Si la « parole libérée » semble obligatoire sur certains thèmes en vogue, l’omerta reste de mise sur les sujets qui fâchent la doxa, comme l’insécurité ou l’islamisation. Et malheur à ceux qui veulent rester lucides.


L’omerta s’étend aujourd’hui bien au-delà des turpitudes sexuelles d’un producteur de cinéma. Le harcèlement d’ailleurs, toujours en soi odieux, n’a pas tout à fait la même portée psychologique et sociale selon qu’il vise une employée chargée de famille qui a peur de se faire licencier si elle rabroue son chef, la femme traînée dans la boue si elle n’est pas voilée, ou s’il est assorti d’un droit d’entrée dans un milieu aussi convoité que celui du show-biz. Sur d’autres terrains, par contre, la loi du silence semble de mise et ceux qui tenteraient de l’enfreindre sommés de ne plus voir ce qu’ils disent avoir vu : la saleté qui défigure Paris, ville-poubelle promue cité olympique ; l’incivilité devenue ordinaire et la vulgarité des tenues ; les trafics en tous genres sous les yeux des passants apeurés ou indifférents ; l’islamisation rampante de la France ; et l’arrogance conquérante de certaines minorités soi-disant brimées, etc. À chacun(e) sa liste noire certes, mais se peut-il que tant de regards, dont les observations souvent convergent, se soient laissés abuser par les craintes infondées que leurs préjugés auraient suscitées ?

C’est au fond le vieil idéal de lucidité inconditionnelle hérité des Anciens – vivre et mourir les yeux grands ouverts – qui est désormais suspecté d’alimenter « les peurs », figure rhétorique devenue aussi incontournable au regard du mainstream que celle des « fiertés ». Il n’est en effet pas rare de lire ou d’entendre que l’incitation à la haine (raciale, sociale, sexuelle) s’abrite et prospère derrière la lucidité affichée des quelques irréductibles, des quelques arriérés considérant qu’on n’est réellement bienveillant qu’en étant aussi clairvoyant, et de surcroît capable d’énoncer avec exactitude ce que d’autres ne voient pas, ou font semblant de ne pas voir : « Mais tout le monde aujourd’hui, à tort ou à raison, confond l’observation incisive avec l’hostilité », écrivait en 1977 Marguerite Yourcenar1, préoccupée par le climat de confusion qui n’a fait depuis lors que s’aggraver, et consciente de ce que l’absence apparente de peur pouvait signifier en matière d’inconscience ou de lâcheté.

Et quand bien même l’observation incisive devrait conduire à une forme ou une autre d’hostilité, faudrait-il pour autant y renoncer sous prétexte qu’il n’est pas « bien » d’être hostile envers quiconque, et qu’on n’a d’ailleurs « même pas peur » devant un danger avéré ? Où se situe donc la juste mesure entre la bienveillance moralisatrice dont l’air ambiant est saturé – tout aussi irresponsable que le pacifisme dans l’entre-deux-guerres – et la stupidité qu’il y a à voir des ennemis héréditaires dans des adversaires qui pourraient devenir des partenaires dès lors qu’un socle de valeurs et un horizon communs le permettraient ? Car le propre de la lucidité est moins de juger, de trancher entre le vrai et le faux que de dévoiler un pan de la réalité présente, toujours plus ou moins suspendue entre rétrospection – comment en est-on arrivé là ? – et anticipation de ce qui pourrait advenir d’une situation dont on percevrait les tenants et aboutissants : ce que le peintre Nicolas de Staël nommait si justement « l’âge libre entre le souvenir et le pressentiment2 ».

Avant d’être à l’occasion compréhensive et compatissante, la lucidité est d’abord intrépidité du regard qui se sait en équilibre toujours instable entre l’objectivité dont se prévaut la science et les ivresses incertaines de la voyance poétique : « Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ! » (Rimbaud) C’est cette fine pointe de l’intelligence longtemps magnifiée par la culture européenne, ce fer de lance de la pensée critique qui est aujourd’hui frappé de discrédit ;

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Novembre 2017 - #51

Article extrait du Magazine Causeur

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