Louise Anne Bouchard aurait pu être un personnage de son propre roman. Le dernier, Nora, situé dans la ville helvète de Lucerne, célèbre pour son Kapelbrücke et le pointu de sa tour, le plus vieux pont d’Europe dressé sur la Reuss. Sombre et svelte silhouette intrépide, je la revois, elle, son appareil photo et ses Ray-Ban, jeter un mégot dans un cendrier et commander un autre expresso, les yeux perdus dans la contemplation méprisante de l’horizon.

La terreur sort de la simplicité

Le décor peut sembler inoffensif. Comme dans Les Sans-Soleils, c’est de cette simplicité proprette que la romancière faire sortir la terreur, incisant le gros abcès du vouloir paraître, de la richesse tranquille et des bonnes réputations, évoquées le long des étals du marché. La Suisse alémanique est bien un décor propice au roman noir.

Il y a les von Pfyffer, liés par la volonté de leurs parents, richissimes et régnant sur un vignoble réputé, qui se déchirent depuis vingt ans. Max et Sarah se haïssent. C’est à qui tuera l’autre de sa haine rentrée.

Il y a Dieter Willy, un nom qui ne s’invente pas, voyant de son état. Chez lui, son chat, Penalty, souffre d’un strabisme. L’animal ondule entre les tentures violettes et les accessoires folkloriques, sur les épais tapis qui assurent au magicien sa crédibilité et sa clientèle, composée pour sa majorité de très belles femmes riches et désœuvrées. Vendeur de bonheur le jour, que devient Dieter quand tombe la nuit ?

Il y a Paul Mutter, le malfrat beau gosse assassiné, et son inséparable Jackson, ancien flic, veuf de sa femme qui a préféré convoler avec la came. Partira-t-il avec zèle aux trousses de l’assassin de son compère ?

Il y a Helen Weber, au visage si dur, aux multiples déguisements, une sorte de Fantômette au regard acéré, journaliste au Luzern Press et minée par sa récente rupture avec Pierre. De son passé, on ne sait rien, elle ne laisse rien paraître, on sent qu’elle serait prête à mordre.

Une écriture délicatement acérée

Et quand la nuit tombe sur la Winkelriedstrasse, beaucoup se retrouvent aux terrasses des cafés, profitent de l’accalmie méritée d’une chaleur estivale attardée. Le Lac des Quatre-Cantons, révéré par les touristes toute l’année, prend alors les allures d’une nappe de pétrole. Un bijou de jade, un coffre dans une banque, un tombeau oublié, voilà pour les accessoires.

Pour la mise en scène, une écriture délicatement acérée, distribuant une gifle à l’un, un réconfort à l’autre : Louise Anne Bouchard, le compas dans l’oeil, traite ses personnages comme les modèles d’une vaste fresque photographique, comme les figurants d’un film pas bête du tout, et d’une main de maître, elle fait visiter à son lecteur les trompe-l’oeil, les chausse-trappe, les pièges qu’elle a elle-même semés sur le plateau.

Dans le faisceau d’un rayon de lune, quand la lumière du soleil a cessé de doucher les Lucernois à l’acide, quand les idées se font plus claires qu’un verre de cristal tenu à la main par Sarah von Pfyffer, l’auteur nous laisse libre le temps d’une question : et Nora ? Où est-elle ?

Nora, eh bien, elle plane sur Lucerne, ou sous d’autres latitudes. Vous n’aviez pas deviné ?

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