie, il y a un secteur où nous relevons la tête : la fiction télévisée ! A force de nous asséner que seuls les américains ont le génie du petit écran, nous commencions à faire des complexes de réalisation. Incapacité à revoir notre chaîne de production, scénaristes à la traîne, comédiens sans entrain, une création figée entre les désirs contradictoires des autorités de tutelle et l’appétit vorace des annonceurs, nous manquions de souffle et d’audace. Les années 90 ont été désolantes de platitudes et d’errements, surtout en prime time. Certains soirs, la ménagère avait envie d’ouvrir le gaz. Nos programmes ressemblaient à un débat soporifique sur les vertus de la monnaie unique entre un social-libéral et un libéral-social.

La zappette en berne comme la vigueur de notre Démocratie, nous doutions de notre santé mentale dans un système aussi vérolé. Nous osions à peine formuler ce rêve fou de regarder des séries de bonne facture ne tombant ni dans les grosses ficelles de la comédie, ni dans un misérabilisme à faire pleurer dans les cités bétonnées. En clair, une télé de qualité comme le furent jadis nos dramatiques et autres feuilletons à rallonges tenant la France qui se lève tôt en haleine. C’était méconnaître notre capacité de rebond et surtout notre vivier d’acteurs de tout premier plan. Quel autre pays au monde offre une telle variété de tempéraments, de caractères et de talents ! Le service public a su, à sa manière, proposer ces dernières années une contre-programmation assez subtile. Il s’agissait de ne pas heurter les téléspectateurs avec des œuvres trop violentes ou faussement révoltées, tout en conservant une fine psychologie des personnages.

Petites séries à la française

Pour cette rentrée, nous avons donc plaisir à retrouver nos héros du vendredi ou du samedi soir. « Les Petits Meurtres d’Agatha Christie », plébiscités par le public dans un dernier sondage OpinionWay paru dans TV Magazine, sont d’une redoutable addiction pour les nostalgiques des années 50 et 60. Il ne suffit pourtant pas de filmer une Facel-Vega, une Lambretta ou des costumes taillés à l’italienne pour faire grimper l’audimat. Plus que l’intrigue plus ou moins alambiquée de chaque épisode, le succès repose essentiellement sur le jeu et la communion d’esprit d’un casting de haut niveau. Samuel Labarthe en irrésistible commissaire Laurence, cabot et délicat, dans cet entre-deux fragile dont il a le secret, déplie avec grâce et malice son long corps dégingandé. Un régal. La journaliste Alice Avril jouée par une Blandine Bellavoir, plus sûre chaque année dans ses exceptionnels dons comiques laisse toujours poindre une émotion véritable qui serre le cœur. Quant à la secrétaire Marlène, pin-up de sous-préfecture au cœur d’artichaut, la protéiforme Elodie Frenck casse vraiment la baraque dans cet exercice de style. Du grand art. Un seul regret, l’absence de Natacha Lindinger. On se demande ce qu’attend le cinéma français pour la faire tourner plus souvent. Certainement la meilleure actrice de sa génération.


Les petits meurtres d’Agatha Christie – Meurtre… par bande-annonce-film

Sur France 2 également, depuis le vendredi 6 janvier, la saison 4 de « Chérif » reprend du service. Là aussi, le duo-vedette composé d’Abdelhafid Metalsi et de Carole Bianic fait des merveilles à la Crim’ de Lyon. Souple et puissant, le capitaine Cherif vient se fracasser sur le granit tendre du capitaine Briard. Ils sont d’un naturel désarmant. Mention spéciale à François Bureloup et Vincent Primault, toujours d’une parfaite justesse de ton.


CHERIF [Ep 5 et 6] – Bande Annonce par CherifFr2

Parmi les retours à l’antenne, la saison 5 de « Caïn » devrait arriver dans les prochaines semaines. Bruno Debrandt, le flic paraplégique le plus intrusif de France et Julie Delarme, sa complice de charme aux failles abyssales font des miracles d’interprétation sous la lumière de Marseille.


SÉRIE : Caïn sur TV5MONDELatina par TV5Monde

Sur France 3, la série franco-britannique « The Collection » démarrée avant Noël se poursuit jusqu’à la mi-janvier. Elle raconte la vie d’une maison de haute-couture dans le Paris de l’après-guerre entre soif d’argent et « Occupation » mal digérée. La présence de la trop rare Irène Jacob mérite un visionnage attentif. En France, on manque finalement de tout sauf d’excellents acteurs. Les candidats à la future Présidentielle devraient en prendre de la graine.


The Collection – La nouvelle série France 3 par france3

Séance de rattrapage

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Fragonard "La Liseuse" Rentrée littéraire
"La Liseuse", Fragonard, 1770 (Wikipédia)

La rentrée littéraire de janvier 2017 a déjà balayé la fournée de septembre 2016. Qui se souvient encore des Prix d’automne ? Les lauréats sont passés du statut de vedettes aux oubliettes en l’espace d’un tweet. Leurs livres jadis encensés par la presse ont fini leur vie dans les solderies dès les premiers frimas de l’hiver. Cette rotation infernale laisse sur le carreau de très nombreuses victimes grisés par l’espoir fugace et forcément déçu d’un succès en librairie. D’abord les auteurs, ces sprinteurs de l’impossible, manouvriers de l’écrit, n’ont qu’une mince fenêtre de tir pour imposer leur roman ou leur essai face à une concurrence déchaînée. Le libéralisme débridé sévit autant dans l’édition que dans le secteur de la Grande Distribution. Marketing agressif, campagne d’influence et/ou de dénigrement, vaines polémiques, alertes sur les réseaux sociaux, tout est matière à faire parler de son livre.

Moi, Prix Goncourt !

Pour un passage à la télé, certains sont mêmes prêts à se mettre à nu, voire à dénoncer la pauvreté, le cancer et la pollution. Les opinions se polissent à l’approche des Prix, la banalité du propos prend ses aises sur les plateaux et l’écrivain se transforme en homme politique chassant l’électeur ou le lecteur, mêmes proies d’un système devenu fou. A ce jeu de massacre, rares sont les élus. La date de péremption d’un ouvrage arrive plus vite qu’un recommandé par la Poste. Une espérance de trois mois pour les plus chanceux, quelques semaines à peine pour l’immense majorité de la troupe, et puis s’en va l’auteur avec ses rêves de carrière. Cette hyperconsommation met aussi à mal les nerfs des attaché(e)s de presse qui n’arrivent plus à suivre les perpétuels changements au catalogue. Il est plus facile aujourd’hui de connaître dans le détail toutes les options d’une automobile de luxe que de se retrouver dans les méandres d’une maison d’édition. Et puis le critique ne sait plus où donner de la tête. Chaque jour, il reçoit des livres, il effectue un tri rapide, maladroit, partisan et manque de place pour parler de tout ce qu’il a aimé. L’actualité ne repasse pas forcément les plats. Cette sélection parcellaire ne le satisfait guère.

Quand Iphigénie boit un verre avec Edwards …

Alors, le critique repenti décide de consacrer quelques lignes à des livres vieux de trois mois, une audace folle dans un monde accro à la nouveauté stérile. Si la lecture abolit le temps, il faut se plonger dans Iphigénie en Thuringe de Ghislain de Diesbach, un admirable recueil de douze nouvelles courant du milieu du XVIIIème siècle jusqu’en 1900. Une bouffée de romantisme allemand, une écriture décorsetée, une intelligence pétillante où l’érudition et la légèreté forment un mariage vigoureux. Via Romana republie ces textes parus une première fois en 1960 chez Julliard en les accompagnant d’illustrations inédites de Philippe Jullian. Dans un registre plus populaire, encore qu’il s’agisse toujours d’Histoire avec un grand H, prenons la défense de notre patrimoine bistrotier. L’échappée, maison de caractère, a réuni une partie des 700 chroniques sur le zinc de Jacques Yonnet (1915-1974), l’auteur du célèbre essai Rue des maléfices sorti en 1954, le copain de Carco, Fallet, Giraud, Clébert ou encore Mac Orlan. Troquets de Paris dans la collection Lampe-tempête affiche crânement sur sa couverture un tire-bouchon et avertit le lecteur autant sur le contenu que le contenant. Yonnet, figure légendaire de la Mouffe et de la Maube, a tenu la rubrique « Aubergistes et bistrots de Paris » dans L’Auvergnat de Paris, le journal des immigrants du Centre de la France. A la fois historien du Vieux Paris, entomologiste de la profession et dénicheur de curiosités, il fait le récit d’une ville disparue. « En un mot : au comptoir, on FRATERNISE. Plus de hiérarchies, de classes sociales, de complexes (le terme est à la mode), pas d’épate, pas d’esbroufe : on est ce que l’on est » écrit-il dans son billet du 4 février 1961 intitulé « Rôle des cabarets et tavernes dans la formation de Paris ». Il est aussi question de conversations impromptues dans le dernier ouvrage de Michael Edwards, premier Britannique à avoir été élu à l’Académie française. Dans ses Dialogues singuliers sur la langue française au PUF, il confronte le français et l’anglais dans une partie de ping-pong sémantique aux racines des mots. Qui sortira vainqueur du « me » ou du « moi » ? Symbolique du « e » muet ou savoureuse analyse sur le français comme « périphrase du réel » font se creuser les méninges. Trois livres intemporels qui méritent un rab d’intérêt dans cette incontrôlable course à l’audience.

Iphigénie en Thuringe de Ghislain de Diesbach – Via Romana

Troquets de Paris de Jacques Yonnet – L’échappée –

Dialogues singuliers sur la langue française de Michael Edwards – PUF

Iphigénie en Thuringe

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Troquets de Paris

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Ronce-Rose, qui s’y frotte s’y pique

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alice Lewis Carroll Eric Chevillard Rose ronce
Alice Liddel en 1858 (Wikipédia)

«Ne soyez pas pressé de croire tout ce qu’on vous raconte ». Ce n’est pas Éric Chevillard qui le dit, c’est Lewis Carroll, dont la muse Alice Liddell ressemble par certains traits à Ronce-Rose. Ronce, Rose ou Ronce-Rose, héroïne du roman d’Éric Chevillard, a l’air d’une petite fille comme les autres, qui change de culotte matin et soir, mange des sandwiches pain de mie jambon sans salir sa robe de princesse et confie ses secrets à son carnet, soigneusement cadenassé.

 


Eric Chevillard : La nébuleuse du crabe par ina


Nous avions des soupçons, au moins depuis La Nébuleuse du crabe (Minuit, 1993) ; c’est confirmé: Eric Chevillard est un effroyable logicien de l’absurde. On aimerait sortir du terrier du lapin comme Alice, on ne le peut pas, parce qu’aucune issue de secours n’est ouverte dans l’écriture. Aucune occasion de refermer le livre en pensant que l’auteur a bien déliré mais qu’avec nous, ça ne prend pas. Tout se tient, comme le disent les complotistes. Ronce-Rose vit avec Mâchefer et son copain bodybuildé, Bruce. Tous deux passent plus de temps à préparer des mauvais coups et à boire des bières qu’à s’occuper de la petite fille, mais elle est heureuse. Ronce-Rose a pour voisins un unijambiste, un escadron de mésanges et une sorcière. Sa richesse : la crédulité sans fond de l’enfance, la naïveté merveilleuse, et cynique sans faire exprès, avec laquelle elle perçoit le monde.

Le monde n’est pas ce que l’on croit

Mâchefer et Bruce, du moins leurs sosies parfaits, sont les héros d’un film projeté sur tous les téléviseurs, « fin de cavale sanglante ». Ronce-Rose en prend note sur son carnet et espère bientôt les retrouver pour leur raconter son périple, le long voyage qu’elle a entrepris à leur recherche. Elle a pris soin de flécher son itinéraire.

Nous ne savons pas combien de temps a mis Ronce-Rose pour rentrer à la maison, ni si elle a fini par retrouver Mâchefer, Bruce, les mésanges. D’équation pratique en équation psychologique, le roman est un traité de logique cruelle, le plan du labyrinthe d’un cerveau d’enfant. C’est aussi et surtout la preuve que le monde n’est pas ce que l’on croit, le monde est la somme de ce qu’il paraît à travers les yeux d’une petite fille, d’une association de malfaiteurs, d’une vieille dame paralysée, des gentils, des méchants, des cordonniers et des indifférents.

Gageons que malgré ses chagrins bien cachés, nous aurons envie de suivre le chemin fléché de Ronce-Rose, plus que n’importe quel autre.

Ronce-Rose, Eric Chevillard, Minuit, 144 pages. (à paraître le 3 janvier)

La nébuleuse du crabe

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Fondation Louis Vuitton: chic et toc

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La Fondation Louis Vuitton, octobre 2016. SIPA. 00777712_000077

Sur le papier, l’exposition Chtchoukine qui se tient à la fondation Louis Vuitton jusqu’au 20 février 2017 est sans rivale. Pensez donc : 130 chefs-d’œuvre impressionnistes, post-impressionnistes et modernes soit un authentique trésor, celui que Sergueï Ivanovitch Chtchoukine, collectionneur russe et francophile rassembla une vie durant. Gauguin, Derain, Matisse, Le Douanier Rousseau, Picasso… J’allais pouvoir m’en mettre plein les yeux ! Mais pour autant cette excitante promesse ne me fait pas perdre mon sens pratique. Prudemment, j’achète donc mon billet d’entrée en ligne une semaine à l’avance. Comme dans d’autres musées, je dois choisir un horaire précis parmi une liste de créneaux, ça sera donc le mardi 20 décembre à 12h30. Le jour dit, un mauvais vent m’accompagne lors de la traversée du jardin d’acclimatation jusqu’à la Fondation Louis Vuitton. Un édifice audacieux (ou plutôt « un geste architectural fort » comme on dit maintenant), tout en larges courbes, que ne renieraient pas les émirs dubaoïtes. Le bâtiment a été habillé par Daniel Buren de filtres colorés alternés et rectangulaires, rappelant ainsi le motif à carreaux, emblématique de la marque Louis Vuitton… Bel exemple d’intérêt bien compris entre un homme d’affaire avisé et un artiste qui sait d’où tirer son inspiration pour ne pas contrarier son mécène.

Il est 12h20, je cherche la file d’attente destinée aux visiteurs déjà détenteurs d’un ticket. Introuvable. L’agent de sécurité questionné me répond qu’il n’y a qu’une seule file pour tous les visiteurs et qu’il faut donc faire la queue en attendant que « le flux soit régulé ».

« Vous n’êtes pas dans un vieux musée, Monsieur »

Après 25 minutes d’attente dans un froid glacial, je pénètre enfin dans la fondation. Le hall d’entrée est digne d’un centre commercial en période de soldes : énormément de monde, des indications confuses censées orienter les visiteurs vers le restaurant, la boutique, l’auditorium… Je m’approche du comptoir d’accueil où il est précisé que chaque billet donne droit à un audio-guide. Je réclame donc mon dû et m’entends répondre que pour profiter de ce service, il faut être détenteur d’un smartphone et télécharger une application. J’explique que je n’ai pas pris d’écouteurs mais cela ne pose aucun problème puisque l’hôtesse me répond qu’il est tout à fait possible d’écouter à voix haute les indications dispensées par l’application… Je reste perplexe, ce musée du XXIe siècle qui se veut reflet de son époque, aurait-il poussé son souci de contemporanéité jusqu’à adopter le mode d’expression des lascars du RER B qui font profiter à tous les voyageurs du dernier titre de Nekfeu en mettant leur portable à pleine puissance ?

La personne qui m’accompagne a le tort de ne posséder qu’un modeste téléphone portable et fait part de son incompréhension quant à la promesse d’un audio-guide. Réplique cinglante et définitive : « Vous n’êtes pas dans un vieux musée, Monsieur ». Et tac ! Quant à l’intérêt d’acheter préalablement un billet nominatif, daté et comportant une heure précise l’hôtesse nous répond -agacée- que ce billet n’est en aucun cas un coupe-file et que si nous nous sommes gelés, c’est pour la bonne cause. Il s’agit en effet de « ne pas saturer les salles d’exposition de visiteurs afin que chacun puisse en profiter dans les meilleures conditions ». Nous tournons les talons et entrons (pas dans les meilleures dispositions, il est vrai) dans l’exposition, prêts à oublier ces déconvenues grâce aux merveilles qui nous attendent. Las ! Les salles sont toutes plus bondées les unes que les autres, on s’y bouscule. Il faut jouer des coudes pour espérer s’approcher des tableaux. Les visiteurs déambulent un smartphone dans une main avec le son à voix haute, et un appareil photo dans l’autre. En fait de « meilleures conditions » c’est l’entassement et le bruit qui dominent. La Fondation Louis Vuitton a fait le plein de visiteurs et une belle recette (16€ le ticket plein tarif) mais nous nous sommes hagards, déboussolés, frustrés, fatigués. Nous écourtons la visite.

Bernard Arnault qui cultive son image de mécène devrait pouvoir comprendre que la politique du chiffre qu’il pratique à merveille à la tête de LVMH, est un non-sens appliquée aux arts. Le public, comme les œuvres, méritent que l’on ne les traite pas comme des marchandises.[1. Contactée par Causeur.fr, la Fondation Louis Vuitton n’a pas encore répondu à nos questions]

 

 

Belmondo, itinéraire d’un acteur né

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jean paul belmondo autobiographie
Belmondo dans "L'homme de Rio". Rue des archives.

Morne plaine au cinéma. Les stars ont pris la tangente. Un seul fait de la résistance. Le plus grand matador du box-office, Monsieur Belmondo en personne, « el unico », comme il se présentait dans Un singe en hiver en 1962, face à un Jean Gabin enivré par les vapeurs d’Extrême-Orient. Il suffit d’épeler son nom, d’apercevoir son blouson en cuir, son flingue de compétition, son cigare, son nez cassé, son yorkshire dans les loges de Roland-Garros, de l’imaginer pendu à un hélicoptère au-dessus de Venise, toréant sur une départementale de Normandie, chevauchant une rame de métro au pont Bir-Hakeim, remontant les Champs-Élysées avec Jean Seberg ou chahutant avec ses copains du Conservatoire, pour qu’un sourire illumine notre visage et que l’espoir renaisse enfin.

Ce grand frère de 83 ans abolit le temps. Il redonne à la France de 2017 l’insouciance de ses Trente Glorieuses. Il ravive le souvenir des réalisateurs disparus (Melville, Chabrol, Truffaut, Verneuil, Lautner, Sautet, Becker, De Sica), des écrivains oubliés (Félicien Marceau, Antoine Blondin, Béatrix Beck) et des actrices indomptables (Ursula Andress, Laura Antonelli). Pour la première fois, l’acteur égrène ses souvenirs à la première personne dans Mille vies valent mieux qu’une aux éditions Fayard, avec la collaboration de son fils Paul et de Sophie Blandinières.

Ne vous attendez pas à des révélations fracassantes, ce n’est pas le genre de la maison. Car Belmondo, toujours démonstratif à l’écran, jamais avare d’une cascade, demeure pudique sur sa vie privée. Il ne renie pas ses origines bourgeoises, il ne s’invente pas une extraction miséreuse pour charmer la presse bien-pensante comme tant d’autres usurpateurs. Sa carrière offre de meilleurs repères chronologiques que les successifs gouvernements de la Ve République. C’est un condensé de notre histoire récente, des combats dans les Aurès aux marches du Palais des festivals. Sur 300 pages, l’acteur déroule à vive allure ses débuts, ses ratés, ses succès, ses goûts notamment pour Céline et le personnage de Bardamu, avec cette joie communicative qui lui est propre. Son drame personnel, la perte de sa fille, il l’évoque à sa manière, élégante et digne. Notre compagnon du dimanche soir livre ici une échappée buissonnière,[access capability= »lire_inedits »] sans jamais tomber dans le pathos et sans oublier les monstres sacrés (Michel Simon, Jules Berry, Louis Jouvet, Arletty, Gabin, Ventura, Charles Dullin ou l’insaisissable Pierre Brasseur).

Denfert-Rochereau, centre du (bel) monde

Tout commence dans le XIVe arrondissement, un turbulent garçon déploie une énergie épuisante dans l’appartement familial. Il court, il bondit, il dévale, il exulte, comme plus tard il cavalera dans L’Homme de Rio, sous l’œil amusé de Philippe de Broca. Ses parents observent ce tourbillon de la vie, avec étonnement et affection. Sur les bancs de la très sélecte École alsacienne, le petit Belmondo enrage. L’autoritarisme obtus de certains professeurs le désarçonne. L’École, l’Armée, les Institutions en général, ne comprendront jamais cet être fulgurant. Dans l’atelier de son père, il exerce son œil d’esthète en épiant les modèles qui viennent poser en tenue d’Ève. Les leçons l’ennuient profondément. Le soir, il revit en lisant Les Trois Mousquetaires : « Tout, dans ce roman de cape et d’épée m’enchante », avoue-t-il. L’imaginaire sera sa seconde patrie. Le théâtre, son terrain d’expression favori. « Quand la réalité est déplaisante, la fiction demeure un recours idéal », pourrait résumer l’esprit de ses mémoires.

Au Conservatoire, son jeu virevoltant, son physique cabossé, son naturel fougueux ont heurté bien des académismes. Durant cette formation pavée de mauvaises intentions, Belmondo s’est trouvé une bande d’inséparables copains (Guy Bedos, Michel Beaune, Jean-Pierre Marielle, Claude Rich, Jean Rochefort, Pierre Vernier, Bruno Cremer, Françoise Fabian). On sent Belmondo nostalgique du Saint-Germain-des-Prés de cette fin des années 1950, propice aux canulars et aux rigolades. Une atmosphère de liberté planait sur Paris. Les figures de Mario David et de Charles Gérard, bambochards émérites, viennent égayer la description de ces folles nuits. La rive gauche n’était pas encore au programme des tour-opérateurs et des fripiers de luxe.

Et Godard créa le mythe

Il suffit qu’un Suisse binoclard aussi révolutionnaire qu’incompris lui donne son premier rôle dans À bout de souffle pour que la nouvelle vague Belmondo déferle. Nous sommes en 1960, sa carrière est lancée. Plus rien ne l’arrêtera. Sa filmographie donne le tournis. Jean-Paul, c’est l’ami de la famille. Son état de santé tient lieu de baromètre national. Quand Belmondo va bien, la France respire. Qu’il fasse du cinéma intello, du polar, de la comédie, du film d’aventures, en costume, à cheval ou en bateau cigarette, il occupe tout l’espace. Les filles l’adorent, les garçons l’imitent, les parents l’adoubent, les réalisateurs rêvent de capturer cet Animal dans leurs filets. Sa rivalité (non feinte) avec Alain Delon fait le bonheur de la presse à scandale et des tribunaux.

Chez les hommes, la taille (le nom de Delon figurait deux fois sur l’affiche de Borsalino en tant qu’acteur et producteur) est un sujet sensible. Ces deux-là se sont assez reniflés pendant cinquante ans pour ne pas éprouver désormais une complicité de seigneurs. Celui qui prit, un temps, la présidence du syndicat des acteurs s’offrit même le luxe de refuser les sirènes d’Hollywood. À L.A., il s’amusait pourtant avec le Rat Pack et affolait les producteurs. « J’étais à l’aise en France, j’étais bien français, culturellement ; je n’étais pas prêt à abandonner mon pays alors que c’était lui qui m’avait donné sa confiance et son estime », dit-il sans aucune amertume.

Ce livre est l’occasion de partager quelques souvenirs du bon vieux temps. Aucun ressentiment ne l’anime bien que les brimades des professeurs du Conservatoire aient laissé des traces indélébiles. Le Professionnel supporte mal l’injustice. Sur le tournage de L’Aîné des Ferchaux, il prit notamment la défense active de Charles Vanel qui subissait la furie moqueuse de Melville. Le Stetson du réalisateur s’en souvient encore, comme le rappelait Bertrand Tavernier dans son Voyage à travers le cinéma français. Notre magnifique Bébel, à la fois héritier, marginal, alpagueur, flic et voyou, incarne une parenthèse enchantée dans le monde d’avant.[/access]


Pax Russia: le rêve du « soft power » est mort à Alep

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Vladimir Poutine au Kremlin à Moscou, décembre 2016. SIPA. AP21986196_000001

La « Pax Russia » imposée, après l’écrasement de la partie Est d’Alep, par la Russie en Syrie, en coordination avec l’Iran et la Turquie, enterre la belle idée du « soft power ». On a dit qu’Alep-Est était le tombeau des « valeurs occidentales ». C’est surtout celui de ses habitants. Ensuite celui de nos illusions. A Alep, à la différence de Sarajevo pendant le siège, pas de casques bleus, pas d’humanitaires. Un passage à l’acte unilatéral de la Russie, épaulée par les Pasdarans iraniens, leurs affidés du Hezbollah, des volontaires chiites irakiens ou afghans, et ce qui reste de troupes capables de combattre de l’armée syrienne. Les Occidentaux et l’ONU : simples témoins sidérés, honteux et impuissants. Même l’évacuation des derniers milliers d’habitants survivants a été supervisée par l’armée russe, qui a directement négocié avec les groupes rebelles. Le croissant rouge et le CICR n’ont servis que d’auxiliaires et de caution.

Pas de paix sans menace

Après donc la sidération du passage à l’acte en Géorgie (2008) puis en Ukraine et enfin en Syrie, cette fin d’année 2016 a vu la mort de l’illusion occidentale du « soft power », de la diplomatie d’influence, la persuasion sans les armes. Et nous, Occidentaux, ne pouvons nous en prendre, si nous sommes honnêtes, qu’à nous-mêmes. Nous avons cru si longtemps à ces idées, à ces concepts contre l’évidence insupportable du réel. Le ministre de la défense russe Sergueï Choïgou, à l’occasion de la rencontre Russie-Iran-Turquie à Moscou ayant préparé la Pax Russia sur la Syrie, a lapidairement formulé l’épitaphe du soft power tel que nous le rêvions, en évoquant les précédentes initiatives diplomatiques de l’ONU, des Américains ou de leurs alliés : « Aucun d’entre eux n’avait de réelle influence sur le terrain ». Tout est dit.

Eh oui, pas d’influence sans capacité – et surtout volonté – crédible, effective, de passage à l’acte. Pas d’influence sans puissance, pas de soft power sans hard power. Pas de paix sans menace. « Si vis pacem, para bellum » ; mais surtout : si l’on menace, il ne faut jamais reculer, ensuite. Quitte à souffrir, ce que nous ne voulons plus. Obama pense que les Américains ne veulent plus souffrir, et ce président, qui aurait pu rester comme l’un des plus grands de l’histoire des Etats-Unis, a planté, en montrant au monde la faiblesse de sa volonté, les graines de souffrances futures pour le Moyen-Orient, l’Amérique et l’Occident. C’était en août 2013, quand il a reculé après l’attaque chimique de la Ghouta en août 2013, alors qu’il avait averti que l’usage par Damas d’armes chimiques serait une « ligne rouge » à ne pas franchir. Sans cette faiblesse, Bachar Al-Assad eût été amené à négocier avant qu’il ne soit trop tard, les égorgeurs islamistes auraient bénéficié de moins de ralliements, il n’y aurait pas eu d’intervention militaire russe directe en Syrie à partir de septembre 2015, il n’y aurait pas eu d’écrasement barbare d’Alep-Est, et peut-être, en Amérique, Trump aurait-il eu plus de mal à faire croire à des millions de gogos en sa « force » d’Hercule de foire.

Adieu l’ONU

La Pax Russia prend donc la place abandonnée par la Pax Americana. Cette Pax Russia, si elle tient, mettra en partie fin à la boucherie syrienne, a fortiori si c’est celui qui tient le hachoir qui siffle la fin de la partie. Mais au-delà d’en finir avec nos illusions de soft power – il était temps –  elle laisse aussi sur le carreau l’ONU comme instance de règlement des conflits. Au mieux, l’ONU va devenir l’instance d’approbation de la paix des vainqueurs, comme l’adoption à l’unanimité par son conseil de sécurité de la résolution 2336, soutenant « l’initiative de paix » russo-turque, le préfigure. Elle met enfin un terme à l’idée d’une Europe autre que strictement économique et à celle d’une Amérique garante d’une stabilité internationale qui appartient définitivement au siècle dernier, au temps où le monde était passé de bipolaire à unipolaire. Il est aujourd’hui devenu un échiquier multipolaire où l’avantage va à la brutalité du ou des joueurs les plus déterminés.

Mais cette Pax Russia laisse de côté bien plus que cela : d’abord les Arabes, pas invités à la table de ceux qui – Russie, Iran, Turquie – ont décidé du cessez-le-feu (les groupes d’opposition « non terroristes » seront invités aux négociations prévues par le triumvirat fin janvier à Astana au Kazakhstan).

Les Kurdes ensuite qui seront, comme toujours, les dindons de la farce, utilisés comme supplétifs des Occidentaux en Syrie, soutenus un peu mais pas assez par ceux-ci, puis lâchés à la fin par peur d’affronter la Turquie pour si peu, pour ceux qui ne comptent pas assez sur l’échiquier dont nous ne sommes d’ailleurs plus nous-mêmes un pion stratégique.

Et, enfin, le coup de maître de Poutine, judoka et joueur d’échecs : la Turquie. Les Russes, qui n’ont pas la mémoire aussi courte que nous, n’oublient pas que nous avons, au temps de leur faiblesse post-soviétiques, et à l’encontre des promesses faites, été décrocher leurs anciens pays alliés du pacte de Varsovie pour les arrimer, progressivement, à l’OTAN, puis à l’UE. Nous n’avons jamais voulu – sûrs alors de notre « soft power », qui avait, selon la légende, triomphé sans combattre du communisme (lequel s’est surtout effondré sur lui-même comme une étoile auto-consumée) – prendre conscience de ce qui a été perçu par ceux-ci comme du mépris.

La Turquie contre l’OTAN

Les Russes commencent, aujourd’hui, à nous rendre la monnaie de notre pièce en désarrimant, sous nos yeux, la Turquie de l’OTAN. La Turquie d’Erdogan, notre alliée supposée, qui fait sa guerre et organise la paix en Syrie et au Moyen-Orient, main dans la main avec la Russie et l’Iran ? Poutine, dans ce qui sera peut-être analysé plus tard comme un basculement systémique, renforce ainsi avec pragmatisme et opportunisme la défense sur le terrain des intérêts russes en s’alliant avec les deux autres acteurs qui osent passer résolument à l’acte (en parvenant à passer au-delà de l’opposition d’Erdogan à Bachar Al-Assad, ce qui prouve que les ennemis de mes amis peuvent aussi être un peu mes amis si tout le monde y gagne). Il introduit en passant un ver mortifère au cœur de l’Alliance Atlantique. Pire encore qu’une possible défection de la Turquie qui quitterait l’OTAN (probablement le scénario idéal si nous avions le courage de le mettre sur la table), nous gardons – avec la bénédiction de Moscou –  au sein de cette alliance, un membre envers lequel nous ne pouvons plus avoir confiance. La confiance, cœur nucléaire d’une alliance militaire et stratégique. Poutine ne désarrime pas formellement la Turquie de l’OTAN, il la désarrime effectivement, tout en la laissant théoriquement en faire partie, suffisamment en tout cas pour y propager le ver de la méfiance. L’OTAN pourrira peut-être par la Turquie… Cette Turquie de plus en plus frappée et déstabilisée par les coups en retour de ses mauvais calculs (déclenchement d’une nouvelle guerre interne et externe avec les Kurdes, soutien puis lâchage de Daech), comme en témoigne la fusillade aveugle du club Reina à Istanbul la nuit du Nouvel An, revendiquée par ledit « Etat » islamique.

En France, l’attitude de nos politiques, devant le conflit régional syrien, hésite depuis le début entre une condamnation du régime syrien que l’on ne peut que partager si l’on souhaite rester humain – au regard ne serait-ce que de l’attaque chimique de la Ghouta puis de l’utilisation intensive et aveugle des bombardements aériens, aux bombes-barils, au chlore, etc. ; condamnation légitime mais impuissante parce que nous ne punissons pas sur le terrain le coupable -, une fascination-admiration envers Poutine  (Marine Le Pen, Mélenchon, Fillon,…) et cette vieille antienne de la diplomatie seule comme solution au problème chez les autres. Jusqu’à cette ânerie énoncée comme une géniale clairvoyance par Dominique de Villepin, qui appelait récemment à « une coalition internationale diplomatique et surtout pas militaire » pour  enrayer la crise au Moyen-Orient, au prétexte qu’« utiliser un lance-flammes pour éteindre un incendie, c’est absurde ». Oui, c’est absurde chez les pompiers mais, sur le terrain en Syrie, c’est bien une coalition militaire agissante, dénuée de scrupules, brutale, déterminée, cynique même, qui, après avoir presque tout brûlé, impose la paix dans les décombres fumants… pendant que nos diplomates observent et regrettent avec nostalgie le temps de « la grande politique arabe de la France »…

Qui osera être un nouveau Churchill ?

Nous ne pourrons éternellement observer ce qui arrive, ce qui nous arrive, ce qui arrive vers nous aussi. A l’heure où des candidats à l’élection présidentielle hésitent à dire si le budget de la Défense doit se situer à 1,9 ou bien 2 % du PIB (en fait nous devrions le hausser à 4 %, mais qui osera ?), la réalité est brutalement, et salement, prise à bras-le corps par d’autres. Oui, il faut faire de la diplomatie, il faut parler les yeux dans les yeux à Poutine, aux autres, à tous ceux qui se battent sur le terrain. Et partout ailleurs, aux Chinois, par exemple, qui pratiquent en mer de Chine l’expansionnisme par le fait accompli. Comme je l’avais écrit, ce ne sont pas (encore) nos ennemis, mais une menace pour aujourd’hui et demain que nous ne pouvons éluder. Mais arrêtons de nous payer de mots. La diplomatie de pays que personne ne craint ne pèse plus rien aujourd’hui. L’année 2016 a été l’année Poutine ; 2017 sera peut-être l’année Poutine-Trump-Erdogan-Xi Jinping… Face à eux, qui osera être un nouveau Churchill ? Le paradoxe de la vraie diplomatie, c’est qu’elle doit s’efforcer d’éviter le sang, la sueur et les larmes, tout en donnant à percevoir qu’on se tient prêt à les assumer, si nécessaire.

Non-dits dans le métro

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Le métro parisien. SIPA. 00508550_000015
Le métro parisien. SIPA. 00508550_000015

Rayane[1. À la demande des agents de la Ratp à qui il est demandé de ne pas répondre aux journalistes, les prénoms ont été systématiquement modifiés.] veut que notre entretien se déroule à son domicile, en proche banlieue – un joli quatre-pièces dont il est l’heureux propriétaire. « Je ne pourrais plus m’acheter cela, vu les prix actuels… Mais me voilà demi-millionnaire », plaisante-t-il. « Avant de critiquer la RATP je voulais que tu voies ça. Parce que ça, je le dois à la Régie. À 25 ans, j’ai pu emprunter à taux très bas. » D’emblée, le courant passe entre nous. J’apprécie ce ton exempt de tout misérabilisme. Et nous sommes bien d’accord : on ne fera pas le procès de la RATP. Mais ça n’empêche pas d’essayer de comprendre.

« Oui, oui, on m’a dit : tu vas me parler de Samy Amimour. » Quoi ? Qui a dit ça ? Je n’ai encore jamais prononcé le nom de cet ancien chauffeur de bus devenu l’un des terroristes du Bataclan. Il est dans toutes les têtes, symbole de l’échec de la politique de recrutement dans les quartiers. Amimour pourtant ne m’intéresse pas. « S’il avait été employé dans une poissonnerie, on n’accuserait pas Auguste Pêchard d’avoir joué avec le feu. » Rayane rigole, se détend, m’invite à m’asseoir sur le canapé où il prend également place, le bras gauche sur le dossier, la main droite sur son genou. Assis sur le rebord, les jambes serrées avec dessus mon calepin, je peux commencer.

Il y a quelques années, un petit groupe de femmes ose évoquer devant une caméra le machisme grandissant à la RATP, notamment celui des islamistes qui ont progressivement investi certains dépôts de bus. Parmi ces femmes, il y a Ghislaine Dumesnil, qui écrira plus tard Mahomet au volant, la charia au tournant.[2. Paru aux éditions Riposte laïque.] Mais j’évite pour l’instant de prononcer le nom de cette dernière. Je me concentre sur une partie de son témoignage qui m’intéresse particulièrement. La vidéo des femmes a provoqué un tollé à la RATP. Pas parmi les islamistes. Ce sont les autres qui ont surréagi : les musulmans modérés ou non pratiquants, appuyés par la direction, les syndicats et le gros des collègues des chauffeurs mis en cause. Je veux comprendre cette solidarité-là, qui s’est exprimée avec une violence particulière. Comment une politique active d’intégration non seulement n’éteint pas la virulence antiraciste (elle n’est jamais « derrière nous ») mais fait flamber le réflexe communautaire, jusqu’à anesthésier le bon sens, et cela dans l’indifférence générale ? Et comment, côté encadrement, au nom des potes, des gens, a priori de gauche, en viennent de facto à cautionner le sexisme, l’homophobie, le racisme et l’antisémitisme des barbus ?

Les agents doivent ressembler à leurs clients

« Tu l’as dit toi-même : ils cherchent à ne pas être cela. » Rayane ne prononce pas le mot, mais cela porte un nom : le retour du refoulé. « Tu ne vas quand même pas me dire que ce sont des racistes qui vous ont embauchés ! »

« Je n’irai pas jusque-là. Mais il ne faut pas nous prendre pour des idiots non plus. J’étais jeune, je cherchais du boulot. J’avais passé des entretiens à droite, à gauche. J’ai bien senti qu’avec mes cheveux frisés, mon nom, mon adresse à ne pas laisser sa voiture dehors, je bénéficiais d’un préjugé favorable chez les uns, défavorable chez les autres. À la RATP, c’était clair : j’avais la tête de l’emploi. La tête, pas le CV. »

La RATP a longtemps été une entreprise de transports publics, c’est-à-dire un royaume d’ingénieurs apportant des solutions techniques à des problèmes concrets. Début 1989, la nomination à sa tête de Christian Blanc, l’une des figures de la deuxième gauche, rompt avec cette tradition. L’entreprise devient un champ d’expérimentation sociale et son corollaire : une machine à communiquer des valeurs. Mais c’est avec la présidence de Jean-Paul Bailly, nommé cinq ans plus tard, que l’ouverture aux jeunes des cités s’impose comme le mantra de la RATP. Les agents doivent ressembler à leurs clients. Cette formule choc justifiera tous les pactes de la diversité possibles.[access capability= »lire_inedits »]

Pour Rayane, le résultat est un désastre : « Il y a eu pas mal de casse. Beaucoup n’avaient pas le profil “Service public” et ne sont pas restés. Il ne suffit pas de mettre un uniforme sur le dos d’une racaille pour en faire un agent. Mais même parmi ceux qui sont restés, cela n’a pas été sans peine. Les gens de la direction ne connaissaient rien de nous. Ils s’en prenaient aux Jérôme, mais ils en étaient aussi. » Je note consciencieusement la formule, sans la relever. « Notre génération, poursuit Rayane, n’avait pas le mode d’emploi de la société française. Pour nous, réussir sa vie, c’était ressembler à Tapie ou Zidane. Pas gagner 2 000 balles en bossant en horaires décalés. On ne profitait pas des avantages de la fonction – les activités culturelles ou sportives du comité d’entreprise, par exemple. Si l’intégration c’était ça, alors on rêverait d’autre chose. Moi-même, j’ai eu du mal, j’ai fait un genre de dépression – mais dans un sens, ça m’a sauvé car j’ai dû voir un psy. Dans le fond, on gardait une part d’hostilité, de méfiance envers notre entourage professionnel. »

Du « saucisson-pinard » au « respect des différences »

Ce mal-être et ce mépris de certains agents envers leurs collègues « gaulois », on m’en avait parlé. La réciproque est-elle vraie ? « On n’a pas été mal accueillis, surtout au début, répond Rayane. Avoir un collègue musulman, maintenant c’est banal, mais à l’époque c’était cool. Ça drague aussi beaucoup à la RATP… Inutile de te faire un dessin. Dans l’ensemble, sur ce sujet, les agents partageaient les valeurs de la direction. Ils étaient fiers que la RATP montre l’exemple de l’intégration. Ils se racontaient la même histoire. C’était juste parfois un peu too much. Les gens qui en font trop, ça cache quelque chose. Les syndicats, notamment. Ces gars se feraient pendre plutôt que de l’avouer mais notre arrivée les inquiétait. »

Les syndicats ? Cela fait tilt dans mon esprit et je repense aux Jérôme. Ce qui me ramène au témoignage d’agents qui ont refusé d’évoquer devant moi la question de la diversité, mais ne ménageaient pas leurs sarcasmes sur la politique d’amélioration de la productivité imposée par la direction. Une évidence m’apparaît brusquement : le tournant antiraciste de la RATP, son obsession d’un recrutement diversifié suit d’à peine quelques mois les grandes grèves de décembre 1995. L’idée qu’il serait impossible de réformer le service public est née à cette époque, quand les syndicats ont fait plier direction et gouvernement. Droite et gauche modérées étaient tombées sur un os, le corps compact des agents du service public. Les pactes de la diversité ont été engagés après. Une succession d’événements n’implique pas de causalité. Mais le fait est là.

« Je ne sais pas si on peut faire le lien. Mais c’est certain qu’on pénétrait en intrus dans un bastion ouvrier. En gros, avant notre recrutement on était machinistes CGT de père en fils. Jeunes des cités, plus habitués à glander qu’à se mobiliser, nous n’avions pas beaucoup de culture politique ni civique. C’est même ça que la société nous reprochait. Pour la direction de la RATP, dans le fond, ça jouait en notre faveur. On serait reconnaissants et souples. » Longtemps, le caractère endogène du recrutement de la RATP a, en effet, favorisé les syndicats. La diversité a changé la donne. Comment ont réagi les syndicats ? « On a été accueillis à bras ouverts, mais pas sans arrière-pensées. Dans ce registre, la CGT a été la championne. C’était marrant, parce qu’on sentait bien qu’ils étaient plus “saucisson-pinard” que “respect des différences”. Mais voilà, ils jouaient le jeu. Je pense aussi qu’ils avaient en héritage une culture pro-algérienne qui datait de la guerre d’Algérie et qui facilitait la jonction entre les militants d’hier et nous, leurs futures recrues. » Quand j’aborde la question de l’antisionisme, mon interlocuteur s’inquiète, avant de préciser : « On ne parle pas de Gaza tout le temps, mais oui, ça peut jouer aussi. Une même vision du monde. »

Un ange passe. Je songe à prendre congé. J’ai quelques pièces complémentaires, mais je n’ai pas encore réuni le puzzle. Je ne parviens toujours pas à répondre à ma question : pourquoi, à la RATP, les musulmans modérés ou non pratiquants font-ils bloc avec les salafistes lorsqu’on met ces derniers en cause ?

« Dire que la diversité des agents diminue la violence, c’est de la foutaise pure et simple. »

Claude, fraîchement retraité, m’accueille avec son épouse dans son pavillon du grand ouest parisien. Il a aussi vu arriver les jeunes issus de la diversité. « Pas tous nuls, loin de là, et souvent pleins de bonne volonté, mais ils n’avaient pas la culture de la maison, c’est clair. » Claude m’explique en d’autres termes que ceux de Rayane le choix stratégique du recrutement de ces jeunes. « À partir des années 1980, la situation sur le réseau se tend. Les incivilités, les agressions se multiplient, la fraude prend des proportions jamais constatées. Deux idées font leur chemin. La première est que la société se métissant, la RATP est devenue une entreprise de petits blancs, cible facile d’une jeunesse immigrée en révolte contre la société d’accueil. La seconde est qu’il suffirait de changer l’origine des agents pour que ce processus soit enrayé. » En gros, la RATP va procéder au grand remplacement pour avoir la paix. Sauf que ça ne marche pas ! La preuve : « Le 27 mars 2007, à la suite d’un contrôle des billets banal sur un jeune homme d’origine étrangère, une gigantesque émeute se produit dans la halle inférieure de la gare du Nord. Or deux des contrôleurs étaient d’origine maghrébine… Leur présence n’a absolument rien modifié. Dire que la diversité des agents diminue la violence, c’est de la foutaise pure et simple. »

Je suis passé à Ghislaine Dumesnil et à sa dénonciation des salafistes, quand Patricia, l’épouse de Claude, se joint à nous : « Je ne dis pas que cette femme a tout inventé, loin de là, mais elle a exagéré. Elle a noirci le tableau. Les gens se sont sentis agressés. » J’argumente : dans une entreprise exemplaire sur le plan de la diversité, on aurait pu s’attendre à ce que l’unanimisme antiraciste cède le pas à une réflexion apaisée. Après tout, les questions que pose Ghislaine Dumesnil sur le sexisme des salafistes – pour ne retenir que ce sujet – sont sensées. « Le problème, c’est cette rancœur de petit blanc dépossédé. Nous-mêmes, nous ne pouvons pas faire recruter mon fils à la RATP. Il ne coche pas les cases de la nouvelle politique. Les musulmans le sentent. » Je demande : ils sentent quoi ? Qu’ils ont piqué la place des autres ? « Non, mais pour les blancs, c’est un peu ça et les autres le savent. »

Deuxième rendez-vous avec Rayane. D’emblée, je lui demande s’il se sent un intrus à la RATP. « Un intrus, non. J’ai plus de quinze ans de service derrière moi. En plus, dans le métro, ce n’est pas comme pour les bus. La “diversité” est réelle. En revanche, il y a des secteurs où les musulmans sont largement majoritaires. On n’est pas complètement idiots. On sent bien que trop, c’est trop. Qu’à un moment donné, après une provocation islamiste, ça va réagir. On a peur. Moi, après les attentats et la vague bleu marine de 2015, je ne dormais plus. La différence entre toi et moi, elle est là. Toi, les attentats t’indignent. Moi, c’est la réaction qu’ils peuvent provoquer qui me panique. Ça ne veut pas dire que j’approuve les attentats ou le salafisme. »

Rayane respire bruyamment, s’excuse de hausser le ton, m’assure qu’il ne veut pas se fâcher et reprend : « Depuis la dernière fois, j’ai lu ce que tu écris sur le “pas d’amalgame”. Je sais que ça t’énerve, que ça te blesse. Je comprends, je respecte. Moi au contraire, je me suis raccroché au politiquement correct. Parce que j’ai peur, pour moi, pour mes enfants. On est assis sur un baril de poudre, je n’ai pas envie qu’on joue avec les allumettes. Voilà pourquoi on réduit au silence une Ghislaine Dumesnil, même si, au fond, on sait bien qu’elle a un peu raison. Je sais, c’est con, mais la vérité, elle est là. » N’est-ce pas, au contraire, en taisant les problèmes qu’on les aggrave ? « Peut-être qu’il faut sortir de nos vieux réflexes », concède Rayane, à demi convaincu.

Pris en otage entre la rancœur tacite d’une société qui, par générosité ou arrière-pensées, leur a fait de la place et la provocation de l’islam radical, les musulmans de la RATP préféreraient donc couvrir les islamistes plutôt qu’empoigner le drapeau de la laïcité – moins par complicité atavique que par peur du débat public. Titulaires, agents de la fonction publique, souvent propriétaires de leur logement, objectivement intégrés et même plutôt aisés, ils se sentent pourtant toujours en sursis. S’il est facile de constater les ravages de ces réflexes, il l’est moins de juger la légitimité ou la complaisance de ce sentiment quand, enfin, il s’exprime. Et le soupçon de discrimination positive dont les musulmans de la Régie auraient bénéficié, au détriment des historiques, ajoute à cette fragilité. « C’est une suite de non-dits, reprend Rayane. Nos parents ne nous ont jamais dit pourquoi on était ici. Ils n’ont jamais dit qu’au bled, ils crevaient la dalle. La RATP ne nous a jamais vraiment dit pourquoi elle nous embauchait. Les blancs n’ont jamais dit qu’on prenait la place de leurs enfants ou qu’on risquait, au regard des luttes syndicales, d’être des jaunes. Et maintenant nous n’osons pas dire que ce pays est le nôtre. On devrait. Le travail le prouve, quand même. » Une larme scintille au coin de l’œil de Rayane, communicative. Nous décidons de boire un verre. Ensemble. Comme on dit à la RATP.[/access]

C’est qui le chef?

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Ouvreuse journal maestro Pierre Boulez

Ouvreuse journal maestro Pierre BoulezD’aucuns me demandent si j’en ai pas ma dose de déchirer les tickets. Réponse : ben non. Deux fois non.

D’abord, dix ans qu’on déchire plus. On a même arrêté de scanner des codes-barres. On flashe. On flashe des codes carrés Datamatrix. C’est vexant d’obéir, mal en plus, aux ordres de machines hailletèques. Du coup c’est long, ça énerve le public qui poireaute. Mais parole de directeur, c’est secure.

Ensuite, un billet, code à part, ça en dit, des choses ! Prenez le concert du 28 novembre à la Philharmonie. L’Orchestre national de Russie joue Prokofiev, Chostakovitch et le Concerto pour piano de Scriabine. La petite porte côté jardin va s’ouvrir quand le chef Guennadi Rojdestvenski, star historique (l’adagio pour cordes au troisième acte du film 2001 : l’odyssée de l’espace, c’est déjà lui qui dirigeait), quand le chef donc jette un œil au ticket d’entrée où il y a marqué, en gras : Philharmonie – Grande salle Pierre Boulez / Russian National Orchestra, et dessous en maigre : Mikhail Pletnev, piano. Pas de Rojdestvenski sur le ticket ! Ledit grille un fusible, défait son nœud pap. Pas mon nom sur le ticket ? Good bye et s’en va.

Notre public d’amour n’a pas tout perdu : Mikhail Pletnev, le pianiste, qui est aussi chef à ses heures, a pris sa place et c’était fameux. Mais le culot de la star ![access capability= »lire_inedits »] On se demande s’il faut incriminer son âge. Ou l’idée qu’il se fait de soi-même (paraît qu’ado, Prokofiev en personne l’aurait traité de « supergénie »). Ou plutôt la boursoufle post-perestroïka de l’ego russe brimé pendant trois quarts de siècle. Ou le complexe du Maestro – vous savez, ces gars qu’on appelle Maître depuis le conservatoire et qui, voyant Toscanini à la télé, se sont dit : Plus près de toi mon Dieu, il n’y a que Moi. Moi le savoir, Moi le pouvoir, Moi le tyran sacré, Moi le chef d’orchestre.

Fini tout ça. Le chef New Age est devenu démocrate. Il parle gentiment, respecte l’heure de la pause et aime les gens. Il ne fait pas peur, on l’appelle par son prénom, c’est mon pote le chef. Sauf ce soir. À 85 berges, le camarade Rojdestvenski s’en cogne du nouveau régime. Maestro c’est maestro. Privé de ticket ? Do svidania !

Il est petit, celui qui se perche sur la vanité (proverbe). Mais je vais vous dire : je le comprends. Si encore on n’avait qu’oublié son nom. Or point. Il y avait bien le nom d’un chef d’orchestre écrit sur le ticket – sur chaque ticket depuis le 26 octobre. Grande salle Pierre Boulez. Rojdestvenski a dû se croire confondu. Grande salle Pierre Boulez ! Tous les jours, à la Philharmonie, c’est un peu Pierre Boulez qui dirige. Grande salle Pierre Boulez ! Et quelle autre salle que la grande pouvait s’appeler Pierre Boulez ? En hommage au disparu, la « grande salle » devient « salle Pierre Boulez ». Pas les deux ! Comment d’un simple adjectif nos inépuisables managers vous changent l’artiste regretté en précieux ridicule.

Lundi 28 novembre, le maestro qui a connu Staline et Chostakovitch s’est trouvé petit. Plus petit que le pianiste. Plus petit que la grande salle et ses morts. Ça l’a chagriné, il nous l’a jouée Toscanini furioso. Chef, quoi. Mais pas chef de l’orchestre. Chef du ticket. En entendant claquer la porte de la Philharmonie et l’orchestre jouer si bien sans lui, on se disait, mélancolique : tout ça pour ça. C’est peu de chose, chef. [/access]

Made in France

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Les Petits meurtres d'Agatha Christie, France 2.
Les Petits meurtres d'Agatha Christie, France 2.

Si la désindustrialisation plane toujours sur notre économie, il y a un secteur où nous relevons la tête : la fiction télévisée ! A force de nous asséner que seuls les américains ont le génie du petit écran, nous commencions à faire des complexes de réalisation. Incapacité à revoir notre chaîne de production, scénaristes à la traîne, comédiens sans entrain, une création figée entre les désirs contradictoires des autorités de tutelle et l’appétit vorace des annonceurs, nous manquions de souffle et d’audace. Les années 90 ont été désolantes de platitudes et d’errements, surtout en prime time. Certains soirs, la ménagère avait envie d’ouvrir le gaz. Nos programmes ressemblaient à un débat soporifique sur les vertus de la monnaie unique entre un social-libéral et un libéral-social.

La zappette en berne comme la vigueur de notre Démocratie, nous doutions de notre santé mentale dans un système aussi vérolé. Nous osions à peine formuler ce rêve fou de regarder des séries de bonne facture ne tombant ni dans les grosses ficelles de la comédie, ni dans un misérabilisme à faire pleurer dans les cités bétonnées. En clair, une télé de qualité comme le furent jadis nos dramatiques et autres feuilletons à rallonges tenant la France qui se lève tôt en haleine. C’était méconnaître notre capacité de rebond et surtout notre vivier d’acteurs de tout premier plan. Quel autre pays au monde offre une telle variété de tempéraments, de caractères et de talents ! Le service public a su, à sa manière, proposer ces dernières années une contre-programmation assez subtile. Il s’agissait de ne pas heurter les téléspectateurs avec des œuvres trop violentes ou faussement révoltées, tout en conservant une fine psychologie des personnages.

Petites séries à la française

Pour cette rentrée, nous avons donc plaisir à retrouver nos héros du vendredi ou du samedi soir. « Les Petits Meurtres d’Agatha Christie », plébiscités par le public dans un dernier sondage OpinionWay paru dans TV Magazine, sont d’une redoutable addiction pour les nostalgiques des années 50 et 60. Il ne suffit pourtant pas de filmer une Facel-Vega, une Lambretta ou des costumes taillés à l’italienne pour faire grimper l’audimat. Plus que l’intrigue plus ou moins alambiquée de chaque épisode, le succès repose essentiellement sur le jeu et la communion d’esprit d’un casting de haut niveau. Samuel Labarthe en irrésistible commissaire Laurence, cabot et délicat, dans cet entre-deux fragile dont il a le secret, déplie avec grâce et malice son long corps dégingandé. Un régal. La journaliste Alice Avril jouée par une Blandine Bellavoir, plus sûre chaque année dans ses exceptionnels dons comiques laisse toujours poindre une émotion véritable qui serre le cœur. Quant à la secrétaire Marlène, pin-up de sous-préfecture au cœur d’artichaut, la protéiforme Elodie Frenck casse vraiment la baraque dans cet exercice de style. Du grand art. Un seul regret, l’absence de Natacha Lindinger. On se demande ce qu’attend le cinéma français pour la faire tourner plus souvent. Certainement la meilleure actrice de sa génération.


Les petits meurtres d’Agatha Christie – Meurtre… par bande-annonce-film

Sur France 2 également, depuis le vendredi 6 janvier, la saison 4 de « Chérif » reprend du service. Là aussi, le duo-vedette composé d’Abdelhafid Metalsi et de Carole Bianic fait des merveilles à la Crim’ de Lyon. Souple et puissant, le capitaine Cherif vient se fracasser sur le granit tendre du capitaine Briard. Ils sont d’un naturel désarmant. Mention spéciale à François Bureloup et Vincent Primault, toujours d’une parfaite justesse de ton.


CHERIF [Ep 5 et 6] – Bande Annonce par CherifFr2

Parmi les retours à l’antenne, la saison 5 de « Caïn » devrait arriver dans les prochaines semaines. Bruno Debrandt, le flic paraplégique le plus intrusif de France et Julie Delarme, sa complice de charme aux failles abyssales font des miracles d’interprétation sous la lumière de Marseille.


SÉRIE : Caïn sur TV5MONDELatina par TV5Monde

Sur France 3, la série franco-britannique « The Collection » démarrée avant Noël se poursuit jusqu’à la mi-janvier. Elle raconte la vie d’une maison de haute-couture dans le Paris de l’après-guerre entre soif d’argent et « Occupation » mal digérée. La présence de la trop rare Irène Jacob mérite un visionnage attentif. En France, on manque finalement de tout sauf d’excellents acteurs. Les candidats à la future Présidentielle devraient en prendre de la graine.


The Collection – La nouvelle série France 3 par france3

Séance de rattrapage

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Fragonard
"La Liseuse", Fragonard, 1770 (Wikipédia)
Fragonard "La Liseuse" Rentrée littéraire
"La Liseuse", Fragonard, 1770 (Wikipédia)

La rentrée littéraire de janvier 2017 a déjà balayé la fournée de septembre 2016. Qui se souvient encore des Prix d’automne ? Les lauréats sont passés du statut de vedettes aux oubliettes en l’espace d’un tweet. Leurs livres jadis encensés par la presse ont fini leur vie dans les solderies dès les premiers frimas de l’hiver. Cette rotation infernale laisse sur le carreau de très nombreuses victimes grisés par l’espoir fugace et forcément déçu d’un succès en librairie. D’abord les auteurs, ces sprinteurs de l’impossible, manouvriers de l’écrit, n’ont qu’une mince fenêtre de tir pour imposer leur roman ou leur essai face à une concurrence déchaînée. Le libéralisme débridé sévit autant dans l’édition que dans le secteur de la Grande Distribution. Marketing agressif, campagne d’influence et/ou de dénigrement, vaines polémiques, alertes sur les réseaux sociaux, tout est matière à faire parler de son livre.

Moi, Prix Goncourt !

Pour un passage à la télé, certains sont mêmes prêts à se mettre à nu, voire à dénoncer la pauvreté, le cancer et la pollution. Les opinions se polissent à l’approche des Prix, la banalité du propos prend ses aises sur les plateaux et l’écrivain se transforme en homme politique chassant l’électeur ou le lecteur, mêmes proies d’un système devenu fou. A ce jeu de massacre, rares sont les élus. La date de péremption d’un ouvrage arrive plus vite qu’un recommandé par la Poste. Une espérance de trois mois pour les plus chanceux, quelques semaines à peine pour l’immense majorité de la troupe, et puis s’en va l’auteur avec ses rêves de carrière. Cette hyperconsommation met aussi à mal les nerfs des attaché(e)s de presse qui n’arrivent plus à suivre les perpétuels changements au catalogue. Il est plus facile aujourd’hui de connaître dans le détail toutes les options d’une automobile de luxe que de se retrouver dans les méandres d’une maison d’édition. Et puis le critique ne sait plus où donner de la tête. Chaque jour, il reçoit des livres, il effectue un tri rapide, maladroit, partisan et manque de place pour parler de tout ce qu’il a aimé. L’actualité ne repasse pas forcément les plats. Cette sélection parcellaire ne le satisfait guère.

Quand Iphigénie boit un verre avec Edwards …

Alors, le critique repenti décide de consacrer quelques lignes à des livres vieux de trois mois, une audace folle dans un monde accro à la nouveauté stérile. Si la lecture abolit le temps, il faut se plonger dans Iphigénie en Thuringe de Ghislain de Diesbach, un admirable recueil de douze nouvelles courant du milieu du XVIIIème siècle jusqu’en 1900. Une bouffée de romantisme allemand, une écriture décorsetée, une intelligence pétillante où l’érudition et la légèreté forment un mariage vigoureux. Via Romana republie ces textes parus une première fois en 1960 chez Julliard en les accompagnant d’illustrations inédites de Philippe Jullian. Dans un registre plus populaire, encore qu’il s’agisse toujours d’Histoire avec un grand H, prenons la défense de notre patrimoine bistrotier. L’échappée, maison de caractère, a réuni une partie des 700 chroniques sur le zinc de Jacques Yonnet (1915-1974), l’auteur du célèbre essai Rue des maléfices sorti en 1954, le copain de Carco, Fallet, Giraud, Clébert ou encore Mac Orlan. Troquets de Paris dans la collection Lampe-tempête affiche crânement sur sa couverture un tire-bouchon et avertit le lecteur autant sur le contenu que le contenant. Yonnet, figure légendaire de la Mouffe et de la Maube, a tenu la rubrique « Aubergistes et bistrots de Paris » dans L’Auvergnat de Paris, le journal des immigrants du Centre de la France. A la fois historien du Vieux Paris, entomologiste de la profession et dénicheur de curiosités, il fait le récit d’une ville disparue. « En un mot : au comptoir, on FRATERNISE. Plus de hiérarchies, de classes sociales, de complexes (le terme est à la mode), pas d’épate, pas d’esbroufe : on est ce que l’on est » écrit-il dans son billet du 4 février 1961 intitulé « Rôle des cabarets et tavernes dans la formation de Paris ». Il est aussi question de conversations impromptues dans le dernier ouvrage de Michael Edwards, premier Britannique à avoir été élu à l’Académie française. Dans ses Dialogues singuliers sur la langue française au PUF, il confronte le français et l’anglais dans une partie de ping-pong sémantique aux racines des mots. Qui sortira vainqueur du « me » ou du « moi » ? Symbolique du « e » muet ou savoureuse analyse sur le français comme « périphrase du réel » font se creuser les méninges. Trois livres intemporels qui méritent un rab d’intérêt dans cette incontrôlable course à l’audience.

Iphigénie en Thuringe de Ghislain de Diesbach – Via Romana

Troquets de Paris de Jacques Yonnet – L’échappée –

Dialogues singuliers sur la langue française de Michael Edwards – PUF

Iphigénie en Thuringe

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Troquets de Paris

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Ronce-Rose, qui s’y frotte s’y pique

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alice Lewis Carroll Eric Chevillard Rose ronce
Alice Liddel en 1858 (Wikipédia)
alice Lewis Carroll Eric Chevillard Rose ronce
Alice Liddel en 1858 (Wikipédia)

«Ne soyez pas pressé de croire tout ce qu’on vous raconte ». Ce n’est pas Éric Chevillard qui le dit, c’est Lewis Carroll, dont la muse Alice Liddell ressemble par certains traits à Ronce-Rose. Ronce, Rose ou Ronce-Rose, héroïne du roman d’Éric Chevillard, a l’air d’une petite fille comme les autres, qui change de culotte matin et soir, mange des sandwiches pain de mie jambon sans salir sa robe de princesse et confie ses secrets à son carnet, soigneusement cadenassé.

 


Eric Chevillard : La nébuleuse du crabe par ina


Nous avions des soupçons, au moins depuis La Nébuleuse du crabe (Minuit, 1993) ; c’est confirmé: Eric Chevillard est un effroyable logicien de l’absurde. On aimerait sortir du terrier du lapin comme Alice, on ne le peut pas, parce qu’aucune issue de secours n’est ouverte dans l’écriture. Aucune occasion de refermer le livre en pensant que l’auteur a bien déliré mais qu’avec nous, ça ne prend pas. Tout se tient, comme le disent les complotistes. Ronce-Rose vit avec Mâchefer et son copain bodybuildé, Bruce. Tous deux passent plus de temps à préparer des mauvais coups et à boire des bières qu’à s’occuper de la petite fille, mais elle est heureuse. Ronce-Rose a pour voisins un unijambiste, un escadron de mésanges et une sorcière. Sa richesse : la crédulité sans fond de l’enfance, la naïveté merveilleuse, et cynique sans faire exprès, avec laquelle elle perçoit le monde.

Le monde n’est pas ce que l’on croit

Mâchefer et Bruce, du moins leurs sosies parfaits, sont les héros d’un film projeté sur tous les téléviseurs, « fin de cavale sanglante ». Ronce-Rose en prend note sur son carnet et espère bientôt les retrouver pour leur raconter son périple, le long voyage qu’elle a entrepris à leur recherche. Elle a pris soin de flécher son itinéraire.

Nous ne savons pas combien de temps a mis Ronce-Rose pour rentrer à la maison, ni si elle a fini par retrouver Mâchefer, Bruce, les mésanges. D’équation pratique en équation psychologique, le roman est un traité de logique cruelle, le plan du labyrinthe d’un cerveau d’enfant. C’est aussi et surtout la preuve que le monde n’est pas ce que l’on croit, le monde est la somme de ce qu’il paraît à travers les yeux d’une petite fille, d’une association de malfaiteurs, d’une vieille dame paralysée, des gentils, des méchants, des cordonniers et des indifférents.

Gageons que malgré ses chagrins bien cachés, nous aurons envie de suivre le chemin fléché de Ronce-Rose, plus que n’importe quel autre.

Ronce-Rose, Eric Chevillard, Minuit, 144 pages. (à paraître le 3 janvier)

La nébuleuse du crabe

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Fondation Louis Vuitton: chic et toc

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La Fondation Louis Vuitton, octobre 2016. SIPA. 00777712_000077
La Fondation Louis Vuitton, octobre 2016. SIPA. 00777712_000077

Sur le papier, l’exposition Chtchoukine qui se tient à la fondation Louis Vuitton jusqu’au 20 février 2017 est sans rivale. Pensez donc : 130 chefs-d’œuvre impressionnistes, post-impressionnistes et modernes soit un authentique trésor, celui que Sergueï Ivanovitch Chtchoukine, collectionneur russe et francophile rassembla une vie durant. Gauguin, Derain, Matisse, Le Douanier Rousseau, Picasso… J’allais pouvoir m’en mettre plein les yeux ! Mais pour autant cette excitante promesse ne me fait pas perdre mon sens pratique. Prudemment, j’achète donc mon billet d’entrée en ligne une semaine à l’avance. Comme dans d’autres musées, je dois choisir un horaire précis parmi une liste de créneaux, ça sera donc le mardi 20 décembre à 12h30. Le jour dit, un mauvais vent m’accompagne lors de la traversée du jardin d’acclimatation jusqu’à la Fondation Louis Vuitton. Un édifice audacieux (ou plutôt « un geste architectural fort » comme on dit maintenant), tout en larges courbes, que ne renieraient pas les émirs dubaoïtes. Le bâtiment a été habillé par Daniel Buren de filtres colorés alternés et rectangulaires, rappelant ainsi le motif à carreaux, emblématique de la marque Louis Vuitton… Bel exemple d’intérêt bien compris entre un homme d’affaire avisé et un artiste qui sait d’où tirer son inspiration pour ne pas contrarier son mécène.

Il est 12h20, je cherche la file d’attente destinée aux visiteurs déjà détenteurs d’un ticket. Introuvable. L’agent de sécurité questionné me répond qu’il n’y a qu’une seule file pour tous les visiteurs et qu’il faut donc faire la queue en attendant que « le flux soit régulé ».

« Vous n’êtes pas dans un vieux musée, Monsieur »

Après 25 minutes d’attente dans un froid glacial, je pénètre enfin dans la fondation. Le hall d’entrée est digne d’un centre commercial en période de soldes : énormément de monde, des indications confuses censées orienter les visiteurs vers le restaurant, la boutique, l’auditorium… Je m’approche du comptoir d’accueil où il est précisé que chaque billet donne droit à un audio-guide. Je réclame donc mon dû et m’entends répondre que pour profiter de ce service, il faut être détenteur d’un smartphone et télécharger une application. J’explique que je n’ai pas pris d’écouteurs mais cela ne pose aucun problème puisque l’hôtesse me répond qu’il est tout à fait possible d’écouter à voix haute les indications dispensées par l’application… Je reste perplexe, ce musée du XXIe siècle qui se veut reflet de son époque, aurait-il poussé son souci de contemporanéité jusqu’à adopter le mode d’expression des lascars du RER B qui font profiter à tous les voyageurs du dernier titre de Nekfeu en mettant leur portable à pleine puissance ?

La personne qui m’accompagne a le tort de ne posséder qu’un modeste téléphone portable et fait part de son incompréhension quant à la promesse d’un audio-guide. Réplique cinglante et définitive : « Vous n’êtes pas dans un vieux musée, Monsieur ». Et tac ! Quant à l’intérêt d’acheter préalablement un billet nominatif, daté et comportant une heure précise l’hôtesse nous répond -agacée- que ce billet n’est en aucun cas un coupe-file et que si nous nous sommes gelés, c’est pour la bonne cause. Il s’agit en effet de « ne pas saturer les salles d’exposition de visiteurs afin que chacun puisse en profiter dans les meilleures conditions ». Nous tournons les talons et entrons (pas dans les meilleures dispositions, il est vrai) dans l’exposition, prêts à oublier ces déconvenues grâce aux merveilles qui nous attendent. Las ! Les salles sont toutes plus bondées les unes que les autres, on s’y bouscule. Il faut jouer des coudes pour espérer s’approcher des tableaux. Les visiteurs déambulent un smartphone dans une main avec le son à voix haute, et un appareil photo dans l’autre. En fait de « meilleures conditions » c’est l’entassement et le bruit qui dominent. La Fondation Louis Vuitton a fait le plein de visiteurs et une belle recette (16€ le ticket plein tarif) mais nous nous sommes hagards, déboussolés, frustrés, fatigués. Nous écourtons la visite.

Bernard Arnault qui cultive son image de mécène devrait pouvoir comprendre que la politique du chiffre qu’il pratique à merveille à la tête de LVMH, est un non-sens appliquée aux arts. Le public, comme les œuvres, méritent que l’on ne les traite pas comme des marchandises.[1. Contactée par Causeur.fr, la Fondation Louis Vuitton n’a pas encore répondu à nos questions]

 

 

Belmondo, itinéraire d’un acteur né

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jean paul belmondo autobiographie
Belmondo dans "L'homme de Rio". Rue des archives.
jean paul belmondo autobiographie
Belmondo dans "L'homme de Rio". Rue des archives.

Morne plaine au cinéma. Les stars ont pris la tangente. Un seul fait de la résistance. Le plus grand matador du box-office, Monsieur Belmondo en personne, « el unico », comme il se présentait dans Un singe en hiver en 1962, face à un Jean Gabin enivré par les vapeurs d’Extrême-Orient. Il suffit d’épeler son nom, d’apercevoir son blouson en cuir, son flingue de compétition, son cigare, son nez cassé, son yorkshire dans les loges de Roland-Garros, de l’imaginer pendu à un hélicoptère au-dessus de Venise, toréant sur une départementale de Normandie, chevauchant une rame de métro au pont Bir-Hakeim, remontant les Champs-Élysées avec Jean Seberg ou chahutant avec ses copains du Conservatoire, pour qu’un sourire illumine notre visage et que l’espoir renaisse enfin.

Ce grand frère de 83 ans abolit le temps. Il redonne à la France de 2017 l’insouciance de ses Trente Glorieuses. Il ravive le souvenir des réalisateurs disparus (Melville, Chabrol, Truffaut, Verneuil, Lautner, Sautet, Becker, De Sica), des écrivains oubliés (Félicien Marceau, Antoine Blondin, Béatrix Beck) et des actrices indomptables (Ursula Andress, Laura Antonelli). Pour la première fois, l’acteur égrène ses souvenirs à la première personne dans Mille vies valent mieux qu’une aux éditions Fayard, avec la collaboration de son fils Paul et de Sophie Blandinières.

Ne vous attendez pas à des révélations fracassantes, ce n’est pas le genre de la maison. Car Belmondo, toujours démonstratif à l’écran, jamais avare d’une cascade, demeure pudique sur sa vie privée. Il ne renie pas ses origines bourgeoises, il ne s’invente pas une extraction miséreuse pour charmer la presse bien-pensante comme tant d’autres usurpateurs. Sa carrière offre de meilleurs repères chronologiques que les successifs gouvernements de la Ve République. C’est un condensé de notre histoire récente, des combats dans les Aurès aux marches du Palais des festivals. Sur 300 pages, l’acteur déroule à vive allure ses débuts, ses ratés, ses succès, ses goûts notamment pour Céline et le personnage de Bardamu, avec cette joie communicative qui lui est propre. Son drame personnel, la perte de sa fille, il l’évoque à sa manière, élégante et digne. Notre compagnon du dimanche soir livre ici une échappée buissonnière,[access capability= »lire_inedits »] sans jamais tomber dans le pathos et sans oublier les monstres sacrés (Michel Simon, Jules Berry, Louis Jouvet, Arletty, Gabin, Ventura, Charles Dullin ou l’insaisissable Pierre Brasseur).

Denfert-Rochereau, centre du (bel) monde

Tout commence dans le XIVe arrondissement, un turbulent garçon déploie une énergie épuisante dans l’appartement familial. Il court, il bondit, il dévale, il exulte, comme plus tard il cavalera dans L’Homme de Rio, sous l’œil amusé de Philippe de Broca. Ses parents observent ce tourbillon de la vie, avec étonnement et affection. Sur les bancs de la très sélecte École alsacienne, le petit Belmondo enrage. L’autoritarisme obtus de certains professeurs le désarçonne. L’École, l’Armée, les Institutions en général, ne comprendront jamais cet être fulgurant. Dans l’atelier de son père, il exerce son œil d’esthète en épiant les modèles qui viennent poser en tenue d’Ève. Les leçons l’ennuient profondément. Le soir, il revit en lisant Les Trois Mousquetaires : « Tout, dans ce roman de cape et d’épée m’enchante », avoue-t-il. L’imaginaire sera sa seconde patrie. Le théâtre, son terrain d’expression favori. « Quand la réalité est déplaisante, la fiction demeure un recours idéal », pourrait résumer l’esprit de ses mémoires.

Au Conservatoire, son jeu virevoltant, son physique cabossé, son naturel fougueux ont heurté bien des académismes. Durant cette formation pavée de mauvaises intentions, Belmondo s’est trouvé une bande d’inséparables copains (Guy Bedos, Michel Beaune, Jean-Pierre Marielle, Claude Rich, Jean Rochefort, Pierre Vernier, Bruno Cremer, Françoise Fabian). On sent Belmondo nostalgique du Saint-Germain-des-Prés de cette fin des années 1950, propice aux canulars et aux rigolades. Une atmosphère de liberté planait sur Paris. Les figures de Mario David et de Charles Gérard, bambochards émérites, viennent égayer la description de ces folles nuits. La rive gauche n’était pas encore au programme des tour-opérateurs et des fripiers de luxe.

Et Godard créa le mythe

Il suffit qu’un Suisse binoclard aussi révolutionnaire qu’incompris lui donne son premier rôle dans À bout de souffle pour que la nouvelle vague Belmondo déferle. Nous sommes en 1960, sa carrière est lancée. Plus rien ne l’arrêtera. Sa filmographie donne le tournis. Jean-Paul, c’est l’ami de la famille. Son état de santé tient lieu de baromètre national. Quand Belmondo va bien, la France respire. Qu’il fasse du cinéma intello, du polar, de la comédie, du film d’aventures, en costume, à cheval ou en bateau cigarette, il occupe tout l’espace. Les filles l’adorent, les garçons l’imitent, les parents l’adoubent, les réalisateurs rêvent de capturer cet Animal dans leurs filets. Sa rivalité (non feinte) avec Alain Delon fait le bonheur de la presse à scandale et des tribunaux.

Chez les hommes, la taille (le nom de Delon figurait deux fois sur l’affiche de Borsalino en tant qu’acteur et producteur) est un sujet sensible. Ces deux-là se sont assez reniflés pendant cinquante ans pour ne pas éprouver désormais une complicité de seigneurs. Celui qui prit, un temps, la présidence du syndicat des acteurs s’offrit même le luxe de refuser les sirènes d’Hollywood. À L.A., il s’amusait pourtant avec le Rat Pack et affolait les producteurs. « J’étais à l’aise en France, j’étais bien français, culturellement ; je n’étais pas prêt à abandonner mon pays alors que c’était lui qui m’avait donné sa confiance et son estime », dit-il sans aucune amertume.

Ce livre est l’occasion de partager quelques souvenirs du bon vieux temps. Aucun ressentiment ne l’anime bien que les brimades des professeurs du Conservatoire aient laissé des traces indélébiles. Le Professionnel supporte mal l’injustice. Sur le tournage de L’Aîné des Ferchaux, il prit notamment la défense active de Charles Vanel qui subissait la furie moqueuse de Melville. Le Stetson du réalisateur s’en souvient encore, comme le rappelait Bertrand Tavernier dans son Voyage à travers le cinéma français. Notre magnifique Bébel, à la fois héritier, marginal, alpagueur, flic et voyou, incarne une parenthèse enchantée dans le monde d’avant.[/access]


Pax Russia: le rêve du « soft power » est mort à Alep

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Vladimir Poutine au Kremlin à Moscou, décembre 2016. SIPA. AP21986196_000001
Vladimir Poutine au Kremlin à Moscou, décembre 2016. SIPA. AP21986196_000001

La « Pax Russia » imposée, après l’écrasement de la partie Est d’Alep, par la Russie en Syrie, en coordination avec l’Iran et la Turquie, enterre la belle idée du « soft power ». On a dit qu’Alep-Est était le tombeau des « valeurs occidentales ». C’est surtout celui de ses habitants. Ensuite celui de nos illusions. A Alep, à la différence de Sarajevo pendant le siège, pas de casques bleus, pas d’humanitaires. Un passage à l’acte unilatéral de la Russie, épaulée par les Pasdarans iraniens, leurs affidés du Hezbollah, des volontaires chiites irakiens ou afghans, et ce qui reste de troupes capables de combattre de l’armée syrienne. Les Occidentaux et l’ONU : simples témoins sidérés, honteux et impuissants. Même l’évacuation des derniers milliers d’habitants survivants a été supervisée par l’armée russe, qui a directement négocié avec les groupes rebelles. Le croissant rouge et le CICR n’ont servis que d’auxiliaires et de caution.

Pas de paix sans menace

Après donc la sidération du passage à l’acte en Géorgie (2008) puis en Ukraine et enfin en Syrie, cette fin d’année 2016 a vu la mort de l’illusion occidentale du « soft power », de la diplomatie d’influence, la persuasion sans les armes. Et nous, Occidentaux, ne pouvons nous en prendre, si nous sommes honnêtes, qu’à nous-mêmes. Nous avons cru si longtemps à ces idées, à ces concepts contre l’évidence insupportable du réel. Le ministre de la défense russe Sergueï Choïgou, à l’occasion de la rencontre Russie-Iran-Turquie à Moscou ayant préparé la Pax Russia sur la Syrie, a lapidairement formulé l’épitaphe du soft power tel que nous le rêvions, en évoquant les précédentes initiatives diplomatiques de l’ONU, des Américains ou de leurs alliés : « Aucun d’entre eux n’avait de réelle influence sur le terrain ». Tout est dit.

Eh oui, pas d’influence sans capacité – et surtout volonté – crédible, effective, de passage à l’acte. Pas d’influence sans puissance, pas de soft power sans hard power. Pas de paix sans menace. « Si vis pacem, para bellum » ; mais surtout : si l’on menace, il ne faut jamais reculer, ensuite. Quitte à souffrir, ce que nous ne voulons plus. Obama pense que les Américains ne veulent plus souffrir, et ce président, qui aurait pu rester comme l’un des plus grands de l’histoire des Etats-Unis, a planté, en montrant au monde la faiblesse de sa volonté, les graines de souffrances futures pour le Moyen-Orient, l’Amérique et l’Occident. C’était en août 2013, quand il a reculé après l’attaque chimique de la Ghouta en août 2013, alors qu’il avait averti que l’usage par Damas d’armes chimiques serait une « ligne rouge » à ne pas franchir. Sans cette faiblesse, Bachar Al-Assad eût été amené à négocier avant qu’il ne soit trop tard, les égorgeurs islamistes auraient bénéficié de moins de ralliements, il n’y aurait pas eu d’intervention militaire russe directe en Syrie à partir de septembre 2015, il n’y aurait pas eu d’écrasement barbare d’Alep-Est, et peut-être, en Amérique, Trump aurait-il eu plus de mal à faire croire à des millions de gogos en sa « force » d’Hercule de foire.

Adieu l’ONU

La Pax Russia prend donc la place abandonnée par la Pax Americana. Cette Pax Russia, si elle tient, mettra en partie fin à la boucherie syrienne, a fortiori si c’est celui qui tient le hachoir qui siffle la fin de la partie. Mais au-delà d’en finir avec nos illusions de soft power – il était temps –  elle laisse aussi sur le carreau l’ONU comme instance de règlement des conflits. Au mieux, l’ONU va devenir l’instance d’approbation de la paix des vainqueurs, comme l’adoption à l’unanimité par son conseil de sécurité de la résolution 2336, soutenant « l’initiative de paix » russo-turque, le préfigure. Elle met enfin un terme à l’idée d’une Europe autre que strictement économique et à celle d’une Amérique garante d’une stabilité internationale qui appartient définitivement au siècle dernier, au temps où le monde était passé de bipolaire à unipolaire. Il est aujourd’hui devenu un échiquier multipolaire où l’avantage va à la brutalité du ou des joueurs les plus déterminés.

Mais cette Pax Russia laisse de côté bien plus que cela : d’abord les Arabes, pas invités à la table de ceux qui – Russie, Iran, Turquie – ont décidé du cessez-le-feu (les groupes d’opposition « non terroristes » seront invités aux négociations prévues par le triumvirat fin janvier à Astana au Kazakhstan).

Les Kurdes ensuite qui seront, comme toujours, les dindons de la farce, utilisés comme supplétifs des Occidentaux en Syrie, soutenus un peu mais pas assez par ceux-ci, puis lâchés à la fin par peur d’affronter la Turquie pour si peu, pour ceux qui ne comptent pas assez sur l’échiquier dont nous ne sommes d’ailleurs plus nous-mêmes un pion stratégique.

Et, enfin, le coup de maître de Poutine, judoka et joueur d’échecs : la Turquie. Les Russes, qui n’ont pas la mémoire aussi courte que nous, n’oublient pas que nous avons, au temps de leur faiblesse post-soviétiques, et à l’encontre des promesses faites, été décrocher leurs anciens pays alliés du pacte de Varsovie pour les arrimer, progressivement, à l’OTAN, puis à l’UE. Nous n’avons jamais voulu – sûrs alors de notre « soft power », qui avait, selon la légende, triomphé sans combattre du communisme (lequel s’est surtout effondré sur lui-même comme une étoile auto-consumée) – prendre conscience de ce qui a été perçu par ceux-ci comme du mépris.

La Turquie contre l’OTAN

Les Russes commencent, aujourd’hui, à nous rendre la monnaie de notre pièce en désarrimant, sous nos yeux, la Turquie de l’OTAN. La Turquie d’Erdogan, notre alliée supposée, qui fait sa guerre et organise la paix en Syrie et au Moyen-Orient, main dans la main avec la Russie et l’Iran ? Poutine, dans ce qui sera peut-être analysé plus tard comme un basculement systémique, renforce ainsi avec pragmatisme et opportunisme la défense sur le terrain des intérêts russes en s’alliant avec les deux autres acteurs qui osent passer résolument à l’acte (en parvenant à passer au-delà de l’opposition d’Erdogan à Bachar Al-Assad, ce qui prouve que les ennemis de mes amis peuvent aussi être un peu mes amis si tout le monde y gagne). Il introduit en passant un ver mortifère au cœur de l’Alliance Atlantique. Pire encore qu’une possible défection de la Turquie qui quitterait l’OTAN (probablement le scénario idéal si nous avions le courage de le mettre sur la table), nous gardons – avec la bénédiction de Moscou –  au sein de cette alliance, un membre envers lequel nous ne pouvons plus avoir confiance. La confiance, cœur nucléaire d’une alliance militaire et stratégique. Poutine ne désarrime pas formellement la Turquie de l’OTAN, il la désarrime effectivement, tout en la laissant théoriquement en faire partie, suffisamment en tout cas pour y propager le ver de la méfiance. L’OTAN pourrira peut-être par la Turquie… Cette Turquie de plus en plus frappée et déstabilisée par les coups en retour de ses mauvais calculs (déclenchement d’une nouvelle guerre interne et externe avec les Kurdes, soutien puis lâchage de Daech), comme en témoigne la fusillade aveugle du club Reina à Istanbul la nuit du Nouvel An, revendiquée par ledit « Etat » islamique.

En France, l’attitude de nos politiques, devant le conflit régional syrien, hésite depuis le début entre une condamnation du régime syrien que l’on ne peut que partager si l’on souhaite rester humain – au regard ne serait-ce que de l’attaque chimique de la Ghouta puis de l’utilisation intensive et aveugle des bombardements aériens, aux bombes-barils, au chlore, etc. ; condamnation légitime mais impuissante parce que nous ne punissons pas sur le terrain le coupable -, une fascination-admiration envers Poutine  (Marine Le Pen, Mélenchon, Fillon,…) et cette vieille antienne de la diplomatie seule comme solution au problème chez les autres. Jusqu’à cette ânerie énoncée comme une géniale clairvoyance par Dominique de Villepin, qui appelait récemment à « une coalition internationale diplomatique et surtout pas militaire » pour  enrayer la crise au Moyen-Orient, au prétexte qu’« utiliser un lance-flammes pour éteindre un incendie, c’est absurde ». Oui, c’est absurde chez les pompiers mais, sur le terrain en Syrie, c’est bien une coalition militaire agissante, dénuée de scrupules, brutale, déterminée, cynique même, qui, après avoir presque tout brûlé, impose la paix dans les décombres fumants… pendant que nos diplomates observent et regrettent avec nostalgie le temps de « la grande politique arabe de la France »…

Qui osera être un nouveau Churchill ?

Nous ne pourrons éternellement observer ce qui arrive, ce qui nous arrive, ce qui arrive vers nous aussi. A l’heure où des candidats à l’élection présidentielle hésitent à dire si le budget de la Défense doit se situer à 1,9 ou bien 2 % du PIB (en fait nous devrions le hausser à 4 %, mais qui osera ?), la réalité est brutalement, et salement, prise à bras-le corps par d’autres. Oui, il faut faire de la diplomatie, il faut parler les yeux dans les yeux à Poutine, aux autres, à tous ceux qui se battent sur le terrain. Et partout ailleurs, aux Chinois, par exemple, qui pratiquent en mer de Chine l’expansionnisme par le fait accompli. Comme je l’avais écrit, ce ne sont pas (encore) nos ennemis, mais une menace pour aujourd’hui et demain que nous ne pouvons éluder. Mais arrêtons de nous payer de mots. La diplomatie de pays que personne ne craint ne pèse plus rien aujourd’hui. L’année 2016 a été l’année Poutine ; 2017 sera peut-être l’année Poutine-Trump-Erdogan-Xi Jinping… Face à eux, qui osera être un nouveau Churchill ? Le paradoxe de la vraie diplomatie, c’est qu’elle doit s’efforcer d’éviter le sang, la sueur et les larmes, tout en donnant à percevoir qu’on se tient prêt à les assumer, si nécessaire.