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Le Medef aura-t-il un projet sérieux sur les retraites?

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Sipa. Numéro de reportage : 00776058_000006.

Le Medef a récemment publié un document de 170 pages intitulé : Les réformes à mener pour la France de demain. Dans la partie intitulée « Faire de la protection sociale un atout », trois pages sont consacrées au thème « Préparer l’avenir de nos retraites ». Il y aurait beaucoup à dire sur la façon dont l’organisation patronale aborde le problème du financement : alors que le leitmotiv de son projet est la baisse du coût salarial et de celui de la protection sociale, le Medef n’envisage même pas l’hypothèse d’un basculement des cotisations patronales sur les cotisations salariales, seule façon de faire prendre conscience aux salariés de leur véritable rémunération et du coût de la protection sociale ! Mais concentrons-nous ici sur la question des retraites par répartition, qui « mobilisent aujourd’hui 13,7 % du PIB », comme le dit justement le Medef.

Le Medef n’a rien compris

La première page attire l’attention sur la baisse du ratio cotisants/retraités, mais les rédacteurs n’en tirent pas la conclusion qui s’impose : à savoir que, la générosité d’un système par répartition dépendant au premier chef de la démographie, il est absurde d’attribuer des droits à pension au prorata des cotisations vieillesse, lesquelles ne donnent aucune indication sur ce qui pourra raisonnablement être consacré aux retraités dans plusieurs décennies. Quarante ans après l’avertissement d’Alfred Sauvy selon lequel nous ne préparons pas nos pensions par nos cotisations vieillesse, mais par nos enfants, le Medef n’a toujours rien compris.

La seconde page est consacrée à deux propositions : « reculer l’âge légal de la retraite à 65 ans », et « faire converger les régimes publics et privés », expression maladroite pour plaider en faveur d’un alignement des régimes de fonctionnaires sur le régime général, qui s’applique aux salariés du secteur privé, mais qui n’a rien de privé. La proposition concrète est de calculer la retraite des fonctionnaires sur la base de la rémunération moyenne, primes comprises, des 25 meilleures années, au lieu du traitement indiciaire des six derniers mois.

Cette proposition n’a de sens que si l’on reste dans le cadre de régimes par annuités. Or la troisième page préconise au contraire le passage à un « système de retraite par points ». Cela veut-il dire qu’après avoir bouleversé une première fois les règles de la retraite pour les fonctions publiques, on les changerait à nouveau pour passer des annuités aux points ? Cela revient à conseiller à un patron qui veut changer et l’implantation de son usine, et son matériel, de commencer par transférer les vieilles machines dans le nouveau local, pour ensuite seulement les remplacer par du matériel moderne !

Créons un régime unique

Enfin, le Medef entend procéder à un regroupement de nos trois douzaines de régimes en trois régimes, « un pour les salariés du privé (piloté par les partenaires sociaux), un pour les travailleurs indépendants et un troisième pour la fonction publique ». Pourquoi trois régimes plutôt qu’un seul ? Le Medef ignorerait-il que la compensation démographique entre régimes fonctionne très mal ? Ses spécialistes de la protection sociale devraient quand même savoir, par exemple, qu’elle est incapable de pourvoir aux besoins de régimes démographiquement sinistrés comme celui des mines, ou de la SNCF, ou des exploitants agricoles, ou encore des ouvriers de l’État[1. Ce dernier régime n’a plus qu’un cotisant pour 3 retraités, ce qui a pour conséquence seulement 460 M€ de cotisations pour 1 835 M€ de pensions (en 2015). La compensation démographique ne lui fournit que 52 M€. L’État est obligé de verser une subvention de 1 387 M€. Et cela pour seulement 102 000 pensionnés et 31 000 cotisants !] ? Comment ce système trinitaire survivrait-il, si l’État, les collectivités locales et les hôpitaux se mettaient à recruter principalement sous contrat de travail ordinaire ? Les subventions publiques devraient s’envoler : est-ce cela que veut le Medef? Une étude moins superficielle aurait évidemment conclu à la création d’un régime unique, conforme à la fois au goût des Français pour l’égalité et à la logique de la répartition.

Rappelons à ce propos ce que disait le ministre du Travail et de la sécurité sociale, Daniel Meyer, lors de la préparation de la loi du 17 janvier 1948 qui instaura, contre son avis, la pluralité de régimes qui, depuis lors, nous empoisonne la vie : « Dans le domaine de la vieillesse, il est manifeste qu’aucun régime d’assurance sociale n’est viable s’il ne s’adresse pas à un groupe social dans lequel la répartition entre les éléments âgés et les éléments actifs présente une certaine stabilité. Or, il n’est pas exagéré de dire que c’est seulement dans le cadre de la population d’un pays que l’on peut trouver cette stabilité. »

Le passage aux points serait l’occasion rêvée pour mettre en place un régime unique de retraites par répartition. Un tel régime unique pourrait parfaitement être distribué par des organismes en concurrence, tout comme le fait d’avoir une monnaie européenne unique ne nous empêche pas de choisir la banque à laquelle nous nous adressons pour tenir notre compte courant. Que le Medef ne l’ait pas compris est à peine croyable, et pour tout dire désespérant

« S’en prendre à », outil idéologique des médias

Kiosque parisien, novembre 2005. SIPA. 00520108_000004

Si un sale type vous frappe et que vous vous vengez en lui infligeant, à votre tour, une bonne baffe, vous n’agissez pas en bon chrétien, c’est sûr. Mais à rigoureusement parler, vous ne vous en prenez pas à lui.

Vilipender, railler, attaquer, invectiver, critiquer, dénoncer, condamner, désapprouver, blâmer, éreinter, répliquer, répondre, riposter, etc. Autant de verbes qui tendent à disparaître, comme absorbés en un seul, en l’occurrence une locution verbale : s’en prendre à.

Oh, elle n’est pas neuve, elle a presque 900 ans (sauf que l’on disait au départ « se prendre à »).

Mais elle se signale, dans le parler médiatique, par deux contextes d’utilisation contestables.

1. L’emploi impropre

Il n’est pas possible, quand (pendant la primaire de la gauche) Benoît Hamon répond à Manuel Valls qui a critiqué le principe du revenu universel, de titrer :

Lorsque le même Benoît Hamon rétorque aux identitaires qui l’ont surnommé Bilal que ce sobriquet moqueur est pour lui une source de fierté, il est maladroit de titrer :

 

« S’en prendre à » a toujours exprimé la position de l’attaque. Or, dans les deux cas, il s’agit bien plutôt de répondre à une attaque. On pourrait même noter que…

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux.

 

Fillon, le maudit des primaires?

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Meeting de soutien à François Fillon, Paris, Trocadéro, 5 mars 2017. Sipa. Feature Reference: 00796298_000018 .

Depuis le tour de passe-passe de Chirac en 2002, l’hyperprésidence de Sarkozy et la « normalitude » de François Hollande, il était devenu habituel d’entendre que nous avions à la tête de l’Etat des gens très compétents pour prendre le pouvoir, mais forts peu capables de l’exercer.

Infoutus de conquérir le pouvoir

Voilà au moins un trait détestable de la vie politique française qui s’efface, puisque nous avons désormais des candidats de droite et de gauche parfaitement infoutus de conquérir le pouvoir et donc, en toute logique, de l’exercer. On objectera que François Fillon a déjà été Premier ministre. Mais servir de paillasson à Nicolas Sarkozy durant cinq ans peut-il être réellement qualifié d’expérience déterminante en terme d’exercice du pouvoir suprême? On ne le saura peut-être jamais tant son propre camp semble désormais décidé à le mettre sur la touche. Quant à Benoît Hamon, en tant que ministre de l’Education intérimaire, il n’eut même pas le temps de connaître une rentrée des classes. Pour le dire vite, il s’était dévoué pour servir de concierge rue de Grenelle, pendant la pause estivale de 2014.

Le fait se confirme en tout cas : il y a bien une malédiction des primaires, plus terrible que celle de Toutankhamon. A gauche comme à droite, les ténors supposés ont été écartés par des électeurs mal embouchés qui n’ont adoubé que les perdants pour le match présidentiel. François Fillon et Benoît Hamon dans la course à la présidence, c’est un peu comme si vous lanciez Teddy Riner avec une jambe cassée sur un tricycle pour faire le Tour de France ou Sébastien Chabal avec des skis aux pieds dans l’épreuve de natation des Jeux Olympiques. Teddy Riner a beau être très fort, comme François Fillon semblait l’être à l’issue des primaires, si vous lui cassez une jambe et que vous le collez sur un tricycle en bas du col du Ventoux, il n’ira pas bien loin. Quant à Benoît Hamon, qui est un peu aux présidentielles ce que le T-Shirt Che Guevara est à la conscientisation politique, si vous êtes un électeur de gauche et que vous avez contribué à son intrônisation à l’issue de la primaire de gauche, vous risquez d’obtenir le même résultat qu’en propulsant Sébastien Chabal chaussé de skis dans un bassin olympique: dans les deux cas ils coulent.

Une opération anti-Fillon téléguidée?

On pourra dire, à la décharge des électeurs de François Fillon, qu’ils ne savaient pas forcément que leur poulain risquait de se retrouver avec la magistrature française sur le dos, dans le cadre d’une opération mani pulite à la française qu’on sent un peu (mais juste un peu) téléguidée par l’Elysée et Bercy. Les (derniers) partisans de François Fillon clament encore que les fonds qu’il a employés pour payer son épouse faisaient partie d’une enveloppe parlementaire dont l’usage est à la discrétion du député et qu’il est, de fait, très difficile de mesurer le travail d’une attachée parlementaire. Il n’y aurait donc pas réellement d’éléments permettant de faire déboucher l’instruction judiciaire sur une condamnation, le « système Fillon » ne reflètant au pire que la culture du népotisme partagée par l’ensemble de la classe politique française.

Qu’importe, l’occasion était peut-être trop belle de coller une mise en examen sur le dos d’un candidat estampillé « conservateur catholique ». On remarque que la justice est moins diligente dans le cas d’Emmanuel Macron, accusé par les députés Christian Jacob et Philippe Vigier d’avoir détourné 120 000 euros d’argent public au bénéfice de sa campagne électorale; une accusation formulée sur la base des révélations faites par les journalistes Frédéric Says et Marion L’Hour dans leur ouvrage Dans l’enfer de Bercy (Editions Jean-Claude Lattès, 2017): « Emmanuel Macron a utilisé à lui seul 80% de l’enveloppe annuelle des frais de représentation accordée à son ministère par le Budget. En seulement huit mois, jusqu’à sa démission en août ». Dans cet ouvrage tout à fait passionnant, les deux journalistes, l’une en poste au service économique de France Inter et l’autre journaliste politique à France Culture, nous révèlent les liens très privilégiés entretenus par le ministère des Finances et la présidence de la République. De là à imaginer que l’actuel locataire de l’Elysée a adoubé le très europhile Macron et compte sur la crémation judiciaire de Fillon au premier tour et sur le « front républicain » au second pour faire passer Prince Vaillant aux manettes, on serait presque tenté de devenir complotiste. Bon, en ce qui concerne Benoît Hamon, pas d’inquiétude et pas de problème avec la justice, seulement une erreur de casting. Là, en revanche, on ne peut pas dire que ses électeurs n’étaient pas au courant. Comment faut-il nommer les partisans de Benoît Hamon au fait ? Les « hamonites » ? C’est pas un genre de fossile ou de champignon, ça ?

Boniment europhile vs démagogie antilibérale

Nous voilà donc, à un mois et demi des présidentielles, face à un quarté original : en tête une Marine Le Pen et un Emmanuel Macron dont l’affrontement au second tour, s’il avait bien lieu comme tous les sondages le pronostiquent, avaliserait la mise au rencard du vieux clivage gauche-droite au profit d’une franche opposition entre boniment europhile et démagogie antilibérale, et au bas du podium François Fillon, ravalé médiatiquement au rang de candidat de la Manif pour tous, et Benoît Hamon, avec sa brigade anti-discriminations et son revenu universel, candidat des nostalgiques de Nuit Debout et du prêt-à-penser de la révolution libertaire. En somme, les deux candidats sociétaux, peu à peu lâchés l’un comme l’autre par leurs troupes et leur famille politique. Il n’y a pas qu’aux inaugurations de la LGV présidées par François Hollande qu’on se fait tirer dans les pattes.

Ainsi, pendant que le duel attendu entre la France d’en bas et la France d’en haut se prépare, les seconds couteaux supposés rejouent un vieux scénario gauche-droite que les médias adorent: celui de la France réactionnaire et rance contre les partisans du progressisme éclairé ; Fillon dimanche au Trocadéro  pour lancer un appel solennel et quelque peu désespéré au peuple de droite et la gauche comme-il-faut à République pour protester contre l’appel de Fillon. Oui, mais voilà, comme le titrait Laurent Binet en 2012 dans son récit-hagiographie de la campagne de François Hollande : Rien ne se passe comme prévu (Livre de poche, 2013). Voilà que François Fillon a transformé son baroud d’honneur en démonstration de force au Trocadéro. Voilà soudain que le cortège funéraire s’est transformé en sacre populaire, au grand dam des barons de la droite et des seconds couteaux qui s’entendaient déjà pour préparer la sortie du candidat Fillon. On ne se lancera pas, à ce stade, dans les prévisions hasardeuses mais une chose est sûre: François Fillon n’a pas donné l’impression qu’il était sur le départ. Il se paye même le luxe de s’offrir, en lieu et place d’un discours d’adieu, une sorte d’adoubement gaullien marqué par un discours volontaire qui, pour un peu, s’inscrirait presque dans une tradition de dénonciation, très fidèle à l’esprit des débuts de la Ve République, de la dictature des partis.

La dernière carte de Fillon

C’est la seule chance qui reste à François Fillon:  jouer la carte gaullienne de l’homme providentiel, seul contre tous mais prêt à tendre la main à ceux qui dans sa famille politique se sont prononcés peut-être un peu trop vite sur sa mort politique. Face à une opinion aussi lassée de sa classe politique, le candidat des Républicains sait qu’il peut avantageusement troquer sa défroque de mis en examen contre celle de l’inflexible revenu de tout. Quelle alternative s’offre d’ailleurs sérieusement à une droite qui risquerait, en activant un illusoire plan B, de précipiter une partie de son électorat dans les bras de Marine Le Pen et d’annihiler plus sûrement encore ses dernières chances de remporter l’élection ? Reste à savoir ce qui sortira de la réunion du comité politique des Républicains. François Fillon semblait cependant pleinement mesurer ses atouts sur le plateau du 20h hier soir, affirmant avec un calme certain sa détermination et sa volonté de ne pas se laisser dicter sa conduite « par des présidents de régions et des candidats malheureux à la primaire de la droite et du centre. » A ce petit jeu, Fillon est assez fort. La manière dont il avait rappelé à David Pujadas, lors du troisième débat de la primaire de droite, que les candidats et non les journalistes étaient maîtres du débat lui avait déjà permis de se démarquer de ses adversaires. Cette fois, Fillon semble être en mesure de rappeler à son propre parti qu’il reste maître du jeu en tant que candidat désigné par 4 millions de personnes, capable qui plus est de rassembler en quelques jours une foule de manifestants venue braver la pluie et la tempête judiciaire pour le soutenir. Finalement, il ne se débrouille pas si mal Teddy Riner avec son tricycle et sa jambe cassée.


« Damas préfère traiter avec Moscou plutôt qu’avec Téhéran »

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Sipa. Feature Reference: AP21886915_000001 .

Daoud Boughezala. Après l’avoir reconquise il y un an puis de nouveau perdue cet automne, l’armée syrienne vient de récupérer Palmyre avec l’aide de l’aviation russe. Au-delà du symbole, que dit cette victoire du rapport de forces sur le terrain ?

Frédéric Pichon. [1. Spécialiste du Levant, Frédéric Pichon vient de publier Syrie : une guerre pour rien (Editions du Cerf, 2017)] Cette victoire n’est pas seulement symbolique, puisque Palmyre se situe à proximité d’importants champs gaziers assez vitaux pour l’approvisionnement énergétique de la Syrie dite « utile » [Ndlr : l’axe Damas-Alep-Homs ainsi que le littoral alaouite autour de Tartous eft Lattaquié.]. Le contrôle de l’Est syrien continue cependant à poser problème à Damas, Deir Ez-Zor et Raqqa étant encore aux mains de l’Etat islamique malgré les bruits de bottes qui se font entendre à leurs portes. Mais on a récemment vu des avancées stratégiquement bien plus décisives, comme la spectaculaire jonction qu’ont opérée les forces kurdes et l’armée syrienne à Manbij, à 85 kilomètres au nord d’Alep, avec le soutien des Russes et des Américains.

Que dit cet événement de l’avancée des opérations en Syrie ?

De toute évidence, l’armée turque ne descendra pas sur Raqqa, du moins pas par ce couloir-là. La Turquie a une autre possibilité plus à l’est, mais il n’est pas du tout certain qu’elle s’y aventure. Le parrainage de la réconciliation syro-kurde par la Russie est un signal envoyé à la Turquie pour la dissuader de participer à la future bataille de Raqqa. Reste à savoir ce que décidera l’administration Trump, qui aide déjà les Kurdes syriens à travers l’envoi de forces spéciales et d’instructeurs. C’est une solution assez indolore pour les Américains que de laisser la Russie et les Kurdes mener l’offensive contre Daech.

Que penser du double processus de dialogue entre le régime syrien et l’opposition non-djihadiste, à Genève et Astana ?

Se pose sempiternellement la même question : la coordination entre les mouvements de l’opposition syrienne et les groupes armés sur le terrain. Certes, un des groupes de l’opposition, le Haut comité aux négociations, inclut un certain nombre de représentants des groupes combattants comme Jaych al-islam des frères Allouche. Mais Damas joue la montre et n’a pas intérêt à négocier en attendant de livrer bataille. Pendant ce temps-là, les Russes nouent des contacts avec à peu près tout le monde, y compris avec des groupes islamistes comme Ahrar ach-Cham. L’idée est là aussi de gagner du temps car l’opposition militaire dans le gouvernorat d’Idleb en est réduite à tenir des zones rurales. Son avenir politique est nul, d’autant que les différents groupes militaires s’attaquent entre eux et se livrent une concurrence féroce pour le contrôle des ressources.

Il se dit que le pouvoir syrien n’a pas digéré l’évacuation de milliers de combattants djihadistes d’Alep-Est, les armes à la main, en décembre dernier. Une exfiltration négociée par la Russie. Y a-t-il de l’eau dans le gaz entre Damas et Moscou ?

A Alep, les Russes n’ont pas directement traité avec les groupes armés mais sont passés par le truchement du CICR (Croix rouge internationale). Pour autant, des responsables syriens m’ont récemment confié leur agacement vis-à-vis de l’attitude russe à Alep, mais aussi par rapport à la Turquie. A Damas, on juge la Russie beaucoup trop indulgente à l’égard de la Turquie et des groupes armés soutenus par ce pays.

Au fond, Assad et Poutine ont-ils deux visions antagoniques de l’avenir de la Syrie : la reconquête de l’ensemble du territoire pour l’un, le contrôle de la Syrie « utile » pour l’autre ?

C’est une vision trop schématique des choses. Car la Syrie « utile » n’est pas viable sans la Syrie « inutile » dans laquelle se trouvent les réserves en hydrocarbures et le blé de la vallée de l’Euphrate. Je ne crois pas que les Russes estiment illusoire de reconquérir l’Est syrien même si la question de la gestion politique de cette région se posera un jour. S’il y a reconquête, cela passera pas une forme d’arrangement de l’Etat syrien avec des tribus ou des groupes locaux autres que l’Etat islamiques. Ce n’est pas un scénario irréaliste mais sa mise en œuvre prendra du temps car l’armée syrienne est complètement épuisée. Ce qui se joue en Irak dans la lutte contre Daech peut laisser entrevoir un espoir de l’autre côté de la frontière.

On a néanmoins l’impression d’une fracture irrémédiable entre Damas  et l’Est du pays qu’occupe l’Etat islamique.

La Syrie gouvernementale a paradoxalement accès aux ressources de l’Est du pays qui lui échappe. Les marchandises transitent, y compris le pétrole et le gaz. En janvier dernier, près de Salamiyeh, à Hasiriyyeh, à un carrefour stratégique où sont postés l’armée syrienne et des milices chiites irakiennes, j’ai vu des centaines de camions garés et fouillés à destination de l’Est syrien. Ces véhicules vont vers Qamishli (Kurdistan syrien) et même vers Raqqa aux mains de l’Etat islamique en payant un droit de passage à l’E.I. Inversement, des camions de Raqqa approvisionnent la Syrie « utile ». Ça circule donc dans les deux sens.

Passons au front ouest de la guerre. A partir de la frontière libanaise, depuis 2013, le Hezbollah joue un rôle central dans la contre-insurrection que mène l’armée syrienne. On dit la milice chiite affaiblie par les milliers de pertes humaines, le coût de la guerre civile syrienne et la lassitude de sa base.  Aujourd’hui que la Russie est en première ligne, le régime syrien cherche-t-il à s’émanciper de cet allié ?

Cet été, le vice-ministre syrien des Affaires étrangères m’a dit très clairement que son gouvernement préférait traiter avec les Russes parce qu’ils parlaient le même langage, étaient habitués à travailler ensemble selon des méthodes assez semblables. Cela ne concerne pas forcément le Hezbollah mais Damas a demandé à Téhéran de limiter les opérations de ses troupes au sol au profit des Russes. Depuis la prise d’Alep, les Iraniens se montrent discrets et semblent avoir un faible poids politique dans les négociations actuelles entre le pouvoir syrien et l’opposition. Cela renforce l’hypothèse d’une prise de distances. En même temps, le gouvernement syrien a économiquement besoin de l’Iran. Sur la route d’Alep, on ne rencontre ni troupes iraniennes ni Hezbollah, mais des milices chiites irakiennes. En revanche, Damas et Téhéran ont signé des accords économiques assez léonins qui remettent en cause la souveraineté de la Syrie.

Comment ça ?

Cinq mille hectares de terres agricoles syriennes ont par exemple été concédés à des sociétés iraniennes. A mon avis, les Syriens n’ont pas eu leur mot à dire sur les modalités de ces transactions quand ces gros contrats ont été signés à Téhéran. Autour des deux villages chiites enclavés de Foua et Kifraya, l’Iran bétonne des fortifications. Cela participe d’une stratégie plus globale d’emprise sur la Syrie. Ainsi les Iraniens justifient-ils leur éventuelle participation à la reprise de Raqqa par la présence d’un sanctuaire chiite dans la ville. Toute présence chiite passée ou présente, réelle ou mythique, sert de prétexte à l’Iran pour s’enkyster dans le pays.

Dans votre dernier livre, vous fustigez l’aveuglement de la politique syrienne de la France ces dernières années. Un de vos chapitres s’intitule ironiquement « La France, puissance sunnite ». Devrait-on basculer d’un extrême l’autre en abandonnant le Qatar et l’Arabie Saoudite au profit de l’Iran ?

Comme disait le président Mao, il faut marcher sur ses deux jambes. Des pays sunnites comme l’Egypte ou les Emirats arabes unis ont des positions plus équilibrées que la France sur le dossier syrien. On ne renouera pas de sitôt avec l’Iran, qui est un gros morceau : ce n’est pas en freinant des quatre fers sur la Syrie qu’on signera des contrats à Damas ou Téhéran ! En tout cas, la note du Centre d’analyse, de prévision et d’analyse du quai d’Orsay qui a fuité dans la presse n’annonce malheureusement aucun changement stratégique en Syrie. Ce document affirme clairement que la France doit protéger les puissances arabes sunnites face aux ambitions iraniennes. C’est de l’hémiplégie !

Une semaine à la campagne

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Lenine, Estrosi et Fillon sont dans un bateau. SIPA. AP21648869_000010. 00792702_000010. AP22023072_000058

Lundi 6 Mars

Libé va être déçu: Fillon vient d’être mis hors de cause dans l’affaire d’Orvault.

Dimanche 5 mars

Bourlanges privé d’antenne sur France-Cu pour macronisme revendiqué, c’est portnawak. Il est bien moins militant que les so-called humoristes engagés et enragés de France-Inter.
Cela dit, une question à la con me vient à l’esprit. Que se passerait-il si on suspendait de l’antenne tous les journalistes outrageusement pro-Macron de BFM TV . Ils diffusent la mire pendant deux mois ou quoi?

Samedi 4 Mars

Mort de Jean-Christophe Averty : La télé publique ringarde d’avant ONPC, Plus Belle La Vie ou C à Vous est en deuil.

Vendredi 3 mars

Estrosi appelle à annuler le rassemblement du Troca et donne des leçons de morale à Fillon. Le genre de trucs qui t’arrivent quand tu fréquentes trop Maurice Szafran…

Jeudi 2 mars

L’actu politique commentée par Lénine, ça dépote plus que Joffrin ou Aphatie.

Mercredi 1er mars

Le PRG lance un ultimatum à Benoit Hamon. Les radicaux de gauche contre la gauche radicalisée?

Mardi 28 février

Porte parole de Benoit Hamon pendant les primaires, le groupie du CCIF Alexis Bachelay avait été viré de son poste pour ne pas trop fâcher les laïques du PS. Et pourtant sur toutes les antennes Bachelay se prétend toujours porte-parole du candidat. Qui croire, mazette ?

(NB : C’est le encore et toujours même Bachelay qui, dimanche aprèm, a réagi à la manif du Trocadéro en direct sur BFM TV en tant que porte parole d’Hamon)

 


François Fillon, victime du système?

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François Fillon et son équipe sur le parvis du Trocadéro à Paris, mars 2017. SIPA. 00796298_000001

Depuis Guy Debord on sait que la société du spectacle est sœur jumelle de la société de consommation.

Rares sont alors ceux qui ne vont pas à la soupe, si petite soit leur cuillère.

François Fillon a sans doute eu le tort de ne pas prendre assez vite la mesure exacte du vent qui souffle dans les voiles d’une civilisation désarrimée de ses fondements, dont les élus se mirent devant la glace des médias-spectacles. Il en est victime, quoi que l’on puisse penser de ses profits personnels, considérés bien subitement comme des indélicatesses justiciables, alors qu’elles ne furent que les fruits, largement répandus parmi les élus, du système en place. Et  voilà le chrétien naïf, qui de reconnaître ses fautes, en devient le bouc émissaire désigné à la vindicte. Mais pourquoi donc, au nom de quelle peccabilité toute kierkegaardienne, n’a-t-il d’emblée refusé la pertinence des accusations et attaqué le Canard enchaîné en diffamation?

Un bien mauvais candidat à la « soumission »

Il ne reste plus à François Fillon que le courage dont il fait montre et qui le singularise d’une bien-pensance frileuse qui déborde son propre parti. Aussi sont-ils  nombreux  ceux qui désertent celui dont ils pensent qu’il les enfermerait dans un nouveau Massada au nom d’une « certaine idée de la France ».

C’est cette « idée de la France », symbole gaullien de la Résistance qu’il fera résonner au Trocadéro sous une pluie battante, et c’est au nom de cette même Résistance qu’il est le seul à dénoncer la montée de  « l’islamo-fascisme. »

Un bien mauvais candidat à la soumission que les tenants d’une mondialisation égalitariste et asservissante tiennent pour négligeable.

Vaincre le totalitarisme islamique

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Soumission

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Le bruit que le monde fera sans toi

roberge menteur memoire

Qu’est-ce qu’un écrivain, au bout du compte, sinon un masochiste ? C’est-à-dire quelqu’un qui rêve de s’écorcher vif sous les yeux de lecteurs qui se moqueront de lui ou regarderont ses pirouettes douloureuses avec un mépris teinté de condescendance, cet autre nom du goût petit-bourgeois et sa haine de la littérature à cause de la charge subversive, déstabilisante qu’elle porte en elle quand elle remplit son cahier des charges, qui n’est pas de distraire madame Bovary et monsieur Prud’homme mais de provoquer en eux le dégoût car celui qui dégoûte le bourgeois aura gagné son paradis, comme le remarque quelque part dans son Journal,  le grand Léon Bloy, catholique furieux devant l’Eternel.

Autobiographie à l’os

A ce titre, le livre de Rob Roberge, Menteur, sous-titré Un mémoire fait de son auteur un écrivain puisque son masochisme très concret le poussait, entre autre, à se masturber adolescent en suspendant des poids à ses testicules ou à se faire fouetter par sa femme légitime avec qui il forme un couple parfait, ce qui est, on en conviendra, infiniment plus scandaleux que d’avoir recours à des professionnelles du gode-ceinture comme n’importe quel notaire de Montargis en goguette honteuse dans la capitale.

Rob Roberge était connu jusque là simplement des amateurs de romans noirs – on se souviendra de son Panne Sèche qui était aussi drôle que Menteur est un livre poignant, une autobiographie à l’os, écrite par fragments comme on parle des fragments d’une grenade à fragmentation dont le but est de vous blesser sans vous tuer car il y a des blessures plus difficiles à supporter que la mort. C’est sans doute pour cela que l’idée du suicide rôde dans Menteur de Roberge comme une tentation qui permettrait enfin de se libérer d’une souffrance qui semble être là depuis la naissance. On a parlé d’autobiographie avec Menteur, pas d’autofiction. L’autofiction est ce genre bâtard qui plait beaucoup parce qu’il ménage, derrière son apparente sincérité, la chèvre de l’aveu et le chou de la dissimulation. L’autobiographe ne triche pas. Il ne se met pas en scène. Il fait comme il peut avec les souvenirs qui veulent bien se laisser attraper. C’est la différence entre Christine Angot et Louis Calaferte et que Calaferte soit infiniment moins lu que Christine Angot suffit à rendre l’époque haïssable.

Drogué bipolaire

Rob Roberge est né en 1966. Il vit toujours, aux dernières nouvelles. C’est assez miraculeux. Ce petit môme du Connecticut est issu d’un couple de la middle-class américaine lui-même issu de grands-parents névrosés qui se tirent dessus et gardent un demi-siècle d’ordures dans leur maison. On pourra toujours après coup trouver toutes les métaphores possibles sur cette manie: inconscient refoulé, angoisse de la perte, culpabilité méphitique. Roberge, dans son livre, se garde bien de ce genre d’interprétations. Il est dans le fait brut, le rapport, le compte-rendu, le mémoire. Une maison pleine d’ordures, c’est juste une maison pleine d’ordures.

Très vite, Roberge se drogue bien qu’il soit assez vite diagnostiqué bipolaire. Il multiplie les commotions cérébrales et on lui explique vers les années 2000 que s’il continue, il va finir amnésique ou atteint de cette encéphalite chronique qui frappe les boxeurs ou les footballeurs américains. Alors, il se met à écrire Menteur qui nous fera naviguer de dates en dates sans ordre chronologique, par paragraphes qui vont de quelques lignes à quelques pages.

Parfois, ils se font échos et on espère une cohérence. Roberge, non, il espère juste ne pas perdre la boule avant d’avoir terminé. Alors il passe des années 70 aux année 2010 dans un va et vient constant. L’âge d’homme, aurait dit Leiris, autre autobiographe qui ne trichait pas, voisine avec le  sordide paradis des amours enfantines. Il a sept ans quand sa meilleure copine d’école est assassinée. Il en a quarante quand il essaie de rouvrir l’enquête sans que la police ait trop envie de se bouger pour ce type dont on ne sait pas si c’est un dingue, un junkie ou un écrivain qui joue à l’occasion dans des groupes de rocks ou cachetonne dans des universités paumées à donner des cours d’écriture créative.

Chemin de croix

Et, toujours, beaucoup de défonce, de médocs, de sexe, d’errance, de poésie, de sordide, d’émerveillements brefs et cruels puisqu’ils laissent entrevoir que la vie aurait pu être meilleure. Seuls les idiots sont équipés pour respirer, disait Cioran. Il faut croire que Roberge n’est pas un idiot, quand on suit le rythme de sa narration sibilant comme la respiration d’un mourant. Et qu’il est en plus un écrivain hors pair, c’est-à-dire dont la sincérité n’est pas une excuse pour ne pas transcender un témoignage par le style.

Il suffit de le voir parler de son passage dans une cellule de dégrisement à Sarasota (Juillet 91),  de son premier chagrin d’amour (Octobre 85), d’une cabane dans le désert (2009) où sur le point de se suicider, Roberge se contente d’écouter : « Le bruit que le monde fera sans toi. »

Il y a quelque chose d’un chemin de croix dans la vie de Roberge qui est né avec un défaut de fabrication qu’il n’a pas vraiment essayé de réparer, ou alors par l’écriture, mais un chemin de croix sans réelle rédemption, ce qui est assez rare dans la littérature américaine pour être signalé. Pourquoi plaindre alors cet alcoolique suicidaire,  ce psychotique, cet homme perdu ? Mais qui vous dit qu’il cherche à être plaint ? Ou racheté ?

Ce que veut Roberge, c’est juste vous dire qu’il appartient à la même espèce que vous, et qu’il faudra bien, hypocrite lecteur, mon frère, l’admettre, que ça te plaise ou non, et lui tendre la main.

Menteur de Rob Roberge (traduction de Nicolas Richard),  Gallimard.

Menteur: Un mémoire

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Et si le soleil ne se levait pas?

Coucher de soleil à Gaza, janvier 2017. SIPA. 00789770_000001

En littérature fantastique, les idées les plus simples sont souvent les meilleures. Trouver une idée, du reste, est assez facile. Il suffit d’inverser les évidences, de subvertir la normalité. Imaginons par exemple que le soleil, ce matin, ne se soit pas levé. Point de départ idéal d’un roman fantastique ; il ne reste qu’à l’écrire. D’ailleurs, c’est fait : André Dahl s’en est chargé. Son nom ne nous dit plus grand-chose, mais ce journaliste et chansonnier fut célèbre dans les années 1910 et 1920 ; rédacteur au Canard enchaîné, il eut son heure de gloire en 1922, fondant cette année-là le Théâtre des Deux Anes avec son compère Roger Ferréol et publiant Le Soleil ne se leva pas, qui fut son grand succès. Ce roman, vous l’aurez deviné, est humoristique ; mais c’est aussi un beau modèle de fantastique social, cette branche du fantastique qui consiste à étudier non pas les réactions d’un héros solitaire devant un événement surnaturel, mais les réactions d’une société entière, frappée collectivement par un phénomène inouï. Là où le fantastique individuel joue sur l’angoisse et l’effroi, le fantastique social est à portée satirique et philosophique, comme un laboratoire littéraire où l’écrivain met en scène des gens ordinaires dans une situation extraordinaire.

« On se réveillera quand il fera jour ! »

Sous cet angle, la puissance d’imagination de Dahl fait merveille. Derrière son ton facile et léger, il analyse avec finesse la psychologie des foules, les ressorts de la panique, les diverses attitudes des Français selon leur tempérament. Les uns s’affolent (on va crever de faim, de soif, de froid !), les autres s’amusent ; beaucoup ne s’inquiètent pas de devoir mourir, puisque tout le monde mourra – « si tout le monde finissait en même temps, la séparation qui est la seule douleur de la mort n’existait plus. Et cette fin du monde présentait des airs de train de plaisir, d’excursion, de matinée gratuite sensationnels qu’on n’aurait garde de manquer ». Conformément à la règle du genre, il n’y a pas de personnage principal ; l’intérêt tient précisément au fait que Dahl sautille entre plusieurs personnages, pour étudier le plus de réactions. Ainsi les optimistes scrutent-ils le ciel obscur, croyant discerner malgré tout des lueurs ; les pédants font des hypothèses scientifiques ; les excités romantiques parlent d’extraterrestres. Quant aux flegmatiques, ils retournent simplement au lit : « On se réveillera quand il fera jour ! »

Et puis, il y a les blagues. C’est souvent le point faible de ces romans d’humoriste, qui ne tiennent pas la longueur (Daninos, etc.) Dahl réussit ici de nombreux gags et mots d’esprit, dont certains résonnent curieusement aujourd’hui. A l’Elysée, par exemple, certains prétendent qu’il y a des oubliettes en sous-sol. « C’est une erreur, corrige Dahl. Il n’y a généralement à l’Elysée qu’un oublié… »

85 ans plus tard, ça n’a pas du tout vieilli

Envoyons vite un exemplaire au président, il sourira ! Plus loin, ce trait digne d’un recueil de bons mots : « Faire l’amour le samedi soir est une coutume parfaitement ridicule ; car, s’il pleut le dimanche, alors on ne sait plus que faire ». Aussi, cette défense savoureuse de l’emploi public, à communiquer aux Macron-Fillon qui veulent tailler dans les effectifs : « Qu’arriverait-il, Seigneur ! si les fonctionnaires, lâchant un soir l’Administration, se mêlaient aux citoyens ordinaires ? Dans toutes les affaires, ils apporteraient leur je-m’en-foutisme conscient, leur impolitesse navrante et leurs lombagos professionnels ! Remercions au contraire les Bureaux d’être le refuge normal des gens qui n’ont le goût à rien, l’ambition de rien, l’amour de rien »

On voit la tournure d’esprit de Dahl : sens du contrepied, amour du paradoxe, vision inversée. 85 ans plus tard, ça n’a pas du tout vieilli. Ses autres romans (Voyage autour de ma loge, 1923 ; Le conteur est ouvert, 1926 ; Quand te tues-tu, paru à titre posthume en 1933), signale l’Arbre vengeur son éditeur dans son rabat de couverture, sont moins intéressants pour nous, car liés de plus près à des actualités de l’époque qui nous échappent. Mais ce Soleil, vraiment, méritait qu’on le tire du lit.

Le soleil ne se leva pas  d’André Dahl (L’Arbre vengeur, 156 p., 13 €)

Le soleil ne se leva pas

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Le Medef aura-t-il un projet sérieux sur les retraites?

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retraites medef financement reforme
Sipa. Numéro de reportage : 00776058_000006.
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Sipa. Numéro de reportage : 00776058_000006.

Le Medef a récemment publié un document de 170 pages intitulé : Les réformes à mener pour la France de demain. Dans la partie intitulée « Faire de la protection sociale un atout », trois pages sont consacrées au thème « Préparer l’avenir de nos retraites ». Il y aurait beaucoup à dire sur la façon dont l’organisation patronale aborde le problème du financement : alors que le leitmotiv de son projet est la baisse du coût salarial et de celui de la protection sociale, le Medef n’envisage même pas l’hypothèse d’un basculement des cotisations patronales sur les cotisations salariales, seule façon de faire prendre conscience aux salariés de leur véritable rémunération et du coût de la protection sociale ! Mais concentrons-nous ici sur la question des retraites par répartition, qui « mobilisent aujourd’hui 13,7 % du PIB », comme le dit justement le Medef.

Le Medef n’a rien compris

La première page attire l’attention sur la baisse du ratio cotisants/retraités, mais les rédacteurs n’en tirent pas la conclusion qui s’impose : à savoir que, la générosité d’un système par répartition dépendant au premier chef de la démographie, il est absurde d’attribuer des droits à pension au prorata des cotisations vieillesse, lesquelles ne donnent aucune indication sur ce qui pourra raisonnablement être consacré aux retraités dans plusieurs décennies. Quarante ans après l’avertissement d’Alfred Sauvy selon lequel nous ne préparons pas nos pensions par nos cotisations vieillesse, mais par nos enfants, le Medef n’a toujours rien compris.

La seconde page est consacrée à deux propositions : « reculer l’âge légal de la retraite à 65 ans », et « faire converger les régimes publics et privés », expression maladroite pour plaider en faveur d’un alignement des régimes de fonctionnaires sur le régime général, qui s’applique aux salariés du secteur privé, mais qui n’a rien de privé. La proposition concrète est de calculer la retraite des fonctionnaires sur la base de la rémunération moyenne, primes comprises, des 25 meilleures années, au lieu du traitement indiciaire des six derniers mois.

Cette proposition n’a de sens que si l’on reste dans le cadre de régimes par annuités. Or la troisième page préconise au contraire le passage à un « système de retraite par points ». Cela veut-il dire qu’après avoir bouleversé une première fois les règles de la retraite pour les fonctions publiques, on les changerait à nouveau pour passer des annuités aux points ? Cela revient à conseiller à un patron qui veut changer et l’implantation de son usine, et son matériel, de commencer par transférer les vieilles machines dans le nouveau local, pour ensuite seulement les remplacer par du matériel moderne !

Créons un régime unique

Enfin, le Medef entend procéder à un regroupement de nos trois douzaines de régimes en trois régimes, « un pour les salariés du privé (piloté par les partenaires sociaux), un pour les travailleurs indépendants et un troisième pour la fonction publique ». Pourquoi trois régimes plutôt qu’un seul ? Le Medef ignorerait-il que la compensation démographique entre régimes fonctionne très mal ? Ses spécialistes de la protection sociale devraient quand même savoir, par exemple, qu’elle est incapable de pourvoir aux besoins de régimes démographiquement sinistrés comme celui des mines, ou de la SNCF, ou des exploitants agricoles, ou encore des ouvriers de l’État[1. Ce dernier régime n’a plus qu’un cotisant pour 3 retraités, ce qui a pour conséquence seulement 460 M€ de cotisations pour 1 835 M€ de pensions (en 2015). La compensation démographique ne lui fournit que 52 M€. L’État est obligé de verser une subvention de 1 387 M€. Et cela pour seulement 102 000 pensionnés et 31 000 cotisants !] ? Comment ce système trinitaire survivrait-il, si l’État, les collectivités locales et les hôpitaux se mettaient à recruter principalement sous contrat de travail ordinaire ? Les subventions publiques devraient s’envoler : est-ce cela que veut le Medef? Une étude moins superficielle aurait évidemment conclu à la création d’un régime unique, conforme à la fois au goût des Français pour l’égalité et à la logique de la répartition.

Rappelons à ce propos ce que disait le ministre du Travail et de la sécurité sociale, Daniel Meyer, lors de la préparation de la loi du 17 janvier 1948 qui instaura, contre son avis, la pluralité de régimes qui, depuis lors, nous empoisonne la vie : « Dans le domaine de la vieillesse, il est manifeste qu’aucun régime d’assurance sociale n’est viable s’il ne s’adresse pas à un groupe social dans lequel la répartition entre les éléments âgés et les éléments actifs présente une certaine stabilité. Or, il n’est pas exagéré de dire que c’est seulement dans le cadre de la population d’un pays que l’on peut trouver cette stabilité. »

Le passage aux points serait l’occasion rêvée pour mettre en place un régime unique de retraites par répartition. Un tel régime unique pourrait parfaitement être distribué par des organismes en concurrence, tout comme le fait d’avoir une monnaie européenne unique ne nous empêche pas de choisir la banque à laquelle nous nous adressons pour tenir notre compte courant. Que le Medef ne l’ait pas compris est à peine croyable, et pour tout dire désespérant

« S’en prendre à », outil idéologique des médias

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Kiosque parisien, novembre 2005. SIPA. 00520108_000004
Kiosque parisien, novembre 2005. SIPA. 00520108_000004

Si un sale type vous frappe et que vous vous vengez en lui infligeant, à votre tour, une bonne baffe, vous n’agissez pas en bon chrétien, c’est sûr. Mais à rigoureusement parler, vous ne vous en prenez pas à lui.

Vilipender, railler, attaquer, invectiver, critiquer, dénoncer, condamner, désapprouver, blâmer, éreinter, répliquer, répondre, riposter, etc. Autant de verbes qui tendent à disparaître, comme absorbés en un seul, en l’occurrence une locution verbale : s’en prendre à.

Oh, elle n’est pas neuve, elle a presque 900 ans (sauf que l’on disait au départ « se prendre à »).

Mais elle se signale, dans le parler médiatique, par deux contextes d’utilisation contestables.

1. L’emploi impropre

Il n’est pas possible, quand (pendant la primaire de la gauche) Benoît Hamon répond à Manuel Valls qui a critiqué le principe du revenu universel, de titrer :

Lorsque le même Benoît Hamon rétorque aux identitaires qui l’ont surnommé Bilal que ce sobriquet moqueur est pour lui une source de fierté, il est maladroit de titrer :

 

« S’en prendre à » a toujours exprimé la position de l’attaque. Or, dans les deux cas, il s’agit bien plutôt de répondre à une attaque. On pourrait même noter que…

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux.

 

Fillon, le maudit des primaires?

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Meeting de soutien à François Fillon, Paris, Trocadéro, 5 mars 2017. Sipa. Feature Reference: 00796298_000018 .
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Meeting de soutien à François Fillon, Paris, Trocadéro, 5 mars 2017. Sipa. Feature Reference: 00796298_000018 .

Depuis le tour de passe-passe de Chirac en 2002, l’hyperprésidence de Sarkozy et la « normalitude » de François Hollande, il était devenu habituel d’entendre que nous avions à la tête de l’Etat des gens très compétents pour prendre le pouvoir, mais forts peu capables de l’exercer.

Infoutus de conquérir le pouvoir

Voilà au moins un trait détestable de la vie politique française qui s’efface, puisque nous avons désormais des candidats de droite et de gauche parfaitement infoutus de conquérir le pouvoir et donc, en toute logique, de l’exercer. On objectera que François Fillon a déjà été Premier ministre. Mais servir de paillasson à Nicolas Sarkozy durant cinq ans peut-il être réellement qualifié d’expérience déterminante en terme d’exercice du pouvoir suprême? On ne le saura peut-être jamais tant son propre camp semble désormais décidé à le mettre sur la touche. Quant à Benoît Hamon, en tant que ministre de l’Education intérimaire, il n’eut même pas le temps de connaître une rentrée des classes. Pour le dire vite, il s’était dévoué pour servir de concierge rue de Grenelle, pendant la pause estivale de 2014.

Le fait se confirme en tout cas : il y a bien une malédiction des primaires, plus terrible que celle de Toutankhamon. A gauche comme à droite, les ténors supposés ont été écartés par des électeurs mal embouchés qui n’ont adoubé que les perdants pour le match présidentiel. François Fillon et Benoît Hamon dans la course à la présidence, c’est un peu comme si vous lanciez Teddy Riner avec une jambe cassée sur un tricycle pour faire le Tour de France ou Sébastien Chabal avec des skis aux pieds dans l’épreuve de natation des Jeux Olympiques. Teddy Riner a beau être très fort, comme François Fillon semblait l’être à l’issue des primaires, si vous lui cassez une jambe et que vous le collez sur un tricycle en bas du col du Ventoux, il n’ira pas bien loin. Quant à Benoît Hamon, qui est un peu aux présidentielles ce que le T-Shirt Che Guevara est à la conscientisation politique, si vous êtes un électeur de gauche et que vous avez contribué à son intrônisation à l’issue de la primaire de gauche, vous risquez d’obtenir le même résultat qu’en propulsant Sébastien Chabal chaussé de skis dans un bassin olympique: dans les deux cas ils coulent.

Une opération anti-Fillon téléguidée?

On pourra dire, à la décharge des électeurs de François Fillon, qu’ils ne savaient pas forcément que leur poulain risquait de se retrouver avec la magistrature française sur le dos, dans le cadre d’une opération mani pulite à la française qu’on sent un peu (mais juste un peu) téléguidée par l’Elysée et Bercy. Les (derniers) partisans de François Fillon clament encore que les fonds qu’il a employés pour payer son épouse faisaient partie d’une enveloppe parlementaire dont l’usage est à la discrétion du député et qu’il est, de fait, très difficile de mesurer le travail d’une attachée parlementaire. Il n’y aurait donc pas réellement d’éléments permettant de faire déboucher l’instruction judiciaire sur une condamnation, le « système Fillon » ne reflètant au pire que la culture du népotisme partagée par l’ensemble de la classe politique française.

Qu’importe, l’occasion était peut-être trop belle de coller une mise en examen sur le dos d’un candidat estampillé « conservateur catholique ». On remarque que la justice est moins diligente dans le cas d’Emmanuel Macron, accusé par les députés Christian Jacob et Philippe Vigier d’avoir détourné 120 000 euros d’argent public au bénéfice de sa campagne électorale; une accusation formulée sur la base des révélations faites par les journalistes Frédéric Says et Marion L’Hour dans leur ouvrage Dans l’enfer de Bercy (Editions Jean-Claude Lattès, 2017): « Emmanuel Macron a utilisé à lui seul 80% de l’enveloppe annuelle des frais de représentation accordée à son ministère par le Budget. En seulement huit mois, jusqu’à sa démission en août ». Dans cet ouvrage tout à fait passionnant, les deux journalistes, l’une en poste au service économique de France Inter et l’autre journaliste politique à France Culture, nous révèlent les liens très privilégiés entretenus par le ministère des Finances et la présidence de la République. De là à imaginer que l’actuel locataire de l’Elysée a adoubé le très europhile Macron et compte sur la crémation judiciaire de Fillon au premier tour et sur le « front républicain » au second pour faire passer Prince Vaillant aux manettes, on serait presque tenté de devenir complotiste. Bon, en ce qui concerne Benoît Hamon, pas d’inquiétude et pas de problème avec la justice, seulement une erreur de casting. Là, en revanche, on ne peut pas dire que ses électeurs n’étaient pas au courant. Comment faut-il nommer les partisans de Benoît Hamon au fait ? Les « hamonites » ? C’est pas un genre de fossile ou de champignon, ça ?

Boniment europhile vs démagogie antilibérale

Nous voilà donc, à un mois et demi des présidentielles, face à un quarté original : en tête une Marine Le Pen et un Emmanuel Macron dont l’affrontement au second tour, s’il avait bien lieu comme tous les sondages le pronostiquent, avaliserait la mise au rencard du vieux clivage gauche-droite au profit d’une franche opposition entre boniment europhile et démagogie antilibérale, et au bas du podium François Fillon, ravalé médiatiquement au rang de candidat de la Manif pour tous, et Benoît Hamon, avec sa brigade anti-discriminations et son revenu universel, candidat des nostalgiques de Nuit Debout et du prêt-à-penser de la révolution libertaire. En somme, les deux candidats sociétaux, peu à peu lâchés l’un comme l’autre par leurs troupes et leur famille politique. Il n’y a pas qu’aux inaugurations de la LGV présidées par François Hollande qu’on se fait tirer dans les pattes.

Ainsi, pendant que le duel attendu entre la France d’en bas et la France d’en haut se prépare, les seconds couteaux supposés rejouent un vieux scénario gauche-droite que les médias adorent: celui de la France réactionnaire et rance contre les partisans du progressisme éclairé ; Fillon dimanche au Trocadéro  pour lancer un appel solennel et quelque peu désespéré au peuple de droite et la gauche comme-il-faut à République pour protester contre l’appel de Fillon. Oui, mais voilà, comme le titrait Laurent Binet en 2012 dans son récit-hagiographie de la campagne de François Hollande : Rien ne se passe comme prévu (Livre de poche, 2013). Voilà que François Fillon a transformé son baroud d’honneur en démonstration de force au Trocadéro. Voilà soudain que le cortège funéraire s’est transformé en sacre populaire, au grand dam des barons de la droite et des seconds couteaux qui s’entendaient déjà pour préparer la sortie du candidat Fillon. On ne se lancera pas, à ce stade, dans les prévisions hasardeuses mais une chose est sûre: François Fillon n’a pas donné l’impression qu’il était sur le départ. Il se paye même le luxe de s’offrir, en lieu et place d’un discours d’adieu, une sorte d’adoubement gaullien marqué par un discours volontaire qui, pour un peu, s’inscrirait presque dans une tradition de dénonciation, très fidèle à l’esprit des débuts de la Ve République, de la dictature des partis.

La dernière carte de Fillon

C’est la seule chance qui reste à François Fillon:  jouer la carte gaullienne de l’homme providentiel, seul contre tous mais prêt à tendre la main à ceux qui dans sa famille politique se sont prononcés peut-être un peu trop vite sur sa mort politique. Face à une opinion aussi lassée de sa classe politique, le candidat des Républicains sait qu’il peut avantageusement troquer sa défroque de mis en examen contre celle de l’inflexible revenu de tout. Quelle alternative s’offre d’ailleurs sérieusement à une droite qui risquerait, en activant un illusoire plan B, de précipiter une partie de son électorat dans les bras de Marine Le Pen et d’annihiler plus sûrement encore ses dernières chances de remporter l’élection ? Reste à savoir ce qui sortira de la réunion du comité politique des Républicains. François Fillon semblait cependant pleinement mesurer ses atouts sur le plateau du 20h hier soir, affirmant avec un calme certain sa détermination et sa volonté de ne pas se laisser dicter sa conduite « par des présidents de régions et des candidats malheureux à la primaire de la droite et du centre. » A ce petit jeu, Fillon est assez fort. La manière dont il avait rappelé à David Pujadas, lors du troisième débat de la primaire de droite, que les candidats et non les journalistes étaient maîtres du débat lui avait déjà permis de se démarquer de ses adversaires. Cette fois, Fillon semble être en mesure de rappeler à son propre parti qu’il reste maître du jeu en tant que candidat désigné par 4 millions de personnes, capable qui plus est de rassembler en quelques jours une foule de manifestants venue braver la pluie et la tempête judiciaire pour le soutenir. Finalement, il ne se débrouille pas si mal Teddy Riner avec son tricycle et sa jambe cassée.


« Damas préfère traiter avec Moscou plutôt qu’avec Téhéran »

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surie irna russie hezbollah pichon
Sipa. Feature Reference: AP21886915_000001 .
surie irna russie hezbollah pichon
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Daoud Boughezala. Après l’avoir reconquise il y un an puis de nouveau perdue cet automne, l’armée syrienne vient de récupérer Palmyre avec l’aide de l’aviation russe. Au-delà du symbole, que dit cette victoire du rapport de forces sur le terrain ?

Frédéric Pichon. [1. Spécialiste du Levant, Frédéric Pichon vient de publier Syrie : une guerre pour rien (Editions du Cerf, 2017)] Cette victoire n’est pas seulement symbolique, puisque Palmyre se situe à proximité d’importants champs gaziers assez vitaux pour l’approvisionnement énergétique de la Syrie dite « utile » [Ndlr : l’axe Damas-Alep-Homs ainsi que le littoral alaouite autour de Tartous eft Lattaquié.]. Le contrôle de l’Est syrien continue cependant à poser problème à Damas, Deir Ez-Zor et Raqqa étant encore aux mains de l’Etat islamique malgré les bruits de bottes qui se font entendre à leurs portes. Mais on a récemment vu des avancées stratégiquement bien plus décisives, comme la spectaculaire jonction qu’ont opérée les forces kurdes et l’armée syrienne à Manbij, à 85 kilomètres au nord d’Alep, avec le soutien des Russes et des Américains.

Que dit cet événement de l’avancée des opérations en Syrie ?

De toute évidence, l’armée turque ne descendra pas sur Raqqa, du moins pas par ce couloir-là. La Turquie a une autre possibilité plus à l’est, mais il n’est pas du tout certain qu’elle s’y aventure. Le parrainage de la réconciliation syro-kurde par la Russie est un signal envoyé à la Turquie pour la dissuader de participer à la future bataille de Raqqa. Reste à savoir ce que décidera l’administration Trump, qui aide déjà les Kurdes syriens à travers l’envoi de forces spéciales et d’instructeurs. C’est une solution assez indolore pour les Américains que de laisser la Russie et les Kurdes mener l’offensive contre Daech.

Que penser du double processus de dialogue entre le régime syrien et l’opposition non-djihadiste, à Genève et Astana ?

Se pose sempiternellement la même question : la coordination entre les mouvements de l’opposition syrienne et les groupes armés sur le terrain. Certes, un des groupes de l’opposition, le Haut comité aux négociations, inclut un certain nombre de représentants des groupes combattants comme Jaych al-islam des frères Allouche. Mais Damas joue la montre et n’a pas intérêt à négocier en attendant de livrer bataille. Pendant ce temps-là, les Russes nouent des contacts avec à peu près tout le monde, y compris avec des groupes islamistes comme Ahrar ach-Cham. L’idée est là aussi de gagner du temps car l’opposition militaire dans le gouvernorat d’Idleb en est réduite à tenir des zones rurales. Son avenir politique est nul, d’autant que les différents groupes militaires s’attaquent entre eux et se livrent une concurrence féroce pour le contrôle des ressources.

Il se dit que le pouvoir syrien n’a pas digéré l’évacuation de milliers de combattants djihadistes d’Alep-Est, les armes à la main, en décembre dernier. Une exfiltration négociée par la Russie. Y a-t-il de l’eau dans le gaz entre Damas et Moscou ?

A Alep, les Russes n’ont pas directement traité avec les groupes armés mais sont passés par le truchement du CICR (Croix rouge internationale). Pour autant, des responsables syriens m’ont récemment confié leur agacement vis-à-vis de l’attitude russe à Alep, mais aussi par rapport à la Turquie. A Damas, on juge la Russie beaucoup trop indulgente à l’égard de la Turquie et des groupes armés soutenus par ce pays.

Au fond, Assad et Poutine ont-ils deux visions antagoniques de l’avenir de la Syrie : la reconquête de l’ensemble du territoire pour l’un, le contrôle de la Syrie « utile » pour l’autre ?

C’est une vision trop schématique des choses. Car la Syrie « utile » n’est pas viable sans la Syrie « inutile » dans laquelle se trouvent les réserves en hydrocarbures et le blé de la vallée de l’Euphrate. Je ne crois pas que les Russes estiment illusoire de reconquérir l’Est syrien même si la question de la gestion politique de cette région se posera un jour. S’il y a reconquête, cela passera pas une forme d’arrangement de l’Etat syrien avec des tribus ou des groupes locaux autres que l’Etat islamiques. Ce n’est pas un scénario irréaliste mais sa mise en œuvre prendra du temps car l’armée syrienne est complètement épuisée. Ce qui se joue en Irak dans la lutte contre Daech peut laisser entrevoir un espoir de l’autre côté de la frontière.

On a néanmoins l’impression d’une fracture irrémédiable entre Damas  et l’Est du pays qu’occupe l’Etat islamique.

La Syrie gouvernementale a paradoxalement accès aux ressources de l’Est du pays qui lui échappe. Les marchandises transitent, y compris le pétrole et le gaz. En janvier dernier, près de Salamiyeh, à Hasiriyyeh, à un carrefour stratégique où sont postés l’armée syrienne et des milices chiites irakiennes, j’ai vu des centaines de camions garés et fouillés à destination de l’Est syrien. Ces véhicules vont vers Qamishli (Kurdistan syrien) et même vers Raqqa aux mains de l’Etat islamique en payant un droit de passage à l’E.I. Inversement, des camions de Raqqa approvisionnent la Syrie « utile ». Ça circule donc dans les deux sens.

Passons au front ouest de la guerre. A partir de la frontière libanaise, depuis 2013, le Hezbollah joue un rôle central dans la contre-insurrection que mène l’armée syrienne. On dit la milice chiite affaiblie par les milliers de pertes humaines, le coût de la guerre civile syrienne et la lassitude de sa base.  Aujourd’hui que la Russie est en première ligne, le régime syrien cherche-t-il à s’émanciper de cet allié ?

Cet été, le vice-ministre syrien des Affaires étrangères m’a dit très clairement que son gouvernement préférait traiter avec les Russes parce qu’ils parlaient le même langage, étaient habitués à travailler ensemble selon des méthodes assez semblables. Cela ne concerne pas forcément le Hezbollah mais Damas a demandé à Téhéran de limiter les opérations de ses troupes au sol au profit des Russes. Depuis la prise d’Alep, les Iraniens se montrent discrets et semblent avoir un faible poids politique dans les négociations actuelles entre le pouvoir syrien et l’opposition. Cela renforce l’hypothèse d’une prise de distances. En même temps, le gouvernement syrien a économiquement besoin de l’Iran. Sur la route d’Alep, on ne rencontre ni troupes iraniennes ni Hezbollah, mais des milices chiites irakiennes. En revanche, Damas et Téhéran ont signé des accords économiques assez léonins qui remettent en cause la souveraineté de la Syrie.

Comment ça ?

Cinq mille hectares de terres agricoles syriennes ont par exemple été concédés à des sociétés iraniennes. A mon avis, les Syriens n’ont pas eu leur mot à dire sur les modalités de ces transactions quand ces gros contrats ont été signés à Téhéran. Autour des deux villages chiites enclavés de Foua et Kifraya, l’Iran bétonne des fortifications. Cela participe d’une stratégie plus globale d’emprise sur la Syrie. Ainsi les Iraniens justifient-ils leur éventuelle participation à la reprise de Raqqa par la présence d’un sanctuaire chiite dans la ville. Toute présence chiite passée ou présente, réelle ou mythique, sert de prétexte à l’Iran pour s’enkyster dans le pays.

Dans votre dernier livre, vous fustigez l’aveuglement de la politique syrienne de la France ces dernières années. Un de vos chapitres s’intitule ironiquement « La France, puissance sunnite ». Devrait-on basculer d’un extrême l’autre en abandonnant le Qatar et l’Arabie Saoudite au profit de l’Iran ?

Comme disait le président Mao, il faut marcher sur ses deux jambes. Des pays sunnites comme l’Egypte ou les Emirats arabes unis ont des positions plus équilibrées que la France sur le dossier syrien. On ne renouera pas de sitôt avec l’Iran, qui est un gros morceau : ce n’est pas en freinant des quatre fers sur la Syrie qu’on signera des contrats à Damas ou Téhéran ! En tout cas, la note du Centre d’analyse, de prévision et d’analyse du quai d’Orsay qui a fuité dans la presse n’annonce malheureusement aucun changement stratégique en Syrie. Ce document affirme clairement que la France doit protéger les puissances arabes sunnites face aux ambitions iraniennes. C’est de l’hémiplégie !

Syrie, une guerre pour rien

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Une semaine à la campagne

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Lenine, Estrosi et Fillon sont dans un bateau. SIPA. AP21648869_000010. 00792702_000010. AP22023072_000058
Lenine, Estrosi et Fillon sont dans un bateau. SIPA. AP21648869_000010. 00792702_000010. AP22023072_000058

Lundi 6 Mars

Libé va être déçu: Fillon vient d’être mis hors de cause dans l’affaire d’Orvault.

Dimanche 5 mars

Bourlanges privé d’antenne sur France-Cu pour macronisme revendiqué, c’est portnawak. Il est bien moins militant que les so-called humoristes engagés et enragés de France-Inter.
Cela dit, une question à la con me vient à l’esprit. Que se passerait-il si on suspendait de l’antenne tous les journalistes outrageusement pro-Macron de BFM TV . Ils diffusent la mire pendant deux mois ou quoi?

Samedi 4 Mars

Mort de Jean-Christophe Averty : La télé publique ringarde d’avant ONPC, Plus Belle La Vie ou C à Vous est en deuil.

Vendredi 3 mars

Estrosi appelle à annuler le rassemblement du Troca et donne des leçons de morale à Fillon. Le genre de trucs qui t’arrivent quand tu fréquentes trop Maurice Szafran…

Jeudi 2 mars

L’actu politique commentée par Lénine, ça dépote plus que Joffrin ou Aphatie.

Mercredi 1er mars

Le PRG lance un ultimatum à Benoit Hamon. Les radicaux de gauche contre la gauche radicalisée?

Mardi 28 février

Porte parole de Benoit Hamon pendant les primaires, le groupie du CCIF Alexis Bachelay avait été viré de son poste pour ne pas trop fâcher les laïques du PS. Et pourtant sur toutes les antennes Bachelay se prétend toujours porte-parole du candidat. Qui croire, mazette ?

(NB : C’est le encore et toujours même Bachelay qui, dimanche aprèm, a réagi à la manif du Trocadéro en direct sur BFM TV en tant que porte parole d’Hamon)

 


François Fillon, victime du système?

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François Fillon et son équipe sur le parvis du Trocadéro à Paris, mars 2017. SIPA. 00796298_000001
François Fillon et son équipe sur le parvis du Trocadéro à Paris, mars 2017. SIPA. 00796298_000001

Depuis Guy Debord on sait que la société du spectacle est sœur jumelle de la société de consommation.

Rares sont alors ceux qui ne vont pas à la soupe, si petite soit leur cuillère.

François Fillon a sans doute eu le tort de ne pas prendre assez vite la mesure exacte du vent qui souffle dans les voiles d’une civilisation désarrimée de ses fondements, dont les élus se mirent devant la glace des médias-spectacles. Il en est victime, quoi que l’on puisse penser de ses profits personnels, considérés bien subitement comme des indélicatesses justiciables, alors qu’elles ne furent que les fruits, largement répandus parmi les élus, du système en place. Et  voilà le chrétien naïf, qui de reconnaître ses fautes, en devient le bouc émissaire désigné à la vindicte. Mais pourquoi donc, au nom de quelle peccabilité toute kierkegaardienne, n’a-t-il d’emblée refusé la pertinence des accusations et attaqué le Canard enchaîné en diffamation?

Un bien mauvais candidat à la « soumission »

Il ne reste plus à François Fillon que le courage dont il fait montre et qui le singularise d’une bien-pensance frileuse qui déborde son propre parti. Aussi sont-ils  nombreux  ceux qui désertent celui dont ils pensent qu’il les enfermerait dans un nouveau Massada au nom d’une « certaine idée de la France ».

C’est cette « idée de la France », symbole gaullien de la Résistance qu’il fera résonner au Trocadéro sous une pluie battante, et c’est au nom de cette même Résistance qu’il est le seul à dénoncer la montée de  « l’islamo-fascisme. »

Un bien mauvais candidat à la soumission que les tenants d’une mondialisation égalitariste et asservissante tiennent pour négligeable.

Vaincre le totalitarisme islamique

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Soumission

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Le bruit que le monde fera sans toi

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roberge menteur memoire

roberge menteur memoire

Qu’est-ce qu’un écrivain, au bout du compte, sinon un masochiste ? C’est-à-dire quelqu’un qui rêve de s’écorcher vif sous les yeux de lecteurs qui se moqueront de lui ou regarderont ses pirouettes douloureuses avec un mépris teinté de condescendance, cet autre nom du goût petit-bourgeois et sa haine de la littérature à cause de la charge subversive, déstabilisante qu’elle porte en elle quand elle remplit son cahier des charges, qui n’est pas de distraire madame Bovary et monsieur Prud’homme mais de provoquer en eux le dégoût car celui qui dégoûte le bourgeois aura gagné son paradis, comme le remarque quelque part dans son Journal,  le grand Léon Bloy, catholique furieux devant l’Eternel.

Autobiographie à l’os

A ce titre, le livre de Rob Roberge, Menteur, sous-titré Un mémoire fait de son auteur un écrivain puisque son masochisme très concret le poussait, entre autre, à se masturber adolescent en suspendant des poids à ses testicules ou à se faire fouetter par sa femme légitime avec qui il forme un couple parfait, ce qui est, on en conviendra, infiniment plus scandaleux que d’avoir recours à des professionnelles du gode-ceinture comme n’importe quel notaire de Montargis en goguette honteuse dans la capitale.

Rob Roberge était connu jusque là simplement des amateurs de romans noirs – on se souviendra de son Panne Sèche qui était aussi drôle que Menteur est un livre poignant, une autobiographie à l’os, écrite par fragments comme on parle des fragments d’une grenade à fragmentation dont le but est de vous blesser sans vous tuer car il y a des blessures plus difficiles à supporter que la mort. C’est sans doute pour cela que l’idée du suicide rôde dans Menteur de Roberge comme une tentation qui permettrait enfin de se libérer d’une souffrance qui semble être là depuis la naissance. On a parlé d’autobiographie avec Menteur, pas d’autofiction. L’autofiction est ce genre bâtard qui plait beaucoup parce qu’il ménage, derrière son apparente sincérité, la chèvre de l’aveu et le chou de la dissimulation. L’autobiographe ne triche pas. Il ne se met pas en scène. Il fait comme il peut avec les souvenirs qui veulent bien se laisser attraper. C’est la différence entre Christine Angot et Louis Calaferte et que Calaferte soit infiniment moins lu que Christine Angot suffit à rendre l’époque haïssable.

Drogué bipolaire

Rob Roberge est né en 1966. Il vit toujours, aux dernières nouvelles. C’est assez miraculeux. Ce petit môme du Connecticut est issu d’un couple de la middle-class américaine lui-même issu de grands-parents névrosés qui se tirent dessus et gardent un demi-siècle d’ordures dans leur maison. On pourra toujours après coup trouver toutes les métaphores possibles sur cette manie: inconscient refoulé, angoisse de la perte, culpabilité méphitique. Roberge, dans son livre, se garde bien de ce genre d’interprétations. Il est dans le fait brut, le rapport, le compte-rendu, le mémoire. Une maison pleine d’ordures, c’est juste une maison pleine d’ordures.

Très vite, Roberge se drogue bien qu’il soit assez vite diagnostiqué bipolaire. Il multiplie les commotions cérébrales et on lui explique vers les années 2000 que s’il continue, il va finir amnésique ou atteint de cette encéphalite chronique qui frappe les boxeurs ou les footballeurs américains. Alors, il se met à écrire Menteur qui nous fera naviguer de dates en dates sans ordre chronologique, par paragraphes qui vont de quelques lignes à quelques pages.

Parfois, ils se font échos et on espère une cohérence. Roberge, non, il espère juste ne pas perdre la boule avant d’avoir terminé. Alors il passe des années 70 aux année 2010 dans un va et vient constant. L’âge d’homme, aurait dit Leiris, autre autobiographe qui ne trichait pas, voisine avec le  sordide paradis des amours enfantines. Il a sept ans quand sa meilleure copine d’école est assassinée. Il en a quarante quand il essaie de rouvrir l’enquête sans que la police ait trop envie de se bouger pour ce type dont on ne sait pas si c’est un dingue, un junkie ou un écrivain qui joue à l’occasion dans des groupes de rocks ou cachetonne dans des universités paumées à donner des cours d’écriture créative.

Chemin de croix

Et, toujours, beaucoup de défonce, de médocs, de sexe, d’errance, de poésie, de sordide, d’émerveillements brefs et cruels puisqu’ils laissent entrevoir que la vie aurait pu être meilleure. Seuls les idiots sont équipés pour respirer, disait Cioran. Il faut croire que Roberge n’est pas un idiot, quand on suit le rythme de sa narration sibilant comme la respiration d’un mourant. Et qu’il est en plus un écrivain hors pair, c’est-à-dire dont la sincérité n’est pas une excuse pour ne pas transcender un témoignage par le style.

Il suffit de le voir parler de son passage dans une cellule de dégrisement à Sarasota (Juillet 91),  de son premier chagrin d’amour (Octobre 85), d’une cabane dans le désert (2009) où sur le point de se suicider, Roberge se contente d’écouter : « Le bruit que le monde fera sans toi. »

Il y a quelque chose d’un chemin de croix dans la vie de Roberge qui est né avec un défaut de fabrication qu’il n’a pas vraiment essayé de réparer, ou alors par l’écriture, mais un chemin de croix sans réelle rédemption, ce qui est assez rare dans la littérature américaine pour être signalé. Pourquoi plaindre alors cet alcoolique suicidaire,  ce psychotique, cet homme perdu ? Mais qui vous dit qu’il cherche à être plaint ? Ou racheté ?

Ce que veut Roberge, c’est juste vous dire qu’il appartient à la même espèce que vous, et qu’il faudra bien, hypocrite lecteur, mon frère, l’admettre, que ça te plaise ou non, et lui tendre la main.

Menteur de Rob Roberge (traduction de Nicolas Richard),  Gallimard.

Menteur: Un mémoire

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Et si le soleil ne se levait pas?

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Coucher de soleil à Gaza, janvier 2017. SIPA. 00789770_000001
Coucher de soleil à Gaza, janvier 2017. SIPA. 00789770_000001

En littérature fantastique, les idées les plus simples sont souvent les meilleures. Trouver une idée, du reste, est assez facile. Il suffit d’inverser les évidences, de subvertir la normalité. Imaginons par exemple que le soleil, ce matin, ne se soit pas levé. Point de départ idéal d’un roman fantastique ; il ne reste qu’à l’écrire. D’ailleurs, c’est fait : André Dahl s’en est chargé. Son nom ne nous dit plus grand-chose, mais ce journaliste et chansonnier fut célèbre dans les années 1910 et 1920 ; rédacteur au Canard enchaîné, il eut son heure de gloire en 1922, fondant cette année-là le Théâtre des Deux Anes avec son compère Roger Ferréol et publiant Le Soleil ne se leva pas, qui fut son grand succès. Ce roman, vous l’aurez deviné, est humoristique ; mais c’est aussi un beau modèle de fantastique social, cette branche du fantastique qui consiste à étudier non pas les réactions d’un héros solitaire devant un événement surnaturel, mais les réactions d’une société entière, frappée collectivement par un phénomène inouï. Là où le fantastique individuel joue sur l’angoisse et l’effroi, le fantastique social est à portée satirique et philosophique, comme un laboratoire littéraire où l’écrivain met en scène des gens ordinaires dans une situation extraordinaire.

« On se réveillera quand il fera jour ! »

Sous cet angle, la puissance d’imagination de Dahl fait merveille. Derrière son ton facile et léger, il analyse avec finesse la psychologie des foules, les ressorts de la panique, les diverses attitudes des Français selon leur tempérament. Les uns s’affolent (on va crever de faim, de soif, de froid !), les autres s’amusent ; beaucoup ne s’inquiètent pas de devoir mourir, puisque tout le monde mourra – « si tout le monde finissait en même temps, la séparation qui est la seule douleur de la mort n’existait plus. Et cette fin du monde présentait des airs de train de plaisir, d’excursion, de matinée gratuite sensationnels qu’on n’aurait garde de manquer ». Conformément à la règle du genre, il n’y a pas de personnage principal ; l’intérêt tient précisément au fait que Dahl sautille entre plusieurs personnages, pour étudier le plus de réactions. Ainsi les optimistes scrutent-ils le ciel obscur, croyant discerner malgré tout des lueurs ; les pédants font des hypothèses scientifiques ; les excités romantiques parlent d’extraterrestres. Quant aux flegmatiques, ils retournent simplement au lit : « On se réveillera quand il fera jour ! »

Et puis, il y a les blagues. C’est souvent le point faible de ces romans d’humoriste, qui ne tiennent pas la longueur (Daninos, etc.) Dahl réussit ici de nombreux gags et mots d’esprit, dont certains résonnent curieusement aujourd’hui. A l’Elysée, par exemple, certains prétendent qu’il y a des oubliettes en sous-sol. « C’est une erreur, corrige Dahl. Il n’y a généralement à l’Elysée qu’un oublié… »

85 ans plus tard, ça n’a pas du tout vieilli

Envoyons vite un exemplaire au président, il sourira ! Plus loin, ce trait digne d’un recueil de bons mots : « Faire l’amour le samedi soir est une coutume parfaitement ridicule ; car, s’il pleut le dimanche, alors on ne sait plus que faire ». Aussi, cette défense savoureuse de l’emploi public, à communiquer aux Macron-Fillon qui veulent tailler dans les effectifs : « Qu’arriverait-il, Seigneur ! si les fonctionnaires, lâchant un soir l’Administration, se mêlaient aux citoyens ordinaires ? Dans toutes les affaires, ils apporteraient leur je-m’en-foutisme conscient, leur impolitesse navrante et leurs lombagos professionnels ! Remercions au contraire les Bureaux d’être le refuge normal des gens qui n’ont le goût à rien, l’ambition de rien, l’amour de rien »

On voit la tournure d’esprit de Dahl : sens du contrepied, amour du paradoxe, vision inversée. 85 ans plus tard, ça n’a pas du tout vieilli. Ses autres romans (Voyage autour de ma loge, 1923 ; Le conteur est ouvert, 1926 ; Quand te tues-tu, paru à titre posthume en 1933), signale l’Arbre vengeur son éditeur dans son rabat de couverture, sont moins intéressants pour nous, car liés de plus près à des actualités de l’époque qui nous échappent. Mais ce Soleil, vraiment, méritait qu’on le tire du lit.

Le soleil ne se leva pas  d’André Dahl (L’Arbre vengeur, 156 p., 13 €)

Le soleil ne se leva pas

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