Passation de pouvoirs entre Johnson et Nixon. 1968. Sipa. Numéro de reportage : AP20770964_000004.

Les rebondissements de plus en plus invraisemblables du feuilleton Trump risquent de dérouter les scénaristes américains qui auront bien du mal à imaginer des fictions à la hauteur de cette réalité décapante. Dernier épisode en date, à quelques jours de la cérémonie d’investiture, la fuite de documents montrant les liens que certains membres de l’équipe Trump entretiendraient avec le gouvernement russe. D’après ces sources, Vladimir Poutine ne se serait pas contenté de faciliter, par la fragilisation de sa rivale Hillary Clinton, l’élection du candidat républicain à la Maison blanche mais détiendrait des informations compromettantes permettant un éventuel chantage. Mais aussi ahurissants que puissent paraître ces histoires que pour le moment, rappelons-le, rien n’est venu confirmer, à l’ouest de nos côtes, rien de nouveau !

Nixon vs. Humphrey

Ainsi, pendant que notre attention se polarisait sur les supposés frasques de Trump, une information, une vraie, est passée quasi inaperçue : à l’automne 1968, pendant la campagne électorale opposant le vice-président démocrate Hubert Humphrey à l’ancien vice-président de Dwight Eisenhower (1957-1961), le républicain Richard Nixon, ce dernier a saboté l’initiative de paix lancée par le président Lyndon Johnson (obligé de renoncer à se présenter pour un deuxième mandat à cause du désastre vietnamien). À cette époque, les pourparlers engagés à Paris et à Choisy-Le-Roi entre les Etats-Unis et les dirigeants des deux Vietnam mettaient la paix à portée de main. Il est donc permis de supposer que Nixon, l’homme qui a mis fin à cette guerre quelques années plus tard, a commencé par la prolonger !

Si Nixon a pris contact avec le gouvernement sud-vietnamien afin de faire échouer les pourparlers de paix de Paris, c’est parce qu’il était convaincu que leur réussite aurait pu compromettre ses chances d’être élu. En fait, le futur 37e président des Etats-Unis soupçonnait Lyndon Johnson de lancer cette initiative de paix – et d’arrêter la campagne des bombardements du Nord-Vietnam, ordonnée après l’offensive du Têt en 1968 en signe de bonne volonté donné à Hanoï – pour saboter sa campagne et soutenir Humphrey ! Largement exagérés, les soupçons de Nixon n’étaient pas infondés.

Comme l’a confirmé des années plus tard Philip Habib, ancien diplomate américain qui a participé aux négociations de Paris en 1968, Johnson était pressé d’avancer avant les élections pour pouvoir annoncer de bonnes nouvelles à l’opinion américaine et ainsi accroître les chances de Humphrey. Ce dernier était un démocrate progressiste idéologiquement proche de l’Amérique qui descendait dans la rue pour manifester aux cris de « Hey, hey LBJ (Lyndon B. Johnson) how many kids did you kill today ? » contre la guerre et le gouvernement auquel il appartenait.

Manœuvres de mafieux

Sans relever du secret de polichinelle, cette histoire circule depuis longtemps à Washington suscitant un vif débat entre historiens qui se focalisaient sur le niveau de l’implication de Nixon dans l’établissement du canal secret avec Saïgon et le pilotage de cette manœuvre à très haut risque. John Farrell, ancien journaliste et biographe du 37e président des Etats-Unis (Richard Nixon The Life, à paraître en mars prochain chez Doubleday) vient de trancher la question. Au cours de ses recherches dans la bibliothèque présidentielle Richard Nixon (la tradition américaine veut que chaque ancien président ait droit à une bibliothèque portant son nom et rassemblant ses archives professionnelles), Farrel a trouvé des preuves historiquement irréfutables.

Il s’agit de notes écrites de la main de R.H. Haldeman, bras droit et futur chef d’état-major de Nixon à la Maison blanche (qui chutera avec lui dans l’affaire du Watergate) transcrivant des ordres dictés par téléphone. Dans la note datée du 22 octobre 1968, soit une quinzaine de jours avant les élections, il est écrit : « Il faut qu’Anna Chennault (Ndlr : laquelle servait d’intermédiaire avec le président sud-vietnamien) continue de travailler sur le Sud-Vietnam ».

Concrètement, le « travail » de Chennault (veuve de Lee Chennault, pilote et général de l’armée de l’air, ancien chef des Tigres volants, d’origine chinoise et de trente ans la cadette de son mari héroïque. Dans les années 1960, elle servait de bailleur de fonds au Parti républicain), consistait à convaincre les Sud-vietnamiens que Nixon allait gagner et qu’avec lui ils obtiendraient un meilleur « deal ». Autrement dit, qu’ils avaient intérêt à esquiver l’initiative de Johnson.

D’autres notes, également griffonnées de la main de Haldeman, nous apprennent que Nixon a contacté d’autres personnes pour explorer des pistes susceptibles de faire échouer l’initiative de Johnson. Et ce n’est pas tout ! Ceux qui se demandent comment de tels agissements ont été possibles sans que les services secrets et le président Johnson en soient informés ont raison. Nixon lui-même s’en était inquiété. Aussi a-t-il agi comme n’importe quel mafieux digne de ce nom aurait fait à sa place. Nixon – et cela en dit long sur les relations actuelles entre Trump et les dirigeants des services de renseignements américains – a envoyé son colistier Spiro Agnew rencontrer le chef de la CIA et le menacer. Le marché était simple : son mandat ne serait pas renouvelé s’il ne tenait pas Nixon au courant des négociations avec les Vietnamiens. La note de Haldeman restitue d’ailleurs la façon particulière qu’avait Nixon de s’exprimer : « Dis-lui qu’on veut la vérité ou sinon il perd son boulot. »

CIA et Maison blanche

Mais ce n’est pas tout. Selon Farrell, Johnson a parallèlement été mis au courant des agissements de Nixon – grâce à des écoutes téléphoniques et la surveillance de certaines personnes par des agents américains –  l’accusant même en privé de haute trahison. Mais le président ne possédait pas de preuves irréfutables d’une implication directe de Nixon. Il a donc décidé de ne pas risquer un conflit public. On peut supposer que si Johnson ne savait pas tout, c’est parce que le chef de la CIA avait pris la précaution de ne pas seulement renseigner Nixon mais de filtrer les informations qui remontaient au bureau ovale jusqu’à l’annonce des résultats des élections. Ainsi, en cas de victoire de Humphrey, on peut imaginer que Richard Helms (alors chef de la CIA) aurait offert au nouveau président… la tête de Nixon. Helms est d’ailleurs resté à son poste jusqu’en 1973.

Une fois élu président, Nixon s’est rendu au ranch texan de Johnson et les deux hommes ont publié une déclaration commune affirmant… la continuité de la politique américaine au Vietnam… ce qui n’a pas empêché Nixon de demander à Anna Chennault d’intervenir de nouveau auprès de ses amis sud-vietnamiens en les invitant à rejoindre la table des négociations. Elle a refusé. Les Sud-Vietnamiens, véritables dindons de la farce, dépendaient trop étroitement des Etats-Unis pour s’autoriser des états d’âme.

Quant à Nixon, il a toujours tout nié en bloc. Finalement, comparé à ces professionnels de la politique qu’étaient Nixon et Johnson, Donald Trump fait figure d’enfant de chœur doté d’un compte Twitter.

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Gil Mihaely
est historien et directeur de la publication de Causeur.Né en Israël en 1965, Gil Mihaely a fait des études d’histoire et de Philosophie à l’Université de Tel-Aviv. Docteur de l’EHESS où il a soutenu en 2004 une thèse d’histoire, il vit en France depuis 1999. En 2007 il a créé, avec Élisabeth Lévy ...