Ça allait sans dire. Et ça va encore mieux quand le procureur le dit. Le parquet de Paris a compris ce que n’importe quel lecteur de bonne foi pouvait comprendre : dans l’entretien qu’il nous a accordé en octobre 2016 (voir notre numéro « Zemmour le Gaulois »), Eric Zemmour ne s’est nullement livré à une apologie du terrorisme comme le prétendaient des associations représentant les victimes du 13 novembre et du 14 juillet. L’affaire a donc été classée sans suite, ce qui signifie qu’il n’y a pas matière à poursuites. Tant mieux. Reste qu’elle n’aurait jamais dû avoir lieu. Il suffisait de lire les propos de Zemmour, au-delà de la phrase incriminée et répétée en boucle sur « le respect des terroristes » pour comprendre ce qu’il avait voulu dire – il faut prendre nos ennemis au sérieux. Au vu du pedigree de certains de ces ennemis, le propos est contestable. Il ne témoigne pas de la moindre sympathie pour les criminels.
On ne sait qui a soufflé aux proches des victimes l’idée aberrante que Zemmour pouvait avoir de l’indulgence ou de l’admiration pour les tueurs, et celle, plus aberrante encore, que la justice allait le sanctionner, mais il faut espérer que les familles demanderont des comptes (moraux, pas judiciaires) aux responsables de cette déplorable manipulation de leurs sentiments. Force est en tout cas de constater que ces familles ou leurs inspirateurs n’ont jamais jugé nécessaire de saisir la justice quand les innombrables idiots utiles et médiatiques de l’islamo-gauchisme nous expliquaient à longueur de colonnes que les tueurs étaient des victimes et qu’il fallait comprendre qu’ils ne nous aiment pas, nous qui étions colonialistes, racistes, et tout le reste. Et rappelez-vous du débat irréel qui a inauguré 2016 et toutes les belles âmes qui piaillaient à l’idée qu’on pût déchoir de leur nationalité des terroristes condamnés, sous prétexte qu’on ne pouvait appliquer cette sanction qu’aux doubles nationaux. Je trouve pour ma part ce souci de l’égalité appliquée à des tueurs et ce respect sourcilleux de leurs droits bien plus coupables que le « respect » de Zemmour. Mais il ne me viendrait pas à l’idée de saisir les tribunaux pour protester. Avez-vous vraiment envie de vivre dans un pays où on interdirait à Michel Onfray d’écrire que les djihadistes nous attaquent parce que nous les attaquons (je caricature, mais c’est l’idée), ou à Virginie Despentes d’avouer sa fascination pour les frères Kouachi ? Dans un pays où toute pensée un tant soit peu choquante serait préventivement interdite ? Moi pas. Et apparemment, le Parquet de Paris non plus.
Une chose est sûre. Grâce à la plainte – et à la meute qui a cru voir là une nouvelle occasion de se délivrer de son cauchemar – « On le tient chef ! » –, le débat sur les thèses d’Eric Zemmour n’a pas eu lieu (sinon dans nos pages). Et pourtant, ni les plaideurs ni les lyncheurs n’auront gain de cause. Pour notre part, nous continuerons à pratiquer, avec Eric Zemmour et avec tous ceux qui le voudront bien, ce que nous faisons le mieux, l’engueulade civilisée. Les idées discutables, on ne les interdit pas : on les discute.
Daoud Boughezala. Le meurtrier présumé des militantes kurdes assassinées voilà quatre ans à Paris, Omer Güney, est décédé en décembre dernier, avant l’ouverture de son jugement initialement prévu en janvier 2017. Existe-t-il des preuves de l’implication des services de sécurité turcs (MIT) dans ce crime ?
Laure Marchand[1. Ancienne correspondante en Turquie du Nouvel Observateur et du Figaro, Laure Marchand a coréalisé un documentaire sur l’assassinat des trois militantes kurdes à Paris en janvier 2013.]. Dans son réquisitoire de mise en accusation, le procureur conclut à des assassinats préparés en lien avec des individus se trouvant en Turquie, « possiblement liés » au MIT. Sans que l’on sache à quel niveau se situerait les commanditaires. S’agirait-il d’un ordre donné par le MIT lui-même ou par une cellule clandestine en son sein ? Nous n’avons pas la réponse.
L’enquête française a permis d’établir des liens entre Ömer Güney et le MIT. Tout d’abord, il se livrait à une activité caractérisée d’espionnage de la communauté kurde qu’il fréquentait et transmettait ces informations en Turquie. Mais on ne connaît pas l’identité des destinataires. En janvier 2014, il communique également un plan d’évasion rocambolesque à un ami lors d’un parloir. Güney lui donne des indications pour se rendre à un endroit à Ankara. En les suivant, on arrive au siège du MIT. Son ami devait remettre le plan à une personne précise qui connaît bien Güney.
Comment les enquêteurs ont-ils été mis sur la piste des services turcs ?
Douze jours après les assassinats, la préfecture de police reçoit un mystérieux mail anonyme qui désigne Güney et le MIT. Un an plus tard, un document audio est également mis en ligne sur Youtube. Il s’agit de l’enregistrement d’une conversation entre trois individus qui passent en revue des cibles du PKK à éliminer en Europe. Celui qui est chargé de commettre les crimes s’adresse respectueusement aux deux autres qui semblent être ses supérieurs. La voix de Güney a été reconnue par son entourage. Même la juge d’instruction qui l’a interrogé pendant des heures l’a reconnue. La police scientifique de Lyon a, elle, conclu à une forte similitude.
Deux jours après cette mise en ligne, des médias ont reçu le pdf d’un ordre de mission qui émanerait du MIT ordonnant les préparatifs de l’assassinat de Sakine Cansiz. L’authenticité de ce document n’a pas pu être identifiée. Mais il contient des détails exacts. L’individu, nom de code « La Source », peut très bien collé avec Güney. En tout cas, il est écrit que « La Source » a aidé Sakine Cansiz en octobre dans ses démarches administratives au mois d’octobre 2012. Effectivement, Güney l’a bien accompagnée à la préfecture à cette époque.
Accablant. Cet été, après l’échec de la tentative de coup d’Etat du 15 juillet, le Président Erdogan a dénoncé l’infiltration des gulénistes dans les services de sécurité turques. On savait la confrérie très puissante dans l’armée, l’administration et la magistrature. Est-il possible que les gulënistes infiltrés dans « l’Etat profond » aient voulu torpiller le processus de paix entre l’Etat turc et le PKK qu’avait engagé Erdogan?
C’est effectivement une possibilité. D’autant que la confrérie est également soupçonnée d’avoir contribué à faire capoter des pourparlers secrets qui avaient démarré en 2009 à Oslo entre des représentants du PKK et des émissaires du MIT. A l’occasion d’un meeting électoral en mars 2014, Recep Tayyip Erdogan a clairement accusé la confrérie d’avoir fomenté l’attentat du 147, rue La Fayette. Mais ces mises en cause verbales en sont restées là, elles n’ont débouché sur aucune action judiciaire. A cette époque, Erdogan était déjà en guerre totale avec son ancien allié Gülen. Il faut aussi garder à l’esprit que le mouvement est accusé de tous les maux. Certes, des gülenistes se trouvaient probablement à l’intérieur du MIT. Cette institution est cependant dirigée par un très proche d’Erdogan et elle n’était pas réputée pour être fortement infiltrée par la confrérie, contrairement à d’autres administrations.
En Turquie, des députés ne se satisfont pas de ces anathèmes contre la confrérie. Ainsi, des questions écrites parlementaires ont été adressées à Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre et responsable à ce titre des activités des services de renseignement, sur le rôle du MIT. Pour Sezgin Tanrikulu, à l’initiative de cette démarche, le problème n’est pas tant de discuter de l’implication ou non de la confrérie mais que le gouvernement empêche la vérité d’apparaître, ce qui le rend suspect. Le vice-président du CHP –la principale formation de l’opposition- estime ainsi que l’opération contre les trois militantes a reçu un aval politique de principe, que ce ne sont « pas deux gars paumés dans un café » qui peuvent la monter.
En tout cas, M. Erdogan disposait de 90 jours pour répondre, il ne l’a jamais fait. De plus, l’AKP a voté une loi renforçant l’impunité du MIT : il est désormais quasiment impossible pour un journaliste ou la justice d’enquêter sur ses agissements.
Et en France, comment les autorités ont-elles réagi ? La justice a-t-elle pâti de notre alliance avec la Turquie au sein de l’OTAN ?
Le travail de la justice n’a pas été entravé. Même si les informations fournies par les services de renseignements de l’époque (DGSE et DGSI) n’ont pas, c’est le moins que l’on puisse dire, permis de faire avancer l’enquête d’un millimètre. La juge a dû les relancer pour que les notes afférentes soient transmises. Elles ont fini par l’être mais dans un tel état de caviardage qu’elles suscitent plus de questions que de réponses.
Lors de la découverte du crime, Manuel Valls qui était alors ministre de l’Intérieur, se rend sur place et assure de « la détermination des affaires françaises de faire toute la lumière sur cet acte ». Quatre ans ont passé, quatre ans de silence complet, ou presque du gouvernement. Pire, la famille de Fidan Dogan, qui vit à Strasbourg, a adressé des courriers à l’Elysée et au ministère de l’Intérieur pour être reçue. Non seulement elle ne l’a pas été mais elle n’a même pas reçu de réponse. Cela montre l’embarras de la France. Les autorités françaises ont clairement fait le choix de ne pas se fâcher avec la Turquie.
En 2013, Paris cherche à se réconcilier avec Ankara après des années de brouille à cause de l’opposition de Nicolas Sarkozy à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne et la pénalisation de la négation du génocide armée. Il n’est pas question que trois crimes près de la Gare du Nord mettent en péril la démarche. Intérêts commerciaux, accord européen sous-traitant les migrants à la Turquie, coopération au sujet des djihadistes français qui transitent par le territoire turc… La France a fait son choix. Et peu importe que la circonstance aggravante de terrorisme ait été retenue dans cette affaire. D’ailleurs, Antoine Comte, l’avocat des familles, a déclaré à la mort de Güney que celle-ci arrangeait Paris et Ankara qui ne voulait pas de procès.
La mort d’Omer Güney des suites d’une tumeur clôt-elle toute enquête sur le triple assassinat des militantes kurdes ?
Ömer Güney a contracté la légionellose à Fresnes. Vu son affaiblissement général provoqué par la chimiothérapie, l’infection pulmonaire a été fatale. Sa tumeur n’est donc pas la cause directe de sa mort. Sans accusé, plus de procès. La disparition du seul suspect entraîne automatiquement la fin de l’action judiciaire. Mort avant d’avoir été jugé, Ömer Güney meurt « présumé innocent » comme l’ont déclaré ses avocats. En revanche, les faits, eux, restent. Les avocats des familles des victimes sont en train de réfléchir à des moyens de relancer l’affaire. Ce n’est pas chose aisée. Il faut, par exemple, apporter des éléments nouveaux pour obtenir une réouverture du dossier.
Au cours de l’enquête, la juge d’instruction Jeanne Duyé a fait le choix, en accord avec les familles, de ne pas perdre de temps : le pronostic vital du suspect était engagé, il fallait aller vite. A défaut de traduire en justice les donneurs d’ordre, personne ne voulait perdre la possibilité de juger le meurtrier présumé.
La lumière sera-t-elle un jour faite sur cette ténébreuse affaire ?
Décision a été prise de ne pas envoyer de commission rogatoire supplémentaire à la Turquie, étant donné qu’elle n’avait même pas répondu à la première. Cela n’aurait fait qu’allonger la procédure. Certains aspects qui pourraient peut-être permettre de remonter la chaîne des commanditaires n’ont ainsi pas été exploités. Si l’ordre écrit du MIT ordonnant les préparatifs de l’assassinat de Sakine Cansiz est authentique, alors, qui est « Le légionnaire », la seconde personne missionnée ? Qui sont les quatre destinataires du document ? Il semble que les services secrets allemands connaissent au moins l’un d’eux. A qui appartiennent les deux voix dans la conversation publiée sur Youtube ? En Europe ou en Turquie, de nouvelles informations finiront peut-être par surgir. La répression et les purges qui touchent en Turquie tous les services de sécurité font de nombreuses victimes et donc de nombreux mécontents. Ils pourraient avoir intérêt à faire des révélations.
Le ministère de l'Economie et des Finances à Bercy, Paris, janvier 2013. SIPA. 00651778_000011
Le récent rapport du Conseil des prélèvements obligatoires (CPO) consacré à l’impôt sur les sociétés préconise une réduction de son taux, de 33 % à 25 %. Ce taux a été de 50 %, en France, jusqu’en 1985 ; dans une économie peu ouverte sur l’extérieur, ce taux élevé constituait un facteur très favorable aux entreprises, mais la mondialisation a totalement changé la donne en amenant les États à pratiquer une concurrence fiscale, désastreuse mais quasiment inévitable dans l’état actuel de la gouvernance mondiale.
1/ Pourquoi, en économie fermée, un taux élevé d’impôt sur les bénéfices des sociétés (IS) est-il une excellente chose pour les entreprises ?
Parce qu’il constitue un amortisseur automatique très efficace des à-coups conjoncturels. En effet, la concurrence régule les bénéfices nets d’impôt, et non les bénéfices avant impôt. Si le taux de prélèvement fiscal est élevé, disons 50 %, les bénéfices nets d’impôt ne sont pas moindres qu’en l’absence d’IS. Une entreprise dégage donc, si la conjoncture et sa gestion sont bonnes, des marges confortables – doubles de celles qui existeraient en l’absence d’IS. Un passage à vide est donc beaucoup mieux amorti que si l’impôt sur les sociétés n’existait pas, l’État supportant automatiquement la moitié du manque à gagner.
Plus concrètement, supposons que la société A réalise 50 M€ de bénéfice net d’impôt dans une bonne conjoncture, ce qui signifie 100 M€ de bénéfice avant impôt. Les conditions économiques se détériorant, ou par suite d’une erreur de pilotage, la marge se réduit de 100 M€ : A est quand même à l’équilibre, l’effet de la mauvaise conjoncture étant partagé à 50/50 entre elle et l’État. En revanche, s’il n’y a pas d’IS, la concurrence positionne le bénéfice avant impôt à 50 M€ en conjoncture correcte, et le trou d’air qui fait baisser la marge de 100 M€ provoque alors une perte de 50 M€.
L’impôt sur les bénéfices au taux de 50 % est donc un merveilleux amortisseur automatique : il conduit l’entreprise à partager avec l’État non seulement ses heurs mais aussi ses malheurs. Ce taux d’imposition est la cause d’un taux de marge beaucoup plus élevé ; il met l’entreprise A à l’abri de bien des difficultés en cas d’accident de parcours, que celui-ci soit dû à la conjoncture ou à un problème spécifique à A. En économie fermée, un taux d’imposition élevé sur les bénéfices des entreprises est le mode de financement des dépenses publiques qui joue le mieux le rôle de stabilisateur automatique.
2/ La mondialisation a mis fin à cette situation.
En effet, l’entreprise qui supporte un taux élevé d’IS, essaye de vendre plus cher que ses concurrents localisés dans des pays où l’IS est plus faible ou bien dispose de moins d’argent pour rémunérer ses actionnaires et autofinancer ses investissements. Bref, elle est pénalisée dans la concurrence internationale.
Dans ces conditions, un État ne rend plus service aux sociétés localisées sur son territoire en recourant à des taux élevés d’IS. Chaque État dont les dirigeants ont compris la situation est conduit à pratiquer des taux d’IS de plus en plus faibles, pour que la production localisée sur son territoire reste compétitive par rapport à la production étrangère. La théorie des jeux la plus basique montre le caractère inéluctable de cette évolution.
La probabilité de parvenir à changer la règle du jeu, en établissant pour l’IS des règles identiques sur la planète entière, est infinitésimale. Même au niveau de l’Europe, une telle harmonisation n’est pas à l’ordre du jour : la Commission préfère nettement s’occuper à réglementer la fabrication des fromages et la taille des cages à poules ! Il n’y a donc rien à espérer : nous ne passerons pas du jeu non-coopératif auquel nous jouons actuellement en matière fiscale, à un jeu coopératif.
3/ Dans ces conditions, la défense des intérêts nationaux français passe par l’adoption de la stratégie irlandaise : adopter le taux de l’IS le plus bas possible.
Mais que signifie « possible » ? Il s’agit tout simplement de ne pas s’attirer trop de représailles. Petit pays, l’Irlande est mieux positionnée que nous dans ce jeu délétère que nous ne pouvons quitter : l’Allemagne, par exemple, n’a pas réagi au quart de tour pour aligner son taux d’IS sur celui de notre voisin insulaire. La France provoquera davantage de réactions.
Il serait néanmoins probablement judicieux d’agir vite et fort. Le CPO préconise de ramener le taux français de 33 % à 25 % : cela irait dans le bon sens, mais ne serait-il pas opportun, à l’orée d’un nouveau quinquennat, d’aller carrément à 0 %, ou à 10 % si les pouvoirs publics veulent garder la possibilité de faire machine arrière en conservant les services et les règles requis pour lever l’IS ?
4/ Supprimer l’IS ou en diminuer fortement le taux pose deux problèmes qu’il faut résoudre : remplacer cette ressource fiscale et fournir aux entreprises un amortisseur des chocs conjoncturels en remplacement de l’IS.
Sans prétendre apporter à ces deux questions des réponses exclusives, indiquons quatre pistes à explorer :
a) La rémunération-partage met les salariés à contribution quand les affaires vont mal et les fait parallèlement participer davantage à la réussite de leur entreprise. Les salaires remplacent l’IS dans le rôle d’amortisseur des chocs conjoncturels et autres aléas.
b) Entreprendre la révision des subventions en tous genres, dont beaucoup sont injustifiées, y compris le crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE), rendu inutile par les réformes que nous préconisons en matière de financement de la sécurité sociale.
c) Faire payer par les usagers ou par les collectivités territoriales divers services rendus aujourd’hui gratuitement ou pour un prix symbolique par l’État. Supprimer cette apparence trompeuse de gratuité aurait en sus le mérite de lutter contre l’un des mensonges qui rongent notre société : « ça ne coûtera rien aux Français, c’est l’État qui payera ».
d) Et s’il faut augmenter les rentrées fiscales, la TVA est probablement le moins mauvais outil, en augmentant les taux, mais aussi et surtout en accélérant la mise en place au niveau européen d’une lutte efficace contre le pillage mafieux des trésors publics appelé carrousel de TVA.
Détail de L'Emancipation à la Réunion, Alphonse Garreau, 1849. Emblématique de la construction iconographique républicaine, ce tableau donne à voir une représentation héroïsée de la déclaration publique du décret d'abolition de l'esclavage par Sarda-Garriga, commissaire général de la République à la Réunion.
« Une et indivisible. » Comme les maillons d’une chaîne. Comme la promesse d’un roc qu’une femme avait choisi d’étudier. C’est au moins ce qu’espérait Virginie Chaillou-Atrous ; écrire l’histoire d’une France détachée du continent. Spécialiste de l’engagisme, forme de salariat contraint imposé à des travailleurs immigrés, qui s’est substitué à l’esclavage à la Réunion à partir de 1848, l’enseignante française est en passe d’être nommée, en 2015, maître de conférence à l’université de l’île. Très loin de se douter qu’un an et demi plus tard… elle n’y aura toujours pas mis les pieds. La jeune femme y est persona non grata. Son premier crime : venir de Nantes, champion français des ports négriers.
Tout commence en juillet 2014 : Sudel Fuma, la figure locale ès histoire de l’esclavage, décède en mer dans des conditions fumeuses. Son poste est libre, il faut un remplaçant. Comme il se doit, le processus de recrutement est lancé. Et la fiche de poste publiée : « Histoire de l’esclavage et de l’engagisme dans les colonies du sud-ouest de l’océan Indien au xixe siècle. » « Le sujet de ma thèse ! » s’emballe la grande brune de 37 ans qui, bien sûr, s’empresse de postuler. À raison : après entretiens et concours, son nom pointe en haut du classement. Mais patatras : Prosper Eve, le président du comité de recrutement, refuse ce choix. « Avec la mort de son ami, il devient le seul spécialiste créole sur place, nous fait remarquer Virginie. Lui ne veut personne à ce poste et n’a pas réussi à placer son candidat. » Insatisfait, Prosper Eve fait donc capoter le concours…
Une opposition très républicaine…
Et le temps passe : un mois… six mois… un an ! Début 2016, le poste est finalement re-proposé. Mais là, bis repetita : Virginie re-postule ; Prosper Eve sonne son glas. Entouré de trois de ses collègues, l’influent professeur, qui n’est plus responsable du recrutement, décide de snober le comité. Au motif que des candidats réunionnais auraient été écartés de la liste des postulants. Un candidat réunionnais, il y en a pourtant bien un : Albert Jauze, 59 ans, agrégé à l’ancienneté. Le vote finit par avoir lieu, Virginie l’emporte encore. Mais Albert Jauze finit second. Et ça, le Crefom ne l’accepte pas.
Le Crefom, créé en 2014, c’est le Conseil représentatif des Français de l’Outre-mer. Une asso’ régionaliste qui ne s’assume pas, qui parle « valeurs du vivre-ensemble » quand elle pense « d’abord les nôtres ». Son « bureau » regroupe deux sénateurs, une députée, plusieurs acteurs et… une ministre : son ancienne vice-présidente, Ericka Bareigts, est chargée des Outre-mer depuis qu’elle a coulé, en moins de six mois, son secrétariat d’État – REP « l’Égalité réelle ». Un parterre très républicain convoqué par Prosper Eve pour dénoncer… « le recrutement d’une candidate originaire de Nantes ». La décision n’est pas encore officialisée que le mot d’ordre est passé : il faut chasser « la Nantaise ».
En bon mouvement politique, le Crefom, d’abord, n’attaque pas frontalement : il se défend de tout « localisme », dénonce un simple vice de procédure. Mais, le lendemain de la commémoration de l’abolition de l’esclavage, il fustige, dans une lettre, « cette nomination » qui serait « perçue comme une véritable insulte à la mémoire de l’historien disparu ». Voire pire pour son délégué régional : comme « une provocation à l’adresse de la population locale ».
Une responsable associative: « Nous empêcherons cette personne qui n’est pas réunionnaise d’enseigner »
La population locale ? Au moins sa fraction identitaire. Grâce à elle, les choses deviennent plus claires : « nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour empêcher que ce soit un autre candidat qu’un Réunionnais qui ait ce poste. Nous empêcherons cette personne qui n’est pas réunionnaise d’enseigner. » C’est Ghislaine Bessière – de l’association Rasine Kaf dont le but assumé est de « revaloriser la place des Kaf dans la société réunionnaise » – qui s’étouffe de la sorte. Les « Kaf » ? En gros les Noirs, les descendants d’Africains. « Comment des intellectuels n’ont-ils pas vu l’outrage, le crachat à la figure [qu’est la nomination d’une métropolitaine] ? » embraye un autre militant, le journaliste Vincent Fontano. « Et ce n’est pas de n’importe quelle ville, mais de Nantes, port négrier, que l’on veut écrire l’histoire de l’esclavage à[access capability= »lire_inedits »] La Réunion », martèle cet habitué du Crefom.
C’est fort de « Kaf ». Mais ça manque de poésie. Alors Prosper Eve – encore lui – se fend d’une tribune et dégaine ses plus beaux vers. Jugez plutôt : « Peuple réunionnais/ méfiez-vous comme de la peste/ de ceux qui vous jettent au visage/ avec un brin de suffisance :/ “Qui est Réunionnais ?” / Vous êtes là en face d’experts qui ont érigé le mensonge en vertu […] Pour eux,/ vous n’êtes rien […]/ comme ils avancent drapés dans le manteau de Marianne/ bonnet phrygien sur le crâne […] ils veulent vous faire admettre […] qu’ils sont à la Réunion chez eux/ que cette île est à eux/ qu’ils ont des droits/ qu’ils ont tous les droits. » Et de conclure en prof d’histoire : « L’Histoire ne se renouvelle pas./ Elle se décline sur le même tempo,/ Pour les colonialistes d’hier/ Et les néocolonialistes d’aujourd’hui. »
Boum. L’équation devient toute simple : Français métropolitain = néocolonialiste. Ça c’est pas de chance pour Virginie. D’autant que ces vers sont relayés par… les réseaux sociaux du Crefom. Qui, à l’époque, est dirigé par un homme, Patrick Karam, proche soutien du « Républicain » Sarkozy. Patrick Karam, homme de cabale. En 2005, lors de l’affaire Pétré-Grenouilleau, c’est déjà lui qui monte au créneau : porté par un mouvement similaire, le Collectifdom, ce défenseur des droits de l’homme s’insurge et porte plainte contre « les insoutenables propos révisionnistes » de l’historien, coupable de ne pas voir « des génocides » dans « les traites négrières ». Un « vrai problème » pour Christiane Taubira : l’affaire prend un tour national. Avide de reconnaissance, le tout jeune Collectifdom réclame la tête du parjure.
Prosper Eve a raison : l’histoire « se décline sur le même tempo ». Pour évincer Virginie, Patrick Karam rejoue la même scène. Le conseiller régional d’Île-de-France, qui n’a pas souhaité nous répondre, écrit d’abord au ministère. « Autonomie des universités », répond ce dernier. En retour, une pétition, signée par 1 300 personnes, est lancée par six universitaires – dont un Réunionnais – pour défendre Virginie et « que le mérite prime sur l’origine ». Frustrés, Patrick Karam et sa cour saisissent alors le tribunal administratif qui, sensible à un vice de forme, suspend la nomination de l’ex-future maître de conférence.
A la Réunion, une personne sur quatre au chômage
Depuis, le Crefom, toujours plus influent localement, s’est reconverti en fixeur-entremetteur pour le Pôle emploi de là-bas. Fin septembre, un cas semblable s’est présenté sur l’île. Marylène Hoarau, Réunionnaise de la Réunion, est évincée de son poste de directrice du parc national. Sans attendre le nom de son successeur, Patrick Karam se mobilise, écrit une lettre et l’envoie illico sur le bureau de la ministre. Le Crefom craint « un recrutement inadéquat ». Plainte entendue : pour remplacer la Réunionnaise, un Réunionnais tient la corde.
L’emploi des Réunionnais. Vaste propos, dont le Crefom a fait son cheval de campagne : le sujet est sensible, donc porteur. Un emploi, à la Réunion, une personne sur quatre n’en a pas. Chez les moins de 24 ans, plus d’un sur deux. Au total, plus de 150 000 personnes sur une population de 840 000 habitants. Jusqu’au deuxième trimestre 2016, c’était le département de France le plus touché. Depuis quelques semaines, il est deuxième, derrière la voisine Mayotte.
Alors bien sûr, voir des zoreilles (nom créole donné aux métropolitains de la Réunion) faire 10 000 km pour occuper un poste qu’on pourrait pourvoir à pied… Sans compter que lesdits zoreilles occupent souvent des postes à responsabilités – dans l’administration notamment – et bénéficient de la prime de « vie chère » accordée aux fonctionnaires. Une sur-rémunération de 53 % par rapport à leurs homologues métropolitains, pour compenser la différence de coûts de la vie entre l’Hexagone et la Réunion. Une prime de vie chère quand les autres Réunionnais, eux, ont la vie chère sans la prime… La liaison est vite faite : les zoreilles sont vus par certains comme des mercenaires venus de loin, pour s’en mettre plein les poches sur le dos des habitants locaux.
À la Réunion, Virginie Chaillou-Atrous n’est pourtant pas une étrangère. Au début des années 2000, l’étudiante nantaise – qui est en fait vendéenne – se cherche un sujet d’étude. Elle rencontre le professeur Jacques Weber et se prend de passion pour l’engagisme. Direction la Réunion. « Partie pour y rester trois mois, j’y ai vécu pendant deux ans. » Ses recherches avancent et intéressent feu Sudel Fuma. Encouragée, elle décide d’y consacrer sa thèse. Mais la jeune femme de 21 ans doit rentrer précipitamment : sa demande de bourse lui a été refusée…
Pas tous des descendants d’esclaves…
« Presque personne n’avait travaillé sur mon sujet, les Indiens, l’engagisme à la Réunion. Et je me suis rendue compte que des “Africains”, pas seulement des “Indiens”, étaient aussi arrivés comme engagés à la Réunion, et non comme esclaves, explique Virginie. À partir de là, je me suis attirée les foudres de tout le monde. Des “Indiens” de la Réunion parce que dire qu’il y avait eu des engagés africains c’était les rabaisser, eux, au rang d’esclaves. Et des “Africains” parce que dire que certains de leurs ancêtres étaient arrivés par l’engagisme, c’était minimiser la mémoire de l’esclavage. » Tous les Réunionnais d’origine africaine ne seraient pas des descendants d’esclaves. L’histoire ne serait ni blanche ni noire. La thèse de Virginie remet en cause les fondements de la mémoire réunionnaise, le ciment de souffrance sur lequel repose, en partie, son unité. « Je recevais des têtes de poulets coupées devant chez moi pour me jeter des sorts. » Il faut croire que ça a marché : « Je me suis fait beaucoup d’ennemis. Mon dossier de bourse est passé en conseil scientifique et a été refusé par les élus locaux parce que, en substance, je n’étais pas réunionnaise. En quoi cela pouvait-il bien m’intéresser de travailler là-dessus ? Ce n’étaient pas mes ancêtres… »
On lui sert le même reproche aujourd’hui. « Nous disons à ceux qui prétendent venir nous apporter “leur savoir”, “leur excellence”, comme autrefois les esclavagistes prétendaient apporter aux esclaves, et l’humanité, et la civilisation, que le principe de l’assimilation fonctionne sur le même schéma, à savoir qu’il faut “se conformer” à l’idéologie dominante appelée parfois républicaine, de la France hexagonale. […] Et si vous en faites les frais, madame, aujourd’hui, ce n’est pas seulement parce que vous êtes “nantaise” mais parce que vous représentez le symbole de ce que l’on ne veut plus à la Réunion : un(e) zoreille imbu(e) de son savoir et de ses compétences, qui se place du côté de l’Excellence et qui prétend apporter aux Réunionnais ce dont ils ont besoin sans qu’ils le sachent eux-mêmes. » La tribune est signée Lantant Pou Lanplwa Lokal, une flopée de groupes identitaires, d’où émergent Rasine Kaf et le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) de France. Les deux mêmes qui, plus tôt dans l’année, dénonçaient carrément « un génocide culturel ».
L’histoire est faite par les vainqueurs. Plus rarement par les chaises vides. À l’université de la Réunion, l’une des moins bonnes du pays, le poste de « maître de conférence en histoire de l’esclavage » est vacant depuis 900 jours. Après avoir sanctionné la forme, le tribunal administratif de la Réunion jugera bientôt le fond.
Identitaire, sociale, économique, mémorielle… l’affaire de « la Nantaise » a tout du drame français. Le drame d’une République, « une et indivisible ». Comme les maillons d’une chaîne dont on veut se libérer. [/access]
Najat Vallaud-Belkacem et Vincent Peillon aux "Journees de la refondation de l'ecole de la republique" à Paris, mai 2016. SIPA. 00754041_000014
Soutenir que c’est au nom de la laïcité que le gouvernement de Vichy aurait imposé aux Juifs le port de l’étoile jaune n’est pas une simple « bourde » mais une énormité définitivement disqualifiante pour un candidat à la présidence de la République française. Mais n’ayons pas la mémoire courte et constatons que M. Peillon est un récidiviste de l’incompétence et de l’irresponsabilité politiques. Il n’a pas quitté le gouvernement à la faveur d’un simple remaniement technique mais par sanction de sa gestion calamiteuse de la réforme des rythmes scolaires. Ce n’est pas tout, il y eut bien pire.
« Il convient donc d’appeler à la retenue et à la neutralité au sein de tous les établissements afin que l’école ne fasse l’objet d’aucune instrumentalisation. »
Petit retour en arrière. Nous sommes en janvier 2013, en pleine explosion de la « genritude » sous l’égide de Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre des droits des femmes (surtout des LGBT), et au milieu du débat sur le projet de « mariage pour tous ». Dès son installation en juin 2012, Mme Belkacem avait commandé à l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) un rapport sur l’égalité entre les filles et les garçons dans les crèches en indiquant : « La cible des enfants de moins de trois ans se doit d’être au cœur des politiques publiques dans la mesure où les assignations à des identités sexuées se jouent très précocement ». Il restait donc à compléter et prolonger ces bonnes résolutions à l’école, au collège et au lycée en passant le relais au collègue en charge de l’Éducation nationale, Vincent Peillon, sachant que ses prédécesseurs, Xavier Darcos et Luc Châtel, avaient déjà fait preuve d’un laxisme certain en la matière. Mais Vincent Peillon franchit allègrement toutes les limites et rédige, le 4 janvier 2013, une circulaire stupéfiante dont il convient de citer les deux paragraphes les plus accablants et contradictoires :
« Madame la Rectrice, Monsieur le Recteur,
Le gouvernement s’est engagé à « s’appuyer sur la jeunesse pour changer les mentalités », notamment par le biais d’une éducation au respect de la diversité des orientations sexuelles (…). Dans cet esprit, je vous appelle à la plus grande vigilance à l’égard des conditions du débat légitime qui entoure le mariage pour tous, notamment dans les établissements privés sous contrat d’association. Le caractère propre de ces établissements ne saurait leur permettre de déroger au respect de tous les individus et de leurs convictions (…). Il convient donc d’appeler à la retenue et à la neutralité au sein de tous les établissements afin que l’école ne fasse l’objet d’aucune instrumentalisation.
(…) La lutte contre l’homophobie en milieu scolaire public comme privé, doit compter au rang des priorités. Je souhaite ainsi que vous accompagniez et favorisiez les interventions en milieu scolaire des associations qui luttent contre les préjugés homophobes (…). Je vous invite également à relayer avec la plus grande énergie, au début de l’année, la campagne de communication relative à la « ligne Azur », ligne d’écoute pour les jeunes en questionnement à l’égard de leur orientation sexuelle ou de leurs identités sexuelles. (…) ».
Quelques parents vigilants, alertés par l’étrange insistance du ministre sur le cas des établissements privés, se sont donc rendus sur le site Azur pour voir à quelle sauce on se proposait de cuisiner leur progéniture. Et là, il y avait vraiment de quoi tomber de sa chaise en cliquant sur le « matériel pédagogique » fourni aux écoliers.
L’emploi des godemichets pour les nuls
La ligne Azur gâtait particulièrement les filles grâce à l’onglet « Tombe la culotte » menant à un manuel de pratiques lesbiennes entièrement accompagné de photos de dames en posture, harnachées de cuir et latex, le mode d’emploi des godemichets et autres accessoires ainsi que le lexique étant gracieusement fournis. Les garçons avaient le droit à plus de couleurs avec des dessins de BD façon estampes japonaises. Le site définissait la pédophilie comme une simple « attirance sexuelle pour les enfants, quelle que soit l’orientation sexuelle de la personne », sans la condamner ni relever son caractère pénal et l’on pouvait même y lire le témoignage d’un jeune racontant plaisamment « s’être touché avec un des moniteurs » pendant une colonie de vacances. Le site faisait aussi valoir avec insistance que l’usage de drogues présentées comme « festives » aide à faire tomber les inhibitions dans les pratiques homosexuelles.
Au vu de cette délicate littérature destinée à la jeunesse, la Confédération nationale des associations familiales catholiques a donc demandé au Conseil d’État l’annulation de la circulaire de Vincent Peillon qu’elle jugeait contraire au principe de neutralité scolaire et à la liberté de conscience.
« Le ministre a porté atteinte au principe de neutralité de l’enseignement et à la liberté de conscience des élèves et de leurs parents. »
On ne révélera aucun secret en affirmant que le Conseil d’État n’a pas vraiment la réputation d’être une institution homophobe, loin s’en faut. L’on sait aussi la réserve dont il fait généralement preuve dans ses constatations. Pourtant, le rapporteur public Rémi Keller n’a manifestement pas pu cacher un haut-le-cœur en feuilletant le matériel pédagogique énergiquement suggéré à nos enfants par Vincent Peillon :
« La brochure fait l’éloge du sado-masochisme, de l’échangisme et du libertinage, et décrit en détail des pratiques sexuelles diverses, dans des termes crus que nous serions fort gênés de reprendre dans cette enceinte et qui sont manifestement inadaptés aux élèves – et pas seulement les plus jeunes ».
Il poursuit : « Le site internet critiqué prend position sur des questions de société, telles que la procréation médicalement assistée, qui font l’objet de débats et qui divisent la classe politique. La promotion de ce site par l’administration est donc contraire au principe de neutralité. Plus grave encore, le site encourage des pratiques interdites par la loi, et encourage à des comportements sexuels particuliers. Enfin, comment ne pas comprendre que des parents – et des enfants – soient choqués à la lecture des contenus que nous avons évoqués ? ».
Il conclut : « Le contenu du site internet est susceptible, aussi bien sur le fond qu’en raison des termes employés, de porter atteinte aux convictions morales ou religieuses des élèves, des parents et des enseignants. Et ce n’est pas faire preuve d’une pudibonderie excessive que de constater que la présentation quasiment pornographique de certaines activités sexuelles est manifestement inadaptée aux élèves et qu’elle n’a certainement pas sa place dans les établissements d’enseignement secondaire. On ne peut que s’étonner de la légèreté du ministre qui a encouragé des enfants – parfois âgés de dix ans à peine – à consulter ce site. L’administration se défend d’ailleurs particulièrement mal dans cette affaire. Nous vous proposons en conséquence de juger qu’en ordonnant aux recteurs de relayer « avec la plus grande énergie » la campagne de communication relative à la « ligne Azur », le ministre a porté atteinte au principe de neutralité de l’enseignement et à la liberté de conscience des élèves et de leurs parents ».
Vincent Peillon peut s’estimer heureux que les associations plaignantes s’en soient tenues là et ne l’aient pas poursuivi dans la foulée sur le terrain pénal pour corruption de mineurs dans l’exercice de ses fonctions. La Cour de justice de la République n’aurait pas été de trop pour juger un tel scandale. On imagine bien l’intéressé plaider qu’il n’avait jamais regardé la ligne Azur et qu’il n’avait pas songé un seul instant que les associations de lutte contre l’homophobie soient surtout des associations de propagande et prosélytisme homophiles, alors pourtant qu’elles n’en étaient pas à leur coup d’essai. « Responsable mais pas coupable » aurait-il eu l’aplomb d’affirmer à la manière de Georgina Dufoix dans l’affaire du sang contaminé.
Mais quel que soit le sort pénal auquel Vincent Peillon a échappé, il reste qu’un Ministre de l’Éducation Nationale qui s’est comporté de la sorte et dont les actes ont été sanctionnés en de tels termes par le juge administratif, devrait avoir la pudeur de disparaître de la scène politique. Jules Ferry indiquait en 1883 aux instituteurs: « Si parfois vous étiez embarrassé pour savoir jusqu’où il vous est permis d’aller dans votre enseignement moral, voici une règle pratique à laquelle vous pourrez vous tenir. Au moment de proposer aux élèves un précepte, une maxime quelconque, demandez-vous s’il se trouve à votre connaissance un seul honnête homme qui puisse être froissé de ce que vous allez dire. Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire ».
Vincent Peillon n’a manifestement aucunement conscience d’avoir monstrueusement manqué aux devoirs de sa charge et pousse la provocation jusqu’à se présenter à l’élection présidentielle en axant son programme sur l’éducation et en se posant en champion des valeurs républicaines ! C’est sans doute cette absence totale de conscience morale et de sens de la responsabilité qui constitue la marque de fabrique la plus déprimante de la classe politique contemporaine.
2017 s’annonce mal, avec des événements terrifiants, comme l’élection présidentielle hexagonale, le 30e anniversaire de M6, le nouvel album de Vincent Delerm, et peut-être même un nouveau film des frères Dardenne…
Ce sont là des tragédies qu’il faudra affronter avec dignité. L’année, par ailleurs, se composera de 12 longs mois, assez pénibles, et plusieurs fois dans l’année le ciel sera lourd et il pleuvra même par endroits. Peut-être que certains événements avant-coureurs de la fin 2016 pouvaient laisser prévoir ce naufrage attendu. D’abord, en Australie, un python a dévoré, devant les yeux ébahis de golfeurs blasés, un wallaby entier. Le drame s’est noué au 17e trou du parcours de Paradise Palms à Cairns, au nord-est de l’Australie. Le serpent a réussi à coincer le marsupial, l’a littéralement gobé, puis a filé dans le bush pour digérer en paix. On retiendra qu’on n’est en sécurité nulle part, pas même sur les parcours de golf, quand on est né wallaby.
En cette fin d’année 2016, nous avons aussi découvert que la cinéphilie pouvait conduire aux pires extrémités. L’illustration de cet axiome nous a été donnée à Orléans, où le tribunal a condamné à quatre ans de prison ferme un septuagénaire cinéphile qui escroquait son prochain avec maestria, en se faisant passer pour un producteur de cinéma… L’homme, avec 27 condamnations à son actif, semblait[access capability= »lire_inedits »] avoir déjà tout fait dans le domaine de l’escroquerie, sauf vendre la tour Eiffel à des Martiens.
Joseph Itic racontait aux gogos qui voulaient bien l’écouter avoir déjà tourné un film à Hollywood avec Robert Redford et Matt Damon, et assurait être sur le point de louer 300m² de bureaux à Paris pour installer son empire du septième art, la UBC International Film. Rien que ça… L’adresse qu’il donnait, à Beverly Hills, était en réalité celle d’une laverie… Un honnête homme, dont le rêve était d’adapter au cinéma le roman Quatrevingt-Treize de Victor Hugo lui confia naïvement 800 000 euros. Évidemment, l’escroc est parti avec le blé, et Hugo n’a pas eu son compte. Voilà ce qui arrive quand on croit trop en la littérature et aux hommes.
C’est donc ainsi que 2016 s’est achevée. Plus l’assassinat du grand-duc de Russie dans une galerie d’art turque, et le drame que l’on sait en Allemagne… Cela ne laisse présager rien de bon pour l’année qui commence… Vivement 2018 ! [/access]
Scène galante, miniature tirée d'"Yvain ou le chevalier au lion", Chrétien de Troyes, XIVe siècle
On pourrait être, de prime abord, surpris par le titre du dernier livre de Frédéric Rouvillois, Dictionnaire nostalgique de la politesse. Et pourtant, à se promener dans cet ouvrage élégant, érudit, discrètement ironique et joliment illustré, on comprend vite le pourquoi de l’adjectif. De fait, à une époque qui ne cesse de faire l’éloge du naturel, de la spontanéité, de la bonne franquette, la politesse ne peut être qu’une nostalgie, c’est-à-dire une vertu que notre temps, si impunément épris de lui-même et de son absence de manières jusque dans la langue, trouve forcément haïssable. La politesse appartient au paraître et le paraître contrarie le naturel qui est lui-même confondu avec la sincérité et l’égalité mal comprise. C’est le cas, par exemple, dans « l’antipolitesse » états-unienne, dont l’auteur nous dit qu’elle recherche une simplicité tellement affectée qu’elle confine vite à la vulgarité et tient pour une insupportable hypocrisie les bonnes manières du vieux monde, pour se concentrer uniquement sur le plan civique, au point d’en devenir agressivement chauvine : on est poli, là-bas, seulement avec la Constitution.
Ce contresens qui ouvre la voie à une barbarie douce, Frédéric Rouvillois n’a de cesse de le dissiper. Les entrées de son ouvrage vont des « asperges », que le comte de Paris nous autorise à manger avec les doigts surtout dans les dîners entre hommes au « silence aux toilettes », où l’usage veut qu’on se taise car « la chose est trop sérieuse, la situation trop[access capability= »lire_inedits »] gênante et, en cas de défaut de concentration, le risque trop élevé pour que l’on puisse se permettre d’y bavarder ».
« Être poli, c’est savoir offrir et accepter avec grâce »
La politesse, montre Rouvillois, est d’abord de l’ordre du don, et c’est Custine qui, selon lui, en définit le plus clairement les contours : « Pour être poli, il faut avoir quelque chose à donner : la politesse est l’art de faire aux autres les honneurs de l’avantage que l’on possède de son esprit, de ses richesses, de son rang, de son crédit et de tout autre moyen de plaisir : être poli, c’est savoir offrir et accepter avec grâce. »
La politesse est aussi une discrétion. L’homme poli est celui qui refuse l’ostentation. Le problème est qu’il est aujourd’hui confronté à un paradoxe. Comment rester poli sans se faire remarquer dans un monde où (presque) plus personne ne l’est, et pratiquer le baisemain dans les règles sans passer pour fou, ridicule, ou frappé d’ « obsolescence », autre belle entrée de ce dictionnaire ? En guise de réponse, Rouvillois nous invite à la discrétion mais plus encore à l’humour. Car si la politesse tient du difficile art de l’effacement, elle peut aussi être une aimable indifférence aux ridicules du moment : « Une société où l’on prendrait tout au sérieux aurait de fortes chances d’exploser, à moins qu’il ne s’agisse d’une prison. »
On ne confondra pas cet humour de la politesse avec la dictature du comique si universellement observée, mais on y verra plutôt une sauvegarde du sourire pour l’homme décidé, quoi qu’il en coûte aujourd’hui, à rester poli, c’est-à-dire à entretenir une distance imperceptible mais réelle entre lui et ses contemporains.[/access]
Edouard Baer et Sabine Ouazanami dans "Ouvert la nuit"
A 50 ans, il continue de faire son numéro d’équilibriste. Bravo, l’artiste ! D’autres acteurs de sa génération ont raccroché depuis un bail leur tenue de lumière et leurs souliers vernis. Beaucoup d’entre eux se glissent mollement dans des personnages mal définis, cachetonnent pour des rôles sans saveur à la télé ou flemmardent sur scène comme on pointe à l’usine en attendant patiemment la sirène de la sortie. Clap de fin et par ici la monnaie ! Une profonde lassitude a emporté ce métier au tournant des années 90 à mesure que les cachets des stars s’envolaient. L’étincelle brille seulement à la vue de leurs comptes en banque.
C’est une bonne situation, ça, comédien ?
Quand ils lisent un scénario, ils restent de marbre, leur jeu semble figé, voire périmé. A l’opposé d’un Edouard Baer jamais fatigué de pousser à la limite la caricature de lui-même. Finalement, il aura réussi à tracer une œuvre cohérente en vingt ans de carrière. Chacune de ses interventions même fugaces à l’écran construit une identité forte et révèle l’appartenance à une famille de pensée : les atrabilaires primesautiers ; les défaitistes magnifiques ; les révolutionnaires en pantoufles. Une tribu disparate qui pratique le pas-de-côté pour ne pas suffoquer dans une société en coupe réglée. En roue libre, ce vieux garçon poursuit son chemin sans se compromettre et sans renier ses désirs de jeunesse. Il y a chez lui, une exigence presque butée qu’il s’efforce de masquer sous des dehors facétieux. C’est un exploit d’avoir résisté et imposé son propre tempo intérieur dans une profession où la contorsion idéologique, la souplesse de caractère et l’œcuménisme de façade sont perçus comme des qualités premières. Edouard maintient le cap, celui d’un humour dérisoire et poétique, d’une échappée buissonnière pleine d’aigreur.
Avec Edouard, le rire est plein de larmes. Ne vous fiez pas à son air de fils de bonne famille, ses désillusions sont des crevasses béantes. En vieillissant, il a même tendance à devenir plus sombre. Il résiste plus difficilement à la tentation de la noirceur même si sa politesse du désespoir l’emporte à la fin. Derrière ce dilettantisme charmeur qu’il porte à la boutonnière à toute heure du jour et de la nuit, cette manière élégante de se foutre de tout, gronde une colère sourde que ne renierait pas Jean Rochefort. Depuis mercredi, on le retrouve donc avec plaisir dans Ouvert la nuit, son troisième film après La Bostella et Akoibon. Edouard fait indéniablement du Baer. De nouveau, il a convoqué, les fidèles de sa troupe, entre autres, les excellents Atmen Kelif, Jean-Michel Lahmi ou Christophe Meynet. L’histoire raconte les difficultés de monter une pièce jouée par Michel Galabru splendide dans sa robe marmoréenne et Marie-Ange Casta d’une exquise justesse de ton. La veille de la Première tout part en vrille. Cette situation ubuesque n’est qu’un prétexte à errer dans Paris, à saisir l’impromptu, à regarder par la fenêtre, à dessiner une géographie universelle.
Un cirque passe…
Dans son cinéma, les personnalités déraillent, les digues se fissurent, les convenances partent en fumée. Il interprète Luigi, un patron de théâtre désinvolte qui court après les femmes, l’argent, l’amitié, le succès, etc… Sa vie fuit de toutes parts. Dans une quête « impossible », la recherche d’un singe, il est secondé par Sabrina Ouazani, stagiaire entière, un mur sur lequel il ne cesse de rebondir. C’est drôle et désenchanté. Le corps est plus lourd, les traits sont plus marqués, mais sa répartie modianesque est toujours là. Ce faux détachement apporte d’infinies nuances. On a beau connaître par cœur son numéro parfois cabot, on se souvient jadis d’improbables émissions où il flirtait avec la grivèlerie, ce prince de l’esquive nous entraîne malgré nous dans cette course folle.
Il sonde tous les recoins de la capitale, du Passage des Panoramas au Pont Alexandre-III en escaladant le mur du Jardin des Plantes ou en remontant le Boulevard Arago. Le réalisateur-acteur n’a pas son pareil pour esquisser une galerie de portraits touchants ou aborder des thèmes de société plus arides (travail, intégration, spectacle, argent). Il préfère l’ellipse aux démonstrations académiques. Tous les comparses de cette déambulation sont au diapason. Une mention spéciale à Audrey Tautou, Grégory Gadebois et Patrick Boshart, le sémillant Monsieur Pat.
Ouvert la nuit – film de Edouard Baer – Actuellement dans les salles
Ça allait sans dire. Et ça va encore mieux quand le procureur le dit. Le parquet de Paris a compris ce que n’importe quel lecteur de bonne foi pouvait comprendre : dans l’entretien qu’il nous a accordé en octobre 2016 (voir notre numéro « Zemmour le Gaulois »), Eric Zemmour ne s’est nullement livré à une apologie du terrorisme comme le prétendaient des associations représentant les victimes du 13 novembre et du 14 juillet. L’affaire a donc été classée sans suite, ce qui signifie qu’il n’y a pas matière à poursuites. Tant mieux. Reste qu’elle n’aurait jamais dû avoir lieu. Il suffisait de lire les propos de Zemmour, au-delà de la phrase incriminée et répétée en boucle sur « le respect des terroristes » pour comprendre ce qu’il avait voulu dire – il faut prendre nos ennemis au sérieux. Au vu du pedigree de certains de ces ennemis, le propos est contestable. Il ne témoigne pas de la moindre sympathie pour les criminels.
On ne sait qui a soufflé aux proches des victimes l’idée aberrante que Zemmour pouvait avoir de l’indulgence ou de l’admiration pour les tueurs, et celle, plus aberrante encore, que la justice allait le sanctionner, mais il faut espérer que les familles demanderont des comptes (moraux, pas judiciaires) aux responsables de cette déplorable manipulation de leurs sentiments. Force est en tout cas de constater que ces familles ou leurs inspirateurs n’ont jamais jugé nécessaire de saisir la justice quand les innombrables idiots utiles et médiatiques de l’islamo-gauchisme nous expliquaient à longueur de colonnes que les tueurs étaient des victimes et qu’il fallait comprendre qu’ils ne nous aiment pas, nous qui étions colonialistes, racistes, et tout le reste. Et rappelez-vous du débat irréel qui a inauguré 2016 et toutes les belles âmes qui piaillaient à l’idée qu’on pût déchoir de leur nationalité des terroristes condamnés, sous prétexte qu’on ne pouvait appliquer cette sanction qu’aux doubles nationaux. Je trouve pour ma part ce souci de l’égalité appliquée à des tueurs et ce respect sourcilleux de leurs droits bien plus coupables que le « respect » de Zemmour. Mais il ne me viendrait pas à l’idée de saisir les tribunaux pour protester. Avez-vous vraiment envie de vivre dans un pays où on interdirait à Michel Onfray d’écrire que les djihadistes nous attaquent parce que nous les attaquons (je caricature, mais c’est l’idée), ou à Virginie Despentes d’avouer sa fascination pour les frères Kouachi ? Dans un pays où toute pensée un tant soit peu choquante serait préventivement interdite ? Moi pas. Et apparemment, le Parquet de Paris non plus.
Une chose est sûre. Grâce à la plainte – et à la meute qui a cru voir là une nouvelle occasion de se délivrer de son cauchemar – « On le tient chef ! » –, le débat sur les thèses d’Eric Zemmour n’a pas eu lieu (sinon dans nos pages). Et pourtant, ni les plaideurs ni les lyncheurs n’auront gain de cause. Pour notre part, nous continuerons à pratiquer, avec Eric Zemmour et avec tous ceux qui le voudront bien, ce que nous faisons le mieux, l’engueulade civilisée. Les idées discutables, on ne les interdit pas : on les discute.
Daoud Boughezala. Le meurtrier présumé des militantes kurdes assassinées voilà quatre ans à Paris, Omer Güney, est décédé en décembre dernier, avant l’ouverture de son jugement initialement prévu en janvier 2017. Existe-t-il des preuves de l’implication des services de sécurité turcs (MIT) dans ce crime ?
Laure Marchand[1. Ancienne correspondante en Turquie du Nouvel Observateur et du Figaro, Laure Marchand a coréalisé un documentaire sur l’assassinat des trois militantes kurdes à Paris en janvier 2013.]. Dans son réquisitoire de mise en accusation, le procureur conclut à des assassinats préparés en lien avec des individus se trouvant en Turquie, « possiblement liés » au MIT. Sans que l’on sache à quel niveau se situerait les commanditaires. S’agirait-il d’un ordre donné par le MIT lui-même ou par une cellule clandestine en son sein ? Nous n’avons pas la réponse.
L’enquête française a permis d’établir des liens entre Ömer Güney et le MIT. Tout d’abord, il se livrait à une activité caractérisée d’espionnage de la communauté kurde qu’il fréquentait et transmettait ces informations en Turquie. Mais on ne connaît pas l’identité des destinataires. En janvier 2014, il communique également un plan d’évasion rocambolesque à un ami lors d’un parloir. Güney lui donne des indications pour se rendre à un endroit à Ankara. En les suivant, on arrive au siège du MIT. Son ami devait remettre le plan à une personne précise qui connaît bien Güney.
Comment les enquêteurs ont-ils été mis sur la piste des services turcs ?
Douze jours après les assassinats, la préfecture de police reçoit un mystérieux mail anonyme qui désigne Güney et le MIT. Un an plus tard, un document audio est également mis en ligne sur Youtube. Il s’agit de l’enregistrement d’une conversation entre trois individus qui passent en revue des cibles du PKK à éliminer en Europe. Celui qui est chargé de commettre les crimes s’adresse respectueusement aux deux autres qui semblent être ses supérieurs. La voix de Güney a été reconnue par son entourage. Même la juge d’instruction qui l’a interrogé pendant des heures l’a reconnue. La police scientifique de Lyon a, elle, conclu à une forte similitude.
Deux jours après cette mise en ligne, des médias ont reçu le pdf d’un ordre de mission qui émanerait du MIT ordonnant les préparatifs de l’assassinat de Sakine Cansiz. L’authenticité de ce document n’a pas pu être identifiée. Mais il contient des détails exacts. L’individu, nom de code « La Source », peut très bien collé avec Güney. En tout cas, il est écrit que « La Source » a aidé Sakine Cansiz en octobre dans ses démarches administratives au mois d’octobre 2012. Effectivement, Güney l’a bien accompagnée à la préfecture à cette époque.
Accablant. Cet été, après l’échec de la tentative de coup d’Etat du 15 juillet, le Président Erdogan a dénoncé l’infiltration des gulénistes dans les services de sécurité turques. On savait la confrérie très puissante dans l’armée, l’administration et la magistrature. Est-il possible que les gulënistes infiltrés dans « l’Etat profond » aient voulu torpiller le processus de paix entre l’Etat turc et le PKK qu’avait engagé Erdogan?
C’est effectivement une possibilité. D’autant que la confrérie est également soupçonnée d’avoir contribué à faire capoter des pourparlers secrets qui avaient démarré en 2009 à Oslo entre des représentants du PKK et des émissaires du MIT. A l’occasion d’un meeting électoral en mars 2014, Recep Tayyip Erdogan a clairement accusé la confrérie d’avoir fomenté l’attentat du 147, rue La Fayette. Mais ces mises en cause verbales en sont restées là, elles n’ont débouché sur aucune action judiciaire. A cette époque, Erdogan était déjà en guerre totale avec son ancien allié Gülen. Il faut aussi garder à l’esprit que le mouvement est accusé de tous les maux. Certes, des gülenistes se trouvaient probablement à l’intérieur du MIT. Cette institution est cependant dirigée par un très proche d’Erdogan et elle n’était pas réputée pour être fortement infiltrée par la confrérie, contrairement à d’autres administrations.
En Turquie, des députés ne se satisfont pas de ces anathèmes contre la confrérie. Ainsi, des questions écrites parlementaires ont été adressées à Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre et responsable à ce titre des activités des services de renseignement, sur le rôle du MIT. Pour Sezgin Tanrikulu, à l’initiative de cette démarche, le problème n’est pas tant de discuter de l’implication ou non de la confrérie mais que le gouvernement empêche la vérité d’apparaître, ce qui le rend suspect. Le vice-président du CHP –la principale formation de l’opposition- estime ainsi que l’opération contre les trois militantes a reçu un aval politique de principe, que ce ne sont « pas deux gars paumés dans un café » qui peuvent la monter.
En tout cas, M. Erdogan disposait de 90 jours pour répondre, il ne l’a jamais fait. De plus, l’AKP a voté une loi renforçant l’impunité du MIT : il est désormais quasiment impossible pour un journaliste ou la justice d’enquêter sur ses agissements.
Et en France, comment les autorités ont-elles réagi ? La justice a-t-elle pâti de notre alliance avec la Turquie au sein de l’OTAN ?
Le travail de la justice n’a pas été entravé. Même si les informations fournies par les services de renseignements de l’époque (DGSE et DGSI) n’ont pas, c’est le moins que l’on puisse dire, permis de faire avancer l’enquête d’un millimètre. La juge a dû les relancer pour que les notes afférentes soient transmises. Elles ont fini par l’être mais dans un tel état de caviardage qu’elles suscitent plus de questions que de réponses.
Lors de la découverte du crime, Manuel Valls qui était alors ministre de l’Intérieur, se rend sur place et assure de « la détermination des affaires françaises de faire toute la lumière sur cet acte ». Quatre ans ont passé, quatre ans de silence complet, ou presque du gouvernement. Pire, la famille de Fidan Dogan, qui vit à Strasbourg, a adressé des courriers à l’Elysée et au ministère de l’Intérieur pour être reçue. Non seulement elle ne l’a pas été mais elle n’a même pas reçu de réponse. Cela montre l’embarras de la France. Les autorités françaises ont clairement fait le choix de ne pas se fâcher avec la Turquie.
En 2013, Paris cherche à se réconcilier avec Ankara après des années de brouille à cause de l’opposition de Nicolas Sarkozy à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne et la pénalisation de la négation du génocide armée. Il n’est pas question que trois crimes près de la Gare du Nord mettent en péril la démarche. Intérêts commerciaux, accord européen sous-traitant les migrants à la Turquie, coopération au sujet des djihadistes français qui transitent par le territoire turc… La France a fait son choix. Et peu importe que la circonstance aggravante de terrorisme ait été retenue dans cette affaire. D’ailleurs, Antoine Comte, l’avocat des familles, a déclaré à la mort de Güney que celle-ci arrangeait Paris et Ankara qui ne voulait pas de procès.
La mort d’Omer Güney des suites d’une tumeur clôt-elle toute enquête sur le triple assassinat des militantes kurdes ?
Ömer Güney a contracté la légionellose à Fresnes. Vu son affaiblissement général provoqué par la chimiothérapie, l’infection pulmonaire a été fatale. Sa tumeur n’est donc pas la cause directe de sa mort. Sans accusé, plus de procès. La disparition du seul suspect entraîne automatiquement la fin de l’action judiciaire. Mort avant d’avoir été jugé, Ömer Güney meurt « présumé innocent » comme l’ont déclaré ses avocats. En revanche, les faits, eux, restent. Les avocats des familles des victimes sont en train de réfléchir à des moyens de relancer l’affaire. Ce n’est pas chose aisée. Il faut, par exemple, apporter des éléments nouveaux pour obtenir une réouverture du dossier.
Au cours de l’enquête, la juge d’instruction Jeanne Duyé a fait le choix, en accord avec les familles, de ne pas perdre de temps : le pronostic vital du suspect était engagé, il fallait aller vite. A défaut de traduire en justice les donneurs d’ordre, personne ne voulait perdre la possibilité de juger le meurtrier présumé.
La lumière sera-t-elle un jour faite sur cette ténébreuse affaire ?
Décision a été prise de ne pas envoyer de commission rogatoire supplémentaire à la Turquie, étant donné qu’elle n’avait même pas répondu à la première. Cela n’aurait fait qu’allonger la procédure. Certains aspects qui pourraient peut-être permettre de remonter la chaîne des commanditaires n’ont ainsi pas été exploités. Si l’ordre écrit du MIT ordonnant les préparatifs de l’assassinat de Sakine Cansiz est authentique, alors, qui est « Le légionnaire », la seconde personne missionnée ? Qui sont les quatre destinataires du document ? Il semble que les services secrets allemands connaissent au moins l’un d’eux. A qui appartiennent les deux voix dans la conversation publiée sur Youtube ? En Europe ou en Turquie, de nouvelles informations finiront peut-être par surgir. La répression et les purges qui touchent en Turquie tous les services de sécurité font de nombreuses victimes et donc de nombreux mécontents. Ils pourraient avoir intérêt à faire des révélations.
Le ministère de l'Economie et des Finances à Bercy, Paris, janvier 2013. SIPA. 00651778_000011
Le ministère de l'Economie et des Finances à Bercy, Paris, janvier 2013. SIPA. 00651778_000011
Le récent rapport du Conseil des prélèvements obligatoires (CPO) consacré à l’impôt sur les sociétés préconise une réduction de son taux, de 33 % à 25 %. Ce taux a été de 50 %, en France, jusqu’en 1985 ; dans une économie peu ouverte sur l’extérieur, ce taux élevé constituait un facteur très favorable aux entreprises, mais la mondialisation a totalement changé la donne en amenant les États à pratiquer une concurrence fiscale, désastreuse mais quasiment inévitable dans l’état actuel de la gouvernance mondiale.
1/ Pourquoi, en économie fermée, un taux élevé d’impôt sur les bénéfices des sociétés (IS) est-il une excellente chose pour les entreprises ?
Parce qu’il constitue un amortisseur automatique très efficace des à-coups conjoncturels. En effet, la concurrence régule les bénéfices nets d’impôt, et non les bénéfices avant impôt. Si le taux de prélèvement fiscal est élevé, disons 50 %, les bénéfices nets d’impôt ne sont pas moindres qu’en l’absence d’IS. Une entreprise dégage donc, si la conjoncture et sa gestion sont bonnes, des marges confortables – doubles de celles qui existeraient en l’absence d’IS. Un passage à vide est donc beaucoup mieux amorti que si l’impôt sur les sociétés n’existait pas, l’État supportant automatiquement la moitié du manque à gagner.
Plus concrètement, supposons que la société A réalise 50 M€ de bénéfice net d’impôt dans une bonne conjoncture, ce qui signifie 100 M€ de bénéfice avant impôt. Les conditions économiques se détériorant, ou par suite d’une erreur de pilotage, la marge se réduit de 100 M€ : A est quand même à l’équilibre, l’effet de la mauvaise conjoncture étant partagé à 50/50 entre elle et l’État. En revanche, s’il n’y a pas d’IS, la concurrence positionne le bénéfice avant impôt à 50 M€ en conjoncture correcte, et le trou d’air qui fait baisser la marge de 100 M€ provoque alors une perte de 50 M€.
L’impôt sur les bénéfices au taux de 50 % est donc un merveilleux amortisseur automatique : il conduit l’entreprise à partager avec l’État non seulement ses heurs mais aussi ses malheurs. Ce taux d’imposition est la cause d’un taux de marge beaucoup plus élevé ; il met l’entreprise A à l’abri de bien des difficultés en cas d’accident de parcours, que celui-ci soit dû à la conjoncture ou à un problème spécifique à A. En économie fermée, un taux d’imposition élevé sur les bénéfices des entreprises est le mode de financement des dépenses publiques qui joue le mieux le rôle de stabilisateur automatique.
2/ La mondialisation a mis fin à cette situation.
En effet, l’entreprise qui supporte un taux élevé d’IS, essaye de vendre plus cher que ses concurrents localisés dans des pays où l’IS est plus faible ou bien dispose de moins d’argent pour rémunérer ses actionnaires et autofinancer ses investissements. Bref, elle est pénalisée dans la concurrence internationale.
Dans ces conditions, un État ne rend plus service aux sociétés localisées sur son territoire en recourant à des taux élevés d’IS. Chaque État dont les dirigeants ont compris la situation est conduit à pratiquer des taux d’IS de plus en plus faibles, pour que la production localisée sur son territoire reste compétitive par rapport à la production étrangère. La théorie des jeux la plus basique montre le caractère inéluctable de cette évolution.
La probabilité de parvenir à changer la règle du jeu, en établissant pour l’IS des règles identiques sur la planète entière, est infinitésimale. Même au niveau de l’Europe, une telle harmonisation n’est pas à l’ordre du jour : la Commission préfère nettement s’occuper à réglementer la fabrication des fromages et la taille des cages à poules ! Il n’y a donc rien à espérer : nous ne passerons pas du jeu non-coopératif auquel nous jouons actuellement en matière fiscale, à un jeu coopératif.
3/ Dans ces conditions, la défense des intérêts nationaux français passe par l’adoption de la stratégie irlandaise : adopter le taux de l’IS le plus bas possible.
Mais que signifie « possible » ? Il s’agit tout simplement de ne pas s’attirer trop de représailles. Petit pays, l’Irlande est mieux positionnée que nous dans ce jeu délétère que nous ne pouvons quitter : l’Allemagne, par exemple, n’a pas réagi au quart de tour pour aligner son taux d’IS sur celui de notre voisin insulaire. La France provoquera davantage de réactions.
Il serait néanmoins probablement judicieux d’agir vite et fort. Le CPO préconise de ramener le taux français de 33 % à 25 % : cela irait dans le bon sens, mais ne serait-il pas opportun, à l’orée d’un nouveau quinquennat, d’aller carrément à 0 %, ou à 10 % si les pouvoirs publics veulent garder la possibilité de faire machine arrière en conservant les services et les règles requis pour lever l’IS ?
4/ Supprimer l’IS ou en diminuer fortement le taux pose deux problèmes qu’il faut résoudre : remplacer cette ressource fiscale et fournir aux entreprises un amortisseur des chocs conjoncturels en remplacement de l’IS.
Sans prétendre apporter à ces deux questions des réponses exclusives, indiquons quatre pistes à explorer :
a) La rémunération-partage met les salariés à contribution quand les affaires vont mal et les fait parallèlement participer davantage à la réussite de leur entreprise. Les salaires remplacent l’IS dans le rôle d’amortisseur des chocs conjoncturels et autres aléas.
b) Entreprendre la révision des subventions en tous genres, dont beaucoup sont injustifiées, y compris le crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE), rendu inutile par les réformes que nous préconisons en matière de financement de la sécurité sociale.
c) Faire payer par les usagers ou par les collectivités territoriales divers services rendus aujourd’hui gratuitement ou pour un prix symbolique par l’État. Supprimer cette apparence trompeuse de gratuité aurait en sus le mérite de lutter contre l’un des mensonges qui rongent notre société : « ça ne coûtera rien aux Français, c’est l’État qui payera ».
d) Et s’il faut augmenter les rentrées fiscales, la TVA est probablement le moins mauvais outil, en augmentant les taux, mais aussi et surtout en accélérant la mise en place au niveau européen d’une lutte efficace contre le pillage mafieux des trésors publics appelé carrousel de TVA.
L'Emancipation à la Réunion, Alphonse Garreau, 1849. Emblématique de la construction iconographique républicaine, ce tableau donne à voir une représentation héroïsée de la déclaration publique du décret d'abolition de l'esclavage par Sarda-Garriga, commissaire général de la République à la Réunion.
Détail de L'Emancipation à la Réunion, Alphonse Garreau, 1849. Emblématique de la construction iconographique républicaine, ce tableau donne à voir une représentation héroïsée de la déclaration publique du décret d'abolition de l'esclavage par Sarda-Garriga, commissaire général de la République à la Réunion.
« Une et indivisible. » Comme les maillons d’une chaîne. Comme la promesse d’un roc qu’une femme avait choisi d’étudier. C’est au moins ce qu’espérait Virginie Chaillou-Atrous ; écrire l’histoire d’une France détachée du continent. Spécialiste de l’engagisme, forme de salariat contraint imposé à des travailleurs immigrés, qui s’est substitué à l’esclavage à la Réunion à partir de 1848, l’enseignante française est en passe d’être nommée, en 2015, maître de conférence à l’université de l’île. Très loin de se douter qu’un an et demi plus tard… elle n’y aura toujours pas mis les pieds. La jeune femme y est persona non grata. Son premier crime : venir de Nantes, champion français des ports négriers.
Tout commence en juillet 2014 : Sudel Fuma, la figure locale ès histoire de l’esclavage, décède en mer dans des conditions fumeuses. Son poste est libre, il faut un remplaçant. Comme il se doit, le processus de recrutement est lancé. Et la fiche de poste publiée : « Histoire de l’esclavage et de l’engagisme dans les colonies du sud-ouest de l’océan Indien au xixe siècle. » « Le sujet de ma thèse ! » s’emballe la grande brune de 37 ans qui, bien sûr, s’empresse de postuler. À raison : après entretiens et concours, son nom pointe en haut du classement. Mais patatras : Prosper Eve, le président du comité de recrutement, refuse ce choix. « Avec la mort de son ami, il devient le seul spécialiste créole sur place, nous fait remarquer Virginie. Lui ne veut personne à ce poste et n’a pas réussi à placer son candidat. » Insatisfait, Prosper Eve fait donc capoter le concours…
Une opposition très républicaine…
Et le temps passe : un mois… six mois… un an ! Début 2016, le poste est finalement re-proposé. Mais là, bis repetita : Virginie re-postule ; Prosper Eve sonne son glas. Entouré de trois de ses collègues, l’influent professeur, qui n’est plus responsable du recrutement, décide de snober le comité. Au motif que des candidats réunionnais auraient été écartés de la liste des postulants. Un candidat réunionnais, il y en a pourtant bien un : Albert Jauze, 59 ans, agrégé à l’ancienneté. Le vote finit par avoir lieu, Virginie l’emporte encore. Mais Albert Jauze finit second. Et ça, le Crefom ne l’accepte pas.
Le Crefom, créé en 2014, c’est le Conseil représentatif des Français de l’Outre-mer. Une asso’ régionaliste qui ne s’assume pas, qui parle « valeurs du vivre-ensemble » quand elle pense « d’abord les nôtres ». Son « bureau » regroupe deux sénateurs, une députée, plusieurs acteurs et… une ministre : son ancienne vice-présidente, Ericka Bareigts, est chargée des Outre-mer depuis qu’elle a coulé, en moins de six mois, son secrétariat d’État – REP « l’Égalité réelle ». Un parterre très républicain convoqué par Prosper Eve pour dénoncer… « le recrutement d’une candidate originaire de Nantes ». La décision n’est pas encore officialisée que le mot d’ordre est passé : il faut chasser « la Nantaise ».
En bon mouvement politique, le Crefom, d’abord, n’attaque pas frontalement : il se défend de tout « localisme », dénonce un simple vice de procédure. Mais, le lendemain de la commémoration de l’abolition de l’esclavage, il fustige, dans une lettre, « cette nomination » qui serait « perçue comme une véritable insulte à la mémoire de l’historien disparu ». Voire pire pour son délégué régional : comme « une provocation à l’adresse de la population locale ».
Une responsable associative: « Nous empêcherons cette personne qui n’est pas réunionnaise d’enseigner »
La population locale ? Au moins sa fraction identitaire. Grâce à elle, les choses deviennent plus claires : « nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour empêcher que ce soit un autre candidat qu’un Réunionnais qui ait ce poste. Nous empêcherons cette personne qui n’est pas réunionnaise d’enseigner. » C’est Ghislaine Bessière – de l’association Rasine Kaf dont le but assumé est de « revaloriser la place des Kaf dans la société réunionnaise » – qui s’étouffe de la sorte. Les « Kaf » ? En gros les Noirs, les descendants d’Africains. « Comment des intellectuels n’ont-ils pas vu l’outrage, le crachat à la figure [qu’est la nomination d’une métropolitaine] ? » embraye un autre militant, le journaliste Vincent Fontano. « Et ce n’est pas de n’importe quelle ville, mais de Nantes, port négrier, que l’on veut écrire l’histoire de l’esclavage à[access capability= »lire_inedits »] La Réunion », martèle cet habitué du Crefom.
C’est fort de « Kaf ». Mais ça manque de poésie. Alors Prosper Eve – encore lui – se fend d’une tribune et dégaine ses plus beaux vers. Jugez plutôt : « Peuple réunionnais/ méfiez-vous comme de la peste/ de ceux qui vous jettent au visage/ avec un brin de suffisance :/ “Qui est Réunionnais ?” / Vous êtes là en face d’experts qui ont érigé le mensonge en vertu […] Pour eux,/ vous n’êtes rien […]/ comme ils avancent drapés dans le manteau de Marianne/ bonnet phrygien sur le crâne […] ils veulent vous faire admettre […] qu’ils sont à la Réunion chez eux/ que cette île est à eux/ qu’ils ont des droits/ qu’ils ont tous les droits. » Et de conclure en prof d’histoire : « L’Histoire ne se renouvelle pas./ Elle se décline sur le même tempo,/ Pour les colonialistes d’hier/ Et les néocolonialistes d’aujourd’hui. »
Boum. L’équation devient toute simple : Français métropolitain = néocolonialiste. Ça c’est pas de chance pour Virginie. D’autant que ces vers sont relayés par… les réseaux sociaux du Crefom. Qui, à l’époque, est dirigé par un homme, Patrick Karam, proche soutien du « Républicain » Sarkozy. Patrick Karam, homme de cabale. En 2005, lors de l’affaire Pétré-Grenouilleau, c’est déjà lui qui monte au créneau : porté par un mouvement similaire, le Collectifdom, ce défenseur des droits de l’homme s’insurge et porte plainte contre « les insoutenables propos révisionnistes » de l’historien, coupable de ne pas voir « des génocides » dans « les traites négrières ». Un « vrai problème » pour Christiane Taubira : l’affaire prend un tour national. Avide de reconnaissance, le tout jeune Collectifdom réclame la tête du parjure.
Prosper Eve a raison : l’histoire « se décline sur le même tempo ». Pour évincer Virginie, Patrick Karam rejoue la même scène. Le conseiller régional d’Île-de-France, qui n’a pas souhaité nous répondre, écrit d’abord au ministère. « Autonomie des universités », répond ce dernier. En retour, une pétition, signée par 1 300 personnes, est lancée par six universitaires – dont un Réunionnais – pour défendre Virginie et « que le mérite prime sur l’origine ». Frustrés, Patrick Karam et sa cour saisissent alors le tribunal administratif qui, sensible à un vice de forme, suspend la nomination de l’ex-future maître de conférence.
A la Réunion, une personne sur quatre au chômage
Depuis, le Crefom, toujours plus influent localement, s’est reconverti en fixeur-entremetteur pour le Pôle emploi de là-bas. Fin septembre, un cas semblable s’est présenté sur l’île. Marylène Hoarau, Réunionnaise de la Réunion, est évincée de son poste de directrice du parc national. Sans attendre le nom de son successeur, Patrick Karam se mobilise, écrit une lettre et l’envoie illico sur le bureau de la ministre. Le Crefom craint « un recrutement inadéquat ». Plainte entendue : pour remplacer la Réunionnaise, un Réunionnais tient la corde.
L’emploi des Réunionnais. Vaste propos, dont le Crefom a fait son cheval de campagne : le sujet est sensible, donc porteur. Un emploi, à la Réunion, une personne sur quatre n’en a pas. Chez les moins de 24 ans, plus d’un sur deux. Au total, plus de 150 000 personnes sur une population de 840 000 habitants. Jusqu’au deuxième trimestre 2016, c’était le département de France le plus touché. Depuis quelques semaines, il est deuxième, derrière la voisine Mayotte.
Alors bien sûr, voir des zoreilles (nom créole donné aux métropolitains de la Réunion) faire 10 000 km pour occuper un poste qu’on pourrait pourvoir à pied… Sans compter que lesdits zoreilles occupent souvent des postes à responsabilités – dans l’administration notamment – et bénéficient de la prime de « vie chère » accordée aux fonctionnaires. Une sur-rémunération de 53 % par rapport à leurs homologues métropolitains, pour compenser la différence de coûts de la vie entre l’Hexagone et la Réunion. Une prime de vie chère quand les autres Réunionnais, eux, ont la vie chère sans la prime… La liaison est vite faite : les zoreilles sont vus par certains comme des mercenaires venus de loin, pour s’en mettre plein les poches sur le dos des habitants locaux.
À la Réunion, Virginie Chaillou-Atrous n’est pourtant pas une étrangère. Au début des années 2000, l’étudiante nantaise – qui est en fait vendéenne – se cherche un sujet d’étude. Elle rencontre le professeur Jacques Weber et se prend de passion pour l’engagisme. Direction la Réunion. « Partie pour y rester trois mois, j’y ai vécu pendant deux ans. » Ses recherches avancent et intéressent feu Sudel Fuma. Encouragée, elle décide d’y consacrer sa thèse. Mais la jeune femme de 21 ans doit rentrer précipitamment : sa demande de bourse lui a été refusée…
Pas tous des descendants d’esclaves…
« Presque personne n’avait travaillé sur mon sujet, les Indiens, l’engagisme à la Réunion. Et je me suis rendue compte que des “Africains”, pas seulement des “Indiens”, étaient aussi arrivés comme engagés à la Réunion, et non comme esclaves, explique Virginie. À partir de là, je me suis attirée les foudres de tout le monde. Des “Indiens” de la Réunion parce que dire qu’il y avait eu des engagés africains c’était les rabaisser, eux, au rang d’esclaves. Et des “Africains” parce que dire que certains de leurs ancêtres étaient arrivés par l’engagisme, c’était minimiser la mémoire de l’esclavage. » Tous les Réunionnais d’origine africaine ne seraient pas des descendants d’esclaves. L’histoire ne serait ni blanche ni noire. La thèse de Virginie remet en cause les fondements de la mémoire réunionnaise, le ciment de souffrance sur lequel repose, en partie, son unité. « Je recevais des têtes de poulets coupées devant chez moi pour me jeter des sorts. » Il faut croire que ça a marché : « Je me suis fait beaucoup d’ennemis. Mon dossier de bourse est passé en conseil scientifique et a été refusé par les élus locaux parce que, en substance, je n’étais pas réunionnaise. En quoi cela pouvait-il bien m’intéresser de travailler là-dessus ? Ce n’étaient pas mes ancêtres… »
On lui sert le même reproche aujourd’hui. « Nous disons à ceux qui prétendent venir nous apporter “leur savoir”, “leur excellence”, comme autrefois les esclavagistes prétendaient apporter aux esclaves, et l’humanité, et la civilisation, que le principe de l’assimilation fonctionne sur le même schéma, à savoir qu’il faut “se conformer” à l’idéologie dominante appelée parfois républicaine, de la France hexagonale. […] Et si vous en faites les frais, madame, aujourd’hui, ce n’est pas seulement parce que vous êtes “nantaise” mais parce que vous représentez le symbole de ce que l’on ne veut plus à la Réunion : un(e) zoreille imbu(e) de son savoir et de ses compétences, qui se place du côté de l’Excellence et qui prétend apporter aux Réunionnais ce dont ils ont besoin sans qu’ils le sachent eux-mêmes. » La tribune est signée Lantant Pou Lanplwa Lokal, une flopée de groupes identitaires, d’où émergent Rasine Kaf et le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) de France. Les deux mêmes qui, plus tôt dans l’année, dénonçaient carrément « un génocide culturel ».
L’histoire est faite par les vainqueurs. Plus rarement par les chaises vides. À l’université de la Réunion, l’une des moins bonnes du pays, le poste de « maître de conférence en histoire de l’esclavage » est vacant depuis 900 jours. Après avoir sanctionné la forme, le tribunal administratif de la Réunion jugera bientôt le fond.
Identitaire, sociale, économique, mémorielle… l’affaire de « la Nantaise » a tout du drame français. Le drame d’une République, « une et indivisible ». Comme les maillons d’une chaîne dont on veut se libérer. [/access]
Najat Vallaud-Belkacem et Vincent Peillon aux "Journees de la refondation de l'ecole de la republique" à Paris, mai 2016. SIPA. 00754041_000014
Najat Vallaud-Belkacem et Vincent Peillon aux "Journees de la refondation de l'ecole de la republique" à Paris, mai 2016. SIPA. 00754041_000014
Soutenir que c’est au nom de la laïcité que le gouvernement de Vichy aurait imposé aux Juifs le port de l’étoile jaune n’est pas une simple « bourde » mais une énormité définitivement disqualifiante pour un candidat à la présidence de la République française. Mais n’ayons pas la mémoire courte et constatons que M. Peillon est un récidiviste de l’incompétence et de l’irresponsabilité politiques. Il n’a pas quitté le gouvernement à la faveur d’un simple remaniement technique mais par sanction de sa gestion calamiteuse de la réforme des rythmes scolaires. Ce n’est pas tout, il y eut bien pire.
« Il convient donc d’appeler à la retenue et à la neutralité au sein de tous les établissements afin que l’école ne fasse l’objet d’aucune instrumentalisation. »
Petit retour en arrière. Nous sommes en janvier 2013, en pleine explosion de la « genritude » sous l’égide de Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre des droits des femmes (surtout des LGBT), et au milieu du débat sur le projet de « mariage pour tous ». Dès son installation en juin 2012, Mme Belkacem avait commandé à l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) un rapport sur l’égalité entre les filles et les garçons dans les crèches en indiquant : « La cible des enfants de moins de trois ans se doit d’être au cœur des politiques publiques dans la mesure où les assignations à des identités sexuées se jouent très précocement ». Il restait donc à compléter et prolonger ces bonnes résolutions à l’école, au collège et au lycée en passant le relais au collègue en charge de l’Éducation nationale, Vincent Peillon, sachant que ses prédécesseurs, Xavier Darcos et Luc Châtel, avaient déjà fait preuve d’un laxisme certain en la matière. Mais Vincent Peillon franchit allègrement toutes les limites et rédige, le 4 janvier 2013, une circulaire stupéfiante dont il convient de citer les deux paragraphes les plus accablants et contradictoires :
« Madame la Rectrice, Monsieur le Recteur,
Le gouvernement s’est engagé à « s’appuyer sur la jeunesse pour changer les mentalités », notamment par le biais d’une éducation au respect de la diversité des orientations sexuelles (…). Dans cet esprit, je vous appelle à la plus grande vigilance à l’égard des conditions du débat légitime qui entoure le mariage pour tous, notamment dans les établissements privés sous contrat d’association. Le caractère propre de ces établissements ne saurait leur permettre de déroger au respect de tous les individus et de leurs convictions (…). Il convient donc d’appeler à la retenue et à la neutralité au sein de tous les établissements afin que l’école ne fasse l’objet d’aucune instrumentalisation.
(…) La lutte contre l’homophobie en milieu scolaire public comme privé, doit compter au rang des priorités. Je souhaite ainsi que vous accompagniez et favorisiez les interventions en milieu scolaire des associations qui luttent contre les préjugés homophobes (…). Je vous invite également à relayer avec la plus grande énergie, au début de l’année, la campagne de communication relative à la « ligne Azur », ligne d’écoute pour les jeunes en questionnement à l’égard de leur orientation sexuelle ou de leurs identités sexuelles. (…) ».
Quelques parents vigilants, alertés par l’étrange insistance du ministre sur le cas des établissements privés, se sont donc rendus sur le site Azur pour voir à quelle sauce on se proposait de cuisiner leur progéniture. Et là, il y avait vraiment de quoi tomber de sa chaise en cliquant sur le « matériel pédagogique » fourni aux écoliers.
L’emploi des godemichets pour les nuls
La ligne Azur gâtait particulièrement les filles grâce à l’onglet « Tombe la culotte » menant à un manuel de pratiques lesbiennes entièrement accompagné de photos de dames en posture, harnachées de cuir et latex, le mode d’emploi des godemichets et autres accessoires ainsi que le lexique étant gracieusement fournis. Les garçons avaient le droit à plus de couleurs avec des dessins de BD façon estampes japonaises. Le site définissait la pédophilie comme une simple « attirance sexuelle pour les enfants, quelle que soit l’orientation sexuelle de la personne », sans la condamner ni relever son caractère pénal et l’on pouvait même y lire le témoignage d’un jeune racontant plaisamment « s’être touché avec un des moniteurs » pendant une colonie de vacances. Le site faisait aussi valoir avec insistance que l’usage de drogues présentées comme « festives » aide à faire tomber les inhibitions dans les pratiques homosexuelles.
Au vu de cette délicate littérature destinée à la jeunesse, la Confédération nationale des associations familiales catholiques a donc demandé au Conseil d’État l’annulation de la circulaire de Vincent Peillon qu’elle jugeait contraire au principe de neutralité scolaire et à la liberté de conscience.
« Le ministre a porté atteinte au principe de neutralité de l’enseignement et à la liberté de conscience des élèves et de leurs parents. »
On ne révélera aucun secret en affirmant que le Conseil d’État n’a pas vraiment la réputation d’être une institution homophobe, loin s’en faut. L’on sait aussi la réserve dont il fait généralement preuve dans ses constatations. Pourtant, le rapporteur public Rémi Keller n’a manifestement pas pu cacher un haut-le-cœur en feuilletant le matériel pédagogique énergiquement suggéré à nos enfants par Vincent Peillon :
« La brochure fait l’éloge du sado-masochisme, de l’échangisme et du libertinage, et décrit en détail des pratiques sexuelles diverses, dans des termes crus que nous serions fort gênés de reprendre dans cette enceinte et qui sont manifestement inadaptés aux élèves – et pas seulement les plus jeunes ».
Il poursuit : « Le site internet critiqué prend position sur des questions de société, telles que la procréation médicalement assistée, qui font l’objet de débats et qui divisent la classe politique. La promotion de ce site par l’administration est donc contraire au principe de neutralité. Plus grave encore, le site encourage des pratiques interdites par la loi, et encourage à des comportements sexuels particuliers. Enfin, comment ne pas comprendre que des parents – et des enfants – soient choqués à la lecture des contenus que nous avons évoqués ? ».
Il conclut : « Le contenu du site internet est susceptible, aussi bien sur le fond qu’en raison des termes employés, de porter atteinte aux convictions morales ou religieuses des élèves, des parents et des enseignants. Et ce n’est pas faire preuve d’une pudibonderie excessive que de constater que la présentation quasiment pornographique de certaines activités sexuelles est manifestement inadaptée aux élèves et qu’elle n’a certainement pas sa place dans les établissements d’enseignement secondaire. On ne peut que s’étonner de la légèreté du ministre qui a encouragé des enfants – parfois âgés de dix ans à peine – à consulter ce site. L’administration se défend d’ailleurs particulièrement mal dans cette affaire. Nous vous proposons en conséquence de juger qu’en ordonnant aux recteurs de relayer « avec la plus grande énergie » la campagne de communication relative à la « ligne Azur », le ministre a porté atteinte au principe de neutralité de l’enseignement et à la liberté de conscience des élèves et de leurs parents ».
Vincent Peillon peut s’estimer heureux que les associations plaignantes s’en soient tenues là et ne l’aient pas poursuivi dans la foulée sur le terrain pénal pour corruption de mineurs dans l’exercice de ses fonctions. La Cour de justice de la République n’aurait pas été de trop pour juger un tel scandale. On imagine bien l’intéressé plaider qu’il n’avait jamais regardé la ligne Azur et qu’il n’avait pas songé un seul instant que les associations de lutte contre l’homophobie soient surtout des associations de propagande et prosélytisme homophiles, alors pourtant qu’elles n’en étaient pas à leur coup d’essai. « Responsable mais pas coupable » aurait-il eu l’aplomb d’affirmer à la manière de Georgina Dufoix dans l’affaire du sang contaminé.
Mais quel que soit le sort pénal auquel Vincent Peillon a échappé, il reste qu’un Ministre de l’Éducation Nationale qui s’est comporté de la sorte et dont les actes ont été sanctionnés en de tels termes par le juge administratif, devrait avoir la pudeur de disparaître de la scène politique. Jules Ferry indiquait en 1883 aux instituteurs: « Si parfois vous étiez embarrassé pour savoir jusqu’où il vous est permis d’aller dans votre enseignement moral, voici une règle pratique à laquelle vous pourrez vous tenir. Au moment de proposer aux élèves un précepte, une maxime quelconque, demandez-vous s’il se trouve à votre connaissance un seul honnête homme qui puisse être froissé de ce que vous allez dire. Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire ».
Vincent Peillon n’a manifestement aucunement conscience d’avoir monstrueusement manqué aux devoirs de sa charge et pousse la provocation jusqu’à se présenter à l’élection présidentielle en axant son programme sur l’éducation et en se posant en champion des valeurs républicaines ! C’est sans doute cette absence totale de conscience morale et de sens de la responsabilité qui constitue la marque de fabrique la plus déprimante de la classe politique contemporaine.
2017 s’annonce mal, avec des événements terrifiants, comme l’élection présidentielle hexagonale, le 30e anniversaire de M6, le nouvel album de Vincent Delerm, et peut-être même un nouveau film des frères Dardenne…
Ce sont là des tragédies qu’il faudra affronter avec dignité. L’année, par ailleurs, se composera de 12 longs mois, assez pénibles, et plusieurs fois dans l’année le ciel sera lourd et il pleuvra même par endroits. Peut-être que certains événements avant-coureurs de la fin 2016 pouvaient laisser prévoir ce naufrage attendu. D’abord, en Australie, un python a dévoré, devant les yeux ébahis de golfeurs blasés, un wallaby entier. Le drame s’est noué au 17e trou du parcours de Paradise Palms à Cairns, au nord-est de l’Australie. Le serpent a réussi à coincer le marsupial, l’a littéralement gobé, puis a filé dans le bush pour digérer en paix. On retiendra qu’on n’est en sécurité nulle part, pas même sur les parcours de golf, quand on est né wallaby.
En cette fin d’année 2016, nous avons aussi découvert que la cinéphilie pouvait conduire aux pires extrémités. L’illustration de cet axiome nous a été donnée à Orléans, où le tribunal a condamné à quatre ans de prison ferme un septuagénaire cinéphile qui escroquait son prochain avec maestria, en se faisant passer pour un producteur de cinéma… L’homme, avec 27 condamnations à son actif, semblait[access capability= »lire_inedits »] avoir déjà tout fait dans le domaine de l’escroquerie, sauf vendre la tour Eiffel à des Martiens.
Joseph Itic racontait aux gogos qui voulaient bien l’écouter avoir déjà tourné un film à Hollywood avec Robert Redford et Matt Damon, et assurait être sur le point de louer 300m² de bureaux à Paris pour installer son empire du septième art, la UBC International Film. Rien que ça… L’adresse qu’il donnait, à Beverly Hills, était en réalité celle d’une laverie… Un honnête homme, dont le rêve était d’adapter au cinéma le roman Quatrevingt-Treize de Victor Hugo lui confia naïvement 800 000 euros. Évidemment, l’escroc est parti avec le blé, et Hugo n’a pas eu son compte. Voilà ce qui arrive quand on croit trop en la littérature et aux hommes.
C’est donc ainsi que 2016 s’est achevée. Plus l’assassinat du grand-duc de Russie dans une galerie d’art turque, et le drame que l’on sait en Allemagne… Cela ne laisse présager rien de bon pour l’année qui commence… Vivement 2018 ! [/access]
Scène galante, miniature tirée d'"Yvain ou le chevalier au lion", Chrétien de Troyes, XIVe siècle
Scène galante, miniature tirée d'"Yvain ou le chevalier au lion", Chrétien de Troyes, XIVe siècle
On pourrait être, de prime abord, surpris par le titre du dernier livre de Frédéric Rouvillois, Dictionnaire nostalgique de la politesse. Et pourtant, à se promener dans cet ouvrage élégant, érudit, discrètement ironique et joliment illustré, on comprend vite le pourquoi de l’adjectif. De fait, à une époque qui ne cesse de faire l’éloge du naturel, de la spontanéité, de la bonne franquette, la politesse ne peut être qu’une nostalgie, c’est-à-dire une vertu que notre temps, si impunément épris de lui-même et de son absence de manières jusque dans la langue, trouve forcément haïssable. La politesse appartient au paraître et le paraître contrarie le naturel qui est lui-même confondu avec la sincérité et l’égalité mal comprise. C’est le cas, par exemple, dans « l’antipolitesse » états-unienne, dont l’auteur nous dit qu’elle recherche une simplicité tellement affectée qu’elle confine vite à la vulgarité et tient pour une insupportable hypocrisie les bonnes manières du vieux monde, pour se concentrer uniquement sur le plan civique, au point d’en devenir agressivement chauvine : on est poli, là-bas, seulement avec la Constitution.
Ce contresens qui ouvre la voie à une barbarie douce, Frédéric Rouvillois n’a de cesse de le dissiper. Les entrées de son ouvrage vont des « asperges », que le comte de Paris nous autorise à manger avec les doigts surtout dans les dîners entre hommes au « silence aux toilettes », où l’usage veut qu’on se taise car « la chose est trop sérieuse, la situation trop[access capability= »lire_inedits »] gênante et, en cas de défaut de concentration, le risque trop élevé pour que l’on puisse se permettre d’y bavarder ».
« Être poli, c’est savoir offrir et accepter avec grâce »
La politesse, montre Rouvillois, est d’abord de l’ordre du don, et c’est Custine qui, selon lui, en définit le plus clairement les contours : « Pour être poli, il faut avoir quelque chose à donner : la politesse est l’art de faire aux autres les honneurs de l’avantage que l’on possède de son esprit, de ses richesses, de son rang, de son crédit et de tout autre moyen de plaisir : être poli, c’est savoir offrir et accepter avec grâce. »
La politesse est aussi une discrétion. L’homme poli est celui qui refuse l’ostentation. Le problème est qu’il est aujourd’hui confronté à un paradoxe. Comment rester poli sans se faire remarquer dans un monde où (presque) plus personne ne l’est, et pratiquer le baisemain dans les règles sans passer pour fou, ridicule, ou frappé d’ « obsolescence », autre belle entrée de ce dictionnaire ? En guise de réponse, Rouvillois nous invite à la discrétion mais plus encore à l’humour. Car si la politesse tient du difficile art de l’effacement, elle peut aussi être une aimable indifférence aux ridicules du moment : « Une société où l’on prendrait tout au sérieux aurait de fortes chances d’exploser, à moins qu’il ne s’agisse d’une prison. »
On ne confondra pas cet humour de la politesse avec la dictature du comique si universellement observée, mais on y verra plutôt une sauvegarde du sourire pour l’homme décidé, quoi qu’il en coûte aujourd’hui, à rester poli, c’est-à-dire à entretenir une distance imperceptible mais réelle entre lui et ses contemporains.[/access]
Edouard Baer et Sabine Ouazanami dans "Ouvert la nuit"
Edouard Baer et Sabine Ouazanami dans "Ouvert la nuit"
A 50 ans, il continue de faire son numéro d’équilibriste. Bravo, l’artiste ! D’autres acteurs de sa génération ont raccroché depuis un bail leur tenue de lumière et leurs souliers vernis. Beaucoup d’entre eux se glissent mollement dans des personnages mal définis, cachetonnent pour des rôles sans saveur à la télé ou flemmardent sur scène comme on pointe à l’usine en attendant patiemment la sirène de la sortie. Clap de fin et par ici la monnaie ! Une profonde lassitude a emporté ce métier au tournant des années 90 à mesure que les cachets des stars s’envolaient. L’étincelle brille seulement à la vue de leurs comptes en banque.
C’est une bonne situation, ça, comédien ?
Quand ils lisent un scénario, ils restent de marbre, leur jeu semble figé, voire périmé. A l’opposé d’un Edouard Baer jamais fatigué de pousser à la limite la caricature de lui-même. Finalement, il aura réussi à tracer une œuvre cohérente en vingt ans de carrière. Chacune de ses interventions même fugaces à l’écran construit une identité forte et révèle l’appartenance à une famille de pensée : les atrabilaires primesautiers ; les défaitistes magnifiques ; les révolutionnaires en pantoufles. Une tribu disparate qui pratique le pas-de-côté pour ne pas suffoquer dans une société en coupe réglée. En roue libre, ce vieux garçon poursuit son chemin sans se compromettre et sans renier ses désirs de jeunesse. Il y a chez lui, une exigence presque butée qu’il s’efforce de masquer sous des dehors facétieux. C’est un exploit d’avoir résisté et imposé son propre tempo intérieur dans une profession où la contorsion idéologique, la souplesse de caractère et l’œcuménisme de façade sont perçus comme des qualités premières. Edouard maintient le cap, celui d’un humour dérisoire et poétique, d’une échappée buissonnière pleine d’aigreur.
Avec Edouard, le rire est plein de larmes. Ne vous fiez pas à son air de fils de bonne famille, ses désillusions sont des crevasses béantes. En vieillissant, il a même tendance à devenir plus sombre. Il résiste plus difficilement à la tentation de la noirceur même si sa politesse du désespoir l’emporte à la fin. Derrière ce dilettantisme charmeur qu’il porte à la boutonnière à toute heure du jour et de la nuit, cette manière élégante de se foutre de tout, gronde une colère sourde que ne renierait pas Jean Rochefort. Depuis mercredi, on le retrouve donc avec plaisir dans Ouvert la nuit, son troisième film après La Bostella et Akoibon. Edouard fait indéniablement du Baer. De nouveau, il a convoqué, les fidèles de sa troupe, entre autres, les excellents Atmen Kelif, Jean-Michel Lahmi ou Christophe Meynet. L’histoire raconte les difficultés de monter une pièce jouée par Michel Galabru splendide dans sa robe marmoréenne et Marie-Ange Casta d’une exquise justesse de ton. La veille de la Première tout part en vrille. Cette situation ubuesque n’est qu’un prétexte à errer dans Paris, à saisir l’impromptu, à regarder par la fenêtre, à dessiner une géographie universelle.
Un cirque passe…
Dans son cinéma, les personnalités déraillent, les digues se fissurent, les convenances partent en fumée. Il interprète Luigi, un patron de théâtre désinvolte qui court après les femmes, l’argent, l’amitié, le succès, etc… Sa vie fuit de toutes parts. Dans une quête « impossible », la recherche d’un singe, il est secondé par Sabrina Ouazani, stagiaire entière, un mur sur lequel il ne cesse de rebondir. C’est drôle et désenchanté. Le corps est plus lourd, les traits sont plus marqués, mais sa répartie modianesque est toujours là. Ce faux détachement apporte d’infinies nuances. On a beau connaître par cœur son numéro parfois cabot, on se souvient jadis d’improbables émissions où il flirtait avec la grivèlerie, ce prince de l’esquive nous entraîne malgré nous dans cette course folle.
Il sonde tous les recoins de la capitale, du Passage des Panoramas au Pont Alexandre-III en escaladant le mur du Jardin des Plantes ou en remontant le Boulevard Arago. Le réalisateur-acteur n’a pas son pareil pour esquisser une galerie de portraits touchants ou aborder des thèmes de société plus arides (travail, intégration, spectacle, argent). Il préfère l’ellipse aux démonstrations académiques. Tous les comparses de cette déambulation sont au diapason. Une mention spéciale à Audrey Tautou, Grégory Gadebois et Patrick Boshart, le sémillant Monsieur Pat.
Ouvert la nuit – film de Edouard Baer – Actuellement dans les salles