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Apologie du terrorisme: chronique d’une non-expulsion ordinaire


On accuse régulièrement les magistrats de laxisme, notamment dans les cas de remise en liberté de délinquants sans-papiers multirécidivistes. Or, bien souvent, les juges prennent les décisions qui s’imposent… et qui ne sont pas appliquées.


Zied, 30 ans, est un Tunisien en situation irrégulière en France. Travaillant au noir, l’homme est connu de la justice pour divers faits de délinquance dont la détention de stupéfiants. Rien de bien grave avant le 15 novembre 2015. Ce jour-là, 72 heures à peine après les attentats du Bataclan, alors que les forces de l’ordre l’interpellent à Cannes pour vol et recel, Zied s’écrie : « C’est bien fait ce qui s’est passé à Paris. Il y aurait dû avoir plus de morts. Si vous me renvoyez au bled, on va revenir à 2 000 pour finir le travail. On va tuer les juifs et les chrétiens. Allahou Akbar ! » Jugé le 20 novembre 2015 au tribunal correctionnel de Grasse pour apologie du terrorisme, le Tunisien écope de deux ans de prison ferme et d’une interdiction définitive de territoire. En prison sous la surveillance des services antiterroristes, Zied est loin d’être un détenu modèle, puisqu’il ne bénéficie pas de toutes les remises de peines automatiques.

A lire aussi: 13 Novembre : deux ans après, déni et compromissions continuent

Une fois sa peine purgée, Zied entame le parcours prévu par la loi pour des étrangers frappés d’une interdiction de territoire, mesure supposée aboutir à une expulsion. Mais après trois semaines au centre de rétention administrative de Nice, Zied retrouve tout simplement sa liberté. Et ses activités délictueuses.

Toute la France est concernée

C’est ainsi qu’en septembre dernier il tente de voler une bouteille de vodka (« Je suis musulman, mais j’aime l’alcool », expliquera-t-il plus tard aux juges) dans un supermarché du centre de Cannes. Le patron habitué aux vols à répétition décide de ne pas impliquer la police et demande à son vigile de régler l’affaire. Le grand gaillard, un Algérien, fait alors sortir Zied. Le vigile lui ayant tourné le dos pour regagner le commerce, Zied sort un poignard, et se dirige vers lui. C’est grâce aux cris d’une passante que le vigile a pu se retourner et éviter le pire. Il sera quand même blessé à la main.

Quelques jours après les faits, le 15 septembre, Zied comparaissait pour vol et violence avec usage d’une arme. À la barre, l’homme plaide l’autodéfense : le vigile, explique-t-il, avait une attitude menaçante… mais ce n’est pas tout. Malgré son casier judiciaire bien garni et les trois identités dont il use, Zied profite de son passage au tribunal pour formuler une demande toute particulière : il souhaiterait bénéficier d’un titre de séjour pour raisons médicales. Les juges n’ont pas marché. Allant au-delà des réquisitions du procureur qui demandait un an ferme, ils ont prononcé une peine de quinze mois de prison. Mais que se passera-t-il fin 2018, quand Zied sortira de prison ? Un juge niçois que nous avons contacté confirme que le cas de Zied comme celui du terroriste de la gare de Marseille ne sont pas des exceptions. Selon le magistrat, c’est dans tout l’Hexagone que ses collègues prononcent « des interdictions de territoire qui ne sont pas appliquées ». Le problème dépasse donc largement le cas de la préfecture du Rhône, dont le préfet a été limogé pour servir d’exemple.

Ecole: finis les « problèmes » de maths, découvrez les « phares »!

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Que signifie « résoudre un phare » ? Que ceux qui savent lèvent la main, ne répondez pas tous en même temps.

Du nouveau à l’école

Normalement, seuls ceux de mes lecteurs qui ont (ou ont eu récemment) des enfants à l’école primaire connaissent la réponse à cette question.

Il y en a même qui vont se dire que je débarque, parce que pour leur part, cela fait sans doute belle lurette qu’ils savent ce que veut dire « résoudre un phare ». Belle lurette, en fait, je n’en sais rien. Peut-être est-ce tout récent : si quelqu’un pouvait me dire quand sont apparus lesdits « phares », je lui serais extrêmement reconnaissante.

Enfin, donc, voilà. Comme de coutume, quelques semaines après la rentrée, nous parents sommes conviés à une réunion durant laquelle la maîtresse de notre enfant expose un premier bilan du niveau et de l’ambiance de la classe et précise son projet pédagogique pour le reste de l’année. Maîtresse gentille, à la fois douce et exigeante, très attachée à la posture, à la qualité d’écriture, exercices de copie, pratique régulière de la lecture à voix haute, listes de mots difficiles à apprendre, tout cela fait plaisir à entendre.

Service minimum au CE1

Je tique un peu en découvrant qu’en CE1, la conjugaison se limitera à l’apprentissage du présent de l’indicatif d’être et avoir et des verbes du premier groupe, avec « un petit peu de futur ». Admettons…

Mais le top, c’est les mathématiques. « Jusqu’à présent, vos enfants ont appris à faire des opérations, ils vont bientôt découvrir les phares. » Pardon ? Fards ? Phares ? Fars ?

La maîtresse explique. Autrefois, on disait « un problème » mais pour l’enfant, avoir un problème c’est quelque chose d’embêtant, d’angoissant. Alors, on dit « phare »: comprenez « Petite Histoire A… »…

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux.

Suicide pour tous en Suisse?

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Imaginons des hommes politiques français participant à une campagne de pub valorisant la mort volontaire comme preuve ultime de liberté… Ce qui est impensable dans l’Hexagone se fait en Suisse à travers des clips diffusés par des chaînes de télévision.
Une excellente journaliste, Anna Lietti, observe que le temps où le suicide assisté permettait de soulager les maladies incurables et d’échapper à l’acharnement thérapeutique est révolu. Aujourd’hui, comme le dit une députée bâloise qui revendique avoir toujours pris ses décisions par elle-même, il serait inadmissible qu’elle ne dispose pas de ce privilège jusque dans le choix de sa mort. « Décider soi-même dans la vie, comme dans la mort », tel est d’ailleurs le slogan de l’association Exit, qui milite pour élargir les possibilités de recourir à une assistance au suicide.

Le suicide assisté, qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, tend à devenir « la version acceptable » du suicide. Même les personnes atteintes de troubles mentaux y ont droit. À vrai dire, chacun devrait pouvoir bénéficier de cette nouvelle forme de liberté et surtout des modalités confortables qui lui sont associées. Faut-il pour autant faire de la publicité pour cet ultime voyage, comme s’il s’agissait d’une croisière sur le Nil ?, se demandent dans un combat d’arrière-garde quelques réfractaires à l’aseptisation de la vie comme de la mort. D’autres, plus terre-à-terre, s’indignent qu’on dépense encore de l’argent public dans les campagnes de prévention contre le suicide. Les plus démagogues, enfin, reprennent l’éternel argument des enfants et des adolescents auxquels il faut inculquer l’amour de la vie.

Libérés, délivrés ?

Quant aux psychiatres – on ne va quand même pas toucher à leur gagne-pain – ils expliquent que le désir de mourir est quelque chose de grave, de douloureux et de complexe et qu’il est pour le moins étrange de le traiter avec une telle désinvolture. Je me garderai bien de trancher, mais je rappellerai toujours à ceux qui, pour des raisons religieuses – l’homme appartient à Dieu – ou politiques – l’homme appartient à la société -, s’opposent au suicide ce mot de Benjamin Constant : « Le suicide est un moyen d’indépendance et à cet égard tous les pouvoirs le haïssent. »

Balance ton pape!


Jeudi soir, le journal de France 3 a atteint des sommets d’enquête journalistique. Après toutes ces balances, il fallait bien balancer le Vatican. C’est chose faite. Balance toute trouvée car le Vatican, c’est bien connu,  ce sont  les écuries d’Augias. Enquête rigoureuse donc, sur le sexe caché au Vatican.


Les preuves d’abord : des photos de jambes  masculines dans des positions qui parlent d’elles-mêmes, selon l’expression consacrée (à qui appartiennent-elles d’ailleurs, ces jambes sans qu’on voie de visage ? Et si c’était un habitué de la Curie qui écrit de bonnes feuilles sur ce lieu de stupre ? Un expert ès-choses vaticanes ?)

Impayable Wolton

Plus la photo d’un prélat en train d’embrasser une bouche féminine (parité oblige) : baiser cinéma des années 50. C’est quand même mieux que la réclame pour la lessive d’une sœur en cornette. Ensuite, un mec à boucle d’oreille, version gros poussin à rayures bleues et jaunes, vient nous conter qu’il a été payé des centaines et des centaines d’euros pour faire des cochonneries à des éminences. Et c’est parti !  Pas un moment, pas un seul moment Messieurs Wolton et Letellier se posent la question de la véracité du montage de ces photos !  Et Père Wolton, notre saint laïque de l’information, de ressortir, en avalant les mots, son refrain juteux et rance qui fera le buzz de ce soir sur ce pape laïciste, laïque et mondialisé, pas hypocrite pour trois sous, qui a le mérite de ne pas nous focaliser sur ce qui est « au– dessous du fils » comme on  dit,  c’est-à-dire au-dessous de la ceinture : en ce moment, on est servi car on n’en parle pas du tout.

Le Vatican se roule dans le Stupre?

Toujours à un débit précipité et difficile à suivre, on a un tableau édifiant du Vatican qui se roule dans le stupre. On comprend enfin que la Curie, c’est pire que les studios d’Hollywood . Mais là encore, ce qui est important c’est que la parole se libère et que, du coup, la vérité se fasse.

Je pense à ces prêtres exemplaires que je connais et qui sont livrés à la dégoûtation du monde. Que le chevalier blanc qui veut faire du pognon fasse son boulot de journaliste avant de jouer à Héraclès chez les cochons. Patelin en diable, si honnête, si objectif sur l’hypocrisie religieuse ! Et si soucieux de l’avenir de l’Eglise ! Sûr que ça chauffe à la Curie entre le patron et les employés ! Mais si les éminences avaient des nanas, tout le monde s’en porterait mieux. J’en connais même, des journalistes, qui feraient tout pour y entrer : nourris, logés… blanchis ! Le rêve !

Balance ta mère ! Balance ton père !  Quoi d’autre à inventer et balancer ?  Le Pape lui-même et ses amitiés particulières ? Ça viendra bien !  Que restera-t-il ? Se balancer-soi-même, de dégoût ? En attendant, Messieurs les journalistes, faites votre boulot : c’est tout ce qu’on vous demande.

Alain Finkielkraut : « Edwy Plenel a été un compagnon de route, sourd et aveugle, de l’islamisme »

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Chaque dimanche, sur les ondes de RCJ, Alain Finkielkraut commente, face à Élisabeth Lévy, l’actualité de la semaine. Un rythme qui permet, dit-il, de « s’arracher au magma ou flux des humeurs ».


Lire la vidéo 

Insécurité, islamisation: les yeux grands fermés


Si la « parole libérée » semble obligatoire sur certains thèmes en vogue, l’omerta reste de mise sur les sujets qui fâchent la doxa, comme l’insécurité ou l’islamisation. Et malheur à ceux qui veulent rester lucides.


L’omerta s’étend aujourd’hui bien au-delà des turpitudes sexuelles d’un producteur de cinéma. Le harcèlement d’ailleurs, toujours en soi odieux, n’a pas tout à fait la même portée psychologique et sociale selon qu’il vise une employée chargée de famille qui a peur de se faire licencier si elle rabroue son chef, la femme traînée dans la boue si elle n’est pas voilée, ou s’il est assorti d’un droit d’entrée dans un milieu aussi convoité que celui du show-biz. Sur d’autres terrains, par contre, la loi du silence semble de mise et ceux qui tenteraient de l’enfreindre sommés de ne plus voir ce qu’ils disent avoir vu : la saleté qui défigure Paris, ville-poubelle promue cité olympique ; l’incivilité devenue ordinaire et la vulgarité des tenues ; les trafics en tous genres sous les yeux des passants apeurés ou indifférents ; l’islamisation rampante de la France ; et l’arrogance conquérante de certaines minorités soi-disant brimées, etc. À chacun(e) sa liste noire certes, mais se peut-il que tant de regards, dont les observations souvent convergent, se soient laissés abuser par les craintes infondées que leurs préjugés auraient suscitées ?

C’est au fond le vieil idéal de lucidité inconditionnelle hérité des Anciens – vivre et mourir les yeux grands ouverts – qui est désormais suspecté d’alimenter « les peurs », figure rhétorique devenue aussi incontournable au regard du mainstream que celle des « fiertés ». Il n’est en effet pas rare de lire ou d’entendre que l’incitation à la haine (raciale, sociale, sexuelle) s’abrite et prospère derrière la lucidité affichée des quelques irréductibles, des quelques arriérés considérant qu’on n’est réellement bienveillant qu’en étant aussi clairvoyant, et de surcroît capable d’énoncer avec exactitude ce que d’autres ne voient pas, ou font semblant de ne pas voir : « Mais tout le monde aujourd’hui, à tort ou à raison, confond l’observation incisive avec l’hostilité », écrivait en 1977 Marguerite Yourcenar[tooltips content= » Lettres à ses amis et quelques autres, Paris, Gallimard, 1995, p. 706. »]1[/tooltips], préoccupée par le climat de confusion qui n’a fait depuis lors que s’aggraver, et consciente de ce que l’absence apparente de peur pouvait signifier en matière d’inconscience ou de lâcheté.

Et quand bien même l’observation incisive devrait conduire à une forme ou une autre d’hostilité, faudrait-il pour autant y renoncer sous prétexte qu’il n’est pas « bien » d’être hostile envers quiconque, et qu’on n’a d’ailleurs « même pas peur » devant un danger avéré ? Où se situe donc la juste mesure entre la bienveillance moralisatrice dont l’air ambiant est saturé – tout aussi irresponsable que le pacifisme dans l’entre-deux-guerres – et la stupidité qu’il y a à voir des ennemis héréditaires dans des adversaires qui pourraient devenir des partenaires dès lors qu’un socle de valeurs et un horizon communs le permettraient ? Car le propre de la lucidité est moins de juger, de trancher entre le vrai et le faux que de dévoiler un pan de la réalité présente, toujours plus ou moins suspendue entre rétrospection – comment en est-on arrivé là ? – et anticipation de ce qui pourrait advenir d’une situation dont on percevrait les tenants et aboutissants : ce que le peintre Nicolas de Staël nommait si justement « l’âge libre entre le souvenir et le pressentiment[tooltips content= ». N. de Staël, Lettres (1926-1955), Le Bruit du temps, 2014, p. 152. »]2[/tooltips] ».

Avant d’être à l’occasion compréhensive et compatissante, la lucidité est d’abord intrépidité du regard qui se sait en équilibre toujours instable entre l’objectivité dont se prévaut la science et les ivresses incertaines de la voyance poétique : « Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ! » (Rimbaud) C’est cette fine pointe de l’intelligence longtemps magnifiée par la culture européenne, ce fer de lance de la pensée critique qui est aujourd’hui frappé de discrédit ; la « bonne » lucidité consistant paradoxalement à occulter tout ce qui pourrait entraver l’exercice d’une bienveillance universelle, fraternelle, consensuelle. Aucune religion n’est en ce sens allée aussi loin, ni n’a disqualifié le discernement avec autant d’acharnement que cherchent à le faire les apôtres de cette forme de sainteté laïque, civique : fermez les yeux, rassemblez-vous une bougie ou une fleur à la main et tout ira bien, de mieux en mieux tant vous êtes nombreux à vous unir contre « la haine ». Ne pouvait-on espérer que vingt-cinq siècles de réflexion et de culture conduisent à une prise de conscience plus vive qu’à ces séances d’hypnose collective ?

On connait depuis Freud les conséquences du refoulement sexuel. Mais que sait-on à long terme des ravages du déni sur tout un peuple ?

Sans doute fallait-il avoir su résister comme il le fallait, quand d’autres courbaient l’échine, pour s’être acquis le droit de le rappeler avec autant de fermeté et d’éclat qu’en son temps René Char : « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil. » (Feuillets d’Hypnos, 1946) On ne saurait mieux dire : sans la blessure affectant le regard, meurtri par ce qu’il voit, la lucidité n’est que dénudation stérile ou curiosité malsaine. Sans la lumière solaire, atténuant par sa chaleur la douleur qu’elle a d’abord attisée, l’acuité du regard n’est qu’autoflagellation punitive ou ressassement grincheux. Personne ne peut à cet égard prétendre être totalement lucide, ni l’être continûment sans s’exposer aux pires tourments. N’est pas Léon Bloy, Emil Cioran ou Philippe Muray qui veut ! Car la lucidité, cet héroïsme d’une intelligence déniaisée, eut aussi ses héros et ses martyrs, ses forcenés, ses histrions parfois ; mais on ne lui connaissait que très rarement ses traîtres, ses renégats abjurant leur vision comme d’autres jadis leur foi.

Qu’on puisse s’illusionner sur sa propre lucidité est dans l’ordre des choses, mais ne justifie pas qu’on soupçonne dorénavant quiconque de tant soit peu clairvoyant de projeter sa noirceur intérieure sur le monde ; la lucidité voulant justement qu’on s’efforce de corriger sa vision des attractions et répulsions irraisonnées qui font alterner extase de la vie et dégoût du monde, dont la couleur et la saveur on le sait varient selon qu’on est de telle ou telle humeur. Mais abuser de ce principe psychologique élémentaire revient à obtenir l’effet contraire : si tout n’est que projection inconsciente de soi sur ce qu’on pense voir, alors le mal n’est lui aussi qu’apparence et tout rentre dans l’ordre dès qu’on est au clair avec soi-même. Allez expliquer ça aux parents d’enfants martyrisés, aux femmes violentées, aux vieillards tabassés ! Ce principe de prophylaxie personnelle et d’élévation spirituelle ne peut être érigé en norme collective sans édulcorer injustices et sévices. On ne peut transformer que ce qu’on est capable de formuler, pas ce qu’on dissimule ou devant quoi on capitule.

Est-ce parce que le réel perd chaque jour davantage de sa consistance que ce travail de rectification, jusqu’alors inséparable du processus de culture, tourne aujourd’hui à la trahison ou à la dérision ? En effet, rares sont ceux qui se préoccupent de savoir quels dégâts intérieurs provoquent chez les individus les blessures quotidiennement infligées au regard, qui ne peut s’empêcher de voir ce qu’il a vu, mais s’accuse d’avoir mal vu. On connaît depuis Freud les conséquences du refoulement sexuel, et on dispose de thérapies pour en corriger les effets pathogènes. Mais que sait-on à long terme des ravages du déni sur tout un peuple, et sur les plus démunis qui subissent de plein fouet, sans parvenir à se délecter de leur propre bienveillance, les nuisances que tout le monde ou presque connaît et tait ? Réflexe certes primaire, la peur tient alors lieu de lucidité agissante, exigeant quant à elle qu’on s’expose en franc-tireur aux salves de ceux qui font profession de leur indignation.

On connaît par cœur la ritournelle consolatrice selon laquelle il en a toujours été ainsi (vraiment ?) et qu’il faut bien s’en accommoder (jusqu’où ?). La fatalité en somme, adoucie par les analgésiques qu’on administrerait aujourd’hui à Œdipe : ce n’est pas si grave ce que vous avez fait, et puis d’ailleurs l’inceste sera bientôt légalisé comme l’un des derniers tabous à faire sauter. Combien de blessures du regard pourtant chaque jour hâtivement refermées, et de colères qu’on a refusé de laisser exploser pour ne pas se gâcher la vie et par souci de ne pas ajouter de la violence à celle déjà existante. Assez de corps, d’esprits déchiquetés ! Mais enfin la douleur est là, d’autant plus sourde que réprimée. Quand une société entière se fait honteusement hara-kiri, l’observation et la réflexion sans concessions s’imposent afin que la lucidité ne fasse pas bientôt figure d’archaïsme, et que la bienveillance demeure une vertu éclairée. Face à un prédateur sexuel par contre, depuis longtemps connu pour tel, point n’était besoin d’être hyperlucide pour en dénoncer publiquement les agissements lubriques, et cela sans attendre que la meute des victimes, qui ont su si longtemps se taire, tout à coup se déchaîne.

Lettres à ses amis et quelques autres

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Lettres de Nicolas de Stael

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« La Catalogne a été économiquement favorisée par l’Etat espagnol »

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Professeur de littérature arabe et historien, Serafin Fanjul vient de publier un essai magistral, Al-Andalus. L’invention d’un mythe (L’Artilleur, 2017). En développant une réflexion poussée sur l’identité nationale espagnole, il bat en brèche le mythe d’un paradis multiculturel mis en place par les huit siècles de domination musulmane. En écho à l’actualité, il réagit ici aux arguments économiques et identitaires des indépendantistes catalans, pour lesquels Madrid et Barcelone sont irréconciliables. Entretien (1/2).


Daoud Boughezala. Depuis bientôt un siècle, l’ombre d’une sécession basque et catalane plane au-dessus de l’Espagne. Ces tensions ne sont-elles pas consubstantielles à la nation espagnole moderne ?

Serafín Fanjul. Il n’y a pas de séparatisme « consubstantiel » à une nation. Le séparatisme est toujours le résultat, d’une part, de facteurs sociaux, politiques et économiques et, d’autre part, d’interprétations idéologiques qui le promeuvent à long terme avec plus ou moins de succès. Tous les États européens dont la composition est hétérogène connaissent ce problème.

Au XIXe siècle, ce sont les Basques et les Catalans qui ont été les plus fermes défenseurs de la devise « Dieu, la patrie  le et roi » (à laquelle ils ajoutaient les « Vieilles lois » c’est-à-dire les « Fueros », les fors français). Au cours des trois guerres carlistes, ils ont lutté en faveur du prétendant traditionaliste, don Carlos, et de ses successeurs, en revendiquant les Fueros que les libéraux de la nation avaient éliminés pour que l’ensemble de la population de l’Espagne ait les mêmes droits et devoirs, suivant en cela le modèle français qui représentait alors la modernité. À la fin du XIXe siècle, le fondateur du nationalisme basque, Sabino Arana, a défendu un ethnocentrisme basque. Il a crée un corpus idéologique et une armature politique sur lesquels se sont construits et développés au XXe siècle le Parti nationaliste basque et tout un mouvement indépendantiste. À l’origine, les composants idéologiques du nationalisme basque étaient ultra-catholiques, réactionnaires dans le domaine économique et expressément  hostiles (pour ne pas dire méprisants et insultants) envers les « métèques », les émigrants des autres régions d’Espagne qui venaient travailler au Pays basque en raison d’une industrialisation rapide, surtout dans la province de Bizcaye.

Aujourd’hui, le régime économique spécial du Pays basque est de nos jours la source de graves tensions avec Bruxelles en raison de la « discrimination positive » qu’il établit en matière d’impôts, d’aide aux investissements, de franchises, etc.

Quid de la Catalogne ? Depuis quelques années, la région autonome semble se détacher irrémédiablement du royaume d’Espagne…

Rappelons que lors du référendum pour l’approbation de la Constitution espagnole, en 1978, le pourcentage des votes favorables en Catalogne était supérieur à celui de Madrid. Le Premier ministre Adolfo Suárez, a offert en 1978 au mouvement Convergencia y Unio, parti nationaliste catalan alors majoritaire, la possibilité d’adopter le même système que le pays basque. Mais les catalans l’ont longtemps refusé car ils jugeaient qu’il n’était pas suffisamment avantageux pour eux. Ce n’est qu’à la fin des années 2000, sous Zapatero, qu’ils ont commencé à le réclamer, alors que les conditions générales avaient changé et qu’il était devenu très difficile d’imposer aux régions les plus pauvres une nouvelle norme discriminatoire.

Le nationalisme catalan ne s’est-il donc pas toujours construit contre Madrid ?

Le mouvement politique catalaniste est né à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, avec des cadres tels que Prat de la Riba, Cambó et Maciá. Il n’était pas à l’origine indépendantiste mais autonomiste. Très présent dans le milieu de la bourgeoisie catalane, il était rejeté par la gauche (socialiste et anarchiste) qui  n’y voyait qu’une création du patronat et des propriétaires. Le catalanisme politique s’est affirmé juste après que l’Espagne a perdu Cuba (1898), lorsque les commerçants catalans ont été privés de leurs monopoles et privilèges économiques sur l’île, lesquels étaient à l’origine du malaise d’une partie de la population cubaine et ce qui d’ailleurs poussait cette dernière à réclamer l’indépendance. Un détail est révélateur de l’état d’esprit de l’époque : la nuit où le président américain McKinley a déclaré la guerre à l’Espagne, le Grand théâtre du Lycée de Barcelone a interrompu sa séance et la foule a écouté et applaudi, pendant deux heures, les discours et les proclamations enflammées en faveur de l’Espagne et contre les Yankees agresseurs.

D’ailleurs, durant un siècle et demi, la Catalogne a bénéficié d’un traitement économique spécial qui protégeait les produits catalans à l’intérieur du marché espagnol par des droits de douane élevés semblables à ceux en vigueur pour l’Angleterre et la France (surtout dans le cas des textiles). Ce traitement de faveur a canalisé les investissements de l’État espagnol majoritairement vers la Catalogne en provoquant la décapitalisation d’autres régions comme la Galice, l’Andalousie et l’Estrémadure.  En réalité, même sous le franquisme, 70% des investissements de l’Institut national de l’industrie sont allés en Catalogne !

Dans ce cas, pourquoi l’Espagne peine-t-elle tant à rassembler son peuple sous la bannière d’un grand récit national ?

Depuis la Constitution de 1978, il n’y a plus de grand « récit » ou de « roman national », mais plutôt des versions distinctes d’événements semblables, notamment dans les livres d’histoire et de géographie  de chaque communauté autonome.

Au XIXe siècle, tous les pays d’Europe qui ont identifié l’État et la nation ont développé des facteurs qui pouvaient favoriser l’unité et la cohésion en se référant à des éléments historiques communs, des coutumes, des droits consensuels, des langues et des intérêts économiques et spirituels. Ils l’ont fait tantôt à partir de modèles centralisés (France), tantôt à partir d’agrégations ou d’unifications (Italie, Allemagne). Dans certains cas, cela n’a pas été sans conséquences négatives pour les langues locales les moins répandues ou sans projections extérieures. L’Espagne ne s’est pas distinguée dans cet effort, bien que le poids économique du castillan ait porté préjudice à la langue basque, mais sans qu’il y ait eu pour autant de directives politiques édictées contre elle.

Cela n’a pas été le cas pour le catalan.  Quant au galicien, bien qu’alors majoritairement utilisé par la population, il s’est vu reléguer à un plan  secondaire en raison du prestige social attaché au castillan.

Comment le castillan, communément appelé espagnol, cohabite-t-il avec les langues régionales à l’école ?

Cela varie suivant les régions. Dans les écoles Catalogne, il est quasiment impossible de retrouver l’espagnol, une langue qui compte pourtant 550 millions de locuteurs à travers le monde… Au Pays basque, le castillan coexiste avec le basque. En Galice, dans la communauté valencienne et aux Baléares, il a de sérieuses difficultés. Je me demande d’ailleurs si on pourrait, de la même façon, écarter l’italien en Sicile, l’allemand en Bavière, le français en Corse ou l’anglais en Irlande du nord ! A Madrid, il n’y a pas le moindre ressentiment contre les catalans en tant que groupe humain parce que nous savons parfaitement tout ce que nous avons en commun.

Avec un tel niveau de défiance, craignez-vous une explosion de l’Espagne ?

Je ne crois pas. Il existe bien quelques autres exemples de nationalismes dans d’autre régions d’Espagne, notamment le nationalisme galicien, mais à court et à moyen terme ils ont bien peu de chance de s’affirmer comme des forces hégémoniques.

Au fond, à quand remonte l’idée d’une identité nationale et d’une conscience de soi espagnoles que le franquisme a ensuite essentialisée ?

Jusqu’aux XIIe et XIIIe siècles, il n’y a pas eu à proprement parler d’Espagnols, même au sens le plus large, bien que l’on puisse alléguer l’existence de textes antérieurs qui parlent de « toute l’Espagne ». En fait, le mot même « espagnol » est une création française qui reflète la manière dont, depuis la France, on percevait des traits communs aux gens de l’autre côté des Pyrénées.

Depuis l’arrivée des Romains (218 av. J.-C.) jusqu’à celle des musulmans en 711, il y a presque neuf siècles de romanisation (les wisigoths sont demeurés pour l’essentiel dans l’espace culturel latino-chrétien), mais il m’a toujours semblé abusif de considérer « espagnols », à partir de la seule géographie, les romains nés en Hispanie, comme les Goths du royaume de Tolède ou les musulmans d’al-Andalus qui, dans leur majorité ignoraient l’idée selon laquelle il y aurait plus tard, « sur la même terre », un pays appelé Espagne, avec une langue, une culture, des institutions politiques, juridiques et religieuses complètement différentes, sinon antagoniques.

L’idée essentialiste de l’Espagne, comme continuum historique, provient du XIXe siècle et il faut en chercher l’origine chez des penseurs et des historiens conservateurs et nationalistes bien antérieurs à Franco (par exemple Javier Simonet, Menéndez Pelayo, Vázquez de Mella, Ramiro de Maeztu ou Menéndez Pidal). Le principal représentant de l’idéologie essentialiste est l’historien Claudio Sánchez Albornoz, qui a été Président de la République en exil jusqu’à la mort de Franco, ce qui semble indiquer qu’il ne devait pas être très franquiste. Son œuvre est par ailleurs très vaste et techniquement digne de respect bien que je sois en désaccord avec son fil conducteur qu’il prolonge jusqu’à la nuit des temps. Mes désaccords avec Albornoz touchent un point crucial : sa vision idéaliste de l’Histoire le conduisait à considérer « espagnols » les musulmans habitants de l’ensemble qu’on appelle Al-Andalus.

à suivre…


« Monte-Carlo » : le Grand Prix littéraire de l’automne

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Au virage de Sainte Dévote, les pilotes freinent de toutes leurs forces. On voit alors leurs monoplaces se dandiner comme des chiens enragés. Plus loin, à la sortie du tunnel, entre ombre et lumière, un cri vient déchirer la moiteur du ciel de mai. Les échappements sonnent le tocsin. Les spectateurs retiennent leur souffle. La vitesse, le bruit et l’odeur se mêlent aux paillettes de cette Riviera quelque peu irréelle en cette saison. La crème solaire et les vapeurs d’essence exhalent une fragrance unique au monde.

La Formule 1 ne ment pas

Grasse n’est pas si loin. Le factice des « happy few » ne résiste pas longtemps aux tremblements intérieurs d’une asphalte chauffée à blanc. Même les mannequins qui bronzent, seins nus, sur les terrasses, ne peuvent cacher leurs troubles. Leurs peaux cuivrées reflètent des émotions mécaniques insoupçonnées. Les corps réagissent sous l’effet combiné de la chaleur et de la peur.

La Formule 1 ne ment pas sur la fragilité des existences. Violente et poétique, elle met le public dans un état de grande acuité intellectuelle, perceptible au moindre mouvement. Au même moment, sur la Croisette à Cannes, les acteurs montent les marches. Personne ne s’y trompe, les vraies stars sont sur cette piste aux étoiles et non sur le tapis rouge. Prisonniers de ce manège infernal pendant 80 tours, avec la Méditerranée comme seul horizon, les pilotes se battent contre l’horloge et l’usure inexorable de leurs pneus. Qui n’a pas vu ces acrobates jouer avec les limites des forces physiques et cette furie s’abattre sur ce coin de Côte d’Azur, ne peut ressentir dans sa chair la puissance d’un Grand Prix.

Un sens à sa vie sur les paddocks

Le sport automobile est le dernier bastion, avec l’alpinisme et la voile, où l’humanité recherche un sens à sa vie. Cette quête d’absolu concentre tous les efforts aussi bien des artistes du volant que des ingénieurs motoristes. Vouloir aseptiser un tel spectacle, c’est nier sa portée mythologique. Peter Terrin a justement choisi comme décor de son nouveau roman, le circuit de Monaco à une époque bénie, l’âge d’or des années 60. C’est drôlement culotté ! Car la littérature entretient des rapports assez ombrageux avec l’objet automobile. Les hommes de lettres opèrent un tri sélectif. Par peur d’être rattrapés par la patrouille, ils préfèrent s’en tenir aux thèmes éco-responsables. De nos jours, l’apologie du talon-pointe est hautement punissable. L’écrivain flamand, né en 1968, a puisé son inspiration dans cet imaginaire-là. Il publie Monte-Carlo chez Actes Sud traduit du néerlandais (Belgique) par Guy Rooryck.

Après avoir écrit Le Gardien  (Gallimard, 2013), il s’intéresse à Jack Preston, un mécanicien de l’écurie Lotus, héros d’un événement tragique survenu sur la ligne de départ. Cet anonyme va sauver du feu, une jeune actrice célèbre, sorte de double érotico-pop d’Emma Peel sauf que personne ne s’en aperçoit.

La brillantine de Jim Clark

Là est la clé d’un roman psychologique qui vaut aussi pour la description quasi-onirique des paddocks de la Formule 1. On sent l’impatience du prince dans les tribunes avant le tour de chauffe ; on observe, avec nostalgie, le célèbre Jim Clark et sa couche de brillantine dans les cheveux ; on s’inquiète pour Chapman, le boss de l’écurie britannique, toujours en quête de nouveaux appendices aérodynamiques et, puis, en musique de fond, lancinante et hypnotique, le moteur V8 Cosworth nous plonge dans une tension extrême.

Terrin n’a pas choisi cette période au hasard, c’est le moment où ce sport à très haut risque se professionnalise avec l’arrivée des sponsors, notamment les cigarettiers et la manne d’argent des retransmissions à la télévision.

Qui traverse le feu…

Preston est de l’ancienne école, il a fait ses premières armes sur un tracteur Massey-Ferguson avant d’intégrer le gotha des mécanos. Durant ses 43 jours d’hospitalisation, le dos brûlé, il se remémore la scène et rêve qu’Enzo Ferrari lui susurre à l’oreille : « Qui traverse le feu pour la beauté est chez lui chez Ferrari ». Le roman quitte l’univers fantasmé de la compétition pour se concentrer sur la convalescence de Preston avec sa femme à ses côtés, dans un village perdu de la campagne anglaise. Et une question centrale : comment dépasser cette autre blessure, celle de ne pas être reconnu comme un héros ?

Monte-Carlo, Peter Terrin, Actes Sud, 2017.

Incertain monsieur Pajak


Frédéric Pajak, par le dessin et l’écriture qu’il fait fusionner de manière unique, a inventé un genre : l’autobiographie par procuration. Mais dans ce sixième volume de son Manifeste incertain, il affronte pour la première fois sa propre histoire à travers la mort du père, qui a marqué toute son oeuvre.


Frédéric Pajak, depuis longtemps déjà, accompagne notre mélancolie. Comme ce sentiment est aussi et surtout une manière de connaissance du monde, les lectures de Pajak, ses voyages, ses errances, sa façon bien particulière, pour se raconter, accueillir les souvenirs comme ils se présentent, dans le désordre d’une mémoire qui joue au coq-à-l’âne et à marabout de ficelle, ont aussi été les nôtres. Sinon, pourquoi retournerions-nous si souvent dans notre bibliothèque vers Le Chagrin d’amour où Pajak confond, la gorge serrée mais le trait sûr, son histoire personnelle avec celle d’Apollinaire ? Ou encore vers L’Immense Solitude, et Turin, dont les arcades austères, minérales et sombres ont servi de décor terminal à la folie de Nietzche et au suicide de Pavese, tous les deux orphelins inconsolables, comme l’est lui-même notre homme qui a perdu son père à 10 ans, en 1965.

C’est sur cet épisode que revient plus particulièrement Pajak dans le sixième volume de son Manifeste incertain, sous-titré « Blessures ». Le Manifeste incertain est le grand-œuvre de Pajak ; entamé en 2012 et dont le troisième opus, où se côtoient Walter Benjamin et Ezra Pound, a reçu le prix Médicis en 2014.  Dans « Blessures », si comme à son habitude, Pajak mêle le dessin en noir et blanc, surtout en noir d’ailleurs, au texte, il se fait plus directement intime. Nulle grande figure de la littérature ou de la philosophie ne va lui servir ici de prisme pour se raconter. Il affronte pour la première fois, à nu, le deuil irréparable qui a marqué toute son œuvre.

Tout commence en 1965, donc, dans un appartement du XIIe arrondissement. On pourrait croire, si les dessins ne pesaient pas déjà de leur ombre inquiète sur le texte, à une famille idéale de ces années-là, comme elles étaient montrées dans les publicités optimistes des magazines au temps des Trente Glorieuses. On va regarder Zorro à la télévision chez les voisins, le père porte des pantalons de velours, fume des maïs et a son atelier de peintre dans l’appartement aux meubles d’osier et aux chaises en forme de pétale. Il s’appelle Jacques. C’est lui qui a fabriqué la table de la salle à manger. La mère est blonde, souriante, d’une beauté empreinte d’une certaine froideur que démentent les robes à fleurs.

Et puis, soudain, à Pâques, la mère s’en va avec Frédéric, son frère et sa sœur pour Nyon, en Suisse, où elle rejoint P., son amant. Frédéric ne comprend pas : on est à une époque où on ne parle pas de ces choses-là avec les enfants. Peu de temps après, le père de Frédéric meurt dans un accident de la route entre Paris et Strasbourg, du côté de Vitry-le-François, à bord d’une DS 21. L’accident de la route est une mort à la mode, une tragédie cruelle, banale dans les années 60.

Pajak raconte cette mort, la dessine, essaie d’en saisir les remous souterrains qui agissent encore sur sa vie cinquante ans plus tard : la cruauté plus ou moins consciente de P. qui mime l’accident sur une table de cuisine avec des boîtes d’allumettes, la révolte à l’école, une révolte tranquille puis celle dans un camp de vacances en Charente en 1969, où il déclenche une véritable mutinerie. Pajak fait un détour par le berceau familial, Strasbourg, et raconte l’Alsace de sa grand-mère intégrée au Reich pendant la guerre. Il découvre un peu par hasard, ce qui n’était pas un secret de famille, mais n’avait jamais vraiment été évoqué, qu’il est juif par cette grand-mère et par sa mère : « Me voici donc une sorte de “Juif sur le tard”. Que dois-je ou que puis-je éprouver ? »

À travers le personnage de cette mère qui multiplie les amants, emmène ses trois enfants en Espagne et sur l’Île du Levant dans un camp de nudistes, où l’on croise dans le plus simple appareil Michel Simon et Georges Moustaki, Pajak adolescent, laissé seul avec son frère et sa sœur en Suisse pendant que leur mère va faire 68 à Paris, retire le sentiment durable d’une certaine fragilité qui le poursuit en permanence. Elle le surprend au détour d’un voyage à Barcelone ou à Rome, lui serre la gorge avant qu’il retrouve, parfois, par éclats, la beauté fugitive du monde : « Je me rappelle cet après-midi d’août 82 à Pékin. Il faisait si lourd. Le ciel s’était dressé en un large trait d’encre grise. Et puis la pluie avait dégringolé d’un coup, lâchant ses seaux sur la chaussée brûlante. Mêlée de vapeur, l’eau était montée à hauteur de cuisses. Mon ami Lu-Min et moi fûmes surpris au milieu de la place Tiananmen brusquement changée en un lac immense. Tout le monde criait, riait de joie, s’amusait à se baigner debout dans l’épaisseur du déluge, douché à grande eau, une eau délicieusement tiède. »

 

Manifeste incertain, t. 6, « Blessures », Les Éditions Noir sur Blanc, 2017.

 

La solitude et la mélancolie n’ont pas empêché Frédéric Pajak d’avoir une vie bien remplie et de multiplier les activités. Dans Un certain Frédéric Pajak, un volume où l’on retrouve nombre de ses dessins, mais aussi de ses peintures, il accorde une série d’entretiens à Christophe Diard, le maître d’œuvre de l’entreprise. Pajak y parle de sa jeunesse et de ses engagements – « Je ne sais pas s’il faut supprimer l’État, mais il faut en finir avec l’État centralisé. (…) J’ai été très marqué par la pensée utopique de Gébé. » – et regrette que Mai 68 ait été confisqué par le gauchisme. Pajak raconte aussi ses fortunes diverses dans la presse, comme dessinateur et comme créateur de titres plus ou moins éphémères, par exemple L’Imbécile de Paris, né après sa rupture avec L’Idiot international. Le livre est aussi traversé par les silhouettes et les témoignages de « la bande à Pajak » : Philippe Garnier, Delfeil de Ton ou encore notre ami Roland Jaccard, qui édita au PUF les livres qui le firent enfin connaître du grand public.

MANIFESTE INCERTAIN T6

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UN CERTAIN FREDERIC PAJAK

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Apologie du terrorisme: chronique d’une non-expulsion ordinaire

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Interpellé deux jours plus tôt pour vol, le terroriste du parvis de la gare de Marseille Saint-Charles avait été remis au liberté le lendemain. SIPA. AP22111867_000002

On accuse régulièrement les magistrats de laxisme, notamment dans les cas de remise en liberté de délinquants sans-papiers multirécidivistes. Or, bien souvent, les juges prennent les décisions qui s’imposent… et qui ne sont pas appliquées.


Zied, 30 ans, est un Tunisien en situation irrégulière en France. Travaillant au noir, l’homme est connu de la justice pour divers faits de délinquance dont la détention de stupéfiants. Rien de bien grave avant le 15 novembre 2015. Ce jour-là, 72 heures à peine après les attentats du Bataclan, alors que les forces de l’ordre l’interpellent à Cannes pour vol et recel, Zied s’écrie : « C’est bien fait ce qui s’est passé à Paris. Il y aurait dû avoir plus de morts. Si vous me renvoyez au bled, on va revenir à 2 000 pour finir le travail. On va tuer les juifs et les chrétiens. Allahou Akbar ! » Jugé le 20 novembre 2015 au tribunal correctionnel de Grasse pour apologie du terrorisme, le Tunisien écope de deux ans de prison ferme et d’une interdiction définitive de territoire. En prison sous la surveillance des services antiterroristes, Zied est loin d’être un détenu modèle, puisqu’il ne bénéficie pas de toutes les remises de peines automatiques.

A lire aussi: 13 Novembre : deux ans après, déni et compromissions continuent

Une fois sa peine purgée, Zied entame le parcours prévu par la loi pour des étrangers frappés d’une interdiction de territoire, mesure supposée aboutir à une expulsion. Mais après trois semaines au centre de rétention administrative de Nice, Zied retrouve tout simplement sa liberté. Et ses activités délictueuses.

Toute la France est concernée

C’est ainsi qu’en septembre dernier il tente de voler une bouteille de vodka (« Je suis musulman, mais j’aime l’alcool », expliquera-t-il plus tard aux juges) dans un supermarché du centre de Cannes. Le patron habitué aux vols à répétition décide de ne pas impliquer la police et demande à son vigile de régler l’affaire. Le grand gaillard, un Algérien, fait alors sortir Zied. Le vigile lui ayant tourné le dos pour regagner le commerce, Zied sort un poignard, et se dirige vers lui. C’est grâce aux cris d’une passante que le vigile a pu se retourner et éviter le pire. Il sera quand même blessé à la main.

Quelques jours après les faits, le 15 septembre, Zied comparaissait pour vol et violence avec usage d’une arme. À la barre, l’homme plaide l’autodéfense : le vigile, explique-t-il, avait une attitude menaçante… mais ce n’est pas tout. Malgré son casier judiciaire bien garni et les trois identités dont il use, Zied profite de son passage au tribunal pour formuler une demande toute particulière : il souhaiterait bénéficier d’un titre de séjour pour raisons médicales. Les juges n’ont pas marché. Allant au-delà des réquisitions du procureur qui demandait un an ferme, ils ont prononcé une peine de quinze mois de prison. Mais que se passera-t-il fin 2018, quand Zied sortira de prison ? Un juge niçois que nous avons contacté confirme que le cas de Zied comme celui du terroriste de la gare de Marseille ne sont pas des exceptions. Selon le magistrat, c’est dans tout l’Hexagone que ses collègues prononcent « des interdictions de territoire qui ne sont pas appliquées ». Le problème dépasse donc largement le cas de la préfecture du Rhône, dont le préfet a été limogé pour servir d’exemple.

Ecole: finis les « problèmes » de maths, découvrez les « phares »!

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CC0 Public Domain

Que signifie « résoudre un phare » ? Que ceux qui savent lèvent la main, ne répondez pas tous en même temps.

Du nouveau à l’école

Normalement, seuls ceux de mes lecteurs qui ont (ou ont eu récemment) des enfants à l’école primaire connaissent la réponse à cette question.

Il y en a même qui vont se dire que je débarque, parce que pour leur part, cela fait sans doute belle lurette qu’ils savent ce que veut dire « résoudre un phare ». Belle lurette, en fait, je n’en sais rien. Peut-être est-ce tout récent : si quelqu’un pouvait me dire quand sont apparus lesdits « phares », je lui serais extrêmement reconnaissante.

Enfin, donc, voilà. Comme de coutume, quelques semaines après la rentrée, nous parents sommes conviés à une réunion durant laquelle la maîtresse de notre enfant expose un premier bilan du niveau et de l’ambiance de la classe et précise son projet pédagogique pour le reste de l’année. Maîtresse gentille, à la fois douce et exigeante, très attachée à la posture, à la qualité d’écriture, exercices de copie, pratique régulière de la lecture à voix haute, listes de mots difficiles à apprendre, tout cela fait plaisir à entendre.

Service minimum au CE1

Je tique un peu en découvrant qu’en CE1, la conjugaison se limitera à l’apprentissage du présent de l’indicatif d’être et avoir et des verbes du premier groupe, avec « un petit peu de futur ». Admettons…

Mais le top, c’est les mathématiques. « Jusqu’à présent, vos enfants ont appris à faire des opérations, ils vont bientôt découvrir les phares. » Pardon ? Fards ? Phares ? Fars ?

La maîtresse explique. Autrefois, on disait « un problème » mais pour l’enfant, avoir un problème c’est quelque chose d’embêtant, d’angoissant. Alors, on dit « phare »: comprenez « Petite Histoire A… »…

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux.

Suicide pour tous en Suisse?

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@Monicore / Pixabay

Imaginons des hommes politiques français participant à une campagne de pub valorisant la mort volontaire comme preuve ultime de liberté… Ce qui est impensable dans l’Hexagone se fait en Suisse à travers des clips diffusés par des chaînes de télévision.
Une excellente journaliste, Anna Lietti, observe que le temps où le suicide assisté permettait de soulager les maladies incurables et d’échapper à l’acharnement thérapeutique est révolu. Aujourd’hui, comme le dit une députée bâloise qui revendique avoir toujours pris ses décisions par elle-même, il serait inadmissible qu’elle ne dispose pas de ce privilège jusque dans le choix de sa mort. « Décider soi-même dans la vie, comme dans la mort », tel est d’ailleurs le slogan de l’association Exit, qui milite pour élargir les possibilités de recourir à une assistance au suicide.

Le suicide assisté, qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, tend à devenir « la version acceptable » du suicide. Même les personnes atteintes de troubles mentaux y ont droit. À vrai dire, chacun devrait pouvoir bénéficier de cette nouvelle forme de liberté et surtout des modalités confortables qui lui sont associées. Faut-il pour autant faire de la publicité pour cet ultime voyage, comme s’il s’agissait d’une croisière sur le Nil ?, se demandent dans un combat d’arrière-garde quelques réfractaires à l’aseptisation de la vie comme de la mort. D’autres, plus terre-à-terre, s’indignent qu’on dépense encore de l’argent public dans les campagnes de prévention contre le suicide. Les plus démagogues, enfin, reprennent l’éternel argument des enfants et des adolescents auxquels il faut inculquer l’amour de la vie.

Libérés, délivrés ?

Quant aux psychiatres – on ne va quand même pas toucher à leur gagne-pain – ils expliquent que le désir de mourir est quelque chose de grave, de douloureux et de complexe et qu’il est pour le moins étrange de le traiter avec une telle désinvolture. Je me garderai bien de trancher, mais je rappellerai toujours à ceux qui, pour des raisons religieuses – l’homme appartient à Dieu – ou politiques – l’homme appartient à la société -, s’opposent au suicide ce mot de Benjamin Constant : « Le suicide est un moyen d’indépendance et à cet égard tous les pouvoirs le haïssent. »

Balance ton pape!

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vatican pape harcelement wolton
Dominique Wolton sur France 3 (Capture d'écran).

Jeudi soir, le journal de France 3 a atteint des sommets d’enquête journalistique. Après toutes ces balances, il fallait bien balancer le Vatican. C’est chose faite. Balance toute trouvée car le Vatican, c’est bien connu,  ce sont  les écuries d’Augias. Enquête rigoureuse donc, sur le sexe caché au Vatican.


Les preuves d’abord : des photos de jambes  masculines dans des positions qui parlent d’elles-mêmes, selon l’expression consacrée (à qui appartiennent-elles d’ailleurs, ces jambes sans qu’on voie de visage ? Et si c’était un habitué de la Curie qui écrit de bonnes feuilles sur ce lieu de stupre ? Un expert ès-choses vaticanes ?)

Impayable Wolton

Plus la photo d’un prélat en train d’embrasser une bouche féminine (parité oblige) : baiser cinéma des années 50. C’est quand même mieux que la réclame pour la lessive d’une sœur en cornette. Ensuite, un mec à boucle d’oreille, version gros poussin à rayures bleues et jaunes, vient nous conter qu’il a été payé des centaines et des centaines d’euros pour faire des cochonneries à des éminences. Et c’est parti !  Pas un moment, pas un seul moment Messieurs Wolton et Letellier se posent la question de la véracité du montage de ces photos !  Et Père Wolton, notre saint laïque de l’information, de ressortir, en avalant les mots, son refrain juteux et rance qui fera le buzz de ce soir sur ce pape laïciste, laïque et mondialisé, pas hypocrite pour trois sous, qui a le mérite de ne pas nous focaliser sur ce qui est « au– dessous du fils » comme on  dit,  c’est-à-dire au-dessous de la ceinture : en ce moment, on est servi car on n’en parle pas du tout.

Le Vatican se roule dans le Stupre?

Toujours à un débit précipité et difficile à suivre, on a un tableau édifiant du Vatican qui se roule dans le stupre. On comprend enfin que la Curie, c’est pire que les studios d’Hollywood . Mais là encore, ce qui est important c’est que la parole se libère et que, du coup, la vérité se fasse.

Je pense à ces prêtres exemplaires que je connais et qui sont livrés à la dégoûtation du monde. Que le chevalier blanc qui veut faire du pognon fasse son boulot de journaliste avant de jouer à Héraclès chez les cochons. Patelin en diable, si honnête, si objectif sur l’hypocrisie religieuse ! Et si soucieux de l’avenir de l’Eglise ! Sûr que ça chauffe à la Curie entre le patron et les employés ! Mais si les éminences avaient des nanas, tout le monde s’en porterait mieux. J’en connais même, des journalistes, qui feraient tout pour y entrer : nourris, logés… blanchis ! Le rêve !

Balance ta mère ! Balance ton père !  Quoi d’autre à inventer et balancer ?  Le Pape lui-même et ses amitiés particulières ? Ça viendra bien !  Que restera-t-il ? Se balancer-soi-même, de dégoût ? En attendant, Messieurs les journalistes, faites votre boulot : c’est tout ce qu’on vous demande.

Alain Finkielkraut : « Edwy Plenel a été un compagnon de route, sourd et aveugle, de l’islamisme »

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Chaque dimanche, sur les ondes de RCJ, Alain Finkielkraut commente, face à Élisabeth Lévy, l’actualité de la semaine. Un rythme qui permet, dit-il, de « s’arracher au magma ou flux des humeurs ».


Lire la vidéo 

Insécurité, islamisation: les yeux grands fermés

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La Parabole des aveugles, Pieter Brueghel l'Ancien, 1568. Crédit MP/Leemage.

Si la « parole libérée » semble obligatoire sur certains thèmes en vogue, l’omerta reste de mise sur les sujets qui fâchent la doxa, comme l’insécurité ou l’islamisation. Et malheur à ceux qui veulent rester lucides.


L’omerta s’étend aujourd’hui bien au-delà des turpitudes sexuelles d’un producteur de cinéma. Le harcèlement d’ailleurs, toujours en soi odieux, n’a pas tout à fait la même portée psychologique et sociale selon qu’il vise une employée chargée de famille qui a peur de se faire licencier si elle rabroue son chef, la femme traînée dans la boue si elle n’est pas voilée, ou s’il est assorti d’un droit d’entrée dans un milieu aussi convoité que celui du show-biz. Sur d’autres terrains, par contre, la loi du silence semble de mise et ceux qui tenteraient de l’enfreindre sommés de ne plus voir ce qu’ils disent avoir vu : la saleté qui défigure Paris, ville-poubelle promue cité olympique ; l’incivilité devenue ordinaire et la vulgarité des tenues ; les trafics en tous genres sous les yeux des passants apeurés ou indifférents ; l’islamisation rampante de la France ; et l’arrogance conquérante de certaines minorités soi-disant brimées, etc. À chacun(e) sa liste noire certes, mais se peut-il que tant de regards, dont les observations souvent convergent, se soient laissés abuser par les craintes infondées que leurs préjugés auraient suscitées ?

C’est au fond le vieil idéal de lucidité inconditionnelle hérité des Anciens – vivre et mourir les yeux grands ouverts – qui est désormais suspecté d’alimenter « les peurs », figure rhétorique devenue aussi incontournable au regard du mainstream que celle des « fiertés ». Il n’est en effet pas rare de lire ou d’entendre que l’incitation à la haine (raciale, sociale, sexuelle) s’abrite et prospère derrière la lucidité affichée des quelques irréductibles, des quelques arriérés considérant qu’on n’est réellement bienveillant qu’en étant aussi clairvoyant, et de surcroît capable d’énoncer avec exactitude ce que d’autres ne voient pas, ou font semblant de ne pas voir : « Mais tout le monde aujourd’hui, à tort ou à raison, confond l’observation incisive avec l’hostilité », écrivait en 1977 Marguerite Yourcenar[tooltips content= » Lettres à ses amis et quelques autres, Paris, Gallimard, 1995, p. 706. »]1[/tooltips], préoccupée par le climat de confusion qui n’a fait depuis lors que s’aggraver, et consciente de ce que l’absence apparente de peur pouvait signifier en matière d’inconscience ou de lâcheté.

Et quand bien même l’observation incisive devrait conduire à une forme ou une autre d’hostilité, faudrait-il pour autant y renoncer sous prétexte qu’il n’est pas « bien » d’être hostile envers quiconque, et qu’on n’a d’ailleurs « même pas peur » devant un danger avéré ? Où se situe donc la juste mesure entre la bienveillance moralisatrice dont l’air ambiant est saturé – tout aussi irresponsable que le pacifisme dans l’entre-deux-guerres – et la stupidité qu’il y a à voir des ennemis héréditaires dans des adversaires qui pourraient devenir des partenaires dès lors qu’un socle de valeurs et un horizon communs le permettraient ? Car le propre de la lucidité est moins de juger, de trancher entre le vrai et le faux que de dévoiler un pan de la réalité présente, toujours plus ou moins suspendue entre rétrospection – comment en est-on arrivé là ? – et anticipation de ce qui pourrait advenir d’une situation dont on percevrait les tenants et aboutissants : ce que le peintre Nicolas de Staël nommait si justement « l’âge libre entre le souvenir et le pressentiment[tooltips content= ». N. de Staël, Lettres (1926-1955), Le Bruit du temps, 2014, p. 152. »]2[/tooltips] ».

Avant d’être à l’occasion compréhensive et compatissante, la lucidité est d’abord intrépidité du regard qui se sait en équilibre toujours instable entre l’objectivité dont se prévaut la science et les ivresses incertaines de la voyance poétique : « Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ! » (Rimbaud) C’est cette fine pointe de l’intelligence longtemps magnifiée par la culture européenne, ce fer de lance de la pensée critique qui est aujourd’hui frappé de discrédit ; la « bonne » lucidité consistant paradoxalement à occulter tout ce qui pourrait entraver l’exercice d’une bienveillance universelle, fraternelle, consensuelle. Aucune religion n’est en ce sens allée aussi loin, ni n’a disqualifié le discernement avec autant d’acharnement que cherchent à le faire les apôtres de cette forme de sainteté laïque, civique : fermez les yeux, rassemblez-vous une bougie ou une fleur à la main et tout ira bien, de mieux en mieux tant vous êtes nombreux à vous unir contre « la haine ». Ne pouvait-on espérer que vingt-cinq siècles de réflexion et de culture conduisent à une prise de conscience plus vive qu’à ces séances d’hypnose collective ?

On connait depuis Freud les conséquences du refoulement sexuel. Mais que sait-on à long terme des ravages du déni sur tout un peuple ?

Sans doute fallait-il avoir su résister comme il le fallait, quand d’autres courbaient l’échine, pour s’être acquis le droit de le rappeler avec autant de fermeté et d’éclat qu’en son temps René Char : « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil. » (Feuillets d’Hypnos, 1946) On ne saurait mieux dire : sans la blessure affectant le regard, meurtri par ce qu’il voit, la lucidité n’est que dénudation stérile ou curiosité malsaine. Sans la lumière solaire, atténuant par sa chaleur la douleur qu’elle a d’abord attisée, l’acuité du regard n’est qu’autoflagellation punitive ou ressassement grincheux. Personne ne peut à cet égard prétendre être totalement lucide, ni l’être continûment sans s’exposer aux pires tourments. N’est pas Léon Bloy, Emil Cioran ou Philippe Muray qui veut ! Car la lucidité, cet héroïsme d’une intelligence déniaisée, eut aussi ses héros et ses martyrs, ses forcenés, ses histrions parfois ; mais on ne lui connaissait que très rarement ses traîtres, ses renégats abjurant leur vision comme d’autres jadis leur foi.

Qu’on puisse s’illusionner sur sa propre lucidité est dans l’ordre des choses, mais ne justifie pas qu’on soupçonne dorénavant quiconque de tant soit peu clairvoyant de projeter sa noirceur intérieure sur le monde ; la lucidité voulant justement qu’on s’efforce de corriger sa vision des attractions et répulsions irraisonnées qui font alterner extase de la vie et dégoût du monde, dont la couleur et la saveur on le sait varient selon qu’on est de telle ou telle humeur. Mais abuser de ce principe psychologique élémentaire revient à obtenir l’effet contraire : si tout n’est que projection inconsciente de soi sur ce qu’on pense voir, alors le mal n’est lui aussi qu’apparence et tout rentre dans l’ordre dès qu’on est au clair avec soi-même. Allez expliquer ça aux parents d’enfants martyrisés, aux femmes violentées, aux vieillards tabassés ! Ce principe de prophylaxie personnelle et d’élévation spirituelle ne peut être érigé en norme collective sans édulcorer injustices et sévices. On ne peut transformer que ce qu’on est capable de formuler, pas ce qu’on dissimule ou devant quoi on capitule.

Est-ce parce que le réel perd chaque jour davantage de sa consistance que ce travail de rectification, jusqu’alors inséparable du processus de culture, tourne aujourd’hui à la trahison ou à la dérision ? En effet, rares sont ceux qui se préoccupent de savoir quels dégâts intérieurs provoquent chez les individus les blessures quotidiennement infligées au regard, qui ne peut s’empêcher de voir ce qu’il a vu, mais s’accuse d’avoir mal vu. On connaît depuis Freud les conséquences du refoulement sexuel, et on dispose de thérapies pour en corriger les effets pathogènes. Mais que sait-on à long terme des ravages du déni sur tout un peuple, et sur les plus démunis qui subissent de plein fouet, sans parvenir à se délecter de leur propre bienveillance, les nuisances que tout le monde ou presque connaît et tait ? Réflexe certes primaire, la peur tient alors lieu de lucidité agissante, exigeant quant à elle qu’on s’expose en franc-tireur aux salves de ceux qui font profession de leur indignation.

On connaît par cœur la ritournelle consolatrice selon laquelle il en a toujours été ainsi (vraiment ?) et qu’il faut bien s’en accommoder (jusqu’où ?). La fatalité en somme, adoucie par les analgésiques qu’on administrerait aujourd’hui à Œdipe : ce n’est pas si grave ce que vous avez fait, et puis d’ailleurs l’inceste sera bientôt légalisé comme l’un des derniers tabous à faire sauter. Combien de blessures du regard pourtant chaque jour hâtivement refermées, et de colères qu’on a refusé de laisser exploser pour ne pas se gâcher la vie et par souci de ne pas ajouter de la violence à celle déjà existante. Assez de corps, d’esprits déchiquetés ! Mais enfin la douleur est là, d’autant plus sourde que réprimée. Quand une société entière se fait honteusement hara-kiri, l’observation et la réflexion sans concessions s’imposent afin que la lucidité ne fasse pas bientôt figure d’archaïsme, et que la bienveillance demeure une vertu éclairée. Face à un prédateur sexuel par contre, depuis longtemps connu pour tel, point n’était besoin d’être hyperlucide pour en dénoncer publiquement les agissements lubriques, et cela sans attendre que la meute des victimes, qui ont su si longtemps se taire, tout à coup se déchaîne.

Lettres à ses amis et quelques autres

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Lettres de Nicolas de Stael

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« La Catalogne a été économiquement favorisée par l’Etat espagnol »

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espagne catalogne serafin fanjul
Manifestation en faveur de l'unité espagnole. Sipa. Numéro de reportage : AP22122660_000013.

Professeur de littérature arabe et historien, Serafin Fanjul vient de publier un essai magistral, Al-Andalus. L’invention d’un mythe (L’Artilleur, 2017). En développant une réflexion poussée sur l’identité nationale espagnole, il bat en brèche le mythe d’un paradis multiculturel mis en place par les huit siècles de domination musulmane. En écho à l’actualité, il réagit ici aux arguments économiques et identitaires des indépendantistes catalans, pour lesquels Madrid et Barcelone sont irréconciliables. Entretien (1/2).


Daoud Boughezala. Depuis bientôt un siècle, l’ombre d’une sécession basque et catalane plane au-dessus de l’Espagne. Ces tensions ne sont-elles pas consubstantielles à la nation espagnole moderne ?

Serafín Fanjul. Il n’y a pas de séparatisme « consubstantiel » à une nation. Le séparatisme est toujours le résultat, d’une part, de facteurs sociaux, politiques et économiques et, d’autre part, d’interprétations idéologiques qui le promeuvent à long terme avec plus ou moins de succès. Tous les États européens dont la composition est hétérogène connaissent ce problème.

Au XIXe siècle, ce sont les Basques et les Catalans qui ont été les plus fermes défenseurs de la devise « Dieu, la patrie  le et roi » (à laquelle ils ajoutaient les « Vieilles lois » c’est-à-dire les « Fueros », les fors français). Au cours des trois guerres carlistes, ils ont lutté en faveur du prétendant traditionaliste, don Carlos, et de ses successeurs, en revendiquant les Fueros que les libéraux de la nation avaient éliminés pour que l’ensemble de la population de l’Espagne ait les mêmes droits et devoirs, suivant en cela le modèle français qui représentait alors la modernité. À la fin du XIXe siècle, le fondateur du nationalisme basque, Sabino Arana, a défendu un ethnocentrisme basque. Il a crée un corpus idéologique et une armature politique sur lesquels se sont construits et développés au XXe siècle le Parti nationaliste basque et tout un mouvement indépendantiste. À l’origine, les composants idéologiques du nationalisme basque étaient ultra-catholiques, réactionnaires dans le domaine économique et expressément  hostiles (pour ne pas dire méprisants et insultants) envers les « métèques », les émigrants des autres régions d’Espagne qui venaient travailler au Pays basque en raison d’une industrialisation rapide, surtout dans la province de Bizcaye.

Aujourd’hui, le régime économique spécial du Pays basque est de nos jours la source de graves tensions avec Bruxelles en raison de la « discrimination positive » qu’il établit en matière d’impôts, d’aide aux investissements, de franchises, etc.

Quid de la Catalogne ? Depuis quelques années, la région autonome semble se détacher irrémédiablement du royaume d’Espagne…

Rappelons que lors du référendum pour l’approbation de la Constitution espagnole, en 1978, le pourcentage des votes favorables en Catalogne était supérieur à celui de Madrid. Le Premier ministre Adolfo Suárez, a offert en 1978 au mouvement Convergencia y Unio, parti nationaliste catalan alors majoritaire, la possibilité d’adopter le même système que le pays basque. Mais les catalans l’ont longtemps refusé car ils jugeaient qu’il n’était pas suffisamment avantageux pour eux. Ce n’est qu’à la fin des années 2000, sous Zapatero, qu’ils ont commencé à le réclamer, alors que les conditions générales avaient changé et qu’il était devenu très difficile d’imposer aux régions les plus pauvres une nouvelle norme discriminatoire.

Le nationalisme catalan ne s’est-il donc pas toujours construit contre Madrid ?

Le mouvement politique catalaniste est né à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, avec des cadres tels que Prat de la Riba, Cambó et Maciá. Il n’était pas à l’origine indépendantiste mais autonomiste. Très présent dans le milieu de la bourgeoisie catalane, il était rejeté par la gauche (socialiste et anarchiste) qui  n’y voyait qu’une création du patronat et des propriétaires. Le catalanisme politique s’est affirmé juste après que l’Espagne a perdu Cuba (1898), lorsque les commerçants catalans ont été privés de leurs monopoles et privilèges économiques sur l’île, lesquels étaient à l’origine du malaise d’une partie de la population cubaine et ce qui d’ailleurs poussait cette dernière à réclamer l’indépendance. Un détail est révélateur de l’état d’esprit de l’époque : la nuit où le président américain McKinley a déclaré la guerre à l’Espagne, le Grand théâtre du Lycée de Barcelone a interrompu sa séance et la foule a écouté et applaudi, pendant deux heures, les discours et les proclamations enflammées en faveur de l’Espagne et contre les Yankees agresseurs.

D’ailleurs, durant un siècle et demi, la Catalogne a bénéficié d’un traitement économique spécial qui protégeait les produits catalans à l’intérieur du marché espagnol par des droits de douane élevés semblables à ceux en vigueur pour l’Angleterre et la France (surtout dans le cas des textiles). Ce traitement de faveur a canalisé les investissements de l’État espagnol majoritairement vers la Catalogne en provoquant la décapitalisation d’autres régions comme la Galice, l’Andalousie et l’Estrémadure.  En réalité, même sous le franquisme, 70% des investissements de l’Institut national de l’industrie sont allés en Catalogne !

Dans ce cas, pourquoi l’Espagne peine-t-elle tant à rassembler son peuple sous la bannière d’un grand récit national ?

Depuis la Constitution de 1978, il n’y a plus de grand « récit » ou de « roman national », mais plutôt des versions distinctes d’événements semblables, notamment dans les livres d’histoire et de géographie  de chaque communauté autonome.

Au XIXe siècle, tous les pays d’Europe qui ont identifié l’État et la nation ont développé des facteurs qui pouvaient favoriser l’unité et la cohésion en se référant à des éléments historiques communs, des coutumes, des droits consensuels, des langues et des intérêts économiques et spirituels. Ils l’ont fait tantôt à partir de modèles centralisés (France), tantôt à partir d’agrégations ou d’unifications (Italie, Allemagne). Dans certains cas, cela n’a pas été sans conséquences négatives pour les langues locales les moins répandues ou sans projections extérieures. L’Espagne ne s’est pas distinguée dans cet effort, bien que le poids économique du castillan ait porté préjudice à la langue basque, mais sans qu’il y ait eu pour autant de directives politiques édictées contre elle.

Cela n’a pas été le cas pour le catalan.  Quant au galicien, bien qu’alors majoritairement utilisé par la population, il s’est vu reléguer à un plan  secondaire en raison du prestige social attaché au castillan.

Comment le castillan, communément appelé espagnol, cohabite-t-il avec les langues régionales à l’école ?

Cela varie suivant les régions. Dans les écoles Catalogne, il est quasiment impossible de retrouver l’espagnol, une langue qui compte pourtant 550 millions de locuteurs à travers le monde… Au Pays basque, le castillan coexiste avec le basque. En Galice, dans la communauté valencienne et aux Baléares, il a de sérieuses difficultés. Je me demande d’ailleurs si on pourrait, de la même façon, écarter l’italien en Sicile, l’allemand en Bavière, le français en Corse ou l’anglais en Irlande du nord ! A Madrid, il n’y a pas le moindre ressentiment contre les catalans en tant que groupe humain parce que nous savons parfaitement tout ce que nous avons en commun.

Avec un tel niveau de défiance, craignez-vous une explosion de l’Espagne ?

Je ne crois pas. Il existe bien quelques autres exemples de nationalismes dans d’autre régions d’Espagne, notamment le nationalisme galicien, mais à court et à moyen terme ils ont bien peu de chance de s’affirmer comme des forces hégémoniques.

Au fond, à quand remonte l’idée d’une identité nationale et d’une conscience de soi espagnoles que le franquisme a ensuite essentialisée ?

Jusqu’aux XIIe et XIIIe siècles, il n’y a pas eu à proprement parler d’Espagnols, même au sens le plus large, bien que l’on puisse alléguer l’existence de textes antérieurs qui parlent de « toute l’Espagne ». En fait, le mot même « espagnol » est une création française qui reflète la manière dont, depuis la France, on percevait des traits communs aux gens de l’autre côté des Pyrénées.

Depuis l’arrivée des Romains (218 av. J.-C.) jusqu’à celle des musulmans en 711, il y a presque neuf siècles de romanisation (les wisigoths sont demeurés pour l’essentiel dans l’espace culturel latino-chrétien), mais il m’a toujours semblé abusif de considérer « espagnols », à partir de la seule géographie, les romains nés en Hispanie, comme les Goths du royaume de Tolède ou les musulmans d’al-Andalus qui, dans leur majorité ignoraient l’idée selon laquelle il y aurait plus tard, « sur la même terre », un pays appelé Espagne, avec une langue, une culture, des institutions politiques, juridiques et religieuses complètement différentes, sinon antagoniques.

L’idée essentialiste de l’Espagne, comme continuum historique, provient du XIXe siècle et il faut en chercher l’origine chez des penseurs et des historiens conservateurs et nationalistes bien antérieurs à Franco (par exemple Javier Simonet, Menéndez Pelayo, Vázquez de Mella, Ramiro de Maeztu ou Menéndez Pidal). Le principal représentant de l’idéologie essentialiste est l’historien Claudio Sánchez Albornoz, qui a été Président de la République en exil jusqu’à la mort de Franco, ce qui semble indiquer qu’il ne devait pas être très franquiste. Son œuvre est par ailleurs très vaste et techniquement digne de respect bien que je sois en désaccord avec son fil conducteur qu’il prolonge jusqu’à la nuit des temps. Mes désaccords avec Albornoz touchent un point crucial : sa vision idéaliste de l’Histoire le conduisait à considérer « espagnols » les musulmans habitants de l’ensemble qu’on appelle Al-Andalus.

à suivre…


« Monte-Carlo » : le Grand Prix littéraire de l’automne

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monte carlo peter terrin
Jim Clark et plusieurs pilotes de Formule 1, 1964. Sipa. Numéro de reportage : REX40442638_000001.

Au virage de Sainte Dévote, les pilotes freinent de toutes leurs forces. On voit alors leurs monoplaces se dandiner comme des chiens enragés. Plus loin, à la sortie du tunnel, entre ombre et lumière, un cri vient déchirer la moiteur du ciel de mai. Les échappements sonnent le tocsin. Les spectateurs retiennent leur souffle. La vitesse, le bruit et l’odeur se mêlent aux paillettes de cette Riviera quelque peu irréelle en cette saison. La crème solaire et les vapeurs d’essence exhalent une fragrance unique au monde.

La Formule 1 ne ment pas

Grasse n’est pas si loin. Le factice des « happy few » ne résiste pas longtemps aux tremblements intérieurs d’une asphalte chauffée à blanc. Même les mannequins qui bronzent, seins nus, sur les terrasses, ne peuvent cacher leurs troubles. Leurs peaux cuivrées reflètent des émotions mécaniques insoupçonnées. Les corps réagissent sous l’effet combiné de la chaleur et de la peur.

La Formule 1 ne ment pas sur la fragilité des existences. Violente et poétique, elle met le public dans un état de grande acuité intellectuelle, perceptible au moindre mouvement. Au même moment, sur la Croisette à Cannes, les acteurs montent les marches. Personne ne s’y trompe, les vraies stars sont sur cette piste aux étoiles et non sur le tapis rouge. Prisonniers de ce manège infernal pendant 80 tours, avec la Méditerranée comme seul horizon, les pilotes se battent contre l’horloge et l’usure inexorable de leurs pneus. Qui n’a pas vu ces acrobates jouer avec les limites des forces physiques et cette furie s’abattre sur ce coin de Côte d’Azur, ne peut ressentir dans sa chair la puissance d’un Grand Prix.

Un sens à sa vie sur les paddocks

Le sport automobile est le dernier bastion, avec l’alpinisme et la voile, où l’humanité recherche un sens à sa vie. Cette quête d’absolu concentre tous les efforts aussi bien des artistes du volant que des ingénieurs motoristes. Vouloir aseptiser un tel spectacle, c’est nier sa portée mythologique. Peter Terrin a justement choisi comme décor de son nouveau roman, le circuit de Monaco à une époque bénie, l’âge d’or des années 60. C’est drôlement culotté ! Car la littérature entretient des rapports assez ombrageux avec l’objet automobile. Les hommes de lettres opèrent un tri sélectif. Par peur d’être rattrapés par la patrouille, ils préfèrent s’en tenir aux thèmes éco-responsables. De nos jours, l’apologie du talon-pointe est hautement punissable. L’écrivain flamand, né en 1968, a puisé son inspiration dans cet imaginaire-là. Il publie Monte-Carlo chez Actes Sud traduit du néerlandais (Belgique) par Guy Rooryck.

Après avoir écrit Le Gardien  (Gallimard, 2013), il s’intéresse à Jack Preston, un mécanicien de l’écurie Lotus, héros d’un événement tragique survenu sur la ligne de départ. Cet anonyme va sauver du feu, une jeune actrice célèbre, sorte de double érotico-pop d’Emma Peel sauf que personne ne s’en aperçoit.

La brillantine de Jim Clark

Là est la clé d’un roman psychologique qui vaut aussi pour la description quasi-onirique des paddocks de la Formule 1. On sent l’impatience du prince dans les tribunes avant le tour de chauffe ; on observe, avec nostalgie, le célèbre Jim Clark et sa couche de brillantine dans les cheveux ; on s’inquiète pour Chapman, le boss de l’écurie britannique, toujours en quête de nouveaux appendices aérodynamiques et, puis, en musique de fond, lancinante et hypnotique, le moteur V8 Cosworth nous plonge dans une tension extrême.

Terrin n’a pas choisi cette période au hasard, c’est le moment où ce sport à très haut risque se professionnalise avec l’arrivée des sponsors, notamment les cigarettiers et la manne d’argent des retransmissions à la télévision.

Qui traverse le feu…

Preston est de l’ancienne école, il a fait ses premières armes sur un tracteur Massey-Ferguson avant d’intégrer le gotha des mécanos. Durant ses 43 jours d’hospitalisation, le dos brûlé, il se remémore la scène et rêve qu’Enzo Ferrari lui susurre à l’oreille : « Qui traverse le feu pour la beauté est chez lui chez Ferrari ». Le roman quitte l’univers fantasmé de la compétition pour se concentrer sur la convalescence de Preston avec sa femme à ses côtés, dans un village perdu de la campagne anglaise. Et une question centrale : comment dépasser cette autre blessure, celle de ne pas être reconnu comme un héros ?

Monte-Carlo, Peter Terrin, Actes Sud, 2017.

Incertain monsieur Pajak

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frederic pajak manifeste incertain
Frédérix Pajak, par Hannah Assouline.

Frédéric Pajak, par le dessin et l’écriture qu’il fait fusionner de manière unique, a inventé un genre : l’autobiographie par procuration. Mais dans ce sixième volume de son Manifeste incertain, il affronte pour la première fois sa propre histoire à travers la mort du père, qui a marqué toute son oeuvre.


Frédéric Pajak, depuis longtemps déjà, accompagne notre mélancolie. Comme ce sentiment est aussi et surtout une manière de connaissance du monde, les lectures de Pajak, ses voyages, ses errances, sa façon bien particulière, pour se raconter, accueillir les souvenirs comme ils se présentent, dans le désordre d’une mémoire qui joue au coq-à-l’âne et à marabout de ficelle, ont aussi été les nôtres. Sinon, pourquoi retournerions-nous si souvent dans notre bibliothèque vers Le Chagrin d’amour où Pajak confond, la gorge serrée mais le trait sûr, son histoire personnelle avec celle d’Apollinaire ? Ou encore vers L’Immense Solitude, et Turin, dont les arcades austères, minérales et sombres ont servi de décor terminal à la folie de Nietzche et au suicide de Pavese, tous les deux orphelins inconsolables, comme l’est lui-même notre homme qui a perdu son père à 10 ans, en 1965.

C’est sur cet épisode que revient plus particulièrement Pajak dans le sixième volume de son Manifeste incertain, sous-titré « Blessures ». Le Manifeste incertain est le grand-œuvre de Pajak ; entamé en 2012 et dont le troisième opus, où se côtoient Walter Benjamin et Ezra Pound, a reçu le prix Médicis en 2014.  Dans « Blessures », si comme à son habitude, Pajak mêle le dessin en noir et blanc, surtout en noir d’ailleurs, au texte, il se fait plus directement intime. Nulle grande figure de la littérature ou de la philosophie ne va lui servir ici de prisme pour se raconter. Il affronte pour la première fois, à nu, le deuil irréparable qui a marqué toute son œuvre.

Tout commence en 1965, donc, dans un appartement du XIIe arrondissement. On pourrait croire, si les dessins ne pesaient pas déjà de leur ombre inquiète sur le texte, à une famille idéale de ces années-là, comme elles étaient montrées dans les publicités optimistes des magazines au temps des Trente Glorieuses. On va regarder Zorro à la télévision chez les voisins, le père porte des pantalons de velours, fume des maïs et a son atelier de peintre dans l’appartement aux meubles d’osier et aux chaises en forme de pétale. Il s’appelle Jacques. C’est lui qui a fabriqué la table de la salle à manger. La mère est blonde, souriante, d’une beauté empreinte d’une certaine froideur que démentent les robes à fleurs.

Et puis, soudain, à Pâques, la mère s’en va avec Frédéric, son frère et sa sœur pour Nyon, en Suisse, où elle rejoint P., son amant. Frédéric ne comprend pas : on est à une époque où on ne parle pas de ces choses-là avec les enfants. Peu de temps après, le père de Frédéric meurt dans un accident de la route entre Paris et Strasbourg, du côté de Vitry-le-François, à bord d’une DS 21. L’accident de la route est une mort à la mode, une tragédie cruelle, banale dans les années 60.

Pajak raconte cette mort, la dessine, essaie d’en saisir les remous souterrains qui agissent encore sur sa vie cinquante ans plus tard : la cruauté plus ou moins consciente de P. qui mime l’accident sur une table de cuisine avec des boîtes d’allumettes, la révolte à l’école, une révolte tranquille puis celle dans un camp de vacances en Charente en 1969, où il déclenche une véritable mutinerie. Pajak fait un détour par le berceau familial, Strasbourg, et raconte l’Alsace de sa grand-mère intégrée au Reich pendant la guerre. Il découvre un peu par hasard, ce qui n’était pas un secret de famille, mais n’avait jamais vraiment été évoqué, qu’il est juif par cette grand-mère et par sa mère : « Me voici donc une sorte de “Juif sur le tard”. Que dois-je ou que puis-je éprouver ? »

À travers le personnage de cette mère qui multiplie les amants, emmène ses trois enfants en Espagne et sur l’Île du Levant dans un camp de nudistes, où l’on croise dans le plus simple appareil Michel Simon et Georges Moustaki, Pajak adolescent, laissé seul avec son frère et sa sœur en Suisse pendant que leur mère va faire 68 à Paris, retire le sentiment durable d’une certaine fragilité qui le poursuit en permanence. Elle le surprend au détour d’un voyage à Barcelone ou à Rome, lui serre la gorge avant qu’il retrouve, parfois, par éclats, la beauté fugitive du monde : « Je me rappelle cet après-midi d’août 82 à Pékin. Il faisait si lourd. Le ciel s’était dressé en un large trait d’encre grise. Et puis la pluie avait dégringolé d’un coup, lâchant ses seaux sur la chaussée brûlante. Mêlée de vapeur, l’eau était montée à hauteur de cuisses. Mon ami Lu-Min et moi fûmes surpris au milieu de la place Tiananmen brusquement changée en un lac immense. Tout le monde criait, riait de joie, s’amusait à se baigner debout dans l’épaisseur du déluge, douché à grande eau, une eau délicieusement tiède. »

 

Manifeste incertain, t. 6, « Blessures », Les Éditions Noir sur Blanc, 2017.

 

La solitude et la mélancolie n’ont pas empêché Frédéric Pajak d’avoir une vie bien remplie et de multiplier les activités. Dans Un certain Frédéric Pajak, un volume où l’on retrouve nombre de ses dessins, mais aussi de ses peintures, il accorde une série d’entretiens à Christophe Diard, le maître d’œuvre de l’entreprise. Pajak y parle de sa jeunesse et de ses engagements – « Je ne sais pas s’il faut supprimer l’État, mais il faut en finir avec l’État centralisé. (…) J’ai été très marqué par la pensée utopique de Gébé. » – et regrette que Mai 68 ait été confisqué par le gauchisme. Pajak raconte aussi ses fortunes diverses dans la presse, comme dessinateur et comme créateur de titres plus ou moins éphémères, par exemple L’Imbécile de Paris, né après sa rupture avec L’Idiot international. Le livre est aussi traversé par les silhouettes et les témoignages de « la bande à Pajak » : Philippe Garnier, Delfeil de Ton ou encore notre ami Roland Jaccard, qui édita au PUF les livres qui le firent enfin connaître du grand public.

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