Le philosophe, Raphaël Enthoven, a vu un « message subliminal » islamophobe dans la nouvelle version du Notre Père.


Il est de ces sorties qu’on préférerait mettre sur le compte d’une tentative ratée de plaisanterie. Au sujet de la modification de la prière du Notre Père, où la locution « et ne nous soumets pas à la tentation » va être remplacée par « et ne nous laisse pas entrer en tentation », voici ce qui a été dit hier : « la suppression inutile du verbe soumettre est juste, à mon sens, une façon pour l’Eglise de se prémunir contre toute suspicion de gémellité entre les deux cultes », les deux cultes étant le christianisme et l’islam. Si ces propos n’avaient pas été proférés par Raphaël Enthoven sur une radio de grande écoute, ils n’auraient pas mérité autre chose qu’un bref haussement d’épaules. Mais émis par un penseur influent jouissant d’un certain prestige, ils imposent une réponse.

Ne nous attardons pas sur le ton goguenard emprunté dès les premiers mots comme pour se dédouaner par avance auprès des auditeurs de s’attarder ce jour-là sur un simple fait religieux : on n’en attend pas moins d’un éminent représentant de la pensée autorisée, même si le contraire aurait pourtant eu le mérite de créer la surprise. On relèvera cependant l’immense mépris du philosophe éclairé à l’endroit des croyants qui, dit-il, « ânonneront quotidiennement à mots couverts » la prière en question.

Un procès d’intention…

M. Enthoven a donc voulu déceler dans cette nouvelle traduction du texte liturgique la volonté cachée de l’Eglise de se distinguer radicalement de l’islam, au motif que le verbe « soumettre » serait, pour les ignares que nous sommes tous – à l’exception bien entendu de notre brillant philosophe, docteur en théologie tous cultes confondus – une marque évidente de la religion de Mahomet. Ce serait la seule explication plausible selon lui, puisque, citations de Saint Paul à l’appui, les deux formulations seraient strictement synonymes, et par conséquent la modification parfaitement injustifiée.

Mais il va plus loin que suggérer une seule volonté de se démarquer : « Et les paranoïaques de l’islamophobie […] feraient bien de tendre l’oreille, pour une fois, dans la bonne direction, parce que ce qui se joue là, sournoisement, contre l’islam, crève les tympans quand on tend l’oreille. »

…sans nuance ni fondement

Au-delà de la gravité de l’accusation portée, le procès en islamophobie intenté par le philosophe contre l’Eglise, sans même parler de celui de complaisance de l’ensemble des croyants, nous semble doublement absurde, en l’espèce et en général.

En l’espèce, loin de nous la prétention, contrairement à M. Enthoven, de savoir mieux faire l’exégèse des textes sacrés que le Vatican et les théologiens francophones qui ont étudié cette question durant près de vingt ans avant d’émettre la nouvelle formulation. Il ne lui échappera cependant pas que le vulgum pecus ne passe pas son temps le nez plongé dans la Bible, et que ce dernier percevra assurément une nuance de taille entre les deux versions du Notre Père, d’une version où Dieu apparaît comme mettant activement le croyant à l’épreuve de la tentation, à une version où il laisserait passivement le Diable tenter le croyant. Peu importe ici ce qu’on peut penser du bien-fondé de cette évolution sensible de la perception du rôle joué par le Seigneur dans le défi fait à l’homme pécheur. Le constat est factuel : l’expression « ne nous laisse pas entrer » n’a pas la même signification que « ne nous soumets pas ». C’est donc faux en l’espèce.

En général, prêter à l’Eglise des pensées islamophobes relève pratiquement du délire. Raphaël Enthoven a sans doute été atteint de surdité passagère lorsque le Saint Père a appelé, à de multiples reprises, à ne pas confondre islam et islamisme, à considérer islam et catholicisme sur un pied d’égalité, notamment en tenant les propos suivants : « si je parle de violence islamique, je dois parler de violence catholique ». Il ignore sans doute les tensions importantes qui traversent non seulement la communauté des croyants mais également le clergé, précisément occasionnées par les prises de position du pape François quant à l’islam, jugées par certains trop angéliques. Bien que la nouvelle traduction du Notre Père ait été validée dès 2013, nul doute que sa mise en vigueur n’aurait pas eu lieu sous le pontificat du pape François si elle avait été motivée par un antagonisme à l’islam.

Le massacre de l’innocent

Ainsi on a grand peine à croire à la sincérité du chroniqueur. Ruse contre ruse, osons la nôtre, après tout non moins valide que la sienne : et si cette accusation inepte contre les catholiques n’était pas une façon commode et sans risque pour M. Enthoven de se prémunir du risque d’être lui-même taxé d’islamophobie ? Voyez, semble-t-il dire, avec quelle véhémence je dénonce l’Eglise !

Il ne fait hélas rien d’autre que de rejoindre l’armée de ceux qui, tantôt par un relativisme mensonger qui place toutes les religions sur le même plan, tantôt par un excès de zèle tout concentré sur l’Eglise, n’hésitent pas à salir le christianisme pour être à peu de frais en odeur de sainteté dans toutes les officines de l’antiracisme français.

Mais le catholicisme qu’il vilipende est-il suffisamment bien-portant aujourd’hui en France pour pouvoir encaisser ce genre d’attaques infondées ? Représente-t-il une telle menace pour la société qu’il faille le surveiller et le dénoncer injustement ? Quelle belle preuve de bravoure, M. Enthoven, que de mettre une claque à sa grand-mère, vous aurait sans doute félicité Marx.

Raphaël Enthoven a depuis fait son mea culpa:

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