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Un milliardaire sous Louis XIV

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menard crozat louis xiv
George Blagden en Louis XIV dans la série "Versailles".

En retraçant la vie d’Antoine Crozat, l’une des personnes les plus riches et puissantes du règne de Louis XIV et de La Régence, Pierre Ménard lève le voile sur un personnage méconnu qui mériterait une plus grand notoriété. Mais le jeune auteur dévoile aussi et surtout une dimension souvent ignorée de l’Ancien régime : l’économie en général et la finance en particulier. De la fiscalité au commerce en passant par le financement des guerres, Pierre Ménard nous invite avec un rare talent dans les coulisses de l’Etat français au moment où celui-ci devient la première puissance mondiale.

Gil Mihaely. Commençons par une question des plus banales : qui est Antoine Crozat, l’homme auquel vous consacrez une riche biographie ?

Pierre Ménard. C’est un grand oublié de l’Histoire dont pratiquement personne n’a parlé depuis sa mort il y a trois siècles. On trouve de temps en temps une ligne dans les livres d’Histoire, souvent pour indiquer qu’il a possédé la Louisiane, mais c’est à peu près tout.

Pourquoi vous intéresser à lui ?

Né en 1655 à Toulouse, il est mort en 1738 à Paris, et vivait donc à cheval sur le règne de Louis XIV, la Régence et celui de Louis XV. C’est une très grande longévité, d’autant plus intéressante qu’il a commencé à travailler très jeune, à 17 ans. Il a donc été au cœur des affaires pendant une période longue et cruciale de notre histoire. Mais surtout, ce petit-fils d’un modeste bonnetier est devenu l’un des hommes les plus riches de tous les temps, tellement riche qu’il s’était retrouvé en possession de la Louisiane, c’est-à-dire un territoire équivalent à la France de l’époque !

Quel était le montant la fortune de Crozat ?

On peut l’estimer à 20 millions de livres. Pour remettre dans le contexte, les revenus nets de l’Etat à la mort de Louis XIV sont d’environ 70 millions. Crozat possédait donc près du tiers !

C’est donc l’équivalent de 20 milliards d’euros actuels ?

Ce serait même beaucoup plus. Crozat avait entre 1,2 et 2,4% du PIB français d’alors. Bill Gates possède 0,5% du PIB américain, donc si l’on rapporte cela à l’échelle de Crozat, ce dernier aurait aujourd’hui 300 milliards ! C’est colossal. Sachant que son frère, Pierre, a également accumulé une immense fortune (l’équivalent de 120 milliards de d’euros d’aujourd’hui). A eux deux, ils posséderaient 420 milliards d’euros actuels…

… gagnés en une trentaine d’années ?

Un montant colossal atteint sous à la Régence, en 1715, alors qu’ils ont dû commencer à s’enrichir en 1680. Leur enrichissement se déroule donc sur trente ou trente-cinq ans.

Comment Crozat a-t-il pu mener une telle carrière ?

Il a eu un peu de chance au départ. Son père, Marc-Antoine Crozat, a réussi à amasser une fortune importante sans être considérable : c’est l’un des hommes les plus riches de Toulouse, ce qui a mis le pied à l’étrier de son fils.

Quelles stratégies emploie la famille Crozat pour soutenir son ascension ?

Le père avait des relations bien placées puisque de commerçant il était devenu banquier et Capitoul de Toulouse. Il a fait apprendre le droit à son fils, ce qui le sortait tout de même du milieu commerçant dont sa famille était issue. Grâce à son réseau, il a ensuite pu le placer à l’âge d’à peu près vingt ans en apprentissage chez Pierre Louis Reich de Pennautier. Or ce dernier gère à la fois les finances du Languedoc – une des régions les plus riches de l’époque -, et la fortune du clergé qui était alors immensément riche. Pennautier était donc l’un des personnages les plus importants du royaume.

Et ensuite ?

Titulaire d’un tout petit poste au départ mais vraisemblablement très intelligent, Crozat a gravi les échelons. Et il a eu de la chance : le bras droit de Pennautier, Matri, a fait une mauvaise affaire qui l’a mis en mauvaise posture. Crozat  en a alors profité pour l’évincer et prendre sa place. Ainsi, à trente ans, il est le second de Pennautier. Personne ne le connaît, mais il est bien placé et dispose de tous les réseaux de son père qui lui permettent de fournir d’importantes sommes à l’Eglise et au Languedoc.

Pour comprendre la carrière de Crozat, on ne peut faire l’économie d’un détour sur le système fiscal et de crédit au moment où l’Etat français prend son essor sous le règne de Louis XIV…

C’est un système assez particulier où la perception des impôts est complètement abandonnée par l’État en franchise à des personnes privées. Un peu ce qui a été envisagé pour l’Ecotaxe : une société privée paie une redevance à l’Etat et se tourne vers les contribuables pour se faire rembourser et dégager une marge.

Mais ce qui est aujourd’hui une exception était alors la règle. L’État n’avait ni la force de coercition suffisante, ni une administration suffisamment développée pour récupérer lui-même les impôts. Crozat – comme les autres grands argentiers de l’époque – bénéficie de ce système. En parallèle, l’État, qui est une machine assez mal rodée, emprunte en permanence à des taux usuraires pour faire face à ses dépenses les plus pressantes. On se tourne donc vers les grands argentiers, qui prêtent à l’État…  l’argent qui devait lui revenir quelques mois plus tard ! Et à l’époque le taux d’intérêt était très élevé.  Autrement dit, les Crozat (Antoine et son frère Pierre, qui lui succède chez Pennautier) gagnent deux fois : une commission sur la collecte de l’impôt et des intérêts pour des avances faites à l’Etat…

C’est une économie où l’argent est très cher et très rare puisque concentré entre quelques mains. L’État, toujours à cours d’argent, n’a d’autre choix que de se tourner vers les grands argentiers, qui empruntent eux-mêmes une bonne partie de leurs fonds à la grande noblesse. Ce système profite donc très fortement aux gens les plus fortunés du royaume, et en particulier à la haute aristocratie.

Quelle est justement la relation de Crozat avec la noblesse ?

Né roturier, Crozat est devenu noble à dix-neuf ans, lorsque son père est devenu Capitoul. Mais il ne faut pas se leurrer. Aux yeux de ses contemporains, il sera jusqu’à son dernier souffle un parvenu de la pire espèce. Saint-Simon le traite sans cesse d’ancien valet et nombreux sont ceux qui l’accusent d’être fils de cocher (ce qui est faux !).

Crozat et les quelques hommes de sa trempe sont de véritables OVNI dans le paysage de l’époque où les positions s’héritent plutôt qu’elles ne se conquièrent (du moins en théorie). Richissime mais venu de nulle part, il est maintenu à l’écart du système d’honneurs. Il n’a donc de cesse de vouloir s’agréger à l’élite du royaume en achetant des châteaux, des titres, des terres, des charges et des décorations, en frayant avec les maréchaux ou les membres de la famille royale comme le duc de Vendôme ou le duc d’Orléans…

La noblesse a elle-même une attitude ambivalente envers lui. Si l’on se fait un devoir de moquer son inculture, sa vulgarité, sa prétention, l’on s’empresse chez lui pour lui emprunter de l’argent… que l’on oubliera de lui rembourser ; l’on épouse ses enfants. Les enfants de Crozat seront donc très bien mariés. Au lieu de les pousser dans la finance, Crozat leur achète des charges dans l’armée, dans les parlements, et leur donne des noms de terre. On les connaîtra sous les noms de marquis de Thugny, marquis du Châtel et baron de Thiers. Ce mouvement révèle l’un des paradoxes de la monarchie d’Ancien Régime.

Lequel ?

C’est un système d’honneurs qui est assez contre-productif économiquement, puisqu’il décourage le travail. L’achèvement d’une vie, ce n’est pas de réussir professionnellement, mais de mépriser le commerce, de posséder une charge. A la recherche perpétuelle de numéraire, le pouvoir place dans les charges la seule source de considération…et les assortit en même temps de gages (en quelques sortes des taux d’intérêts) extrêmement élevés, seul moyen d’attirer les capitaux. Les revenus des charges étant presque toujours supérieurs à ceux des activités économiques, l’Etat détourne à son profit des capitaux qui auraient pu financer avec succès le développement du tissu industriel et commercial. Le système est d’autant plus inquiétant que pour remplir ses caisses la couronne inonde le royaume de charges aussi pompeuses qu’inutiles dont les noms raviraient le capitaine haddock. L’on se retrouve ainsi avec de très sérieux contrôleurs des perruques, des jurés-crieurs d’enterrement, des contrôleurs des porcs et pourceaux, des langueyeurs de cochons, des gourmeurs de bière sans oublier les compteurs de poissons d’eau douce et autres rouleurs de tonneaux…

Vous avez dit que Crozat était intelligent, qu’il avait de la chance et que son père lui a mis le pied à l’étrier. Mais cela ne suffit pas pour expliquer une telle réussite… à la lecture de votre livre on découvre aussi que c’était un homme très sérieux qui travaillait énormément, alors que sa fortune et ses connexions lui auraient permis de profiter des plaisirs de la vie…

Oui, et c’est caractéristique de son milieu. Son grand rival Samuel Bernard était un acharné du travail : il se levait à 4 heures du matin et à minuit, s’il ne travaillait plus, il voyait les gens qui comptent pour entretenir son réseau. Crozat n’arrêtera de travailler que la veille de sa mort, son agonie l’empêchant alors de signer le moindre document. Il n’a de cesse de chercher des opportunités, d’investir, de trouver de nouvelles affaires, d’armer et d’envoyer des bateaux dans le monde entier (en passant par les pays étrangers quand il ne peut pas le faire par la France)…

Il a créée et développé tout un réseau de correspondance et de renseignement…

Absolument. Il avait des réseaux d’informateurs partout en Europe et dans le monde entier ! C’est assez fascinant, Crozat est vraiment au courant de tout ce qui se passe en Europe, et ses réseaux sont tellement efficaces que – c’est un peu comme les Rothschild avec Waterloo -, il reçoit le courrier des ministres parce qu’on dit que ses réseaux sont les plus sûrs d’Europe. Ses hommes à Londres, en Hollande, en Italie, en Espagne, au Caire l’informent en permanence des taux de change, des bonnes affaires, de l’actualité. Avoir la bonne information avant tout le monde, c’est un avantage énorme !

Peut-on lier cette éthique de travail à ses origines protestantes ? Est-ce, pour reprendre l’expression d’Emmanuel Todd, un protestant zombie ? 

C’est une question que je me pose. J’ai beaucoup de mal à cerner la religion de Crozat… Dans certaines lettres, il semble presque janséniste et dit qu’il va être damné pour l’éternité, s’inquiète de son âme « qu’il a rachetée de son sang ». On a parfois l’impression d’avoir affaire à un mystique. Et d’un autre côté, il commet plein de choses absolument horribles… Il y a d’abord la traite, mais qui, à l’époque, est à peu près tolérée. Bossuet, qui habite d’ailleurs dans l’hôtel du financier, la légitime par exemple.

En revanche, l’affaire de la famine de 1713 est terrible : on demande à Crozat dont des bateaux chargés de vivres viennent d’arriver à bon port,  d’aider les pauvres qui sont en train de mourir de faim. Il accepte, mais selon des lettres envoyées par un espion à Louis XIV, la nourriture qu’il fournit est tellement avariée que même des chiens n’en voudraient pas !

Son vrai moteur est la soif de l’argent conjuguée à un désir de parvenir. Grâce à sa réussite, tous les grands seigneurs et commis de l’Etat sont venus lui manger dans la main, et même s’ils se moquent de lui par derrière, par-devant, ils le séduisent et lui disent qu’il est fantastique, parce qu’ils lui sont tous redevables. Revers de la médaille, la vanité était sa plus grande faiblesse.

Et c’est sa vanité qui l’avait précipité dans l’aventure de la Louisiane, seul épisode auquel son nom reste associé…

C’est une histoire extraordinaire. Au début du XVIII siècle la France possède un territoire immense en Amérique, qui va de l’actuelle Louisiane au Canada. Or, autant, au Canada, la France a des colons sur un espace un peu développé, autant la Louisiane ne compte que 200 habitants européens, et quelques indiens, sur un territoire de la taille de la France. Il n’y a pas tellement de richesses naturelles, le commerce est inexistant et ces vastes possessions sont compliquées à défendre puisque les Anglais voisinent, et que les Espagnols, certes alliés, s’intéressent de près à cette zone qui borde leurs colonies de Floride et du Nouveau Mexique… La situation est telle que Louis XIV se demande s’il ne doit abandonner ces terres, en 1707, tant elles coûtent cher par rapport à ce qu’elles rapportent. On essaie donc en dernier recours de monter des compagnies commerciales, mais les échecs se multiplient. C’est alors que l’on tente en dernier recours d’intéresser à l’affaire Antoine Crozat, aussi riche que vaniteux. Cadillac, le gouverneur de la Louisiane de l’époque, se trouve alors à Versailles, furieux de son poste qui ne représente rien pour lui. On lui demande de rédiger de faux rapports décrivant la Louisiane comme  un pays de cocagne rempli d’or et d’argent et de les transmettre à Crozat en lui proposant d’y développer en plus le commerce illicite avec la bénédiction de la couronne.

Un commerce illicite ?

Il s’agit du commerce interlope, le marché noir avec les colonies espagnoles. C’est grâce à ce trafic que Crozat a bâti une large partie de sa fortune. Alors que la France manque cruellement de métaux précieux, les espagnols croulent sous l’argent grâce à leurs mines péruviennes de Potosi. Crozat a monté avec Louis XIV une société écran, la compagnie de la mer du Sud pour capter frauduleusement une partie de ces richesses. Les espagnols réservant à leurs ressortissants le commerce avec leurs colonies, les navires de Crozat faisaient semblant de se balader le long des côtes sud-américaines pour des motifs scientifiques. Sitôt arrivés près des grands ports commerçants, les bateaux de Crozat font mine de sombrer pour pouvoir entrer afin de se faire réparer. Grâce à quelques pots de vins, une partie des riches cargaisons des navires est vendue au marché noir et l’opération est répétée ainsi de suite jusqu’à ce que les cales soient pleines de métaux précieux. Avec la Louisiane, Crozat espère dont faire le même commerce, cette fois par voie terrestre. On comprend donc que les rapports mensongers de Cadillac l’enchantent.

Mais Crozat est l’homme le mieux renseigné de France, sinon du monde !

C’est vrai mais il y a eu une sorte de jeu de dupes. On ne sait pas qui a trompé qui. Crozat a semblé convaincu par ces rapports optimistes et accepte la proposition qui lui est faite. S’il est tout excité au départ, dès qu’il envoie ses premiers navires sur place, il comprend qu’il s’est fait rouler dans la farine, que le commerce avec les Espagnols est impossible, qu’il n’y a aucune richesse naturelle mais uniquement des loqueteux qui n’ont pas les moyens d’acheter quoi que ce soit ! Il pense faire du trafic de fourrures, mais n’a pas plus de succès. Comme il est impossible de cultiver quoi que ce soit, il faut en outre faire venir du blé de la France, ce qui lui coûte une fortune…

Comment Crozat n’a-t-il pas dilapidé sa fortune ?

Il a réussi à retourner la situation ! A un moment, le pouvoir lui demande d’avancer sur ses propres deniers l’ensemble des dépenses liées à la Louisiane.  Le rusé Crozat émet des fausses factures en prétendant avoir acheté beaucoup plus cher ce qu’il doit fournir, et il parvient ainsi à se refaire dans une certaine mesure… La Louisiane ne fait donc qu’ébrécher son immense fortune. La preuve, c’est qu’à la mort de Louis XIV, Crozat achète une partie de l’armée pour s’assurer que son ami et client le duc d’Orléans arrivera à devenir Régent…

Avec ce destin exceptionnel,  pourquoi est-il tombé dans l’oubli ?

C’est un homme de l’ombre. Contrairement à ses célèbres contemporains comme Fouquet, Law ou Colbert, il n’a jamais était ministre. Il passait par plein d’intermédiaires : son frère, ses enfants, sa femme, ses beaux-frères, des membres de la cour et même des théologiens pour faire toutes ses affaires, qui sont souvent des montages très compliqués. Certes, il finance le coup d’État qui doit renverser le roi d’Angleterre, mais ce n’est pas lui qui va aller soulever l’Écosse avec son sabre pour arriver à ses fins…  Il tire les ficelles, mais fait figure de marionnettiste caché. Et sa vanité lui a joué un dernier tour : ses descendants, incorporés aux plus grandes familles d’Europe, ne cherchaient pas forcément à raviver le souvenir d’un personnage de cette trempe.

Pierre Ménard, Le Français qui possédait l’Amérique, la vie extraordinaire d’un milliardaire sous Louis-XIV, Le Cherche-midi, 2017.

Une traversée de l’Irlande

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Irlande. Abbaye de Mellifont. Numéro de reportage : REX40410000_000016.

Il existe plusieurs raisons pour lesquelles on peut s’intéresser à l’Irlande. Ce pays, situé au cœur de l’Europe, est à la fois notre avenir et notre passé ; il a en outre enduré les tourments des nations jeunes alors qu’il semble avant tout être attiré par les ruines. Autre paradoxe : il a une culture et il n’en a pas.

Au cœur de l’Europe ? Pour ceux qui en doutent, il suffit de tourner une carte géographique d’un quart de tour dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. C’est du moins ce que le visiteur du National Heritage Park de Wexford est invité à faire. Et c’est assez convaincant. L’île devient le centre de gravité du continent, comme si elle était aussi le point de rencontre entre la mer, la terre et le ciel. C’est d’ailleurs, d’une certaine manière, ce que les concepteurs dudit parc nous incitent à penser en distinguant deux époques parmi les vestiges préhistoriques, d’abord les sites enterrés, tournés vers l’intérieur de la planète, ensuite ceux des pierres dressées, tournés vers le ciel.

Les Irlandais aiment leurs lointains ancêtres. « Leur mode de vie – lit-on – était si heureux (successful) qu’il s’est maintenu inchangé pendant 3000 ans. » L’auteur ne précise pas si la sédentarisation fut un déclin. En revanche, en avançant un peu dans l’histoire, on lit « qu’en l’absence de l’invasion normande, l’Irlande aurait probablement évolué de son propre mouvement vers un royaume de style européen, mais spéculer sur ce sujet serait futile, parce que les Normands sont bel et bien venus et, dès lors, tout changea. »

Un pays détaché du royaume

Il est vrai que la possibilité d’aller de son propre mouvement n’a été offerte aux Irlandais qu’au début du XXe siècle, comme en témoignent les facs-similés affichées dans les pubs, les bureaux de poste, etc.

Les Irlandais ont un rapport étrange avec la langue, la nation, le temps. La langue nationale est défendue et illustrée avec opiniâtreté tandis que tous les grands auteurs irlandais ont écrit en anglais (voire en français : Beckett). Ce problème est récurrent chez les peuples longuement colonisés. Mais il prend un relief particulier en Irlande, surtout si on le compare au cas de l’Ecosse. Sans rien perdre de son identité, l’Ecosse irrigue le Royaume-Uni de sa culture et de son énergie régénératrice ; existe-t-il un Anglais qui n’ait pas un ancêtre écossais ou qui n’aille pas de temps en temps chasser ou pêcher en Ecosse afin de retrouver le sens de l’existence ? L’Irlande, quant à elle, s’est détachée du royaume pour donner un sens à son existence. En se (re)donnant un mouvement propre, n’a-t-elle pas pris le risque d’égarer le point de repère de ce même mouvement ?

C’est là que le rapport problématique au temps  intervient. On hésite à déterminer quand l’histoire de l’Irlande a commencé à sortir de ses gonds. Avec la sédentarisation des tribus préhistoriques ? Avec l’invasion des chevaliers anglo-normands ? Avec les destructions et les meurtres de Cromwell (aussi perpétuées en Angleterre et en Ecosse) ? Ou peut-être avec l’entrée dans l’Union européenne ?

À ce propos, dans l’introduction d’un guide touristique dont je tairai le nom, après quelques paragraphes sur l’Irlande mythique, verdoyante et bucolique, on lit que le pays est chargé d’une histoire douloureuse, mais « heureusement, les aides de l’Union européenne ont permis à la République d’Irlande d’améliorer ses infrastructures. » Edition de 1996 : avant la crise. Ici, il y a eu le boom immobilier, puis la crise (c. 2006-2010). Peut-être qu’avec le temps, il devient de plus en plus difficile de distinguer l’un de l’autre. Surtout si l’on voit les choses dans le sens culturel. Un logeur de Bed & Breakfast, un homme simple, explique ainsi que pendant le boom, on a détruit beaucoup de maisons anciennes, notamment celles au toit de chaume. Depuis, on en a reconstruit quelques-unes au National Heritage Park. Du reste, le logeur n’est pas naïf : selon lui, il doit coûter une fortune d’assurer une maison au toit de chaume. En revanche, il ignore que les infiltrations humides à travers les murs de sa maison en pierres sont dues à l’abus du ciment.

Innombrables abbayes en ruines

Destructions ! Il est vrai qu’en assassinant l’élite nationale, Cromwell a accompli en Irlande ce qui ressemble à un génocide culturel. Mais on peut se demander si les Irlandais n’ont pas altéré la constance ou la reconstruction culturelle en concentrant leur énergie sur l’indépendance politique. Le poète Yeats, en son temps, a fait son choix. S’il a contribué à la création du théâtre irlandais, il a toujours refusé de s’engager politiquement (malgré les supplications de sa bien-aimée– qui l’a finalement plaqué pour cela).

Au demeurant, il ne faudrait pas croire que l’art n’est plus en Irlande. À Wexford, petite ville de 20 000 habitants reconnue pour son festival d’opéra en automne, on donnait le 10 février dernier une représentation de The Dead, adaptation contemporaine de la nouvelle de James Joyce pour quatre voix et un quatuor à cordes. L’espace était si bien démultiplié par le décor et la mise en scène que rien ne paraissait superflu.

Sur une table inclinée, les nombreux plats du banquet étaient représentés par des moulages de jelly aux couleurs variées (sauf les céleris, présents sous la forme d’une botte de céleris). Au moment du départ, les quatre acteurs, se posaient plusieurs fois l’un à l’autre le même manteau sur les épaules, comme s’ils avaient été effectivement quinze ou vingt. Imagination, respect : l’humilité, en quelque sorte, de l’artiste face à l’oeuvre et face au public.

Mais comment relier cette expérience heureuse avec, par exemple, les innombrables abbayes en ruines qui ornent étrangement le paysage irlandais ? On renonce à comprendre ce goût de la ruine quand on voit par exemple à Kenmare (sud-ouest du pays), un cimetière à l’abandon et son église néo-gothique du XIXe siècle, pas moins écroulée que les autres. Et ce n’est pas que le fait aurait échappé à l’attention générale, comme en témoigne un panneau d’information détaillé. Cromwell n’y est pour rien. Et l’Union européenne non plus. Quelque chose se passe dans ce pays qui ne passe pas. Dans le centre de Kenmare, il y a plusieurs boutiques de confiserie, mais aucun enfant. Un homme, avant d’entrer dans une de ces boutiques, jette un coup d’oeil à droite et à gauche. En face, le patron d’un petit supermarket se fend d’un large sourire entre ses moustaches, comme s’il était en train d’aiguiser ses couteaux, tout droit sortis d’un film d’Hitchcock. Tout est calme. En fait, dans toute la ville, on entend seulement du bruit dans la cuisine d’une pâtisserie : ce sont les deux employées françaises qui font la vaisselle en échangeant des rires cristallins. Tous les autres sont mornes et parlent à voix basse. Un géant vêtu d’un anorak jaune ne supporte pas la vue d’une famille enjouée. Il va boire son verre d’eau dehors.

Des boutiques typiques… de l’Europe centrale

D’une ville à l’autre, tout change. À Kilkenny : la discothèque. À Killarney : les pubs celtiques. D’ailleurs, les Irlandais ont-ils une idée claire de l’espace et de leur pays ? Deux personnes estiment la distance entre Killarney (sud-ouest) et Wexford (sud-est) respectivement à 2-3 heures et 4-5 heures de route. (En fait : 3h30).

Ceci dit, on mange et on boit bien dans les pubs et le local a du bon. Ainsi les joueurs de Hurling sont-ils censés jouer dans l’équipe du comté dont ils sont originaires. Le Hurling, c’est ce sport national et amateur qui combine le hockey sur gazon et le rugby. Assez brutal et presque désordonné, il offre un spectacle divertissant aux familles. Du reste, il y a quelque chose de non-violent dans cette résistance farouche et tranquille aux “valeurs” de notre temps (l’appât du gain). Cela fait réfléchir.

D’autre part, si l’on craint que l’Irlande soit enclavée, en proie à l’endogamie, consolons-nous avec les signes d’un apport (modéré) du continent : les Turkish Barbers, les Polish Shopkeepers, les Hungarian Dentists, les French Bakeries. Dans la ville de Mallow (au centre-sud), il y a une boutique Delikatesy krowka tout à fait typique non seulement de la Pologne, mais aussi de la Hongrie ou de la Roumanie. Les mêmes rayonnages de boites de conserve aux formats insolites, de soupes et de sauces diverses en sachet, et le rayon charcuterie, et la touche polonaise aux fruits et légumes (pommes de terre, pommes, choux, betteraves). Quand on lui demande le nom, dans sa langue, d’une saucisse particulière, la jeune vendeuse polonaise répond « cabanos » en soulevant une épaule de manière irrésistible.

Le cabanos, c’est aussi tout un monde. L’Irlande au coeur du continent, de ses joies et de ses peines : à la croisée des vastes espaces de l’homme.

New-York et ma mère

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Diane Keaton dans L'Usure du Temps, 1981. SIPA. REX43028925_000001

Deux femmes, la mère et la fille, arpentent les avenues de New York, changent de quartier comme on change de sujet dans une conversation de bruit de fond où tout se mélange. Le Bronx natal, Brooklyn, Williamsburg, Manhattan, Lexington, autant de cadres pour une mémoire commune, celle de Vivian et de sa mère, dont le prénom est absent, véritable héroïne de ces mémoires. « Nous sommes toutes deux prisonnières d’un étroit tunnel intime, passionné et aliénant. » La métaphore utérine est à peine voilée.

Vivian est sans pitié pour sa vieille mère juive, veuve inconsolée aux souvenirs redondants, rancuniers et parfois malicieux. Lorsqu’elle apprend que sa mère a été victime d’une tentative de viol, la fille accuse – peut-être tout haut – une « coquetterie scandaleuse, dépourvue de toute timidité. »

Les chiens font parfois des chats

Il est vrai que Mrs Gornick est une diva des quartiers populaires. D’abord seule représentante de la communauté juive d’Europe dans un quartier d’immigrés italiens, elle parle sans accent et juge les plaisanteries grivoises et racistes de ses voisins comme relevant d’un humour « sous-développé ».

Dans cette relation claustrophobique, indestructible où l’on dirait que mère et fille peinent tant l’une que l’autre à couper le cordon ombilical, s’exprime et se déploie l’ambivalence, état naturel des gens qui aiment vraiment. Chaque phrase, en exagérant un peu, écrite ou prononcée par la fille, est un oxymore balancé entre deux pôles d’amour et de haine extatiques.

Quand Vivian Gornick entre à l’université, sa mère vit cela comme une trahison et une source de fierté. Quand sa fille se met à employer des mots dont elle ignore le sens, la mère conclut avec orgueil qu’il s’agit d’un complot pour la faire se sentir inférieure.

Un parfum d’Annie Hall

Le même schéma ressurgit quand il devient question de sexualité. À la fois défi et conflit entre les deux femmes, le mariage, la présence ou l’absence des hommes, la séduction, sont phagocytées par l’ombre de la mère, que les amis et amants de Vivian reconnaissent toujours derrière une intonation ou une expression, malgré elle. Le jour du mariage de Vivian, sa mère déplore bruyamment que sa fille « épouse un merveilleux goy ». Toutes ces piques, ces maladresses tendres ou tendresses cruelles, Vivian Gornick parvient peu à peu à s’en détacher. Elle réalise dans Attachement féroce une petite révolution dans le genre des mémoires (révolution qui attendait sa traduction depuis 1987) : auto-analyse, apprentissage, constructions et déconstructions gravitent autour de la figure maternelle, point de chute de toutes les névroses.

On pense, devant la présence humanisée de New York, devant l’étalage des tourments affectifs, sexuels, familiaux, de la judéité problématique, de la psychanalyse infinie, de l’intellectualisme couronné, au Woody Allen d’Annie Hall et Manhattan, et Vivian Gornick, icône de la critique new-yorkaise, revêt alors sans peine les traits, le ton et l’insolence maladroite de Diane Keaton.

Vivian Gornick, Attachement féroce (Fierce Attachments, A Memoir, traduit de l’anglais par Laetitia Devaux) – Rivages.


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Macron accomplira Hollande

Emmanuel Macron et François Hollande au diner du Crif, février 2017. SIPA. 00794702_000008

Casanova s’invite

Les partisans d’Emmanuel Macron ont refermé le couvercle sur un lourd secret révélé par un document exceptionnel, provenant de la bibliothèque du château de Duchcov, en République tchèque. Jadis, cette petite ville baroque s’appelait Dux. Le comte Waldstein, châtelain, confia, par amitié, le soin de sa vaste bibliothèque à Casanova. Le brillant séducteur, alors vieilli, ruiné, fourbu, en était réduit à se remémorer ses bonnes fortunes par une formule mystérieuse, qu’il fredonnait en ritournelle dans les couloirs du château de son bienfaiteur : « Mille e tre, mille e tre ! ». On ne sut que bien plus tard ce qu’elle signifiait. Casanova lui-même connaissait-il l’existence de ce précieux document ? On peut le penser, car, dans le coffre qui le contenait, on trouva également un lot de gravures plus que polissonnes, qui avaient pour cadre la ville de Venise, et d’intrigants objets de forme oblongue de 24 cm exactement, arrondis en leurs deux extrémités, dans un bel acier lisse, qui portaient l’inscription suivante : « Quella di Giacomo era il modello per il piacere delle donne » (« Celle de Giacomo servit de modèle, pour le plaisir des femmes »). On s’interroge sur leur usage.

La longue marche

Il s’agit d’un parchemin dans un excellent état de conservation, portant la signature de Nostradamour, le fameux mage, dont la présence dans les parages est attestée en 1560 par de nombreux témoignages. En quelques lignes, il exprime une « prophétie pour France en l’an 2017 », que nous reproduisons ici, car nous y avons eu accès : « Un cavalier viendra, répondant au nom de Makron. Or, sa monture sera soustraite aux regards. Du roi Hôll-le-Navrant, si faible et méprisable, et qui l’aura précédé, procédera son avènement. Par Hôll, certes, s’accomplira cette écriture : il l’appellera à ses côtés, le fera grandir et prospérer, afin qu’il triomphe plus tard des reîtres et des bélîtres. Cet homme sera frêle et ardent, sa figure séduira les femmes et les hommes, endormira leur méfiance, éveillera leur vaillance. Sur son passage, la foule s’écartera et lui fera un cortège d’adoration. Le pouvoir lui fut donné sur la terre, pour effacer la mémoire du pays de France par l’illusion, par l’espérance, par le glaive 2.0, et par les bêtes apprivoisées du monde numérique. ».
On comprend mieux pourquoi le cercle de ses conseillers a voulu que demeurât caché ce texte prophétique. Par lui, on saisit le dessein d’Emmanuel Macron, tant de fois qualifié d’opaque ou de sibyllin. Le garçon au doux regard, dont les pas n’impriment pas le sable, accomplit une ancienne écriture. Il est roué, calculateur, et dissimulé. Il avance par le biais vers le but, que lui a réservé la prédiction de Nostradamour. Il s’est mis en marche, rien ne l’arrêtera.

Sa déclaration

« Je vous aime farouchement, mes amis », (Emmanuel Macron, Lyon, 4 février 2017). M. Macron a des lettres, et il possède un bel « équipement de la pensée ». En cela aussi, il se distingue de tous ses anciens collègues de gouvernement. À Lyon, Emmanuel Macron empruntait sa formule à un texte de René Char, extrait de « Fragment 128 » ( Feuillets d’Hypnos, 1943-1944, Paris, Gallimard, pp. 118-119) vrai et courageux résistant, poète célébré par les autorités, vénéré par les professeurs de morale, mais fui par quelques-uns, qui le regardent comme un écrivain abstrus et pontifiant. Le fringant Emmanuel ignorait-il que cette déclaration, d’une folle audace électoraliste, sonnait aussi comme un écho à celle, désespérée, de Michel Piccoli à Brigitte, non pas Macron mais Bardot, dans le film Le Mépris, de Jean-Luc Godard (1963). B.B. y dresse un adorable inventaire de son anatomie, qu’elle fait suivre toujours de la même question : « Est-ce que tu [les] l’aime », au pluriel ou au singulier, selon que les détails vont par paire ou par unité (mes pieds, mes genoux, mon derrière, mes fesses, mes seins, mon visage, ma bouche etc. …). Comme Piccoli répond à chaque fois par l’affirmative, BB conclut ainsi : « En somme, tu m’aimes totalement », alors, Piccoli : « Je t’aime totalement, tendrement, tragiquement. ». M. Macron nous aime-t-il tragiquement ?

Hamon, candidat de l’Élysée

À présent, tentons d’éclairer la situation préélectorale en France en l’examinant sous la lampe Macron. Le parti socialiste, hier menacé de disparaître, gardera la tête hors de l’eau, grâce à un vieux-jeune homme de l’appareil, Benoit Hamon. Après avoir promis de généraliser à l’ensemble de la population méritante le droit à un emploi fictif, il put enfiler l’habit de révolutionnaire pour militants en déroute, que des tailleurs, dans la coulisse, avaient raccommodé à la hâte. Depuis, il prépare un cocktail de campagne : quart de jeunes, tiers-état, et demi-mondains. Les socialistes français, bourgeois louis-philippards, se sont une fois de plus offert un petit frisson révolutionnaire en désignant, pour les représenter à l’élection présidentielle, un manipulateur de marionnettes verbales, bien propres à ranimer un théâtre d’ombres engourdies. La manœuvre du couple Hollande-Cambadélis a fonctionné. Voilà pour cette hypothèse, ou encore cette synthèse comme on dit au parti socialiste. Demeurait le cas de François Fillon.

Le liquidateur

Un déchaînement médiatique et juridique lui promet un avenir de pénitent, puis de réprouvé. Seul les autorités administratives connaissaient sa situation dans le détail où elle fut (et continue d’être) révélée. Ces autorités sont, principalement, le ministère de l’Économie et des finances. Toute l’affaire ne peut que profiter à Emmanuel Macron : les électeurs du champion déchu de la droite, affolés, colériques, trouveraient une consolation dans les bras du bel Emmanuel, et, en moins grand nombre, dans ceux de Marine Le Pen. Au deuxième tour, le « sursaut républicain » donnerait la victoire au « fils préféré » de François Hollande, qui saurait rappeler à son protégé les bienfaits qu’il lui doit. Le jeune Macron mènera à bien l’entreprise, que l’éternel premier secrétaire du parti socialiste aurait tant souhaité conduire, savoir la liquidation de la vieille France romaine, grecque, judéo-viennoise, catholique, apostolique et païenne, ce bijou préservé d’intelligence et d’égarement, ce pays élu qui distrait Dieu lui-même, ce signe visible de l’œuvre de l’Esprit dans la géographie.
Notre pays, épuisé, assailli, cherchait des bras pour accueillir son dernier soupir : elle les a trouvés. Le liquidateur, ce sera lui ; il a l’air aimable et la compétence des anesthésistes.
Nostradamour a dit le vrai : Macron accomplira Hollande.

Marcel Ophuls: « le documentaire, j’en ai soupé! »

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Marcel Ophuls.

Marcel Ophuls, très résistant

Dans quelle langue s’interroge-t-il, se répond-il ? En allemand, qu’il entendit à sa naissance (1927) ? En anglais – en 1941, il suivit ses parents à Hollywood (les nazis recherchaient son père, Max) ? En français ? C’est en France qu’il réside, depuis que Max Ophuls, né Maximilian Oppenheimer (1902-1957), l’un des plus grands metteurs en scène du xxe siècle, et Hildegard Wall (1894-1980), la mère de Marcel, sont revenus ici, après la guerre. Max et Hilde étaient allemands. Hilde avait été la maîtresse du chef d’orchestre Wilhelm Furtwängler avant d’épouser Max.[1. Marcel Ophuls, Mémoires d’un fils à papa, éditions Calmann-Lévy] Marcel est déclaré franco-américain ; son père ne disait-il pas, quand on l’interrogeait sur sa nationalité : « Je la connaîtrai demain ! » ? Marcel manie l’ironie dans toutes ses langues ; il porte sur le monde en général un redoutable esprit critique. La France en sait quelque chose, qui chancela lorsqu’il lui tendit le miroir de ses années d’Occupation. Il y eut soudain un « malaise dans la civilisation » française, quand parut sur les écrans de cinéma Le Chagrin et la Pitié (1969), jugé partial, injuste, vrai, ignoble, nécessaire. La France s’était endormie en excellente santé ; réveillée en sursaut par ce documentaire, elle se découvrait, pour reprendre le mot d’Arletty à la Libération, au procureur qui lui demandait comment elle se sentait : « pas très résistante ».

Marcel l’excentré

Causeur. Pourquoi habitez-vous si loin de Paris ?
Marcel Ophuls.
En effet, j’habite au pied des Pyrénées, le panorama est magnifique. J’ai choisi ce lieu comme on choisit un refuge, pour guérir des blessures. Hélas, je ne suis pas guéri ! J’ai éprouvé une immense déception après l’échec de Veillées d’armes (1994, consacré au siège de Sarajevo et aux « aventures » de la vérité journalistique en temps de guerre), un sentiment d’injustice aussi. J’ai voulu m’enfuir.

Et vous enfouir ! Dans Un voyageur (2013) vos mémoires filmés, vous parlez de votre maison du Béarn comme d’un pavillon d’une banlieue très excentrée, d’un sam’suffit de retraité malicieux.
La maison avait été désertée par Régine, ma femme, après une dispute violente (il a mimé la scène dans son film), je m’étais fâché avec Bertrand Tavernier, alors que je n’avais rien à lui reprocher et qu’il est un homme charmant : je m’en sortais avec l’humour, vous savez… la politesse du désespoir.

Certes, mais vous conserviez l’espoir de réaliser l’un ou l’autre de vos projets.
Oh ! le documentaire, j’en ai soupé ! Cela demande trop de travail, c’est souvent peu rémunérateur, on prend des coups, et l’on se retrouve souvent devant les tribunaux.

Godard envoie Marcel sur les roses (de Tel Aviv)

C’est pourtant l’idée d’un documentaire qui vous a conduit devant le domicile de Jean-Luc Godard, à Rolle, en Suisse : une scène très cocasse.
Il était venu me parler, il y a longtemps, dans mon potager, d’un projet qu’il souhaitait réaliser avec moi.

Ce qu’on en sait le rend à la fois mystérieux, excitant et… compliqué.
Il voulait que nous allions en Israël, que nous y examinions le destin des Juifs et celui des Palestiniens, au centre de cette région du monde très « disputée ». Nous devions[access capability= »lire_inedits »] mêler le récit de nos propres expériences, l’examen de nos histoires respectives, à des entretiens avec des intellectuels, des militants, des habitants. J’ai plusieurs fois relancé Godard, en vain. Avec les années, la situation évolua considérablement. J’ajoute que le bombardement de Gaza m’a mis en colère. Eyal Sivan m’ayant contacté, nous sommes allés à Tel Aviv, mais, avant, nous avons sonné chez Jean-Luc.

Qui vous reçoit fort mal ! Il est à l’intérieur de son domicile, on ne le voit pas, vous criez à son intention, depuis la rue : « Jean-Luc Godard ! Jean-Luc, tu m’ouvres ! C’est le moment de le faire, le film. Dans trois jours on peut partir pour Tel Aviv. » Il apparaît sur le seuil, furieux : « Va à Tel Aviv si tu veux, et fous-moi la paix ! » Et il s’enferme à double tour !
Je l’avais prévenu, j’avais annoncé ma venue. J’ai placé cette scène prise sur le vif dans le film Des vérités désagréables (2014, avec Eyal Sivan, documentariste israélien « insolent », ainsi qu’il se définit lui-même) : c’est une petite vengeance contre Jean-Luc, qui est un cher ami « difficile ».

Le film se poursuit en Israël, mais l’argent vient à manquer, vous quittez le pays. Eyal Sivan, de son côté, voudrait continuer.
J’ai interrompu le tournage parce que je n’étais plus payé. Mon père m’avait confié cette formule : les Ophuls n’éditent pas à compte d’auteur ! Il nous manquait une quinzaine de jours, mais j’avais l’accord d’Alain Finkielkraut, de Manuel Valls, d’Edwy Plenel, de Daniel Cohn-Bendit, et même d’Alain Soral !

N’avez-vous pas sollicité Élisabeth Lévy ?
Non, on me l’a suggéré récemment.

L’enterrement de Lubitsch

N’hésitez pas à le faire, elle ne manque pas d’arguments ! Revenons à vos projets de films, à cette fiction autour de la personnalité si brillante d’Ernst Lubitsch.

Je le fais revivre par le truchement de ses amis et collaborateurs. Lubitsch est, avec Max, mon metteur en scène préféré. Je m’inspire de la réalité. Il est mort en faisant l’amour ; il avait eu plusieurs crises cardiaques, la dernière, dans les bras d’une femme, lui fut fatale.

Il est parti en état d’épectase, à la manière du regretté président Félix Faure.
Et du cardinal Daniélou ! Donc Lubitsch meurt : on fait sortir la dame, et l’on s’interroge sur la suite. Samson Raphaelson était le scénariste préféré de Lubitsch ; sa nouvelle, The Day of Atonement, avait fourni la matière d’un spectacle musical très populaire à Broadway, puis était devenue The Jazz Singer (Alan Crosland, 1927, scénario Alfred Cohn), considéré comme le premier film parlant de l’Histoire. Après la première crise cardiaque de Lubitsch, il fut entendu, en secret, par l’entourage, que Raphaelson serait chargé de rédiger son oraison funèbre. Les choses ne se passèrent pas ainsi, mais Raphaelson écrivit un récit sur son amitié avec Lubitsch, intitulé Freundschaft, que publia The New Yorker en 1981 (en français, Amitié, éditions Allia). Mon film s’achève sur Billy Wilder et William Wyler sortant du cimetière, et sur leur échange, délicieux même s’il n’est pas tout à fait authentique : « No more Lubitsch ! » dit sobrement Billy Wilder, et Wyler conclut : « Worse than that : no more Lubitsch pictures ! » (« Lubitsch, c’est fini ! », « Pire encore : plus jamais de films de Lubitsch ! »)

Bardot s’ennuie, Jane est contrite

Lubitsch aurait beaucoup apprécié Brigitte Bardot, que vous avez croisée à ses débuts.
J’ai fait sa connaissance grâce à Anatole Litvak. Je travaillais comme stagiaire au montage de son film Un acte d’amour (1953). À la fin, comme il se doit, un grand dîner est donné avant la séparation de l’équipe. Je me trouve placé à côté d’une délicieuse jeune femme, qui tenait un petit rôle : Brigitte Bardot. Ai-je été bête ! J’aurais dû la divertir, l’inviter à danser, je lui ai parlé de philosophie ! Dieu qu’elle était belle ! Cela dit, vers deux heures du matin, Vadim est venu la chercher.

À la fin, Vadim raflait toujours la mise !
Oh ! Vadim, ce n’était pas un bon metteur en scène ! Son adaptation des Liaisons dangereuses ne vaut pas un clou.

Nierez-vous que Barbarella est une réussite ?
Ah ! Barbarella, c’est épatant ! La séquence d’ouverture, Jane Fonda nue… Je l’ai rencontrée alors que je tournais The Memory of Justice (1976). Avant même que je l’interroge, elle m’a dit ceci : « Marcel, je vous dois des excuses. » Je marquai mon étonnement. « Oui, pour avoir repris le rôle que Danielle Darrieux avait tenu dans La Ronde, sous la direction de votre père, Max. »[2. La version de Vadim est écrasée par le chef-d’œuvre que Max Ophuls tira de la pièce d’Arthur Schnitzler. Il adaptera magnifiquement trois nouvelles de Maupassant, La Maison Tellier, Le Masque, Le Modèle, réunies sous le titre Le Plaisir.]

Max, le papa

Justement, il est temps de parler de Max Ophuls. Commençons par sa période berlinoise.
J’aime bien son premier long-métrage, méconnu, Die Verliebte Firma (Le studio amoureux, 1932). Le thème est un peu celui du Schpountz, de Marcel Pagnol. La jeune héroïne chante, entre autres, un air ravissant, qui dit ceci (il fredonne en allemand) : « Ich war noch nie… Je n’ai jamais encore été amoureuse, mais je sais par le cinéma parlant que cela existe. » Peu de gens connaissent La Fiancée vendue (1932), adaptée de l’opéra de Smetana, qui n’a pas marché – mon père ne me parlait jamais de ses échecs. Arturo Toscanini, après l’avoir visionné, déclara : « Je veux cet homme pour filmer Tosca ! » Nous étions en 1934 ou 1935. Toscanini, viscéralement antifasciste, a fichu le camp à New York, et Max n’a pas réalisé Tosca ! Cela dit, son chef-d’œuvre demeure Libelei (1933), inspiré d’une pièce d’Arthur Schnitzler, qu’il retrouvera plus tard avec La Ronde (1950).

En Amérique, il a découvert le système hollywoodien, le pouvoir des studios et des producteurs.
Mon père avait un côté grand seigneur arrogant, il n’aimait pas quémander, il s’y prenait autrement, j’ai hérité de ce trait. Il s’entendait très bien avec John Houseman[3. John Houseman (1902-1988), né en Roumanie, d’origine alsacienne par son père et anglaise par sa mère, comédien, producteur cultivé : Lettre d’une inconnue, 1948, Max Ophuls ; La Vie passionnée de Vincent Van Gogh, 1956, Vincente Minnelli. Un temps associé à Orson Welles.], qui le protégeait, ainsi qu’avec Walter Wanger[4. Walter Wanger (1894-1968) : Les Désemparés, 1949, Max Ophuls ; Cléopâtre, 1963, Joseph Mankiewicz.], excellent producteur également. Papa est revenu en Europe, encouragé par Wanger ; ils avaient quatre projets de films ensemble, dont La Duchesse de Langeais, pour lequel Max avait pressenti James Mason, son ami, et Greta Garbo. Elle est venue à Rome en fuyant les paparazzi, pour faire des essais devant la caméra du légendaire chef opérateur James Wong Howe. Ce devait être le retour à l’écran de Garbo. Mais Wanger n’a pas pu réunir la somme d’argent nécessaire. Puis il a été mêlé à un scandale passionnel : il tira par deux fois sur Jennings Lang, impresario et amant de sa femme, l’actrice Joan Bennett. Lang, fort heureusement, survécut à ses blessures. Wanger, après avoir purgé une peine de prison assez légère, rentra à la maison, où l’attendait Joan Bennett, dont il ne divorça pas !

Et en France, quels étaient ses producteurs ?
Les frères Hakim, Raymond (1909-1980) et Robert (1907-1992) : avec eux, les choses étaient simples. Il aimait bien aussi Henry Deutschmeister (1902-1969). Mon père n’était pas spécialement cinéphile. Il disait souvent, par boutade, une formule sans doute reprise de quelqu’un d’autre : « Pourquoi irais-je au cinéma ? Si le film est mauvais, je m’emmerde, s’il est bon, je suis jaloux ! »

On dirait plutôt un trait de Sacha Guitry, mais Sacha aurait dit « je m’ennuie ». Max est mort en Allemagne, n’est-ce pas ?
Oui, mais ses cendres sont à Paris, au Père-Lachaise, avec celles de ma mère. J’avais sollicité Henri Jeanson pour l’oraison funèbre, ma mère avait choisi Gustaf Gründgens, (le baron von Eggersdorff dans Liebelei). Gründgens lut un papier sans intérêt, mais alors Jeanson, magnifique ! Pourtant, lui et mon père s’étaient détestés. D’abord, Max n’aimait pas les mots d’auteur dans les films, en outre, il avait eu une liaison avec Madeleine Ozeray, qui était alors la compagne de Louis Jouvet. Or Jouvet était un intime de Jeanson. Ils s’étaient réconciliés, grâce au producteur Deutschmeister, qui disait : « Ophuls, il ne faut pas le prendre après un succès, on ne peut plus le tenir, mais après un bide, il est plus abordable. » Il le connaissait bien.[/access]

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Islamisme: l’amour rend aveugle

Quentin Véronique Roy Daech Radicalisation Islamisme
Évacuation de civils dans le quartier d'Al-Samah, à la périphérie est de Mossoul, 1er décembre 2016

« Il y a dans le sentiment maternel je ne sais quelle immensité qui permet de ne rien enlever aux autres affections », écrivait Balzac. À lire le témoignage de Véronique Roy, mère d’un djihadiste mort en Syrie il y a tout juste un an, l’amour maternel peut en tout cas altérer le bon sens et la faculté d’extrapolation. Il n’est certes pas question ici de reprocher à une mère d’avoir trop aimé son enfant. Ni de pénétrer, au moyen d’hypothèses psychologisantes, dans l’intimité de la dyade mère-fils, au-delà de ce qui a été rendu public. Reste que dès le titre, Quentin, qu’ont-ils fait de toi ?, qui paraît ce mois-ci aux éditions Robert Laffont, prête à controverse. Car si on sait, dès la première page qui est Quentin, l’identité de « ils » est beaucoup moins claire.

S’il avait rencontré un militant de Greenpeace ou de la Fondation Abbé Pierre…

Un morceau d’amour égaré, dirait-on de Quentin, dont on découvre au fil des pages un parcours sans faute, du berceau jusqu’à ses premiers pas dans la vie adulte marqués par la conversion à l’islam et, très vite, à l’islamisme. « On l’a toujours éduqué dans le respect des valeurs de tolérance et d’ouverture. C’est pour ça qu’on n’avait pas rejeté sa conversion », explique Véronique Roy, catholique peu ou pas pratiquante, adepte du yoga et ouverte à l’enseignement du bouddhisme. S’il y a un profil de famille qui prédispose les rejetons à embrasser l’islam intégriste, on ne s’attend pas à le trouver dans la famille Roy. Ainsi, lorsque Quentin prévient ses parents qu’il a une annonce importante à leur faire, sa mère s’attend à un coming out. Pourtant, on n’est pas à Boboland mais à Sevran, une commune de Seine-Saint-Denis à la mauvaise réputation assez largement justifiée. Et le certificat d’islam de Quentin lui a été délivré par l’imam d’Aubervilliers, menacé en son temps d’expulsion par Manuel Valls pour propos homophobes.

La question essentielle demeure : s’il avait grandi ailleurs, Quentin aurait-il pu échapper à son destin ? Grand sportif, assidu, appliqué – il a été inscrit en sciences et techniques des activités sportives à Paris 13 –, le jeune homme aurait pu faire la joie des recruteurs des armées. « Certains auront peut-être du mal à l’entendre, mais je crois qu’il était beaucoup trop pacifiste pour s’engager sous les drapeaux », note sa mère, qui lui offre un livre de Pierre Rabhi et tente de stimuler sa fibre sociale. S’il avait rencontré un militant de Greenpeace ou de la Fondation Abbé Pierre, Quentin serait à présent en train de camper à Sivens ou de lutter contre le mal-logement, soutient Véronique Roy : « Mais à Sevran ou ailleurs, il a croisé les fondamentalistes qui l’ont attiré en lui faisant miroiter les mêmes valeurs : l’éthique, le bien, le mal, l’humanitaire… »

« Ce qui se passe en France c’est la même guerre qui se passe ici, en Syrie et en Irak »

On comprend que « ils », ce sont les « entrepreneurs de radicalité », les pouvoirs locaux passifs, voire permissifs, face à la propagation de la gangrène islamiste, l’État enfin, dont les lois ne semblent plus en vigueur, passé le périphérique. L’argumentation de Véronique Roy ne relève pas seulement de l’égarement d’une mère percluse de douleur. À 20 kilomètres du palais de l’Élysée, se trouve une salle de prières surnommée « la mosquée de Daech ». On pourrait presque en rire si cela ne menaçait pas notre sécurité.

C’est sur un autre point que l’amour maternel de Véronique Roy paraît altérer son esprit critique. Alors qu’elle sait Quentin parti en Syrie, des représentants de l’association de victimes « 13 novembre 2015, fraternité et vérité » la convient à une rencontre entre des proches des victimes et parents de jeunes enrôlés par Daech. Et voici ce qu’elle en retient : « Alors qu’ils ont pour la plupart perdu un être cher dans le carnage de cette funeste nuit, ils nous ont assuré que nos combats étaient les mêmes, que c’étaient des enfants de la République qui avaient tué d’autres enfants de la République et que la société dans son ensemble portait donc une lourde responsabilité. » On sourit amèrement.

Pour commencer, précisons que Quentin Roy, bien qu’il reste à tout jamais l’enfant de sa mère, n’est plus un enfant au moment où il décide de renier la République, ses valeurs et ses principes. Qu’il le fasse sous influence ne suffit pas à le disculper. Jusqu’à preuve du contraire, cet homme de 22 ans n’a pas été forcé d’embarquer sur un vol pour Istanbul. En quoi son acte engagerait-il la responsabilité de M. Dupont ? En quoi devrait-il bénéficier du même statut que les jeunes gens déchiquetés par les balles au Bataclan, alors même qu’en commentant l’événement depuis la Syrie, il n’exprime aucun regret ni ne remet en cause la barbarie de ses coreligionnaires ? « Je comprends que vous soyez choqués, mais il faut que vous compreniez que c’est un temps de guerre aujourd’hui et qu’il faut que vous preniez position. Ce qui se passe en France c’est la même guerre qui se passe ici, en Syrie et en Irak », assène-t-il au téléphone depuis Raqqa. En conclusion, loin d’ignorer les enjeux stratégiques, le fils de Véronique Roy en donne un résumé parfaitement lucide.

À chaque étape brûlée, la famille acquiesce

On ne saurait réhabiliter Eichmann – et j’assume cette comparaison dès lors que le jeune djihadiste, tout comme le criminel nazi, a obéi aux exigences d’un système totalitaire dont il assurait activement l’expansion et espérait la victoire. Et tout comme Eichmann, qui n’a su devant ses juges qu’utiliser la langue du bois du IIIe Reich, Quentin répète les mêmes formules magiques truffées de sourates, trahissant son incapacité fondamentale à se mettre à la place d’autrui et à penser de façon autonome. Assurant seul sa défense, Eichmann comptait éveiller l’empathie de l’auditoire en racontant ses mésaventures de « fonctionnaire exemplaire ». Véronique Roy semble vouloir nous arracher la nôtre en plaidant la dérive sectaire. C’est sa condition morale de survie, on le comprend bien.

Il serait toutefois intéressant de savoir à quel moment précis la mère de Quentin situe le point de non-retour. Car donnant la chronologie exacte de la radicalisation de son fils, Véronique Roy s’abstient de le mentionner. Et pour cause. À chaque étape brûlée, la famille acquiesce – par naïveté, par peur de perdre cet « enfant », qui finira par s’en aller de toute manière. Quentin ne supporte plus la vue d’une bouteille de vin à la table familiale ? On le met à la table des enfants. Il arrête de jouer du piano ? On regrette que la musique soit « haram », mais on ne se formalise pas. Il refuse d’entrer à l’église pour participer à la messe funéraire de sa grand-mère ? On rechigne, on se fâche et on passe à autre chose. On voudrait comprendre ce progressif enlisement de toute une famille dans la folie intégriste d’un des siens. Il faut ajouter l’isolement terrible de cette mère durant des mois et l’absence d’interlocuteur apte à la conseiller ou la soutenir, à commencer par les représentants de la Grande Mosquée de Paris à qui elle s’adresse. L’aboutissement, c’est cette femme aveugle au déraillement d’un jeune qui quitte son travail parce qu’il l’empêche de faire ses cinq prières par jour.

Quelle que soit la compassion qu’elle nous inspire, Véronique Roy a tort de revendiquer le titre de « victime du terrorisme », Véronique Roy atteint des limites. Car si elle est victime, c’est plutôt d’on ne sait quelle « immensité » de l’amour maternel qui l’a empêchée d’affronter la réalité.

Quentin, qu’ont-ils fait de toi ?, Véronique Roy, éditions Robert Laffont

C’est maintenant qu’il faut soutenir François Fillon

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François Fillon. Sipa. Numéro de reportage : AP22021429_000003.

À chaque jour son déserteur. À chaque jour son article accablant. À chaque jour sa convocation au poste de police. Comme si la surprise sortie de cette primaire venait contrarier des plans trop bien huilés, et qu’il fallait remuer ciel et terre pour se débarrasser de ce candidat et de son programme encombrant.

Celui qui a su cristalliser le ras-le-bol

Libéral, conservateur, catholique, qui n’a ni peur de l’ombre portée de Margaret Thatcher ni de la lumière des Évangiles. Il y a effectivement de quoi secouer la caste socialo-progressiste qui à force d’endogamie, avait fini par se croire seule à bord.

Pire, François Fillon, qui a su cristalliser ce ras-le-bol fiscal et identitaire, n’a pas les manières mal dégrossies des candidats “populistes” qui font tomber les certitudes électorales aux quatre coins de l’Occident. Authentique homme de droite, il tient une ligne austère, sans lendemains qui chantent, mais où chacun pourra faire les efforts nécessaires pour essayer d’être à la hauteur de nos morts.

Il n’a pas non plus le bon goût d’avoir admis la supériorité morale du socialisme, et assume sans trembler qu’il vaut mieux lutter contre la pauvreté en encourageant la richesse, que de lutter contre la richesse pour finir tous pauvres.

Il n’a pas peur de dire que les Français voudraient bien travailler plus et plus longtemps si la moitié de leurs revenus n’étaient pas engloutis par un Etat obèse qui n’arrive d’ailleurs même plus à assurer ses missions essentielles.

Il n’a pas peur de dire qu’à force de vouloir aider les agriculteurs, la bureaucratie publique est devenue un cauchemar pour tous ceux qui veulent simplement continuer à cultiver la terre. Il n’a pas peur de dire que l’école doit être le lieu de l’apprentissage et de la recherche de la réussite, et non de l’endoctrinement de masse aux lubies du siècle.

Réflexions sur la question islamique

Mais surtout, il ose mettre le doigt sur les problèmes posés par l’essor de l’Islam dans notre pays. Celui de l’islamisme, certes, et de la terreur des attentats, mais aussi celui de l’Islam du quotidien, qui transforme les habitudes et les paysages, au point de détourner les Français non-musulmans de territoires entiers, devant une pression religieuse et culturelle sans précédent.

Certes, on pourrait lui reprocher de se réfugier derrière la complexité de la question de l’Islam pour ne pas évoquer frontalement celle de l’immigration en général. Et il faudra de toute façon finir par penser la question migratoire sans haine, sans agressivité, mais également sans angélisme, et sans déni. Sans doute faut-il répartir les chantiers dans le temps, et ne pas perdre en lisibilité ce que l’on gagnerait en quantité.

Enfin, le soutien hardi de Sens Commun, émanation politique de la Manif pour tous, est une garantie que les questions de la famille et du genre ne seront pas vouées aux caprices des associations qui ont déclaré la guerre à la nature et à la culture, au nom de l’insupportable oppression bourgeoise qui empêche les enfants transgenres de 7 ans de s’épanouir dans leur poly-sexualité naissante.

Je n’ai pas d’avis sur le « Penelopegate ». Ou plutôt, ce que je retiens de cette affaire, c’est surtout la capacité de la grosse presse à se taire sciemment toute l’année, se rendant complice des pratiques critiquables du monde politique, pour se découvrir un matin une vocation d’informateur public quand il s’agit de faire tomber un candidat de droite qui a de sérieuses chances de remporter la prochaine élection.

Non à l’attelage Hue-Minc !

Pour toutes ces raisons, et devant le spectacle consternant des lapins de coursives qui quittent le navire au premier coup de vent (ce qui est finalement un bon tri, car devant les chantiers qui attendent le prochain président sérieux, il va falloir un peu plus de courage que le petit soldat Le Maire), j’ai choisi de soutenir François Fillon.

J’aurais pu soutenir Marine Le Pen, si elle n’avait pas bradé l’héritage pour ne vendre qu’une soupe vaguement jacobine – les plus aimables diront colbertiste, sur fond de lutte des classes et de laïcité vieille d’un siècle. C’est dommage, il ne faudrait pourtant que certains ajustements pour se diriger enfin vers une union tranquille des droites.

J’aurais aussi pu soutenir Emmanuel Macron, si son déguisement de réformateur libéral était plus solidement cousu, et si je croyais un instant que l’on puisse être de droite et de gauche en même temps.  La France n’a pas besoin de plus de confusion, et il n’est pas sûr qu’une ronde de printemps qui réunisse Robert Hue et Alain Minc participe à la clarté du paysage politique.

Alors pour l’instant, quelques soient les défauts du système, qui sont nombreux, et devant les déceptions quotidiennes que nous inflige la nature humaine, je fais le choix des idées et du projet. Et aujourd’hui, je vois dans ce que certains appellent un acharnement, l’ultime preuve qu’il me fallait pour faire confiance à la ténacité du prochain président de la République.

Dans l’attente impatiente des batailles à venir, je lui rappelle amicalement le vieil adage : « Qui trébuche mais ne tombe pas, fait un grand pas. »

Vaincre le totalitarisme islamique

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Macron réinvente l’eau tiède à l’école

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emmanuel macron ecole
Emmanuel Macron. Sipa.Numéro de reportage : 00788611_000012.

Nous connaissons depuis hier matin le programme d’Emmanuel Macron sur les questions éducatives. Ou plutôt les grandes orientations. Parce qu’on ne peut décemment soutenir que les mesures éparses qu’il a citées relèvent d’un programme ni ne s’inscrivent dans une vision d’ensemble. On les dirait tout juste destinées à satisfaire une curiosité journalistique.

Des mesures qui existent déjà

Le candidat illusionniste de la gauche et du centre, celui qui fut ministre de François Hollande et collègue de Najat Vallaud-Belkacem, qui assista sans mot dire à la réforme des rythmes scolaires, à la suppression du latin et des classes bilangues et au déclassement des humanités, celui qui est responsable du bilan désastreux de ce quinquennat en matière éducative, affirme aujourd’hui qu’il faudrait revenir sur toutes les réformes dudit quinquennat. Que ne l’a-t-il pas dit plus tôt ! Pourquoi s’est-il tu quand il était au gouvernement ? Comment faire confiance à quelqu’un qui a approuvé par le passé des réformes qu’il dénonce aujourd’hui ? Et puis, quel aveu cruel pour toute la gauche qui se murait jusqu’à présent dans une arrogance qui la conduisait – avec toute la mauvaise foi qu’on lui connaît – à refuser le réel et à ne pas admettre l’échec patent du quinquennat Hollande en matière éducative !

Mais la lucidité d’Emmanuel Macron s’arrête là puisque le candidat d’En marche se borne à proposer des mesures qui existent déjà dans le code de l’Éducation mais ne sont tout simplement pas appliquées. Ainsi en est-il de l’interdiction de l’utilisation des téléphones portables dans l’enceinte des écoles primaires et des collèges. À force de vouloir à tout prix être en marche, le candidat-héritier oublie de se poser et de regarder ce qui existe déjà dans la législation. Il est vrai qu’il essaie tant bien que mal de bricoler un programme qui a toujours peine à voir le jour… S’il avait un peu plus réfléchi, il aurait consulté l’article L511-5 du code de l’Éducation dans lequel on peut lire noir sur blanc : « Dans les écoles maternelles, les écoles élémentaires et les collèges, l’utilisation durant toute activité d’enseignement et dans les lieux prévus par le règlement intérieur, par un élève, d’un téléphone mobile est interdite ». Un dispositif issu de la loi du 12 juillet 2010, adoptée sous un gouvernement alors dirigé par un certain François Fillon…

Un président-proviseur?!

Le problème, comme toujours en France, c’est que ce texte n’est pas suffisamment appliqué, faute de sanctions prévues. On mesure la force du droit à son effectivité dans la vie réelle, c’est-à-dire à sa capacité d’être traduit en fait et respecté de tous. En France, on multiplie les règles sans apporter un soin particulier à leur application concrète. Le résultat, c’est un État délégitimé dans sa prétention à incarner l’autorité et incapable de faire respecter l’ordre public. Nous n’avons pas besoin de nouvelles lois en tous sens, il suffit simplement d’appliquer celles qui existent déjà, d’autant qu’elles relèvent du simple bon sens ! Est-ce du ressort du Président de la République d’interdire l’usage des téléphones portables dans les enceintes scolaires ? Ne serait-ce pas plutôt la mission d’un chef d’établissement ? Emmanuel Macron semble ignorer le principe de subsidiarité selon lequel il est nuisible de confier à l’échelon supérieur ce qui peut être décidé à l’échelon inférieur. Arrêtons de penser que l’État doit administrer l’Éducation nationale depuis la rue de Grenelle ! Cette idée très jacobine fait d’Emmanuel Macron un digne héritier de François Hollande et de la gauche socialiste. L’État doit fixer un cadre, il est le garant du respect de la liberté éducative et de l’apprentissage des savoirs fondamentaux ; il n’est pas le gérant effectif de tous les établissements scolaires.

Quelles sont les autres mesures du candidat-marcheur ? Des professeurs mieux payés en ZEP – 3 000€ de primes nets par an -, une division par deux du nombre d’élèves par classes en CP-CE1 ou encore la création de 4 000 à 5 000 postes. Des mesures qui sortent tout droit de la bouche du Père Noël ! Qui peut être contre la création de postes ou la division du nombre d’élèves par classes ? Personne, bien sûr ! Mais, il n’explique nulle part comment il entend financer une telle mesure. Or, c’est bien là tout le problème, surtout quand on propose, par ailleurs, de supprimer 120 000 postes de fonctionnaires ! À multiplier les promesses inconsistantes et les mesures coûteuses, Emmanuel Macron pourrait bientôt se mesurer à Benoît Hamon, expert en la matière ! Seule proposition de bon sens : la réforme du baccalauréat par l’introduction du contrôle continu pour certaines matières. Une réforme qui figure d’ailleurs au programme de François Fillon depuis juin 2015…

Puisqu’Emmanuel Macron semble vouloir copier – en le dénaturant – le programme éducatif de François Fillon, je lui conseillerais de couper court avec la repentance mémorielle et d’exiger des manuels scolaires qu’ils fassent une part plus grande à la vérité historique, à la trame chronologique et au récit national. Un état d’esprit qu’ignore pour l’instant Emmanuel Macron qui préfère qualifier la colonisation de crime contre l’humanité !

Russie-Qatar: les dessous d’un mariage de raison

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L'émir du Qatar et Vladimir Poutine. Sipa. Numéro de reportage : AP21845924_000005.

Quelques points de chronologie d’abord. Le 20 février, l’ambassadeur de Russie au Qatar, Nurmakhmad Kholov, a annoncé à l’agence russe Tass que « le Qatar investissait près de 2 milliards de dollars dans les activités de l’entreprise russe Novatek, plus important producteur indépendant de gaz de Russie ». Kholov a précisé que « la Russie et le Qatar ont réussi ces trois dernières années à obtenir de bons résultats en matière d’économie et d’échanges commerciaux grâce au travail conjoint de la commission intergouvernementale pour le commerce, l’économie, la science et la coopération technique » entre les deux pays. Avant de conclure : « Le Qatar exprime un grand intérêt pour les produits agricoles russes ainsi que pour les projets russes en matière de pétrochimie et de sources énergétiques, autant que dans le domaine de la construction ».

Un embryon de coopération militaire

Ceci est dans la droite ligne de la privatisation du géant public russe du pétrole, Rosneft, qui a eu lieu au début du mois de décembre dernier. L’Etat russe qui possédait 50% de Rosneft, première entreprise pétrolière mondiale, en a cédé 19,5% du capital au fonds d’investissement Glencore ainsi qu’au fonds souverain du Qatar (dans une proportion que l’on ignore) pour un montant de 10,5 milliards de dollars, qui doivent servir au renflouement du budget russe via l’entreprise publique Rosneftegaz. Précisons que le Qatar est lui-même majoritaire au sein du fonds Glencore.

Précisions enfin, pour illustrer cette « lune de miel » qu’au delà de l’énergie, un embryon de coopération militaire existe entre les deux pays. Le 6 septembre 2016, Moscou et Doha ont en effet signé un accord militaire après une visite du ministre qatari de la Défense, Khalid bin Mohammad Al Attiyah à son homologue russe Sergueï Choïgou, lors du Forum international militaire et technique de Moscou « ARMÉE-2016 ». Cet accord faisait suite à la rencontre, en mai de la même année, du vice-ministre russe des Affaires étrangères Mikhaïl Bogdanov avec l’émir Tamim ben Hamad al-Thanin. « Nous avons signé un accord de coopération militaire avec la Russie, mais il ne comprend pas l’achat d’armes », a indiqué Saoud Bin Abdallah al-Mahmoud, Ambassadeur du Qatar à Moscou. Comme l’explique le site Opex360, « s’agissant d’éventuels contrats d’armement, rien n’est fermé du côté de Doha, le diplomate ayant assuré que son gouvernement examinerait cette ‘possibilité’ ». Dans ce nouveau contexte marqué par les progrès en matière de coopération énergétique, il n’est pas à exclure que des armes russes soient vendues au Qatar dans les deux ans, d’autant plus qu’elles ont, au grand dam de Doha, démontré toute leur efficacité en Syrie et que Moscou engrange déjà de précieux contrats d’armement dans la région (nous ferons un point d’ici peu sur ces contrats tous azimuts).

Une vieille discorde aggravée par la crise syrienne

Le passif entre Moscou et Doha est pourtant ancien. La Tchétchénie fut un premier motif de discorde. Au commencement de la décennie 2000, le Tchétchène Zelimkhan Iandarbiev, alors au Qatar, était accusé par la Russie de financer des rebelles tchétchènes liés à Al-Qaïda et d’avoir participé à l’organisation de la prise d’otages dans un théâtre moscovite en octobre 2002 qui s’était soldée par 129 morts. Mais Doha a refusé à la Russie son extradition. En février 2004, toujours en exil à Doha, Zelimkhan Iandarbiev trépassa après qu’une bombe placée dans sa voiture eut explosé. Comme l’explique le site Opex360, « les services russes (SVR et GRU) furent accusés d’avoir commis cet assassinat, qui sera, plus tard, à l’origine de la première loi anti-terroriste adoptée par l’Emirat. En tout cas, deux suspects de nationalité russe appartenant effectivement au GRU furent interpellés et jugés à Doha pour assassinat et trafic d’armes. Après avoir été torturés selon Moscou, les deux hommes furent condamnés à la prison à vie, avant d’être finalement transférés en Russie pour y accomplir leur peine. On y a perdu leur trace ».

La relation russo-qatarie se dégrade brutalement dès le début de la Guerre civile syrienne en 2011. Alors que la Russie joue des circonstances pour consolider son alliance avec le régime syrien (pour ne pas laisser les mains libres à Téhéran), et vole ouvertement à son secours en septembre 2015 en intervenant militairement (une première pour Moscou depuis l’invasion de l’Afghanistan en 1979), le Qatar, proche des Frères musulmans, est en fait dès le début de la Guerre syrienne à la manœuvre pour faire tomber le régime de Bachar Al-Assad et installer, en coopération avec les Turcs – eux aussi très liés aux Frères musulmans – et en concurrence avec les wahhabites d’Arabie Saoudite, un régime sunnite à Damas sous la forme d’un “Etat islamique”. Les Frères musulmans financent et arment les rebelles syriens (moins le Front al-Nosra, émanation wahhabite d’Al-Qaïda, qu’Ahrar al-Sham et la coalition du Front islamique, dominés par les Frères musulmans et parrainés par Doha et Ankara).

En 2012, alors que les Occidentaux pensent que le régime de Bachar Al-Assad va tomber en quelques semaines, le ministre qatari des Affaires étrangères Hamed Ibn Jassem aurait déclaré à l’ambassadeur russe auprès des Nations Unies : « Je vous mets en garde contre toute utilisation du veto sur la crise en Syrie; la Russie doit approuver la résolution, sinon elle perdra tous les pays arabes ». Mais l’intéressé, Vitali Tchourkine, qui vient de décéder brutalement, aurait alors rétorqué au Qatari : « Si vous me reparliez sur ce ton de nouveau, il n’y aurait plus une chose qui s’appelle le Qatar » avant de lancer directement au Premier ministre du Qatar : « Vous êtes ici au Conseil de sécurité en tant qu’invité, respectez-vous et reprenez votre taille initiale, d’ailleurs je ne m’adresserai plus à vous, je parle au nom de la grande Russie, et qu’avec les Grands ». Ces propos peu diplomatiques ont été bien sûr démentis par la Fédération de Russie, mais ils illustrent bien les certitudes de l’époque : les puissances sunnites du Moyen-Orient, fortes de leurs soutiens occidentaux, pensent alors réellement pouvoir parvenir à leurs fins en profitant des « Printemps arabes » pour écarter le très gênant Assad tandis que les Russes, cherchant à rattraper l’humiliation endurée en Libye – où ils n’ont pu empêcher les Occidentaux d’outrepasser leur mandat initial pour provoquer la chute du régime libyen et la fin terrifiante du Colonel Kadhafi -, se promettent alors de ne plus rien céder aux Occidentaux ou à leurs alliés du Golfe, tant sur le terrain diplomatique, en dégainant leur veto au Conseil de Sécurité que sur le terrain militaire, en volant directement à la rescousse d’Assad dans sa guerre contre-insurrectionnelle l’opposant aux « rebelles » syriens.

Doha prend acte de la domination russe

Sur fond de crise syrienne, mais aussi de guerre du pétrole et du gaz, il faut convenir qu’aujourd’hui, en concluant ces accords avec Moscou, le Qatar, à l’instar de la Turquie l’été dernier, prend acte de la domination stratégique russe sur la région et « va à Canossa », tandis que Moscou consolide son approche diplomatique éminemment pragmatique et basée sur du « win-win » consistant à parler à tous – même à ses adversaires voire à ses ennemis – et à trouver avec chacun des bases d’accord diversifiées permettant d’exercer un effet de levier sur d’autres partenaires-concurrents (en l’espèce sur Téhéran qui ne peut que s’inquiéter fortement de l’actuel rapprochement Moscou-Doha)

La prophétie qatarie, partagée à l’époque par bien des analystes occidentaux – « vous allez voir, en protégeant Bachar Al-Assad, les Russes vont se mettre à dos tous les pays de la région, particulièrement les puissances sunnites, et ils s’enliseront en Syrie comme les Soviétiques (ou les Américains…) en Afghanistan » – ne s’est pas révélée exacte. Contrairement à la France, qui, seule contre tous, semble encore vouloir pousser en Syrie les rebelles contre le régime – il faut lire la passionnante enquête de Georges Malbrunot du Figaro sur ce point –, les Qataris, comme les Turcs, ont pris acte de leur échec pour déstabiliser le régime de Bachar Al-Assad et souhaitent désormais exercer leur influence autrement sur la région. Si le processus d’Astana n’a pas encore porté ses fruits politiques, il y a fort à parier que les Turcs, mais aussi les puissances du Golfe, font tout pour disposer en Syrie d’une zone d’influence qui comporte la région d’Idleb (aujourd’hui aux mains des rebelles, essentiellement djihadistes) mais aussi la région de l’extrême Nord du pays, symbolisée par la ville d’Al-Bab, récemment reprise à l’Etat islamique, où l’Armée turque aidée des rebelles syriens occupe, dans le cadre de l’opération « Bouclier de l’Euphrate », un espace stratégique et pourrait souhaiter s’étendre plus au sud vers Raqqa, moins au détriment du régime syrien (les Russes n’accepteraient pas) qu’au détriment des Kurdes du PYD, qui servent encore une fois, dans l’histoire du Levant, de variable d’ajustement régionale à l’usage des Russes comme des Américains… Une telle influence sunnite en Syrie ne gênerait d’ailleurs pas Moscou qui, contrairement à Damas ou Téhéran, ne souhaite pas un contrôle unitaire de l’ensemble de la Syrie. La Russie pourrait se satisfaire d’une solution fédérale avec une Syrie utile alaouite protégeant les intérêts stratégiques russes (base navale de Tartous et aérienne de Hmeimim).

Pour comprendre les raisonnements russe, turc et qatari, il faut s’intéresser aux enjeux gaziers et pétroliers. Non que la Syrie soit un producteur important d’hydrocarbures. Les réserves onshore au Nord et à l’Est du pays n’ont rien d’exceptionnel. Quant aux possibles réserves off-shore, elles se situent au large de Lattaquié, sous contrôle des Alaouites : les sociétés russes placent déjà leurs pions pour les exploiter ultérieurement. L’enjeu est moins dans la production d’hydrocarbures que dans le transport d’hydrocarbures des riches régions du Moyen-Orient (Iran, Qatar, Arabie Saoudite) vers l’Europe. Pour le dire en une phrase, les puissances sunnites, en s’alliant aux Occidentaux, pensaient pouvoir doubler les Russes dans l’approvisionnement en hydrocarbures du Sud de l’Europe avec la Turquie servant de « hub » énergétique à cette opération d’envergure. Une Syrie sous contrôle sunnite aurait facilité un tel projet… et introduit une sévère concurrence pour les Russes sur le marché européen des hydrocarbures. Mais ce rêve sunnite a vécu. Le 9 août dernier, le président turc Recep Erdogan qui, pour asseoir son pouvoir autocratique, a besoin de l’influence russe pour contrebalancer celle des Américains, est lui aussi « allé à Canossa » en rencontrant Poutine à Saint-Pétersbourg (cf. l’excellente analyse de Jean-François Colosimo dans une interview au Figaro). Le lendemain, Vladimir Poutine se rendait à Istanbul et les deux présidents relançaient le projet de gazoduc « Turkish Stream », qui permet aux Russes de passer par la Turquie (et de contourner l’Ukraine !) pour vendre du gaz à l’Europe via le sud du continent. En investissant dans Rosneft et dans Novatek, les Qataris comprennent à leur tour qu’ils ne peuvent avoir sérieusement accès au marché européen sans l’aval de Moscou. Une aubaine financière pour le président russe friand de l’argent qatari pour assainir ses finances publiques et réduire le déficit public du pays (même si la dette publique russe n’atteint que 20% du PIB quand la nôtre frôle les 100%…).

Russie, Iran et Qatar ont 50% du gaz mondial

Je prends la liberté de citer longuement le Général (2S) Jean-Bernard Pinatel qui résume parfaitement, dans Atlantico, la nouvelle donne géostratégique : « Trois pays – la Russie, l’Iran et le Qatar – possèdent 50% des réserves mondiales de gaz naturel. Les trois sont désormais alliés économiquement et stratégiquement, ce qui marque l’échec de la stratégie de l’Union européenne de diversification de ses sources d’approvisionnement de gaz naturel inspirée et voulue par les Etats-Unis et l’Otan. En effet, la Russie est déjà le premier fournisseur de l’Union européenne avec 40% des importations, qui représentent 20% de la consommation totale de gaz de l’Union européenne. Compte tenu de la hausse de la consommation dans l’Union européenne et de l’épuisement du gisement gazier en Mer du Nord, cette dépendance énergétique de l’UE vis-à-vis de la Russie devrait fortement s’accroître dans les prochaines années. La Commission européenne estimait en effet que, d’ici 2040, 70% des besoins énergétiques de l’UE devraient être assurés par les importations, contre 50% aujourd’hui. Cette dépendance était inacceptable pour les stratèges américains pour lesquels la création d’une Eurasie annoncerait la fin de leur suprématie mondiale et l’arrivée d’un troisième grand acteur sur la scène mondiale qui perturberait leur tête-à-tête d’adversaire-partenaire avec la Chine.Pour les stratèges américains et les atlantistes européens, le Qatar, avec 24300 milliards de m3 de réserves prouvées qui lui assurent 154 ans de production au rythme actuel, était la solution. A condition toutefois de construire un gazoduc, car la liquéfaction et le transport en bateau via le détroit d’Ormuz et le canal de Suez rendaient le gaz qatari non concurrentiel avec le gaz russe. Selon des informations du journal libanais Al-Akhbar publiées en 2012, les Qataris avaient établi un plan, approuvé par l’administration Obama et l’UE visant à construire un gazoduc vers l’Europe via la Syrie. Ce gazoduc terrestre aurait traversé l’Arabie Saoudite, puis la Jordanie, en évitant l’Irak pour arriver à Homs en Syrie, d’où il aurait bifurqué dans trois directions : Lattaquié sur la côte syrienne, Tripoli au nord du Liban, et une troisième branche via la Turquie vers l’Europe. Mais Bachar El-Assad refusait d’autoriser ce transit ».

J’avais moi-même publié un article dans la Revue des Affaires sur les enjeux énergétiques de la Guerre de Syrie. Ce que j’entrevoyais commence de se réaliser et nous voyons les prémisses d’une politique énergétique moyen-orientale directement pilotée par Moscou. Alors qu’avant 2011, deux projets de gazoducs entraient en concurrence – un “tracé chiite” permettant d’exporter le gaz iranien via la Syrie et un “gazoduc sunnite” permettant d’exporter le gaz qatari via la Turquie – la Russie a joué un jeu à la fois ferme (via ses Soukhoï…) et souple (en ne fermant pas la voie d’une influence sunnite dans une future Syrie fédérale) de sorte à devenir le pivot central et l’honest broker du Levant pour que le gaz tant iranien que qatari transite vers l’Europe sans déposséder Moscou via le futur gazoduc russo-turc Turkish Stream, la Syrie marquant dans ce périple gazier une étape essentielle.

La Russie, acteur de coordination et de médiation

Quid de la suite ? Tandis que la Guerre de Syrie commence de se stabiliser avec une zone chiite formée par la Syrie utile et une percée vers l’Est à Deir Ezzor, une zone sunnite et une zone kurde servant de levier à l’influence croisée américano-russe, des compromis politiques pourraient être trouvés peu à peu à Astana où les véritables négociations de paix devraient supplanter celles de Genève sur le fond du dossier. Dans le même temps, une coordination des différents acteurs régionaux (Iran, Turquie, Qatar, Arabie Saoudite) se matérialise sous les auspices de la Russie qui négocie parallèlement son action à un niveau supérieur de gouvernance avec les Etats-Unis, eux-mêmes désireux de conserver leur « leadership from behind » – en matière de non-interventionnisme, Trump pourrait paradoxalement agir en continuité avec la politique de B. Obama -, et avec la Chine qui, elle, devrait jouer à l’avenir un rôle essentiel au Moyen-Orient via son projet de « Nouvelle route de la Soie ». Un projet pharaonique qui constitue l’armature de ce que je nommerais le « pivot vers l’Ouest » chinois en miroir du « pivot vers l’Est » américain.

Retrouvez la version initiale de cet article sur le blog de Caroline Galacteros.

Affaire Fillon: peut-on avoir confiance en la justice?

Eliane Houlette, 2014. SIPA. 00677791_000020

Je ne suis pas d’accord avec les commentaires vertueux sur l’honorabilité inconditionnelle de la justice de notre pays. Pour ma part, je ne lui fais guère confiance.

Beaucoup de juges sont anormalement politisés, bien au delà de l’engagement naturel de chacun. L’épisode du « mur des cons » est significatif, notamment parce que la secrétaire du syndicat en question n’y voyait rien d’aberrant et s’indigna d’être poursuivie.

Beaucoup de juges sont, sinon corrompus, du moins dépendant des réseaux. En province, ce sont les cercles de notabilité, les clubs, la maçonnerie; à Paris, c’est le monde de la mondanité (je me souviens des propos d’un mien avocat: « venez à ma remise de décoration, vous verrez ceux qui seront amenés à vous juger » – sic!).

Indépendance et compétence ?

La pratique des fuites dans la presse est devenue insupportable et l’argument de prétendus contre-feux allumés par les juges contre la parole médiatique des avocats ne vaut pas. On pourrait en effet poursuivre les avocats qui abusent de leur prétendue « déontologie » – si on n’était pas en connivence avec eux.

La compétence des juges est souvent discutable, pas forcément parce qu’ils sont tous incompétents mais parce que beaucoup ne s’y retrouvent plus dans une législation proliférante et contradictoire. Je me souviens aussi des propos de deux juristes membres du jury d’admission à l’Ecole nationale de la magistrature: « les 20 premiers sont remarquables, ensuite c’est passable mais la queue de classement est effarante… »

L’indépendance des magistrats est une bonne blague quand on connaît le système des promotions.

L’impunité quasi complète des magistrats quand on voit les sanctions prises par le Conseil supérieur de la magistrature est aussi une bonne blague, mais moins drôle.

Je continue à penser que la diligence des magistrats à traiter l’affaire Fillon est suspecte. On attendrait la même diligence dans des cas un peu plus lourds – le montage fiscal Seillière-Wendel date de 2007 et n’est toujours pas venu au jugement…

Un milliardaire sous Louis XIV

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Louis XIV. Série Versailles.
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George Blagden en Louis XIV dans la série "Versailles".

En retraçant la vie d’Antoine Crozat, l’une des personnes les plus riches et puissantes du règne de Louis XIV et de La Régence, Pierre Ménard lève le voile sur un personnage méconnu qui mériterait une plus grand notoriété. Mais le jeune auteur dévoile aussi et surtout une dimension souvent ignorée de l’Ancien régime : l’économie en général et la finance en particulier. De la fiscalité au commerce en passant par le financement des guerres, Pierre Ménard nous invite avec un rare talent dans les coulisses de l’Etat français au moment où celui-ci devient la première puissance mondiale.

Gil Mihaely. Commençons par une question des plus banales : qui est Antoine Crozat, l’homme auquel vous consacrez une riche biographie ?

Pierre Ménard. C’est un grand oublié de l’Histoire dont pratiquement personne n’a parlé depuis sa mort il y a trois siècles. On trouve de temps en temps une ligne dans les livres d’Histoire, souvent pour indiquer qu’il a possédé la Louisiane, mais c’est à peu près tout.

Pourquoi vous intéresser à lui ?

Né en 1655 à Toulouse, il est mort en 1738 à Paris, et vivait donc à cheval sur le règne de Louis XIV, la Régence et celui de Louis XV. C’est une très grande longévité, d’autant plus intéressante qu’il a commencé à travailler très jeune, à 17 ans. Il a donc été au cœur des affaires pendant une période longue et cruciale de notre histoire. Mais surtout, ce petit-fils d’un modeste bonnetier est devenu l’un des hommes les plus riches de tous les temps, tellement riche qu’il s’était retrouvé en possession de la Louisiane, c’est-à-dire un territoire équivalent à la France de l’époque !

Quel était le montant la fortune de Crozat ?

On peut l’estimer à 20 millions de livres. Pour remettre dans le contexte, les revenus nets de l’Etat à la mort de Louis XIV sont d’environ 70 millions. Crozat possédait donc près du tiers !

C’est donc l’équivalent de 20 milliards d’euros actuels ?

Ce serait même beaucoup plus. Crozat avait entre 1,2 et 2,4% du PIB français d’alors. Bill Gates possède 0,5% du PIB américain, donc si l’on rapporte cela à l’échelle de Crozat, ce dernier aurait aujourd’hui 300 milliards ! C’est colossal. Sachant que son frère, Pierre, a également accumulé une immense fortune (l’équivalent de 120 milliards de d’euros d’aujourd’hui). A eux deux, ils posséderaient 420 milliards d’euros actuels…

… gagnés en une trentaine d’années ?

Un montant colossal atteint sous à la Régence, en 1715, alors qu’ils ont dû commencer à s’enrichir en 1680. Leur enrichissement se déroule donc sur trente ou trente-cinq ans.

Comment Crozat a-t-il pu mener une telle carrière ?

Il a eu un peu de chance au départ. Son père, Marc-Antoine Crozat, a réussi à amasser une fortune importante sans être considérable : c’est l’un des hommes les plus riches de Toulouse, ce qui a mis le pied à l’étrier de son fils.

Quelles stratégies emploie la famille Crozat pour soutenir son ascension ?

Le père avait des relations bien placées puisque de commerçant il était devenu banquier et Capitoul de Toulouse. Il a fait apprendre le droit à son fils, ce qui le sortait tout de même du milieu commerçant dont sa famille était issue. Grâce à son réseau, il a ensuite pu le placer à l’âge d’à peu près vingt ans en apprentissage chez Pierre Louis Reich de Pennautier. Or ce dernier gère à la fois les finances du Languedoc – une des régions les plus riches de l’époque -, et la fortune du clergé qui était alors immensément riche. Pennautier était donc l’un des personnages les plus importants du royaume.

Et ensuite ?

Titulaire d’un tout petit poste au départ mais vraisemblablement très intelligent, Crozat a gravi les échelons. Et il a eu de la chance : le bras droit de Pennautier, Matri, a fait une mauvaise affaire qui l’a mis en mauvaise posture. Crozat  en a alors profité pour l’évincer et prendre sa place. Ainsi, à trente ans, il est le second de Pennautier. Personne ne le connaît, mais il est bien placé et dispose de tous les réseaux de son père qui lui permettent de fournir d’importantes sommes à l’Eglise et au Languedoc.

Pour comprendre la carrière de Crozat, on ne peut faire l’économie d’un détour sur le système fiscal et de crédit au moment où l’Etat français prend son essor sous le règne de Louis XIV…

C’est un système assez particulier où la perception des impôts est complètement abandonnée par l’État en franchise à des personnes privées. Un peu ce qui a été envisagé pour l’Ecotaxe : une société privée paie une redevance à l’Etat et se tourne vers les contribuables pour se faire rembourser et dégager une marge.

Mais ce qui est aujourd’hui une exception était alors la règle. L’État n’avait ni la force de coercition suffisante, ni une administration suffisamment développée pour récupérer lui-même les impôts. Crozat – comme les autres grands argentiers de l’époque – bénéficie de ce système. En parallèle, l’État, qui est une machine assez mal rodée, emprunte en permanence à des taux usuraires pour faire face à ses dépenses les plus pressantes. On se tourne donc vers les grands argentiers, qui prêtent à l’État…  l’argent qui devait lui revenir quelques mois plus tard ! Et à l’époque le taux d’intérêt était très élevé.  Autrement dit, les Crozat (Antoine et son frère Pierre, qui lui succède chez Pennautier) gagnent deux fois : une commission sur la collecte de l’impôt et des intérêts pour des avances faites à l’Etat…

C’est une économie où l’argent est très cher et très rare puisque concentré entre quelques mains. L’État, toujours à cours d’argent, n’a d’autre choix que de se tourner vers les grands argentiers, qui empruntent eux-mêmes une bonne partie de leurs fonds à la grande noblesse. Ce système profite donc très fortement aux gens les plus fortunés du royaume, et en particulier à la haute aristocratie.

Quelle est justement la relation de Crozat avec la noblesse ?

Né roturier, Crozat est devenu noble à dix-neuf ans, lorsque son père est devenu Capitoul. Mais il ne faut pas se leurrer. Aux yeux de ses contemporains, il sera jusqu’à son dernier souffle un parvenu de la pire espèce. Saint-Simon le traite sans cesse d’ancien valet et nombreux sont ceux qui l’accusent d’être fils de cocher (ce qui est faux !).

Crozat et les quelques hommes de sa trempe sont de véritables OVNI dans le paysage de l’époque où les positions s’héritent plutôt qu’elles ne se conquièrent (du moins en théorie). Richissime mais venu de nulle part, il est maintenu à l’écart du système d’honneurs. Il n’a donc de cesse de vouloir s’agréger à l’élite du royaume en achetant des châteaux, des titres, des terres, des charges et des décorations, en frayant avec les maréchaux ou les membres de la famille royale comme le duc de Vendôme ou le duc d’Orléans…

La noblesse a elle-même une attitude ambivalente envers lui. Si l’on se fait un devoir de moquer son inculture, sa vulgarité, sa prétention, l’on s’empresse chez lui pour lui emprunter de l’argent… que l’on oubliera de lui rembourser ; l’on épouse ses enfants. Les enfants de Crozat seront donc très bien mariés. Au lieu de les pousser dans la finance, Crozat leur achète des charges dans l’armée, dans les parlements, et leur donne des noms de terre. On les connaîtra sous les noms de marquis de Thugny, marquis du Châtel et baron de Thiers. Ce mouvement révèle l’un des paradoxes de la monarchie d’Ancien Régime.

Lequel ?

C’est un système d’honneurs qui est assez contre-productif économiquement, puisqu’il décourage le travail. L’achèvement d’une vie, ce n’est pas de réussir professionnellement, mais de mépriser le commerce, de posséder une charge. A la recherche perpétuelle de numéraire, le pouvoir place dans les charges la seule source de considération…et les assortit en même temps de gages (en quelques sortes des taux d’intérêts) extrêmement élevés, seul moyen d’attirer les capitaux. Les revenus des charges étant presque toujours supérieurs à ceux des activités économiques, l’Etat détourne à son profit des capitaux qui auraient pu financer avec succès le développement du tissu industriel et commercial. Le système est d’autant plus inquiétant que pour remplir ses caisses la couronne inonde le royaume de charges aussi pompeuses qu’inutiles dont les noms raviraient le capitaine haddock. L’on se retrouve ainsi avec de très sérieux contrôleurs des perruques, des jurés-crieurs d’enterrement, des contrôleurs des porcs et pourceaux, des langueyeurs de cochons, des gourmeurs de bière sans oublier les compteurs de poissons d’eau douce et autres rouleurs de tonneaux…

Vous avez dit que Crozat était intelligent, qu’il avait de la chance et que son père lui a mis le pied à l’étrier. Mais cela ne suffit pas pour expliquer une telle réussite… à la lecture de votre livre on découvre aussi que c’était un homme très sérieux qui travaillait énormément, alors que sa fortune et ses connexions lui auraient permis de profiter des plaisirs de la vie…

Oui, et c’est caractéristique de son milieu. Son grand rival Samuel Bernard était un acharné du travail : il se levait à 4 heures du matin et à minuit, s’il ne travaillait plus, il voyait les gens qui comptent pour entretenir son réseau. Crozat n’arrêtera de travailler que la veille de sa mort, son agonie l’empêchant alors de signer le moindre document. Il n’a de cesse de chercher des opportunités, d’investir, de trouver de nouvelles affaires, d’armer et d’envoyer des bateaux dans le monde entier (en passant par les pays étrangers quand il ne peut pas le faire par la France)…

Il a créée et développé tout un réseau de correspondance et de renseignement…

Absolument. Il avait des réseaux d’informateurs partout en Europe et dans le monde entier ! C’est assez fascinant, Crozat est vraiment au courant de tout ce qui se passe en Europe, et ses réseaux sont tellement efficaces que – c’est un peu comme les Rothschild avec Waterloo -, il reçoit le courrier des ministres parce qu’on dit que ses réseaux sont les plus sûrs d’Europe. Ses hommes à Londres, en Hollande, en Italie, en Espagne, au Caire l’informent en permanence des taux de change, des bonnes affaires, de l’actualité. Avoir la bonne information avant tout le monde, c’est un avantage énorme !

Peut-on lier cette éthique de travail à ses origines protestantes ? Est-ce, pour reprendre l’expression d’Emmanuel Todd, un protestant zombie ? 

C’est une question que je me pose. J’ai beaucoup de mal à cerner la religion de Crozat… Dans certaines lettres, il semble presque janséniste et dit qu’il va être damné pour l’éternité, s’inquiète de son âme « qu’il a rachetée de son sang ». On a parfois l’impression d’avoir affaire à un mystique. Et d’un autre côté, il commet plein de choses absolument horribles… Il y a d’abord la traite, mais qui, à l’époque, est à peu près tolérée. Bossuet, qui habite d’ailleurs dans l’hôtel du financier, la légitime par exemple.

En revanche, l’affaire de la famine de 1713 est terrible : on demande à Crozat dont des bateaux chargés de vivres viennent d’arriver à bon port,  d’aider les pauvres qui sont en train de mourir de faim. Il accepte, mais selon des lettres envoyées par un espion à Louis XIV, la nourriture qu’il fournit est tellement avariée que même des chiens n’en voudraient pas !

Son vrai moteur est la soif de l’argent conjuguée à un désir de parvenir. Grâce à sa réussite, tous les grands seigneurs et commis de l’Etat sont venus lui manger dans la main, et même s’ils se moquent de lui par derrière, par-devant, ils le séduisent et lui disent qu’il est fantastique, parce qu’ils lui sont tous redevables. Revers de la médaille, la vanité était sa plus grande faiblesse.

Et c’est sa vanité qui l’avait précipité dans l’aventure de la Louisiane, seul épisode auquel son nom reste associé…

C’est une histoire extraordinaire. Au début du XVIII siècle la France possède un territoire immense en Amérique, qui va de l’actuelle Louisiane au Canada. Or, autant, au Canada, la France a des colons sur un espace un peu développé, autant la Louisiane ne compte que 200 habitants européens, et quelques indiens, sur un territoire de la taille de la France. Il n’y a pas tellement de richesses naturelles, le commerce est inexistant et ces vastes possessions sont compliquées à défendre puisque les Anglais voisinent, et que les Espagnols, certes alliés, s’intéressent de près à cette zone qui borde leurs colonies de Floride et du Nouveau Mexique… La situation est telle que Louis XIV se demande s’il ne doit abandonner ces terres, en 1707, tant elles coûtent cher par rapport à ce qu’elles rapportent. On essaie donc en dernier recours de monter des compagnies commerciales, mais les échecs se multiplient. C’est alors que l’on tente en dernier recours d’intéresser à l’affaire Antoine Crozat, aussi riche que vaniteux. Cadillac, le gouverneur de la Louisiane de l’époque, se trouve alors à Versailles, furieux de son poste qui ne représente rien pour lui. On lui demande de rédiger de faux rapports décrivant la Louisiane comme  un pays de cocagne rempli d’or et d’argent et de les transmettre à Crozat en lui proposant d’y développer en plus le commerce illicite avec la bénédiction de la couronne.

Un commerce illicite ?

Il s’agit du commerce interlope, le marché noir avec les colonies espagnoles. C’est grâce à ce trafic que Crozat a bâti une large partie de sa fortune. Alors que la France manque cruellement de métaux précieux, les espagnols croulent sous l’argent grâce à leurs mines péruviennes de Potosi. Crozat a monté avec Louis XIV une société écran, la compagnie de la mer du Sud pour capter frauduleusement une partie de ces richesses. Les espagnols réservant à leurs ressortissants le commerce avec leurs colonies, les navires de Crozat faisaient semblant de se balader le long des côtes sud-américaines pour des motifs scientifiques. Sitôt arrivés près des grands ports commerçants, les bateaux de Crozat font mine de sombrer pour pouvoir entrer afin de se faire réparer. Grâce à quelques pots de vins, une partie des riches cargaisons des navires est vendue au marché noir et l’opération est répétée ainsi de suite jusqu’à ce que les cales soient pleines de métaux précieux. Avec la Louisiane, Crozat espère dont faire le même commerce, cette fois par voie terrestre. On comprend donc que les rapports mensongers de Cadillac l’enchantent.

Mais Crozat est l’homme le mieux renseigné de France, sinon du monde !

C’est vrai mais il y a eu une sorte de jeu de dupes. On ne sait pas qui a trompé qui. Crozat a semblé convaincu par ces rapports optimistes et accepte la proposition qui lui est faite. S’il est tout excité au départ, dès qu’il envoie ses premiers navires sur place, il comprend qu’il s’est fait rouler dans la farine, que le commerce avec les Espagnols est impossible, qu’il n’y a aucune richesse naturelle mais uniquement des loqueteux qui n’ont pas les moyens d’acheter quoi que ce soit ! Il pense faire du trafic de fourrures, mais n’a pas plus de succès. Comme il est impossible de cultiver quoi que ce soit, il faut en outre faire venir du blé de la France, ce qui lui coûte une fortune…

Comment Crozat n’a-t-il pas dilapidé sa fortune ?

Il a réussi à retourner la situation ! A un moment, le pouvoir lui demande d’avancer sur ses propres deniers l’ensemble des dépenses liées à la Louisiane.  Le rusé Crozat émet des fausses factures en prétendant avoir acheté beaucoup plus cher ce qu’il doit fournir, et il parvient ainsi à se refaire dans une certaine mesure… La Louisiane ne fait donc qu’ébrécher son immense fortune. La preuve, c’est qu’à la mort de Louis XIV, Crozat achète une partie de l’armée pour s’assurer que son ami et client le duc d’Orléans arrivera à devenir Régent…

Avec ce destin exceptionnel,  pourquoi est-il tombé dans l’oubli ?

C’est un homme de l’ombre. Contrairement à ses célèbres contemporains comme Fouquet, Law ou Colbert, il n’a jamais était ministre. Il passait par plein d’intermédiaires : son frère, ses enfants, sa femme, ses beaux-frères, des membres de la cour et même des théologiens pour faire toutes ses affaires, qui sont souvent des montages très compliqués. Certes, il finance le coup d’État qui doit renverser le roi d’Angleterre, mais ce n’est pas lui qui va aller soulever l’Écosse avec son sabre pour arriver à ses fins…  Il tire les ficelles, mais fait figure de marionnettiste caché. Et sa vanité lui a joué un dernier tour : ses descendants, incorporés aux plus grandes familles d’Europe, ne cherchaient pas forcément à raviver le souvenir d’un personnage de cette trempe.

Pierre Ménard, Le Français qui possédait l’Amérique, la vie extraordinaire d’un milliardaire sous Louis-XIV, Le Cherche-midi, 2017.

Une traversée de l’Irlande

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Irlande. Abbaye de Mellifont. Numéro de reportage : REX40410000_000016.
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Irlande. Abbaye de Mellifont. Numéro de reportage : REX40410000_000016.

Il existe plusieurs raisons pour lesquelles on peut s’intéresser à l’Irlande. Ce pays, situé au cœur de l’Europe, est à la fois notre avenir et notre passé ; il a en outre enduré les tourments des nations jeunes alors qu’il semble avant tout être attiré par les ruines. Autre paradoxe : il a une culture et il n’en a pas.

Au cœur de l’Europe ? Pour ceux qui en doutent, il suffit de tourner une carte géographique d’un quart de tour dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. C’est du moins ce que le visiteur du National Heritage Park de Wexford est invité à faire. Et c’est assez convaincant. L’île devient le centre de gravité du continent, comme si elle était aussi le point de rencontre entre la mer, la terre et le ciel. C’est d’ailleurs, d’une certaine manière, ce que les concepteurs dudit parc nous incitent à penser en distinguant deux époques parmi les vestiges préhistoriques, d’abord les sites enterrés, tournés vers l’intérieur de la planète, ensuite ceux des pierres dressées, tournés vers le ciel.

Les Irlandais aiment leurs lointains ancêtres. « Leur mode de vie – lit-on – était si heureux (successful) qu’il s’est maintenu inchangé pendant 3000 ans. » L’auteur ne précise pas si la sédentarisation fut un déclin. En revanche, en avançant un peu dans l’histoire, on lit « qu’en l’absence de l’invasion normande, l’Irlande aurait probablement évolué de son propre mouvement vers un royaume de style européen, mais spéculer sur ce sujet serait futile, parce que les Normands sont bel et bien venus et, dès lors, tout changea. »

Un pays détaché du royaume

Il est vrai que la possibilité d’aller de son propre mouvement n’a été offerte aux Irlandais qu’au début du XXe siècle, comme en témoignent les facs-similés affichées dans les pubs, les bureaux de poste, etc.

Les Irlandais ont un rapport étrange avec la langue, la nation, le temps. La langue nationale est défendue et illustrée avec opiniâtreté tandis que tous les grands auteurs irlandais ont écrit en anglais (voire en français : Beckett). Ce problème est récurrent chez les peuples longuement colonisés. Mais il prend un relief particulier en Irlande, surtout si on le compare au cas de l’Ecosse. Sans rien perdre de son identité, l’Ecosse irrigue le Royaume-Uni de sa culture et de son énergie régénératrice ; existe-t-il un Anglais qui n’ait pas un ancêtre écossais ou qui n’aille pas de temps en temps chasser ou pêcher en Ecosse afin de retrouver le sens de l’existence ? L’Irlande, quant à elle, s’est détachée du royaume pour donner un sens à son existence. En se (re)donnant un mouvement propre, n’a-t-elle pas pris le risque d’égarer le point de repère de ce même mouvement ?

C’est là que le rapport problématique au temps  intervient. On hésite à déterminer quand l’histoire de l’Irlande a commencé à sortir de ses gonds. Avec la sédentarisation des tribus préhistoriques ? Avec l’invasion des chevaliers anglo-normands ? Avec les destructions et les meurtres de Cromwell (aussi perpétuées en Angleterre et en Ecosse) ? Ou peut-être avec l’entrée dans l’Union européenne ?

À ce propos, dans l’introduction d’un guide touristique dont je tairai le nom, après quelques paragraphes sur l’Irlande mythique, verdoyante et bucolique, on lit que le pays est chargé d’une histoire douloureuse, mais « heureusement, les aides de l’Union européenne ont permis à la République d’Irlande d’améliorer ses infrastructures. » Edition de 1996 : avant la crise. Ici, il y a eu le boom immobilier, puis la crise (c. 2006-2010). Peut-être qu’avec le temps, il devient de plus en plus difficile de distinguer l’un de l’autre. Surtout si l’on voit les choses dans le sens culturel. Un logeur de Bed & Breakfast, un homme simple, explique ainsi que pendant le boom, on a détruit beaucoup de maisons anciennes, notamment celles au toit de chaume. Depuis, on en a reconstruit quelques-unes au National Heritage Park. Du reste, le logeur n’est pas naïf : selon lui, il doit coûter une fortune d’assurer une maison au toit de chaume. En revanche, il ignore que les infiltrations humides à travers les murs de sa maison en pierres sont dues à l’abus du ciment.

Innombrables abbayes en ruines

Destructions ! Il est vrai qu’en assassinant l’élite nationale, Cromwell a accompli en Irlande ce qui ressemble à un génocide culturel. Mais on peut se demander si les Irlandais n’ont pas altéré la constance ou la reconstruction culturelle en concentrant leur énergie sur l’indépendance politique. Le poète Yeats, en son temps, a fait son choix. S’il a contribué à la création du théâtre irlandais, il a toujours refusé de s’engager politiquement (malgré les supplications de sa bien-aimée– qui l’a finalement plaqué pour cela).

Au demeurant, il ne faudrait pas croire que l’art n’est plus en Irlande. À Wexford, petite ville de 20 000 habitants reconnue pour son festival d’opéra en automne, on donnait le 10 février dernier une représentation de The Dead, adaptation contemporaine de la nouvelle de James Joyce pour quatre voix et un quatuor à cordes. L’espace était si bien démultiplié par le décor et la mise en scène que rien ne paraissait superflu.

Sur une table inclinée, les nombreux plats du banquet étaient représentés par des moulages de jelly aux couleurs variées (sauf les céleris, présents sous la forme d’une botte de céleris). Au moment du départ, les quatre acteurs, se posaient plusieurs fois l’un à l’autre le même manteau sur les épaules, comme s’ils avaient été effectivement quinze ou vingt. Imagination, respect : l’humilité, en quelque sorte, de l’artiste face à l’oeuvre et face au public.

Mais comment relier cette expérience heureuse avec, par exemple, les innombrables abbayes en ruines qui ornent étrangement le paysage irlandais ? On renonce à comprendre ce goût de la ruine quand on voit par exemple à Kenmare (sud-ouest du pays), un cimetière à l’abandon et son église néo-gothique du XIXe siècle, pas moins écroulée que les autres. Et ce n’est pas que le fait aurait échappé à l’attention générale, comme en témoigne un panneau d’information détaillé. Cromwell n’y est pour rien. Et l’Union européenne non plus. Quelque chose se passe dans ce pays qui ne passe pas. Dans le centre de Kenmare, il y a plusieurs boutiques de confiserie, mais aucun enfant. Un homme, avant d’entrer dans une de ces boutiques, jette un coup d’oeil à droite et à gauche. En face, le patron d’un petit supermarket se fend d’un large sourire entre ses moustaches, comme s’il était en train d’aiguiser ses couteaux, tout droit sortis d’un film d’Hitchcock. Tout est calme. En fait, dans toute la ville, on entend seulement du bruit dans la cuisine d’une pâtisserie : ce sont les deux employées françaises qui font la vaisselle en échangeant des rires cristallins. Tous les autres sont mornes et parlent à voix basse. Un géant vêtu d’un anorak jaune ne supporte pas la vue d’une famille enjouée. Il va boire son verre d’eau dehors.

Des boutiques typiques… de l’Europe centrale

D’une ville à l’autre, tout change. À Kilkenny : la discothèque. À Killarney : les pubs celtiques. D’ailleurs, les Irlandais ont-ils une idée claire de l’espace et de leur pays ? Deux personnes estiment la distance entre Killarney (sud-ouest) et Wexford (sud-est) respectivement à 2-3 heures et 4-5 heures de route. (En fait : 3h30).

Ceci dit, on mange et on boit bien dans les pubs et le local a du bon. Ainsi les joueurs de Hurling sont-ils censés jouer dans l’équipe du comté dont ils sont originaires. Le Hurling, c’est ce sport national et amateur qui combine le hockey sur gazon et le rugby. Assez brutal et presque désordonné, il offre un spectacle divertissant aux familles. Du reste, il y a quelque chose de non-violent dans cette résistance farouche et tranquille aux “valeurs” de notre temps (l’appât du gain). Cela fait réfléchir.

D’autre part, si l’on craint que l’Irlande soit enclavée, en proie à l’endogamie, consolons-nous avec les signes d’un apport (modéré) du continent : les Turkish Barbers, les Polish Shopkeepers, les Hungarian Dentists, les French Bakeries. Dans la ville de Mallow (au centre-sud), il y a une boutique Delikatesy krowka tout à fait typique non seulement de la Pologne, mais aussi de la Hongrie ou de la Roumanie. Les mêmes rayonnages de boites de conserve aux formats insolites, de soupes et de sauces diverses en sachet, et le rayon charcuterie, et la touche polonaise aux fruits et légumes (pommes de terre, pommes, choux, betteraves). Quand on lui demande le nom, dans sa langue, d’une saucisse particulière, la jeune vendeuse polonaise répond « cabanos » en soulevant une épaule de manière irrésistible.

Le cabanos, c’est aussi tout un monde. L’Irlande au coeur du continent, de ses joies et de ses peines : à la croisée des vastes espaces de l’homme.

New-York et ma mère

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Diane Keaton dans L'Usure du Temps, 1981.
Diane Keaton dans L'Usure du Temps, 1981. SIPA. REX43028925_000001

Deux femmes, la mère et la fille, arpentent les avenues de New York, changent de quartier comme on change de sujet dans une conversation de bruit de fond où tout se mélange. Le Bronx natal, Brooklyn, Williamsburg, Manhattan, Lexington, autant de cadres pour une mémoire commune, celle de Vivian et de sa mère, dont le prénom est absent, véritable héroïne de ces mémoires. « Nous sommes toutes deux prisonnières d’un étroit tunnel intime, passionné et aliénant. » La métaphore utérine est à peine voilée.

Vivian est sans pitié pour sa vieille mère juive, veuve inconsolée aux souvenirs redondants, rancuniers et parfois malicieux. Lorsqu’elle apprend que sa mère a été victime d’une tentative de viol, la fille accuse – peut-être tout haut – une « coquetterie scandaleuse, dépourvue de toute timidité. »

Les chiens font parfois des chats

Il est vrai que Mrs Gornick est une diva des quartiers populaires. D’abord seule représentante de la communauté juive d’Europe dans un quartier d’immigrés italiens, elle parle sans accent et juge les plaisanteries grivoises et racistes de ses voisins comme relevant d’un humour « sous-développé ».

Dans cette relation claustrophobique, indestructible où l’on dirait que mère et fille peinent tant l’une que l’autre à couper le cordon ombilical, s’exprime et se déploie l’ambivalence, état naturel des gens qui aiment vraiment. Chaque phrase, en exagérant un peu, écrite ou prononcée par la fille, est un oxymore balancé entre deux pôles d’amour et de haine extatiques.

Quand Vivian Gornick entre à l’université, sa mère vit cela comme une trahison et une source de fierté. Quand sa fille se met à employer des mots dont elle ignore le sens, la mère conclut avec orgueil qu’il s’agit d’un complot pour la faire se sentir inférieure.

Un parfum d’Annie Hall

Le même schéma ressurgit quand il devient question de sexualité. À la fois défi et conflit entre les deux femmes, le mariage, la présence ou l’absence des hommes, la séduction, sont phagocytées par l’ombre de la mère, que les amis et amants de Vivian reconnaissent toujours derrière une intonation ou une expression, malgré elle. Le jour du mariage de Vivian, sa mère déplore bruyamment que sa fille « épouse un merveilleux goy ». Toutes ces piques, ces maladresses tendres ou tendresses cruelles, Vivian Gornick parvient peu à peu à s’en détacher. Elle réalise dans Attachement féroce une petite révolution dans le genre des mémoires (révolution qui attendait sa traduction depuis 1987) : auto-analyse, apprentissage, constructions et déconstructions gravitent autour de la figure maternelle, point de chute de toutes les névroses.

On pense, devant la présence humanisée de New York, devant l’étalage des tourments affectifs, sexuels, familiaux, de la judéité problématique, de la psychanalyse infinie, de l’intellectualisme couronné, au Woody Allen d’Annie Hall et Manhattan, et Vivian Gornick, icône de la critique new-yorkaise, revêt alors sans peine les traits, le ton et l’insolence maladroite de Diane Keaton.

Vivian Gornick, Attachement féroce (Fierce Attachments, A Memoir, traduit de l’anglais par Laetitia Devaux) – Rivages.


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Macron accomplira Hollande

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Emmanuel Macron et François Hollande au diner du Crif, février 2017. SIPA. 00794702_000008
Emmanuel Macron et François Hollande au diner du Crif, février 2017. SIPA. 00794702_000008

Casanova s’invite

Les partisans d’Emmanuel Macron ont refermé le couvercle sur un lourd secret révélé par un document exceptionnel, provenant de la bibliothèque du château de Duchcov, en République tchèque. Jadis, cette petite ville baroque s’appelait Dux. Le comte Waldstein, châtelain, confia, par amitié, le soin de sa vaste bibliothèque à Casanova. Le brillant séducteur, alors vieilli, ruiné, fourbu, en était réduit à se remémorer ses bonnes fortunes par une formule mystérieuse, qu’il fredonnait en ritournelle dans les couloirs du château de son bienfaiteur : « Mille e tre, mille e tre ! ». On ne sut que bien plus tard ce qu’elle signifiait. Casanova lui-même connaissait-il l’existence de ce précieux document ? On peut le penser, car, dans le coffre qui le contenait, on trouva également un lot de gravures plus que polissonnes, qui avaient pour cadre la ville de Venise, et d’intrigants objets de forme oblongue de 24 cm exactement, arrondis en leurs deux extrémités, dans un bel acier lisse, qui portaient l’inscription suivante : « Quella di Giacomo era il modello per il piacere delle donne » (« Celle de Giacomo servit de modèle, pour le plaisir des femmes »). On s’interroge sur leur usage.

La longue marche

Il s’agit d’un parchemin dans un excellent état de conservation, portant la signature de Nostradamour, le fameux mage, dont la présence dans les parages est attestée en 1560 par de nombreux témoignages. En quelques lignes, il exprime une « prophétie pour France en l’an 2017 », que nous reproduisons ici, car nous y avons eu accès : « Un cavalier viendra, répondant au nom de Makron. Or, sa monture sera soustraite aux regards. Du roi Hôll-le-Navrant, si faible et méprisable, et qui l’aura précédé, procédera son avènement. Par Hôll, certes, s’accomplira cette écriture : il l’appellera à ses côtés, le fera grandir et prospérer, afin qu’il triomphe plus tard des reîtres et des bélîtres. Cet homme sera frêle et ardent, sa figure séduira les femmes et les hommes, endormira leur méfiance, éveillera leur vaillance. Sur son passage, la foule s’écartera et lui fera un cortège d’adoration. Le pouvoir lui fut donné sur la terre, pour effacer la mémoire du pays de France par l’illusion, par l’espérance, par le glaive 2.0, et par les bêtes apprivoisées du monde numérique. ».
On comprend mieux pourquoi le cercle de ses conseillers a voulu que demeurât caché ce texte prophétique. Par lui, on saisit le dessein d’Emmanuel Macron, tant de fois qualifié d’opaque ou de sibyllin. Le garçon au doux regard, dont les pas n’impriment pas le sable, accomplit une ancienne écriture. Il est roué, calculateur, et dissimulé. Il avance par le biais vers le but, que lui a réservé la prédiction de Nostradamour. Il s’est mis en marche, rien ne l’arrêtera.

Sa déclaration

« Je vous aime farouchement, mes amis », (Emmanuel Macron, Lyon, 4 février 2017). M. Macron a des lettres, et il possède un bel « équipement de la pensée ». En cela aussi, il se distingue de tous ses anciens collègues de gouvernement. À Lyon, Emmanuel Macron empruntait sa formule à un texte de René Char, extrait de « Fragment 128 » ( Feuillets d’Hypnos, 1943-1944, Paris, Gallimard, pp. 118-119) vrai et courageux résistant, poète célébré par les autorités, vénéré par les professeurs de morale, mais fui par quelques-uns, qui le regardent comme un écrivain abstrus et pontifiant. Le fringant Emmanuel ignorait-il que cette déclaration, d’une folle audace électoraliste, sonnait aussi comme un écho à celle, désespérée, de Michel Piccoli à Brigitte, non pas Macron mais Bardot, dans le film Le Mépris, de Jean-Luc Godard (1963). B.B. y dresse un adorable inventaire de son anatomie, qu’elle fait suivre toujours de la même question : « Est-ce que tu [les] l’aime », au pluriel ou au singulier, selon que les détails vont par paire ou par unité (mes pieds, mes genoux, mon derrière, mes fesses, mes seins, mon visage, ma bouche etc. …). Comme Piccoli répond à chaque fois par l’affirmative, BB conclut ainsi : « En somme, tu m’aimes totalement », alors, Piccoli : « Je t’aime totalement, tendrement, tragiquement. ». M. Macron nous aime-t-il tragiquement ?

Hamon, candidat de l’Élysée

À présent, tentons d’éclairer la situation préélectorale en France en l’examinant sous la lampe Macron. Le parti socialiste, hier menacé de disparaître, gardera la tête hors de l’eau, grâce à un vieux-jeune homme de l’appareil, Benoit Hamon. Après avoir promis de généraliser à l’ensemble de la population méritante le droit à un emploi fictif, il put enfiler l’habit de révolutionnaire pour militants en déroute, que des tailleurs, dans la coulisse, avaient raccommodé à la hâte. Depuis, il prépare un cocktail de campagne : quart de jeunes, tiers-état, et demi-mondains. Les socialistes français, bourgeois louis-philippards, se sont une fois de plus offert un petit frisson révolutionnaire en désignant, pour les représenter à l’élection présidentielle, un manipulateur de marionnettes verbales, bien propres à ranimer un théâtre d’ombres engourdies. La manœuvre du couple Hollande-Cambadélis a fonctionné. Voilà pour cette hypothèse, ou encore cette synthèse comme on dit au parti socialiste. Demeurait le cas de François Fillon.

Le liquidateur

Un déchaînement médiatique et juridique lui promet un avenir de pénitent, puis de réprouvé. Seul les autorités administratives connaissaient sa situation dans le détail où elle fut (et continue d’être) révélée. Ces autorités sont, principalement, le ministère de l’Économie et des finances. Toute l’affaire ne peut que profiter à Emmanuel Macron : les électeurs du champion déchu de la droite, affolés, colériques, trouveraient une consolation dans les bras du bel Emmanuel, et, en moins grand nombre, dans ceux de Marine Le Pen. Au deuxième tour, le « sursaut républicain » donnerait la victoire au « fils préféré » de François Hollande, qui saurait rappeler à son protégé les bienfaits qu’il lui doit. Le jeune Macron mènera à bien l’entreprise, que l’éternel premier secrétaire du parti socialiste aurait tant souhaité conduire, savoir la liquidation de la vieille France romaine, grecque, judéo-viennoise, catholique, apostolique et païenne, ce bijou préservé d’intelligence et d’égarement, ce pays élu qui distrait Dieu lui-même, ce signe visible de l’œuvre de l’Esprit dans la géographie.
Notre pays, épuisé, assailli, cherchait des bras pour accueillir son dernier soupir : elle les a trouvés. Le liquidateur, ce sera lui ; il a l’air aimable et la compétence des anesthésistes.
Nostradamour a dit le vrai : Macron accomplira Hollande.

Marcel Ophuls: « le documentaire, j’en ai soupé! »

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Marcel Ophuls.
Marcel Ophuls.

Marcel Ophuls, très résistant

Dans quelle langue s’interroge-t-il, se répond-il ? En allemand, qu’il entendit à sa naissance (1927) ? En anglais – en 1941, il suivit ses parents à Hollywood (les nazis recherchaient son père, Max) ? En français ? C’est en France qu’il réside, depuis que Max Ophuls, né Maximilian Oppenheimer (1902-1957), l’un des plus grands metteurs en scène du xxe siècle, et Hildegard Wall (1894-1980), la mère de Marcel, sont revenus ici, après la guerre. Max et Hilde étaient allemands. Hilde avait été la maîtresse du chef d’orchestre Wilhelm Furtwängler avant d’épouser Max.[1. Marcel Ophuls, Mémoires d’un fils à papa, éditions Calmann-Lévy] Marcel est déclaré franco-américain ; son père ne disait-il pas, quand on l’interrogeait sur sa nationalité : « Je la connaîtrai demain ! » ? Marcel manie l’ironie dans toutes ses langues ; il porte sur le monde en général un redoutable esprit critique. La France en sait quelque chose, qui chancela lorsqu’il lui tendit le miroir de ses années d’Occupation. Il y eut soudain un « malaise dans la civilisation » française, quand parut sur les écrans de cinéma Le Chagrin et la Pitié (1969), jugé partial, injuste, vrai, ignoble, nécessaire. La France s’était endormie en excellente santé ; réveillée en sursaut par ce documentaire, elle se découvrait, pour reprendre le mot d’Arletty à la Libération, au procureur qui lui demandait comment elle se sentait : « pas très résistante ».

Marcel l’excentré

Causeur. Pourquoi habitez-vous si loin de Paris ?
Marcel Ophuls.
En effet, j’habite au pied des Pyrénées, le panorama est magnifique. J’ai choisi ce lieu comme on choisit un refuge, pour guérir des blessures. Hélas, je ne suis pas guéri ! J’ai éprouvé une immense déception après l’échec de Veillées d’armes (1994, consacré au siège de Sarajevo et aux « aventures » de la vérité journalistique en temps de guerre), un sentiment d’injustice aussi. J’ai voulu m’enfuir.

Et vous enfouir ! Dans Un voyageur (2013) vos mémoires filmés, vous parlez de votre maison du Béarn comme d’un pavillon d’une banlieue très excentrée, d’un sam’suffit de retraité malicieux.
La maison avait été désertée par Régine, ma femme, après une dispute violente (il a mimé la scène dans son film), je m’étais fâché avec Bertrand Tavernier, alors que je n’avais rien à lui reprocher et qu’il est un homme charmant : je m’en sortais avec l’humour, vous savez… la politesse du désespoir.

Certes, mais vous conserviez l’espoir de réaliser l’un ou l’autre de vos projets.
Oh ! le documentaire, j’en ai soupé ! Cela demande trop de travail, c’est souvent peu rémunérateur, on prend des coups, et l’on se retrouve souvent devant les tribunaux.

Godard envoie Marcel sur les roses (de Tel Aviv)

C’est pourtant l’idée d’un documentaire qui vous a conduit devant le domicile de Jean-Luc Godard, à Rolle, en Suisse : une scène très cocasse.
Il était venu me parler, il y a longtemps, dans mon potager, d’un projet qu’il souhaitait réaliser avec moi.

Ce qu’on en sait le rend à la fois mystérieux, excitant et… compliqué.
Il voulait que nous allions en Israël, que nous y examinions le destin des Juifs et celui des Palestiniens, au centre de cette région du monde très « disputée ». Nous devions[access capability= »lire_inedits »] mêler le récit de nos propres expériences, l’examen de nos histoires respectives, à des entretiens avec des intellectuels, des militants, des habitants. J’ai plusieurs fois relancé Godard, en vain. Avec les années, la situation évolua considérablement. J’ajoute que le bombardement de Gaza m’a mis en colère. Eyal Sivan m’ayant contacté, nous sommes allés à Tel Aviv, mais, avant, nous avons sonné chez Jean-Luc.

Qui vous reçoit fort mal ! Il est à l’intérieur de son domicile, on ne le voit pas, vous criez à son intention, depuis la rue : « Jean-Luc Godard ! Jean-Luc, tu m’ouvres ! C’est le moment de le faire, le film. Dans trois jours on peut partir pour Tel Aviv. » Il apparaît sur le seuil, furieux : « Va à Tel Aviv si tu veux, et fous-moi la paix ! » Et il s’enferme à double tour !
Je l’avais prévenu, j’avais annoncé ma venue. J’ai placé cette scène prise sur le vif dans le film Des vérités désagréables (2014, avec Eyal Sivan, documentariste israélien « insolent », ainsi qu’il se définit lui-même) : c’est une petite vengeance contre Jean-Luc, qui est un cher ami « difficile ».

Le film se poursuit en Israël, mais l’argent vient à manquer, vous quittez le pays. Eyal Sivan, de son côté, voudrait continuer.
J’ai interrompu le tournage parce que je n’étais plus payé. Mon père m’avait confié cette formule : les Ophuls n’éditent pas à compte d’auteur ! Il nous manquait une quinzaine de jours, mais j’avais l’accord d’Alain Finkielkraut, de Manuel Valls, d’Edwy Plenel, de Daniel Cohn-Bendit, et même d’Alain Soral !

N’avez-vous pas sollicité Élisabeth Lévy ?
Non, on me l’a suggéré récemment.

L’enterrement de Lubitsch

N’hésitez pas à le faire, elle ne manque pas d’arguments ! Revenons à vos projets de films, à cette fiction autour de la personnalité si brillante d’Ernst Lubitsch.

Je le fais revivre par le truchement de ses amis et collaborateurs. Lubitsch est, avec Max, mon metteur en scène préféré. Je m’inspire de la réalité. Il est mort en faisant l’amour ; il avait eu plusieurs crises cardiaques, la dernière, dans les bras d’une femme, lui fut fatale.

Il est parti en état d’épectase, à la manière du regretté président Félix Faure.
Et du cardinal Daniélou ! Donc Lubitsch meurt : on fait sortir la dame, et l’on s’interroge sur la suite. Samson Raphaelson était le scénariste préféré de Lubitsch ; sa nouvelle, The Day of Atonement, avait fourni la matière d’un spectacle musical très populaire à Broadway, puis était devenue The Jazz Singer (Alan Crosland, 1927, scénario Alfred Cohn), considéré comme le premier film parlant de l’Histoire. Après la première crise cardiaque de Lubitsch, il fut entendu, en secret, par l’entourage, que Raphaelson serait chargé de rédiger son oraison funèbre. Les choses ne se passèrent pas ainsi, mais Raphaelson écrivit un récit sur son amitié avec Lubitsch, intitulé Freundschaft, que publia The New Yorker en 1981 (en français, Amitié, éditions Allia). Mon film s’achève sur Billy Wilder et William Wyler sortant du cimetière, et sur leur échange, délicieux même s’il n’est pas tout à fait authentique : « No more Lubitsch ! » dit sobrement Billy Wilder, et Wyler conclut : « Worse than that : no more Lubitsch pictures ! » (« Lubitsch, c’est fini ! », « Pire encore : plus jamais de films de Lubitsch ! »)

Bardot s’ennuie, Jane est contrite

Lubitsch aurait beaucoup apprécié Brigitte Bardot, que vous avez croisée à ses débuts.
J’ai fait sa connaissance grâce à Anatole Litvak. Je travaillais comme stagiaire au montage de son film Un acte d’amour (1953). À la fin, comme il se doit, un grand dîner est donné avant la séparation de l’équipe. Je me trouve placé à côté d’une délicieuse jeune femme, qui tenait un petit rôle : Brigitte Bardot. Ai-je été bête ! J’aurais dû la divertir, l’inviter à danser, je lui ai parlé de philosophie ! Dieu qu’elle était belle ! Cela dit, vers deux heures du matin, Vadim est venu la chercher.

À la fin, Vadim raflait toujours la mise !
Oh ! Vadim, ce n’était pas un bon metteur en scène ! Son adaptation des Liaisons dangereuses ne vaut pas un clou.

Nierez-vous que Barbarella est une réussite ?
Ah ! Barbarella, c’est épatant ! La séquence d’ouverture, Jane Fonda nue… Je l’ai rencontrée alors que je tournais The Memory of Justice (1976). Avant même que je l’interroge, elle m’a dit ceci : « Marcel, je vous dois des excuses. » Je marquai mon étonnement. « Oui, pour avoir repris le rôle que Danielle Darrieux avait tenu dans La Ronde, sous la direction de votre père, Max. »[2. La version de Vadim est écrasée par le chef-d’œuvre que Max Ophuls tira de la pièce d’Arthur Schnitzler. Il adaptera magnifiquement trois nouvelles de Maupassant, La Maison Tellier, Le Masque, Le Modèle, réunies sous le titre Le Plaisir.]

Max, le papa

Justement, il est temps de parler de Max Ophuls. Commençons par sa période berlinoise.
J’aime bien son premier long-métrage, méconnu, Die Verliebte Firma (Le studio amoureux, 1932). Le thème est un peu celui du Schpountz, de Marcel Pagnol. La jeune héroïne chante, entre autres, un air ravissant, qui dit ceci (il fredonne en allemand) : « Ich war noch nie… Je n’ai jamais encore été amoureuse, mais je sais par le cinéma parlant que cela existe. » Peu de gens connaissent La Fiancée vendue (1932), adaptée de l’opéra de Smetana, qui n’a pas marché – mon père ne me parlait jamais de ses échecs. Arturo Toscanini, après l’avoir visionné, déclara : « Je veux cet homme pour filmer Tosca ! » Nous étions en 1934 ou 1935. Toscanini, viscéralement antifasciste, a fichu le camp à New York, et Max n’a pas réalisé Tosca ! Cela dit, son chef-d’œuvre demeure Libelei (1933), inspiré d’une pièce d’Arthur Schnitzler, qu’il retrouvera plus tard avec La Ronde (1950).

En Amérique, il a découvert le système hollywoodien, le pouvoir des studios et des producteurs.
Mon père avait un côté grand seigneur arrogant, il n’aimait pas quémander, il s’y prenait autrement, j’ai hérité de ce trait. Il s’entendait très bien avec John Houseman[3. John Houseman (1902-1988), né en Roumanie, d’origine alsacienne par son père et anglaise par sa mère, comédien, producteur cultivé : Lettre d’une inconnue, 1948, Max Ophuls ; La Vie passionnée de Vincent Van Gogh, 1956, Vincente Minnelli. Un temps associé à Orson Welles.], qui le protégeait, ainsi qu’avec Walter Wanger[4. Walter Wanger (1894-1968) : Les Désemparés, 1949, Max Ophuls ; Cléopâtre, 1963, Joseph Mankiewicz.], excellent producteur également. Papa est revenu en Europe, encouragé par Wanger ; ils avaient quatre projets de films ensemble, dont La Duchesse de Langeais, pour lequel Max avait pressenti James Mason, son ami, et Greta Garbo. Elle est venue à Rome en fuyant les paparazzi, pour faire des essais devant la caméra du légendaire chef opérateur James Wong Howe. Ce devait être le retour à l’écran de Garbo. Mais Wanger n’a pas pu réunir la somme d’argent nécessaire. Puis il a été mêlé à un scandale passionnel : il tira par deux fois sur Jennings Lang, impresario et amant de sa femme, l’actrice Joan Bennett. Lang, fort heureusement, survécut à ses blessures. Wanger, après avoir purgé une peine de prison assez légère, rentra à la maison, où l’attendait Joan Bennett, dont il ne divorça pas !

Et en France, quels étaient ses producteurs ?
Les frères Hakim, Raymond (1909-1980) et Robert (1907-1992) : avec eux, les choses étaient simples. Il aimait bien aussi Henry Deutschmeister (1902-1969). Mon père n’était pas spécialement cinéphile. Il disait souvent, par boutade, une formule sans doute reprise de quelqu’un d’autre : « Pourquoi irais-je au cinéma ? Si le film est mauvais, je m’emmerde, s’il est bon, je suis jaloux ! »

On dirait plutôt un trait de Sacha Guitry, mais Sacha aurait dit « je m’ennuie ». Max est mort en Allemagne, n’est-ce pas ?
Oui, mais ses cendres sont à Paris, au Père-Lachaise, avec celles de ma mère. J’avais sollicité Henri Jeanson pour l’oraison funèbre, ma mère avait choisi Gustaf Gründgens, (le baron von Eggersdorff dans Liebelei). Gründgens lut un papier sans intérêt, mais alors Jeanson, magnifique ! Pourtant, lui et mon père s’étaient détestés. D’abord, Max n’aimait pas les mots d’auteur dans les films, en outre, il avait eu une liaison avec Madeleine Ozeray, qui était alors la compagne de Louis Jouvet. Or Jouvet était un intime de Jeanson. Ils s’étaient réconciliés, grâce au producteur Deutschmeister, qui disait : « Ophuls, il ne faut pas le prendre après un succès, on ne peut plus le tenir, mais après un bide, il est plus abordable. » Il le connaissait bien.[/access]

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Islamisme: l’amour rend aveugle

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Quentin Véronique Roy Daech Radicalisation Islamisme
Évacuation de civils dans le quartier d'Al-Samah, à la périphérie est de Mossoul, 1er décembre 2016
Quentin Véronique Roy Daech Radicalisation Islamisme
Évacuation de civils dans le quartier d'Al-Samah, à la périphérie est de Mossoul, 1er décembre 2016

« Il y a dans le sentiment maternel je ne sais quelle immensité qui permet de ne rien enlever aux autres affections », écrivait Balzac. À lire le témoignage de Véronique Roy, mère d’un djihadiste mort en Syrie il y a tout juste un an, l’amour maternel peut en tout cas altérer le bon sens et la faculté d’extrapolation. Il n’est certes pas question ici de reprocher à une mère d’avoir trop aimé son enfant. Ni de pénétrer, au moyen d’hypothèses psychologisantes, dans l’intimité de la dyade mère-fils, au-delà de ce qui a été rendu public. Reste que dès le titre, Quentin, qu’ont-ils fait de toi ?, qui paraît ce mois-ci aux éditions Robert Laffont, prête à controverse. Car si on sait, dès la première page qui est Quentin, l’identité de « ils » est beaucoup moins claire.

S’il avait rencontré un militant de Greenpeace ou de la Fondation Abbé Pierre…

Un morceau d’amour égaré, dirait-on de Quentin, dont on découvre au fil des pages un parcours sans faute, du berceau jusqu’à ses premiers pas dans la vie adulte marqués par la conversion à l’islam et, très vite, à l’islamisme. « On l’a toujours éduqué dans le respect des valeurs de tolérance et d’ouverture. C’est pour ça qu’on n’avait pas rejeté sa conversion », explique Véronique Roy, catholique peu ou pas pratiquante, adepte du yoga et ouverte à l’enseignement du bouddhisme. S’il y a un profil de famille qui prédispose les rejetons à embrasser l’islam intégriste, on ne s’attend pas à le trouver dans la famille Roy. Ainsi, lorsque Quentin prévient ses parents qu’il a une annonce importante à leur faire, sa mère s’attend à un coming out. Pourtant, on n’est pas à Boboland mais à Sevran, une commune de Seine-Saint-Denis à la mauvaise réputation assez largement justifiée. Et le certificat d’islam de Quentin lui a été délivré par l’imam d’Aubervilliers, menacé en son temps d’expulsion par Manuel Valls pour propos homophobes.

La question essentielle demeure : s’il avait grandi ailleurs, Quentin aurait-il pu échapper à son destin ? Grand sportif, assidu, appliqué – il a été inscrit en sciences et techniques des activités sportives à Paris 13 –, le jeune homme aurait pu faire la joie des recruteurs des armées. « Certains auront peut-être du mal à l’entendre, mais je crois qu’il était beaucoup trop pacifiste pour s’engager sous les drapeaux », note sa mère, qui lui offre un livre de Pierre Rabhi et tente de stimuler sa fibre sociale. S’il avait rencontré un militant de Greenpeace ou de la Fondation Abbé Pierre, Quentin serait à présent en train de camper à Sivens ou de lutter contre le mal-logement, soutient Véronique Roy : « Mais à Sevran ou ailleurs, il a croisé les fondamentalistes qui l’ont attiré en lui faisant miroiter les mêmes valeurs : l’éthique, le bien, le mal, l’humanitaire… »

« Ce qui se passe en France c’est la même guerre qui se passe ici, en Syrie et en Irak »

On comprend que « ils », ce sont les « entrepreneurs de radicalité », les pouvoirs locaux passifs, voire permissifs, face à la propagation de la gangrène islamiste, l’État enfin, dont les lois ne semblent plus en vigueur, passé le périphérique. L’argumentation de Véronique Roy ne relève pas seulement de l’égarement d’une mère percluse de douleur. À 20 kilomètres du palais de l’Élysée, se trouve une salle de prières surnommée « la mosquée de Daech ». On pourrait presque en rire si cela ne menaçait pas notre sécurité.

C’est sur un autre point que l’amour maternel de Véronique Roy paraît altérer son esprit critique. Alors qu’elle sait Quentin parti en Syrie, des représentants de l’association de victimes « 13 novembre 2015, fraternité et vérité » la convient à une rencontre entre des proches des victimes et parents de jeunes enrôlés par Daech. Et voici ce qu’elle en retient : « Alors qu’ils ont pour la plupart perdu un être cher dans le carnage de cette funeste nuit, ils nous ont assuré que nos combats étaient les mêmes, que c’étaient des enfants de la République qui avaient tué d’autres enfants de la République et que la société dans son ensemble portait donc une lourde responsabilité. » On sourit amèrement.

Pour commencer, précisons que Quentin Roy, bien qu’il reste à tout jamais l’enfant de sa mère, n’est plus un enfant au moment où il décide de renier la République, ses valeurs et ses principes. Qu’il le fasse sous influence ne suffit pas à le disculper. Jusqu’à preuve du contraire, cet homme de 22 ans n’a pas été forcé d’embarquer sur un vol pour Istanbul. En quoi son acte engagerait-il la responsabilité de M. Dupont ? En quoi devrait-il bénéficier du même statut que les jeunes gens déchiquetés par les balles au Bataclan, alors même qu’en commentant l’événement depuis la Syrie, il n’exprime aucun regret ni ne remet en cause la barbarie de ses coreligionnaires ? « Je comprends que vous soyez choqués, mais il faut que vous compreniez que c’est un temps de guerre aujourd’hui et qu’il faut que vous preniez position. Ce qui se passe en France c’est la même guerre qui se passe ici, en Syrie et en Irak », assène-t-il au téléphone depuis Raqqa. En conclusion, loin d’ignorer les enjeux stratégiques, le fils de Véronique Roy en donne un résumé parfaitement lucide.

À chaque étape brûlée, la famille acquiesce

On ne saurait réhabiliter Eichmann – et j’assume cette comparaison dès lors que le jeune djihadiste, tout comme le criminel nazi, a obéi aux exigences d’un système totalitaire dont il assurait activement l’expansion et espérait la victoire. Et tout comme Eichmann, qui n’a su devant ses juges qu’utiliser la langue du bois du IIIe Reich, Quentin répète les mêmes formules magiques truffées de sourates, trahissant son incapacité fondamentale à se mettre à la place d’autrui et à penser de façon autonome. Assurant seul sa défense, Eichmann comptait éveiller l’empathie de l’auditoire en racontant ses mésaventures de « fonctionnaire exemplaire ». Véronique Roy semble vouloir nous arracher la nôtre en plaidant la dérive sectaire. C’est sa condition morale de survie, on le comprend bien.

Il serait toutefois intéressant de savoir à quel moment précis la mère de Quentin situe le point de non-retour. Car donnant la chronologie exacte de la radicalisation de son fils, Véronique Roy s’abstient de le mentionner. Et pour cause. À chaque étape brûlée, la famille acquiesce – par naïveté, par peur de perdre cet « enfant », qui finira par s’en aller de toute manière. Quentin ne supporte plus la vue d’une bouteille de vin à la table familiale ? On le met à la table des enfants. Il arrête de jouer du piano ? On regrette que la musique soit « haram », mais on ne se formalise pas. Il refuse d’entrer à l’église pour participer à la messe funéraire de sa grand-mère ? On rechigne, on se fâche et on passe à autre chose. On voudrait comprendre ce progressif enlisement de toute une famille dans la folie intégriste d’un des siens. Il faut ajouter l’isolement terrible de cette mère durant des mois et l’absence d’interlocuteur apte à la conseiller ou la soutenir, à commencer par les représentants de la Grande Mosquée de Paris à qui elle s’adresse. L’aboutissement, c’est cette femme aveugle au déraillement d’un jeune qui quitte son travail parce qu’il l’empêche de faire ses cinq prières par jour.

Quelle que soit la compassion qu’elle nous inspire, Véronique Roy a tort de revendiquer le titre de « victime du terrorisme », Véronique Roy atteint des limites. Car si elle est victime, c’est plutôt d’on ne sait quelle « immensité » de l’amour maternel qui l’a empêchée d’affronter la réalité.

Quentin, qu’ont-ils fait de toi ?, Véronique Roy, éditions Robert Laffont

C’est maintenant qu’il faut soutenir François Fillon

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François Fillon. Sipa. Numéro de reportage : AP22021429_000003.
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François Fillon. Sipa. Numéro de reportage : AP22021429_000003.

À chaque jour son déserteur. À chaque jour son article accablant. À chaque jour sa convocation au poste de police. Comme si la surprise sortie de cette primaire venait contrarier des plans trop bien huilés, et qu’il fallait remuer ciel et terre pour se débarrasser de ce candidat et de son programme encombrant.

Celui qui a su cristalliser le ras-le-bol

Libéral, conservateur, catholique, qui n’a ni peur de l’ombre portée de Margaret Thatcher ni de la lumière des Évangiles. Il y a effectivement de quoi secouer la caste socialo-progressiste qui à force d’endogamie, avait fini par se croire seule à bord.

Pire, François Fillon, qui a su cristalliser ce ras-le-bol fiscal et identitaire, n’a pas les manières mal dégrossies des candidats “populistes” qui font tomber les certitudes électorales aux quatre coins de l’Occident. Authentique homme de droite, il tient une ligne austère, sans lendemains qui chantent, mais où chacun pourra faire les efforts nécessaires pour essayer d’être à la hauteur de nos morts.

Il n’a pas non plus le bon goût d’avoir admis la supériorité morale du socialisme, et assume sans trembler qu’il vaut mieux lutter contre la pauvreté en encourageant la richesse, que de lutter contre la richesse pour finir tous pauvres.

Il n’a pas peur de dire que les Français voudraient bien travailler plus et plus longtemps si la moitié de leurs revenus n’étaient pas engloutis par un Etat obèse qui n’arrive d’ailleurs même plus à assurer ses missions essentielles.

Il n’a pas peur de dire qu’à force de vouloir aider les agriculteurs, la bureaucratie publique est devenue un cauchemar pour tous ceux qui veulent simplement continuer à cultiver la terre. Il n’a pas peur de dire que l’école doit être le lieu de l’apprentissage et de la recherche de la réussite, et non de l’endoctrinement de masse aux lubies du siècle.

Réflexions sur la question islamique

Mais surtout, il ose mettre le doigt sur les problèmes posés par l’essor de l’Islam dans notre pays. Celui de l’islamisme, certes, et de la terreur des attentats, mais aussi celui de l’Islam du quotidien, qui transforme les habitudes et les paysages, au point de détourner les Français non-musulmans de territoires entiers, devant une pression religieuse et culturelle sans précédent.

Certes, on pourrait lui reprocher de se réfugier derrière la complexité de la question de l’Islam pour ne pas évoquer frontalement celle de l’immigration en général. Et il faudra de toute façon finir par penser la question migratoire sans haine, sans agressivité, mais également sans angélisme, et sans déni. Sans doute faut-il répartir les chantiers dans le temps, et ne pas perdre en lisibilité ce que l’on gagnerait en quantité.

Enfin, le soutien hardi de Sens Commun, émanation politique de la Manif pour tous, est une garantie que les questions de la famille et du genre ne seront pas vouées aux caprices des associations qui ont déclaré la guerre à la nature et à la culture, au nom de l’insupportable oppression bourgeoise qui empêche les enfants transgenres de 7 ans de s’épanouir dans leur poly-sexualité naissante.

Je n’ai pas d’avis sur le « Penelopegate ». Ou plutôt, ce que je retiens de cette affaire, c’est surtout la capacité de la grosse presse à se taire sciemment toute l’année, se rendant complice des pratiques critiquables du monde politique, pour se découvrir un matin une vocation d’informateur public quand il s’agit de faire tomber un candidat de droite qui a de sérieuses chances de remporter la prochaine élection.

Non à l’attelage Hue-Minc !

Pour toutes ces raisons, et devant le spectacle consternant des lapins de coursives qui quittent le navire au premier coup de vent (ce qui est finalement un bon tri, car devant les chantiers qui attendent le prochain président sérieux, il va falloir un peu plus de courage que le petit soldat Le Maire), j’ai choisi de soutenir François Fillon.

J’aurais pu soutenir Marine Le Pen, si elle n’avait pas bradé l’héritage pour ne vendre qu’une soupe vaguement jacobine – les plus aimables diront colbertiste, sur fond de lutte des classes et de laïcité vieille d’un siècle. C’est dommage, il ne faudrait pourtant que certains ajustements pour se diriger enfin vers une union tranquille des droites.

J’aurais aussi pu soutenir Emmanuel Macron, si son déguisement de réformateur libéral était plus solidement cousu, et si je croyais un instant que l’on puisse être de droite et de gauche en même temps.  La France n’a pas besoin de plus de confusion, et il n’est pas sûr qu’une ronde de printemps qui réunisse Robert Hue et Alain Minc participe à la clarté du paysage politique.

Alors pour l’instant, quelques soient les défauts du système, qui sont nombreux, et devant les déceptions quotidiennes que nous inflige la nature humaine, je fais le choix des idées et du projet. Et aujourd’hui, je vois dans ce que certains appellent un acharnement, l’ultime preuve qu’il me fallait pour faire confiance à la ténacité du prochain président de la République.

Dans l’attente impatiente des batailles à venir, je lui rappelle amicalement le vieil adage : « Qui trébuche mais ne tombe pas, fait un grand pas. »

Vaincre le totalitarisme islamique

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Macron réinvente l’eau tiède à l’école

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emmanuel macron ecole
Emmanuel Macron. Sipa.Numéro de reportage : 00788611_000012.
emmanuel macron ecole
Emmanuel Macron. Sipa.Numéro de reportage : 00788611_000012.

Nous connaissons depuis hier matin le programme d’Emmanuel Macron sur les questions éducatives. Ou plutôt les grandes orientations. Parce qu’on ne peut décemment soutenir que les mesures éparses qu’il a citées relèvent d’un programme ni ne s’inscrivent dans une vision d’ensemble. On les dirait tout juste destinées à satisfaire une curiosité journalistique.

Des mesures qui existent déjà

Le candidat illusionniste de la gauche et du centre, celui qui fut ministre de François Hollande et collègue de Najat Vallaud-Belkacem, qui assista sans mot dire à la réforme des rythmes scolaires, à la suppression du latin et des classes bilangues et au déclassement des humanités, celui qui est responsable du bilan désastreux de ce quinquennat en matière éducative, affirme aujourd’hui qu’il faudrait revenir sur toutes les réformes dudit quinquennat. Que ne l’a-t-il pas dit plus tôt ! Pourquoi s’est-il tu quand il était au gouvernement ? Comment faire confiance à quelqu’un qui a approuvé par le passé des réformes qu’il dénonce aujourd’hui ? Et puis, quel aveu cruel pour toute la gauche qui se murait jusqu’à présent dans une arrogance qui la conduisait – avec toute la mauvaise foi qu’on lui connaît – à refuser le réel et à ne pas admettre l’échec patent du quinquennat Hollande en matière éducative !

Mais la lucidité d’Emmanuel Macron s’arrête là puisque le candidat d’En marche se borne à proposer des mesures qui existent déjà dans le code de l’Éducation mais ne sont tout simplement pas appliquées. Ainsi en est-il de l’interdiction de l’utilisation des téléphones portables dans l’enceinte des écoles primaires et des collèges. À force de vouloir à tout prix être en marche, le candidat-héritier oublie de se poser et de regarder ce qui existe déjà dans la législation. Il est vrai qu’il essaie tant bien que mal de bricoler un programme qui a toujours peine à voir le jour… S’il avait un peu plus réfléchi, il aurait consulté l’article L511-5 du code de l’Éducation dans lequel on peut lire noir sur blanc : « Dans les écoles maternelles, les écoles élémentaires et les collèges, l’utilisation durant toute activité d’enseignement et dans les lieux prévus par le règlement intérieur, par un élève, d’un téléphone mobile est interdite ». Un dispositif issu de la loi du 12 juillet 2010, adoptée sous un gouvernement alors dirigé par un certain François Fillon…

Un président-proviseur?!

Le problème, comme toujours en France, c’est que ce texte n’est pas suffisamment appliqué, faute de sanctions prévues. On mesure la force du droit à son effectivité dans la vie réelle, c’est-à-dire à sa capacité d’être traduit en fait et respecté de tous. En France, on multiplie les règles sans apporter un soin particulier à leur application concrète. Le résultat, c’est un État délégitimé dans sa prétention à incarner l’autorité et incapable de faire respecter l’ordre public. Nous n’avons pas besoin de nouvelles lois en tous sens, il suffit simplement d’appliquer celles qui existent déjà, d’autant qu’elles relèvent du simple bon sens ! Est-ce du ressort du Président de la République d’interdire l’usage des téléphones portables dans les enceintes scolaires ? Ne serait-ce pas plutôt la mission d’un chef d’établissement ? Emmanuel Macron semble ignorer le principe de subsidiarité selon lequel il est nuisible de confier à l’échelon supérieur ce qui peut être décidé à l’échelon inférieur. Arrêtons de penser que l’État doit administrer l’Éducation nationale depuis la rue de Grenelle ! Cette idée très jacobine fait d’Emmanuel Macron un digne héritier de François Hollande et de la gauche socialiste. L’État doit fixer un cadre, il est le garant du respect de la liberté éducative et de l’apprentissage des savoirs fondamentaux ; il n’est pas le gérant effectif de tous les établissements scolaires.

Quelles sont les autres mesures du candidat-marcheur ? Des professeurs mieux payés en ZEP – 3 000€ de primes nets par an -, une division par deux du nombre d’élèves par classes en CP-CE1 ou encore la création de 4 000 à 5 000 postes. Des mesures qui sortent tout droit de la bouche du Père Noël ! Qui peut être contre la création de postes ou la division du nombre d’élèves par classes ? Personne, bien sûr ! Mais, il n’explique nulle part comment il entend financer une telle mesure. Or, c’est bien là tout le problème, surtout quand on propose, par ailleurs, de supprimer 120 000 postes de fonctionnaires ! À multiplier les promesses inconsistantes et les mesures coûteuses, Emmanuel Macron pourrait bientôt se mesurer à Benoît Hamon, expert en la matière ! Seule proposition de bon sens : la réforme du baccalauréat par l’introduction du contrôle continu pour certaines matières. Une réforme qui figure d’ailleurs au programme de François Fillon depuis juin 2015…

Puisqu’Emmanuel Macron semble vouloir copier – en le dénaturant – le programme éducatif de François Fillon, je lui conseillerais de couper court avec la repentance mémorielle et d’exiger des manuels scolaires qu’ils fassent une part plus grande à la vérité historique, à la trame chronologique et au récit national. Un état d’esprit qu’ignore pour l’instant Emmanuel Macron qui préfère qualifier la colonisation de crime contre l’humanité !

Russie-Qatar: les dessous d’un mariage de raison

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poutine qatar syrie gaz
L'émir du Qatar et Vladimir Poutine. Sipa. Numéro de reportage : AP21845924_000005.
poutine qatar syrie gaz
L'émir du Qatar et Vladimir Poutine. Sipa. Numéro de reportage : AP21845924_000005.

Quelques points de chronologie d’abord. Le 20 février, l’ambassadeur de Russie au Qatar, Nurmakhmad Kholov, a annoncé à l’agence russe Tass que « le Qatar investissait près de 2 milliards de dollars dans les activités de l’entreprise russe Novatek, plus important producteur indépendant de gaz de Russie ». Kholov a précisé que « la Russie et le Qatar ont réussi ces trois dernières années à obtenir de bons résultats en matière d’économie et d’échanges commerciaux grâce au travail conjoint de la commission intergouvernementale pour le commerce, l’économie, la science et la coopération technique » entre les deux pays. Avant de conclure : « Le Qatar exprime un grand intérêt pour les produits agricoles russes ainsi que pour les projets russes en matière de pétrochimie et de sources énergétiques, autant que dans le domaine de la construction ».

Un embryon de coopération militaire

Ceci est dans la droite ligne de la privatisation du géant public russe du pétrole, Rosneft, qui a eu lieu au début du mois de décembre dernier. L’Etat russe qui possédait 50% de Rosneft, première entreprise pétrolière mondiale, en a cédé 19,5% du capital au fonds d’investissement Glencore ainsi qu’au fonds souverain du Qatar (dans une proportion que l’on ignore) pour un montant de 10,5 milliards de dollars, qui doivent servir au renflouement du budget russe via l’entreprise publique Rosneftegaz. Précisons que le Qatar est lui-même majoritaire au sein du fonds Glencore.

Précisions enfin, pour illustrer cette « lune de miel » qu’au delà de l’énergie, un embryon de coopération militaire existe entre les deux pays. Le 6 septembre 2016, Moscou et Doha ont en effet signé un accord militaire après une visite du ministre qatari de la Défense, Khalid bin Mohammad Al Attiyah à son homologue russe Sergueï Choïgou, lors du Forum international militaire et technique de Moscou « ARMÉE-2016 ». Cet accord faisait suite à la rencontre, en mai de la même année, du vice-ministre russe des Affaires étrangères Mikhaïl Bogdanov avec l’émir Tamim ben Hamad al-Thanin. « Nous avons signé un accord de coopération militaire avec la Russie, mais il ne comprend pas l’achat d’armes », a indiqué Saoud Bin Abdallah al-Mahmoud, Ambassadeur du Qatar à Moscou. Comme l’explique le site Opex360, « s’agissant d’éventuels contrats d’armement, rien n’est fermé du côté de Doha, le diplomate ayant assuré que son gouvernement examinerait cette ‘possibilité’ ». Dans ce nouveau contexte marqué par les progrès en matière de coopération énergétique, il n’est pas à exclure que des armes russes soient vendues au Qatar dans les deux ans, d’autant plus qu’elles ont, au grand dam de Doha, démontré toute leur efficacité en Syrie et que Moscou engrange déjà de précieux contrats d’armement dans la région (nous ferons un point d’ici peu sur ces contrats tous azimuts).

Une vieille discorde aggravée par la crise syrienne

Le passif entre Moscou et Doha est pourtant ancien. La Tchétchénie fut un premier motif de discorde. Au commencement de la décennie 2000, le Tchétchène Zelimkhan Iandarbiev, alors au Qatar, était accusé par la Russie de financer des rebelles tchétchènes liés à Al-Qaïda et d’avoir participé à l’organisation de la prise d’otages dans un théâtre moscovite en octobre 2002 qui s’était soldée par 129 morts. Mais Doha a refusé à la Russie son extradition. En février 2004, toujours en exil à Doha, Zelimkhan Iandarbiev trépassa après qu’une bombe placée dans sa voiture eut explosé. Comme l’explique le site Opex360, « les services russes (SVR et GRU) furent accusés d’avoir commis cet assassinat, qui sera, plus tard, à l’origine de la première loi anti-terroriste adoptée par l’Emirat. En tout cas, deux suspects de nationalité russe appartenant effectivement au GRU furent interpellés et jugés à Doha pour assassinat et trafic d’armes. Après avoir été torturés selon Moscou, les deux hommes furent condamnés à la prison à vie, avant d’être finalement transférés en Russie pour y accomplir leur peine. On y a perdu leur trace ».

La relation russo-qatarie se dégrade brutalement dès le début de la Guerre civile syrienne en 2011. Alors que la Russie joue des circonstances pour consolider son alliance avec le régime syrien (pour ne pas laisser les mains libres à Téhéran), et vole ouvertement à son secours en septembre 2015 en intervenant militairement (une première pour Moscou depuis l’invasion de l’Afghanistan en 1979), le Qatar, proche des Frères musulmans, est en fait dès le début de la Guerre syrienne à la manœuvre pour faire tomber le régime de Bachar Al-Assad et installer, en coopération avec les Turcs – eux aussi très liés aux Frères musulmans – et en concurrence avec les wahhabites d’Arabie Saoudite, un régime sunnite à Damas sous la forme d’un “Etat islamique”. Les Frères musulmans financent et arment les rebelles syriens (moins le Front al-Nosra, émanation wahhabite d’Al-Qaïda, qu’Ahrar al-Sham et la coalition du Front islamique, dominés par les Frères musulmans et parrainés par Doha et Ankara).

En 2012, alors que les Occidentaux pensent que le régime de Bachar Al-Assad va tomber en quelques semaines, le ministre qatari des Affaires étrangères Hamed Ibn Jassem aurait déclaré à l’ambassadeur russe auprès des Nations Unies : « Je vous mets en garde contre toute utilisation du veto sur la crise en Syrie; la Russie doit approuver la résolution, sinon elle perdra tous les pays arabes ». Mais l’intéressé, Vitali Tchourkine, qui vient de décéder brutalement, aurait alors rétorqué au Qatari : « Si vous me reparliez sur ce ton de nouveau, il n’y aurait plus une chose qui s’appelle le Qatar » avant de lancer directement au Premier ministre du Qatar : « Vous êtes ici au Conseil de sécurité en tant qu’invité, respectez-vous et reprenez votre taille initiale, d’ailleurs je ne m’adresserai plus à vous, je parle au nom de la grande Russie, et qu’avec les Grands ». Ces propos peu diplomatiques ont été bien sûr démentis par la Fédération de Russie, mais ils illustrent bien les certitudes de l’époque : les puissances sunnites du Moyen-Orient, fortes de leurs soutiens occidentaux, pensent alors réellement pouvoir parvenir à leurs fins en profitant des « Printemps arabes » pour écarter le très gênant Assad tandis que les Russes, cherchant à rattraper l’humiliation endurée en Libye – où ils n’ont pu empêcher les Occidentaux d’outrepasser leur mandat initial pour provoquer la chute du régime libyen et la fin terrifiante du Colonel Kadhafi -, se promettent alors de ne plus rien céder aux Occidentaux ou à leurs alliés du Golfe, tant sur le terrain diplomatique, en dégainant leur veto au Conseil de Sécurité que sur le terrain militaire, en volant directement à la rescousse d’Assad dans sa guerre contre-insurrectionnelle l’opposant aux « rebelles » syriens.

Doha prend acte de la domination russe

Sur fond de crise syrienne, mais aussi de guerre du pétrole et du gaz, il faut convenir qu’aujourd’hui, en concluant ces accords avec Moscou, le Qatar, à l’instar de la Turquie l’été dernier, prend acte de la domination stratégique russe sur la région et « va à Canossa », tandis que Moscou consolide son approche diplomatique éminemment pragmatique et basée sur du « win-win » consistant à parler à tous – même à ses adversaires voire à ses ennemis – et à trouver avec chacun des bases d’accord diversifiées permettant d’exercer un effet de levier sur d’autres partenaires-concurrents (en l’espèce sur Téhéran qui ne peut que s’inquiéter fortement de l’actuel rapprochement Moscou-Doha)

La prophétie qatarie, partagée à l’époque par bien des analystes occidentaux – « vous allez voir, en protégeant Bachar Al-Assad, les Russes vont se mettre à dos tous les pays de la région, particulièrement les puissances sunnites, et ils s’enliseront en Syrie comme les Soviétiques (ou les Américains…) en Afghanistan » – ne s’est pas révélée exacte. Contrairement à la France, qui, seule contre tous, semble encore vouloir pousser en Syrie les rebelles contre le régime – il faut lire la passionnante enquête de Georges Malbrunot du Figaro sur ce point –, les Qataris, comme les Turcs, ont pris acte de leur échec pour déstabiliser le régime de Bachar Al-Assad et souhaitent désormais exercer leur influence autrement sur la région. Si le processus d’Astana n’a pas encore porté ses fruits politiques, il y a fort à parier que les Turcs, mais aussi les puissances du Golfe, font tout pour disposer en Syrie d’une zone d’influence qui comporte la région d’Idleb (aujourd’hui aux mains des rebelles, essentiellement djihadistes) mais aussi la région de l’extrême Nord du pays, symbolisée par la ville d’Al-Bab, récemment reprise à l’Etat islamique, où l’Armée turque aidée des rebelles syriens occupe, dans le cadre de l’opération « Bouclier de l’Euphrate », un espace stratégique et pourrait souhaiter s’étendre plus au sud vers Raqqa, moins au détriment du régime syrien (les Russes n’accepteraient pas) qu’au détriment des Kurdes du PYD, qui servent encore une fois, dans l’histoire du Levant, de variable d’ajustement régionale à l’usage des Russes comme des Américains… Une telle influence sunnite en Syrie ne gênerait d’ailleurs pas Moscou qui, contrairement à Damas ou Téhéran, ne souhaite pas un contrôle unitaire de l’ensemble de la Syrie. La Russie pourrait se satisfaire d’une solution fédérale avec une Syrie utile alaouite protégeant les intérêts stratégiques russes (base navale de Tartous et aérienne de Hmeimim).

Pour comprendre les raisonnements russe, turc et qatari, il faut s’intéresser aux enjeux gaziers et pétroliers. Non que la Syrie soit un producteur important d’hydrocarbures. Les réserves onshore au Nord et à l’Est du pays n’ont rien d’exceptionnel. Quant aux possibles réserves off-shore, elles se situent au large de Lattaquié, sous contrôle des Alaouites : les sociétés russes placent déjà leurs pions pour les exploiter ultérieurement. L’enjeu est moins dans la production d’hydrocarbures que dans le transport d’hydrocarbures des riches régions du Moyen-Orient (Iran, Qatar, Arabie Saoudite) vers l’Europe. Pour le dire en une phrase, les puissances sunnites, en s’alliant aux Occidentaux, pensaient pouvoir doubler les Russes dans l’approvisionnement en hydrocarbures du Sud de l’Europe avec la Turquie servant de « hub » énergétique à cette opération d’envergure. Une Syrie sous contrôle sunnite aurait facilité un tel projet… et introduit une sévère concurrence pour les Russes sur le marché européen des hydrocarbures. Mais ce rêve sunnite a vécu. Le 9 août dernier, le président turc Recep Erdogan qui, pour asseoir son pouvoir autocratique, a besoin de l’influence russe pour contrebalancer celle des Américains, est lui aussi « allé à Canossa » en rencontrant Poutine à Saint-Pétersbourg (cf. l’excellente analyse de Jean-François Colosimo dans une interview au Figaro). Le lendemain, Vladimir Poutine se rendait à Istanbul et les deux présidents relançaient le projet de gazoduc « Turkish Stream », qui permet aux Russes de passer par la Turquie (et de contourner l’Ukraine !) pour vendre du gaz à l’Europe via le sud du continent. En investissant dans Rosneft et dans Novatek, les Qataris comprennent à leur tour qu’ils ne peuvent avoir sérieusement accès au marché européen sans l’aval de Moscou. Une aubaine financière pour le président russe friand de l’argent qatari pour assainir ses finances publiques et réduire le déficit public du pays (même si la dette publique russe n’atteint que 20% du PIB quand la nôtre frôle les 100%…).

Russie, Iran et Qatar ont 50% du gaz mondial

Je prends la liberté de citer longuement le Général (2S) Jean-Bernard Pinatel qui résume parfaitement, dans Atlantico, la nouvelle donne géostratégique : « Trois pays – la Russie, l’Iran et le Qatar – possèdent 50% des réserves mondiales de gaz naturel. Les trois sont désormais alliés économiquement et stratégiquement, ce qui marque l’échec de la stratégie de l’Union européenne de diversification de ses sources d’approvisionnement de gaz naturel inspirée et voulue par les Etats-Unis et l’Otan. En effet, la Russie est déjà le premier fournisseur de l’Union européenne avec 40% des importations, qui représentent 20% de la consommation totale de gaz de l’Union européenne. Compte tenu de la hausse de la consommation dans l’Union européenne et de l’épuisement du gisement gazier en Mer du Nord, cette dépendance énergétique de l’UE vis-à-vis de la Russie devrait fortement s’accroître dans les prochaines années. La Commission européenne estimait en effet que, d’ici 2040, 70% des besoins énergétiques de l’UE devraient être assurés par les importations, contre 50% aujourd’hui. Cette dépendance était inacceptable pour les stratèges américains pour lesquels la création d’une Eurasie annoncerait la fin de leur suprématie mondiale et l’arrivée d’un troisième grand acteur sur la scène mondiale qui perturberait leur tête-à-tête d’adversaire-partenaire avec la Chine.Pour les stratèges américains et les atlantistes européens, le Qatar, avec 24300 milliards de m3 de réserves prouvées qui lui assurent 154 ans de production au rythme actuel, était la solution. A condition toutefois de construire un gazoduc, car la liquéfaction et le transport en bateau via le détroit d’Ormuz et le canal de Suez rendaient le gaz qatari non concurrentiel avec le gaz russe. Selon des informations du journal libanais Al-Akhbar publiées en 2012, les Qataris avaient établi un plan, approuvé par l’administration Obama et l’UE visant à construire un gazoduc vers l’Europe via la Syrie. Ce gazoduc terrestre aurait traversé l’Arabie Saoudite, puis la Jordanie, en évitant l’Irak pour arriver à Homs en Syrie, d’où il aurait bifurqué dans trois directions : Lattaquié sur la côte syrienne, Tripoli au nord du Liban, et une troisième branche via la Turquie vers l’Europe. Mais Bachar El-Assad refusait d’autoriser ce transit ».

J’avais moi-même publié un article dans la Revue des Affaires sur les enjeux énergétiques de la Guerre de Syrie. Ce que j’entrevoyais commence de se réaliser et nous voyons les prémisses d’une politique énergétique moyen-orientale directement pilotée par Moscou. Alors qu’avant 2011, deux projets de gazoducs entraient en concurrence – un “tracé chiite” permettant d’exporter le gaz iranien via la Syrie et un “gazoduc sunnite” permettant d’exporter le gaz qatari via la Turquie – la Russie a joué un jeu à la fois ferme (via ses Soukhoï…) et souple (en ne fermant pas la voie d’une influence sunnite dans une future Syrie fédérale) de sorte à devenir le pivot central et l’honest broker du Levant pour que le gaz tant iranien que qatari transite vers l’Europe sans déposséder Moscou via le futur gazoduc russo-turc Turkish Stream, la Syrie marquant dans ce périple gazier une étape essentielle.

La Russie, acteur de coordination et de médiation

Quid de la suite ? Tandis que la Guerre de Syrie commence de se stabiliser avec une zone chiite formée par la Syrie utile et une percée vers l’Est à Deir Ezzor, une zone sunnite et une zone kurde servant de levier à l’influence croisée américano-russe, des compromis politiques pourraient être trouvés peu à peu à Astana où les véritables négociations de paix devraient supplanter celles de Genève sur le fond du dossier. Dans le même temps, une coordination des différents acteurs régionaux (Iran, Turquie, Qatar, Arabie Saoudite) se matérialise sous les auspices de la Russie qui négocie parallèlement son action à un niveau supérieur de gouvernance avec les Etats-Unis, eux-mêmes désireux de conserver leur « leadership from behind » – en matière de non-interventionnisme, Trump pourrait paradoxalement agir en continuité avec la politique de B. Obama -, et avec la Chine qui, elle, devrait jouer à l’avenir un rôle essentiel au Moyen-Orient via son projet de « Nouvelle route de la Soie ». Un projet pharaonique qui constitue l’armature de ce que je nommerais le « pivot vers l’Ouest » chinois en miroir du « pivot vers l’Est » américain.

Retrouvez la version initiale de cet article sur le blog de Caroline Galacteros.

Affaire Fillon: peut-on avoir confiance en la justice?

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Eliane Houlette, 2014. SIPA. 00677791_000020
Eliane Houlette, 2014. SIPA. 00677791_000020

Je ne suis pas d’accord avec les commentaires vertueux sur l’honorabilité inconditionnelle de la justice de notre pays. Pour ma part, je ne lui fais guère confiance.

Beaucoup de juges sont anormalement politisés, bien au delà de l’engagement naturel de chacun. L’épisode du « mur des cons » est significatif, notamment parce que la secrétaire du syndicat en question n’y voyait rien d’aberrant et s’indigna d’être poursuivie.

Beaucoup de juges sont, sinon corrompus, du moins dépendant des réseaux. En province, ce sont les cercles de notabilité, les clubs, la maçonnerie; à Paris, c’est le monde de la mondanité (je me souviens des propos d’un mien avocat: « venez à ma remise de décoration, vous verrez ceux qui seront amenés à vous juger » – sic!).

Indépendance et compétence ?

La pratique des fuites dans la presse est devenue insupportable et l’argument de prétendus contre-feux allumés par les juges contre la parole médiatique des avocats ne vaut pas. On pourrait en effet poursuivre les avocats qui abusent de leur prétendue « déontologie » – si on n’était pas en connivence avec eux.

La compétence des juges est souvent discutable, pas forcément parce qu’ils sont tous incompétents mais parce que beaucoup ne s’y retrouvent plus dans une législation proliférante et contradictoire. Je me souviens aussi des propos de deux juristes membres du jury d’admission à l’Ecole nationale de la magistrature: « les 20 premiers sont remarquables, ensuite c’est passable mais la queue de classement est effarante… »

L’indépendance des magistrats est une bonne blague quand on connaît le système des promotions.

L’impunité quasi complète des magistrats quand on voit les sanctions prises par le Conseil supérieur de la magistrature est aussi une bonne blague, mais moins drôle.

Je continue à penser que la diligence des magistrats à traiter l’affaire Fillon est suspecte. On attendrait la même diligence dans des cas un peu plus lourds – le montage fiscal Seillière-Wendel date de 2007 et n’est toujours pas venu au jugement…