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Empoisonnement au Royaume-Uni: bons baisers de Russie ?

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« La Russie est un rébus enveloppé de mystère au sein d’une énigme », disait Churchill. Dans le monde semé d’embûches et grevé d’incertitudes du XXIe siècle, la fiction dépasse souvent la réalité et avec la Russie en plein retour sur la scène internationale, les amateurs de romans d’espionnage, ne vont pas être déçus. Le 4 mars, les chaînes de radio britanniques se mirent soudain à diffuser en boucle un flash d’information énigmatique selon lequel un homme et une femme venaient d’être découverts gisant dans un état grave sur un banc dans un jardin public de Salisbury après avoir absorbé une substance inconnue. Certains auditeurs se demandèrent sur le coup si on les prenait pour des idiots (la drogue ayant tué 3744 personnes en Angleterre et au Pays de Galles pour la seule année 2016, les morts par overdose sont malheureusement légion parmi les sujets de sa Gracieuse majesté !), tout en subodorant que cette information cachait certainement une réalité beaucoup plus sinistre.

Peu à peu le halo de brume se dissipa autour de cet événement mystérieux et le pays tout entier entra alors dans un techno-thriller dont il n’est toujours pas ressorti à ce jour. Car l’heure est grave, gravissime même. Les deux personnes s’avèrent être Sergueï Skripal, 66 ans, ex-colonel du service de renseignement militaire russe (GRU) et sa fille Youlia, 33 ans. Ils ont tous deux été victimes d’une tentative de meurtre par l’administration d’un agent neurotoxique de qualité militaire développé par l’Union soviétique à partir des années 1970: le Novitchok.

500 personnes touchées

Le Novitchok est indétectable et, comme le déclarait à la chaîne britannique Sky News International, le 13 mars, l’un de ses inventeurs, le scientifique russe spécialiste des armes chimiques, Vil Mirzyanov (aujourd’hui réfugié aux Etats-Unis), il s’agit du neurotoxique le plus dangereux au monde, dix fois plus puissant que le VX, l’agent neurotoxique utilisé dans l’assassinat du demi-frère du dictateur nord-coréen Kim Jong-un en 2017 à l’aéroport de Kuala Lumpur. Quelques traces sur la peau suffisent à bloquer le fonctionnement d’une enzyme qui assure la communication avec les muscles, ce qui entraîne pour la victime une perte de conscience, des convulsions, la paralysie et la mort par suffocation ou par arrêt cardiaque. Les séquelles sont irréversibles. Il existe bien des antidotes telles que l’atropine, mais celles-ci doivent être injectées immédiatement après l’exposition au poison. Les chances de survie des victimes sont donc réduites.

Sur le terrain, 21 personnes – dont l’officier de police Nick Bayley – ont subi des séquelles directes de cette attaque. 500 personnes ayant fréquenté les lieux visités (un restaurant, un pub, un centre commercial) par les victimes sont également concernées. Les autorités leur ont conseillé, plusieurs jours après l’attaque (ce qui a soulevé un tollé dans l’opinion publique), de laver leurs vêtements en machine et de nettoyer « avec des lingettes pour bébés » leur téléphone portable et autres accessoires, qu’ils portaient lors de leur exposition à l’agent innervant, d’où le désarroi et l’angoisse observés actuellement chez les personnes contactées par les autorités.

Des cordons sanitaires ont été mis en place et vont le rester pendant plusieurs semaines. Dans ce comté du Sud-Ouest de l’Angleterre, qui abrite de nombreux terrains militaires, le laboratoire gouvernemental de Porton Down, spécialisé dans la recherche sur les armes chimiques a été mis à contribution dans l’analyse des prélèvements. Près de 200 personnels militaires ont été déployés sur le terrain pour prêter main forte aux forces de police et récupérer des véhicules, dont la BMW bordeaux de Skripal, et des objets potentiellement contaminés. Le 10 mars 2018, ces forces ont étendu les opérations de décontamination au cimetière de la ville où les tombes de l’épouse de Sergueï Skripal, morte officiellement d’un cancer en 2012, et celle de son fils disparu dans des conditions suspectes en 2017, ont été scellées.

Au « bon » souvenir de Litvinenko…

Le colonel Skripal est arrivé en 2010 en Grande-Bretagne dans le cadre d’un échange de 4 agents doubles russes ayant travaillé au profit des Etats-Unis et du Royaume-Uni[tooltips content= »Tom PARFITT; Matthew WEAVER; Richard NORTON-TAYLOR: Spy swap: US and Russia hand over agents in full media glare, The Guardian, 9 juillet 2010. Les 3 autres agents qui firent l’objet de cet échange étaient Alexandre Zaporojski, Igor Soutiaguine et Guennadi Vassilenko. »]1[/tooltips] contre 10 agents dormants débusqués par le FBI sur le territoire américain, où ils travaillaient pour le compte de la Russie. Lors de sa libération, Skripal purgeait, depuis 2006, une peine de 13 ans de travaux forcés dans un camp de prisonniers en Mordovie. Il avait été condamné pour avoir, sur une période de dix ans, dévoilé au service britannique de renseignements extérieurs MI-6 (sous le nom de code « Forthwith »), les identités d’agents russes opérant en Europe occidentale. Il aurait reconnu avoir perçu 100 000 dollars en contrepartie. Installé en Angleterre, Sergueï Skripal continuait de collaborer avec le MI-6.

La vigoureuse réaction des autorités britanniques dans cette affaire s’explique indubitablement par le traumatisme engendré – chez les décideurs britanniques et dans l’opinion publique très choquée – par l’assassinat au polonium-210, un radionucléide hautement radioactif, de l’ancien officier de renseignement russe (naturalisé britannique) Alexandre Litvinenko[tooltips content= »Alex GOLDFARB; Marina LITVINENKO, Meurtre d’un dissident, Robert Laffont, Paris, 2007. »]2[/tooltips], en 2006 par deux de ses anciens collègues du service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie (FSB), Andreï Lougovoï et Dimitri Kovtoun. Gravement irradié, Litvinenko perdit tous ses cheveux en une semaine. Il vomissait sans cesse. Son taux de globules blancs s’effondra, ses reins et son cœur cessèrent de fonctionner. Il mourut dans de grandes souffrances.

L’attaque, qui s’était déroulée à l’hôtel Millenium de Londres, avait entraîné la contamination radioactive de plusieurs lieux de la capitale et exposé ainsi le public à de graves risques d’irradiation[tooltips content= »Comme le décrit l’ancien correspondant à Moscou du quotidien The Guardian, Luke Harding dans son ouvrage: A Very Expensive Poison: the Definitive Story of the Murder of LitvinenkoGuardian Faber, Londres, 2016. »]3[/tooltips]. A titre d’exemples, une serviette de toilette maculée de polonium-210 avait été jetée dans la colonne vide-linge de l’hôtel répandant ainsi la radioactivité dans le bâtiment. Deux avions de British Airways portaient des traces de radioactivité. Et que dire du bar où Litvinenko ingéra le poison glissé dans une tasse de thé vert et de la chambre d’hôpital où il décéda d’un arrêt cardiaque le 23 novembre 2006 ! A noter que le polonium-210 est un isotope très rare qui ne peut être produit que par un laboratoire gouvernemental.

Le Brexit n’existe plus

En réponse à l’empoisonnement de Skripal et de sa fille, le Premier ministre britannique Theresa May, considérant la Russie « coupable », a annoncé, le 14 mars 2018, l’expulsion de 23 diplomates russes, identifiés comme des espions opérant clandestinement sur le territoire britannique. De plus, le gouvernement va préparer une nouvelle législation visant à protéger le pays contre les activités hostiles menées par des Etats étrangers et envisager de nouvelles mesures dans le domaine du contre-espionnage. Par ailleurs, des amendements anti-corruption seront ajoutés au projet de loi, Theresa May considérant qu’ « il n’y pas de place pour les élites corrompues » au Royaume-Uni. Les ressortissants russes seront désormais soumis à des contrôles plus stricts avant leur entrée dans le pays. Une mise en garde a été énoncée concernant les déplacements de ressortissants britanniques en Russie. Il n’y aura ni représentants du gouvernement, ni membres de la famille royale présents lors du Mondial de football en juin 2018 en Russie.

Le ministre de la défense a annoncé un investissement de 54 millions d’euros de plus pour la création d’un nouveau centre de recherche sur les armes chimiques ainsi que la vaccination contre l’anthrax pour les militaires, ce qui permettra de les déployer sur le terrain en cas d’attaque chimique.

L’affaire a pris une tournure nouvelle et une envergure inattendue lorsque Theresa May a demandé (et obtenu) le soutien des Alliés du Royaume-Uni dans l’OTAN et celui de l’Union européenne (UE). Les Etats-Unis, la France, l’Allemagne ont fait un communiqué commun assurant le Royaume-Uni de leur soutien. Les Etats-Unis vont appliquer des sanctions à l’encontre de l’oligarque, Evgueni Prigojine, et à 19 ressortissants russes indésirables soupçonnés notamment d’interférences dans les élections de 2016 et de cyberattaques. Les mesures de contre-espionnage seront renforcées. Le Secrétaire général de l’OTAN a exprimé, quant à lui, sa préoccupation et son soutien. Une résolution a été déposée par le Royaume-Uni au Conseil de sécurité des Nations unies (dont il est un des 5 membres permanents), sans beaucoup d’espoir d’aboutir toutefois, car la Russie va certainement apposer son veto. Enfin, l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) apportera son expertise.

Le triomphe de Poutine sur l’Etat de droit ?

Du côté russe, à quelques jours du scrutin présidentiel du 18 mars 2018, les autorités ont répondu par le sarcasme, crié à la provocation et nié toute implication, ce qui a conduit à une escalade verbale. Le 15 mars, le ministre de la Défense britannique, Gavin Williamson, excédé, a demandé à la Russie de « se taire et de partir ». A la Chambre des communes, les débats vont bon train et Theresa May peut se réjouir d’un consensus quasi général (à l’exception de Jeremy Corbyn, le leader travailliste, qui a appelé au maintien du dialogue avec la Russie) sur la nécessité de maintenir un cap de fermeté.

Pour sa défense, la Russie a fait savoir qu’elle n’était pas le seul Etat à posséder le Novitchok. Mais les apparences témoignent contre elle car, dès 1995, le scientifique Vil Mirzianov avait révélé que la Russie avait secrètement continué à mettre au point des armes chimiques de type Novitchok, dont la substance dite A-232 ultra-létale. Il fut emprisonné pour ces révélations[tooltips content= »The Breathing Dead and Cement Children, Phoenix Source Publishers, 1995, pp.196-197. »]4[/tooltips]. On note aussi que lors de l’échange d’agents dont fit partie Skripal en 2010, le président Poutine avait promis la mort des traîtres. En outre, en 2016, au terme d’une longue enquête sur l’implication supposée de l’Etat russe dans l’assassinat d’Alexandre Litvinenko, le gouvernement britannique avait demandé l’extradition du principal auteur de l’assassinat, Andreï Lougovoï. Le régime russe non seulement n’a jamais accédé à cette demande, mais Lougovoï a été décoré par le président Poutine pour services rendus à la patrie. Il est actuellement député à la Douma. On note également, au fil des dernières années, 14 cas de morts suspectes sur le sol britannique, dans lesquelles les soupçons pèsent lourdement sur le régime russe, dont celle, dans des circonstances inexpliquées, le 13 mars 2018, de Nicolaï Glouchkov, ami de l’oligarque Boris Berezovski, qui avait été retrouvé pendu en 2013.

Dans ce contexte terrifiant, les interrogations fusent : Skripal et sa fille vont-ils s’en sortir ? Y aura-t-il d’autres cibles ? Mais finalement la question la plus importante est posée : Vladimir Poutine, qui vient d’être réélu, doit-il resserrer son contrôle sur ses services de renseignement ? Enfin, sur un plan symbolique, le fait que l’attaque chimique ait eu lieu non loin de la cathédrale de Salisbury où repose la Magna Carta, à savoir l’un des textes fondateurs des démocraties modernes et de l’Etat de droit contemporain, augure bien mal de l’avenir de l’Occident.

 

« Poutine ne considère plus l’Union européenne comme une priorité »

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Hommes d’affaires franco-russe, Edouard Moradpour analyse l’environnement économique de ce pays-continent qui vient de réélire Vladimir Poutine à plus de 75% des voix. Après les années de vaches maigres de la décennie 1990, si la Russie a retrouvé une partie de sa puissance, elle peine à reconstruire un modèle économique solide et se tourne de plus en plus vers l’Est. Entretien.


Daoud Boughezala. Vous avez fait des affaires dans la Russie postsoviétique, aussi bien au lendemain de la chute de l’URSS que pendant les années Poutine. L’environnement juridique, fiscal et sécuritaire russe est-il aujourd’hui favorable aux investissements étrangers et à l’activité économique ? 

Edouard Moradpour[tooltips content= »Hommes d’affaires franco-russes, Edouard Moradpour publie Les dix plaies de la Russie (Fauves éditions, 2018)« ]1[/tooltips]. L’environnement juridique, fiscal et sécuritaire est beaucoup plus favorable, mais reste toujours handicapé par une bureaucratie pesante et parfois par une corruption banalisée. En revanche, depuis la crise ukrainienne de 2014, les sanctions occidentales ont créé une barrière quasi infranchissable pour les investissement étrangers en dollars et en euros

La Russie en a-t-elle vraiment fini avec les expropriations sauvages des années 1990, l’irrespect des contrats et la contagion mafieuse ?

La période eltsinienne des années 1990 a été marquée par la « Privatisation » et non pas des « expropriations ». La réalité de la privatisation a été « le partage du gâteau » par les Oligarques. La plupart des oligarques des années 1990 ont cédé la place à une nouvelle garde rapprochée de Poutine qui contrôle aujourd’hui l’économie russe. Une nouvelle génération qui constitue en quelque sorte le « système prétorien » du pouvoir en place. Ces « élites » proches du Kremlin sont évaluées à environ 50 personnes pour un premier cercle et 500 personnes pour un deuxième cercle.

A lire aussi: Salon du livre: le « joueur » Macron défie le « démon » Poutine

Depuis la fin du rattrapage russe puis les sanctions internationales, le taux de croissance a périclité. En dehors des hydrocarbures, Poutine est-il parvenu à construire un modèle économique viable ?

La Russie ne s’est pas « effondrée » à la suite des sanctions, malgré l’espoir des Occidentaux. La croissance du PIB a même été de 1,5% en 2017. Cependant l’économie russe reste toujours très dépendante de l’énergie (gaz et pétrole), des matières premières et de l’armement. Poutine n’a pas réussi à transformer la structure de l’économie russe dans ses fondamentaux. La structure de l’économie russe a peu évolué dans les vingt-cinq dernières années. Au cours de sa campagne en vue de l’élection présidentielle du 18 mars 2018, Poutine n’a pas proposé de programme économique. Au cours des dernières semaines il a cependant insisté sur les nouvelles technologies, le high-tech, futur défi de l’économie russe.

La politique étrangère russe en Ukraine et en Syrie coûte des millions d’euros. A l’instar de son homologue américain, le complexe militaro-industriel pèse-t-il lourd dans les choix géopolitiques et diplomatiques de Poutine ? 

Toute la stratégie de pouvoir de Poutine est axée sur le secteur militaire, tant au niveau intérieur que vis-à-vis de l’occident. Dans son discours du 1er mars 2018 à la Douma (Parlement ), il a très nettement mis en avant le nouvel arsenal nucléaire sophistiqué du pays. Les choix géopolitiques et diplomatiques sont essentiellement basés sur la force militaire (Crimée, Ukraine, Syrie). Cependant, le budget militaire de la Russie ne représente que 10% du budget américain. Le slogan de la campagne de Poutine est très clair : « Une Russie forte ». Poutine joue sur la souveraineté et le patriotisme.

A mesure que la Russie s’éloigne des Occidentaux, Poutine et les élites économiques russes construisent-elles des ponts économiques avec l’Asie, le Caucase ou le Moyen-Orient ? 

En effet, après son isolation par les occidentaux après 2014, la Russie ne considère plus l’Union Européenne comme une priorité. Poutine a décidé de se tourner vers la Chine et certaines républiques d’Asie pour développer un nouveau pôle économique et une sphère d’influence appelée l’Eurasie. Pour Poutine, l’avenir semble plutôt se dessiner à l’Est. Sans prendre parti pour ou contre Poutine, je pense qu’il conservera son pouvoir « vertical », d’une manière ou d’une autre, bien au-delà de 2024. Dans mon livre, je suis même allé jusqu’à titrer mon épilogue : « Poutine à jamais ? »

Les dix plaies de la Russie: De l'URSS à la Russie

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Eglise catholique: le poisson pourrit par la tête


Depuis un demi-siècle, le monde catholique vite une crise de foi dont le concile Vatican II a été le révélateur. L’historien Guillaume Cuchet analyse brillamment le désastre qui a balayé le travail de vingt siècles en une génération et vu les prêtres modernes troquer la croyance dans l’au-delà contre une morale laïque dénuée de tout fondement spirituel. 


Quand se séparèrent les 2 500 évêques qui pendant trois ans avaient débattu dans Saint-Pierre le concile de Vatican II, contents du travail accompli, en s’embrassant, en se congratulant, ils étaient persuadés que l’Église catholique avait pris un nouveau départ. Il n’était question que de printemps de l’Église, de nouvelle évangélisation.

Pour préparer cet avenir radieux, le clergé français se dépêcha de tout changer. Nouvelle liturgie, prédication nouveau style, nouveaux livres, nouveaux décors. Hélas, trois fois hélas ! Au lieu de l’essor attendu, ce fut la débâcle. Le costume neuf était trop grand. Il flottait, et personne pour le remplir. La déception était si cruelle qu’il fut pratiquement interdit de l’avouer. Le ton enthousiaste resta en vigueur, d’emploi obligatoire. Gare à ceux qui osaient dire ce qu’ils voyaient de leurs yeux. Le plus brillant peut-être des théologiens de l’époque, Louis Bouyer, pour avoir écrit un petit livre intitulé La Décomposition du catholicisme, fut privé de la dignité cardinalice. Elle alla à d’autres.

Quelle est la religion majoritaire ?

Guillaume Cuchet, jeune historien de l’Église déjà reconnu, a eu le sentiment très vif qu’il brisait un tabou, simplement en constatant l’évidence. C’est-à-dire le désastre. En une génération, le travail de vingt siècles part à la dérive. 94% des Français étaient baptisés en 1963. Il en reste 30% cinquante ans plus tard. 3% vont à la messe. Si l’on considère que les baptisés formels d’aujourd’hui ont peu de chance de persuader leurs enfants et petits-enfants de porter leurs bébés sur les fonts, il se peut que la courbe des effectifs prenne la forme accélérée de la chute des corps. « La religion de la majorité des Français » (aux termes du concordat napoléonien) aura fondu aux dimensions de la secte. On assure qu’il reste un million et demi de pratiquants réguliers. Il y en aurait le double chez les musulmans. Quelle est la religion majoritaire ?

La trahison des clercs

Presque la moitié de l’exposé de Cuchet est dans l’inventaire du déclin. Il continue l’œuvre du chanoine Fernand Boulard, qui avait avant le concile cartographié avec précision l’état de la pratique catholique. C’était un travail de grande valeur scientifique et c’est dans le même esprit que Cuchet le reprend et le met à jour. Mais de ce déclin, quelles sont les causes ? Vatican II n’est pas la cause, mais seulement l’événement déclencheur. Il se préparait avant. On avance avec un grand luxe de démonstrations, une série de causes sociologiques : le vieillissement de la population, la désertion des campagnes, le décrochage des jeunes, la télévision, l’immigration, la mixité scolaire…

A lire aussi: Notre Père, ne nous soumets pas à Raphaël Enthoven

Cuchet analyse, critique, évalue. Il n’oublie pas la perspective historique, le poids des révolutions. Tout cela est irréfutable. Mais cela explique-t-il la désaffectation des anciens autels, la liturgie « face au peuple », l’abandon de la soutane, le tutoiement de Dieu, le déclin de la confession, la politisation « à gauche », l’épuration du psautier ? Je ne formule point de jugement sur le bien-fondé de ces métamorphoses. Je n’en sais rien. Peut-on interpréter cela comme une « modernisation » voulue par le clergé pour rattraper le troupeau qui s’égaille de tous côtés ? Cuchet cite la belle sentence de Jouffroy : « La variation de l’enseignement rend sceptiques les humbles. » Car ce bouleversement ne vient pas du peuple, mais d’en haut. La crise catholique est d’abord l’œuvre du clergé. Le drame, disait déjà le père Daniélou, est qu’il n’a plus la foi. Pourquoi ce clergé est-il si attentif à énumérer les causes sociologiques qui ne l’engagent pas, au lieu de regarder vers lui-même ? Si c’était lui qui était la cause ?

Le bon peuple fidèle ne voit pas la nécessité d’écouter des sermons prêchant la morale humanitaire, le bon esprit social, l’antiracisme…

Enfin, dans les derniers chapitres du livre, Cuchet entre dans le vif du sujet. Ce sont « la crise du sacrement de pénitence » et « la crise de la prédication des fins dernières ». Autrement dit, tout se passe dans le monde des clercs comme si on ne croyait plus sérieusement au péché, et d’abord au péché originel, et qu’on ne croyait pas non plus à ces notions dépassées que sont le ciel, le purgatoire et l’enfer. Il s’agirait donc d’une crise de la foi catholique. En effet, à la question posée au XIIe siècle par saint Anselme – Cur Deus homo ? « Pourquoi Dieu s’est fait homme ? » –, il n’y a qu’une réponse claire et classique : Jésus-Christ est venu pour sauver les hommes enfoncés dans le péché, pour les arracher à l’enfer, les conduire à la vie éternelle. C’est un peu dur à croire, aussi on n’y croit plus. Mais le bon peuple fidèle, qui y croit encore plus ou moins, ne voit pas la nécessité d’écouter des sermons prêchant la morale humanitaire, le bon esprit social, l’antiracisme, la sympathie pour toutes les religions et autres recommandations prêchées tous les jours par la télévision. Il s’en va et toute la sociologie de son clergé ne suffit pas à le retenir. L’excellent livre de Cuchet devrait être retourné. La théologie d’abord, la sociologie ensuite.

Guillaume Cuchet, Comment notre monde a cessé d’être chrétien : anatomie d’un effondrement, Paris, Seuil, 2018.

La banlieue, ça vous Bott

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Loin des tours, des cités, des communautarismes enchevêtrés, du dessein morose d’une Ile-de-France à feu et à sang, Bott repeint la banlieue couleur espoir. Un espoir mesuré, étriqué parfois, à la limite du rance, mais toujours salvateur. Il y a dans ses nouvelles, un minuscule rai de bonheur qui vient éclairer les existences les plus sombres au moment où ses personnages ne s‘attendent plus à rien. Où le destin les a définitivement déclassés, lâchés, relégués dans l’antichambre de l’échec. Bott les saisit juste avant la chute, avant le plongeon final, leur redonne le goût de continuer au creux de la morte saison. Bott n’est pas un optimisme béat, l’un de ces coachs sous amphétamines qui prolifèrent dans l’édition, il sait la vacuité des choses, le dérisoire des situations et la fragilité des âmes.

Une plume suave et sensible

Ce moraliste au style délicat, à la longue carrière (il a dirigé les pages littéraires de L’Express, puis Le Monde des livres après avoir fondé Le Magazine Littéraire) n’écrit pas au forceps et au burin. La suavité de sa plume, quelque chose de rond et pourtant amer, enchante ses fidèles lecteurs. On achète le dernier Bott car on y retrouve les ingrédients essentiels du plaisir : une belle écriture, une distance sans tomber dans la pâle ironie et un quotidien d’une banalité réconfortante. Sans oublier un art du portrait, des femmes surtout d’un certain âge, d’une très grande sensibilité. Pas un mot de trop, ni une once de jugement. Bott est l’un des rares romanciers français à aimer ses personnages, il ne se moque ou ne se venge jamais d’eux. Les écrivains qui ont des comptes à régler avec leurs héros, les ratent forcément. Après la vague de froid, les crues et les grippes tenaces, Un hiver au Vésinet qui paraît à la Table Ronde vous servira de baromètre des amours avant le printemps tant attendu. La première nouvelle qui donne à l’ouvrage son titre, nous met en présence d’Hélène, bibliothécaire municipale au Vésinet, célibataire des années 1950 en phase de fossilisation affective. Dans un jardin, une rencontre avec un vieux professeur de philosophie va lui permettre de lever le voile sur sa mélancolie et d’entrevoir un autre avenir. « Deux complices, deux amoureux, distraits et rêveurs, qui discutaient des choses de la vie, sans s’apercevoir de leur différence d’âge, ni des intempéries. Les fiancés du Vésinet » écrit sobrement Bott.

Le guide des êtres égarés

Il n’est pas l’artificier des effusions, des déclarations péremptoires, il demeure le guide sous-terrain des êtres égarés et des malchanceux. Souvent la littérature se révèle une béquille psychologique pour ses personnages qui préfèrent le confort cotonneux des bibliothèques à la vraie vie. Comme René Duval, professeur remplaçant qui doit concilier la poésie de Rimbaud et la pratique du poker dans un collège technique d’Argenteuil. Avec Bott, les demoiselles de Bois-Colombes sont aussi attrayantes que les sylphides de Portofino. Les flamboyants manquent d’épaisseur. Les anonymes ont bien plus d’aspérités. Quand vous ferez la connaissance d’Alexandre Murat, cet homme effacé, ce gris fonctionnaire du Palais-Royal, il piquera à jamais votre curiosité. « Je le soupçonnais d’écrire comme on rédige un testament » dit de lui, son collègue de bureau.

D’abord son étrange passion pour les monstres dans la littérature le classe parmi les doux dingues, et puis surtout parce qu’« il s’était retiré non pas dans un monastère, mais à Reims, sous-préfecture de la Marne ». Bott fait défiler des individus sans prestige et non pas sans relief dans de courts textes : l’oncle Alfred, le mort dans le taxi, Julie D, Marguerite ou le sourire de Leila. A chaque fois, on oscille entre Cioran et Sempé, entre les meurtrissures et les élans. Au cœur de l’hiver, ce livre tient chaud, sans étouffer.

Un hiver au Vésinet, nouvelles de François Bott, La Table Ronde, 2018.

Un hiver au Vésinet

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« Les Garçons sauvages » : l’île aux délices

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Pour une fois qu’un film me fait songer, par le biais d’étranges associations – un livre de La Brigandine – à ces romans de gare auxquels j’ai consacré une étude, je ne vais pas me priver d’y faire allusion. En effet, dans Pompe le mousse de Hurl Barbe (alias Pierre Laurendeau), un des plus rocambolesques récits de la collection, deux héroïnes ballottées au gré des événements se retrouvent à bord d’un sous-marin et échouent sur l’île de Tamoé. Dans un improbable hommage à Jules Verne, l’auteur décrit le capitaine cruel de l’équipage de cette manière : « Il écarta les pans de sa vareuse cartonnée par la crasse et exhiba un chibre monstrueux et vérolé, sur lequel s’étaient incrustées des coques, des moules, des palourdes. » Je rassure les plus sensibles de mes lectrices, Mandico ne nous propose pas semblable vision mais son capitaine exhibe pourtant, de la même manière, un imposant engin sur lequel se trouve tatouée une sorte de carte marine ! Dans les deux cas, le sexe devient un étrange élément topographique, un territoire mystérieux (et parfois inquiétant) à explorer.

Ce capitaine a pour mission de « dresser » cinq jeunes garçons qui ont sauvagement violé leur professeur et l’ont attachée nue à un cheval (un petit clin d’œil au mythe de Mazeppa). Pour cela, il les accompagne sur une île tropicale qui, par certains aspects, rappelle l’île de Tamoé de Pompe le mousse. Pour être plus précis, il faudrait souligner que cette île vient directement d’Aline et Valcour de Sade et que le « grand seigneur méchant » y décrit une sorte de monde utopique où les habitants vivent en harmonie avec la nature, selon leurs désirs et qu’ils se sont débarrassés de tous les poisons de l’existence : la monnaie, l’Etat, la police, la justice, les hiérarchies. L’île de Mandico est quasiment dénuée de présence humaine mais, à l’instar de toute une lignée littéraire, elle devient une sorte de laboratoire à ciel ouvert permettant d’ausculter les profondeurs de la nature humaine. Le cinéaste ne se prive pas d’érotiser la végétation, de multiplier les symboles sexuels, à l’image de ces « plantes sexes » où vont s’abreuver la bande de garçons. L’abondant liquide blanchâtre qui sort de ces végétaux phalliques est un clin d’œil évident à La Bête de Borowczyk, une des références majeures de Mandico (un de ses courts-métrages s’intitule Boro in the Box).

Cinq garçons incarnés… par des actrices

Toute la beauté de ces Garçons sauvages tient dans cette île étonnante, à la fois dans cette manière qu’a le cinéaste de faire valser toute attache au naturalisme ou au « réalisme sociologique » (voir Jusqu’à la garde) de rigueur dans une bonne partie du cinéma d’auteur français mais également dans cette manière de convoquer un imaginaire débridé qui doit aussi bien aux romans d’aventures de Stevenson et de Verne qu’à l’imagerie homo-érotique de Genet revisitée par Fassbinder (Querelle, bien entendu) ou Kenneth Anger en passant par la littérature fin de siècle, décadente et faisandée à souhait (du Jardin des supplices de Mirbeau à la poésie de Jules Laforgue : « Mon cœur est un terreau tiède, gras et fétide/ Où poussent des fleurs d’or malsaines et splendides »).

Ce catalogue de références ne doit pas nous faire oublier l’originalité d’un film qui ne se cantonne pas à son décorum fait de bric-et-de-broc et de visions surréalistes. Mandico parvient à créer de véritables personnages ambigus qui évoluent d’une sauvagerie dite « civilisée » (ils sont tous fils de bonnes familles, ont de l’argent, incarnent la quintessence de la « masculinité » dans ce qu’elle a de plus caricaturale et idiote) pour retrouver une certaine « humanité » et « féminité » en renouant avec la nature et la profondeur de désirs affinés (comme dirait Vaneigem qui, lui aussi, a écrit un roman se déroulant sur une île pour les collections Bébé Noir/ La Brigandine !). On le sait, ces cinq garçons sont tous incarnés par des actrices (toutes superbes, avec un petit coup de cœur pour ma chouchoute Vimala Pons !), ce qui permet à Mandico de brouiller encore un peu plus les pistes entre le Réel et l’imaginaire, de refuser les identités sexuelles trop définies et de nous emporter vers des horizons inédits.

Pourtant, il n’y a pas traces de catéchisme bien-pensant ou de leçons de morale à deux balles dans ces Garçons sauvages qui exaltent la vie et les désirs dans ce qu’ils ont de plus « naturel » en nous invitant à nous débarrasser des rôles imposés par la société et à retrouver une certaine « sauvagerie » qui sera, pour le coup, beaucoup moins barbare que tous les crimes commis au nom de la « civilisation »…

Les Garçons sauvages (2017) de Bertrand Mandico avec Vimala Pons, Diane Rouxel, Pauline Lorillard, Nathalie Richard, Christophe Bier. En salles depuis le 27 février.

Sollers et Gaudemet sur le divan

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Après Nietzsche et le Crépuscule des idoles, Où le penseur philosophait à coups de marteau, et rappelait que « ce qui est laid affaiblit et  trouble l’homme », voici Nicolas Gaudemet qui annonce la fin des idoles. Il signe son premier roman, La fin des idoles, véritable déclaration de guerre à la société médiatique envahie d’écrans et de marques.

L’héroïne se nomme Lyne Paradis. Elle est blonde, le regard pâle où l’on devine une bonté mélancolique. C’est un ancien mannequin, devenu docteur en neurosciences, excusez-du peu ! Elle a décidé de se venger de la société du spectacle dénoncée par Guy Debord, en 1967. Son but : infiltrer une chaîne de télévision, V19, et créer des émissions subversives. Elle veut à tout prix faire comprendre aux candidats de la télé-réalité que courir après la célébrité ne rend pas heureux. Il faut au contraire apaiser son désir de reconnaissance, le contrôler, jusqu’à le détruire. Vaste programme, comme eût dit le grand agitateur Lénine. Elle veut guérir Paloma, starlette boulimique et obsédée par la célébrité, pour montrer que les maux du paraître ne sont pas une fatalité. Paloma semble tout droit sortie d’un roman de Bret Easton Ellis.

La psychanalyse en prend pour son grade

Ces émissions provoquent un scandale et déchaînent Gerhard Lebenstrie, psychanalyste, habitué des plateaux de télévision et adversaire des neurosciences. Ce n’est pas franchement un roman crypté, mais ça y ressemble un peu. On reconnaitra en effet quelques figures, souvent crispantes, de la planète médiatique…

Lebenstrie, tête à claques, commence par disputer à Lyne la thérapie de Paloma. Puis ils se livrent à un duel sous les sunlights qui finit par inquiéter le pouvoir politique. La querelle des Anciens et des Modernes est remplacée par les champions du Cerveau augmenté face aux défenseurs de la psychanalyse. La France se passionne.

La psychanalyse en prend pour son grade. A commencer par son « père », Freud. « Quoi, après un demi-siècle de recherches, le fondateur de la psychanalyse n’avait accouché que ‘de la souris du bien et du mal ? du yin et du yan ?’ », peut-on lire à la fin du roman. Ou encore : « Autant dire d’une pensée tournaillant sans fin dans le vide. Gesticulation sans autre but que celui de quémander la ‘célébrité éternelle’. » C’est envoyé.

Sollers: « l’hostilité envers la psychanalyse est normale »

Dans son nouveau roman, Centre, où le personnage féminin est une psychanalyste de 40 ans, Nora, Philippe Sollers rappelle que « l’hostilité envers la psychanalyse est normale », et souligne au passage que l’époque est « de plus en plus hystérique ». Il en profite pour décrire un Freud éloigné des stéréotypes imposés par les marathoniens des médias, invités officiels de la pensée unique. Le docteur Sigmund voyage en Italie, en compagnie de sa belle-sœur, Minna, qu’il présente dans les hôtels comme sa femme. Il boit, mange, fume, il a trop chaud, se baigne à Naples. Bref, il jouit de la vie. Sollers conclut (provisoirement) : « Dans le style voyage en Italie avec une belle-sœur, Freud a un précurseur sulfureux qu’il ignore : Sade. »

Revenons à La fin des idoles. Par son rythme, dialogues vifs, phrases sèches, ce roman audacieux nous tend un miroir qu’on doit saisir pour bien comprendre les enjeux de cette course à la célébrité. Mais pour cela, il convient de tourner le dos à la course aux followers et aux likes érigés en valeur. Il faut rester connecter, mais de façon clandestine. Et comme le dit Sollers : « Pour vivre cachés, vivons heureux. »

Guy Debord pensait que le marxisme détruirait la société du spectacle. Nicolas Gaudemet espère que les neurosciences pourront la renverser. Quoi qu’il en soit, le désir de reconnaissance n’est pas prêt de décroître. Dans le désarroi généralisé, et la confusion des valeurs, beaucoup sont prêts à mourir pour avoir le fameux quart d’heure de célébrité, fût-il posthume.

Nicolas Gaudemet, La fin des idoles, Tohubohu éditions, 2018.

Philippe Sollers, Centre, Gallimard, 2018.

Centre

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Le libre-échange, c’est la guerre commerciale

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Lisant l’hebdomadaire Valeurs actuelles de cette semaine, j’y découvre des prises de positions contradictoires au plan de l’intelligence économique et incompatibles sur le plan théorique entre la chronique de François d’Orcival et celle, au verso, de Yves de Kerdrel[= »A l’heure actuelle, ces articles n’ont pas été mis en ligne »]1[/tooltips].

Pékin, juge et partie de la guerre commerciale

Le premier a bien compris le projet chinois, et (en creux) celui du président Trump qui entend bien s’y opposer, voire le démanteler. Si les exportations chinoises ont centuplé en trente-cinq ans, c’est qu’elles servent un projet hégémonique indispensable à la paix civile et à l’ordre public sur cet océan démographique de 1,370 milliard de Chinois. Et à son expansion mondiale. Comme le note avec justesse M. d’Orcival, « le premier à condamner la guerre commerciale de Trump, c’est Xi Jinping… parce que les excédents commerciaux sont vitaux pour la Chine ».

Quand on tourne la page, on change complètement de perspective. M. de Kerdrel nous assène des affirmations contestables. Quelques citations pour résumer cette ligne bruxello-mondialiste : « les guerres commerciales font des morts… Chacun de nous a plus à perdre qu’à gagner de la guerre commerciale qui débute et d’un repli sur soi. Le libre-échange est synonyme de paix… » Et M. de Kerdrel d’invoquer les mânes de son hebdomadaire qui « depuis un demi-siècle » mène un combat « pour une économie libérale ». Un demi-siècle, c’est 1968. C’est à dire avant l’Acte Unique européen, avant Maastricht, avant le traité de Marrakech (OMC), celui de Lisbonne, les traités transocéaniques… Rien à voir avec la situation actuelle.

En cinquante ans, tout a changé

Depuis 1968, la fin de la Politique agricole commune, des quotas et des « campagnes » agricoles, de la préférence communautaire, des accords Afrique-Caraïbes-Pacifique/CEE, puis l’avènement de la monnaie unique ; les travailleurs migrants ; la financiarisation mondialisée ; l’émergence de la Chine ont bouleversé la donne.

Quoi de comparable entre les deux périodes ? Yves de Kerdrel s’émerveille des performances des entreprises du CAC 40 : « Si nos champions français sont devenus de vrais champions c’est qu’ils ont devenus de moins en moins français (sic). Faut-il s’en désoler ? Non… » Puis il ajoute, citant Montesquieu, que « l’effet naturel du commerce [du temps de la marine à voile] est de porter à la paix ».

Il faut reprendre ces jugements hâtifs. C’est la situation actuelle de mondialisation qui est une guerre commerciale injuste et qui fait des morts. La France et l’Europe se sont terriblement désindustrialisées au profit de l’Asie (la part industrielle dans l’emploi est passée de 20 % en 1989 à 12 % en 2014 et 11 % en 2017. Notre déficit commercial est chronique (-62 milliards en 2017, contre -48 en 2016). Puis Kerdrel conclut, prophétique : « n’oublions pas que les guerres commerciales ont toutes précédé des conflits armés ». Or c’est une vue de l’esprit sans réalité historique : les conflits armés ont des origines religieuses, territoriales, la convoitise de richesses, notamment agricoles, maritimes, minières et pétrolières.

C’est la mondialisation qui est l’agression

C’est donc exactement le contraire de ces vaticinations qu’on lit un peu partout. Car c’est quand on s’en prend aux moyens de vie d’une nation ou de ses habitants que naît, même dans une démocratie, la volonté d’une résistance et la guerre défensive pour la juste survie des forces productives de la nation. Trump se rappelle que c’est la négation de l’économie américaine par la métropole anglaise qui a provoqué la guerre d’indépendance (Sugar, Stamp, Townshend, Tea Acts de 1764 à 1773). « Le protectionnisme c’est la guerre«  ? La phrase recyclée par Emmanuel Macron, est prétend-t-on, empruntée à Aristide Briand (septembre 1929 à la SDN à Genève). Lui-même l’avait (mal) tirée d’un article de Von Mises qui disait (pensant au Reich dont il avait été banni) qu’un pays qui se prépare la guerre est protectionniste. Ce n’est pas la même chose. La légitime défense n’est pas la guerre. C’est la mondialisation qui est l’agression. Quant à l’économie, elle ne se résume pas au CAC 40. Le chiffre de l’emploi et le niveau de vie sont les seuls vrais indicateurs. Une nation doit donc protéger, quand c’est nécessaire, son industrie et son agriculture. Et même si on n’était pas d’accord qui va arrêter le brise-glace Trump ? Autant le suivre et en tirer profit.

« Nora », un roman noir au pied des Alpes suisses

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Louise Anne Bouchard aurait pu être un personnage de son propre roman. Le dernier, Nora, situé dans la ville helvète de Lucerne, célèbre pour son Kapelbrücke et le pointu de sa tour, le plus vieux pont d’Europe dressé sur la Reuss. Sombre et svelte silhouette intrépide, je la revois, elle, son appareil photo et ses Ray-Ban, jeter un mégot dans un cendrier et commander un autre expresso, les yeux perdus dans la contemplation méprisante de l’horizon.

La terreur sort de la simplicité

Le décor peut sembler inoffensif. Comme dans Les Sans-Soleils, c’est de cette simplicité proprette que la romancière faire sortir la terreur, incisant le gros abcès du vouloir paraître, de la richesse tranquille et des bonnes réputations, évoquées le long des étals du marché. La Suisse alémanique est bien un décor propice au roman noir.

Il y a les von Pfyffer, liés par la volonté de leurs parents, richissimes et régnant sur un vignoble réputé, qui se déchirent depuis vingt ans. Max et Sarah se haïssent. C’est à qui tuera l’autre de sa haine rentrée.

Il y a Dieter Willy, un nom qui ne s’invente pas, voyant de son état. Chez lui, son chat, Penalty, souffre d’un strabisme. L’animal ondule entre les tentures violettes et les accessoires folkloriques, sur les épais tapis qui assurent au magicien sa crédibilité et sa clientèle, composée pour sa majorité de très belles femmes riches et désœuvrées. Vendeur de bonheur le jour, que devient Dieter quand tombe la nuit ?

Il y a Paul Mutter, le malfrat beau gosse assassiné, et son inséparable Jackson, ancien flic, veuf de sa femme qui a préféré convoler avec la came. Partira-t-il avec zèle aux trousses de l’assassin de son compère ?

Il y a Helen Weber, au visage si dur, aux multiples déguisements, une sorte de Fantômette au regard acéré, journaliste au Luzern Press et minée par sa récente rupture avec Pierre. De son passé, on ne sait rien, elle ne laisse rien paraître, on sent qu’elle serait prête à mordre.

Une écriture délicatement acérée

Et quand la nuit tombe sur la Winkelriedstrasse, beaucoup se retrouvent aux terrasses des cafés, profitent de l’accalmie méritée d’une chaleur estivale attardée. Le Lac des Quatre-Cantons, révéré par les touristes toute l’année, prend alors les allures d’une nappe de pétrole. Un bijou de jade, un coffre dans une banque, un tombeau oublié, voilà pour les accessoires.

Pour la mise en scène, une écriture délicatement acérée, distribuant une gifle à l’un, un réconfort à l’autre : Louise Anne Bouchard, le compas dans l’oeil, traite ses personnages comme les modèles d’une vaste fresque photographique, comme les figurants d’un film pas bête du tout, et d’une main de maître, elle fait visiter à son lecteur les trompe-l’oeil, les chausse-trappe, les pièges qu’elle a elle-même semés sur le plateau.

Dans le faisceau d’un rayon de lune, quand la lumière du soleil a cessé de doucher les Lucernois à l’acide, quand les idées se font plus claires qu’un verre de cristal tenu à la main par Sarah von Pfyffer, l’auteur nous laisse libre le temps d’une question : et Nora ? Où est-elle ?

Nora, eh bien, elle plane sur Lucerne, ou sous d’autres latitudes. Vous n’aviez pas deviné ?

Nora

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Les Sans-soleil

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Empoisonnement au Royaume-Uni: bons baisers de Russie ?

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Le Premier ministre britannique, Theresa May, s'est rendue à Salisbury sur les lieux où Sergueï Skripal et sa fille ont été empoisonnés, mars 2018. SIPA. AP22178652_000006

« La Russie est un rébus enveloppé de mystère au sein d’une énigme », disait Churchill. Dans le monde semé d’embûches et grevé d’incertitudes du XXIe siècle, la fiction dépasse souvent la réalité et avec la Russie en plein retour sur la scène internationale, les amateurs de romans d’espionnage, ne vont pas être déçus. Le 4 mars, les chaînes de radio britanniques se mirent soudain à diffuser en boucle un flash d’information énigmatique selon lequel un homme et une femme venaient d’être découverts gisant dans un état grave sur un banc dans un jardin public de Salisbury après avoir absorbé une substance inconnue. Certains auditeurs se demandèrent sur le coup si on les prenait pour des idiots (la drogue ayant tué 3744 personnes en Angleterre et au Pays de Galles pour la seule année 2016, les morts par overdose sont malheureusement légion parmi les sujets de sa Gracieuse majesté !), tout en subodorant que cette information cachait certainement une réalité beaucoup plus sinistre.

Peu à peu le halo de brume se dissipa autour de cet événement mystérieux et le pays tout entier entra alors dans un techno-thriller dont il n’est toujours pas ressorti à ce jour. Car l’heure est grave, gravissime même. Les deux personnes s’avèrent être Sergueï Skripal, 66 ans, ex-colonel du service de renseignement militaire russe (GRU) et sa fille Youlia, 33 ans. Ils ont tous deux été victimes d’une tentative de meurtre par l’administration d’un agent neurotoxique de qualité militaire développé par l’Union soviétique à partir des années 1970: le Novitchok.

500 personnes touchées

Le Novitchok est indétectable et, comme le déclarait à la chaîne britannique Sky News International, le 13 mars, l’un de ses inventeurs, le scientifique russe spécialiste des armes chimiques, Vil Mirzyanov (aujourd’hui réfugié aux Etats-Unis), il s’agit du neurotoxique le plus dangereux au monde, dix fois plus puissant que le VX, l’agent neurotoxique utilisé dans l’assassinat du demi-frère du dictateur nord-coréen Kim Jong-un en 2017 à l’aéroport de Kuala Lumpur. Quelques traces sur la peau suffisent à bloquer le fonctionnement d’une enzyme qui assure la communication avec les muscles, ce qui entraîne pour la victime une perte de conscience, des convulsions, la paralysie et la mort par suffocation ou par arrêt cardiaque. Les séquelles sont irréversibles. Il existe bien des antidotes telles que l’atropine, mais celles-ci doivent être injectées immédiatement après l’exposition au poison. Les chances de survie des victimes sont donc réduites.

Sur le terrain, 21 personnes – dont l’officier de police Nick Bayley – ont subi des séquelles directes de cette attaque. 500 personnes ayant fréquenté les lieux visités (un restaurant, un pub, un centre commercial) par les victimes sont également concernées. Les autorités leur ont conseillé, plusieurs jours après l’attaque (ce qui a soulevé un tollé dans l’opinion publique), de laver leurs vêtements en machine et de nettoyer « avec des lingettes pour bébés » leur téléphone portable et autres accessoires, qu’ils portaient lors de leur exposition à l’agent innervant, d’où le désarroi et l’angoisse observés actuellement chez les personnes contactées par les autorités.

Des cordons sanitaires ont été mis en place et vont le rester pendant plusieurs semaines. Dans ce comté du Sud-Ouest de l’Angleterre, qui abrite de nombreux terrains militaires, le laboratoire gouvernemental de Porton Down, spécialisé dans la recherche sur les armes chimiques a été mis à contribution dans l’analyse des prélèvements. Près de 200 personnels militaires ont été déployés sur le terrain pour prêter main forte aux forces de police et récupérer des véhicules, dont la BMW bordeaux de Skripal, et des objets potentiellement contaminés. Le 10 mars 2018, ces forces ont étendu les opérations de décontamination au cimetière de la ville où les tombes de l’épouse de Sergueï Skripal, morte officiellement d’un cancer en 2012, et celle de son fils disparu dans des conditions suspectes en 2017, ont été scellées.

Au « bon » souvenir de Litvinenko…

Le colonel Skripal est arrivé en 2010 en Grande-Bretagne dans le cadre d’un échange de 4 agents doubles russes ayant travaillé au profit des Etats-Unis et du Royaume-Uni[tooltips content= »Tom PARFITT; Matthew WEAVER; Richard NORTON-TAYLOR: Spy swap: US and Russia hand over agents in full media glare, The Guardian, 9 juillet 2010. Les 3 autres agents qui firent l’objet de cet échange étaient Alexandre Zaporojski, Igor Soutiaguine et Guennadi Vassilenko. »]1[/tooltips] contre 10 agents dormants débusqués par le FBI sur le territoire américain, où ils travaillaient pour le compte de la Russie. Lors de sa libération, Skripal purgeait, depuis 2006, une peine de 13 ans de travaux forcés dans un camp de prisonniers en Mordovie. Il avait été condamné pour avoir, sur une période de dix ans, dévoilé au service britannique de renseignements extérieurs MI-6 (sous le nom de code « Forthwith »), les identités d’agents russes opérant en Europe occidentale. Il aurait reconnu avoir perçu 100 000 dollars en contrepartie. Installé en Angleterre, Sergueï Skripal continuait de collaborer avec le MI-6.

La vigoureuse réaction des autorités britanniques dans cette affaire s’explique indubitablement par le traumatisme engendré – chez les décideurs britanniques et dans l’opinion publique très choquée – par l’assassinat au polonium-210, un radionucléide hautement radioactif, de l’ancien officier de renseignement russe (naturalisé britannique) Alexandre Litvinenko[tooltips content= »Alex GOLDFARB; Marina LITVINENKO, Meurtre d’un dissident, Robert Laffont, Paris, 2007. »]2[/tooltips], en 2006 par deux de ses anciens collègues du service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie (FSB), Andreï Lougovoï et Dimitri Kovtoun. Gravement irradié, Litvinenko perdit tous ses cheveux en une semaine. Il vomissait sans cesse. Son taux de globules blancs s’effondra, ses reins et son cœur cessèrent de fonctionner. Il mourut dans de grandes souffrances.

L’attaque, qui s’était déroulée à l’hôtel Millenium de Londres, avait entraîné la contamination radioactive de plusieurs lieux de la capitale et exposé ainsi le public à de graves risques d’irradiation[tooltips content= »Comme le décrit l’ancien correspondant à Moscou du quotidien The Guardian, Luke Harding dans son ouvrage: A Very Expensive Poison: the Definitive Story of the Murder of LitvinenkoGuardian Faber, Londres, 2016. »]3[/tooltips]. A titre d’exemples, une serviette de toilette maculée de polonium-210 avait été jetée dans la colonne vide-linge de l’hôtel répandant ainsi la radioactivité dans le bâtiment. Deux avions de British Airways portaient des traces de radioactivité. Et que dire du bar où Litvinenko ingéra le poison glissé dans une tasse de thé vert et de la chambre d’hôpital où il décéda d’un arrêt cardiaque le 23 novembre 2006 ! A noter que le polonium-210 est un isotope très rare qui ne peut être produit que par un laboratoire gouvernemental.

Le Brexit n’existe plus

En réponse à l’empoisonnement de Skripal et de sa fille, le Premier ministre britannique Theresa May, considérant la Russie « coupable », a annoncé, le 14 mars 2018, l’expulsion de 23 diplomates russes, identifiés comme des espions opérant clandestinement sur le territoire britannique. De plus, le gouvernement va préparer une nouvelle législation visant à protéger le pays contre les activités hostiles menées par des Etats étrangers et envisager de nouvelles mesures dans le domaine du contre-espionnage. Par ailleurs, des amendements anti-corruption seront ajoutés au projet de loi, Theresa May considérant qu’ « il n’y pas de place pour les élites corrompues » au Royaume-Uni. Les ressortissants russes seront désormais soumis à des contrôles plus stricts avant leur entrée dans le pays. Une mise en garde a été énoncée concernant les déplacements de ressortissants britanniques en Russie. Il n’y aura ni représentants du gouvernement, ni membres de la famille royale présents lors du Mondial de football en juin 2018 en Russie.

Le ministre de la défense a annoncé un investissement de 54 millions d’euros de plus pour la création d’un nouveau centre de recherche sur les armes chimiques ainsi que la vaccination contre l’anthrax pour les militaires, ce qui permettra de les déployer sur le terrain en cas d’attaque chimique.

L’affaire a pris une tournure nouvelle et une envergure inattendue lorsque Theresa May a demandé (et obtenu) le soutien des Alliés du Royaume-Uni dans l’OTAN et celui de l’Union européenne (UE). Les Etats-Unis, la France, l’Allemagne ont fait un communiqué commun assurant le Royaume-Uni de leur soutien. Les Etats-Unis vont appliquer des sanctions à l’encontre de l’oligarque, Evgueni Prigojine, et à 19 ressortissants russes indésirables soupçonnés notamment d’interférences dans les élections de 2016 et de cyberattaques. Les mesures de contre-espionnage seront renforcées. Le Secrétaire général de l’OTAN a exprimé, quant à lui, sa préoccupation et son soutien. Une résolution a été déposée par le Royaume-Uni au Conseil de sécurité des Nations unies (dont il est un des 5 membres permanents), sans beaucoup d’espoir d’aboutir toutefois, car la Russie va certainement apposer son veto. Enfin, l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) apportera son expertise.

Le triomphe de Poutine sur l’Etat de droit ?

Du côté russe, à quelques jours du scrutin présidentiel du 18 mars 2018, les autorités ont répondu par le sarcasme, crié à la provocation et nié toute implication, ce qui a conduit à une escalade verbale. Le 15 mars, le ministre de la Défense britannique, Gavin Williamson, excédé, a demandé à la Russie de « se taire et de partir ». A la Chambre des communes, les débats vont bon train et Theresa May peut se réjouir d’un consensus quasi général (à l’exception de Jeremy Corbyn, le leader travailliste, qui a appelé au maintien du dialogue avec la Russie) sur la nécessité de maintenir un cap de fermeté.

Pour sa défense, la Russie a fait savoir qu’elle n’était pas le seul Etat à posséder le Novitchok. Mais les apparences témoignent contre elle car, dès 1995, le scientifique Vil Mirzianov avait révélé que la Russie avait secrètement continué à mettre au point des armes chimiques de type Novitchok, dont la substance dite A-232 ultra-létale. Il fut emprisonné pour ces révélations[tooltips content= »The Breathing Dead and Cement Children, Phoenix Source Publishers, 1995, pp.196-197. »]4[/tooltips]. On note aussi que lors de l’échange d’agents dont fit partie Skripal en 2010, le président Poutine avait promis la mort des traîtres. En outre, en 2016, au terme d’une longue enquête sur l’implication supposée de l’Etat russe dans l’assassinat d’Alexandre Litvinenko, le gouvernement britannique avait demandé l’extradition du principal auteur de l’assassinat, Andreï Lougovoï. Le régime russe non seulement n’a jamais accédé à cette demande, mais Lougovoï a été décoré par le président Poutine pour services rendus à la patrie. Il est actuellement député à la Douma. On note également, au fil des dernières années, 14 cas de morts suspectes sur le sol britannique, dans lesquelles les soupçons pèsent lourdement sur le régime russe, dont celle, dans des circonstances inexpliquées, le 13 mars 2018, de Nicolaï Glouchkov, ami de l’oligarque Boris Berezovski, qui avait été retrouvé pendu en 2013.

Dans ce contexte terrifiant, les interrogations fusent : Skripal et sa fille vont-ils s’en sortir ? Y aura-t-il d’autres cibles ? Mais finalement la question la plus importante est posée : Vladimir Poutine, qui vient d’être réélu, doit-il resserrer son contrôle sur ses services de renseignement ? Enfin, sur un plan symbolique, le fait que l’attaque chimique ait eu lieu non loin de la cathédrale de Salisbury où repose la Magna Carta, à savoir l’un des textes fondateurs des démocraties modernes et de l’Etat de droit contemporain, augure bien mal de l’avenir de l’Occident.

 

« Poutine ne considère plus l’Union européenne comme une priorité »

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vladimir poutine russie moradpour
Vladimir Poutine à son quartier général de campagne, Moscou, mars 2018. Sipa. Numéro de reportage : AP22179649_000202.

Hommes d’affaires franco-russe, Edouard Moradpour analyse l’environnement économique de ce pays-continent qui vient de réélire Vladimir Poutine à plus de 75% des voix. Après les années de vaches maigres de la décennie 1990, si la Russie a retrouvé une partie de sa puissance, elle peine à reconstruire un modèle économique solide et se tourne de plus en plus vers l’Est. Entretien.


Daoud Boughezala. Vous avez fait des affaires dans la Russie postsoviétique, aussi bien au lendemain de la chute de l’URSS que pendant les années Poutine. L’environnement juridique, fiscal et sécuritaire russe est-il aujourd’hui favorable aux investissements étrangers et à l’activité économique ? 

Edouard Moradpour[tooltips content= »Hommes d’affaires franco-russes, Edouard Moradpour publie Les dix plaies de la Russie (Fauves éditions, 2018)« ]1[/tooltips]. L’environnement juridique, fiscal et sécuritaire est beaucoup plus favorable, mais reste toujours handicapé par une bureaucratie pesante et parfois par une corruption banalisée. En revanche, depuis la crise ukrainienne de 2014, les sanctions occidentales ont créé une barrière quasi infranchissable pour les investissement étrangers en dollars et en euros

La Russie en a-t-elle vraiment fini avec les expropriations sauvages des années 1990, l’irrespect des contrats et la contagion mafieuse ?

La période eltsinienne des années 1990 a été marquée par la « Privatisation » et non pas des « expropriations ». La réalité de la privatisation a été « le partage du gâteau » par les Oligarques. La plupart des oligarques des années 1990 ont cédé la place à une nouvelle garde rapprochée de Poutine qui contrôle aujourd’hui l’économie russe. Une nouvelle génération qui constitue en quelque sorte le « système prétorien » du pouvoir en place. Ces « élites » proches du Kremlin sont évaluées à environ 50 personnes pour un premier cercle et 500 personnes pour un deuxième cercle.

A lire aussi: Salon du livre: le « joueur » Macron défie le « démon » Poutine

Depuis la fin du rattrapage russe puis les sanctions internationales, le taux de croissance a périclité. En dehors des hydrocarbures, Poutine est-il parvenu à construire un modèle économique viable ?

La Russie ne s’est pas « effondrée » à la suite des sanctions, malgré l’espoir des Occidentaux. La croissance du PIB a même été de 1,5% en 2017. Cependant l’économie russe reste toujours très dépendante de l’énergie (gaz et pétrole), des matières premières et de l’armement. Poutine n’a pas réussi à transformer la structure de l’économie russe dans ses fondamentaux. La structure de l’économie russe a peu évolué dans les vingt-cinq dernières années. Au cours de sa campagne en vue de l’élection présidentielle du 18 mars 2018, Poutine n’a pas proposé de programme économique. Au cours des dernières semaines il a cependant insisté sur les nouvelles technologies, le high-tech, futur défi de l’économie russe.

La politique étrangère russe en Ukraine et en Syrie coûte des millions d’euros. A l’instar de son homologue américain, le complexe militaro-industriel pèse-t-il lourd dans les choix géopolitiques et diplomatiques de Poutine ? 

Toute la stratégie de pouvoir de Poutine est axée sur le secteur militaire, tant au niveau intérieur que vis-à-vis de l’occident. Dans son discours du 1er mars 2018 à la Douma (Parlement ), il a très nettement mis en avant le nouvel arsenal nucléaire sophistiqué du pays. Les choix géopolitiques et diplomatiques sont essentiellement basés sur la force militaire (Crimée, Ukraine, Syrie). Cependant, le budget militaire de la Russie ne représente que 10% du budget américain. Le slogan de la campagne de Poutine est très clair : « Une Russie forte ». Poutine joue sur la souveraineté et le patriotisme.

A mesure que la Russie s’éloigne des Occidentaux, Poutine et les élites économiques russes construisent-elles des ponts économiques avec l’Asie, le Caucase ou le Moyen-Orient ? 

En effet, après son isolation par les occidentaux après 2014, la Russie ne considère plus l’Union Européenne comme une priorité. Poutine a décidé de se tourner vers la Chine et certaines républiques d’Asie pour développer un nouveau pôle économique et une sphère d’influence appelée l’Eurasie. Pour Poutine, l’avenir semble plutôt se dessiner à l’Est. Sans prendre parti pour ou contre Poutine, je pense qu’il conservera son pouvoir « vertical », d’une manière ou d’une autre, bien au-delà de 2024. Dans mon livre, je suis même allé jusqu’à titrer mon épilogue : « Poutine à jamais ? »

Les dix plaies de la Russie: De l'URSS à la Russie

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Eglise catholique: le poisson pourrit par la tête

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Le pape François à Lima, capitale du Pérou, janvier 2018. SIPA. AP22153500_000113

Depuis un demi-siècle, le monde catholique vite une crise de foi dont le concile Vatican II a été le révélateur. L’historien Guillaume Cuchet analyse brillamment le désastre qui a balayé le travail de vingt siècles en une génération et vu les prêtres modernes troquer la croyance dans l’au-delà contre une morale laïque dénuée de tout fondement spirituel. 


Quand se séparèrent les 2 500 évêques qui pendant trois ans avaient débattu dans Saint-Pierre le concile de Vatican II, contents du travail accompli, en s’embrassant, en se congratulant, ils étaient persuadés que l’Église catholique avait pris un nouveau départ. Il n’était question que de printemps de l’Église, de nouvelle évangélisation.

Pour préparer cet avenir radieux, le clergé français se dépêcha de tout changer. Nouvelle liturgie, prédication nouveau style, nouveaux livres, nouveaux décors. Hélas, trois fois hélas ! Au lieu de l’essor attendu, ce fut la débâcle. Le costume neuf était trop grand. Il flottait, et personne pour le remplir. La déception était si cruelle qu’il fut pratiquement interdit de l’avouer. Le ton enthousiaste resta en vigueur, d’emploi obligatoire. Gare à ceux qui osaient dire ce qu’ils voyaient de leurs yeux. Le plus brillant peut-être des théologiens de l’époque, Louis Bouyer, pour avoir écrit un petit livre intitulé La Décomposition du catholicisme, fut privé de la dignité cardinalice. Elle alla à d’autres.

Quelle est la religion majoritaire ?

Guillaume Cuchet, jeune historien de l’Église déjà reconnu, a eu le sentiment très vif qu’il brisait un tabou, simplement en constatant l’évidence. C’est-à-dire le désastre. En une génération, le travail de vingt siècles part à la dérive. 94% des Français étaient baptisés en 1963. Il en reste 30% cinquante ans plus tard. 3% vont à la messe. Si l’on considère que les baptisés formels d’aujourd’hui ont peu de chance de persuader leurs enfants et petits-enfants de porter leurs bébés sur les fonts, il se peut que la courbe des effectifs prenne la forme accélérée de la chute des corps. « La religion de la majorité des Français » (aux termes du concordat napoléonien) aura fondu aux dimensions de la secte. On assure qu’il reste un million et demi de pratiquants réguliers. Il y en aurait le double chez les musulmans. Quelle est la religion majoritaire ?

La trahison des clercs

Presque la moitié de l’exposé de Cuchet est dans l’inventaire du déclin. Il continue l’œuvre du chanoine Fernand Boulard, qui avait avant le concile cartographié avec précision l’état de la pratique catholique. C’était un travail de grande valeur scientifique et c’est dans le même esprit que Cuchet le reprend et le met à jour. Mais de ce déclin, quelles sont les causes ? Vatican II n’est pas la cause, mais seulement l’événement déclencheur. Il se préparait avant. On avance avec un grand luxe de démonstrations, une série de causes sociologiques : le vieillissement de la population, la désertion des campagnes, le décrochage des jeunes, la télévision, l’immigration, la mixité scolaire…

A lire aussi: Notre Père, ne nous soumets pas à Raphaël Enthoven

Cuchet analyse, critique, évalue. Il n’oublie pas la perspective historique, le poids des révolutions. Tout cela est irréfutable. Mais cela explique-t-il la désaffectation des anciens autels, la liturgie « face au peuple », l’abandon de la soutane, le tutoiement de Dieu, le déclin de la confession, la politisation « à gauche », l’épuration du psautier ? Je ne formule point de jugement sur le bien-fondé de ces métamorphoses. Je n’en sais rien. Peut-on interpréter cela comme une « modernisation » voulue par le clergé pour rattraper le troupeau qui s’égaille de tous côtés ? Cuchet cite la belle sentence de Jouffroy : « La variation de l’enseignement rend sceptiques les humbles. » Car ce bouleversement ne vient pas du peuple, mais d’en haut. La crise catholique est d’abord l’œuvre du clergé. Le drame, disait déjà le père Daniélou, est qu’il n’a plus la foi. Pourquoi ce clergé est-il si attentif à énumérer les causes sociologiques qui ne l’engagent pas, au lieu de regarder vers lui-même ? Si c’était lui qui était la cause ?

Le bon peuple fidèle ne voit pas la nécessité d’écouter des sermons prêchant la morale humanitaire, le bon esprit social, l’antiracisme…

Enfin, dans les derniers chapitres du livre, Cuchet entre dans le vif du sujet. Ce sont « la crise du sacrement de pénitence » et « la crise de la prédication des fins dernières ». Autrement dit, tout se passe dans le monde des clercs comme si on ne croyait plus sérieusement au péché, et d’abord au péché originel, et qu’on ne croyait pas non plus à ces notions dépassées que sont le ciel, le purgatoire et l’enfer. Il s’agirait donc d’une crise de la foi catholique. En effet, à la question posée au XIIe siècle par saint Anselme – Cur Deus homo ? « Pourquoi Dieu s’est fait homme ? » –, il n’y a qu’une réponse claire et classique : Jésus-Christ est venu pour sauver les hommes enfoncés dans le péché, pour les arracher à l’enfer, les conduire à la vie éternelle. C’est un peu dur à croire, aussi on n’y croit plus. Mais le bon peuple fidèle, qui y croit encore plus ou moins, ne voit pas la nécessité d’écouter des sermons prêchant la morale humanitaire, le bon esprit social, l’antiracisme, la sympathie pour toutes les religions et autres recommandations prêchées tous les jours par la télévision. Il s’en va et toute la sociologie de son clergé ne suffit pas à le retenir. L’excellent livre de Cuchet devrait être retourné. La théologie d’abord, la sociologie ensuite.

Guillaume Cuchet, Comment notre monde a cessé d’être chrétien : anatomie d’un effondrement, Paris, Seuil, 2018.

La banlieue, ça vous Bott

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François Bott, 2011. Sipa. Numéro de reportage : 00625285_000001.

Loin des tours, des cités, des communautarismes enchevêtrés, du dessein morose d’une Ile-de-France à feu et à sang, Bott repeint la banlieue couleur espoir. Un espoir mesuré, étriqué parfois, à la limite du rance, mais toujours salvateur. Il y a dans ses nouvelles, un minuscule rai de bonheur qui vient éclairer les existences les plus sombres au moment où ses personnages ne s‘attendent plus à rien. Où le destin les a définitivement déclassés, lâchés, relégués dans l’antichambre de l’échec. Bott les saisit juste avant la chute, avant le plongeon final, leur redonne le goût de continuer au creux de la morte saison. Bott n’est pas un optimisme béat, l’un de ces coachs sous amphétamines qui prolifèrent dans l’édition, il sait la vacuité des choses, le dérisoire des situations et la fragilité des âmes.

Une plume suave et sensible

Ce moraliste au style délicat, à la longue carrière (il a dirigé les pages littéraires de L’Express, puis Le Monde des livres après avoir fondé Le Magazine Littéraire) n’écrit pas au forceps et au burin. La suavité de sa plume, quelque chose de rond et pourtant amer, enchante ses fidèles lecteurs. On achète le dernier Bott car on y retrouve les ingrédients essentiels du plaisir : une belle écriture, une distance sans tomber dans la pâle ironie et un quotidien d’une banalité réconfortante. Sans oublier un art du portrait, des femmes surtout d’un certain âge, d’une très grande sensibilité. Pas un mot de trop, ni une once de jugement. Bott est l’un des rares romanciers français à aimer ses personnages, il ne se moque ou ne se venge jamais d’eux. Les écrivains qui ont des comptes à régler avec leurs héros, les ratent forcément. Après la vague de froid, les crues et les grippes tenaces, Un hiver au Vésinet qui paraît à la Table Ronde vous servira de baromètre des amours avant le printemps tant attendu. La première nouvelle qui donne à l’ouvrage son titre, nous met en présence d’Hélène, bibliothécaire municipale au Vésinet, célibataire des années 1950 en phase de fossilisation affective. Dans un jardin, une rencontre avec un vieux professeur de philosophie va lui permettre de lever le voile sur sa mélancolie et d’entrevoir un autre avenir. « Deux complices, deux amoureux, distraits et rêveurs, qui discutaient des choses de la vie, sans s’apercevoir de leur différence d’âge, ni des intempéries. Les fiancés du Vésinet » écrit sobrement Bott.

Le guide des êtres égarés

Il n’est pas l’artificier des effusions, des déclarations péremptoires, il demeure le guide sous-terrain des êtres égarés et des malchanceux. Souvent la littérature se révèle une béquille psychologique pour ses personnages qui préfèrent le confort cotonneux des bibliothèques à la vraie vie. Comme René Duval, professeur remplaçant qui doit concilier la poésie de Rimbaud et la pratique du poker dans un collège technique d’Argenteuil. Avec Bott, les demoiselles de Bois-Colombes sont aussi attrayantes que les sylphides de Portofino. Les flamboyants manquent d’épaisseur. Les anonymes ont bien plus d’aspérités. Quand vous ferez la connaissance d’Alexandre Murat, cet homme effacé, ce gris fonctionnaire du Palais-Royal, il piquera à jamais votre curiosité. « Je le soupçonnais d’écrire comme on rédige un testament » dit de lui, son collègue de bureau.

D’abord son étrange passion pour les monstres dans la littérature le classe parmi les doux dingues, et puis surtout parce qu’« il s’était retiré non pas dans un monastère, mais à Reims, sous-préfecture de la Marne ». Bott fait défiler des individus sans prestige et non pas sans relief dans de courts textes : l’oncle Alfred, le mort dans le taxi, Julie D, Marguerite ou le sourire de Leila. A chaque fois, on oscille entre Cioran et Sempé, entre les meurtrissures et les élans. Au cœur de l’hiver, ce livre tient chaud, sans étouffer.

Un hiver au Vésinet, nouvelles de François Bott, La Table Ronde, 2018.

Un hiver au Vésinet

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« Les Garçons sauvages » : l’île aux délices

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garcons sauvages mandico
"Les Garçons sauvages" de Betrand Mandico.

Pour une fois qu’un film me fait songer, par le biais d’étranges associations – un livre de La Brigandine – à ces romans de gare auxquels j’ai consacré une étude, je ne vais pas me priver d’y faire allusion. En effet, dans Pompe le mousse de Hurl Barbe (alias Pierre Laurendeau), un des plus rocambolesques récits de la collection, deux héroïnes ballottées au gré des événements se retrouvent à bord d’un sous-marin et échouent sur l’île de Tamoé. Dans un improbable hommage à Jules Verne, l’auteur décrit le capitaine cruel de l’équipage de cette manière : « Il écarta les pans de sa vareuse cartonnée par la crasse et exhiba un chibre monstrueux et vérolé, sur lequel s’étaient incrustées des coques, des moules, des palourdes. » Je rassure les plus sensibles de mes lectrices, Mandico ne nous propose pas semblable vision mais son capitaine exhibe pourtant, de la même manière, un imposant engin sur lequel se trouve tatouée une sorte de carte marine ! Dans les deux cas, le sexe devient un étrange élément topographique, un territoire mystérieux (et parfois inquiétant) à explorer.

Ce capitaine a pour mission de « dresser » cinq jeunes garçons qui ont sauvagement violé leur professeur et l’ont attachée nue à un cheval (un petit clin d’œil au mythe de Mazeppa). Pour cela, il les accompagne sur une île tropicale qui, par certains aspects, rappelle l’île de Tamoé de Pompe le mousse. Pour être plus précis, il faudrait souligner que cette île vient directement d’Aline et Valcour de Sade et que le « grand seigneur méchant » y décrit une sorte de monde utopique où les habitants vivent en harmonie avec la nature, selon leurs désirs et qu’ils se sont débarrassés de tous les poisons de l’existence : la monnaie, l’Etat, la police, la justice, les hiérarchies. L’île de Mandico est quasiment dénuée de présence humaine mais, à l’instar de toute une lignée littéraire, elle devient une sorte de laboratoire à ciel ouvert permettant d’ausculter les profondeurs de la nature humaine. Le cinéaste ne se prive pas d’érotiser la végétation, de multiplier les symboles sexuels, à l’image de ces « plantes sexes » où vont s’abreuver la bande de garçons. L’abondant liquide blanchâtre qui sort de ces végétaux phalliques est un clin d’œil évident à La Bête de Borowczyk, une des références majeures de Mandico (un de ses courts-métrages s’intitule Boro in the Box).

Cinq garçons incarnés… par des actrices

Toute la beauté de ces Garçons sauvages tient dans cette île étonnante, à la fois dans cette manière qu’a le cinéaste de faire valser toute attache au naturalisme ou au « réalisme sociologique » (voir Jusqu’à la garde) de rigueur dans une bonne partie du cinéma d’auteur français mais également dans cette manière de convoquer un imaginaire débridé qui doit aussi bien aux romans d’aventures de Stevenson et de Verne qu’à l’imagerie homo-érotique de Genet revisitée par Fassbinder (Querelle, bien entendu) ou Kenneth Anger en passant par la littérature fin de siècle, décadente et faisandée à souhait (du Jardin des supplices de Mirbeau à la poésie de Jules Laforgue : « Mon cœur est un terreau tiède, gras et fétide/ Où poussent des fleurs d’or malsaines et splendides »).

Ce catalogue de références ne doit pas nous faire oublier l’originalité d’un film qui ne se cantonne pas à son décorum fait de bric-et-de-broc et de visions surréalistes. Mandico parvient à créer de véritables personnages ambigus qui évoluent d’une sauvagerie dite « civilisée » (ils sont tous fils de bonnes familles, ont de l’argent, incarnent la quintessence de la « masculinité » dans ce qu’elle a de plus caricaturale et idiote) pour retrouver une certaine « humanité » et « féminité » en renouant avec la nature et la profondeur de désirs affinés (comme dirait Vaneigem qui, lui aussi, a écrit un roman se déroulant sur une île pour les collections Bébé Noir/ La Brigandine !). On le sait, ces cinq garçons sont tous incarnés par des actrices (toutes superbes, avec un petit coup de cœur pour ma chouchoute Vimala Pons !), ce qui permet à Mandico de brouiller encore un peu plus les pistes entre le Réel et l’imaginaire, de refuser les identités sexuelles trop définies et de nous emporter vers des horizons inédits.

Pourtant, il n’y a pas traces de catéchisme bien-pensant ou de leçons de morale à deux balles dans ces Garçons sauvages qui exaltent la vie et les désirs dans ce qu’ils ont de plus « naturel » en nous invitant à nous débarrasser des rôles imposés par la société et à retrouver une certaine « sauvagerie » qui sera, pour le coup, beaucoup moins barbare que tous les crimes commis au nom de la « civilisation »…

Les Garçons sauvages (2017) de Bertrand Mandico avec Vimala Pons, Diane Rouxel, Pauline Lorillard, Nathalie Richard, Christophe Bier. En salles depuis le 27 février.

Beigbeder, Causeur, Pessoa, etc.

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Sollers et Gaudemet sur le divan

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philippe sollers nicolas gaudemet
Nicolas Gaudemet. EDitions Tohu-Bohu. Philippe Sollers. Numéro de reportage : 00614598_000029.

Après Nietzsche et le Crépuscule des idoles, Où le penseur philosophait à coups de marteau, et rappelait que « ce qui est laid affaiblit et  trouble l’homme », voici Nicolas Gaudemet qui annonce la fin des idoles. Il signe son premier roman, La fin des idoles, véritable déclaration de guerre à la société médiatique envahie d’écrans et de marques.

L’héroïne se nomme Lyne Paradis. Elle est blonde, le regard pâle où l’on devine une bonté mélancolique. C’est un ancien mannequin, devenu docteur en neurosciences, excusez-du peu ! Elle a décidé de se venger de la société du spectacle dénoncée par Guy Debord, en 1967. Son but : infiltrer une chaîne de télévision, V19, et créer des émissions subversives. Elle veut à tout prix faire comprendre aux candidats de la télé-réalité que courir après la célébrité ne rend pas heureux. Il faut au contraire apaiser son désir de reconnaissance, le contrôler, jusqu’à le détruire. Vaste programme, comme eût dit le grand agitateur Lénine. Elle veut guérir Paloma, starlette boulimique et obsédée par la célébrité, pour montrer que les maux du paraître ne sont pas une fatalité. Paloma semble tout droit sortie d’un roman de Bret Easton Ellis.

La psychanalyse en prend pour son grade

Ces émissions provoquent un scandale et déchaînent Gerhard Lebenstrie, psychanalyste, habitué des plateaux de télévision et adversaire des neurosciences. Ce n’est pas franchement un roman crypté, mais ça y ressemble un peu. On reconnaitra en effet quelques figures, souvent crispantes, de la planète médiatique…

Lebenstrie, tête à claques, commence par disputer à Lyne la thérapie de Paloma. Puis ils se livrent à un duel sous les sunlights qui finit par inquiéter le pouvoir politique. La querelle des Anciens et des Modernes est remplacée par les champions du Cerveau augmenté face aux défenseurs de la psychanalyse. La France se passionne.

La psychanalyse en prend pour son grade. A commencer par son « père », Freud. « Quoi, après un demi-siècle de recherches, le fondateur de la psychanalyse n’avait accouché que ‘de la souris du bien et du mal ? du yin et du yan ?’ », peut-on lire à la fin du roman. Ou encore : « Autant dire d’une pensée tournaillant sans fin dans le vide. Gesticulation sans autre but que celui de quémander la ‘célébrité éternelle’. » C’est envoyé.

Sollers: « l’hostilité envers la psychanalyse est normale »

Dans son nouveau roman, Centre, où le personnage féminin est une psychanalyste de 40 ans, Nora, Philippe Sollers rappelle que « l’hostilité envers la psychanalyse est normale », et souligne au passage que l’époque est « de plus en plus hystérique ». Il en profite pour décrire un Freud éloigné des stéréotypes imposés par les marathoniens des médias, invités officiels de la pensée unique. Le docteur Sigmund voyage en Italie, en compagnie de sa belle-sœur, Minna, qu’il présente dans les hôtels comme sa femme. Il boit, mange, fume, il a trop chaud, se baigne à Naples. Bref, il jouit de la vie. Sollers conclut (provisoirement) : « Dans le style voyage en Italie avec une belle-sœur, Freud a un précurseur sulfureux qu’il ignore : Sade. »

Revenons à La fin des idoles. Par son rythme, dialogues vifs, phrases sèches, ce roman audacieux nous tend un miroir qu’on doit saisir pour bien comprendre les enjeux de cette course à la célébrité. Mais pour cela, il convient de tourner le dos à la course aux followers et aux likes érigés en valeur. Il faut rester connecter, mais de façon clandestine. Et comme le dit Sollers : « Pour vivre cachés, vivons heureux. »

Guy Debord pensait que le marxisme détruirait la société du spectacle. Nicolas Gaudemet espère que les neurosciences pourront la renverser. Quoi qu’il en soit, le désir de reconnaissance n’est pas prêt de décroître. Dans le désarroi généralisé, et la confusion des valeurs, beaucoup sont prêts à mourir pour avoir le fameux quart d’heure de célébrité, fût-il posthume.

Nicolas Gaudemet, La fin des idoles, Tohubohu éditions, 2018.

Philippe Sollers, Centre, Gallimard, 2018.

Centre

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Le libre-échange, c’est la guerre commerciale

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Donald Trump broie la main de Xi Jinping à Pékin, novembre 2017. SIPA. AP22127632_000001

Lisant l’hebdomadaire Valeurs actuelles de cette semaine, j’y découvre des prises de positions contradictoires au plan de l’intelligence économique et incompatibles sur le plan théorique entre la chronique de François d’Orcival et celle, au verso, de Yves de Kerdrel[= »A l’heure actuelle, ces articles n’ont pas été mis en ligne »]1[/tooltips].

Pékin, juge et partie de la guerre commerciale

Le premier a bien compris le projet chinois, et (en creux) celui du président Trump qui entend bien s’y opposer, voire le démanteler. Si les exportations chinoises ont centuplé en trente-cinq ans, c’est qu’elles servent un projet hégémonique indispensable à la paix civile et à l’ordre public sur cet océan démographique de 1,370 milliard de Chinois. Et à son expansion mondiale. Comme le note avec justesse M. d’Orcival, « le premier à condamner la guerre commerciale de Trump, c’est Xi Jinping… parce que les excédents commerciaux sont vitaux pour la Chine ».

Quand on tourne la page, on change complètement de perspective. M. de Kerdrel nous assène des affirmations contestables. Quelques citations pour résumer cette ligne bruxello-mondialiste : « les guerres commerciales font des morts… Chacun de nous a plus à perdre qu’à gagner de la guerre commerciale qui débute et d’un repli sur soi. Le libre-échange est synonyme de paix… » Et M. de Kerdrel d’invoquer les mânes de son hebdomadaire qui « depuis un demi-siècle » mène un combat « pour une économie libérale ». Un demi-siècle, c’est 1968. C’est à dire avant l’Acte Unique européen, avant Maastricht, avant le traité de Marrakech (OMC), celui de Lisbonne, les traités transocéaniques… Rien à voir avec la situation actuelle.

En cinquante ans, tout a changé

Depuis 1968, la fin de la Politique agricole commune, des quotas et des « campagnes » agricoles, de la préférence communautaire, des accords Afrique-Caraïbes-Pacifique/CEE, puis l’avènement de la monnaie unique ; les travailleurs migrants ; la financiarisation mondialisée ; l’émergence de la Chine ont bouleversé la donne.

Quoi de comparable entre les deux périodes ? Yves de Kerdrel s’émerveille des performances des entreprises du CAC 40 : « Si nos champions français sont devenus de vrais champions c’est qu’ils ont devenus de moins en moins français (sic). Faut-il s’en désoler ? Non… » Puis il ajoute, citant Montesquieu, que « l’effet naturel du commerce [du temps de la marine à voile] est de porter à la paix ».

Il faut reprendre ces jugements hâtifs. C’est la situation actuelle de mondialisation qui est une guerre commerciale injuste et qui fait des morts. La France et l’Europe se sont terriblement désindustrialisées au profit de l’Asie (la part industrielle dans l’emploi est passée de 20 % en 1989 à 12 % en 2014 et 11 % en 2017. Notre déficit commercial est chronique (-62 milliards en 2017, contre -48 en 2016). Puis Kerdrel conclut, prophétique : « n’oublions pas que les guerres commerciales ont toutes précédé des conflits armés ». Or c’est une vue de l’esprit sans réalité historique : les conflits armés ont des origines religieuses, territoriales, la convoitise de richesses, notamment agricoles, maritimes, minières et pétrolières.

C’est la mondialisation qui est l’agression

C’est donc exactement le contraire de ces vaticinations qu’on lit un peu partout. Car c’est quand on s’en prend aux moyens de vie d’une nation ou de ses habitants que naît, même dans une démocratie, la volonté d’une résistance et la guerre défensive pour la juste survie des forces productives de la nation. Trump se rappelle que c’est la négation de l’économie américaine par la métropole anglaise qui a provoqué la guerre d’indépendance (Sugar, Stamp, Townshend, Tea Acts de 1764 à 1773). « Le protectionnisme c’est la guerre«  ? La phrase recyclée par Emmanuel Macron, est prétend-t-on, empruntée à Aristide Briand (septembre 1929 à la SDN à Genève). Lui-même l’avait (mal) tirée d’un article de Von Mises qui disait (pensant au Reich dont il avait été banni) qu’un pays qui se prépare la guerre est protectionniste. Ce n’est pas la même chose. La légitime défense n’est pas la guerre. C’est la mondialisation qui est l’agression. Quant à l’économie, elle ne se résume pas au CAC 40. Le chiffre de l’emploi et le niveau de vie sont les seuls vrais indicateurs. Une nation doit donc protéger, quand c’est nécessaire, son industrie et son agriculture. Et même si on n’était pas d’accord qui va arrêter le brise-glace Trump ? Autant le suivre et en tirer profit.

« Nora », un roman noir au pied des Alpes suisses

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suisse nora bouchard
Luzerne, Suisse. Sipa. Numéro de reportage : AP22171620_000003.

Louise Anne Bouchard aurait pu être un personnage de son propre roman. Le dernier, Nora, situé dans la ville helvète de Lucerne, célèbre pour son Kapelbrücke et le pointu de sa tour, le plus vieux pont d’Europe dressé sur la Reuss. Sombre et svelte silhouette intrépide, je la revois, elle, son appareil photo et ses Ray-Ban, jeter un mégot dans un cendrier et commander un autre expresso, les yeux perdus dans la contemplation méprisante de l’horizon.

La terreur sort de la simplicité

Le décor peut sembler inoffensif. Comme dans Les Sans-Soleils, c’est de cette simplicité proprette que la romancière faire sortir la terreur, incisant le gros abcès du vouloir paraître, de la richesse tranquille et des bonnes réputations, évoquées le long des étals du marché. La Suisse alémanique est bien un décor propice au roman noir.

Il y a les von Pfyffer, liés par la volonté de leurs parents, richissimes et régnant sur un vignoble réputé, qui se déchirent depuis vingt ans. Max et Sarah se haïssent. C’est à qui tuera l’autre de sa haine rentrée.

Il y a Dieter Willy, un nom qui ne s’invente pas, voyant de son état. Chez lui, son chat, Penalty, souffre d’un strabisme. L’animal ondule entre les tentures violettes et les accessoires folkloriques, sur les épais tapis qui assurent au magicien sa crédibilité et sa clientèle, composée pour sa majorité de très belles femmes riches et désœuvrées. Vendeur de bonheur le jour, que devient Dieter quand tombe la nuit ?

Il y a Paul Mutter, le malfrat beau gosse assassiné, et son inséparable Jackson, ancien flic, veuf de sa femme qui a préféré convoler avec la came. Partira-t-il avec zèle aux trousses de l’assassin de son compère ?

Il y a Helen Weber, au visage si dur, aux multiples déguisements, une sorte de Fantômette au regard acéré, journaliste au Luzern Press et minée par sa récente rupture avec Pierre. De son passé, on ne sait rien, elle ne laisse rien paraître, on sent qu’elle serait prête à mordre.

Une écriture délicatement acérée

Et quand la nuit tombe sur la Winkelriedstrasse, beaucoup se retrouvent aux terrasses des cafés, profitent de l’accalmie méritée d’une chaleur estivale attardée. Le Lac des Quatre-Cantons, révéré par les touristes toute l’année, prend alors les allures d’une nappe de pétrole. Un bijou de jade, un coffre dans une banque, un tombeau oublié, voilà pour les accessoires.

Pour la mise en scène, une écriture délicatement acérée, distribuant une gifle à l’un, un réconfort à l’autre : Louise Anne Bouchard, le compas dans l’oeil, traite ses personnages comme les modèles d’une vaste fresque photographique, comme les figurants d’un film pas bête du tout, et d’une main de maître, elle fait visiter à son lecteur les trompe-l’oeil, les chausse-trappe, les pièges qu’elle a elle-même semés sur le plateau.

Dans le faisceau d’un rayon de lune, quand la lumière du soleil a cessé de doucher les Lucernois à l’acide, quand les idées se font plus claires qu’un verre de cristal tenu à la main par Sarah von Pfyffer, l’auteur nous laisse libre le temps d’une question : et Nora ? Où est-elle ?

Nora, eh bien, elle plane sur Lucerne, ou sous d’autres latitudes. Vous n’aviez pas deviné ?

Nora

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Les Sans-soleil

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