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Alain Finkielkraut revient sur Notre-Dame-des-Landes, la GPA et l’agression d’une enseignante à Marseille

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Chaque dimanche, sur les ondes de RCJ, Alain Finkielkraut commente, face à Élisabeth Lévy, l’actualité de la semaine. Un rythme qui permet, dit-il, de « s’arracher au magma ou flux des humeurs ».


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Extension de la laideur de la France


La BnF présente une rétrospective de photos des paysages français des années 1980 à nos jours. Si la visite réserve de belles surprises, on peut regretter que ces images privilégient une vision esthétisante et convenue de notre pays. En évitant soigneusement les sujets sensibles. 


Plus d’un millier de clichés, 167 auteurs, dont beaucoup de noms prestigieux : la Bibliothèque nationale de France (BnF) met les petits plats dans les grands. Les photos présentées traitent non seulement du cadre naturel ou artificialisé (paysage au sens strict), mais aussi des hommes qui y habitent et de la vie sociale qui s’y développe. Il s’agit, selon les organisateurs, de donner au visiteur « les clés pour comprendre les évolutions de la France ». L’exposition réserve au spectateur de nombreuses étapes magnifiques ou passionnantes. Cependant, de salle en salle, on a l’impression que l’accrochage ne fait qu’effleurer les sujets jugés sensibles et livre une vision souvent édulcorée des transformations de notre pays.

Commençons par les réussites indiscutables. Il y a d’abord, en 1983, une initiative de la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (Datar). Ce service interministériel entend fêter dignement son 20e anniversaire. Il lui vient une idée en se souvenant que peu après la crise de 1929, l’administration Roosevelt, dans le cadre du New Deal, avait envoyé des photographes aux quatre coins des États-Unis pour rendre compte des réalités sociales. Certains clichés de Dorothea Lange, Walker Evans ou Arthur Rothstein ont marqué leur époque. C’est dans cet esprit que la Datar décide de financer un programme intitulé : « Photographie de la France de 1983 ». Le temps de mener à bien ce projet, l’année immortalisée est 1984. Dans les décennies suivantes, à l’instar de la Datar, de nombreux ministères et établissements publics se dotent d’un service photographique, financent des commandes ou soutiennent des associations « indépendantes ». C’est ainsi que se sont constitués de riches fonds photographiques paysagers. Ce sont eux qui alimentent l’exposition de la BnF.

La plupart des auteurs sont avant tout des artistes ayant chacun un style, une patte. L’accrochage propose donc en premier lieu des rencontres avec des artistes. Des figures aussi fameuses que Raymond Depardon, Robert Doisneau, Joseph Koudelka, Massimo Vitali ou Gabriele Basilico côtoient des personnalités moins connues du public, mais souvent excellentes. Chacun fait partager un regard personnel sur le monde. Un bon exemple est donné par Michel Houellebecq, qui intervient ici principalement en tant que photographe. Il est représenté par trois paysages ordinaires du centre de la France. Les cadrages, classiques et de petit format, relèvent d’un parti pris de modestie. Il s’agit tout simplement de vues sur des prairies, des vaches, des arbres et une rivière. Tout y est tranquille et d’une parfaite vacuité. Ces photos sont accompagnées d’un court texte, irréfutable et désolant, comme sait en écrire l’auteur des Particules élémentaires. Une vraie gâterie !

La nature plutôt que la ruralité

Les photos de paysages sont, pour une partie d’entre elles, comme c’est prévisible, des vues de la campagne ou des espaces naturels. Les artistes concernés fuient à bon escient la recherche du pittoresque, la carte postale ou la photo touristique aguicheuse. Les clichés présentés sont souvent émouvants par leur capacité à s’attarder sur des paysages très ordinaires auxquels on ne prêterait probablement pas attention en y passant pour de vrai. C’est ainsi qu’en 1987 Pierre de Fenoÿl photographie une petite colline du Tarn. Divisé en microparcelles irrégulières et parsemé d’arbres aux feuillages bien détachés les uns des autres, ce bénin monticule s’avère, à y bien regarder, plein de fantaisie et de poésie.

Tout au long de la période, on trouve des photographes plutôt attirés par la ruralité et d’autres plutôt par la nature. Cependant, on sent bien que, progressivement, le second pôle prend l’avantage. En 1984, Raymond Depardon livre une série de très beaux clichés de sa ferme natale dans la Saône, alors qu’Emmanuelle Blanc, en 2011 et 2012, se focalise sur des vues des massifs du Chablais et du Mont-Blanc. De même, Patrick Messina s’applique à rendre compte des pinèdes et de diverses formations végétales dans la presqu’île de Rhuys (golfe du Morbihan). Regrettons qu’aucun photographe n’ait remarqué l’accroissement continu de la forêt en France (+ 25 % environ sur la période), qui s’inscrit dans une tendance séculaire. Certains départements sont désormais principalement forestiers et couverts de formations spontanées, en grande partie inexploitables et peu pénétrables. Cette progression s’effectue au détriment de l’agriculture, de l’élevage et de la vie rurale. On aurait aimé en trouver quelques traces dans l’exposition.

L’extension de la laideur ordinaire

Il y a cependant un changement majeur du visage de la France que les photographes concernés ne ratent pas. Il s’agit du développement des infrastructures, des grands ensembles, des sites industriels, des centres commerciaux, des rocades, des lotissements, etc. Le sentiment du chaos se conjugue avec la répétition à l’infini de formes dénuées d’intérêt. Ce que l’exposition nous met sous les yeux, souvent avec brio, n’est rien d’autre qu’une extension de la laideur. Les passants paraissent dépossédés des choix qui les concernent. C’est ainsi que Laurent Kronental livre la photo accablante d’un vieil homme perplexe dans les délires de béton de Noisy-le-Grand. De nombreuses vues expriment douloureusement la propension de l’architecture et de l’urbanisme à s’appliquer trop souvent de façon unilatérale sur le territoire et sur les populations. Seuls quelques cas isolés comme Albert Giordan ou Tom Drahos recherchent encore des jouissances modernistes dans les surprises géométriques d’un parking de supermarché désert ou dans la succession des bandes blanches des passages piétons.

Là où les photographes sont les plus convaincants, c’est probablement dans certaines vues paradoxales où des infrastructures inquiétantes côtoient la bonne humeur des habitants. Citons par exemple Jürgen Nefzger. Il montre un inoubliable pêcheur installé au bord de l’eau dans un transat et surveillant ses cannes, juste en face de la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine. À côté, le même auteur présente des baigneurs heureux en famille sur la plage jouxtant la centrale de Penly. C’est gai, tranquille et un peu angoissant.

En dépit de tous les talents rassemblés, l’exposition peine cependant à atteindre le but ambitieux de nous permettre d’appréhender les changements de la France. D’abord, il y a des questions de forme. Les cartouches et surtout le catalogue ont tendance à beaucoup emprunter à la novlangue de l’art contemporain. En quoi consiste, par exemple, la proposition de « partir de l’homophonie existant entre lettre et l’être » ? Que faut-il vraiment comprendre par « territoire ductile » et « France liquide », expressions revenant sans arrêt ? On s’étonne aussi de l’enchaînement de certaines photos. Ainsi, au détour d’une cimaise, apparaît une vue des bords du lac Léman. Elle est prise en saison balnéaire par Bertrand Stofleth. À l’arrière-plan, on devine le château de Montreux. La photo s’avère une vue de Villeneuve, commune suisse du canton de Vaud. S’agit-il d’une erreur ou d’un choix dont les raisons sont difficiles à percer ?

Une préférence à l’évitement

Certaines photos paraissent plus relever de la mise en scène artistique que du témoignage. C’est le cas par exemple d’une série de clichés d’Elina Brotherus, où une sorte de mystique chelou en manteau rouge prend d’étranges bains de pieds dans un choix d’étangs. Marion Gambin présente également un curieux couple daté de 2013. Habillés dans un style kitsch inspiré des années 1960, l’homme et la femme sont extatiques l’un et l’autre. Ils font semblant de faire le plein d’essence de leur impeccable voiture dans une station-service parfaitement propre et déserte. Avec cette photo, on entre de plain-pied dans l’irréalité non dénuée de charme de la photographie plasticienne. Mais est-on dans un « paysage français » ?

Les évolutions qui auraient le plus intéressé le visiteur sont sans doute celles qui transforment actuellement certains territoires. Je veux parler, en particulier, de la nouvelle géographie sociale de la France, et notamment celle ayant trait à l’immigration, à la France périphérique, etc. Quelques photographes abordent utilement ce sujet. C’est le cas de Jean Revillard, qui n’a pas son appareil dans sa poche et qui livre la photo grand format d’un habitacle de fortune sous la neige. Cependant, la plupart des photographes concernés donnent le sentiment d’éviter les sujets sensibles. Par exemple, Julien Chapsal consacre une série à « Calais » où il ne montre que dunes et espaces naturels. Les migrants dont il voudrait nous parler, semble-t-il, sont tous hors champ. Le commentaire d’accompagnement précise avec optimisme : « Si l’humain en est absent, les lieux pourtant transpirent de sa présence. »

Cyrille Weiner, quant à lui, présente une photo panoramique des tours de Nanterre en 2008. La personne au premier plan, représentant les habitants de cette commune des Hauts-de-Seine, est un dénommé Roger. Il se promène là, tranquillement, avec un cheval de trait. Il semble heureux de se livrer à une activité agreste non identifiée. Cette magnifique photo, évidemment, n’est pas truquée, et elle nous montre un aspect insoupçonné et bien réel de Nanterre. Mais est-il raisonnable de s’appuyer sur un cliché de ce genre pour penser les évolutions de la France ?

Au total, l’exposition va trop souvent dans le sens de l’évitement. Il en résulte une vision lisse et peu problématisée de notre pays. C’est sans doute dommage. Je dois pourtant reconnaître que malgré cela, et peut-être même à cause de cela, j’ai pris beaucoup de plaisir à me promener dans ces « Paysages français ».

« Paysages français, une aventure photographique, 1984-2017 » à la Bibliothèque nationale de France, à Paris, jusqu’au 4 février 2018. 

Quand Churchill met nos « élites » face à leurs démissions

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La sortie du film Les Heures sombres consacré au Churchill des mois de mai et juin 1940 a provoqué un peu d’agitation dans le mainstream intellectuel français. Le Monde et Télérama en tête ont pincé le nez devant « ce film raté » et ce « navet hagiographique et patriotique ». Jean-Paul Brighelli, et d’autres avec lui, ont vu dans ces réactions une forme de rejet primaire. Je crois qu’ils ont tort, ceux qui se proclament les élites ont parfaitement vu le danger et analysé la force politique de l’œuvre.

« Nous ne nous rendrons jamais »

Grâce à la VOD (vidéo à la demande), la trêve des confiseurs m’a permis d’éponger un peu mon retard et c’est ainsi que j’ai téléchargé (légalement), Dunkerque, le film de Christopher Nolan sorti au début de l’été dernier. J’étais un peu méfiant à cause des commentaires de mes chers amis les historiens militaires qui sont tous de grands malades. Ça râlait ferme au sein de la secte, à cause de l’absence totale des Français dans le film, qui faisait effectivement l’impasse sur leur résistance qui avait considérablement aidé à l’évacuation des troupes anglaises. Prévention infondée, le film est remarquable, et s’il développe le point de vue anglais au niveau de la troupe, les Français, quoiqu’indirectement, sont présents. Ne serait-ce qu’avec la réplique sublime de l’amiral britannique, joué par le non moins sublime Kenneth Branagh, qui, constatant son devoir accompli avec l’évacuation terminée sur son secteur et malgré la captivité qui l’attend, refuse d’embarquer en disant : « je reste pour les Français ». Ma fibre patriotique étant facile à solliciter, j’étais dans des dispositions particulièrement réceptives, quelques jours plus tard, en allant voir le Churchill de Joe Wright.

On rappellera bien sûr l’ahurissante performance de Gary Oldman capable de nous persuader que c’est bien Churchill qui joue son propre rôle ; la classe de la réalisation, qui mélange avec virtuosité, intimisme familier et solennité ; et la collection de morceaux de bravoure comme autant de friandises, dont le discours « we shall never surrender » aux communes. Qui donne envie de se lever et de chanter. Parce que rosbifs et grenouilles ensembles, nous savons bien que c’est le dernier qui chante qui a raison.

Alors, il ne faut pas bouder son plaisir, et suivre encore une fois l’homme au cigare quand il nous dit qu’il faut avoir des goûts simples et se contenter du meilleur.

Mais ce qu’il faut d’abord retenir de ce film, c’est son étonnante force politique. Au contraire de ce que raconte les commentaires mesquins des organes de la Doxa. Cette œuvre est certes hagiographique et patriotique, mais tout en finesse et contradictions.

Churchill, une leçon politique

La leçon politique est celle qui démontre subtilement pourquoi en juin 1940 la bourgeoisie et les élites françaises ont capitulé et trahi, et comment une partie de l’élite britannique, en résonance avec son peuple a fait le choix inverse, point de départ du chemin qui aboutira à aller, cinq ans plus tard, tuer la bête dans sa tanière.

La majorité au pouvoir en 1940 en Angleterre est celle des conservateurs qui, pour mener la guerre déclenchée par l’invasion allemande de la Pologne en septembre 1939, a maintenu sa confiance à Neville Chamberlain, pourtant l’homme de Munich et de la politique « d’apaisement » avec Hitler. Dans leur grande majorité, les conservateurs se défient de Churchill qui appartient certes à leur monde, mais leur apparaît comme un aventurier et un ivrogne. Ce qu’il est d’ailleurs probablement. C’est donc l’appui des travaillistes qui veulent un cabinet d’union nationale qui lui permet d’être désigné par le roi. Churchill est intronisé le 10 mai 1940, le jour du déclenchement de l’offensive allemande. Au bout de quelques jours, la défaite sur le continent est consommée. Les élites économiques et politiques anglaises sont terrorisées et persuadées que la défaite et l’invasion de leur île sont inévitables. Elles essaient compulsivement de convaincre Churchill de négocier et, à défaut, veulent le renverser en propulsant le défaitiste Hallifax pour sauver ce qui peut l’être. C’est-à-dire leurs intérêts étroits. Survivre en tant que caste au prix de la honte et de la servitude du plus grand nombre si nécessaire.

Reproches infondés

Churchill, quoiqu’il ait probablement eu des hésitations face à toutes ces pressions du milieu dont il est issu, résiste et refuse. Parmi les reproches grotesques faits au film il y en a deux qui montrent jusqu’où peut aller l’ignorance. D’abord celui qui prétend qu’il ne montre que les élites et que le peuple en est absent. Alors qu’on ne voit que lui, mais présenté avec intelligence et subtilité. Comme le plan, le même que dans Dunkerque, où l’on voit sur la Manche, l’immense flottille des vaisseaux civils venus chercher leurs soldats. Ou lors de la magnifique séquence du métro, brillante métaphore de la rencontre et de l’accord de cet homme avec son peuple. Il y fait d’ailleurs l’aveu « qu’il a la larme facile », ce qui m’a permis de constater que j’étais quelqu’un dans le genre de Churchill…

L’autre reproche fait au film est que son portrait n’en montrerait pas les failles. Pauvres ignares obtus, on ne voit qu’elles ! Béantes. Comme lorsqu’il exprime à sa secrétaire son aversion pour Hitler, « ce tyran, ce voyou, cette brute… ce….ce… peintre en bâtiment… ». Le retour implacable, à ce moment précis, du mépris social qui vient quand même s’accrocher à l’amour de la liberté. Et la leçon politique est bien là, que donne le spectacle de cette élite britannique qui, brutalisée par l’un des siens et poussée par son peuple, refusera la capitulation et partant la trahison. Le fait que certains se soient sentis relativement protégés par un fossé antichar de 30 km de large ne change rien. Sans oublier que ce peuple britannique, qui avait fait confiance à l’aristocrate Churchill pour le conduire pendant la guerre, le congédiera dès la paix revenue.

La trahison des clercs obscurs

Que notre bourgeoisie et nos élites, qui pratiquent depuis si longtemps la culture de la soumission, détestent ce film, c’est tout à fait normal. Quatre présidents de la République successifs, le dernier, contre toute évidence politique et ne rechignant pas devant l’insulte, nous ont martelé que « Vichy c’était la France ». Proposition obscène nécessitée par la poursuite d’un projet européen sous domination allemande, et pour lequel, comme le dit très bien Bertrand Renouvin, fils de Compagnon de la Libération, on nous présente « des criminels vaincus érigés en victimes. Des vainqueurs désignés comme coupables ».

A lire aussi: Le Churchill « patriotique » que Le Monde et Télérama n’ont pas aimé

La bourgeoisie et les élites françaises avaient fait dès 1938 le choix de la défaite. Quoiqu’excessive et un peu sotte, le slogan : « plutôt Hitler que le Front populaire » renvoyait à une réalité, dont on trouvera une expression déjà très claire dans L’étrange défaite de Marc Bloch. Ce choix débouchera sur la défaite militaire, la capitulation et la trahison. Les élites anglaises ont fait le contraire. Le 18 juin 1941, dans son discours du Caire, Charles De Gaulle, parlant des Français, nous dira en quatre phrases définitives qui étaient ces gens et ce qu’il s’était passé.

« Le 17 juin 1940, disparaissait à Bordeaux le dernier gouvernement régulier de la France. L’équipe mixte du défaitisme et de la trahison s’emparait du pouvoir dans un pronunciamento de panique. Une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes et de mauvais généraux se ruait à l’usurpation en même temps qu’à la servitude. Un vieillard de 84 ans, triste enveloppe d’une gloire passée, était hissé sur le pavois de la défaite pour endosser la capitulation et tromper le peuple stupéfait. »

Depuis le départ de Charles de Gaulle, les élites françaises n’ont eu de cesse de se débarrasser de cette réalité pour elles insupportable. À coups de révisionnisme historique, de quolibets contre « le mensonge gaulliste, et le roman national », de déformations et d’oublis calculés, on a tenté de nous imposer l’image d’une France, pays vaincu et sans avenir, devant prendre modèle sur son voisin allemand si efficace.

« L’équipe mixte du défaitisme de la trahison »

Dans un livre remarqué, publié en 2012, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, Alain Badiou avait parlé de « pétainisme transcendantal ». Beaucoup avaient fait semblant de le comprendre comme une comparaison de Sarkozy à Pétain. Ce qui était complètement faux. Il mettait, à sa façon souvent pénible, le doigt sur la réalité d’un trait de la bourgeoisie française capable de trahir pour la préservation de ses intérêts étroits : « disposition nationale ancienne, qui avait fait ses preuves en 1815 au moment de l’invasion étrangère et de la Restauration, et en 1870 au moment de l’invasion prussienne et de la capitulation des « républicains ». »

Le pétainisme, c’est donc « l’équipe mixte du défaitisme de la trahison ». Merci à nos amis « britishs » de nous avoir rappelé brillamment que, « transcendantale » ou pas, l’on n’était jamais obligé de s’y soumettre.

Samuel Fuller revient !

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Profitons de la rétrospective consacrée au cinéaste américain Samuel Fuller à la Cinémathèque française du 3 janvier au 15 février 2018, de la publication de quatre nouveaux ouvrages sur son œuvre cinématographique et de la sortie en DVD d’un portrait du cinéaste réalisé par son épouse Samantha Fuller pour parler de son chef-d’œuvre La Maison de bambou.


House of Bamboo (La Maison de bambou) est l’un des plus beaux films de Samuel Fuller.

Recyclant des thèmes et des éléments cinématographiques propres au film noir, il atteint avec ce long métrage de 1955, un classicisme formel épuré. Sa mise en scène est totalement maîtrisée. Le film, tourné au Japon, est servi par un usage particulièrement virtuose du Cinemascope et de la couleur et par un choix intelligent des acteurs principaux: Robert Ryan, Robert Stack), Shirley Yamaguchi, Cameron Mitchell, tous excellents, qui vont lui permettent de jouer habilement sur les troubles sentimentaux et sexuels des protagonistes.

Braquage à Tokyo

Le film raconte l’arrivée au Japon d’un militaire américain, Eddie Kenner – qui se fait passer pour Spanier, un gangster sorti de prison-, chargé de s’introduire au sein d’un gang de malfaiteurs qui ont abattu un ancien GI, afin de les confondre. Pour arriver à ses fins Eddie approche la belle Mariko épouse de l’homme abattu. Il va faire semblant de se mettre en ménage avec elle. Eddie attaque des maisons de jeu ce qui l’amène à rencontrer la bande de Sandy Dawson, tous d’anciens militaires. Dawson propose à Eddie de rejoindre son gang pour participer à des hold-up. Mais les relations vont évoluer, se dégrader dans la bande. Dawson se prend d’amitié pour Eddie au détriment de son second, Griff qui, jaloux, le prend très mal. Kenner se décide à informer Mariko dont il est amoureux, qu’il travaille pour la police américaine et japonaise. Il lui confie une mission. La bande de Dawson décide de braquer dans les rues du centre de Tokyo, un fourgon blindé transportant une énorme somme d’argent. Mis au courant que la police est sur les lieux, Dawson annule l’opération et tue son second Griff dont il pense qu’il est devenu traître par dépit. Apprenant la vérité, Dawson monte un stratagème ingénieux pour supprimer Kenner/Spanier.

Un quatuor amoureux

Son scénario assez complexe mêlant trame policière classique, histoires sentimentales, amoureuses et désirs sexuels, des éléments assez peu conventionnels dans un film noir de cet époque donne au film son ton unique. Très vite, un trio, puis un quatuor amoureux se met en place entre Dawson, Kenner/Spanier, Mariko et Griff. Leurs relations sentimentales, leurs désirs cachés créent un trouble insidieux et profond dans le film, sans rien d’explicite au sujet de l’homosexualité, mais une tension mue par des pulsions inavouables traverse le film. Lorsque l’on cherche à mieux comprendre les relations entre Dawson et Spanier, Spanier et Mariko, Griff et Dawson nous constatons que le désir et par conséquent la jalousie sont les moteurs de leurs relations troubles. Clairement, Dawson n’a aucune relation féminine. Il dirige et vit avec un groupe d’hommes. Il héberge Spanier sous son toit, une façon de le faire sien, de le dominer, ce qui alimente très vite la jalousie de Griff. La relation entre Spanier et Mariko est tout d’abord d’ordre policière puis au fil de l’action naît une histoire sentimental et de désir entre eux, très prégnante dans la scène éminemment sensuelle de la douche

Magnifier le cinéma

Ce film tient une place particulière dans l’histoire du film de gangsters. C’est la fin de l’époque classique de ce sous-genre du film noir, typiquement américain. Samuel Fuller qui en est parfaitement conscient après avoir tourné en 1953 Pickup on South Street (Le Port de la drogue) cherche une nouvelle voie pour renouveler le genre et développer ses idées cinématographiques, esthétiques et philosophiques. Pour cela, il utilise quatre éléments essentiels: filmer de manière la plus réaliste possible le Japon et donc l’exotisme de la situation, opposer par contrastes aux films noirs tournés de nuit dans des villes claustrophobiques des scènes de jour tournées en extérieur, choisir la couleur et le Cinemascope au lieu du noir et blanc et du format 1/33, écrire un scénario riche d’idées entremêlant le genre et les situations amoureuses. Ces choix de mise en scène capitaux lui permettent de magnifier son cinéma et de faire évoluer le genre.

Tension et pulsions sexuelles

Dans ce film noir à la fois classique et atypique, Samuel Fuller réussit à nous parler des relations compliquées entre les États-Unis et le Japon au moment du tournage en 1955 due à la tragédie de Hiroshima à la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans une atmosphère de tension et de pulsions sexuelles au sein d’une bande de gangsters virils, d’une histoire amoureuse inter-raciale entre un militaire américain et une Japonaise. Comme dans The Crimsom Kimono, ou China Gate, Samuel Fuller s’appuie sur sa fascination pour une culture très différente de la culture américaine. Tout au long du film, il ne cesse de nous montrer dans de nombreux plans les différences de culture. Ces plans simples et somptueux , détaillent les manières de se vêtir de se nourrir et les décors des appartements: objets, mobilier, structure des maisons de bambous…

Violence et amours irradient l’écran

A travers l’histoire au parfum d’exotisme entre Spanier et Mariko, Fuller nous dit son amour de l’Orient, son rejet du racisme quel qu’il soit, sa détestation de la violence, lui qui pourtant n’hésite jamais à commencer ses films sur des scènes sèches et violentes -ici l’assassinat du GI dans la campagne dominée par le Mont Fuji. En nous contant la lutte menée par Eddie Kenner (Spanier) contre le pillage du Japon par une bande de malfrats ainsi que son histoire d’amour avec Mariko, le cinéaste nous montre comme une sorte de rachat possible des fautes des Etats-Unis d’Amérique.

Dans House of Bamboo comme souvent dans le cinéma de Samuel Fuller, il s’agit de parler des autres, de l’autre: l’Asiatique, le malfrat, le traître, le Noir, l’indien, l’ennemi. La force de  film limpide où violences et amours irradient l’écran est de ne pas juger ses personnages, de les laisser vivre leurs contradictions et de les amener à affronter l’autre en l’aimant ou le tuant. La Maison de bambou nous confirme que Samuel Fuller est un cinéaste majeur.

House of Bamboo (La Maison de bambou), Samuel Fuller, 1955.




Samuel Fuller - Jusqu'à l'épuisement

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L’apocalypse que vous n’avez jamais vue

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Le mystère Croatoan de Juan Carlos Somoza a beau paraître dans la collection blanche d’Actes Sud, ce n’en est pas moins un authentique thriller apocalyptique. Mais l’apocalypse selon Somoza ne ressemble à rien de connu. Pas de hordes zombies, pas d’invasions extraterrestres, pas de catastrophes écologiques ou alors d’un genre très particulier, et plutôt inattendu.


Juan Carlos Somoza n’est pas un inconnu, en Espagne comme en France. Ce psychanalyste de formation est notamment l’auteur de La caverne des idées en 2003, un roman qui se partage entre l’Antiquité grecque et notre temps. Un détective privé, double platonicien d’Hercule Poirot, Héraclès Pontor découvre à travers un manuscrit le principe de l’eidésis, c’est à dire la présence de métaphores récurrentes habilement placées qui font naitre inconsciemment chez des obsessions distinctes du récit qu’il croit lire. De là à transformer cette technique très littéraire en outil de manipulation et même en moyen invisible de commettre des crimes, il n’y a qu’un pas.

Fantastique hispanique

Autant dire qu’on est toujours plus ou moins, avec Somoza, dans cette tradition d’un fantastique hispanique façon Borges ou Cortàzar, au carrefour de la philosophie, de la théologie, de l’érudition et de la science pour mieux se mettre au service de l’étrange et de l’inquiétude. Un fantastique qui prend souvent les formes d’une enquête policière qui tente de comprendre rationnellement mais sans trop d’espoir de réussite, pourquoi le quotidien se met à dérailler et pourquoi le réel devient incompréhensible.

Dans Le mystère Croatoan, Juan Carlos Somoza pousse très loin cette logique narrative et y ajoute une forme de terreur pure, voire de gore, qui enchantera les amateurs du genre. Nous sommes dans l’Espagne d’aujourd’hui, celle de la crise économique, des indignés et des restrictions budgétaires. Ces dernières touchent aussi l’observatoire d’éthologie du centre d’écosystèmes de Madrid, dans une forêt proche de la capitale espagnole. On y suivra particulièrement le destin de Carmela, spécialiste du comportement des animaux, la petite trentaine, sortant d’une histoire difficile avec un pervers narcissique et obligée d’enseigner les sciences naturelles dans un lycée pour pouvoir vivre de sa vraie passion.

Croatoan !

C’est Carmela et ses collègues du Centre qui voient un beau jour leurs ordinateurs tomber en rade et n’afficher qu’un mot inquiétant sur les écrans noirs : « Croatoan ». Très vite, deux indices apparaissent. Le mot correspond à l’inscription apparue sur un tronc d’arbre d’une île de Caroline du Nord, en 1590, après la disparition sans explication de toute la population. Ensuite, l’attaque des ordinateurs s’avère être due à une sorte de virus informatique posthume dont l’auteur est le professeur de zoologie Carlos Mandel, mort en se suicidant deux ans plus tôt dans une clinique où il était soigné pour une grave dépression.

Ce Carlos Mandel, qui avait été le maître de Carmela, était une personnalité contestée pour ses théories sur les inter-comportements des insectes mais aussi pour ses interventions dans la vie politique et son amitié pour Logan, le chef d’une bande de motards néo-païens, La Manique, déguisés en animaux, partageant leur temps entre orgies, agressions racistes et volonté de retourner à une fusion totale avec la nature pour en finir avec la civilisation. Mandel était aussi, pour compléter le tout, l’amant d’un peintre, ex-flic, qui lui aussi a reçu le mystérieux message et qui garde une clé USB indéchiffrable donnée par le savant avant son hospitalisation.

Hommes et animaux devenus fous

Tout ce petit monde voit soudain la planète sombrer dans le chaos à vitesse grand V. Les animaux ont bientôt partout des comportements plus ou moins aberrants tandis que ce que l’on croit d’abord être des manifestations de gens en colère dans des pays en crise, se révèlent être un phénomène incompréhensible, effroyable ou les être humains se déshabillent, ne semblent ne plus connaître la douleur, ne poussent plus que des sons inarticulés et se déplacent pourtant de façon organisée, à la façon des fourmis, comme s’ils ne formaient plus qu’une seule conscience. En quelques heures, devant une police qui ne peut rien et des appareils étatiques qui se délitent, ces masses mortifères errent bientôt dans les villes comme dans les forêts et fusionnent, au sens littéral, avec des animaux devenus fous eux aussi.

Épidémie d’un nouveau genre ? Même pas. Une dernière équipe dirigée par une barbouze vieillissante missionnée par les services secrets européens et accompagnée de mercenaires surentraînés tentent de retrouver eux aussi la clé USB où Mandel a peut-être donné une explication, voire une solution.

La fin du monde n’est pas spécialement de notre faute

Juan Carlos Somoza excelle dans la peinture de cette étrange fin du monde d’autant plus que ses personnages ont une réelle complexité et la rendent crédible. Il n’est évidemment pas question ici de révéler la fin. Mais on pourra penser, à l’occasion aux visions cauchemardesques de Lovecraft ou, mieux encore à ce livre trop méconnu d’Arthur Machen, Le Grand Dieu Pan où se déchire le voile d’Isis et où le monde apparaît dans sa réalité. Il ne s’agit plus de la trouver hideuse ou splendide, cette réalité, mais de l’accepter par-delà le bien et le mal, sans perdre la raison, ce qui est bien difficile. Dans Le mystère Croatoan, nulle morale, nul message pour nous mettre en garde contre notre conduite envers la planète. La fin du monde n’est pas spécialement de notre faute. Comme le remarque la jolie Carmela, à un moment : « Tout est mort, pas seulement amis, famille, personnes : règles, normes, raisons, causes aussi. Ce n’est pas seulement la fin du monde, c’est la fin des lois de la nature. »

Le vivant a juste décidé de retrouver son unité première, son indistinction organique et si une adaptation cinématographique de ce roman devait avoir lieu, on préfèrerait qu’elle soit confiée à David Lynch ou à Cronenberg plutôt qu’à Spielberg.

Le mystère Croatoan, Juan Carlos Somoza, Actes Sud, 2018.


Lisa Balavoine étrenne son premier roman

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Lisa Balavoine, c’est un peu Sophie Calle qui rencontre Jackie Quartz. C’est une belle fille qui ne fait pas ses quarante ans, maman rock’n roll, coeur d’artichaut, un peu artiste l’air de rien. Son premier roman n’en est pas un. Éparse, comme son nom l’indique, est une collection d’objets trouvés – trouvés en elle-même par l’auteur, trouvés sur le chemin de l’existence forcément chaotique – et éparpillés sur la page. Un style tantôt brutal, sans ponctuation, sans liens, toujours juste, enrobe le tout. Il est vrai qu’il est difficile de se tromper sur l’amour. Se tromper en amour, en revanche, c’est plus courant.

Sans début, milieu, ni fin

Lisa Balavoine raconte son enfance, ses enfants, son divorce, le père de ses enfants, ses amants, sa musique, sa tristesse, la mort, ses parents, comme on regarderait de vieilles photos sorties d’une boîte à chaussures cabossée. La version contemporaine des projections de diapositives. On en retrouve d’ailleurs l’esprit sur son compte Instagram. Vintage, mais pas tant que ça.

Pour une fois, dans le paysage littéraire actuel, il n’y a pas de début, de milieu ni de fin. Pas de « je suis née le », « il m’est arrivé cette horrible chose », « mais finalement tout va bien ». À la place, il y a des listes, de ce qu’on trouve autour d’un lavabo, de ce qu’elle remarque au premier coup d’oeil chez son amant, des définitions de mots inventés, des fragments de confessions, des paroles d’enfants, cruelles et tendres, des regrets, de l’humour : « Je me sens aussi séduisante qu’une aire d’autoroute. »

Mini-jupe en cuir et brushing fait la veille

Son écriture porte du rouge à lèvres, une mini-jupe en cuir et un brushing fait la veille. Elle est soignée, un peu rebelle, un peu mère-poule. Elle dit avoir toujours dix-sept ans dans sa tête, et on la croit sans peine : elle écoute les vinyles de Siouxie and the Banshees, New Order, Sonic Youth et Blondie, et quand ça ne va pas, Joy Division.

Lisa, sad Lisa, fière de son prénom qui était une exception dans les années 80, parvient à rendre pour tous ce qui la touche au plus profond. Je suis trop jeune pour me prononcer, mais sans doute que tous les garçons et les filles de son âge s’y reconnaîtront. Quant à moi, j’ai souvent pensé, en lisant Éparse, qu’à quarante ans, j’aimerais ressembler à Lisa Balavoine.

Lisa Balavoine, Éparse, Éditions JC Lattès.

Gastronomie: après la révolution, la restauration !


Une fois éteints les lampions de la cuisine moléculaire, nos grands chefs réinventent deux fondements de l’âge d’or de la gastronomie: produits naturels et sauces élaborées. La France est de retour !


« Tout le monde a pu faire cette expérience : quand on traverse une crise de doute dans la vie, quand tout nous dégoûte, le déjeuner devient une fête. » Cioran

Est-ce que c’était mieux « avant » ?

Bien sûr, il y aura toujours un Michel Serres pour nous démontrer, chiffres à l’appui, que cette question est absurde, pour ne pas dire carrément idiote, et que ceux qui se la posent n’ont pas compris à quel point notre époque était formidable, unique dans l’histoire de l’humanité. Force est pourtant de constater que, hors de toute rationalité, face à la laideur du présent, on ne peut s’empêcher de se la poser, pendant que le train de la vie continue sa course.

Ainsi, tous les matins, me voici fulminant, lorsque, amenant ma fille à l’école, dans le 10e arrondissement de Paris, elle et moi slalomons au milieu des trottoirs jonchés de détritus, de mégots et de pisse, entre les tentes des SDF, les enfants-mendiants des Carpates et les deux roues qui, sans vergogne, nous foncent dessus, comme si les trottoirs (inventés à l’origine sous Henri IV pour protéger les piétons de la boue et des carrosses) leur appartenaient désormais… En voyant le nombre croissant de ces gougnafiers, on se prend à rêver d’un maire de Paris qui rétablirait le pilori en place de Grève.

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J’ai beau fouiller dans ma mémoire, je ne me souviens pas que Paris fût aussi sordide quand je prenais moi-même le chemin de l’école, dans les années 1970 et 1980. On peut se faire une idée assez précise de ce qu’était notre capitale, il y a quarante ans, en regardant les films de Claude Sautet, Claude Lelouch, Claude Pinoteau, Yves Robert, et même Louis Malle, dont le Zazie dans le métro (1960) fut tourné entre la gare de l’Est et le passage du Grand-Cerf. En voyant ces films, dans les années qui suivirent leur sortie, on se disait : « Oui, c’est bien Paris. » ; mais quand on les revoit aujourd’hui, on se dit : « Incroyable, c’était donc cela, Paris ? » Tout un peuple, un mode de vie, un accent, une élocution, des odeurs, des journaux, des bagnoles de marque française, des flics portant le képi, des bistrots, des nuages de fumée de cigarette, des bouteilles de vin à gogo (c’était avant la loi Évin !), des filles en minijupe, des bourgeoises en manteau de fourrure, des ouvriers portant la casquette, des billets de banque avec Voltaire et Pascal dessus (au lieu des fenêtres et des ponts censés symboliser l’Europe…). Barbès avait du cachet et les Champs-Élysées n’étaient pas mouchetés de chewing-gum. Il y avait une vraie mixité sociale. Les immeubles n’étaient pas encore transformés en forteresses, mais gardés par des concierges qui récupéraient votre courrier et venaient arroser vos plantes quand vous partiez en vacances… Pour les amoureux de Paris, donc, oui, incontestablement, « c’était mieux avant » !

Et si regarder dans le rétroviseur n’était pas seulement un signe de gâtisme avancé ? Si la connaissance du passé nous aidait à agir ? Si la transmission de la culture servait à embellir le monde présent ?

Prenons par exemple le cas de la cuisine. Plus que tout, elle est un condensé de fantasmes, car avant de manger des aliments, on mange des idées, un imaginaire, des symboles (sinon, on se contenterait de manger des pilules, comme dans Soleil vert).

Depuis la fameuse purée de pommes de terre au beurre, ressuscitée par Joël Robuchon en 1981 dans son restaurant le Jamin, à Paris, il n’est plus question que de « pain d’antan », de « camembert moulé à la louche » et de « légumes oubliés » (parfois, on se demande si on n’avait pas eu raison de les oublier, mais c’est un autre débat !). Dans la foulée, tous nos grands cuisiniers, tel Harry Potter, se sont rués sur le quai 9 3/4 et jetés dans le train qui mène à un monde parallèle, en l’occurrence celui de « l’âge d’or de la cuisine française », non pas pour y trouver refuge, mais pour y puiser un nouvel élan créateur.

La Nature

Résumons. Au cours de ces quarante dernières années, plus le peuple réel se raréfiait et disparaissait, plus la figure mythique du paysan, de la grand-mère qui mitonne son ragoût, du fermier, de l’artisan, du berger, du boulanger, du boucher et du charcutier (ce dernier est en voie de disparition) devenait sacrée. Chez Monoprix ou chez Leclerc, la photo du « petit producteur » orne désormais le moindre sachet d’endives.

Est-ce que c’était mieux « avant » ? S’agissant du goût, personne ne peut répondre à cette question puisqu’on ne sait pas exactement quel goût avaient les produits. Certains ont bel et bien disparu, comme le caviar sauvage et le saumon sauvage. On récoltait plus de 1 000 tonnes de truffes noires il y a un siècle en France, contre moins de 30 tonnes en 2017.

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Tout cela est factuel. Les idées de Jean-Jacques Rousseau se sont mises alors à triompher dans le monde de la gastronomie. La Nature, dans sa pureté originelle, a été corrompue par la civilisation. L’homme lui-même est souillé, intoxiqué, malade. Dans ce contexte, le rôle du cuisinier est devenu quasiment messianique : il apaise, soigne, réconforte et contribue à restaurer cette Nature abîmée. On ne parle plus de recettes, mais « d’harmonie retrouvée » et de « sauvegarde de l’écosystème ». Surtout, ce qui était banal autrefois est devenu luxueux aujourd’hui : le moindre poireau cultivé dans un jardin potager de Normandie labouré au cheval « comme autrefois », sans produits chimiques, est désormais en « légume grand cru », et vendu pas loin de 100 euros dans les restaurants trois étoiles, comme chez Alain Passard, chef visionnaire qui, au moment de la crise de la vache folle, en 2000, sentit le vent tourner et décida le premier d’arrêter la viande au profit d’une cuisine 100 % légumière. De même, le simple bar de ligne, l’humble cabillaud sont devenus des mets rares et coûteux, à condition d’avoir été pêchés la veille au soir, par un « petit bateau » (et non un chalut qui racle les fonds marins en détruisant tout sur son passage) au large des côtes basques, bretonnes ou vendéennes : le discours et l’image vendus sur la carte sont aussi importants que le goût du plat… Oubliés les ors des palaces, ce que l’on veut manger, maintenant, c’est du naturel, du sain, du préservé.

Le Grand Siècle

Diaboliquement rusé, le chef Alain Ducasse est, quant à lui, parvenu à jouer sur les deux tableaux : d’une part, la « naturalité » (c’est son concept) dans son restaurant trois étoiles du Plaza Athénée où l’on se régale de salade d’épeautre et de jus de carotte bio ; d’autre part, le « retour au Grand Siècle », symbole de la grandeur culturelle de la France, dans son nouveau restaurant Ore, situé dans le pavillon Dufour du château de Versailles, qui abritait à l’origine les écuries de Louis XIV et dont les fenêtres donnent sur la cour royale et les toits de la grande chapelle. Le soir, sur réservation uniquement, il est possible (à partir de 500 euros) de privatiser un salon et d’y goûter la cuisine des rois de France, avec serveurs en costumes d’époque, éclairage à la bougie et vaisselle inspirée de la Manufacture royale de Limoges, qui fournissait Louis XVI.

Pour Ducasse, le « repas à la française » en quatre services imaginé sous Louis XIV contient l’ADN de toute la gastronomie française ultérieure : « Le milieu du XVIIe siècle, nous dit-il, marque le début d’une nouvelle ère culinaire axée sur un meilleur respect du goût naturel des aliments (revoilà la Nature, il est malin le bougre !). Un potage au chou doit sentir le chou… Les épices, dont on agrémente généreusement les plats depuis le Moyen Âge, sont délaissées au profit d’assaisonnements plus délicats : on garde le sel, le poivre, les herbes, et on invente le bouquet garni composé d’une barde de lard, de ciboulette, de thym, de deux clous de girofle, de cerfeuil, de persil. Pour préserver les goûts, on soigne aussi les cuissons, on réalise que les asperges sont plus savoureuses croquantes et que les rôtis sont excellents non faisandés, cuits à la broche dans leur jus naturel. »

Pour Ducasse, les plats inventés sous Louis XIV et Louis XV demeurent largement actuels, la preuve, il les sert sans avoir quasiment rien modifié des recettes d’origine retrouvées à Versailles : légumes au naturel, croquettes de grenouille à l’oseille, langoustines au caviar, cèpe farci, turbot à la hollandaise, pâté chaud de gibier, poularde aux écrevisses… Seules les sauces ont été un peu allégées et les portions réduites (car le roi était un ogre). Non seulement les petits pois sont bio et proviennent du potager de Versailles, mais en plus on les mange comme pouvait le faire cette vieille commère de Saint-Simon !

Le summum du kitsch historique ? Les gens adorent et, malgré les prix, Ore affiche complet. « Sous Louis XIV, précise Ducasse, la table du roi était la plus brillante d’Europe. À ceci près que le roi mangeait avec son couteau et ses doigts… » Les clients privilégiés ne pousseront pas la reconstitution historique jusque-là.

Les sauces

Nos lecteurs profanes ne le savent peut-être pas, mais, vingt années durant (de 1990 à 2011), la presse internationale fut obnubilée par la cuisine du chef espagnol Ferran Adrià (dont le restaurant El Bulli, à Rosas, fut sacré meilleur restaurant du monde cinq fois de suite) et de ses disciples (comme l’Anglais Heston Blumenthal et le Danois René Redzepi). Sur fond de règlement de comptes politique entre les États-Unis et la France (après que Chirac et de Villepin eurent tenté de s’opposer à la guerre en Irak en 2003), la presse anglo-saxonne répandit l’idée (encore vivace de nos jours) selon laquelle la cuisine française était définitivement ringarde. Aujourd’hui, plus personne ne parle de « cuisine moléculaire », surtout depuis que le journaliste allemand du Stern, Jörg Zipprick, nous a révélé qu’elle donnait la diarrhée à 50 % des clients.

En conséquence, à quoi assiste-t-on ? Au retour en force des sauces et des plats mijotés ! À Londres, Heston Blumenthal a laissé tomber ses éprouvettes et célèbre ainsi la vieille cuisine anglaise du XVIe siècle, dans le cadre historique du Mandarin Oriental de Hyde Park. En France, le théoricien et l’artisan de ce mouvement est Yannick Alléno, chef doublement triple étoilé (à Paris chez Ledoyen et à Courchevel à l’hôtel du Cheval Blanc). « Après la première guerre du Golfe, en 1991, dit-il, j’ai assisté à la disparition de l’un des trésors de la cuisine française : les sauces. Les palaces français étaient alors gérés par des Anglais. Pour faire des économies, ceux-ci ont supprimé les chefs sauciers. Le soja et le yuzu ont remplacé la sauce gribiche, la béarnaise, la hollandaise, la sauce grand veneur, la béchamel… Il faut relire Escoffier, notre saint patron, qui consacre plus de 70 pages aux seules sauces : c’est la colonne vertébrale de son livre ! »

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Pour Alléno, il n’a jamais été question de revenir à la lettre des recettes lourdes et grasses mijotées pendant des heures et qui vous restaient sur l’estomac ! Comme Jordi Savall et John Eliot Gardiner, qui ont su redonner à la musique de Bach sa flamme sans donner l’impression de jouer avec une perruque sur la tête, il s’est emparé des trésors oubliés de la cuisine française pour en faire quelque chose de plus précis, léger et sensuel, cherchant le goût profond des produits afin d’en exalter la noblesse. « Tiens, goûte ceci », me dit-il en me tendant un verre à vin contenant un élixir jaune aux reflets verts fabuleusement parfumé. « C’est une extraction de céleri-rave cryoconcentrée ! » Au nez, j’en sens la quintessence, un parfum cristallin. La bouche est un peu sucrée, onctueuse, concentrée, avec une finale saline.

« C’est un exemple d’extraction. Je suis parvenu à extraire la vérité d’un produit, qu’il s’agisse d’une tomate, d’une langoustine, d’un champignon ou même d’un saucisson sec… Pour cela, j’ai mis au point une technique qui consiste à cuire à basse température le produit pendant un certain nombre d’heures. Je récupère le jus, je le filtre et je le mets dans une sorbetière. Une fois gelé, ce jus passe dans une centrifugeuse. » Pour Alléno, le problème des sauces anciennes, c’était leur cuisson excessive : en les faisant réduire pendant des heures, on abîmait leurs ingrédients. Avec le froid, on reste dans la pureté du produit naturel.

Pour Guy Savoy, autre star trois étoiles des fourneaux, « on n’a jamais aussi bien cuisiné qu’aujourd’hui ». On veut bien le croire. En écrivant ces lignes, je me rends compte que nos chefs ont su faire pour la cuisine française ce que, manifestement, nos gouvernants, eux, n’ont pas su faire pour la France : ils lui ont permis de se renouveler tout en restant fidèle à son ADN. Où sont donc les Passard, les Ducasse, les Alléno et les Savoy de la politique qui sauront nous faire à nouveau aimer Paris et la France ?

U2, Indochine, Charlotte Gainsbourg: back to the eighties

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C’est comme s’ils s’étaient donnés le mot pour accompagner la sortie du Film Stars 80, la suite : toutes les gloires de la période citée sont de retour en ce début d’année, en plus ou moins grande forme : U2, Daho, Indo, George Michael, Charlotte Gainsbourg, Chris Rea, A-ha, Catherine Ringer, Renaud, etc. On pourrait y consacrer un cahier culture entier.


La place nous étant comptée, attardons nous sur deux mastodontes emblématiques, Indochine et U2, et une jeune fille aux flous hamiltoniens, Charlotte Gainsbourg.

Exit Téléphone et Noir désir

Où en est le rock en France (ou le rock français) ? Téléphone est mort, comme Noir Désir, comme Bashung. Qui d’autre ? Little Bob (Little what ?) ? Les Insus, incapables de composer un inédit depuis leur reformation en 2015 ? Bertrand Cantat, qui n’a même pas réussi à déclencher une guerre mondiale entre la France et le Royaume-Uni avec son  belliqueux single « L’Angleterre » (exploit qu’avait pourtant réussi Renaud avec « Miss Maggie ») ? BB Brunes, qui porte son nom comme un fardeau (comme Jordy) ?… Reste Indochine, non ? D’autant que Nicola Sirkis a visiblement voulu réitérer le coup de Paradize, quinze ans après, en collaborant à nouveau avec Mickey 3D (alias Mickaël Furnon, auteur-compositeur de « J’ai demandé à la lune ») et Jean-Louis Murat.

Les pires heures de Partenaire Particulier

Le logo de ce nouvel album, sobrement intitulé 13, évoque bien l’album-miracle de 2002, comme une excroissance terminale. Ça, c’est pour la forme. Pour le contenu, c’est une autre histoire. Si le disque marque un retour à la bonne vieille recette « simplicité et efficacité » – soit l’essence même du rock’n’roll -, il n’évite tout de même pas certains écueils rédhibitoires, dont «Suffragettes BB  »

rappelant les pires heures de Partenaire Particulier ou encore le duo avec Asia Argento, « Gloria », giallo musical ressemblant à s’y méprendre à un morceau de The Pirouettes (binôme variété-kitsch improbable dont Les Inrocks ont dit « les Pirouettes foutent une grosse claque à la pop française » comme ils avaient titré « Jamel : le nouveau Coluche », c’est dire la claque). Mais Sirkis s’en fout, il ne lit plus les critiques et il a bien raison : il remplit le Stade de France au nez et à la barbe de l’intelligentsia sourde, muette et bégueule.

Si Alexis Corbière estime que la grève fait partie du patrimoine français, que dire d’Indochine ? On peut détester, mais 35 ans après « L’Aventurier », les tubes du groupe fédèrent toujours autant (L’Express a consacré en 2015 un article de fond à l’hymne « Troisième sexe »), ses albums sont réédités avec succès et son œuvre traverse manifestement le temps. 13 contient encore un ou deux tubes, dont « Un Été français » – quelle reverb voix atroce dans le couplet quand même -, digne de la période Dominik Nicolas (cofondateur et compositeur du groupe jusqu’en 1995), comme l’atteste l’arabesque du gimmick guitare. Mention spéciale également à « Henry Darger », touché par la grâce electro-pop.

Indochine, c’est aussi et surtout la voix bancale et les textes bancals de Nicola Sirkis. Cette langue est un sabir générationnel qui parle à des générations de fans, les a façonnés et accompagnés depuis des décennies. Seul le lien qui unissait Johnny à son public est comparable en terme de ferveur. En tout état de cause, même si Sirkis nous sert ici du « Tombera les croix », on préférera toujours la poésie indochinoise à l’écriture inclusive.

U2 : un album taillé pour les stades

U2 nous revient également dans une forme olympique, avec un album taillé pour les stades. Le dernier grand coup d’éclat de la bande à Bono remonte sûrement à 2009, avec le bien nommé « Breathe », morceau de bravoure épique s’il en est, champion toutes catégories des titres insurrectionnels du groupe, qui ouvrit les dates de la tournée pour mettre tout le monde d’accord d’entrée de jeu. La nouvelle livraison, Songs of Experience, montre une formation irlandaise créative, spirituelle, aérienne, sortant des sentiers battus et archi rebattus de ses hymnes aux gros sabots crottés dans tous les coins (« With Or Without You », « Pride (In the Name of Love »), « Desire », etc.) qu’il a refourgués à la terre entière en toute impunité pendant de longues années. Car étonnamment, le groupe bénéficie d’une grande mansuétude de la part des médias. Il faut dire qu’il incarne la bonne conscience rock humanitaire dans toute sa splendeur, Bono n’hésitant pas pendant le Zoo TV Tour (1992-1993) à appeler le président des États-Unis George H. W. Bush au téléphone depuis la scène, dans une attitude de défi. Vous avez dit démagogie ? Et ce n’est pas la révélation de son nom dans l’affaire des « Paradise Papers » qui ébréchera sa statue. Tant qu’il continue à nous fournir de la bonne came musicale de jet-setter philanthrope…

Paris-New York-Berlin vaut bien une messe

Le prophète en blouson noir est même capable de miracles. Un exemple parmi d’autres : quand U2 écrit « Magnificent », les critiques crient au génie, alors que ce titre n’est ni plus ni moins que du Balavoine, chanteur que les rock critics ont toujours méprisé.

En tout état de cause, Songs of Experience constitue une belle surprise, dévoilant un groupe au meilleur de son inspiration depuis le nouveau millénaire.

Dans cette cuvée, la force d’attraction des morceaux « Red Flag Day », « Get Out Of Your Own Way » (le 2ème single), « Ordinary Love » (disponible uniquement sur la version Deluxe) et «The Showman (Little More Better)  » permettra de faire tourner la terre jusqu’au prochain album. Que voulez-vous, ces types ont le feu sacré. Regardez ce récent passage au Tonight Show, ils ont toujours 20 ans, c’est plus fort qu’eux.

Quand on aime Serge Gainsbourg, on aime Charlotte, forever, le contraire est impossible. Son premier disque (Charlotte for Ever) était marqué de l’empreinte paternelle, qu’elle perpétue à chaque album.

L’homme à tête de chou plane

Chacune de ses apparitions nous renvoie depuis vingt-cinq ans à l’absence du grand Gainsbarre. Son œuvre s’imprime d’ailleurs comme le parfait négatif de celle de son père (toutes les pochettes de Charlotte sont en noir et blanc…). L’effrontée est aujourd’hui devenue mère de famille et nous convie à ses histoires de fantômes en guise de comptines electro-pop pointées vers l’infinie mélancolie. Kate Barry, la demi-sœur disparue tragiquement en 2013, est évoquée (« Kate ») et l’homme à tête de chou plane en permanence sur cette légère dépression au-dessus du jardin secret. Musicalement et textuellement – puisque Charlotte a pris en charge, pour la première fois, l’écriture des paroles (in English à 50%) – l’œuvre respire l’introspection corrosive. La désormais quadragénaire, qui d’habitude paraissait plus ou moins absente à ses disques, incarne celui-ci. Après Air et Beck à la composition sur les précédents essais, SebastAn apporte un supplément d’âme à la production, offrant au disque l’allure d’un classique, comme à la grande époque de Jane et Serge. Disque Gainsbourien par essence s’il en est, Rest restera.



Ecole sans grammaire n’est que ruine des âmes

Relire, ce n’est pas lire deux fois. À chaque âge on lit autre chose dans les mêmes livres. J’ai détesté la Recherche du temps perdu à 16 ans, ça m’a vaguement intéressé à 25, j’ai trouvé ça passionnant à 40, et aujourd’hui, je constate qu’au XXème siècle, comme disait Céline, « il n’y a que Proust et moi ».

Mais comme on ne peut pas passer sa vie chez Swann ni chez Bardamu, je lis et je relis aussi des polars. Par exemple tout Chandler, réédité enfin en version complète (en Quarto, chez Gallimard). Et la semaine dernière, Jim Thomson. 1275 âmes.

J’avais oublié la préface de Marcel Duhamel — le fondateur de la Série Noire et le traducteur de tant de chefs d’œuvres, dont celui-ci. « Jim Thomson n’est pas un auteur drôle, explique-t-il. Habituellement ce qu’il écrit est nettement couleur d’encre. Cette fois, il a choisi le noir absolu, couleur de néant. C’est proprement insupportable, inacceptable presque. Mais le paquet est si habilement présenté… »

La tentation à portée de main des imbéciles

Du coup, j’ai fouillé dans ma vidéothèque personnelle et un matin, tout en soulevant de la fonte pour entretenir le corps exceptionnel (la tête d’Adonis sur le buste d’Hercule) que m’a donné ma mère, je me suis repassé le film splendide que Tavernier a tiré de ce petit bijou d’anthracite.

Coup de torchon transpose en Afrique Occidentale française une action que Thomson situait dans l’Amérique sudiste. Philippe Noiret (c’est drôle de voir un acteur toujours si bien habillé, dans la vie civile, vêtu ici d’un tee-shirt troué d’un rose écœurant, d’un pantalon informe et d’un chapeau de brousse) est le policier en chef d’une bourgade comme la France en a bâti des centaines — voir le Voyage au bout de la nuit et le Voyage au Congo : Céline et Gide ne laissent aucune illusion coloniale intacte.

Et Lucien Cordier — c’est son nom — se prend doucement pour Dieu : il met la tentation à portée de main des imbéciles, qui se ruent sur leur damnation. Bref, l’œuvre de Dieu, la part du Diable. On sent que Tavernier et Aurenche, son co-scénariste, ont beaucoup lu — Conrad, entre autres, Au cœur des ténèbres. Cordier, c’est Kurtz à Clochemerle — mais un Clochemerle africain, avec maquereaux spécialisés dans les « faux-poids », 25 centimes la gâterie, 40 centimes la totale, flics immondes qui cultivent leur racisme sur une mare d’anisette, colons répugnants, épouses hystérisées par la chaleur et la solitude, et Noirs serviles à force d’être esclaves.

Senghor connaissait sa grammaire

Une gentille institutrice, qui a prêté à Cordier un roman de Saint-Ex, lui reproche de se forcer à passer pour un illettré — « parce que vous n’en êtes pas un », lui dit-elle. Et alors là, ce digne délégué du Deus Irae la regarde et lui explique — entendez, s’il vous plaît, la voix chaude et lasse de Noiret :

« La grammaire, c’est comme le reste, ça rouille si on s’en sert pas. Et comme j’ai pas beaucoup de demande pour ça, en Afrique… Et le Bien et le Mal, c’est pareil. Où est le Bien, où est le Mal ? On n’en sait rien ? Ça sert pas beaucoup, par ici… Alors, ça rouille aussi… »

Je ne dis pas que les administrateurs coloniaux formés à l’école de la IIIème République n’avaient pas du Bien et du Mal une vision déformée par leurs intérêts, leurs passions ou leur alcoolisme. On n’envoyait pas dans les bleds reculés de Casamance ou d’Oubangui-Chari la fine fleur de l’administration française. Mais les instituteurs mutés dans ces avant-postes de la civilisation occidentale chère à Jules Ferry ne faisaient guère de différence entre enfants de colons et petits Noirs : ils leur apprenaient impitoyablement les beautés de la grammaire française, parce qu’ils savaient que c’était le meilleur moyen d’instaurer un ordre et une morale. Après tout, Senghor ou Hampaté Ba sont sortis de ce moule pédagogique. Et s’ils s’en sont sortis, s’ils ont pu par la suite écrire des discours sur le colonialisme et se réapproprier des pans entiers d’une culture africaine dont on avait cru les séparer, c’est parce qu’on leur a appris, férule en main, les règles. Les règles qui ont permis à Senghor de passer l’agrégation de grammaire, et qu’il a fait enseigner, sans rien y changer, aux petits Sénégalais quand il a été président.

Mais, paraît-il, le pédagogisme pointe ces temps-ci le bout de son nez sous les Tropiques… Rien n’aura décidément été épargné à l’Afrique.

Les fautes, c’est démocratique

Il n’y a pas de hasard. L’Afrique, désormais, c’est ici. La plupart des élèves ne passeront jamais l’agrégation de grammaire — de toute façon, grâce à Sainte-Najat, ils ne peuvent plus faire de latin et de grec. Et on ne leur a pas même appris les rudiments grammaticaux de leur propre langue, parce que la langue est fasciste, n’est-ce pas : surtout, ne pas brider leur créativité ! J’ai passé quelques heures intéressantes à monter un PowerPoint à l’intention de mes hypokhâgneux, où sont commentées leurs fautes, et où sont expliquées les règles. À 18 ans ! Que leur a-t-on fait faire jusque là, pour qu’ils écrivent:

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Et je n’ai même plus le temps de les faire travailler sur une vraie grammaire — par exemple celle de Cécile Revéret…

Quant à leurs petits frères ou petites sœurs encore au collège, la cause est entendue.

L’insurrection n’est possible qu’après avoir appris les règles

« Bon travail », « C’est bien » ou « Peut mieux faire » : la vraie pédagogie s’exprime en termes de morale. Le référent de ce « Bien » ou de ce « Mieux » est l’ordre — le Cosmos vaut toujours mieux que le Chaos originel. La mise en ordre. La règle. La contrainte. Et la répétition, pour éviter que ça ne « rouille ». Il faut être sacrément crétin pour ignorer que « discipline », c’est à la fois la matière enseignée, l’ordre qui règne dans la classe — et le fouet pour le faire régner. Le commentaire du Maître, tout comme la note, c’est le coup (métaphorique, hé !) de discipline sur l’esprit encore désordonné.

A lire aussi: A l’école des profs, la grammaire est « bourgeoise » et il faut laisser les élèves faire des fautes

Pas pour en faire des béni-oui-oui ! L’insurrection n’est possible qu’après avoir appris les règles. Il y a le désordre originel, puis l’ordre imposé — et enfin la révolte créatrice. Si on en reste au désordre, on n’arrive qu’à la servilité, parce qu’on ne donne pas les outils de la révolution. Croyez-vous que Marx, Lénine ou Mao aient ignoré les règles ?

Qui ne voit que la créativité réelle se nourrit de contraintes — tout comme le plus beau cinéma américain s’est nourri du Code Hays ? Et qu’en dehors des règles, ce n’est pas créativité, c’est…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

 

C'est le français qu'on assassine

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Alain Finkielkraut revient sur Notre-Dame-des-Landes, la GPA et l’agression d’une enseignante à Marseille

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Chaque dimanche, sur les ondes de RCJ, Alain Finkielkraut commente, face à Élisabeth Lévy, l’actualité de la semaine. Un rythme qui permet, dit-il, de « s’arracher au magma ou flux des humeurs ».


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Extension de la laideur de la France

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Photo: Jürgen Nefzger, Galerie François Paviot, Paris Bnf

La BnF présente une rétrospective de photos des paysages français des années 1980 à nos jours. Si la visite réserve de belles surprises, on peut regretter que ces images privilégient une vision esthétisante et convenue de notre pays. En évitant soigneusement les sujets sensibles. 


Plus d’un millier de clichés, 167 auteurs, dont beaucoup de noms prestigieux : la Bibliothèque nationale de France (BnF) met les petits plats dans les grands. Les photos présentées traitent non seulement du cadre naturel ou artificialisé (paysage au sens strict), mais aussi des hommes qui y habitent et de la vie sociale qui s’y développe. Il s’agit, selon les organisateurs, de donner au visiteur « les clés pour comprendre les évolutions de la France ». L’exposition réserve au spectateur de nombreuses étapes magnifiques ou passionnantes. Cependant, de salle en salle, on a l’impression que l’accrochage ne fait qu’effleurer les sujets jugés sensibles et livre une vision souvent édulcorée des transformations de notre pays.

Commençons par les réussites indiscutables. Il y a d’abord, en 1983, une initiative de la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (Datar). Ce service interministériel entend fêter dignement son 20e anniversaire. Il lui vient une idée en se souvenant que peu après la crise de 1929, l’administration Roosevelt, dans le cadre du New Deal, avait envoyé des photographes aux quatre coins des États-Unis pour rendre compte des réalités sociales. Certains clichés de Dorothea Lange, Walker Evans ou Arthur Rothstein ont marqué leur époque. C’est dans cet esprit que la Datar décide de financer un programme intitulé : « Photographie de la France de 1983 ». Le temps de mener à bien ce projet, l’année immortalisée est 1984. Dans les décennies suivantes, à l’instar de la Datar, de nombreux ministères et établissements publics se dotent d’un service photographique, financent des commandes ou soutiennent des associations « indépendantes ». C’est ainsi que se sont constitués de riches fonds photographiques paysagers. Ce sont eux qui alimentent l’exposition de la BnF.

La plupart des auteurs sont avant tout des artistes ayant chacun un style, une patte. L’accrochage propose donc en premier lieu des rencontres avec des artistes. Des figures aussi fameuses que Raymond Depardon, Robert Doisneau, Joseph Koudelka, Massimo Vitali ou Gabriele Basilico côtoient des personnalités moins connues du public, mais souvent excellentes. Chacun fait partager un regard personnel sur le monde. Un bon exemple est donné par Michel Houellebecq, qui intervient ici principalement en tant que photographe. Il est représenté par trois paysages ordinaires du centre de la France. Les cadrages, classiques et de petit format, relèvent d’un parti pris de modestie. Il s’agit tout simplement de vues sur des prairies, des vaches, des arbres et une rivière. Tout y est tranquille et d’une parfaite vacuité. Ces photos sont accompagnées d’un court texte, irréfutable et désolant, comme sait en écrire l’auteur des Particules élémentaires. Une vraie gâterie !

La nature plutôt que la ruralité

Les photos de paysages sont, pour une partie d’entre elles, comme c’est prévisible, des vues de la campagne ou des espaces naturels. Les artistes concernés fuient à bon escient la recherche du pittoresque, la carte postale ou la photo touristique aguicheuse. Les clichés présentés sont souvent émouvants par leur capacité à s’attarder sur des paysages très ordinaires auxquels on ne prêterait probablement pas attention en y passant pour de vrai. C’est ainsi qu’en 1987 Pierre de Fenoÿl photographie une petite colline du Tarn. Divisé en microparcelles irrégulières et parsemé d’arbres aux feuillages bien détachés les uns des autres, ce bénin monticule s’avère, à y bien regarder, plein de fantaisie et de poésie.

Tout au long de la période, on trouve des photographes plutôt attirés par la ruralité et d’autres plutôt par la nature. Cependant, on sent bien que, progressivement, le second pôle prend l’avantage. En 1984, Raymond Depardon livre une série de très beaux clichés de sa ferme natale dans la Saône, alors qu’Emmanuelle Blanc, en 2011 et 2012, se focalise sur des vues des massifs du Chablais et du Mont-Blanc. De même, Patrick Messina s’applique à rendre compte des pinèdes et de diverses formations végétales dans la presqu’île de Rhuys (golfe du Morbihan). Regrettons qu’aucun photographe n’ait remarqué l’accroissement continu de la forêt en France (+ 25 % environ sur la période), qui s’inscrit dans une tendance séculaire. Certains départements sont désormais principalement forestiers et couverts de formations spontanées, en grande partie inexploitables et peu pénétrables. Cette progression s’effectue au détriment de l’agriculture, de l’élevage et de la vie rurale. On aurait aimé en trouver quelques traces dans l’exposition.

L’extension de la laideur ordinaire

Il y a cependant un changement majeur du visage de la France que les photographes concernés ne ratent pas. Il s’agit du développement des infrastructures, des grands ensembles, des sites industriels, des centres commerciaux, des rocades, des lotissements, etc. Le sentiment du chaos se conjugue avec la répétition à l’infini de formes dénuées d’intérêt. Ce que l’exposition nous met sous les yeux, souvent avec brio, n’est rien d’autre qu’une extension de la laideur. Les passants paraissent dépossédés des choix qui les concernent. C’est ainsi que Laurent Kronental livre la photo accablante d’un vieil homme perplexe dans les délires de béton de Noisy-le-Grand. De nombreuses vues expriment douloureusement la propension de l’architecture et de l’urbanisme à s’appliquer trop souvent de façon unilatérale sur le territoire et sur les populations. Seuls quelques cas isolés comme Albert Giordan ou Tom Drahos recherchent encore des jouissances modernistes dans les surprises géométriques d’un parking de supermarché désert ou dans la succession des bandes blanches des passages piétons.

Là où les photographes sont les plus convaincants, c’est probablement dans certaines vues paradoxales où des infrastructures inquiétantes côtoient la bonne humeur des habitants. Citons par exemple Jürgen Nefzger. Il montre un inoubliable pêcheur installé au bord de l’eau dans un transat et surveillant ses cannes, juste en face de la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine. À côté, le même auteur présente des baigneurs heureux en famille sur la plage jouxtant la centrale de Penly. C’est gai, tranquille et un peu angoissant.

En dépit de tous les talents rassemblés, l’exposition peine cependant à atteindre le but ambitieux de nous permettre d’appréhender les changements de la France. D’abord, il y a des questions de forme. Les cartouches et surtout le catalogue ont tendance à beaucoup emprunter à la novlangue de l’art contemporain. En quoi consiste, par exemple, la proposition de « partir de l’homophonie existant entre lettre et l’être » ? Que faut-il vraiment comprendre par « territoire ductile » et « France liquide », expressions revenant sans arrêt ? On s’étonne aussi de l’enchaînement de certaines photos. Ainsi, au détour d’une cimaise, apparaît une vue des bords du lac Léman. Elle est prise en saison balnéaire par Bertrand Stofleth. À l’arrière-plan, on devine le château de Montreux. La photo s’avère une vue de Villeneuve, commune suisse du canton de Vaud. S’agit-il d’une erreur ou d’un choix dont les raisons sont difficiles à percer ?

Une préférence à l’évitement

Certaines photos paraissent plus relever de la mise en scène artistique que du témoignage. C’est le cas par exemple d’une série de clichés d’Elina Brotherus, où une sorte de mystique chelou en manteau rouge prend d’étranges bains de pieds dans un choix d’étangs. Marion Gambin présente également un curieux couple daté de 2013. Habillés dans un style kitsch inspiré des années 1960, l’homme et la femme sont extatiques l’un et l’autre. Ils font semblant de faire le plein d’essence de leur impeccable voiture dans une station-service parfaitement propre et déserte. Avec cette photo, on entre de plain-pied dans l’irréalité non dénuée de charme de la photographie plasticienne. Mais est-on dans un « paysage français » ?

Les évolutions qui auraient le plus intéressé le visiteur sont sans doute celles qui transforment actuellement certains territoires. Je veux parler, en particulier, de la nouvelle géographie sociale de la France, et notamment celle ayant trait à l’immigration, à la France périphérique, etc. Quelques photographes abordent utilement ce sujet. C’est le cas de Jean Revillard, qui n’a pas son appareil dans sa poche et qui livre la photo grand format d’un habitacle de fortune sous la neige. Cependant, la plupart des photographes concernés donnent le sentiment d’éviter les sujets sensibles. Par exemple, Julien Chapsal consacre une série à « Calais » où il ne montre que dunes et espaces naturels. Les migrants dont il voudrait nous parler, semble-t-il, sont tous hors champ. Le commentaire d’accompagnement précise avec optimisme : « Si l’humain en est absent, les lieux pourtant transpirent de sa présence. »

Cyrille Weiner, quant à lui, présente une photo panoramique des tours de Nanterre en 2008. La personne au premier plan, représentant les habitants de cette commune des Hauts-de-Seine, est un dénommé Roger. Il se promène là, tranquillement, avec un cheval de trait. Il semble heureux de se livrer à une activité agreste non identifiée. Cette magnifique photo, évidemment, n’est pas truquée, et elle nous montre un aspect insoupçonné et bien réel de Nanterre. Mais est-il raisonnable de s’appuyer sur un cliché de ce genre pour penser les évolutions de la France ?

Au total, l’exposition va trop souvent dans le sens de l’évitement. Il en résulte une vision lisse et peu problématisée de notre pays. C’est sans doute dommage. Je dois pourtant reconnaître que malgré cela, et peut-être même à cause de cela, j’ai pris beaucoup de plaisir à me promener dans ces « Paysages français ».

« Paysages français, une aventure photographique, 1984-2017 » à la Bibliothèque nationale de France, à Paris, jusqu’au 4 février 2018. 

Quand Churchill met nos « élites » face à leurs démissions

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Gary Oldman incarne Winston Churchill dans "Les Heures sombres" de Joe Wright (2017).

La sortie du film Les Heures sombres consacré au Churchill des mois de mai et juin 1940 a provoqué un peu d’agitation dans le mainstream intellectuel français. Le Monde et Télérama en tête ont pincé le nez devant « ce film raté » et ce « navet hagiographique et patriotique ». Jean-Paul Brighelli, et d’autres avec lui, ont vu dans ces réactions une forme de rejet primaire. Je crois qu’ils ont tort, ceux qui se proclament les élites ont parfaitement vu le danger et analysé la force politique de l’œuvre.

« Nous ne nous rendrons jamais »

Grâce à la VOD (vidéo à la demande), la trêve des confiseurs m’a permis d’éponger un peu mon retard et c’est ainsi que j’ai téléchargé (légalement), Dunkerque, le film de Christopher Nolan sorti au début de l’été dernier. J’étais un peu méfiant à cause des commentaires de mes chers amis les historiens militaires qui sont tous de grands malades. Ça râlait ferme au sein de la secte, à cause de l’absence totale des Français dans le film, qui faisait effectivement l’impasse sur leur résistance qui avait considérablement aidé à l’évacuation des troupes anglaises. Prévention infondée, le film est remarquable, et s’il développe le point de vue anglais au niveau de la troupe, les Français, quoiqu’indirectement, sont présents. Ne serait-ce qu’avec la réplique sublime de l’amiral britannique, joué par le non moins sublime Kenneth Branagh, qui, constatant son devoir accompli avec l’évacuation terminée sur son secteur et malgré la captivité qui l’attend, refuse d’embarquer en disant : « je reste pour les Français ». Ma fibre patriotique étant facile à solliciter, j’étais dans des dispositions particulièrement réceptives, quelques jours plus tard, en allant voir le Churchill de Joe Wright.

On rappellera bien sûr l’ahurissante performance de Gary Oldman capable de nous persuader que c’est bien Churchill qui joue son propre rôle ; la classe de la réalisation, qui mélange avec virtuosité, intimisme familier et solennité ; et la collection de morceaux de bravoure comme autant de friandises, dont le discours « we shall never surrender » aux communes. Qui donne envie de se lever et de chanter. Parce que rosbifs et grenouilles ensembles, nous savons bien que c’est le dernier qui chante qui a raison.

Alors, il ne faut pas bouder son plaisir, et suivre encore une fois l’homme au cigare quand il nous dit qu’il faut avoir des goûts simples et se contenter du meilleur.

Mais ce qu’il faut d’abord retenir de ce film, c’est son étonnante force politique. Au contraire de ce que raconte les commentaires mesquins des organes de la Doxa. Cette œuvre est certes hagiographique et patriotique, mais tout en finesse et contradictions.

Churchill, une leçon politique

La leçon politique est celle qui démontre subtilement pourquoi en juin 1940 la bourgeoisie et les élites françaises ont capitulé et trahi, et comment une partie de l’élite britannique, en résonance avec son peuple a fait le choix inverse, point de départ du chemin qui aboutira à aller, cinq ans plus tard, tuer la bête dans sa tanière.

La majorité au pouvoir en 1940 en Angleterre est celle des conservateurs qui, pour mener la guerre déclenchée par l’invasion allemande de la Pologne en septembre 1939, a maintenu sa confiance à Neville Chamberlain, pourtant l’homme de Munich et de la politique « d’apaisement » avec Hitler. Dans leur grande majorité, les conservateurs se défient de Churchill qui appartient certes à leur monde, mais leur apparaît comme un aventurier et un ivrogne. Ce qu’il est d’ailleurs probablement. C’est donc l’appui des travaillistes qui veulent un cabinet d’union nationale qui lui permet d’être désigné par le roi. Churchill est intronisé le 10 mai 1940, le jour du déclenchement de l’offensive allemande. Au bout de quelques jours, la défaite sur le continent est consommée. Les élites économiques et politiques anglaises sont terrorisées et persuadées que la défaite et l’invasion de leur île sont inévitables. Elles essaient compulsivement de convaincre Churchill de négocier et, à défaut, veulent le renverser en propulsant le défaitiste Hallifax pour sauver ce qui peut l’être. C’est-à-dire leurs intérêts étroits. Survivre en tant que caste au prix de la honte et de la servitude du plus grand nombre si nécessaire.

Reproches infondés

Churchill, quoiqu’il ait probablement eu des hésitations face à toutes ces pressions du milieu dont il est issu, résiste et refuse. Parmi les reproches grotesques faits au film il y en a deux qui montrent jusqu’où peut aller l’ignorance. D’abord celui qui prétend qu’il ne montre que les élites et que le peuple en est absent. Alors qu’on ne voit que lui, mais présenté avec intelligence et subtilité. Comme le plan, le même que dans Dunkerque, où l’on voit sur la Manche, l’immense flottille des vaisseaux civils venus chercher leurs soldats. Ou lors de la magnifique séquence du métro, brillante métaphore de la rencontre et de l’accord de cet homme avec son peuple. Il y fait d’ailleurs l’aveu « qu’il a la larme facile », ce qui m’a permis de constater que j’étais quelqu’un dans le genre de Churchill…

L’autre reproche fait au film est que son portrait n’en montrerait pas les failles. Pauvres ignares obtus, on ne voit qu’elles ! Béantes. Comme lorsqu’il exprime à sa secrétaire son aversion pour Hitler, « ce tyran, ce voyou, cette brute… ce….ce… peintre en bâtiment… ». Le retour implacable, à ce moment précis, du mépris social qui vient quand même s’accrocher à l’amour de la liberté. Et la leçon politique est bien là, que donne le spectacle de cette élite britannique qui, brutalisée par l’un des siens et poussée par son peuple, refusera la capitulation et partant la trahison. Le fait que certains se soient sentis relativement protégés par un fossé antichar de 30 km de large ne change rien. Sans oublier que ce peuple britannique, qui avait fait confiance à l’aristocrate Churchill pour le conduire pendant la guerre, le congédiera dès la paix revenue.

La trahison des clercs obscurs

Que notre bourgeoisie et nos élites, qui pratiquent depuis si longtemps la culture de la soumission, détestent ce film, c’est tout à fait normal. Quatre présidents de la République successifs, le dernier, contre toute évidence politique et ne rechignant pas devant l’insulte, nous ont martelé que « Vichy c’était la France ». Proposition obscène nécessitée par la poursuite d’un projet européen sous domination allemande, et pour lequel, comme le dit très bien Bertrand Renouvin, fils de Compagnon de la Libération, on nous présente « des criminels vaincus érigés en victimes. Des vainqueurs désignés comme coupables ».

A lire aussi: Le Churchill « patriotique » que Le Monde et Télérama n’ont pas aimé

La bourgeoisie et les élites françaises avaient fait dès 1938 le choix de la défaite. Quoiqu’excessive et un peu sotte, le slogan : « plutôt Hitler que le Front populaire » renvoyait à une réalité, dont on trouvera une expression déjà très claire dans L’étrange défaite de Marc Bloch. Ce choix débouchera sur la défaite militaire, la capitulation et la trahison. Les élites anglaises ont fait le contraire. Le 18 juin 1941, dans son discours du Caire, Charles De Gaulle, parlant des Français, nous dira en quatre phrases définitives qui étaient ces gens et ce qu’il s’était passé.

« Le 17 juin 1940, disparaissait à Bordeaux le dernier gouvernement régulier de la France. L’équipe mixte du défaitisme et de la trahison s’emparait du pouvoir dans un pronunciamento de panique. Une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes et de mauvais généraux se ruait à l’usurpation en même temps qu’à la servitude. Un vieillard de 84 ans, triste enveloppe d’une gloire passée, était hissé sur le pavois de la défaite pour endosser la capitulation et tromper le peuple stupéfait. »

Depuis le départ de Charles de Gaulle, les élites françaises n’ont eu de cesse de se débarrasser de cette réalité pour elles insupportable. À coups de révisionnisme historique, de quolibets contre « le mensonge gaulliste, et le roman national », de déformations et d’oublis calculés, on a tenté de nous imposer l’image d’une France, pays vaincu et sans avenir, devant prendre modèle sur son voisin allemand si efficace.

« L’équipe mixte du défaitisme de la trahison »

Dans un livre remarqué, publié en 2012, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, Alain Badiou avait parlé de « pétainisme transcendantal ». Beaucoup avaient fait semblant de le comprendre comme une comparaison de Sarkozy à Pétain. Ce qui était complètement faux. Il mettait, à sa façon souvent pénible, le doigt sur la réalité d’un trait de la bourgeoisie française capable de trahir pour la préservation de ses intérêts étroits : « disposition nationale ancienne, qui avait fait ses preuves en 1815 au moment de l’invasion étrangère et de la Restauration, et en 1870 au moment de l’invasion prussienne et de la capitulation des « républicains ». »

Le pétainisme, c’est donc « l’équipe mixte du défaitisme de la trahison ». Merci à nos amis « britishs » de nous avoir rappelé brillamment que, « transcendantale » ou pas, l’on n’était jamais obligé de s’y soumettre.

Samuel Fuller revient !

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samuel fuller maison bambou
"La maison de bambou", Samuel Fuller.

Profitons de la rétrospective consacrée au cinéaste américain Samuel Fuller à la Cinémathèque française du 3 janvier au 15 février 2018, de la publication de quatre nouveaux ouvrages sur son œuvre cinématographique et de la sortie en DVD d’un portrait du cinéaste réalisé par son épouse Samantha Fuller pour parler de son chef-d’œuvre La Maison de bambou.


House of Bamboo (La Maison de bambou) est l’un des plus beaux films de Samuel Fuller.

Recyclant des thèmes et des éléments cinématographiques propres au film noir, il atteint avec ce long métrage de 1955, un classicisme formel épuré. Sa mise en scène est totalement maîtrisée. Le film, tourné au Japon, est servi par un usage particulièrement virtuose du Cinemascope et de la couleur et par un choix intelligent des acteurs principaux: Robert Ryan, Robert Stack), Shirley Yamaguchi, Cameron Mitchell, tous excellents, qui vont lui permettent de jouer habilement sur les troubles sentimentaux et sexuels des protagonistes.

Braquage à Tokyo

Le film raconte l’arrivée au Japon d’un militaire américain, Eddie Kenner – qui se fait passer pour Spanier, un gangster sorti de prison-, chargé de s’introduire au sein d’un gang de malfaiteurs qui ont abattu un ancien GI, afin de les confondre. Pour arriver à ses fins Eddie approche la belle Mariko épouse de l’homme abattu. Il va faire semblant de se mettre en ménage avec elle. Eddie attaque des maisons de jeu ce qui l’amène à rencontrer la bande de Sandy Dawson, tous d’anciens militaires. Dawson propose à Eddie de rejoindre son gang pour participer à des hold-up. Mais les relations vont évoluer, se dégrader dans la bande. Dawson se prend d’amitié pour Eddie au détriment de son second, Griff qui, jaloux, le prend très mal. Kenner se décide à informer Mariko dont il est amoureux, qu’il travaille pour la police américaine et japonaise. Il lui confie une mission. La bande de Dawson décide de braquer dans les rues du centre de Tokyo, un fourgon blindé transportant une énorme somme d’argent. Mis au courant que la police est sur les lieux, Dawson annule l’opération et tue son second Griff dont il pense qu’il est devenu traître par dépit. Apprenant la vérité, Dawson monte un stratagème ingénieux pour supprimer Kenner/Spanier.

Un quatuor amoureux

Son scénario assez complexe mêlant trame policière classique, histoires sentimentales, amoureuses et désirs sexuels, des éléments assez peu conventionnels dans un film noir de cet époque donne au film son ton unique. Très vite, un trio, puis un quatuor amoureux se met en place entre Dawson, Kenner/Spanier, Mariko et Griff. Leurs relations sentimentales, leurs désirs cachés créent un trouble insidieux et profond dans le film, sans rien d’explicite au sujet de l’homosexualité, mais une tension mue par des pulsions inavouables traverse le film. Lorsque l’on cherche à mieux comprendre les relations entre Dawson et Spanier, Spanier et Mariko, Griff et Dawson nous constatons que le désir et par conséquent la jalousie sont les moteurs de leurs relations troubles. Clairement, Dawson n’a aucune relation féminine. Il dirige et vit avec un groupe d’hommes. Il héberge Spanier sous son toit, une façon de le faire sien, de le dominer, ce qui alimente très vite la jalousie de Griff. La relation entre Spanier et Mariko est tout d’abord d’ordre policière puis au fil de l’action naît une histoire sentimental et de désir entre eux, très prégnante dans la scène éminemment sensuelle de la douche

Magnifier le cinéma

Ce film tient une place particulière dans l’histoire du film de gangsters. C’est la fin de l’époque classique de ce sous-genre du film noir, typiquement américain. Samuel Fuller qui en est parfaitement conscient après avoir tourné en 1953 Pickup on South Street (Le Port de la drogue) cherche une nouvelle voie pour renouveler le genre et développer ses idées cinématographiques, esthétiques et philosophiques. Pour cela, il utilise quatre éléments essentiels: filmer de manière la plus réaliste possible le Japon et donc l’exotisme de la situation, opposer par contrastes aux films noirs tournés de nuit dans des villes claustrophobiques des scènes de jour tournées en extérieur, choisir la couleur et le Cinemascope au lieu du noir et blanc et du format 1/33, écrire un scénario riche d’idées entremêlant le genre et les situations amoureuses. Ces choix de mise en scène capitaux lui permettent de magnifier son cinéma et de faire évoluer le genre.

Tension et pulsions sexuelles

Dans ce film noir à la fois classique et atypique, Samuel Fuller réussit à nous parler des relations compliquées entre les États-Unis et le Japon au moment du tournage en 1955 due à la tragédie de Hiroshima à la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans une atmosphère de tension et de pulsions sexuelles au sein d’une bande de gangsters virils, d’une histoire amoureuse inter-raciale entre un militaire américain et une Japonaise. Comme dans The Crimsom Kimono, ou China Gate, Samuel Fuller s’appuie sur sa fascination pour une culture très différente de la culture américaine. Tout au long du film, il ne cesse de nous montrer dans de nombreux plans les différences de culture. Ces plans simples et somptueux , détaillent les manières de se vêtir de se nourrir et les décors des appartements: objets, mobilier, structure des maisons de bambous…

Violence et amours irradient l’écran

A travers l’histoire au parfum d’exotisme entre Spanier et Mariko, Fuller nous dit son amour de l’Orient, son rejet du racisme quel qu’il soit, sa détestation de la violence, lui qui pourtant n’hésite jamais à commencer ses films sur des scènes sèches et violentes -ici l’assassinat du GI dans la campagne dominée par le Mont Fuji. En nous contant la lutte menée par Eddie Kenner (Spanier) contre le pillage du Japon par une bande de malfrats ainsi que son histoire d’amour avec Mariko, le cinéaste nous montre comme une sorte de rachat possible des fautes des Etats-Unis d’Amérique.

Dans House of Bamboo comme souvent dans le cinéma de Samuel Fuller, il s’agit de parler des autres, de l’autre: l’Asiatique, le malfrat, le traître, le Noir, l’indien, l’ennemi. La force de  film limpide où violences et amours irradient l’écran est de ne pas juger ses personnages, de les laisser vivre leurs contradictions et de les amener à affronter l’autre en l’aimant ou le tuant. La Maison de bambou nous confirme que Samuel Fuller est un cinéaste majeur.

House of Bamboo (La Maison de bambou), Samuel Fuller, 1955.




Samuel Fuller - Jusqu'à l'épuisement

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Nabokov, harcèlement, matricide, etc.

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L’apocalypse que vous n’avez jamais vue

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juan carlos somoza
La résurrection des morts, Jérôme Bosch. Wikipedia.

Le mystère Croatoan de Juan Carlos Somoza a beau paraître dans la collection blanche d’Actes Sud, ce n’en est pas moins un authentique thriller apocalyptique. Mais l’apocalypse selon Somoza ne ressemble à rien de connu. Pas de hordes zombies, pas d’invasions extraterrestres, pas de catastrophes écologiques ou alors d’un genre très particulier, et plutôt inattendu.


Juan Carlos Somoza n’est pas un inconnu, en Espagne comme en France. Ce psychanalyste de formation est notamment l’auteur de La caverne des idées en 2003, un roman qui se partage entre l’Antiquité grecque et notre temps. Un détective privé, double platonicien d’Hercule Poirot, Héraclès Pontor découvre à travers un manuscrit le principe de l’eidésis, c’est à dire la présence de métaphores récurrentes habilement placées qui font naitre inconsciemment chez des obsessions distinctes du récit qu’il croit lire. De là à transformer cette technique très littéraire en outil de manipulation et même en moyen invisible de commettre des crimes, il n’y a qu’un pas.

Fantastique hispanique

Autant dire qu’on est toujours plus ou moins, avec Somoza, dans cette tradition d’un fantastique hispanique façon Borges ou Cortàzar, au carrefour de la philosophie, de la théologie, de l’érudition et de la science pour mieux se mettre au service de l’étrange et de l’inquiétude. Un fantastique qui prend souvent les formes d’une enquête policière qui tente de comprendre rationnellement mais sans trop d’espoir de réussite, pourquoi le quotidien se met à dérailler et pourquoi le réel devient incompréhensible.

Dans Le mystère Croatoan, Juan Carlos Somoza pousse très loin cette logique narrative et y ajoute une forme de terreur pure, voire de gore, qui enchantera les amateurs du genre. Nous sommes dans l’Espagne d’aujourd’hui, celle de la crise économique, des indignés et des restrictions budgétaires. Ces dernières touchent aussi l’observatoire d’éthologie du centre d’écosystèmes de Madrid, dans une forêt proche de la capitale espagnole. On y suivra particulièrement le destin de Carmela, spécialiste du comportement des animaux, la petite trentaine, sortant d’une histoire difficile avec un pervers narcissique et obligée d’enseigner les sciences naturelles dans un lycée pour pouvoir vivre de sa vraie passion.

Croatoan !

C’est Carmela et ses collègues du Centre qui voient un beau jour leurs ordinateurs tomber en rade et n’afficher qu’un mot inquiétant sur les écrans noirs : « Croatoan ». Très vite, deux indices apparaissent. Le mot correspond à l’inscription apparue sur un tronc d’arbre d’une île de Caroline du Nord, en 1590, après la disparition sans explication de toute la population. Ensuite, l’attaque des ordinateurs s’avère être due à une sorte de virus informatique posthume dont l’auteur est le professeur de zoologie Carlos Mandel, mort en se suicidant deux ans plus tôt dans une clinique où il était soigné pour une grave dépression.

Ce Carlos Mandel, qui avait été le maître de Carmela, était une personnalité contestée pour ses théories sur les inter-comportements des insectes mais aussi pour ses interventions dans la vie politique et son amitié pour Logan, le chef d’une bande de motards néo-païens, La Manique, déguisés en animaux, partageant leur temps entre orgies, agressions racistes et volonté de retourner à une fusion totale avec la nature pour en finir avec la civilisation. Mandel était aussi, pour compléter le tout, l’amant d’un peintre, ex-flic, qui lui aussi a reçu le mystérieux message et qui garde une clé USB indéchiffrable donnée par le savant avant son hospitalisation.

Hommes et animaux devenus fous

Tout ce petit monde voit soudain la planète sombrer dans le chaos à vitesse grand V. Les animaux ont bientôt partout des comportements plus ou moins aberrants tandis que ce que l’on croit d’abord être des manifestations de gens en colère dans des pays en crise, se révèlent être un phénomène incompréhensible, effroyable ou les être humains se déshabillent, ne semblent ne plus connaître la douleur, ne poussent plus que des sons inarticulés et se déplacent pourtant de façon organisée, à la façon des fourmis, comme s’ils ne formaient plus qu’une seule conscience. En quelques heures, devant une police qui ne peut rien et des appareils étatiques qui se délitent, ces masses mortifères errent bientôt dans les villes comme dans les forêts et fusionnent, au sens littéral, avec des animaux devenus fous eux aussi.

Épidémie d’un nouveau genre ? Même pas. Une dernière équipe dirigée par une barbouze vieillissante missionnée par les services secrets européens et accompagnée de mercenaires surentraînés tentent de retrouver eux aussi la clé USB où Mandel a peut-être donné une explication, voire une solution.

La fin du monde n’est pas spécialement de notre faute

Juan Carlos Somoza excelle dans la peinture de cette étrange fin du monde d’autant plus que ses personnages ont une réelle complexité et la rendent crédible. Il n’est évidemment pas question ici de révéler la fin. Mais on pourra penser, à l’occasion aux visions cauchemardesques de Lovecraft ou, mieux encore à ce livre trop méconnu d’Arthur Machen, Le Grand Dieu Pan où se déchire le voile d’Isis et où le monde apparaît dans sa réalité. Il ne s’agit plus de la trouver hideuse ou splendide, cette réalité, mais de l’accepter par-delà le bien et le mal, sans perdre la raison, ce qui est bien difficile. Dans Le mystère Croatoan, nulle morale, nul message pour nous mettre en garde contre notre conduite envers la planète. La fin du monde n’est pas spécialement de notre faute. Comme le remarque la jolie Carmela, à un moment : « Tout est mort, pas seulement amis, famille, personnes : règles, normes, raisons, causes aussi. Ce n’est pas seulement la fin du monde, c’est la fin des lois de la nature. »

Le vivant a juste décidé de retrouver son unité première, son indistinction organique et si une adaptation cinématographique de ce roman devait avoir lieu, on préfèrerait qu’elle soit confiée à David Lynch ou à Cronenberg plutôt qu’à Spielberg.

Le mystère Croatoan, Juan Carlos Somoza, Actes Sud, 2018.


Lisa Balavoine étrenne son premier roman

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lisa balavoine eparse
Lisa Balavoine. © Delphine Jouandeau

Lisa Balavoine, c’est un peu Sophie Calle qui rencontre Jackie Quartz. C’est une belle fille qui ne fait pas ses quarante ans, maman rock’n roll, coeur d’artichaut, un peu artiste l’air de rien. Son premier roman n’en est pas un. Éparse, comme son nom l’indique, est une collection d’objets trouvés – trouvés en elle-même par l’auteur, trouvés sur le chemin de l’existence forcément chaotique – et éparpillés sur la page. Un style tantôt brutal, sans ponctuation, sans liens, toujours juste, enrobe le tout. Il est vrai qu’il est difficile de se tromper sur l’amour. Se tromper en amour, en revanche, c’est plus courant.

Sans début, milieu, ni fin

Lisa Balavoine raconte son enfance, ses enfants, son divorce, le père de ses enfants, ses amants, sa musique, sa tristesse, la mort, ses parents, comme on regarderait de vieilles photos sorties d’une boîte à chaussures cabossée. La version contemporaine des projections de diapositives. On en retrouve d’ailleurs l’esprit sur son compte Instagram. Vintage, mais pas tant que ça.

Pour une fois, dans le paysage littéraire actuel, il n’y a pas de début, de milieu ni de fin. Pas de « je suis née le », « il m’est arrivé cette horrible chose », « mais finalement tout va bien ». À la place, il y a des listes, de ce qu’on trouve autour d’un lavabo, de ce qu’elle remarque au premier coup d’oeil chez son amant, des définitions de mots inventés, des fragments de confessions, des paroles d’enfants, cruelles et tendres, des regrets, de l’humour : « Je me sens aussi séduisante qu’une aire d’autoroute. »

Mini-jupe en cuir et brushing fait la veille

Son écriture porte du rouge à lèvres, une mini-jupe en cuir et un brushing fait la veille. Elle est soignée, un peu rebelle, un peu mère-poule. Elle dit avoir toujours dix-sept ans dans sa tête, et on la croit sans peine : elle écoute les vinyles de Siouxie and the Banshees, New Order, Sonic Youth et Blondie, et quand ça ne va pas, Joy Division.

Lisa, sad Lisa, fière de son prénom qui était une exception dans les années 80, parvient à rendre pour tous ce qui la touche au plus profond. Je suis trop jeune pour me prononcer, mais sans doute que tous les garçons et les filles de son âge s’y reconnaîtront. Quant à moi, j’ai souvent pensé, en lisant Éparse, qu’à quarante ans, j’aimerais ressembler à Lisa Balavoine.

Lisa Balavoine, Éparse, Éditions JC Lattès.

Gastronomie: après la révolution, la restauration !

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Les petits pâtés de gibiers tels qu'ils étaient préparés par Louis XV lui-même, au restaurant Ore d'Alain Ducassé, à Versailles Photo: Thomas Dhellemmes

Une fois éteints les lampions de la cuisine moléculaire, nos grands chefs réinventent deux fondements de l’âge d’or de la gastronomie: produits naturels et sauces élaborées. La France est de retour !


« Tout le monde a pu faire cette expérience : quand on traverse une crise de doute dans la vie, quand tout nous dégoûte, le déjeuner devient une fête. » Cioran

Est-ce que c’était mieux « avant » ?

Bien sûr, il y aura toujours un Michel Serres pour nous démontrer, chiffres à l’appui, que cette question est absurde, pour ne pas dire carrément idiote, et que ceux qui se la posent n’ont pas compris à quel point notre époque était formidable, unique dans l’histoire de l’humanité. Force est pourtant de constater que, hors de toute rationalité, face à la laideur du présent, on ne peut s’empêcher de se la poser, pendant que le train de la vie continue sa course.

Ainsi, tous les matins, me voici fulminant, lorsque, amenant ma fille à l’école, dans le 10e arrondissement de Paris, elle et moi slalomons au milieu des trottoirs jonchés de détritus, de mégots et de pisse, entre les tentes des SDF, les enfants-mendiants des Carpates et les deux roues qui, sans vergogne, nous foncent dessus, comme si les trottoirs (inventés à l’origine sous Henri IV pour protéger les piétons de la boue et des carrosses) leur appartenaient désormais… En voyant le nombre croissant de ces gougnafiers, on se prend à rêver d’un maire de Paris qui rétablirait le pilori en place de Grève.

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J’ai beau fouiller dans ma mémoire, je ne me souviens pas que Paris fût aussi sordide quand je prenais moi-même le chemin de l’école, dans les années 1970 et 1980. On peut se faire une idée assez précise de ce qu’était notre capitale, il y a quarante ans, en regardant les films de Claude Sautet, Claude Lelouch, Claude Pinoteau, Yves Robert, et même Louis Malle, dont le Zazie dans le métro (1960) fut tourné entre la gare de l’Est et le passage du Grand-Cerf. En voyant ces films, dans les années qui suivirent leur sortie, on se disait : « Oui, c’est bien Paris. » ; mais quand on les revoit aujourd’hui, on se dit : « Incroyable, c’était donc cela, Paris ? » Tout un peuple, un mode de vie, un accent, une élocution, des odeurs, des journaux, des bagnoles de marque française, des flics portant le képi, des bistrots, des nuages de fumée de cigarette, des bouteilles de vin à gogo (c’était avant la loi Évin !), des filles en minijupe, des bourgeoises en manteau de fourrure, des ouvriers portant la casquette, des billets de banque avec Voltaire et Pascal dessus (au lieu des fenêtres et des ponts censés symboliser l’Europe…). Barbès avait du cachet et les Champs-Élysées n’étaient pas mouchetés de chewing-gum. Il y avait une vraie mixité sociale. Les immeubles n’étaient pas encore transformés en forteresses, mais gardés par des concierges qui récupéraient votre courrier et venaient arroser vos plantes quand vous partiez en vacances… Pour les amoureux de Paris, donc, oui, incontestablement, « c’était mieux avant » !

Et si regarder dans le rétroviseur n’était pas seulement un signe de gâtisme avancé ? Si la connaissance du passé nous aidait à agir ? Si la transmission de la culture servait à embellir le monde présent ?

Prenons par exemple le cas de la cuisine. Plus que tout, elle est un condensé de fantasmes, car avant de manger des aliments, on mange des idées, un imaginaire, des symboles (sinon, on se contenterait de manger des pilules, comme dans Soleil vert).

Depuis la fameuse purée de pommes de terre au beurre, ressuscitée par Joël Robuchon en 1981 dans son restaurant le Jamin, à Paris, il n’est plus question que de « pain d’antan », de « camembert moulé à la louche » et de « légumes oubliés » (parfois, on se demande si on n’avait pas eu raison de les oublier, mais c’est un autre débat !). Dans la foulée, tous nos grands cuisiniers, tel Harry Potter, se sont rués sur le quai 9 3/4 et jetés dans le train qui mène à un monde parallèle, en l’occurrence celui de « l’âge d’or de la cuisine française », non pas pour y trouver refuge, mais pour y puiser un nouvel élan créateur.

La Nature

Résumons. Au cours de ces quarante dernières années, plus le peuple réel se raréfiait et disparaissait, plus la figure mythique du paysan, de la grand-mère qui mitonne son ragoût, du fermier, de l’artisan, du berger, du boulanger, du boucher et du charcutier (ce dernier est en voie de disparition) devenait sacrée. Chez Monoprix ou chez Leclerc, la photo du « petit producteur » orne désormais le moindre sachet d’endives.

Est-ce que c’était mieux « avant » ? S’agissant du goût, personne ne peut répondre à cette question puisqu’on ne sait pas exactement quel goût avaient les produits. Certains ont bel et bien disparu, comme le caviar sauvage et le saumon sauvage. On récoltait plus de 1 000 tonnes de truffes noires il y a un siècle en France, contre moins de 30 tonnes en 2017.

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Tout cela est factuel. Les idées de Jean-Jacques Rousseau se sont mises alors à triompher dans le monde de la gastronomie. La Nature, dans sa pureté originelle, a été corrompue par la civilisation. L’homme lui-même est souillé, intoxiqué, malade. Dans ce contexte, le rôle du cuisinier est devenu quasiment messianique : il apaise, soigne, réconforte et contribue à restaurer cette Nature abîmée. On ne parle plus de recettes, mais « d’harmonie retrouvée » et de « sauvegarde de l’écosystème ». Surtout, ce qui était banal autrefois est devenu luxueux aujourd’hui : le moindre poireau cultivé dans un jardin potager de Normandie labouré au cheval « comme autrefois », sans produits chimiques, est désormais en « légume grand cru », et vendu pas loin de 100 euros dans les restaurants trois étoiles, comme chez Alain Passard, chef visionnaire qui, au moment de la crise de la vache folle, en 2000, sentit le vent tourner et décida le premier d’arrêter la viande au profit d’une cuisine 100 % légumière. De même, le simple bar de ligne, l’humble cabillaud sont devenus des mets rares et coûteux, à condition d’avoir été pêchés la veille au soir, par un « petit bateau » (et non un chalut qui racle les fonds marins en détruisant tout sur son passage) au large des côtes basques, bretonnes ou vendéennes : le discours et l’image vendus sur la carte sont aussi importants que le goût du plat… Oubliés les ors des palaces, ce que l’on veut manger, maintenant, c’est du naturel, du sain, du préservé.

Le Grand Siècle

Diaboliquement rusé, le chef Alain Ducasse est, quant à lui, parvenu à jouer sur les deux tableaux : d’une part, la « naturalité » (c’est son concept) dans son restaurant trois étoiles du Plaza Athénée où l’on se régale de salade d’épeautre et de jus de carotte bio ; d’autre part, le « retour au Grand Siècle », symbole de la grandeur culturelle de la France, dans son nouveau restaurant Ore, situé dans le pavillon Dufour du château de Versailles, qui abritait à l’origine les écuries de Louis XIV et dont les fenêtres donnent sur la cour royale et les toits de la grande chapelle. Le soir, sur réservation uniquement, il est possible (à partir de 500 euros) de privatiser un salon et d’y goûter la cuisine des rois de France, avec serveurs en costumes d’époque, éclairage à la bougie et vaisselle inspirée de la Manufacture royale de Limoges, qui fournissait Louis XVI.

Pour Ducasse, le « repas à la française » en quatre services imaginé sous Louis XIV contient l’ADN de toute la gastronomie française ultérieure : « Le milieu du XVIIe siècle, nous dit-il, marque le début d’une nouvelle ère culinaire axée sur un meilleur respect du goût naturel des aliments (revoilà la Nature, il est malin le bougre !). Un potage au chou doit sentir le chou… Les épices, dont on agrémente généreusement les plats depuis le Moyen Âge, sont délaissées au profit d’assaisonnements plus délicats : on garde le sel, le poivre, les herbes, et on invente le bouquet garni composé d’une barde de lard, de ciboulette, de thym, de deux clous de girofle, de cerfeuil, de persil. Pour préserver les goûts, on soigne aussi les cuissons, on réalise que les asperges sont plus savoureuses croquantes et que les rôtis sont excellents non faisandés, cuits à la broche dans leur jus naturel. »

Pour Ducasse, les plats inventés sous Louis XIV et Louis XV demeurent largement actuels, la preuve, il les sert sans avoir quasiment rien modifié des recettes d’origine retrouvées à Versailles : légumes au naturel, croquettes de grenouille à l’oseille, langoustines au caviar, cèpe farci, turbot à la hollandaise, pâté chaud de gibier, poularde aux écrevisses… Seules les sauces ont été un peu allégées et les portions réduites (car le roi était un ogre). Non seulement les petits pois sont bio et proviennent du potager de Versailles, mais en plus on les mange comme pouvait le faire cette vieille commère de Saint-Simon !

Le summum du kitsch historique ? Les gens adorent et, malgré les prix, Ore affiche complet. « Sous Louis XIV, précise Ducasse, la table du roi était la plus brillante d’Europe. À ceci près que le roi mangeait avec son couteau et ses doigts… » Les clients privilégiés ne pousseront pas la reconstitution historique jusque-là.

Les sauces

Nos lecteurs profanes ne le savent peut-être pas, mais, vingt années durant (de 1990 à 2011), la presse internationale fut obnubilée par la cuisine du chef espagnol Ferran Adrià (dont le restaurant El Bulli, à Rosas, fut sacré meilleur restaurant du monde cinq fois de suite) et de ses disciples (comme l’Anglais Heston Blumenthal et le Danois René Redzepi). Sur fond de règlement de comptes politique entre les États-Unis et la France (après que Chirac et de Villepin eurent tenté de s’opposer à la guerre en Irak en 2003), la presse anglo-saxonne répandit l’idée (encore vivace de nos jours) selon laquelle la cuisine française était définitivement ringarde. Aujourd’hui, plus personne ne parle de « cuisine moléculaire », surtout depuis que le journaliste allemand du Stern, Jörg Zipprick, nous a révélé qu’elle donnait la diarrhée à 50 % des clients.

En conséquence, à quoi assiste-t-on ? Au retour en force des sauces et des plats mijotés ! À Londres, Heston Blumenthal a laissé tomber ses éprouvettes et célèbre ainsi la vieille cuisine anglaise du XVIe siècle, dans le cadre historique du Mandarin Oriental de Hyde Park. En France, le théoricien et l’artisan de ce mouvement est Yannick Alléno, chef doublement triple étoilé (à Paris chez Ledoyen et à Courchevel à l’hôtel du Cheval Blanc). « Après la première guerre du Golfe, en 1991, dit-il, j’ai assisté à la disparition de l’un des trésors de la cuisine française : les sauces. Les palaces français étaient alors gérés par des Anglais. Pour faire des économies, ceux-ci ont supprimé les chefs sauciers. Le soja et le yuzu ont remplacé la sauce gribiche, la béarnaise, la hollandaise, la sauce grand veneur, la béchamel… Il faut relire Escoffier, notre saint patron, qui consacre plus de 70 pages aux seules sauces : c’est la colonne vertébrale de son livre ! »

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Pour Alléno, il n’a jamais été question de revenir à la lettre des recettes lourdes et grasses mijotées pendant des heures et qui vous restaient sur l’estomac ! Comme Jordi Savall et John Eliot Gardiner, qui ont su redonner à la musique de Bach sa flamme sans donner l’impression de jouer avec une perruque sur la tête, il s’est emparé des trésors oubliés de la cuisine française pour en faire quelque chose de plus précis, léger et sensuel, cherchant le goût profond des produits afin d’en exalter la noblesse. « Tiens, goûte ceci », me dit-il en me tendant un verre à vin contenant un élixir jaune aux reflets verts fabuleusement parfumé. « C’est une extraction de céleri-rave cryoconcentrée ! » Au nez, j’en sens la quintessence, un parfum cristallin. La bouche est un peu sucrée, onctueuse, concentrée, avec une finale saline.

« C’est un exemple d’extraction. Je suis parvenu à extraire la vérité d’un produit, qu’il s’agisse d’une tomate, d’une langoustine, d’un champignon ou même d’un saucisson sec… Pour cela, j’ai mis au point une technique qui consiste à cuire à basse température le produit pendant un certain nombre d’heures. Je récupère le jus, je le filtre et je le mets dans une sorbetière. Une fois gelé, ce jus passe dans une centrifugeuse. » Pour Alléno, le problème des sauces anciennes, c’était leur cuisson excessive : en les faisant réduire pendant des heures, on abîmait leurs ingrédients. Avec le froid, on reste dans la pureté du produit naturel.

Pour Guy Savoy, autre star trois étoiles des fourneaux, « on n’a jamais aussi bien cuisiné qu’aujourd’hui ». On veut bien le croire. En écrivant ces lignes, je me rends compte que nos chefs ont su faire pour la cuisine française ce que, manifestement, nos gouvernants, eux, n’ont pas su faire pour la France : ils lui ont permis de se renouveler tout en restant fidèle à son ADN. Où sont donc les Passard, les Ducasse, les Alléno et les Savoy de la politique qui sauront nous faire à nouveau aimer Paris et la France ?

U2, Indochine, Charlotte Gainsbourg: back to the eighties

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C’est comme s’ils s’étaient donnés le mot pour accompagner la sortie du Film Stars 80, la suite : toutes les gloires de la période citée sont de retour en ce début d’année, en plus ou moins grande forme : U2, Daho, Indo, George Michael, Charlotte Gainsbourg, Chris Rea, A-ha, Catherine Ringer, Renaud, etc. On pourrait y consacrer un cahier culture entier.


La place nous étant comptée, attardons nous sur deux mastodontes emblématiques, Indochine et U2, et une jeune fille aux flous hamiltoniens, Charlotte Gainsbourg.

Exit Téléphone et Noir désir

Où en est le rock en France (ou le rock français) ? Téléphone est mort, comme Noir Désir, comme Bashung. Qui d’autre ? Little Bob (Little what ?) ? Les Insus, incapables de composer un inédit depuis leur reformation en 2015 ? Bertrand Cantat, qui n’a même pas réussi à déclencher une guerre mondiale entre la France et le Royaume-Uni avec son  belliqueux single « L’Angleterre » (exploit qu’avait pourtant réussi Renaud avec « Miss Maggie ») ? BB Brunes, qui porte son nom comme un fardeau (comme Jordy) ?… Reste Indochine, non ? D’autant que Nicola Sirkis a visiblement voulu réitérer le coup de Paradize, quinze ans après, en collaborant à nouveau avec Mickey 3D (alias Mickaël Furnon, auteur-compositeur de « J’ai demandé à la lune ») et Jean-Louis Murat.

Les pires heures de Partenaire Particulier

Le logo de ce nouvel album, sobrement intitulé 13, évoque bien l’album-miracle de 2002, comme une excroissance terminale. Ça, c’est pour la forme. Pour le contenu, c’est une autre histoire. Si le disque marque un retour à la bonne vieille recette « simplicité et efficacité » – soit l’essence même du rock’n’roll -, il n’évite tout de même pas certains écueils rédhibitoires, dont «Suffragettes BB  »

rappelant les pires heures de Partenaire Particulier ou encore le duo avec Asia Argento, « Gloria », giallo musical ressemblant à s’y méprendre à un morceau de The Pirouettes (binôme variété-kitsch improbable dont Les Inrocks ont dit « les Pirouettes foutent une grosse claque à la pop française » comme ils avaient titré « Jamel : le nouveau Coluche », c’est dire la claque). Mais Sirkis s’en fout, il ne lit plus les critiques et il a bien raison : il remplit le Stade de France au nez et à la barbe de l’intelligentsia sourde, muette et bégueule.

Si Alexis Corbière estime que la grève fait partie du patrimoine français, que dire d’Indochine ? On peut détester, mais 35 ans après « L’Aventurier », les tubes du groupe fédèrent toujours autant (L’Express a consacré en 2015 un article de fond à l’hymne « Troisième sexe »), ses albums sont réédités avec succès et son œuvre traverse manifestement le temps. 13 contient encore un ou deux tubes, dont « Un Été français » – quelle reverb voix atroce dans le couplet quand même -, digne de la période Dominik Nicolas (cofondateur et compositeur du groupe jusqu’en 1995), comme l’atteste l’arabesque du gimmick guitare. Mention spéciale également à « Henry Darger », touché par la grâce electro-pop.

Indochine, c’est aussi et surtout la voix bancale et les textes bancals de Nicola Sirkis. Cette langue est un sabir générationnel qui parle à des générations de fans, les a façonnés et accompagnés depuis des décennies. Seul le lien qui unissait Johnny à son public est comparable en terme de ferveur. En tout état de cause, même si Sirkis nous sert ici du « Tombera les croix », on préférera toujours la poésie indochinoise à l’écriture inclusive.

U2 : un album taillé pour les stades

U2 nous revient également dans une forme olympique, avec un album taillé pour les stades. Le dernier grand coup d’éclat de la bande à Bono remonte sûrement à 2009, avec le bien nommé « Breathe », morceau de bravoure épique s’il en est, champion toutes catégories des titres insurrectionnels du groupe, qui ouvrit les dates de la tournée pour mettre tout le monde d’accord d’entrée de jeu. La nouvelle livraison, Songs of Experience, montre une formation irlandaise créative, spirituelle, aérienne, sortant des sentiers battus et archi rebattus de ses hymnes aux gros sabots crottés dans tous les coins (« With Or Without You », « Pride (In the Name of Love »), « Desire », etc.) qu’il a refourgués à la terre entière en toute impunité pendant de longues années. Car étonnamment, le groupe bénéficie d’une grande mansuétude de la part des médias. Il faut dire qu’il incarne la bonne conscience rock humanitaire dans toute sa splendeur, Bono n’hésitant pas pendant le Zoo TV Tour (1992-1993) à appeler le président des États-Unis George H. W. Bush au téléphone depuis la scène, dans une attitude de défi. Vous avez dit démagogie ? Et ce n’est pas la révélation de son nom dans l’affaire des « Paradise Papers » qui ébréchera sa statue. Tant qu’il continue à nous fournir de la bonne came musicale de jet-setter philanthrope…

Paris-New York-Berlin vaut bien une messe

Le prophète en blouson noir est même capable de miracles. Un exemple parmi d’autres : quand U2 écrit « Magnificent », les critiques crient au génie, alors que ce titre n’est ni plus ni moins que du Balavoine, chanteur que les rock critics ont toujours méprisé.

En tout état de cause, Songs of Experience constitue une belle surprise, dévoilant un groupe au meilleur de son inspiration depuis le nouveau millénaire.

Dans cette cuvée, la force d’attraction des morceaux « Red Flag Day », « Get Out Of Your Own Way » (le 2ème single), « Ordinary Love » (disponible uniquement sur la version Deluxe) et «The Showman (Little More Better)  » permettra de faire tourner la terre jusqu’au prochain album. Que voulez-vous, ces types ont le feu sacré. Regardez ce récent passage au Tonight Show, ils ont toujours 20 ans, c’est plus fort qu’eux.

Quand on aime Serge Gainsbourg, on aime Charlotte, forever, le contraire est impossible. Son premier disque (Charlotte for Ever) était marqué de l’empreinte paternelle, qu’elle perpétue à chaque album.

L’homme à tête de chou plane

Chacune de ses apparitions nous renvoie depuis vingt-cinq ans à l’absence du grand Gainsbarre. Son œuvre s’imprime d’ailleurs comme le parfait négatif de celle de son père (toutes les pochettes de Charlotte sont en noir et blanc…). L’effrontée est aujourd’hui devenue mère de famille et nous convie à ses histoires de fantômes en guise de comptines electro-pop pointées vers l’infinie mélancolie. Kate Barry, la demi-sœur disparue tragiquement en 2013, est évoquée (« Kate ») et l’homme à tête de chou plane en permanence sur cette légère dépression au-dessus du jardin secret. Musicalement et textuellement – puisque Charlotte a pris en charge, pour la première fois, l’écriture des paroles (in English à 50%) – l’œuvre respire l’introspection corrosive. La désormais quadragénaire, qui d’habitude paraissait plus ou moins absente à ses disques, incarne celui-ci. Après Air et Beck à la composition sur les précédents essais, SebastAn apporte un supplément d’âme à la production, offrant au disque l’allure d’un classique, comme à la grande époque de Jane et Serge. Disque Gainsbourien par essence s’il en est, Rest restera.



Ecole sans grammaire n’est que ruine des âmes

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Relire, ce n’est pas lire deux fois. À chaque âge on lit autre chose dans les mêmes livres. J’ai détesté la Recherche du temps perdu à 16 ans, ça m’a vaguement intéressé à 25, j’ai trouvé ça passionnant à 40, et aujourd’hui, je constate qu’au XXème siècle, comme disait Céline, « il n’y a que Proust et moi ».

Mais comme on ne peut pas passer sa vie chez Swann ni chez Bardamu, je lis et je relis aussi des polars. Par exemple tout Chandler, réédité enfin en version complète (en Quarto, chez Gallimard). Et la semaine dernière, Jim Thomson. 1275 âmes.

J’avais oublié la préface de Marcel Duhamel — le fondateur de la Série Noire et le traducteur de tant de chefs d’œuvres, dont celui-ci. « Jim Thomson n’est pas un auteur drôle, explique-t-il. Habituellement ce qu’il écrit est nettement couleur d’encre. Cette fois, il a choisi le noir absolu, couleur de néant. C’est proprement insupportable, inacceptable presque. Mais le paquet est si habilement présenté… »

La tentation à portée de main des imbéciles

Du coup, j’ai fouillé dans ma vidéothèque personnelle et un matin, tout en soulevant de la fonte pour entretenir le corps exceptionnel (la tête d’Adonis sur le buste d’Hercule) que m’a donné ma mère, je me suis repassé le film splendide que Tavernier a tiré de ce petit bijou d’anthracite.

Coup de torchon transpose en Afrique Occidentale française une action que Thomson situait dans l’Amérique sudiste. Philippe Noiret (c’est drôle de voir un acteur toujours si bien habillé, dans la vie civile, vêtu ici d’un tee-shirt troué d’un rose écœurant, d’un pantalon informe et d’un chapeau de brousse) est le policier en chef d’une bourgade comme la France en a bâti des centaines — voir le Voyage au bout de la nuit et le Voyage au Congo : Céline et Gide ne laissent aucune illusion coloniale intacte.

Et Lucien Cordier — c’est son nom — se prend doucement pour Dieu : il met la tentation à portée de main des imbéciles, qui se ruent sur leur damnation. Bref, l’œuvre de Dieu, la part du Diable. On sent que Tavernier et Aurenche, son co-scénariste, ont beaucoup lu — Conrad, entre autres, Au cœur des ténèbres. Cordier, c’est Kurtz à Clochemerle — mais un Clochemerle africain, avec maquereaux spécialisés dans les « faux-poids », 25 centimes la gâterie, 40 centimes la totale, flics immondes qui cultivent leur racisme sur une mare d’anisette, colons répugnants, épouses hystérisées par la chaleur et la solitude, et Noirs serviles à force d’être esclaves.

Senghor connaissait sa grammaire

Une gentille institutrice, qui a prêté à Cordier un roman de Saint-Ex, lui reproche de se forcer à passer pour un illettré — « parce que vous n’en êtes pas un », lui dit-elle. Et alors là, ce digne délégué du Deus Irae la regarde et lui explique — entendez, s’il vous plaît, la voix chaude et lasse de Noiret :

« La grammaire, c’est comme le reste, ça rouille si on s’en sert pas. Et comme j’ai pas beaucoup de demande pour ça, en Afrique… Et le Bien et le Mal, c’est pareil. Où est le Bien, où est le Mal ? On n’en sait rien ? Ça sert pas beaucoup, par ici… Alors, ça rouille aussi… »

Je ne dis pas que les administrateurs coloniaux formés à l’école de la IIIème République n’avaient pas du Bien et du Mal une vision déformée par leurs intérêts, leurs passions ou leur alcoolisme. On n’envoyait pas dans les bleds reculés de Casamance ou d’Oubangui-Chari la fine fleur de l’administration française. Mais les instituteurs mutés dans ces avant-postes de la civilisation occidentale chère à Jules Ferry ne faisaient guère de différence entre enfants de colons et petits Noirs : ils leur apprenaient impitoyablement les beautés de la grammaire française, parce qu’ils savaient que c’était le meilleur moyen d’instaurer un ordre et une morale. Après tout, Senghor ou Hampaté Ba sont sortis de ce moule pédagogique. Et s’ils s’en sont sortis, s’ils ont pu par la suite écrire des discours sur le colonialisme et se réapproprier des pans entiers d’une culture africaine dont on avait cru les séparer, c’est parce qu’on leur a appris, férule en main, les règles. Les règles qui ont permis à Senghor de passer l’agrégation de grammaire, et qu’il a fait enseigner, sans rien y changer, aux petits Sénégalais quand il a été président.

Mais, paraît-il, le pédagogisme pointe ces temps-ci le bout de son nez sous les Tropiques… Rien n’aura décidément été épargné à l’Afrique.

Les fautes, c’est démocratique

Il n’y a pas de hasard. L’Afrique, désormais, c’est ici. La plupart des élèves ne passeront jamais l’agrégation de grammaire — de toute façon, grâce à Sainte-Najat, ils ne peuvent plus faire de latin et de grec. Et on ne leur a pas même appris les rudiments grammaticaux de leur propre langue, parce que la langue est fasciste, n’est-ce pas : surtout, ne pas brider leur créativité ! J’ai passé quelques heures intéressantes à monter un PowerPoint à l’intention de mes hypokhâgneux, où sont commentées leurs fautes, et où sont expliquées les règles. À 18 ans ! Que leur a-t-on fait faire jusque là, pour qu’ils écrivent:

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Et je n’ai même plus le temps de les faire travailler sur une vraie grammaire — par exemple celle de Cécile Revéret…

Quant à leurs petits frères ou petites sœurs encore au collège, la cause est entendue.

L’insurrection n’est possible qu’après avoir appris les règles

« Bon travail », « C’est bien » ou « Peut mieux faire » : la vraie pédagogie s’exprime en termes de morale. Le référent de ce « Bien » ou de ce « Mieux » est l’ordre — le Cosmos vaut toujours mieux que le Chaos originel. La mise en ordre. La règle. La contrainte. Et la répétition, pour éviter que ça ne « rouille ». Il faut être sacrément crétin pour ignorer que « discipline », c’est à la fois la matière enseignée, l’ordre qui règne dans la classe — et le fouet pour le faire régner. Le commentaire du Maître, tout comme la note, c’est le coup (métaphorique, hé !) de discipline sur l’esprit encore désordonné.

A lire aussi: A l’école des profs, la grammaire est « bourgeoise » et il faut laisser les élèves faire des fautes

Pas pour en faire des béni-oui-oui ! L’insurrection n’est possible qu’après avoir appris les règles. Il y a le désordre originel, puis l’ordre imposé — et enfin la révolte créatrice. Si on en reste au désordre, on n’arrive qu’à la servilité, parce qu’on ne donne pas les outils de la révolution. Croyez-vous que Marx, Lénine ou Mao aient ignoré les règles ?

Qui ne voit que la créativité réelle se nourrit de contraintes — tout comme le plus beau cinéma américain s’est nourri du Code Hays ? Et qu’en dehors des règles, ce n’est pas créativité, c’est…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

 

C'est le français qu'on assassine

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La fabrique du crétin: La mort programmée de l'école

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