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Insécurité, islamisation: les yeux grands fermés

Insécurité, islamisation: les yeux grands fermés
La Parabole des aveugles, Pieter Brueghel l'Ancien, 1568. Crédit MP/Leemage.

Si la “parole libérée” semble obligatoire sur certains thèmes en vogue, l’omerta reste de mise sur les sujets qui fâchent la doxa, comme l’insécurité ou l’islamisation. Et malheur à ceux qui veulent rester lucides.


L’omerta s’étend aujourd’hui bien au-delà des turpitudes sexuelles d’un producteur de cinéma. Le harcèlement d’ailleurs, toujours en soi odieux, n’a pas tout à fait la même portée psychologique et sociale selon qu’il vise une employée chargée de famille qui a peur de se faire licencier si elle rabroue son chef, la femme traînée dans la boue si elle n’est pas voilée, ou s’il est assorti d’un droit d’entrée dans un milieu aussi convoité que celui du show-biz. Sur d’autres terrains, par contre, la loi du silence semble de mise et ceux qui tenteraient de l’enfreindre sommés de ne plus voir ce qu’ils disent avoir vu : la saleté qui défigure Paris, ville-poubelle promue cité olympique ; l’incivilité devenue ordinaire et la vulgarité des tenues ; les trafics en tous genres sous les yeux des passants apeurés ou indifférents ; l’islamisation rampante de la France ; et l’arrogance conquérante de certaines minorités soi-disant brimées, etc. À chacun(e) sa liste noire certes, mais se peut-il que tant de regards, dont les observations souvent convergent, se soient laissés abuser par les craintes infondées que leurs préjugés auraient suscitées ?

C’est au fond le vieil idéal de lucidité inconditionnelle hérité des Anciens – vivre et mourir les yeux grands ouverts – qui est désormais suspecté d’alimenter « les peurs », figure rhétorique devenue aussi incontournable au regard du mainstream que celle des « fiertés ». Il n’est en effet pas rare de lire ou d’entendre que l’incitation à la haine (raciale, sociale, sexuelle) s’abrite et prospère derrière la lucidité affichée des quelques irréductibles, des quelques arriérés considérant qu’on n’est réellement bienveillant qu’en étant aussi clairvoyant, et de surcroît capable d’énoncer avec exactitude ce que d’autres ne voient pas, ou font semblant de ne pas voir : « Mais tout le monde aujourd’hui, à tort ou à raison, confond l’observation incisive avec l’hostilité », écrivait en 1977 Marguerite Yourcenar[tooltips content=” Lettres à ses amis et quelques autres, Paris, Gallimard, 1995, p. 706.”]1[/tooltips], préoccupée par le climat de confusion qui n’a fait depuis lors que s’aggraver, et consciente de ce que l’absence apparente de peur pouvait signifier en matière d’inconscience ou de lâcheté.

Et quand bien même l’observation incisive devrait conduire à une forme ou une autre d’hostilité, faudrait-il pour autant y renoncer sous prétexte qu’il n’est pas « bien » d’être hostile envers quiconque, et qu’on n’a d’ailleurs « même pas peur » devant un danger avéré ? Où se situe donc la juste mesure entre la bienveillance moralisatrice dont l’air ambiant est saturé – tout aussi irresponsable que le pacifisme dans l’entre-deux-guerres – et la stupidité qu’il y a à voir des ennemis héréditaires dans des adversaires qui pourraient devenir des partenaires dès lors qu’un socle de valeurs et un horizon communs le permettraient ? Car le propre de la lucidité est moins de juger, de trancher entre le vrai et le faux que de dévoiler un pan de la réalité présente, toujours plus ou moins suspendue entre rétrospection – comment en est-on arrivé là ? – et anticipation de ce qui pourrait advenir d’une situation dont on percevrait les tenants et aboutissants : ce que le peintre Nicolas de Staël nommait si justement « l’âge libre entre le souvenir et le pressentiment[tooltips content=”. N. de Staël, Lettres (1926-1955), Le Bruit du temps, 2014, p. 152.”]2[/tooltips] ».

Avant d’être à l’occasion compréhensive et compatissante, la lucidité est d’abord intrépidité du regard qui se sait en équilibre toujours instable entre l’objectivité dont se prévaut la science et les ivresses incertaines de la voyance poétique : « Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ! » (Rimbaud) C’est cette fine pointe de l’intelligence longtemps magnifiée par la culture européenne, ce fer de lance de la pensée critique qui est aujourd’hui frappé de discrédit ; la « bonne » lucidité consistant paradoxalement à occulter tout ce qui pourrait entraver l’exercice d’une bienveillance universelle, fraternelle, consensuelle. Aucune religion n’est en ce sens allée aussi loin, ni n’a disqualifié le discernement avec autant d’acharnement que cherchent à le faire les apôtres de cette forme de sainteté laïque, civique : fermez les yeux, rassemblez-vous une bougie ou une fleur à la main et tout ira bien, de mieux en mieux tant vous êtes nombreux à vous unir contre « la haine ». Ne pouvait-on espérer que vingt-cinq siècles de réflexion et de culture conduisent à une prise de conscience plus vive qu’à ces séances d’hypnose collective ?

On connait depuis Freud les conséquences du refoulement sexuel. Mais que sait-on à long terme des ravages du déni sur tout un peuple ?

Sans doute fallait-il avoir su résister comme il le fallait, quand d’autres courbaient l’échine, pour s’être acquis le droit de le rappeler avec autant de fermeté et d’éclat qu’en son temps René Char : « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil. » (Feuillets d’Hypnos, 1946) On ne saurait mieux dire : sans la blessure affectant le regard, meurtri par ce qu’il voit, la lucidité n’est que dénudation stérile ou curiosité malsaine. Sans la lumière solaire, atténuant par sa chaleur la douleur qu’elle a d’abord attisée, l’acuité du regard n’est qu’autoflagellation punitive ou ressassement grincheux. Personne ne peut à cet égard prétendre être totalement lucide, ni l’être continûment sans s’exposer aux pires tourments. N’est pas Léon Bloy, Emil Cioran ou Philippe Muray qui veut ! Car la lucidité, cet héroïsme d’une intelligence déniaisée, eut aussi ses héros et ses martyrs, ses forcenés, ses histrions parfois ; mais on ne lui connaissait que très rarement ses traîtres, ses renégats abjurant leur vision comme d’autres jadis leur foi.

Qu’on puisse s’illusionner sur sa propre lucidité est dans l’ordre des choses, mais ne justifie pas qu’on soupçonne dorénavant quiconque de tant soit peu clairvoyant de projeter sa noirceur intérieure sur le monde ; la lucidité voulant justement qu’on s’efforce de corriger sa vision des attractions et répulsions irraisonnées qui font alterner extase de la vie et dégoût du monde, dont la couleur et la saveur on le sait varient selon qu’on est de telle ou telle humeur. Mais abuser de ce principe psychologique élémentaire revient à obtenir l’effet contraire : si tout n’est que projection inconsciente de soi sur ce qu’on pense voir, alors le mal n’est lui aussi qu’apparence et tout rentre dans l’ordre dès qu’on est au clair avec soi-même. Allez expliquer ça aux parents d’enfants martyrisés, aux femmes violentées, aux vieillards tabassés ! Ce principe de prophylaxie personnelle et d’élévation spirituelle ne peut être érigé en norme collective sans édulcorer injustices et sévices. On ne peut transformer que ce qu’on est capable de formuler, pas ce qu’on dissimule ou devant quoi on capitule.

Est-ce parce que le réel perd chaque jour davantage de sa consistance que ce travail de rectification, jusqu’alors inséparable du processus de culture, tourne aujourd’hui à la trahison ou à la dérision ? En effet, rares sont ceux qui se préoccupent de savoir quels dégâts intérieurs provoquent chez les individus les blessures quotidiennement infligées au regard, qui ne peut s’empêcher de voir ce qu’il a vu, mais s’accuse d’avoir mal vu. On connaît depuis Freud les conséquences du refoulement sexuel, et on dispose de thérapies pour en corriger les effets pathogènes. Mais que sait-on à long terme des ravages du déni sur tout un peuple, et sur les plus démunis qui subissent de plein fouet, sans parvenir à se délecter de leur propre bienveillance, les nuisances que tout le monde ou presque connaît et tait ? Réflexe certes primaire, la peur tient alors lieu de lucidité agissante, exigeant quant à elle qu’on s’expose en franc-tireur aux salves de ceux qui font profession de leur indignation.

On connaît par cœur la ritournelle consolatrice selon laquelle il en a toujours été ainsi (vraiment ?) et qu’il faut bien s’en accommoder (jusqu’où ?). La fatalité en somme, adoucie par les analgésiques qu’on administrerait aujourd’hui à Œdipe : ce n’est pas si grave ce que vous avez fait, et puis d’ailleurs l’inceste sera bientôt légalisé comme l’un des derniers tabous à faire sauter. Combien de blessures du regard pourtant chaque jour hâtivement refermées, et de colères qu’on a refusé de laisser exploser pour ne pas se gâcher la vie et par souci de ne pas ajouter de la violence à celle déjà existante. Assez de corps, d’esprits déchiquetés ! Mais enfin la douleur est là, d’autant plus sourde que réprimée. Quand une société entière se fait honteusement hara-kiri, l’observation et la réflexion sans concessions s’imposent afin que la lucidité ne fasse pas bientôt figure d’archaïsme, et que la bienveillance demeure une vertu éclairée. Face à un prédateur sexuel par contre, depuis longtemps connu pour tel, point n’était besoin d’être hyperlucide pour en dénoncer publiquement les agissements lubriques, et cela sans attendre que la meute des victimes, qui ont su si longtemps se taire, tout à coup se déchaîne.

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Novembre 2017 - #51

Article extrait du Magazine Causeur


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est philosophe et essayiste, professeur émérite de philosophie des religions à la Sorbonne. Dernier ouvrage paru : "Jung et la gnose", Editions Pierre-Guillamue de Roux, 2017.

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