C’était le 22 décembre, soir de bouclage à Causeur. Alors que nous dégustions un des alcools bizarres qu’Olivier Prévôt avait pris l’habitude d’apporter pour l’occasion, je l’ai informé que son entretien avec Dominique Cabrera ne pourrait pas passer dans le numéro, faute de place, et qu’il serait publié sur le site. « Et puis, tu ne peux pas remplir tout le numéro, il y a déjà ta rubrique cinéma et ton enquête sur la RATP, laisse-nous un peu de place !». Lui qui était l’aménité même a un peu ronchonné, pas par narcissisme mais parce qu’il n’aurait voulu pour rien au monde froisser la cinéaste – et j’espère que ce n’est pas le cas… – , et puis nous avons plaisanté sur le fait qu’en peu de temps, il avait su se rendre indispensable. Comme auteur, comme compagnon de discussion. Comme ami.

Nous n’avons pas revu Olivier. Il est mort d’un AVC, le 25 décembre, à 50 ans. Il manquera, j’en suis sûre, à de nombreux lecteurs. Mais aujourd’hui, réjouissons-nous qu’il soit encore là. Et avant de l’évoquer plus longuement dans le journal, nous adressons à Denis Prévôt, son mari, nos plus affectueuses pensées.

Elisabeth Lévy

Propos recueillis par Olivier Prévôt

Causeur. Votre film est aérien. Je ne dis pas « léger » car, au contraire, il est grave. Mais il est fluide, souple comme le corps de ces garçons et filles qui plongent depuis les rochers de Marseille.

Dominique Cabrera. Ce film est le produit d’une rencontre. De ma rencontre avec ces jeunes plongeurs, du plaisir qui fut le mien à les filmer. C’est cela : je me suis dédiée à les filmer. De leur côté, ils ont fait quelque chose « pour de vrai ». J’entends par là que je leur ai proposé une expérience où, paradoxalement, ils ne se mettaient pas en scène, comme on peut le faire aujourd’hui, avec les photos, les réseaux sociaux, où rien n’existe vraiment sinon dans l’image que l’on en donne. Ensemble, nous avons hybridé fiction et documentaire. La grâce, si grâce il y a, elle vient de là. De cette vérité.

Vous dites « ensemble, nous avons… »

Oui. Bien sûr, le roman de Maylis de Kerangal préexistait. Mais j’ai adapté les personnages de Marco et Mehdi à ce que je savais de Kamel Kadri et d’Alain Demaria. À ce que j’ai appris d’eux, dans une rencontre qui d’ailleurs n’allait pas de soi. Je vous laisse imaginer : j’avais ce projet d’adapter Corniche Kennedy mais, à ce moment-là, j’étais encore dans une certaine difficulté… Je ne suis pas une cinéaste nantie, j’ai aussi l’âge d’être leur mère. C’était sans doute un peu curieux, insolite, une dame comme ça qui marche dans la ville et cherche quelque chose. Je leur ai expliqué, et ils ont décidé de m’aider. À tel point qu’ils sont aujourd’hui véritablement, officiellement, coauteurs des dialogues du film.

Du marseillais en version originale.

Oui, car il ne fallait pas imiter. Quand on imite, on est fatalement du côté du folklore et d’une certaine outrance. Et je voulais trouver, restituer la poésie, l’invention langagière qu’a la jeunesse de la ville. Par exemple, cette réplique dans le film « Elle te regarde, on dirait qu’elle veut te manger », c’est Franck, l’un des plongeurs, qui l’a trouvée. Elle a surgi, comme ça, au cours d’un atelier d’improvisation. Alain et Kamel disent parfois « Dominique a écrit le scénario en parisien, nous l’avons traduit en marseillais. »

Marseille fascine.

Malgré tous ses défauts – que les Marseillais ne se privent pas d’épingler –, l’espace public maltraité, le crime organisé, des différences sociales exacerbées, on ne peut être qu’impressionné par la beauté de la ville. L’omniprésence de la mer. Ce bleu… Même quand on n’a rien, on peut être au milieu de cette beauté. Quand ils vont plonger, ces garçons de la corniche n’ont souvent que deux euros en poche, peut-être une bouteille de limonade, mais ils sont dans cet endroit merveilleux, magique, dans ce « luxe » naturel, offert, que les habitants ont en partage.

Et que diriez-vous des Marseillais ?

Ils ont une liberté que je ne trouve pas forcément ailleurs. Cette liberté dans l’expression, l’allure, une certaine érotique des corps. Une sorte d’aplomb, égalitaire, avec lequel je me sens bien.

En même temps, vous ne vous appesantissez jamais sur la dimension hédoniste de la ville, l’été. Il y a une intrigue, un suspense, quelque chose d’haletant.

Je voulais qu’on ait peur pour ces jeunes. Qu’on coure avec eux, dans ce mouvement qui est le leur. Bien sûr, il y a l’angoisse de ces sauts depuis les rochers des calanques, vertigineux. Mais il y a aussi – et surtout – cette angoisse d’être rattrapés par le monde adulte. Par l’ombre. Ils sont en pleine lumière et menacés par l’ombre de la ville. Le crime organisé bien sûr. La police aussi. Il y a un vrai danger à sauter du haut des calanques, mais le vrai péril, c’est le danger social.

Je suis toujours très gêné par ce discours, latent un peu partout. Celui d’une innocence de la jeunesse, d’une jeunesse victime de la société. J’ai le sentiment, au contraire, que la jeunesse est le temps de la complicité.

Mais je n’ai pas voulu une seconde qu’ils soient innocents ! J’ai juste voulu qu’ils ne soient pas assignés d’emblée à un statut de jeunes hors-la-loi. Oui, ils viennent des quartiers populaires. Oui, leur situation sociale est difficile. Mais ils ne sont pas délinquants. Ils pourraient le devenir, bien sûr. L’un d’eux est même au bord de ça. Mais de façon très sartrienne, le film montre que ce sont leurs actes, leurs choix qui vont les définir. Au départ, ils sont comme dans une bulle où rien ne porte vraiment à conséquence. Même sur le plan amoureux. On ne sait pas vraiment qui aime qui. Ils sont, dans tous les sens du terme, « sur un littoral ». En bordure, dans une zone frontière, entre enfance et âge adulte, entre ville et mer. Entre la loi et la pulsion. Ils sont dans un moment de passage. Ils peuvent encore décider d’aller là, ou d’aller ailleurs. Dans mon film, et dans la vie, les actes portent à conséquence.

En disant cela, vous me faites penser à Moussa Maaskri, l’un des policiers, dont le visage porte en permanence une douleur qui apparaîtra aussi, mais un bref instant, sur celui de Kamel Kadri (Marco). Comme un signe.

Oui, c’est juste. Il y a un jeu de miroir qui apparaît ici. Ça n’est pas rien. On paye. C’est cela : on paye chacun de ses actes.

Corniche Kennedy est-il un film moral ?

Il y a en tout cas chez ces jeunes gens un sacré sens moral. L’amitié, la parole donnée, la trahison, tout cela a un sens chez eux. Si vous faites quelque chose de mal, les autres vous le disent. La noblesse des sentiments que je montre dans le film, je ne l’ai pas inventée. Ce n’est pas un costume dont je les aurais affublés. C’est au contraire quelque chose que j’ai éprouvé tout le long de ce que nous avons partagé.

Votre film, au-delà de l’histoire d’amour et du suspense policier, me semble aussi très politique. Suzanne, cette jeune bourgeoise que Lola Créton interprète avec beaucoup de finesse et qui choisit d’aimer ces deux garçons venus, eux, des quartiers populaires. La policière, Aïssa Maïga, qui dit « je suis pas black, je suis flic ». Le casting qui donne à Kamel Kadri le rôle de Marco, et à Alain Demaria celui de Mehdi. Ce sont aussi des actes de votre part. Des actes politiques.

Le film est politique dans son essence, oui. Mais ce n’est pas un film introduisant ou suscitant un débat politique. Filmer des jeunes des quartiers populaires, ne pas en faire d’emblée des délinquants, oui, cela fait sens. De plus, ce qui m’importe dans la devise de la République, c’est le mot « égalité ». Aussi, quand je réalise ce film, ce qui m’inspire, c’est de me sentir à égalité avec ces jeunes, que la réciproque soit vraie, et qu’on construise le film ensemble. Tout cela est politique – et le sens de l’égalité est sans doute ce qui manque à l’action politique aujourd’hui. La situation sociale à Marseille, notamment dans les quartiers populaires, est terrible. Mais c’est le contexte, l’arrière-plan tacite du film, et en aucun cas son sujet. Le sujet, c’est la vitalité, c’est avoir 20 ans et sauter dans la vie.

 

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