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Politesse, l’art de l’effacement

Politesse, l’art de l’effacement
Scène galante, miniature tirée d'"Yvain ou le chevalier au lion", Chrétien de Troyes, XIVe siècle
Scène galante, miniature tirée d'"Yvain ou le chevalier au lion", Chrétien de Troyes, XIVe siècle

On pourrait être, de prime abord, surpris par le titre du dernier livre de Frédéric Rouvillois, Dictionnaire nostalgique de la politesse. Et pourtant, à se promener dans cet ouvrage élégant, érudit, discrètement ironique et joliment illustré, on comprend vite le pourquoi de l’adjectif. De fait, à une époque qui ne cesse de faire l’éloge du naturel, de la spontanéité, de la bonne franquette, la politesse ne peut être qu’une nostalgie, c’est-à-dire une vertu que notre temps, si impunément épris de lui-même et de son absence de manières jusque dans la langue, trouve forcément haïssable. La politesse appartient au paraître et le paraître contrarie le naturel qui est lui-même confondu avec la sincérité et l’égalité mal comprise. C’est le cas, par exemple, dans « l’antipolitesse » états-unienne, dont l’auteur nous dit qu’elle recherche une simplicité tellement affectée qu’elle confine vite à la vulgarité et tient pour une insupportable hypocrisie les bonnes manières du vieux monde, pour se concentrer uniquement sur le plan civique, au point d’en devenir agressivement chauvine : on est poli, là-bas, seulement avec la Constitution.

Ce contresens qui ouvre la voie à une barbarie douce, Frédéric Rouvillois n’a de cesse de le dissiper. Les entrées de son ouvrage vont des « asperges », que le comte de Paris nous autorise à manger avec les doigts surtout dans les dîners entre hommes au « silence aux toilettes », où l’usage veut qu’on se taise car « la chose est trop sérieuse, la situation trop[access capability=”lire_inedits”] gênante et, en cas de défaut de concentration, le risque trop élevé pour que l’on puisse se permettre d’y bavarder ».

« Être poli, c’est savoir offrir et accepter avec grâce »

La politesse, montre Rouvillois, est d’abord de l’ordre du don, et c’est Custine qui, selon lui, en définit le plus clairement les contours : « Pour être poli, il faut avoir quelque chose à donner : la politesse est l’art de faire aux autres les honneurs de l’avantage que l’on possède de son esprit, de ses richesses, de son rang, de son crédit et de tout autre moyen de plaisir : être poli, c’est savoir offrir et accepter avec grâce. »

La politesse est aussi une discrétion. L’homme poli est celui qui refuse l’ostentation. Le problème est qu’il est aujourd’hui confronté à un paradoxe. Comment rester poli sans se faire remarquer dans un monde où (presque) plus personne ne l’est, et pratiquer le baisemain dans les règles sans passer pour fou, ridicule, ou frappé d’ « obsolescence », autre belle entrée de ce dictionnaire ? En guise de réponse, Rouvillois nous invite à la discrétion mais plus encore à l’humour. Car si la politesse tient du difficile art de l’effacement, elle peut aussi être une aimable indifférence aux ridicules du moment : « Une société où l’on prendrait tout au sérieux aurait de fortes chances d’exploser, à moins qu’il ne s’agisse d’une prison. »

On ne confondra pas cet humour de la politesse avec la dictature du comique si universellement observée, mais on y verra plutôt une sauvegarde du sourire pour l’homme décidé, quoi qu’il en coûte aujourd’hui, à rester poli, c’est-à-dire à entretenir une distance imperceptible mais réelle entre lui et ses contemporains.[/access]

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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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