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Hollande, Alep, identité: le journal d’Alain Finkielkraut

Hollande, Alep, identité: le journal d’Alain Finkielkraut
François Hollande à Paris, décembre 2016. SIPA. 00786067_000007
François Hollande à Paris, décembre 2016. SIPA. 00786067_000007

Le renoncement de François Hollande (14 décembre)

« Je suis prêt », affirmait, il y a peu, François Hollande dans un grand entretien publié par L’Obs. Lors d’une conférence prononcée à l’invitation des fondations Terra Nova et Jean Jaurès, il avait même esquissé les grands axes de sa campagne. Et puis est paru l’ouvrage de Gérard Davet et Fabrice Lhomme : Un président ne devrait pas dire ça. Ça, ce sont les commentaires médisants et les confidences débridées d’un chef d’État qui, au lieu de méditer, de se promener, de rencontrer, de lire, a occupé le peu de temps libre que lui laisse son épuisante fonction à s’écouter parler devant deux journalistes. Piégeant Narcisse par la simulation de la connivence, ces journalistes ont réalisé le grand rêve de la profession depuis le Watergate : contraindre à l’abandon le détenteur du pouvoir suprême. Et ils l’ont fait, cette fois, avec la participation de leur victime. Celle-ci, il est vrai, était déjà bien mal en point avant ce coup de grâce. Et ce qui l’avait plongée dans des abîmes d’impopularité, c’était, outre sa politique économique erratique, un événement en apparence mineur : l’affaire Leonarda.

Le 9 octobre 2013, cette jeune fille d’origine kosovare avait été appréhendée par les gendarmes lors d’une sortie scolaire et expulsée avec sa famille qui, après avoir épuisé toutes les voies de recours, venait d’être définitivement déboutée du droit d’asile. Dix jours plus tard, François Hollande est intervenu à la télévision pour confirmer l’éloignement de la famille et pour dire que Leonarda pouvait revenir seule en France achever ses études. Celle-ci lui a aussitôt répondu par le même canal qu’il n’était pas question pour elle d’abandonner ses parents et qu’elle entendait bien faire plier le gouvernement.

Pourquoi François Hollande a-t-il commis cette imprudence fatale à son autorité et à son prestige ? Parce qu’entre le 9 et le 19 octobre, les lycéens étaient descendus dans la rue, qu’ils menaçaient de reprendre le combat après les vacances de la Toussaint et qu’ils avaient le soutien d’une grande partie de la classe médiatico-intellectuelle. Ces manifestants et ces vigilants attendaient un geste du président de la République et ce geste, François Hollande s’y est d’autant plus volontiers résolu que, depuis le tournant de la rigueur choisi par François Mitterrand en 1983, l’antiracisme est devenu le nouveau cheval de bataille du progressisme.

La gauche compensait par la lutte contre toutes les discriminations son virage libéral. D’où Leonarda. D’où le mariage pour tous. D’où le fossé qui s’est creusé entre le néo-progressisme et le nombre toujours croissant de Français qui ne supportent plus d’être cloués au pilori parce qu’ils sont inquiets pour le destin de leur patrie et qu’ils tiennent à ce que celle-ci puisse, sans se renier, persévérer dans son être.

La tragédie d’Alep (18 décembre)

Je n’ai jamais oublié la conférence de presse que Nicolas Sarkozy, fraîchement élu président de la République, a donnée, au sortir de sa première rencontre avec Vladimir Poutine. Il avait[access capability=”lire_inedits”] le visage hagard. Il s’est avancé en titubant vers le pupitre, il a eu comme un renvoi au moment où il invitait les journalistes à lui poser des questions. Ceux-ci se sont dit en rigolant que la rencontre entre les deux chefs d’État avait dû être bien arrosée. Eh bien, non ! Un documentaire diffusé par France 2 vient de nous apprendre que ce jour-là, Sarkozy n’était pas ivre, il était sonné par la violence du coup qu’il venait de recevoir. Tout feu tout flamme, il avait exprimé au président russe son inquiétude quant à la situation des droits de l’homme en Russie, il avait parlé d’Anna Politkovskaïa, la journaliste qui venait d’être assassinée, il avait parlé de la Tchétchénie… Poutine, impassible, ne l’a pas interrompu. Une fois Sarkozy arrivé au bout de son exposé, il a demandé : « Tu as fini ? » « Oui », a répliqué, déjà interloqué, Sarkozy. Alors Poutine, délimitant entre ses deux mains tendues un espace d’une vingtaine de centimètres a dit : « La France : c’est ça. » Puis, écartant largement les bras, il a dit : « La Russie : c’est ça. Ou bien tu continues à me parler sur ce ton, et je t’écrase. Ou bien tu arrêtes et je peux faire de toi le roi de l’Europe. »

Jean-David Levitte dément que les choses se soient passées ainsi. Et pourtant, c’est bien ce Poutine-là qui donne aujourd’hui toute sa mesure. C’est lui qui est à l’œuvre en Syrie et qui, faisant la guerre sans respecter les lois de la guerre à Alep comme à Grozny, vient de mettre Bachar al-Assad en position de reconquête. Le tyran de Damas a un autre parrain : le Guide suprême de la Révolution iranienne. Aussi peu regardant sur les moyens que Poutine, celui-ci veut consolider un arc chiite de Téhéran à Beyrouth. Ainsi alimente-t-il en missiles le Hezbollah qui, comme l’a écrit Alain Frachon dans Le Monde, entend profiter de son installation au Liban pour ouvrir un nouveau front avec Israël.

Les grandes puissances occidentales et l’opinion mondiale sont, à quelques petits rassemblements près, les spectateurs passifs de cette barbarie. Ce qui conduit Laurent Joffrin à parler d’un « recul planétaire de la sensibilité humaine » et Bernard-Henri Lévy, plus véhément que jamais, à dénoncer « une honte profonde et indélébile » : « Nous sommes des défaitistes qui nous prenons pour des hommes de paix. Nous sommes des Européens repus qui désavouent leurs propres valeurs tandis qu’achève de se perpétrer le premier immense crime contre l’Humanité, c’est-à-dire contre chacun d’entre nous, du XXIe siècle. Nous sommes les contemporains de cette hécatombe, et comme face aux hurlements sortis hier des camps de la mort, peu, très peu, ont le courage d’appeler à faire la guerre à la guerre et à bombarder les bombardiers. »

Inspiré par la mémoire du pire, ce réquisitoire est fort. Et pourtant, je n’arrive pas à le reprendre à mon compte. Je n’ai pas le cœur, je l’avoue, de me joindre au chœur des indignés. Car la seule alternative actuelle au tyran de Damas, c’est un islamisme sunnite non moins cruel. Car les rebelles d’Alep confisquaient les vivres et les médicaments à leurs seuls profits. Car les interventions en Irak et en Libye ont eu des effets dévastateurs. Car le printemps égyptien a porté les Frères musulmans au pouvoir. Si j’en juge à mon cas, l’inertie fustigée par les imprécateurs ne procède pas de l’insensibilité ou de l’accoutumance aux images insoutenables mais de l’abattement. Les victimes s’accumulent dans cette guerre atroce et nul ne sait à quel vainqueur se vouer.

La gauche et la question de l’identité

Candidat surprise à la primaire de la gauche en vue de la prochaine élection présidentielle, Vincent Peillon a été interrogé sur ses intentions et sur son programme par le journal Le Monde. Il lui a été demandé notamment si, selon lui, des enjeux identitaires allaient être au centre de la campagne. Voici sa réponse : « On veut nous imposer un débat identitaire, et je crois que ça a été l’une des erreurs du gouvernement, plutôt que de mettre en avant notre action économique et sociale sur l’éducation, le logement, la santé, l’environnement, nous sommes venus sur un terrain qui n’est pas le nôtre. Nous avons heurté ceux qui partagent nos valeurs républicaines et qui n’attendaient pas cela de nous. Je ne crains pas le débat identitaire, mais je pense que ce n’est pas le bon. Notre identité, c’est la République. Ma campagne, c’est la République par tous et pour tous. La République démocratique, laïque et sociale est notre patrimoine commun. »

Étrange définition : « Notre identité, c’est la République. » Les grands républicains ne parlaient pas ainsi. De Jules Ferry, le fondateur de l’École républicaine, Mona Ozouf nous rappelle qu’il était avant toute chose un héritier « intimement convaincu de la continuité de la France, dont l’histoire vient de plus loin que la Révolution française, pleinement conscient de la puissance vitale du passé, ennemi déclaré, en conséquence, de l’illusion révolutionnaire de la table rase et de la création d’un monde refait à neuf ». Même émotion, chez Péguy, devant le lent travail des siècles : « La République une et indivisible, c’est notre Royaume de France. » Et l’apologiste des hussards noirs ajoutait : « Celui qui défend la France est toujours celui qui défend le Royaume de France. Celui qui ne rend pas une place peut être tout républicain qu’il voudra et tout laïque qu’il voudra, j’accorde même qu’il soit libre-penseur, il n’en est pas moins petit cousin de Jeanne d’Arc. Et celui qui rend une place ne sera jamais qu’un salaud, quand même il serait marguillier de la paroisse. » On retrouvera cette phrase dans un des premiers tracts de la Résistance.

Que s’est-il donc passé entre Péguy et Peillon ? Pourquoi cet oubli, par ceux qui arborent la République en guise d’identité, de l’enracinement historique des pères fondateurs ? Parce qu’en dépit des crimes et de l’effondrement des régimes communistes, la pensée de gauche reste imprégnée d’une sorte de marxisme diffus. On se convertit, nolens volens, à l’économie de marché, mais on continue de penser avec Marx que « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes ». La classe dominante, dans cette optique, n’a d’autre fonction que de dominer. Socialement supérieur voulant dire moralement inférieur, rien de bon ne peut venir d’en haut. Nul art de vivre ne nous a été légué par l’aristocratie, ni même par la bourgeoisie. La civilisation n’est faite que des conquêtes successives de la lutte pour l’émancipation. Et s’il est vrai que les œuvres de culture ne sont pas le seul fait de la République et des républicains, elles valent, nous dit-on, de plus en plus, par la critique sociale dont elles sont porteuses. Le rôle que s’assignent la majorité des universitaires ou des metteurs en scène de théâtre ou d’opéra consiste à faire émerger cette critique tapie dans les textes. Par l’entreprise de ces nouveaux passeurs et à la grande joie de Télérama, la culture cesse d’être exploration de l’âme pour s’inscrire dans le grand récit de l’émancipation.

Avec le réveil de l’islam, nous sommes confrontés aujourd’hui à un défi de civilisation. Ce défi, la gauche est incapable de le relever parce qu’elle ne sait plus hériter et parce qu’elle s’obstine à ne pas voir ce qu’elle voit. Le mal étant toujours pour elle le produit de l’inégalité, c’est par des mesures économiques et sociales qu’elle entend répondre à la grande fracture de la nation. Ainsi s’explique, je crois, la crise dans laquelle elle est plongée. Il est clair que le renoncement de François Hollande ne suffira pas à l’en sortir.[/access]

"Un président ne devrait pas dire ça..."

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Alain Finkielkraut est philosophe et écrivain. Dernier livre paru : "A la première personne" (Gallimard).

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