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Entre ici Simone Veil…


Un an après sa mort, l’ex-académicienne Simone Veil fait aujourd’hui son entrée au Panthéon. 


Peu de personnes font véritablement l’histoire de France, sont véritablement l’histoire de France. Et vous en êtes, Mme Veil.

Vous avez subi une zone noire de l’histoire de France que vous avez fini par partager pour que personne ne puisse avoir l’indécence d’oublier ou l’impudence de relativiser.

Vous avez éclairé une autre partie de cette histoire en permettant un droit humain fondamental.

Au lieu de rester une histoire de femmes, qui plus est, légères et inconséquentes, l’avortement est devenu, grâce à vous, un débat sur la société, un débat sur la liberté, et a fini par concerner tout le monde.

Vous avez défendu la vie       

Vous avez réussi à tordre les piliers censés guider nos décisions, opposés à notre indépendance, tels que la religion et sa morale (voire sa moralisation) ainsi que l’ordre établi, que vous avez osé remettre en question.

Tenter d’effacer enfin la confusion entre femme libre et femme facile.

Vous avez pris la parole si courageusement pour changer nos destinées devant un public hostile, peu convaincu.

Vous nous avez permis une réponse non clandestine, consentie, réfléchie certes uniquement par la femme, à une grossesse non désirée ou inattendue, parfois malgré une contraception jugée maîtrisée. Même si c’est toujours une réponse lourde et terrible, car c’est une décision toujours difficile.

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Pour avoir rencontré de nombreuses femmes dans cette situation, et vous Madame Veil l’avez rappelé, la souffrance y demeure systématique.

Mais quelles que soient les motivations de ce recours, il donne lieu à des discussions, certes, mais désormais sans diabolisation, sans notion de punition.

Ne nous méprenons pas. Vous avez toujours défendu la vie mais pas dans n’importe quelle condition, pas par obligation.

Et choisir l’IVG, ce n’est pas détruire une vie, bien au contraire, c’est l’épargner, c’est décider, c’est soulager… Même si ce soulagement, tardif, est amer et incomplet, il est préféré à une vie forcée.

Immortelle parmi les immortels

Alors que nos sœurs à l’étranger n’ont toujours pas les mêmes libertés, et ne sont pas prêtes de les avoir, que le droit à l’avortement est remis en question dans certains pays d’Europe comme l’Espagne ou la Pologne, le combat doit continuer et comme le disait l’autre Simone : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. »

Vous représentez la grandeur de la France. Ainsi, le président Macron vous a consacré ce premier jour de juillet.

Et pardonnez-moi l’expression, c’est une sorte de double doigt d’honneur à vos détracteurs, remplis de haine et de noirceur.

Votre entrée au Panthéon a ainsi rendu définitif, au moins mentalement, le droit fondamental qu’est le droit à l’avortement et a scellé à jamais votre combat pour la mémoire de la Shoah. Ces deux épisodes sont désormais gravés dans le marbre pour l’éternité.

Vous êtes un monument parmi les monuments.

Comme tous les académiciens et les monuments, vous êtes immortelle, Mme Veil.

Ben Loulou, on dirait le Sud!

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Il y a trop de livres de photos qui brillent. Les éditeurs en raffolent à la période de Noël, ça flatte l’égo et décore les tables basses, semble-t-il. Ces gros pavés polychromes finissent par encombrer. Leur jolie monotonie fatigue les yeux. Il faudra écrire, un jour, un traité sur la lassitude des beaux clichés comme miroir avilissant du monde. L’absence d’un regard est un puissant tue-l’amour dans l’art qui peut vite virer à la faute professionnelle. Et puis, il y a le travail souterrain de Didier Ben Loulou. Une modestie dans l’approche, un grain nostalgique, l’absence d’effets qui font de ce photographe vivant à Jérusalem, une figure respectée dans son métier. Les institutions l’ont déjà récompensé, pas assez à mon goût. Il a été Lauréat de la Villa Médicis Hors les murs et un fonds a même été ouvert à l’Imec pour conserver l’ensemble de ses archives. Depuis longtemps, ce voyageur des terres ocres promène son objectif sur les bords de la Méditerranée.

Chez Ben Loulou, le Sud n’est pas factice

Il laisse son appareil caboter sur les côtes en y captant les beautés intérieures et une certaine sécheresse de peau. En mai, il publie « SUD », en lettres capitales, aux éditions de la Table Ronde. Chez Ben Loulou, le Sud n’est pas flamboyant, factice, enjôleur, il n’agresse pas, ne gonfle pas les pectoraux, n’étale pas ses richesses matérielles. Le soleil se fait discret. Le ciel est moutonneux, toujours prêt à tempêter, il se teinte d’un bleu délavé qui inspire une mélancolie lointaine. Le passé n’est jamais complètement effacé. L’histoire construit les Hommes dans ces pays-là. Les splendeurs criardes de la Riviera n’intéressent pas Ben Loulou. Le photographe recherche l’intime, cet indicible des âmes qu’il saisit avec son appareil comme on attrape un papillon, avec légèreté et une forme d’abandon. Ben Loulou n’est pas un voleur de paysages, il les charge, malgré tout, d’une nouvelle profondeur.

sud didier ben loulou

Dans ce recueil, certaines photos datent des années 1980, d’autres de l’année dernière. Le lecteur est bien incapable de les classer par ordre chronologique, ça n’a aucune importance. Seule l’unité géographique compte : le Maroc, la Grèce, Israël, la France, l’Espagne, la Sicile, autant de visages, de rues, de ports en partage. « Je n’ai aucune volonté de témoigner, de documenter, mais le simple désir de lentement dériver dans le Sud, guidé par une boussole intérieure qui me sert à ré-enchanter la vie grâce au voyage, en quête d’un impossible ailleurs » écrit-il, dans les quelques lignes apposées au dos de son livre. Ces photos n’ont pas besoin d’un lourd appareil critique, d’une préface pompeuse, ce serait un contre-sens manifeste avec le sujet abordé. C’est dans l’âpreté que Ben Loulou excelle, une économie de moyens qui permet à l’imagination de voguer librement.

Des gerbes de blé cueillies à Ramallah

Que nous montre-t-il exactement ? Presque rien, ce qui fait toute la différence avec les voyeurs. Des culs-de-sac poussiéreux, des pontons fatigués par le ressac, des barques à bout de souffle, des habitations de fortune, une Jeep jaune au milieu de nulle part, l’ombre des rochers projetée dans la mer, tout un décor à l’arrêt. Inquiétant et splendide de vérité. Peu de portraits dans cet ouvrage, quelques gamins, une vieille dame à son balcon, des mains en gros plan, des chiens près d’une agora romaine enneigée, une vie en suspens. Le Sud de Ben Loulou fait ressortir des souvenirs enfouis. Chez un autre, l’enfilade des poteaux électriques aux Goudes à Marseille semblerait grotesque, voire tricheuse, avec lui, ces formes découpées à la tombée de la nuit qui se prolongent à l’infini, ont une résonance avec Homère ou Cervantes. La façade lépreuse d’une maison de Palerme où l’on aperçoit cette niche de dévotion passablement défraîchie se lit comme un parchemin. Des gerbes de blé cueillies à Ramallah, les pins de Sormiou, le carrelage d’une maison arabe, des moments capturés à Jaffa ou dans le golfe Saronique et cette même impression d’un monde englouti. Le vent de l’Histoire balaye les photos de Ben Loulou. Par sa délicatesse, ce messager du temps qui passe nous rappelle la fragilité des existences et cette force millénaire dans un Sud si souvent chahuté.

Sud, Didier Ben Loulou, La Table Ronde, 2018.

Marlène Schiappa, le macronisme expliqué à ses filles


Après celui de Nadia Daam, voilà un autre livre pour la plage : Si souvent éloignée de vous de Marlène Schiappa. Dès qu’elle s’est retrouvée dans le train, la secrétaire d’Etat a pris la plume pour écrire à ses deux filles. Digne des lettres de Madame de Sévigné à sa fille. 


Quand elle n’est pas occupée à flagorner celui que ses filles comparent à Jésus (Emmanuel Macron, ce « président qui tient des engagements que lui seul a eu l’intelligence et la clairvoyance de prendre »), la secrétaire d’Etat à « l’Egalité entre les femmes et les hommes » lève le voile sur son éreintant travail.

Un livre niais

Je n’étais certes pas dans la cible « marketing » du livre de la sous-ministre… Mais je n’ai pas pu résister et l’ai dévoré. « Ce livre n’est pas une communication gouvernementale ni un bilan d’action politique », prévient-elle. Faire un livre politique quand on est soi même au gouvernement ? « Ancien monde » ! Il ne faudrait pas non plus nous prendre pour des perdreaux de l’année… La quatrième de couverture est grandiloquente : « Aux confins de l’intime et du politique, ce récit à la fois exceptionnel et universel nous dévoile le cœur d’une mère au service du gouvernement à l’heure où la parole des femmes se libère dans le monde entier ».

Dès la première page, deux marques de shampooing sont citées. J’aurais dû y voir un signe… et savoir à quoi m’attendre. Marlène Schiappa n’est pas la première à penser que sa vie de famille puisse avoir de l’intérêt, mais la niaiserie du livre a dépassé mes espérances ! Elle rêve qu’on s’intéresse à sa famille, et, à travers ses filles, à elle-même. Il est normal que les citoyens s’intéressent à la vie privée des hommes et femmes de pouvoir. Mais Marlène n’est pas ni Brigitte ni Carla.

Entre vie politique et éducation des filles

La vie de la sous-ministre étant « une succession d’opportunités uniques », elle s’en veut d’être éloignée de ses rejeton.e.s. Elle nous raconte tout ça façon vedette de télé-réalité. Cette femme ambitieuse, que ses amis décrivent comme « une sorte d’idole des femmes », réalise un « exploit » lorsqu’elle s’adresse devant 700 personnes, son bébé en bandoulière. Ah ! l’émotion et les larmes quand Macron a été élu!

Elle raconte tout à ses filles avec une étonnante complicité. Même l’affaire Weinstein ou sa brillante interprétation des Monologues du Vagin. Original. Comme ses filles sont « pudiques », elle craint de les « gêner ». Je crois qu’une des deux a 11 ans. A un moment, elle se demande aussi si elle leur a « assez parlé de #Metoo, ou trop ». Oh, on n’en parle jamais assez !

A lire aussi: Nadia Daam: sa vie, sa chatte et ses leçons de morale

Si ce qu’elle peut raconter sur la maternité est intéressant, ses conceptions éducatives sont fortement marquées par le féminisme consensuel dont le gouvernement actuel nous rabat les oreilles non-stop. Marlène Schiappa estime qu’elle a réussi son rôle de mère quand sa fille préfère le rôle de sorcière à celui de princesse.

Quand bien même Schiappa n’est pas à la maison, cette relation mère-filles devient étouffante. Surtout qu’il s’agit de passer son temps à se regarder le nombril. « Ce que moi seule ai pu vivre, je n’en fais pas une politique publique », affirme la secrétaire d’Etat. Quand on a besoin de le préciser…

La communication, quel boulot !

Comme la moitié des adhérentes « En marche » (et c’est là tout le génie de Macron), Marlène Schiappa est persuadée d’avoir fait l’élection.

Au Mans en tout cas, elle se donne tous les mérites. Quant à En Marche, on va finir par tous prendre la carte : « Un tel concentré de personnes brillantes au m2, ce n’est mathématiquement pas probable ! » Avec Macron et elle, c’est sûr, on entre carrément dans « une nouvelle ère ». J’ai hâte de voir, mais m’est avis que les gens qui peupleront cette « ère » sont d’une rare prétention !

Marlène Schiappa frise le burn-out. Elle ne veut pas « subir son époque », elle veut « la faire ». En guise de travail, elle fait surtout de la communication. Loi contre le harcèlement de rue, soirée #Metoo à Cannes, matinales radio: elle charme et se place. Persuadée de changer le monde, elle ne fait en fait que changer la plage horaire de telle ou telle réunion interministérielle sur son Iphone, parler « sororité » et fournir à ses lecteurs un abécédaire de futilités éducatives comme une visite de Beaubourg sans intérêt.

Seul passage que l’on peut mettre à son crédit, deux ou trois pages sur sa conception de la laïcité. Malheureusement, le sujet est complètement et volontairement déserté par le vrai décisionnaire du moment en la matière.

300 pages plus tard…

Je referme cet épuisant recueil de confidences naïves et réalise que la sous-ministre a déjà commis une quinzaine d’autres ouvrages… Loin de moi l’idée de critiquer ce que je n’ai pas lu. Mais les autres bouquins ayant été publiés AVANT qu’elle n’entre en politique et ne refrène son verbiage, fonction oblige, un léger frisson m’envahit.

Si souvent éloignée de vous, Marlène Schiappa, Stock, 2018.

SI SOUVENT ELOIGNEE DE VOUS

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Philippe Petit, cœur de prostate


De l’épreuve de la maladie, notre confrère Philippe Petit a tiré une Philosophie de la prostate. Un récit personnel ou s’entremêlent errance thérapeutique, méditations philosophiques et réflexions sur ce petit organe mâle méconnu.


L’investigation philosophique de Philippe Petit part d’un endroit du corps masculin bien précis, situé dans la cavité pelvienne, sous la vessie, au-dessus du périnée, en avant du rectum et en arrière de la symphyse pubienne. Cet endroit s’appelle la prostate et désigne, d’un point de vue purement anatomique, une masse glandulaire, de couleur blanchâtre à rose pale, à la consistance élastique et dont le poids ne dépasse pas 20 grammes. Philosophie de la prostate, qui vient de paraître aux éditions du Cerf, surprend déjà par son titre.

L’homme en bonne santé ignore sa prostate

Loin d’en faire un sujet de réflexion, l’homme en bonne santé, comme le rappelle le professeur Marc Zerbib, ignore sa prostate, ne la sent pas et n’a même pas conscience de son existence. La situation change sensiblement quand l’homme en question est l’un des 54 000 hommes atteint chaque année en France d’un cancer de la prostate. Philippe Petit en a fait partie. « La prostate n’est pas une zone de l’organisme purement mécanique, l’organe excède toujours la fonction, et celui-ci plus qu’un autre. Ce n’est donc pas pur hasard qu’elle soit un organe méconnu. Et ce qu’elle recèle de secrets n’est pas sans rapport avec l’ignorance dont est l’objet la sensibilité masculine parmi les nombreux écrits qui tentent d’en cerner les contours », note l’auteur. Certes, nombre d’écrivains se sont mesurés à la tâche, à commencer par Philippe Roth, avec Exit le fantôme, ou plus récemment Tahar Ben Jelloun, avec L’Ablation. Les considérations sur l’incontinence urinaire, les couches, les troubles de l’érection, la terreur de l’impuissance, médicale ou psychologique, les douleurs au rectum après la radiothérapie – rien ne nous a été épargné. Avec élégance, mais sans fausse pudeur, Philippe Petit en fait l’économie et examine le sujet à travers l’histoire et l’épistémologie de la médecine, la métaphysique du corps, la psychanalyse, en dialoguant avec ses maîtres à penser : Pascal, Diderot, Nietzsche, Artaud, Foucault, Deleuze. C’est la grande force de son livre. Si, comme l’observe l’auteur, l’expérience d’un cancer de la prostate peut permettre d’aborder les contradictions de la politique de santé, « nous devons être capables de penser au corps, de penser le corps, en intégrant le fait qu’avant de le penser, de penser à lui, le corps pense sans nous, avec nous, pour nous, contre nous ».

« Pas le fruit du hasard »

On n’est donc pas surpris de la place réservée par Philippe Petit à la pensée de Cabanis, ce médecin des Lumières, qui a influencé Stendhal et Schopenhauer. Quand Petit avoue être persuadé que son cancer « n’était pas le fruit du hasard », on y retrouve le lointain écho de la distinction faite par l’auteur de Rapports du physique et du moral de l’homme entre le moi conscient lié à la faculté de penser et le moi inconscient lié à la sensibilité. Ainsi l’annonce de sa maladie inspire au philosophe une réaction troublante : « Je voulais que cette maladie soit à la fois le résultat de mon histoire personnelle, un fait d’époque, et complètement autre chose que mon histoire et mon époque. » De fait, elle l’était. Parce que tout se joue toujours, à en croire Cabanis, dans l’interaction entre physiologique et psychologique, autant que dans une sensibilité à la fois « plurielle selon les individus » et « centrale dans la vie humaine ». Si, en tant qu’un des réformateurs de l’enseignement de la médecine en France, Cabanis a anticipé en toute bonne foi le développement de la médecine contemporaine – prenant notamment la défense des pouvoirs de l’amour –, Philippe Petit, comme tant d’autres patients, en affronte les « effets secondaires ». Les pages les plus déroutantes du récit se rapportent en effet à l’errance thérapeutique des malades qui, sous l’injonction d’autonomie, peinent à choisir le traitement le mieux approprié à leur cas. Qu’ils soient désormais élevés au rang d’acteurs actifs du processus décisionnel ne leur épargne pas, en outre, le sentiment d’abandon ou de solitude.

« La maladie est très souvent une expérience d’involution contrariée »

Il paraît donc justifié de la part de l’auteur – et surtout très efficace sur le plan narratif – d’élargir son enquête philosophique et clinique aux fragments autobiographiques, bribes de souvenirs, d’échanges avec amis philosophes en « petits comités des confréries invisibles ». Cette composition enchevêtrée de l’ouvrage doit probablement davantage à la prédisposition de laisser libre cours à la circulation de digressions, de réminiscences et impressions en soi, qu’à une résolution : « La petite châtaigne, organe interne s’il en est, mon portable étant un organe externe, m’avait propulsé dans un passé où il n’était pas anodin de méditer sur la question de savoir si la vie pouvait échapper au corps matériel qui nous constitue. » Avec, immédiatement, un autre questionnement qui en surgit pour interroger la manière dont la maladie bouleverse la subjectivité interne, à supposer que la santé ne la bouleverse pas. Car Philippe Petit n’hésite pas à mettre en doute les définitions mêmes du « pathologique » et du « normal », en malmenant à l’occasion celle de la « santé », retenue par l’OMS : « État de complet bien-être psychique, mental et social. » Il lui préfère déjà, non sans réserve, la proposition du médecin et philosophe Georges Canguilhem – auteur, Nomen omen, de Le Normal et le Pathologique –, moins péremptoire quand il énonce que « l’état de santé, c’est l’inconscience où le sujet est de son corps ». Oscillant tout au long de son récit entre le présent et le passé, entre, d’une part, ce qu’il appelle la « protocolisation » de la médecine, dont il paie les frais, incapable un long moment de se prononcer en faveur de telle ou telle autre thérapeutique qu’on lui propose, et, de l’autre, le bouillonnement des débats intellectuels des années 1970 qui résonnent en lui, enfin entre sa panique initiale suscitée par le diagnostic et une forme d’apaisement retrouvé pendant des vacances à Syros – ou grâce à un simple trajet en bus 94 qui lui apprend « l’art de lever les yeux vers les balcons » –, Philippe Petit livre aux lecteurs une admirable leçon de dignité. Et si, suivant la pensée de Canguilhem, « la maladie est très souvent une expérience d’involution contrariée », l’auteur semble retourner la contrariété en opportunité de mener une réflexion libre et courageuse.

Philippe Petit, Philosophie de la prostate, éditions du Cerf, 2018, 259 p.

Philosophie de la prostate

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Bardot et Sagan, deux filles dans le vent

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Quand l’été revient, je ne peux m’empêcher de penser à cette jeune fille d’à peine 19 ans qui est entrée en littérature en brisant la porte, c’est à dire par effraction, Françoise Sagan. Elle est née le 21 juin 1935. Une date symbole pour un écrivain dont l’écriture est solaire et sensuelle. Un style qui fleure bon l’odeur d’herbe coupée et la terre humide un soir d’orage quand il a fait très chaud et que la plaine a tremblé sous juillet torride. En 1954, la petite fille timide, élève qui s’ennuie dans les beaux quartiers bourgeois du boulevard Malesherbes, écrit un court roman, Bonjour tristesse.

Sagan, bonjour l’ivresse

L’éditeur René Julliard reçoit le manuscrit par la poste, le lit en une nuit et le lendemain signe un contrat avec les parents de celle qui se nomme Quoirez. Car la jeune fille est encore mineure. Pierre Quoirez, son père, adore celle qu’il prénomme « le pruneau » à cause de sa bouille un peu fripée. Il n’a rien passé aux aînés, Suzanne et Jacques. Mais avec celle qu’on n’attendait plus dans la famille, il est complètement gaga. Pourtant très sévère, ce grand bourgeois, industriel brillant, mondain désinvolte, sensible au charme féminin, passe tout à Françoise. Il lui offre des livres, allume ses premières cigarettes, l’emmène dans un bar du VIIIe arrondissement de la capitale. La jeune fille est fascinée par ce père charismatique. De quoi renforcer le complexe d’Electre…

Pierre va servir de modèle à Raymond, personnage central de Bonjour tristesse, dont la fille, Cécile, dix-sept ans, orpheline de mère, ne supporte pas Anne Larsen, femme superbe qui tombe amoureuse de son père. C’est une rivale. Insupportable. Cécile, de son côté, va faire l’amour avec Cyril, 26 ans, sans avoir peur des conséquences, c’est-à-dire d’avoir un enfant. La pilule n’existe pas, les avortements sont clandestins. Le sexe est hautement dangereux. Dans la France de 1954, Cécile va être jugée scandaleuse. Elle aime le soleil, le goût du sel sur la peau d’un jeune homme, elle ne craint personne, elle est libre.

Liberté chérie

Voilà le mot qui résume Sagan: liberté. Et puis également l’autre qu’on a tendance à oblitérer: lucidité. A 10 ans, Sagan va au cinéma, elle voit les actualités, découvre les cadavres empilés, en pyjamas rayés, des camps d’extermination. C’est le choc. Elle ne s’en remettra jamais totalement. Plus tard, dans Le lit défait, elle écrira: « Certaines lucidités sont pires que les pires aveuglements. » Et puis il y a l’ombre du petit Maurice, ce frère mort à l’âge de trois mois, dans son landau, peut être de soif. On n’en parle guère chez les Quoirez. Mais Sagan sait. Il est l’une des clés de l’œuvre de la romancière surdouée. Sinon la clé. Elle a dû songer souvent à Maurice, quand elle regardait l’aube se lever sur le golfe, dans le port de Saint-Tropez, après une nuit blanche et alcoolisée. Elle fumait sa cigarette mentholée en se demandant pourquoi le plaisir de vivre lui était accordé.

Dans son essai biographique, Françoise Sagan ou l’ivresse d’écrire, Valérie Mirarchi rappelle les grands moments de la vie de l’écrivain tout en revisitant ses romans. Elle nous invite à la relire. Les nombreux extraits retenus prouvent que nous sommes en présence d’une immense romancière qui écrit juste et vite. La première page de La Chamade est magnifique. On est touchés, immédiatement. C’est Balzac sans les interminables descriptions, Morand avec la sensibilité en plus, Proust, mais en ligne droite. Et puis Sagan a tellement bien parlé des femmes, elle a si bien décrit leurs tourments, leur dureté face à la souffrance de l’amour, leur courage tout court. Sagan, un jour, a dit à François-Marie Banier, son ami: « Le premier écrivain à avoir dépeint une femme intelligente fut Stendhal. Avant lui, les femmes étaient toutes vues comme des objets de désir ou des garces. »

Nous sommes deux sœurs jumelles

Sagan avait une sœur jumelle, elle s’appelle Brigitte Bardot, dont Michel Onfray a dit récemment qu’ « elle avait plus fait pour la femme que Simone de Beauvoir ». Sagan fut enterrée dans le cimetière de Seuzac, cerné par les Causses, qu’aimait François Mitterrand, le 28 septembre 2004, jour anniversaire de la Française la plus connue dans le monde. L’une tournée vers l’été, l’autre vers l’automne. Deux destins différents mais liés. Françoise a découvert Saint-Tropez quand il ne s’agissait encore que d’un modeste village de pêcheur. Elle y a fait la fête, sans s’arrêter, poursuivant sa route jusqu’à l’épuisement. Brigitte a créé Saint-Trop. Mais ses racines sont là, ses parents sont enterrés dans le cimetière surplombant la Méditerranée. Elle n’était pas là par hasard, à la différence de Françoise.

A lire aussi: Le testament sans concession de Bardot

Brigitte a sa maison au bord de l’eau, sa retirance. Elle y puise la force du combat de sa vie: la protection des animaux, animaux martyrisés par les hommes. Elle a décidé de quitter le monde du cinéma en 1973. Décision irrévocable annoncée à son agent, Olga Horstig. Brigitte lâchant, écœurée: « J’eus subitement ras-le-bol de tous ses faux-semblants. » Françoise a écrit son dernier roman inspiré en 1972, Des bleus à l’âme. Après il y avait moins d’envie, la petite musique Sagan devenait inaudible, sauf dans ses livres de souvenirs. Elle le savait, signant un roman au titre explicite, Les faux-fuyants.

Quand vient la fin de l’été…

L’été s’adresse au corps, c’est une saison brève et violente. L’automne peut s’étirer dans le temps. C’est un état d’esprit. Ce soir, dans le crépuscule de la baie des Canoubiers, je pense à vous, Sagan et Bardot, et je me dis que vous êtes, chacune à votre manière, deux filles dans le vent, débarrassées enfin de votre légende.

Françoise Sagan ou l’ivresse d’écrire, Valérie Mirarchi, EUD, 2018.

« I am Mexicano »: l’insécurité culturelle existe, les Américains l’ont rencontrée

L’histoire des enfants séparés de leurs parents à la frontière américano-mexicaine a fait beaucoup jaser. Avec raison, car cette situation est bel et bien inacceptable. Avant d’être une question politique, c’est une question d’humanité. Les gouvernements occidentaux ont le devoir de montrer l’exemple, car sans tomber dans l’humanitaire à l’eau de rose, ils demeurent malgré tout les principaux défenseurs des droits de l’homme. Le monde arabe ne pourrait pas en dire autant. L’Occident a une responsabilité particulière.

Mais cette situation nous a aussi rappelé à quel point des chroniqueurs et analystes hors des États-Unis pouvaient ne rien comprendre à l’insécurité culturelle qui sévit actuellement dans ce pays. Pour comprendre les réticences de plus en plus de citoyens américains par rapport à l’immigration, surtout illégale, il faut (évidemment) contextualiser. Tous les empires sont mortels, et le peuple américain commence vraiment à le ressentir.

50 millions d’hispanophones aux États-Unis

La peur d’une hispanisation massive du territoire américain est réelle, tangible, ce n’est pas une chimère fabriquée par les tenants de l’extrême droite conspirationniste. Les partisans de Donald Trump n’ont pas tout inventé, ils surfent sur une vague qui n’est pas leur création propre. Donald Trump peut alimenter le courant, mais il n’est pas le seul architecte de l’époque naissante. Avant lui, il y avait déjà un nouveau scénario.

Sachons que les hispanophones sont maintenant 50 millions aux États-Unis. Sur une population de 325 millions d’Américains. Les locuteurs de la langue espagnole sont tellement nombreux que des mesures plus musclées pour protéger l’anglais pourraient éventuellement voir le jour. Plusieurs États ont déjà fait de l’anglais leur langue officielle, mais il n’existe pas de loi aussi contraignante que celle du Québec pour préserver le français, la loi 101, laquelle force les entreprises et la société civile à agir. Le climat est au bilinguisme. À Montréal, dans les commerces, c’est le Bonjour/Hi. À Los Angeles et à Miami, c’est le Hi/Hola.

A lire aussi: Français, l’exemple québécois n’existe pas

Il faut aussi rappeler que la Constitution des États-Unis ne reconnait aucune langue officielle. Après la guerre d’indépendance, nombreux sont ceux qui parlent allemand dans les nouveaux États, l’immigration protestante étant ce qu’elle est. Le libéralisme à l’américaine empêchera les pères fondateurs d’adopter officiellement l’unilinguisme.

L’insécurité culturelle aux États-Unis est directement liée à cette insécurité linguistique trop souvent passée sous le radar des différents commentateurs. L’une des 22 Académies de la langue espagnole se trouve à New-York, de nombreux politiciens WASP (même républicains) parlent couramment espagnol et les stations de radio passent en bouclent les derniers succès musicaux latinos. Pour donner une idée de grandeur, en 2015, il y avait déjà plus d’hispanophones aux États-Unis qu’en Espagne !

La peur de la violence mexicaine hante les Américains

Il faut aussi souligner qu’il y a eu 25 000 homicides au Mexique en 2017, le plus grand nombre annuel de meurtres en 20 ans. Ce n’est pas un fait anodin, c’est un record d’ensauvagement. Que le Mexique soit aux prises avec un très grave problème de violence endémique est loin d’être une grande nouvelle. Pourtant, à lire les mêmes analystes qui s’indignent de la construction du mur à la frontière sud, cette réalité est secondaire, ce serait un détail. L’histoire montre pourtant que ce qui est un détail pour la gauche est souvent une préoccupation majeure pour la droite.

Non seulement le pays de Miguel Hidalgo produit annuellement autant de morts que des régions directement touchées par la guerre, mais la vision d’un Mexique à feu et à sang est entretenue par de grands producteurs audiovisuels comme Netflix. La réalité de la violence mexicaine est utilisée comme trame de fond à de nombreuses séries populaires telles que Queen of the South, lesquelles sont écoutées par des millions d’Américains dans le confort de leur foyer. La porosité entre leur État et l’ancien empire aztèque inquiète les visages pâles de l’Amérique en déclin.

Migrants: l’Europe à la botte de l’Italie

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L’accord sur les migrations, trouvé par les pays de l’UE, est largement inspiré des demandes italiennes. Le vent commence à tourner. 


C’est au petit matin de ce vendredi que des communiqués européens, mais aussi italiens, autrichiens et polonais nous ont annoncé qu’un bon accord européen consensuel avait été conclu au sujet de la question lancinante des migrants. L’Italie a imposé le sujet et un début de solution. En refusant de laisser accoster dans ses ports les navires d’ONG, transformées pour certaines en entreprises idéologiques de passeurs de migrants, elle s’est emparée du leadership européen, dictant paroles et musique aux gouvernements et à la Commission, tétanisés par le risque d’un Italexit total ou partiel, voire de la création d’une monnaie italienne (les mini-BOTS), parallèle à l’euro.

Le Conte est bon

Giuseppe Conte, le chef du gouvernement italien, a mené la partie de main de maître. Cette question majeure posée par son gouvernement a d’ailleurs un fort écho en Allemagne, Angela Merkel étant en fin de vie politique, sous la menace d’un ultimatum de son ministre de l’Intérieur sur la question migratoire. On saura dimanche si la CSU de Horst Seehofer, menacée en Bavière par la poussée de la droite social souverainiste (AfD), met fin à la coalition gouvernementale précaire de la chancelière. Même Emmanuel Macron, désormais incontrôlé, après les « gens qui ne sont rien », les « mâles blancs », les « lépreux », la « mafia bretonne », a cru pouvoir accuser l’ONG Lifeline de faire « le jeu des passeurs » au large de la Libye. Donald Tusk, Pedro Sanchez, Jean-Claude Junker, Angela Merkel,… tous ont compris que le risque était grand que l’Europe bruxelloïde, cernée entre Brexit et Visegrad (renforcé de l’Autriche, la Croatie, la Slovénie, l’Italie) succombe à ses propres aberrations.

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Déjà à l’Élysée, Giuseppe Conte avait ployé Emmanuel Macron en lui faisant accepter, dans le communiqué final commun, ses trois exigences (sommet bilatéral au sujet de l’abcès de Vintimille, création de centres de contrôle des migrants hors Europe dans les pays de transit, refus des nouveaux accords de Dublin). Il était revenu en maître, hier, à Bruxelles en martelant que « l’Italie n’attendait pas des mots mais des actes sur la question migratoire ». Il se sait suivi par 80% des Italiens, alors que Merkel, Macron ou Sanchez sont à moitié moins. Privilège des « populistes » qui eux… respectent les besoins des peuples. Giuseppe Conte est-il devenu le nouveau leader de l’Europe ? On peut le penser : « Comme vous le savez, l’Italie a travaillé sur une proposition qu’elle présente à ce Conseil européen, une proposition dont nous pensons qu’elle est totalement raisonnable parce qu’elle est conforme à l’esprit et au principe sur lesquels l’Union européenne est fondée », a-t-il déclaré. Et, en fait, il a bloqué les délibérations toute la journée de jeudi et une patrie de la nuit dernière en refusant de s’associer aux divers autres sujets du sommet tant que la question migratoire n’aurait pas reçu une réponse satisfaisante…

Sanchez, Merkel et Macron y vont tout droit

Le président du Conseil européen, le Polonais Donald Tusk a capitulé, en plaidant pour que la rencontre qui s’achève vendredi permette un accord sur trois mesures importantes comme la création de « plateformes de débarquement » hors d’Europe pour les migrants, le déblocage de fonds pour lutter contre l’immigration illégale et une collaboration renforcée avec des pays de transit comme la Libye. Ce qui ressemble à s’y méprendre à du Conte… D’ailleurs Donald Tusk a été renvoyé à son strapontin par son Premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki, qui a répété l’opposition de son pays à l’idée de quotas obligatoires par pays d’accueil de migrants. Varsovie souhaite inciter les migrants à rester dans leurs pays d’origine plutôt que de migrer…

Mais c’est bien l’Italie, pays en première ligne, qui donne le tempo : les fumeux fantasmes élyséens de budget propre à la zone euro étaient sans avenir. Tout aussi décalée mais lucide sur son destin politique menacé, la chancelière avait déclaré au Bundestag, pour tenter de justifier son ouverture des frontières à un million de migrants : « Soit nous y parvenons, de sorte qu’en Afrique on sache que nous sommes guidés par des valeurs et croyons au multilatéralisme, et non pas à l’unilatéralisme, soit ce n’est pas le cas et personne ne croira plus au système de valeurs qui a fait notre force », a-t-elle déclaré. « C’est pourquoi c’est si important. » Faible raisonnement. Angela Merkel n’a pas compris que c’est la question de l’immigration forcée de masse qui est posée, et plus désormais celle de la répartition des masses immigrantes comme s’il s’agissait d’un devoir ou d’une fatalité. Elle n’a pas non plus compris, mais on le suspectait, que nos valeurs risquent de se diluer. Elle confond l’Afrique et les masses désœuvrées, voire marginales, qui tentent l’aventure. Elle n’a pas saisi la question démographique. Mais Emmanuel Macron n’est pas plus lucide quand il dit qu’ « il y a une alternative simple qui nous est aujourd’hui posée à tous: est-ce que nous voulons des solutions nationales ou est-ce que nous croyons dans des solutions européennes et de coopération ? ». La même erreur de jugement. Quant au nouveau venu, au destin politique tout aussi fragile, le socialiste espagnol Pedro Sanchez, qui a ouvert ses ports aux 629 migrants de L’Aquarius, il s’est abandonné à une rhétorique creuse : « Ce dont nous avons besoin, c’est d’une réponse commune à un défi commun ». De nature à irriter les chômeurs, les retraités, les familles européennes pour qui le défi quotidien est de vivre dignement.

« L’Italie n’est plus seule »

Le compromis trouvé aujourd’hui aux aurores est « un très bon compromis », selon le Premier ministre polonais ; notamment la répartition de demandeurs d’asile sur une base volontaire. Ce qui veut dire que le système va exploser puisque le fardeau sera concentré sur certains pays, qui seront rapidement confrontés à l’irritation de leur opinion publique. La fin annoncée des accords de Dublin.

« L’Italie n’est plus seule », s’est finalement félicité Giuseppe Conte qui a le triomphe modeste. Mais le point principal n’est pas encore réglé : Donald Tusk, très opportuniste, a proposé aux dirigeants des pays de l’UE de réfléchir à la solution italienne de « plateformes de débarquement hors de l’Europe » pour les migrants secourus en mer, ce qui « mettrait fin au modèle économique des passeurs ».

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Or la Libye, et à présent le Maroc, principaux pays visés ont indiqué refuser cette solution. Pourtant ces pays sont responsables – même pénalement – de tolérer l’activité des passeurs, et encore plus de laisser partir de chez eux des embarcations violant les règles internationales sur les navires transportant des passagers. La question sera à nouveau soulevée et l’Italie fera sans doute des contrôles de sécurité à la limite des eaux territoriales libyennes.

Il y a désormais deux catégories de gouvernants européens : ceux qui se gobergent de mots et d’idéologies confuses, sans considérer leur échec collectif ; et ceux qui ont promis de rendre des comptes à leurs électeurs qui veulent moins souffrir. Il se trouve que la première catégorie disparaît pendant que la seconde grandit imparablement.

Comment répondre aux migrations sans livrer l’Europe à l’extrême droite


Une tribune d’Arno Klarsfeld, ancien président de l’Office français de l’immigration et de l’intégration.


A nouveau les peuples européens sont prêts à se haïr. De la construction européenne on ne voit que les aspects négatifs et la haine fédère plus que l’amour. Les Européens ont été habitués à se haïr si longtemps. Aimer notre voisin européen c’est tout nouveau.

Les deux façons de piétiner l’identité européenne

L’Europe fait face à deux dangers. Le premier danger est que si l’Europe laisse rentrer trop de migrants, elle risque de diluer son identité à laquelle les Européens sont attachés et ainsi de faire monter les partis d’extrême droite. Mais si l’Europe se montre intraitable et inexorable avec les migrants la majorité indifférente deviendra alors la proie de la minorité d’extrême droite qui entraînera l’Europe dans des régimes qui lui feront perdre là aussi son identité acquise de l’expérience des tragédies de l’après Deuxième Guerre mondiale. Et cette Europe qui ne sera plus européenne renouvellera les erreurs et les guerres du passé.

Comment concilier générosité et fermeté.

Nous savons que 90% des déboutés du droit d’asile demeurent en France.

Nous savons que la plupart des pays dont sont originaires les migrants refusent de délivrer les laisser passer consulaires nécessaires pour, après une décision de justice, renvoyer les migrants recalés chez eux.

Nous savons que les structures d’accueil en France sont pleines.

La vaste majorité des migrants en Europe y restera

Nous savons aussi que, malgré ce qu’affirment les politiciens de droite comme de gauche, la phrase « ceux qui n’ont pas leurs papiers ont vocation à retourner dans leur pays » est de la poudre aux yeux puisqu’il est impossible, sans devenir un Etat policier, de diligenter de gigantesques rafles sur l’ensemble du territoire pour appréhender des dizaines de milliers d’irréguliers avec leurs familles et les attaches qu’elles ont créées avec le temps en France, de les placer dans des centres de rétention exigus et de les renvoyer ensuite « chez eux ». Un « chez eux » qui, pour les enfants très souvent nés en France, ne l’a jamais été.

Il faut se résoudre à l’évidence: une fois que les migrants ont mis le pied en Europe et qu’ils ne veulent pas rentrer volontairement dans leur pays, la vaste majorité est là pour rester.

Nous savons qu’il y a 50 ans il y avait 323 millions d’Africains, qu’aujourd’hui il y en a 1,2 milliard et que dans 50 ans il y en aura peut-être près de trois milliards. Et la question du planning familial reste tabou tant en Afrique que dans la diplomatie en général. Personne n’en parle ou ne veut en parler et celui qui en parle reçoit des coups de bâton.

Nous savons aussi que l’Europe porte une certaine responsabilité dans la situation du continent africain; continent d’abord partagé entre quelques Etats européens s’arrogeant les droits de surhommes blancs, auréolés de gloire pour avoir vaincu et parfois massacré des peuplades hostiles et pour leur avoir apporté une civilisation qu’ils ne demandaient pas. Nous avons, oui, une responsabilité morale puisque sans les vaccins, sans l’hygiène que nous avons apportés la population ne se serait pas accrue comme elle l’a fait.

Trier les réfugiés des migrants économiques

Nous savons aussi que l’Europe s’est rendue coupable d’égoïsme puisqu’elle a laissé l’Italie seule en première ligne alors que les migrants ne choisissent pas l’Italie mais l’Europe comme destination réelle.

Nous savons donc que l’immigration est le défi majeur du XXIe siècle, qu’il faudra une solidarité sans faille entre les nations européennes si on ne veut pas un éclatement de l’Union, qu’il faudra des investissements colossaux pour à la fois préserver notre identité et notre sens moral, qu’il faudra des solutions innovantes.

Si on veut empêcher d’une part que l’identité européenne se dilue peu à peu mais inexorablement et d’autre part que des individus, des familles, des enfants se noient, la seule solution consiste à empêcher les bateaux de passeurs de passer. Mais ceci n’est possible que si la jurisprudence de la Cour européenne de justice se modifie et que les bateaux puissent être ramenés vers les côtes africaines mais dans des conditions compatibles avec nos valeurs morales.

Il faudrait que le tri entre migrants économiques et personnes persécutés en raison de leur race ou religion soit effectué en Libye ou dans tout autre pays où il y aurait des départs conséquents pour les côtes européennes. Aujourd’hui, ce n’est pas possible puisque la Libye n’est pas stabilisée et que les structures adaptées n’existent pas. Il faudrait que le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) ou une organisation européenne que l’on crée obtienne par traité une zone extraterritoriale dans laquelle installer de vastes campements convenables et fonctionnels dans lesquels serait effectué le tri entre les migrants économiques et ceux qui peuvent bénéficier d’une protection reconnue par la convention de Genève. Des systèmes de vidéo juridiction devraient aussi être installés et ce mode de juridiction devra être généralisé.

Une répartition équitable en Europe

Ceux qui seraient considérés comme ayant une possibilité raisonnable d’obtenir l’asile ou la protection subsidiaire seraient alors conduit en Europe sur des navires européens et répartis équitablement entre les États européens.

Ceux à qui ne seraient pas, en Europe, reconnu le statut de réfugié devraient alors être reconduits, sauf circonstances exceptionnelles, dans le campement où le premier tri a été effectué, à condition que le délai pour traiter la demande ne dépasse pas un an ce qui empêcherait, dans la vaste majorité des cas, que tout lien irrémédiable ne se soit créé entre le demandeur et le pays où la demande a été effectué. Le refus d’asile devrait valoir obligation de quitter le territoire.

Dans la répartition des réfugiés il faudra se montrer compréhensif avec les pays de l’Est de l’Europe dont non seulement l’identité est forte mais aussi qui ne se sont pas enrichis par la colonisation et ont eux-mêmes été durement colonisés, un temps par les nazis et pendant quelques décennies par les Soviétiques.

La responsabilité que nous avons envers l’Afrique ne va pas jusqu’à nous saborder et donner le continent européen à l’extrême droite.

Rien n’est éternel, l’empire romain était l’Europe d’aujourd’hui et il a vécu.

Le Coran est grand si la raison est son prophète

Dans le dernier numéro de Causeur, Rachid Benzine argumente en faveur d’une lecture du Coran qui replace le texte dans son contexte historique, et semble persuadé qu’ainsi une interprétation plus tolérante en sera possible. C’est un projet salutaire et nécessaire, mais hélas totalement insuffisant pour extirper de l’islam le poison du totalitarisme. Pire : mal comprise, c’est une démarche qui risque paradoxalement de renforcer l’emprise culturelle de l’islamisme en renforçant l’aura du livre sacré.

Je ne doute pas de la sincérité de Rachid Benzine, et son entreprise courageuse mérite notre respect. Dans la France d’aujourd’hui, le moins que l’on puisse dire est qu’un intellectuel musulman qui coécrit un livre avec une femme rabbin – Delphine Horvilleur – n’hésite pas à froisser quelques susceptibilités et à prendre des risques pour défendre ses convictions !

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Sur un plan méthodologique, il a bien sûr raison : le sens que l’auteur d’un texte donne à son œuvre ne peut se comprendre que si l’on tient compte du contexte de sa rédaction et c’est évidemment vrai du Coran comme des autres textes religieux.

Ceci étant, trois limites doivent être rappelées :

1. La notion de « contextualisation du Coran » prend un sens très particulier dans une perspective islamique.

Pour l’écrasante majorité des courants de l’islam depuis l’extermination des mutazilites par les hanbalites, le texte du Coran est censé être la parole d’Allah « à la virgule prêt ». De plus, le Coran est dit « éternel et incréé ». Selon ce dogme, la « contextualisation » ne peut donc pas conduire à relativiser les règles imposées par le texte, mais uniquement à discuter des circonstances dans lesquelles ces règles s’appliquent.

Tariq Ramadan, pour ne citer que lui, est un habitué de cette « fausse contextualisation », dont l’objectif réel est de dédouaner le texte de tout ce qui pourrait choquer, et de rassurer les occidentaux naïfs. « Ne vous en faites pas, les appels à massacrer les infidèles étaient valables dans les circonstances de l’époque, mais plus aujourd’hui. » Mais si les circonstances se mettaient à ressembler à nouveau à ce qu’elles étaient à l’époque, l’injonction redeviendrait valable…

Pour nous, « contextualiser » veut dire séparer les grands principes universels des particularismes locaux. Mais cette démarche est impossible si l’auteur du texte est un dieu omniscient, nullement limité ni influencé par un contexte culturel quelconque ! Dès lors, comme le dit lui-même Rachid Benzine, « on ne peut rien en retrancher et pas davantage frapper d’obsolescence certains passages. » C’est là ce qui rend si précieuse l’approche qui est notamment celle d’Abdennour Bidar, et qui consiste à considérer le Coran comme inspiré et non pas dicté : si les principes peuvent venir d’Allah, leur mise en pratique et leur mise en mots sont simplement humaines, avec tout ce que cela implique. Allah cesse alors de servir de caution aux contingences culturelles des tribus arabes du VIIe siècle, et même la sinistre sourate n°9 peut, enfin, être mise à l’écart.

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Cette approche est néanmoins rendue difficile non seulement par le dogme du Coran dicté et incréé, mais aussi par la sacralisation extrême de la personne du prophète, présente dans le texte qui ne cesse de répéter l’association « Allah et Son messager » comme si l’un ne pouvait aller sans l’autre. L’islam considère Mohamed comme « le bel exemple » et « le meilleur des hommes ». Ce ne sont pas seulement les paroles dictées ou inspirées par l’archange qui comptent, le comportement du prophète est aussi source de loi, modèle à suivre, référence pour déterminer le licite et l’illicite, le halal et le haram.

Hélas ! Mohamed fut non seulement chef de guerre, mais chef d’une guerre de conquête menée au nom de la religion et pour contraindre à la conversion. Selon les sources reconnues comme fiables par l’islam, en 632 il refusa toute négociation de paix avec la tribu des Banu Thaqif tant que ceux-ci ne se seraient pas convertis à sa religion, et exigea qu’ils détruisent le sanctuaire d’Al-Lât dont ils avaient la garde à Taëf. La conversion ou la mort, déjà.

N’oublions pas, non plus, qu’il aurait épousé Aïcha alors qu’elle n’avait que 7 ans, et consommé leur mariage dès sa puberté. Rien de particulièrement choquant pour le lieu et l’époque, mais il n’en est pas moins problématique de le présenter aujourd’hui comme un exemple à suivre, guidé par Dieu dans tous les aspects de sa vie !

Je considère Léonidas et les 300 spartiates qui combattirent à ses côtés aux Thermopyles comme des héros et des modèles de courage, mais je serais très inquiet si quelqu’un voulait en faire des modèles, sans précision, surtout s’il s’inspirait de ce que la tradition rapporte de certaines lois de Lycurgue, entre les enfants trop chétifs jetés du haut du Taygète et le meurtre d’hilotes comme rite de passage lors de la Kryptie.

En somme, la contextualisation du Coran ne peut être valable que si elle s’accompagne aussi d’un regard critique sur le prophète Mohamed, à la fois comme modèle de comportement et comme auteur du texte – il faut donc qu’il soit reconnu comme auteur du texte, ou au moins co-auteur inspiré par son dieu, et non simple réceptacle passif de la parole sacrée.

2. Certains principes énoncés dans le Coran restent hautement critiquables, pour ne pas dire condamnables, quel que soit le contexte.

Le Coran contient des principes condamnables peu importe le contexte ! Nombre de musulmans ne les appliquent évidemment pas, et même les désavouent dans leur for intérieur. Ils n’en sont pas moins présents dans le texte, ce qui ne peut manquer d’interroger le statut de référence absolue donné à celui-ci.

Par exemple, le Coran considère comme parfaitement légitime le viol des captives de guerre (par exemple dans les sourates 4 verset 24, 70 versets 29-31, 5 verset 43, 33 verset 52…). Cela ne fait pas de ses auteurs humains des monstres ! Dans l’Arabie de l’époque, c’était hélas une chose parfaitement banale, et compte-tenu du contexte dans lequel ils vivaient, compte-tenu de leur culture, de leur éducation, de leurs connaissances, de leurs références, en somme des outils cognitifs à leur disposition, il eut été bien extraordinaire que les contemporains du prophète Mohamed y trouvent quoi que ce soit à redire. Rares sont ceux qui s’opposent au consensus qui les entoure, à ce qui est « communément admis comme évident », surtout dans une culture qui ne connaissait qu’à la marge les habitudes intellectuelles et les méthodes d’analyse rationnelle des philosophes. Mais tout ceci s’applique à des auteurs humains, non à des dieux.

De plus, si la prise en compte du contexte conduit à l’indulgence vis-à-vis des personnes, elle ne doit pas servir d’excuse aux principes ni aux idées. On est ici très loin de ce qu’évoque Rachid Benzine, qui ne traite que des passages du Coran encourageant à combattre les ennemis du moment, en disant qu’une fois la paix conclue ces directives deviennent implicitement caduques. A moins de défendre la non-violence absolue, tuer un combattant ennemi pendant une guerre n’est pas un meurtre, alors que le faire après l’armistice le devient. Violer une captive en revanche est mal en soi, quel que soit le contexte.

Les jeunes spartiates qui tuaient des hilotes lors de la Kryptie n’étaient pas des monstres, mais un rite de passage qui consiste à tuer des esclaves innocents est tout de même monstrueux, à cause du meurtre et parce qu’il présuppose l’esclavage.

En outre, certains préceptes problématiques du Coran sont manifestement de portée générale, et ont été voulus comme tels par leur(s) rédacteur(s) quel(s) qu’il(s) soi(en)t, même la sourate n°9 que j’évoquais plus haut.

Dans « Comment y aurait-il pour les associateurs un pacte admis par Allah et Son messager, à l’exception de ceux avec lesquels vous avez conclu un pacte près de la Mosquée sacrée ? » (verset 7), le cas général est bien la guerre contre les « associateurs », et c’est le pacte conclu qui est l’exception ponctuelle, la règle valable seulement dans un contexte particulier !

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Les versets 113 et 114 disent : « Il n’appartient pas au Prophète et aux croyants d’implorer le pardon en faveur des associateurs, fussent-ils des parents, alors qu’il leur est apparu clairement que ce sont les gens de l’Enfer. Abraham ne demanda pardon en faveur de son père qu’à cause d’une promesse qu’il lui avait faite. Mais, dès qu’il lui apparut clairement qu’il était un ennemi d’Allah, il le désavoua. » La référence à Abraham et à son père pour illustrer le propos montre bien que la condamnation des associateurs aux flammes infernales ne s’applique pas qu’aux tribus contre lesquelles le prophète se battait dans le contexte d’apparition de cette sourate, mais qu’il s’agit d’une généralité intemporelle.

Et les versets 29 à 31, hélas, semblent bien s’appliquer aux juifs et aux chrétiens en général, et pas uniquement aux juifs de Médine et aux byzantins qu’évoque Rachid Benzine : « Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour Dernier, qui n’interdisent pas ce qu’Allah et Son messager ont interdit (…) jusqu’à ce qu’ils versent la capitation par leurs propres mains, après s’être humiliés. Les Juifs disent « Uzayr est fils d’Allah » et les Chrétiens disent « le Christ est fils d’Allah. » Telle est leur parole provenant de leurs bouches. (…) Qu’Allah les anéantisse ! (…) Ils ont pris leurs rabbins et leurs moines, ainsi que le Christ fils de Marie, comme Seigneurs en dehors d’Allah, alors qu’on ne leur a commandé que d’adorer un dieu unique. Pas de divinité à part lui ! »

La contextualisation est insuffisante : c’est le fond même du texte qui pose problème, et pas seulement l’une ou l’autre interprétation qui en est faite, ou les circonstances de son application. Ces versets ne peuvent pas être autre chose qu’un appel à la guerre, et si leur auteur est un dieu ayant pesé chaque mot, on voit mal comment cet appel cesserait soudain d’être valable.

On revient donc à la question majeure du statut théologique du Coran, question centrale pour le développement d’un islam véritablement humaniste, comme l’ont vu Abdennour Bidar, Abdelwahab Meddeb, Yadh Ben Achour et bien d’autres.

Et c’est à juste titre que Lydia Guirous écrit, dans Ça n’a rien à voir avec l’islam ? :

« Réformer ce texte sacré (…) nécessitera une véritable révolution culturelle, mais c’est indispensable et même urgent si l’on veut sauver ce qui peut l’être de la dignité de cette religion. (…) La distinction entre islam et islamisme est de plus en plus ténue, et nous le savons, car les textes sacrés contiennent les germes de ce dogme mortifère. Il nous faut clairement réagir, clairement manifester notre attachement aux droits de l’homme et à la liberté (…) La crédibilité des musulmans modernes passera par leur capacité à se réapproprier cette religion, par leur aptitude à imposer une réforme profonde et sérieuse de celle-ci. »

3. La critique des interprétations du texte ne doit pas se substituer à la critique du texte.

Sans cela, le texte lui-même sera renforcé dans son statut de référence ultime, hors de portée de toute critique de fond, au détriment de la liberté de débattre et du sens moral. En substance, il faut pouvoir dire non seulement « je ne suis pas d’accord avec cette interprétation du Coran » mais aussi et surtout « je ne suis pas d’accord avec le Coran ». Il faut pouvoir le dire même à un musulman, et il faut que les musulmans puissent le dire.

Or, insister sur la contextualisation au détriment de cette nécessaire critique de fond risque de renforcer implicitement le statut de référence ultime donné au texte pour définir le bien et le mal, ou plutôt, dans le cas de l’islam, le permis et l’interdit, ce qui n’est absolument pas la même chose.

L’idée même de faire d’un livre, quel qu’il soit, l’étalon indépassable du vrai et du bon est intellectuellement viciée, puisqu’elle détourne de la compréhension du réel pour se concentrer exclusivement sur la compréhension d’une modélisation du réel, la compréhension d’une compréhension.

Bien sûr, on peut se méfier de l’argument d’autorité sans pour autant prétendre tout réinventer soi-même. On peut faire preuve d’esprit critique sans prendre pour des imbéciles toutes les générations qui nous ont précédées dans tous les peuples. Mais avoir conscience de l’intelligence de nos prédécesseurs ne veut pas dire non plus les croire infaillibles, ni renoncer à observer et analyser le monde par nous-mêmes !

Même la foi en une révélation n’évite pas la référence au réel, à moins de devenir un pur dogmatisme. Une véritable révélation (ou la révélation d’une divinité digne de ce nom) est une idée qui libère, et non une idéologie qui enferme. C’est un enseignement, et non un dogme.

Il nous faut donc impérativement défendre la possibilité d’être en désaccord non seulement avec telle ou telle interprétation d’un texte, mais aussi avec le texte lui-même, y compris lorsqu’il est parfaitement explicite. Peu importe que ce texte soit un Évangile, le Talmud, le Dao De Jing, le Kojiki, le Rig Veda, la Théogonie ou le Coran.

Cette exigence méthodologique n’est d’ailleurs pas inconnue du monde musulman. C’est même l’un des points clefs du projet exposé par Yadh Ben Achour, artisan de l’inscription de la liberté de conscience dans la nouvelle constitution tunisienne, dans La seconde Fâtiha, l’islam et la pensée des droits de l’homme. L’auteur y insiste sur l’importance de se donner le droit juridique, moral et intellectuel, de sortir de son arc référentiel d’origine pour délibérer individuellement et collectivement en toute liberté. Il le formule avec beaucoup d’élégance au début de son livre : « Tu peux aimer ta culture, ta langue, ta famille, ta patrie, ta communauté, ton histoire et ton dieu. Tu peux leur obéir. Tu dois certainement les respecter. Souviens-toi cependant que seule ta liberté te rend digne de ton humanité. Tu n’es humain que par cela. Rien ne doit donc violer son enceinte. Elle seule t’apprend à tenir à distance les forces qui pourraient sceller ton esprit : ta culture, ta langue, ta famille, ta patrie, ta communauté, ton histoire et ton dieu. »

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C’est d’autant plus important que, même s’il trouve dans certains aspects de l’islam et certains passages du Coran des traces de l’aspiration universelle à ce que nous appelons les droits de l’homme, il alerte aussi sur le fait que « la version intégriste représente une interprétation possible du texte fondateur lui-même ainsi que de son expression dans l’histoire. Ce point de vue serait même le plus proche de la vérité du texte. »

Cette démarche, que je partage, présuppose en outre l’idée que le Bien et le Juste découlent de la nature des choses, et non d’une volonté arbitraire, que ce soit celle d’un dieu despotique ou de la « tyrannie de la majorité ». C’est d’ailleurs toute l’importance d’ajouter la notion d’Etat de droit à celle de démocratie, sans quoi on aboutit au paradoxe selon lequel si la majorité des citoyens vote l’abolition de la démocratie il devient démocratique de mettre fin à la démocratie.

C’est pourquoi il est important de rappeler que l’islam ne se préoccupe pas du Bien et du Mal, mais du Permis et de l’Interdit, halal et haram, et qu’il considère que ces catégories sont fixées par Allah selon l’unique critère de sa volonté, pour ne pas dire de son bon plaisir. Contrairement à ce que l’on pense parfois, ce n’est en rien une conséquence inévitable de l’idée de révélation : savoir et enseigner ce qu’est le Bien n’est absolument pas la même chose que décider de ce qu’il est.

En cela, l’islam s’oppose radicalement à la philosophie et à la religion hellénistiques : dès Homère, Athéna fait remarquer à Zeus que l’assemblée des Olympiens désapprouvera toute décision injuste de sa part, bien que nul ne conteste qu’il soit le dieu suprême et le souverain du Cosmos. Il existe donc, dans l’esprit même des dieux, une idée de la Justice qui n’est pas réductible à leur seule volonté, et qu’au moins les plus sages d’entre eux estiment de leur devoir de respecter.

L’islam s’oppose également sur ce point au judaïsme : Abraham dit bien à Yahvé qu’il serait injuste de détruire les innocents de Sodome et Gomorrhe en même temps que les coupables, et cela resterait injuste même si Yahvé décidait de le faire. La Règle d’Or d’Hillel l’Ancien, « ce qui est détestable à tes yeux, ne le fais pas à autrui », repose bien sur les aspirations profondes de l’homme, et non sur une volonté extérieure qui s’imposerait à lui.

L’islam s’oppose aussi au christianisme, du moins dans sa forme la plus classique : c’est le point central du fameux discours de Ratisbonne, où d’ailleurs le pape Benoît XVI rappelait tout ce que l’Église doit aux philosophes de l’antiquité dans ce domaine.

Notons tout de même qu’il existe dans le christianisme des courants de pensée, incarnés notamment par Guillaume d’Ockham, pour lesquels la décision divine arbitraire est autosuffisante et seule source du droit, seul étalon du bon et du juste. Elle est « ce qui explique et n’a pas à être expliqué ». Comme Al Ghazali, Ockham considère que l’homme devrait faire le mal si telle était la volonté de Dieu, alors que les philosophes grecs et romains insistent sur le fait que la grandeur des dieux est justement de s’astreindre eux-mêmes à ne tendre que vers le bien, et qu’accepter de vénérer une entité par intérêt ou par crainte même si elle ordonnait le mal serait le pire des blasphèmes – ce que Plutarque appelle la superstition.

En outre, l’idée que le Bien et le Juste sont ce qu’ils sont par nature, et non en fonction d’une décision arbitraire, est loin d’être une conception uniquement occidentale. Yadh Ben Achour, par exemple, estime que l’origine de ce que l’Occident a conceptualisé sous la forme des droits de l’homme se trouve dans la révolte instinctive qui nous anime face à toute souffrance absurde : la nôtre, celle de nos proches, celle de nos semblables, celle de toute forme de vie sensible. Il y a plus de deux mille ans, le philosophe chinois confucéen Mencius avait un raisonnement très proche. Il voyait le fondement de la vertu, et la pierre d’angle de toute société civilisée, dans l’instinct de protection qui nous pousse à essayer de rattraper un enfant en équilibre instable sur la margelle d’un puits, même si cet enfant nous est totalement inconnu.

Au final, bien que les débats sur le véritable sens du Coran soient utiles, nous devons surtout assumer et affirmer qu’en matière d’éthique nous nous plaçons résolument du côté d’Homère et Plutarque, Mencius et Yadh Ben Achour, Hillel l’Ancien et Motoori Norinaga, Cléanthe et Benoît XVI, contre la vision d’Al Ghazali ou Ockham.

A ce titre, les préceptes du Coran ne peuvent qu’être subordonnés juridiquement aux principes fondamentaux de la République, et moralement à cet élan universel vers ce que, malgré les modes relativistes, nous ne pouvons qu’appeler le Bien – et le beau, le vrai, le juste, l’harmonieux. Ce sont cet élan et ce vers quoi il nous pousse, combinés à l’usage rigoureux de la raison et à la confrontation des analyses, qui doivent nous servir de diapason intérieur, de référence pour juger de la validité du texte, et non l’inverse.

Lettre ouverte au monde musulman

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Des mille et une façons d être juif ou musulman: Dialogue

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Entre ici Simone Veil…

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Simone Veil dans les années 1970. SIPA. 00499796_000007

Un an après sa mort, l’ex-académicienne Simone Veil fait aujourd’hui son entrée au Panthéon. 


Peu de personnes font véritablement l’histoire de France, sont véritablement l’histoire de France. Et vous en êtes, Mme Veil.

Vous avez subi une zone noire de l’histoire de France que vous avez fini par partager pour que personne ne puisse avoir l’indécence d’oublier ou l’impudence de relativiser.

Vous avez éclairé une autre partie de cette histoire en permettant un droit humain fondamental.

Au lieu de rester une histoire de femmes, qui plus est, légères et inconséquentes, l’avortement est devenu, grâce à vous, un débat sur la société, un débat sur la liberté, et a fini par concerner tout le monde.

Vous avez défendu la vie       

Vous avez réussi à tordre les piliers censés guider nos décisions, opposés à notre indépendance, tels que la religion et sa morale (voire sa moralisation) ainsi que l’ordre établi, que vous avez osé remettre en question.

Tenter d’effacer enfin la confusion entre femme libre et femme facile.

Vous avez pris la parole si courageusement pour changer nos destinées devant un public hostile, peu convaincu.

Vous nous avez permis une réponse non clandestine, consentie, réfléchie certes uniquement par la femme, à une grossesse non désirée ou inattendue, parfois malgré une contraception jugée maîtrisée. Même si c’est toujours une réponse lourde et terrible, car c’est une décision toujours difficile.

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Pour avoir rencontré de nombreuses femmes dans cette situation, et vous Madame Veil l’avez rappelé, la souffrance y demeure systématique.

Mais quelles que soient les motivations de ce recours, il donne lieu à des discussions, certes, mais désormais sans diabolisation, sans notion de punition.

Ne nous méprenons pas. Vous avez toujours défendu la vie mais pas dans n’importe quelle condition, pas par obligation.

Et choisir l’IVG, ce n’est pas détruire une vie, bien au contraire, c’est l’épargner, c’est décider, c’est soulager… Même si ce soulagement, tardif, est amer et incomplet, il est préféré à une vie forcée.

Immortelle parmi les immortels

Alors que nos sœurs à l’étranger n’ont toujours pas les mêmes libertés, et ne sont pas prêtes de les avoir, que le droit à l’avortement est remis en question dans certains pays d’Europe comme l’Espagne ou la Pologne, le combat doit continuer et comme le disait l’autre Simone : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. »

Vous représentez la grandeur de la France. Ainsi, le président Macron vous a consacré ce premier jour de juillet.

Et pardonnez-moi l’expression, c’est une sorte de double doigt d’honneur à vos détracteurs, remplis de haine et de noirceur.

Votre entrée au Panthéon a ainsi rendu définitif, au moins mentalement, le droit fondamental qu’est le droit à l’avortement et a scellé à jamais votre combat pour la mémoire de la Shoah. Ces deux épisodes sont désormais gravés dans le marbre pour l’éternité.

Vous êtes un monument parmi les monuments.

Comme tous les académiciens et les monuments, vous êtes immortelle, Mme Veil.

Ben Loulou, on dirait le Sud!

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Détail d'une photo extraite de "Sud" de Didier Ben Loulou

Il y a trop de livres de photos qui brillent. Les éditeurs en raffolent à la période de Noël, ça flatte l’égo et décore les tables basses, semble-t-il. Ces gros pavés polychromes finissent par encombrer. Leur jolie monotonie fatigue les yeux. Il faudra écrire, un jour, un traité sur la lassitude des beaux clichés comme miroir avilissant du monde. L’absence d’un regard est un puissant tue-l’amour dans l’art qui peut vite virer à la faute professionnelle. Et puis, il y a le travail souterrain de Didier Ben Loulou. Une modestie dans l’approche, un grain nostalgique, l’absence d’effets qui font de ce photographe vivant à Jérusalem, une figure respectée dans son métier. Les institutions l’ont déjà récompensé, pas assez à mon goût. Il a été Lauréat de la Villa Médicis Hors les murs et un fonds a même été ouvert à l’Imec pour conserver l’ensemble de ses archives. Depuis longtemps, ce voyageur des terres ocres promène son objectif sur les bords de la Méditerranée.

Chez Ben Loulou, le Sud n’est pas factice

Il laisse son appareil caboter sur les côtes en y captant les beautés intérieures et une certaine sécheresse de peau. En mai, il publie « SUD », en lettres capitales, aux éditions de la Table Ronde. Chez Ben Loulou, le Sud n’est pas flamboyant, factice, enjôleur, il n’agresse pas, ne gonfle pas les pectoraux, n’étale pas ses richesses matérielles. Le soleil se fait discret. Le ciel est moutonneux, toujours prêt à tempêter, il se teinte d’un bleu délavé qui inspire une mélancolie lointaine. Le passé n’est jamais complètement effacé. L’histoire construit les Hommes dans ces pays-là. Les splendeurs criardes de la Riviera n’intéressent pas Ben Loulou. Le photographe recherche l’intime, cet indicible des âmes qu’il saisit avec son appareil comme on attrape un papillon, avec légèreté et une forme d’abandon. Ben Loulou n’est pas un voleur de paysages, il les charge, malgré tout, d’une nouvelle profondeur.

sud didier ben loulou

Dans ce recueil, certaines photos datent des années 1980, d’autres de l’année dernière. Le lecteur est bien incapable de les classer par ordre chronologique, ça n’a aucune importance. Seule l’unité géographique compte : le Maroc, la Grèce, Israël, la France, l’Espagne, la Sicile, autant de visages, de rues, de ports en partage. « Je n’ai aucune volonté de témoigner, de documenter, mais le simple désir de lentement dériver dans le Sud, guidé par une boussole intérieure qui me sert à ré-enchanter la vie grâce au voyage, en quête d’un impossible ailleurs » écrit-il, dans les quelques lignes apposées au dos de son livre. Ces photos n’ont pas besoin d’un lourd appareil critique, d’une préface pompeuse, ce serait un contre-sens manifeste avec le sujet abordé. C’est dans l’âpreté que Ben Loulou excelle, une économie de moyens qui permet à l’imagination de voguer librement.

Des gerbes de blé cueillies à Ramallah

Que nous montre-t-il exactement ? Presque rien, ce qui fait toute la différence avec les voyeurs. Des culs-de-sac poussiéreux, des pontons fatigués par le ressac, des barques à bout de souffle, des habitations de fortune, une Jeep jaune au milieu de nulle part, l’ombre des rochers projetée dans la mer, tout un décor à l’arrêt. Inquiétant et splendide de vérité. Peu de portraits dans cet ouvrage, quelques gamins, une vieille dame à son balcon, des mains en gros plan, des chiens près d’une agora romaine enneigée, une vie en suspens. Le Sud de Ben Loulou fait ressortir des souvenirs enfouis. Chez un autre, l’enfilade des poteaux électriques aux Goudes à Marseille semblerait grotesque, voire tricheuse, avec lui, ces formes découpées à la tombée de la nuit qui se prolongent à l’infini, ont une résonance avec Homère ou Cervantes. La façade lépreuse d’une maison de Palerme où l’on aperçoit cette niche de dévotion passablement défraîchie se lit comme un parchemin. Des gerbes de blé cueillies à Ramallah, les pins de Sormiou, le carrelage d’une maison arabe, des moments capturés à Jaffa ou dans le golfe Saronique et cette même impression d’un monde englouti. Le vent de l’Histoire balaye les photos de Ben Loulou. Par sa délicatesse, ce messager du temps qui passe nous rappelle la fragilité des existences et cette force millénaire dans un Sud si souvent chahuté.

Sud, Didier Ben Loulou, La Table Ronde, 2018.

Marlène Schiappa, le macronisme expliqué à ses filles

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marlene schiappa macron filles
Marlène Schiappa, 2018. Sipa. Numéro de reportage : 00841966_000007.

Après celui de Nadia Daam, voilà un autre livre pour la plage : Si souvent éloignée de vous de Marlène Schiappa. Dès qu’elle s’est retrouvée dans le train, la secrétaire d’Etat a pris la plume pour écrire à ses deux filles. Digne des lettres de Madame de Sévigné à sa fille. 


Quand elle n’est pas occupée à flagorner celui que ses filles comparent à Jésus (Emmanuel Macron, ce « président qui tient des engagements que lui seul a eu l’intelligence et la clairvoyance de prendre »), la secrétaire d’Etat à « l’Egalité entre les femmes et les hommes » lève le voile sur son éreintant travail.

Un livre niais

Je n’étais certes pas dans la cible « marketing » du livre de la sous-ministre… Mais je n’ai pas pu résister et l’ai dévoré. « Ce livre n’est pas une communication gouvernementale ni un bilan d’action politique », prévient-elle. Faire un livre politique quand on est soi même au gouvernement ? « Ancien monde » ! Il ne faudrait pas non plus nous prendre pour des perdreaux de l’année… La quatrième de couverture est grandiloquente : « Aux confins de l’intime et du politique, ce récit à la fois exceptionnel et universel nous dévoile le cœur d’une mère au service du gouvernement à l’heure où la parole des femmes se libère dans le monde entier ».

Dès la première page, deux marques de shampooing sont citées. J’aurais dû y voir un signe… et savoir à quoi m’attendre. Marlène Schiappa n’est pas la première à penser que sa vie de famille puisse avoir de l’intérêt, mais la niaiserie du livre a dépassé mes espérances ! Elle rêve qu’on s’intéresse à sa famille, et, à travers ses filles, à elle-même. Il est normal que les citoyens s’intéressent à la vie privée des hommes et femmes de pouvoir. Mais Marlène n’est pas ni Brigitte ni Carla.

Entre vie politique et éducation des filles

La vie de la sous-ministre étant « une succession d’opportunités uniques », elle s’en veut d’être éloignée de ses rejeton.e.s. Elle nous raconte tout ça façon vedette de télé-réalité. Cette femme ambitieuse, que ses amis décrivent comme « une sorte d’idole des femmes », réalise un « exploit » lorsqu’elle s’adresse devant 700 personnes, son bébé en bandoulière. Ah ! l’émotion et les larmes quand Macron a été élu!

Elle raconte tout à ses filles avec une étonnante complicité. Même l’affaire Weinstein ou sa brillante interprétation des Monologues du Vagin. Original. Comme ses filles sont « pudiques », elle craint de les « gêner ». Je crois qu’une des deux a 11 ans. A un moment, elle se demande aussi si elle leur a « assez parlé de #Metoo, ou trop ». Oh, on n’en parle jamais assez !

A lire aussi: Nadia Daam: sa vie, sa chatte et ses leçons de morale

Si ce qu’elle peut raconter sur la maternité est intéressant, ses conceptions éducatives sont fortement marquées par le féminisme consensuel dont le gouvernement actuel nous rabat les oreilles non-stop. Marlène Schiappa estime qu’elle a réussi son rôle de mère quand sa fille préfère le rôle de sorcière à celui de princesse.

Quand bien même Schiappa n’est pas à la maison, cette relation mère-filles devient étouffante. Surtout qu’il s’agit de passer son temps à se regarder le nombril. « Ce que moi seule ai pu vivre, je n’en fais pas une politique publique », affirme la secrétaire d’Etat. Quand on a besoin de le préciser…

La communication, quel boulot !

Comme la moitié des adhérentes « En marche » (et c’est là tout le génie de Macron), Marlène Schiappa est persuadée d’avoir fait l’élection.

Au Mans en tout cas, elle se donne tous les mérites. Quant à En Marche, on va finir par tous prendre la carte : « Un tel concentré de personnes brillantes au m2, ce n’est mathématiquement pas probable ! » Avec Macron et elle, c’est sûr, on entre carrément dans « une nouvelle ère ». J’ai hâte de voir, mais m’est avis que les gens qui peupleront cette « ère » sont d’une rare prétention !

Marlène Schiappa frise le burn-out. Elle ne veut pas « subir son époque », elle veut « la faire ». En guise de travail, elle fait surtout de la communication. Loi contre le harcèlement de rue, soirée #Metoo à Cannes, matinales radio: elle charme et se place. Persuadée de changer le monde, elle ne fait en fait que changer la plage horaire de telle ou telle réunion interministérielle sur son Iphone, parler « sororité » et fournir à ses lecteurs un abécédaire de futilités éducatives comme une visite de Beaubourg sans intérêt.

Seul passage que l’on peut mettre à son crédit, deux ou trois pages sur sa conception de la laïcité. Malheureusement, le sujet est complètement et volontairement déserté par le vrai décisionnaire du moment en la matière.

300 pages plus tard…

Je referme cet épuisant recueil de confidences naïves et réalise que la sous-ministre a déjà commis une quinzaine d’autres ouvrages… Loin de moi l’idée de critiquer ce que je n’ai pas lu. Mais les autres bouquins ayant été publiés AVANT qu’elle n’entre en politique et ne refrène son verbiage, fonction oblige, un léger frisson m’envahit.

Si souvent éloignée de vous, Marlène Schiappa, Stock, 2018.

SI SOUVENT ELOIGNEE DE VOUS

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Philippe Petit, cœur de prostate

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Philippe Petit © Hannah Assouline

De l’épreuve de la maladie, notre confrère Philippe Petit a tiré une Philosophie de la prostate. Un récit personnel ou s’entremêlent errance thérapeutique, méditations philosophiques et réflexions sur ce petit organe mâle méconnu.


L’investigation philosophique de Philippe Petit part d’un endroit du corps masculin bien précis, situé dans la cavité pelvienne, sous la vessie, au-dessus du périnée, en avant du rectum et en arrière de la symphyse pubienne. Cet endroit s’appelle la prostate et désigne, d’un point de vue purement anatomique, une masse glandulaire, de couleur blanchâtre à rose pale, à la consistance élastique et dont le poids ne dépasse pas 20 grammes. Philosophie de la prostate, qui vient de paraître aux éditions du Cerf, surprend déjà par son titre.

L’homme en bonne santé ignore sa prostate

Loin d’en faire un sujet de réflexion, l’homme en bonne santé, comme le rappelle le professeur Marc Zerbib, ignore sa prostate, ne la sent pas et n’a même pas conscience de son existence. La situation change sensiblement quand l’homme en question est l’un des 54 000 hommes atteint chaque année en France d’un cancer de la prostate. Philippe Petit en a fait partie. « La prostate n’est pas une zone de l’organisme purement mécanique, l’organe excède toujours la fonction, et celui-ci plus qu’un autre. Ce n’est donc pas pur hasard qu’elle soit un organe méconnu. Et ce qu’elle recèle de secrets n’est pas sans rapport avec l’ignorance dont est l’objet la sensibilité masculine parmi les nombreux écrits qui tentent d’en cerner les contours », note l’auteur. Certes, nombre d’écrivains se sont mesurés à la tâche, à commencer par Philippe Roth, avec Exit le fantôme, ou plus récemment Tahar Ben Jelloun, avec L’Ablation. Les considérations sur l’incontinence urinaire, les couches, les troubles de l’érection, la terreur de l’impuissance, médicale ou psychologique, les douleurs au rectum après la radiothérapie – rien ne nous a été épargné. Avec élégance, mais sans fausse pudeur, Philippe Petit en fait l’économie et examine le sujet à travers l’histoire et l’épistémologie de la médecine, la métaphysique du corps, la psychanalyse, en dialoguant avec ses maîtres à penser : Pascal, Diderot, Nietzsche, Artaud, Foucault, Deleuze. C’est la grande force de son livre. Si, comme l’observe l’auteur, l’expérience d’un cancer de la prostate peut permettre d’aborder les contradictions de la politique de santé, « nous devons être capables de penser au corps, de penser le corps, en intégrant le fait qu’avant de le penser, de penser à lui, le corps pense sans nous, avec nous, pour nous, contre nous ».

« Pas le fruit du hasard »

On n’est donc pas surpris de la place réservée par Philippe Petit à la pensée de Cabanis, ce médecin des Lumières, qui a influencé Stendhal et Schopenhauer. Quand Petit avoue être persuadé que son cancer « n’était pas le fruit du hasard », on y retrouve le lointain écho de la distinction faite par l’auteur de Rapports du physique et du moral de l’homme entre le moi conscient lié à la faculté de penser et le moi inconscient lié à la sensibilité. Ainsi l’annonce de sa maladie inspire au philosophe une réaction troublante : « Je voulais que cette maladie soit à la fois le résultat de mon histoire personnelle, un fait d’époque, et complètement autre chose que mon histoire et mon époque. » De fait, elle l’était. Parce que tout se joue toujours, à en croire Cabanis, dans l’interaction entre physiologique et psychologique, autant que dans une sensibilité à la fois « plurielle selon les individus » et « centrale dans la vie humaine ». Si, en tant qu’un des réformateurs de l’enseignement de la médecine en France, Cabanis a anticipé en toute bonne foi le développement de la médecine contemporaine – prenant notamment la défense des pouvoirs de l’amour –, Philippe Petit, comme tant d’autres patients, en affronte les « effets secondaires ». Les pages les plus déroutantes du récit se rapportent en effet à l’errance thérapeutique des malades qui, sous l’injonction d’autonomie, peinent à choisir le traitement le mieux approprié à leur cas. Qu’ils soient désormais élevés au rang d’acteurs actifs du processus décisionnel ne leur épargne pas, en outre, le sentiment d’abandon ou de solitude.

« La maladie est très souvent une expérience d’involution contrariée »

Il paraît donc justifié de la part de l’auteur – et surtout très efficace sur le plan narratif – d’élargir son enquête philosophique et clinique aux fragments autobiographiques, bribes de souvenirs, d’échanges avec amis philosophes en « petits comités des confréries invisibles ». Cette composition enchevêtrée de l’ouvrage doit probablement davantage à la prédisposition de laisser libre cours à la circulation de digressions, de réminiscences et impressions en soi, qu’à une résolution : « La petite châtaigne, organe interne s’il en est, mon portable étant un organe externe, m’avait propulsé dans un passé où il n’était pas anodin de méditer sur la question de savoir si la vie pouvait échapper au corps matériel qui nous constitue. » Avec, immédiatement, un autre questionnement qui en surgit pour interroger la manière dont la maladie bouleverse la subjectivité interne, à supposer que la santé ne la bouleverse pas. Car Philippe Petit n’hésite pas à mettre en doute les définitions mêmes du « pathologique » et du « normal », en malmenant à l’occasion celle de la « santé », retenue par l’OMS : « État de complet bien-être psychique, mental et social. » Il lui préfère déjà, non sans réserve, la proposition du médecin et philosophe Georges Canguilhem – auteur, Nomen omen, de Le Normal et le Pathologique –, moins péremptoire quand il énonce que « l’état de santé, c’est l’inconscience où le sujet est de son corps ». Oscillant tout au long de son récit entre le présent et le passé, entre, d’une part, ce qu’il appelle la « protocolisation » de la médecine, dont il paie les frais, incapable un long moment de se prononcer en faveur de telle ou telle autre thérapeutique qu’on lui propose, et, de l’autre, le bouillonnement des débats intellectuels des années 1970 qui résonnent en lui, enfin entre sa panique initiale suscitée par le diagnostic et une forme d’apaisement retrouvé pendant des vacances à Syros – ou grâce à un simple trajet en bus 94 qui lui apprend « l’art de lever les yeux vers les balcons » –, Philippe Petit livre aux lecteurs une admirable leçon de dignité. Et si, suivant la pensée de Canguilhem, « la maladie est très souvent une expérience d’involution contrariée », l’auteur semble retourner la contrariété en opportunité de mener une réflexion libre et courageuse.

Philippe Petit, Philosophie de la prostate, éditions du Cerf, 2018, 259 p.

Philosophie de la prostate

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Bardot et Sagan, deux filles dans le vent

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franoise sagan bardot
Brigitte Bardot et Françoise Sagan, Saint-Tropez, 1974, Sipa. Numéro de reportage : 00011300_000003.

Quand l’été revient, je ne peux m’empêcher de penser à cette jeune fille d’à peine 19 ans qui est entrée en littérature en brisant la porte, c’est à dire par effraction, Françoise Sagan. Elle est née le 21 juin 1935. Une date symbole pour un écrivain dont l’écriture est solaire et sensuelle. Un style qui fleure bon l’odeur d’herbe coupée et la terre humide un soir d’orage quand il a fait très chaud et que la plaine a tremblé sous juillet torride. En 1954, la petite fille timide, élève qui s’ennuie dans les beaux quartiers bourgeois du boulevard Malesherbes, écrit un court roman, Bonjour tristesse.

Sagan, bonjour l’ivresse

L’éditeur René Julliard reçoit le manuscrit par la poste, le lit en une nuit et le lendemain signe un contrat avec les parents de celle qui se nomme Quoirez. Car la jeune fille est encore mineure. Pierre Quoirez, son père, adore celle qu’il prénomme « le pruneau » à cause de sa bouille un peu fripée. Il n’a rien passé aux aînés, Suzanne et Jacques. Mais avec celle qu’on n’attendait plus dans la famille, il est complètement gaga. Pourtant très sévère, ce grand bourgeois, industriel brillant, mondain désinvolte, sensible au charme féminin, passe tout à Françoise. Il lui offre des livres, allume ses premières cigarettes, l’emmène dans un bar du VIIIe arrondissement de la capitale. La jeune fille est fascinée par ce père charismatique. De quoi renforcer le complexe d’Electre…

Pierre va servir de modèle à Raymond, personnage central de Bonjour tristesse, dont la fille, Cécile, dix-sept ans, orpheline de mère, ne supporte pas Anne Larsen, femme superbe qui tombe amoureuse de son père. C’est une rivale. Insupportable. Cécile, de son côté, va faire l’amour avec Cyril, 26 ans, sans avoir peur des conséquences, c’est-à-dire d’avoir un enfant. La pilule n’existe pas, les avortements sont clandestins. Le sexe est hautement dangereux. Dans la France de 1954, Cécile va être jugée scandaleuse. Elle aime le soleil, le goût du sel sur la peau d’un jeune homme, elle ne craint personne, elle est libre.

Liberté chérie

Voilà le mot qui résume Sagan: liberté. Et puis également l’autre qu’on a tendance à oblitérer: lucidité. A 10 ans, Sagan va au cinéma, elle voit les actualités, découvre les cadavres empilés, en pyjamas rayés, des camps d’extermination. C’est le choc. Elle ne s’en remettra jamais totalement. Plus tard, dans Le lit défait, elle écrira: « Certaines lucidités sont pires que les pires aveuglements. » Et puis il y a l’ombre du petit Maurice, ce frère mort à l’âge de trois mois, dans son landau, peut être de soif. On n’en parle guère chez les Quoirez. Mais Sagan sait. Il est l’une des clés de l’œuvre de la romancière surdouée. Sinon la clé. Elle a dû songer souvent à Maurice, quand elle regardait l’aube se lever sur le golfe, dans le port de Saint-Tropez, après une nuit blanche et alcoolisée. Elle fumait sa cigarette mentholée en se demandant pourquoi le plaisir de vivre lui était accordé.

Dans son essai biographique, Françoise Sagan ou l’ivresse d’écrire, Valérie Mirarchi rappelle les grands moments de la vie de l’écrivain tout en revisitant ses romans. Elle nous invite à la relire. Les nombreux extraits retenus prouvent que nous sommes en présence d’une immense romancière qui écrit juste et vite. La première page de La Chamade est magnifique. On est touchés, immédiatement. C’est Balzac sans les interminables descriptions, Morand avec la sensibilité en plus, Proust, mais en ligne droite. Et puis Sagan a tellement bien parlé des femmes, elle a si bien décrit leurs tourments, leur dureté face à la souffrance de l’amour, leur courage tout court. Sagan, un jour, a dit à François-Marie Banier, son ami: « Le premier écrivain à avoir dépeint une femme intelligente fut Stendhal. Avant lui, les femmes étaient toutes vues comme des objets de désir ou des garces. »

Nous sommes deux sœurs jumelles

Sagan avait une sœur jumelle, elle s’appelle Brigitte Bardot, dont Michel Onfray a dit récemment qu’ « elle avait plus fait pour la femme que Simone de Beauvoir ». Sagan fut enterrée dans le cimetière de Seuzac, cerné par les Causses, qu’aimait François Mitterrand, le 28 septembre 2004, jour anniversaire de la Française la plus connue dans le monde. L’une tournée vers l’été, l’autre vers l’automne. Deux destins différents mais liés. Françoise a découvert Saint-Tropez quand il ne s’agissait encore que d’un modeste village de pêcheur. Elle y a fait la fête, sans s’arrêter, poursuivant sa route jusqu’à l’épuisement. Brigitte a créé Saint-Trop. Mais ses racines sont là, ses parents sont enterrés dans le cimetière surplombant la Méditerranée. Elle n’était pas là par hasard, à la différence de Françoise.

A lire aussi: Le testament sans concession de Bardot

Brigitte a sa maison au bord de l’eau, sa retirance. Elle y puise la force du combat de sa vie: la protection des animaux, animaux martyrisés par les hommes. Elle a décidé de quitter le monde du cinéma en 1973. Décision irrévocable annoncée à son agent, Olga Horstig. Brigitte lâchant, écœurée: « J’eus subitement ras-le-bol de tous ses faux-semblants. » Françoise a écrit son dernier roman inspiré en 1972, Des bleus à l’âme. Après il y avait moins d’envie, la petite musique Sagan devenait inaudible, sauf dans ses livres de souvenirs. Elle le savait, signant un roman au titre explicite, Les faux-fuyants.

Quand vient la fin de l’été…

L’été s’adresse au corps, c’est une saison brève et violente. L’automne peut s’étirer dans le temps. C’est un état d’esprit. Ce soir, dans le crépuscule de la baie des Canoubiers, je pense à vous, Sagan et Bardot, et je me dis que vous êtes, chacune à votre manière, deux filles dans le vent, débarrassées enfin de votre légende.

Françoise Sagan ou l’ivresse d’écrire, Valérie Mirarchi, EUD, 2018.

Françoise sagan ou l'ivresse d'écrire

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« I am Mexicano »: l’insécurité culturelle existe, les Américains l’ont rencontrée

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Un restaurant mexicain à New-York, 2014. SIPA. SIPAUSA31294716_000022

L’histoire des enfants séparés de leurs parents à la frontière américano-mexicaine a fait beaucoup jaser. Avec raison, car cette situation est bel et bien inacceptable. Avant d’être une question politique, c’est une question d’humanité. Les gouvernements occidentaux ont le devoir de montrer l’exemple, car sans tomber dans l’humanitaire à l’eau de rose, ils demeurent malgré tout les principaux défenseurs des droits de l’homme. Le monde arabe ne pourrait pas en dire autant. L’Occident a une responsabilité particulière.

Mais cette situation nous a aussi rappelé à quel point des chroniqueurs et analystes hors des États-Unis pouvaient ne rien comprendre à l’insécurité culturelle qui sévit actuellement dans ce pays. Pour comprendre les réticences de plus en plus de citoyens américains par rapport à l’immigration, surtout illégale, il faut (évidemment) contextualiser. Tous les empires sont mortels, et le peuple américain commence vraiment à le ressentir.

50 millions d’hispanophones aux États-Unis

La peur d’une hispanisation massive du territoire américain est réelle, tangible, ce n’est pas une chimère fabriquée par les tenants de l’extrême droite conspirationniste. Les partisans de Donald Trump n’ont pas tout inventé, ils surfent sur une vague qui n’est pas leur création propre. Donald Trump peut alimenter le courant, mais il n’est pas le seul architecte de l’époque naissante. Avant lui, il y avait déjà un nouveau scénario.

Sachons que les hispanophones sont maintenant 50 millions aux États-Unis. Sur une population de 325 millions d’Américains. Les locuteurs de la langue espagnole sont tellement nombreux que des mesures plus musclées pour protéger l’anglais pourraient éventuellement voir le jour. Plusieurs États ont déjà fait de l’anglais leur langue officielle, mais il n’existe pas de loi aussi contraignante que celle du Québec pour préserver le français, la loi 101, laquelle force les entreprises et la société civile à agir. Le climat est au bilinguisme. À Montréal, dans les commerces, c’est le Bonjour/Hi. À Los Angeles et à Miami, c’est le Hi/Hola.

A lire aussi: Français, l’exemple québécois n’existe pas

Il faut aussi rappeler que la Constitution des États-Unis ne reconnait aucune langue officielle. Après la guerre d’indépendance, nombreux sont ceux qui parlent allemand dans les nouveaux États, l’immigration protestante étant ce qu’elle est. Le libéralisme à l’américaine empêchera les pères fondateurs d’adopter officiellement l’unilinguisme.

L’insécurité culturelle aux États-Unis est directement liée à cette insécurité linguistique trop souvent passée sous le radar des différents commentateurs. L’une des 22 Académies de la langue espagnole se trouve à New-York, de nombreux politiciens WASP (même républicains) parlent couramment espagnol et les stations de radio passent en bouclent les derniers succès musicaux latinos. Pour donner une idée de grandeur, en 2015, il y avait déjà plus d’hispanophones aux États-Unis qu’en Espagne !

La peur de la violence mexicaine hante les Américains

Il faut aussi souligner qu’il y a eu 25 000 homicides au Mexique en 2017, le plus grand nombre annuel de meurtres en 20 ans. Ce n’est pas un fait anodin, c’est un record d’ensauvagement. Que le Mexique soit aux prises avec un très grave problème de violence endémique est loin d’être une grande nouvelle. Pourtant, à lire les mêmes analystes qui s’indignent de la construction du mur à la frontière sud, cette réalité est secondaire, ce serait un détail. L’histoire montre pourtant que ce qui est un détail pour la gauche est souvent une préoccupation majeure pour la droite.

Non seulement le pays de Miguel Hidalgo produit annuellement autant de morts que des régions directement touchées par la guerre, mais la vision d’un Mexique à feu et à sang est entretenue par de grands producteurs audiovisuels comme Netflix. La réalité de la violence mexicaine est utilisée comme trame de fond à de nombreuses séries populaires telles que Queen of the South, lesquelles sont écoutées par des millions d’Américains dans le confort de leur foyer. La porosité entre leur État et l’ancien empire aztèque inquiète les visages pâles de l’Amérique en déclin.

Trump, une petite pisseuse, Cioran, etc.

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Migrants: l’Europe à la botte de l’Italie

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Giuseppe Conte lors du sommet européen de Bruxelles, 28 juin 2018. ©DURSUN AYDEMIR / ANADOLU AGENCY

L’accord sur les migrations, trouvé par les pays de l’UE, est largement inspiré des demandes italiennes. Le vent commence à tourner. 


C’est au petit matin de ce vendredi que des communiqués européens, mais aussi italiens, autrichiens et polonais nous ont annoncé qu’un bon accord européen consensuel avait été conclu au sujet de la question lancinante des migrants. L’Italie a imposé le sujet et un début de solution. En refusant de laisser accoster dans ses ports les navires d’ONG, transformées pour certaines en entreprises idéologiques de passeurs de migrants, elle s’est emparée du leadership européen, dictant paroles et musique aux gouvernements et à la Commission, tétanisés par le risque d’un Italexit total ou partiel, voire de la création d’une monnaie italienne (les mini-BOTS), parallèle à l’euro.

Le Conte est bon

Giuseppe Conte, le chef du gouvernement italien, a mené la partie de main de maître. Cette question majeure posée par son gouvernement a d’ailleurs un fort écho en Allemagne, Angela Merkel étant en fin de vie politique, sous la menace d’un ultimatum de son ministre de l’Intérieur sur la question migratoire. On saura dimanche si la CSU de Horst Seehofer, menacée en Bavière par la poussée de la droite social souverainiste (AfD), met fin à la coalition gouvernementale précaire de la chancelière. Même Emmanuel Macron, désormais incontrôlé, après les « gens qui ne sont rien », les « mâles blancs », les « lépreux », la « mafia bretonne », a cru pouvoir accuser l’ONG Lifeline de faire « le jeu des passeurs » au large de la Libye. Donald Tusk, Pedro Sanchez, Jean-Claude Junker, Angela Merkel,… tous ont compris que le risque était grand que l’Europe bruxelloïde, cernée entre Brexit et Visegrad (renforcé de l’Autriche, la Croatie, la Slovénie, l’Italie) succombe à ses propres aberrations.

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Déjà à l’Élysée, Giuseppe Conte avait ployé Emmanuel Macron en lui faisant accepter, dans le communiqué final commun, ses trois exigences (sommet bilatéral au sujet de l’abcès de Vintimille, création de centres de contrôle des migrants hors Europe dans les pays de transit, refus des nouveaux accords de Dublin). Il était revenu en maître, hier, à Bruxelles en martelant que « l’Italie n’attendait pas des mots mais des actes sur la question migratoire ». Il se sait suivi par 80% des Italiens, alors que Merkel, Macron ou Sanchez sont à moitié moins. Privilège des « populistes » qui eux… respectent les besoins des peuples. Giuseppe Conte est-il devenu le nouveau leader de l’Europe ? On peut le penser : « Comme vous le savez, l’Italie a travaillé sur une proposition qu’elle présente à ce Conseil européen, une proposition dont nous pensons qu’elle est totalement raisonnable parce qu’elle est conforme à l’esprit et au principe sur lesquels l’Union européenne est fondée », a-t-il déclaré. Et, en fait, il a bloqué les délibérations toute la journée de jeudi et une patrie de la nuit dernière en refusant de s’associer aux divers autres sujets du sommet tant que la question migratoire n’aurait pas reçu une réponse satisfaisante…

Sanchez, Merkel et Macron y vont tout droit

Le président du Conseil européen, le Polonais Donald Tusk a capitulé, en plaidant pour que la rencontre qui s’achève vendredi permette un accord sur trois mesures importantes comme la création de « plateformes de débarquement » hors d’Europe pour les migrants, le déblocage de fonds pour lutter contre l’immigration illégale et une collaboration renforcée avec des pays de transit comme la Libye. Ce qui ressemble à s’y méprendre à du Conte… D’ailleurs Donald Tusk a été renvoyé à son strapontin par son Premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki, qui a répété l’opposition de son pays à l’idée de quotas obligatoires par pays d’accueil de migrants. Varsovie souhaite inciter les migrants à rester dans leurs pays d’origine plutôt que de migrer…

Mais c’est bien l’Italie, pays en première ligne, qui donne le tempo : les fumeux fantasmes élyséens de budget propre à la zone euro étaient sans avenir. Tout aussi décalée mais lucide sur son destin politique menacé, la chancelière avait déclaré au Bundestag, pour tenter de justifier son ouverture des frontières à un million de migrants : « Soit nous y parvenons, de sorte qu’en Afrique on sache que nous sommes guidés par des valeurs et croyons au multilatéralisme, et non pas à l’unilatéralisme, soit ce n’est pas le cas et personne ne croira plus au système de valeurs qui a fait notre force », a-t-elle déclaré. « C’est pourquoi c’est si important. » Faible raisonnement. Angela Merkel n’a pas compris que c’est la question de l’immigration forcée de masse qui est posée, et plus désormais celle de la répartition des masses immigrantes comme s’il s’agissait d’un devoir ou d’une fatalité. Elle n’a pas non plus compris, mais on le suspectait, que nos valeurs risquent de se diluer. Elle confond l’Afrique et les masses désœuvrées, voire marginales, qui tentent l’aventure. Elle n’a pas saisi la question démographique. Mais Emmanuel Macron n’est pas plus lucide quand il dit qu’ « il y a une alternative simple qui nous est aujourd’hui posée à tous: est-ce que nous voulons des solutions nationales ou est-ce que nous croyons dans des solutions européennes et de coopération ? ». La même erreur de jugement. Quant au nouveau venu, au destin politique tout aussi fragile, le socialiste espagnol Pedro Sanchez, qui a ouvert ses ports aux 629 migrants de L’Aquarius, il s’est abandonné à une rhétorique creuse : « Ce dont nous avons besoin, c’est d’une réponse commune à un défi commun ». De nature à irriter les chômeurs, les retraités, les familles européennes pour qui le défi quotidien est de vivre dignement.

« L’Italie n’est plus seule »

Le compromis trouvé aujourd’hui aux aurores est « un très bon compromis », selon le Premier ministre polonais ; notamment la répartition de demandeurs d’asile sur une base volontaire. Ce qui veut dire que le système va exploser puisque le fardeau sera concentré sur certains pays, qui seront rapidement confrontés à l’irritation de leur opinion publique. La fin annoncée des accords de Dublin.

« L’Italie n’est plus seule », s’est finalement félicité Giuseppe Conte qui a le triomphe modeste. Mais le point principal n’est pas encore réglé : Donald Tusk, très opportuniste, a proposé aux dirigeants des pays de l’UE de réfléchir à la solution italienne de « plateformes de débarquement hors de l’Europe » pour les migrants secourus en mer, ce qui « mettrait fin au modèle économique des passeurs ».

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Or la Libye, et à présent le Maroc, principaux pays visés ont indiqué refuser cette solution. Pourtant ces pays sont responsables – même pénalement – de tolérer l’activité des passeurs, et encore plus de laisser partir de chez eux des embarcations violant les règles internationales sur les navires transportant des passagers. La question sera à nouveau soulevée et l’Italie fera sans doute des contrôles de sécurité à la limite des eaux territoriales libyennes.

Il y a désormais deux catégories de gouvernants européens : ceux qui se gobergent de mots et d’idéologies confuses, sans considérer leur échec collectif ; et ceux qui ont promis de rendre des comptes à leurs électeurs qui veulent moins souffrir. Il se trouve que la première catégorie disparaît pendant que la seconde grandit imparablement.

Comment répondre aux migrations sans livrer l’Europe à l’extrême droite

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Arno Klarsfeld, novembre 2017. SIPA. 00831976_000123

Une tribune d’Arno Klarsfeld, ancien président de l’Office français de l’immigration et de l’intégration.


A nouveau les peuples européens sont prêts à se haïr. De la construction européenne on ne voit que les aspects négatifs et la haine fédère plus que l’amour. Les Européens ont été habitués à se haïr si longtemps. Aimer notre voisin européen c’est tout nouveau.

Les deux façons de piétiner l’identité européenne

L’Europe fait face à deux dangers. Le premier danger est que si l’Europe laisse rentrer trop de migrants, elle risque de diluer son identité à laquelle les Européens sont attachés et ainsi de faire monter les partis d’extrême droite. Mais si l’Europe se montre intraitable et inexorable avec les migrants la majorité indifférente deviendra alors la proie de la minorité d’extrême droite qui entraînera l’Europe dans des régimes qui lui feront perdre là aussi son identité acquise de l’expérience des tragédies de l’après Deuxième Guerre mondiale. Et cette Europe qui ne sera plus européenne renouvellera les erreurs et les guerres du passé.

Comment concilier générosité et fermeté.

Nous savons que 90% des déboutés du droit d’asile demeurent en France.

Nous savons que la plupart des pays dont sont originaires les migrants refusent de délivrer les laisser passer consulaires nécessaires pour, après une décision de justice, renvoyer les migrants recalés chez eux.

Nous savons que les structures d’accueil en France sont pleines.

La vaste majorité des migrants en Europe y restera

Nous savons aussi que, malgré ce qu’affirment les politiciens de droite comme de gauche, la phrase « ceux qui n’ont pas leurs papiers ont vocation à retourner dans leur pays » est de la poudre aux yeux puisqu’il est impossible, sans devenir un Etat policier, de diligenter de gigantesques rafles sur l’ensemble du territoire pour appréhender des dizaines de milliers d’irréguliers avec leurs familles et les attaches qu’elles ont créées avec le temps en France, de les placer dans des centres de rétention exigus et de les renvoyer ensuite « chez eux ». Un « chez eux » qui, pour les enfants très souvent nés en France, ne l’a jamais été.

Il faut se résoudre à l’évidence: une fois que les migrants ont mis le pied en Europe et qu’ils ne veulent pas rentrer volontairement dans leur pays, la vaste majorité est là pour rester.

Nous savons qu’il y a 50 ans il y avait 323 millions d’Africains, qu’aujourd’hui il y en a 1,2 milliard et que dans 50 ans il y en aura peut-être près de trois milliards. Et la question du planning familial reste tabou tant en Afrique que dans la diplomatie en général. Personne n’en parle ou ne veut en parler et celui qui en parle reçoit des coups de bâton.

Nous savons aussi que l’Europe porte une certaine responsabilité dans la situation du continent africain; continent d’abord partagé entre quelques Etats européens s’arrogeant les droits de surhommes blancs, auréolés de gloire pour avoir vaincu et parfois massacré des peuplades hostiles et pour leur avoir apporté une civilisation qu’ils ne demandaient pas. Nous avons, oui, une responsabilité morale puisque sans les vaccins, sans l’hygiène que nous avons apportés la population ne se serait pas accrue comme elle l’a fait.

Trier les réfugiés des migrants économiques

Nous savons aussi que l’Europe s’est rendue coupable d’égoïsme puisqu’elle a laissé l’Italie seule en première ligne alors que les migrants ne choisissent pas l’Italie mais l’Europe comme destination réelle.

Nous savons donc que l’immigration est le défi majeur du XXIe siècle, qu’il faudra une solidarité sans faille entre les nations européennes si on ne veut pas un éclatement de l’Union, qu’il faudra des investissements colossaux pour à la fois préserver notre identité et notre sens moral, qu’il faudra des solutions innovantes.

Si on veut empêcher d’une part que l’identité européenne se dilue peu à peu mais inexorablement et d’autre part que des individus, des familles, des enfants se noient, la seule solution consiste à empêcher les bateaux de passeurs de passer. Mais ceci n’est possible que si la jurisprudence de la Cour européenne de justice se modifie et que les bateaux puissent être ramenés vers les côtes africaines mais dans des conditions compatibles avec nos valeurs morales.

Il faudrait que le tri entre migrants économiques et personnes persécutés en raison de leur race ou religion soit effectué en Libye ou dans tout autre pays où il y aurait des départs conséquents pour les côtes européennes. Aujourd’hui, ce n’est pas possible puisque la Libye n’est pas stabilisée et que les structures adaptées n’existent pas. Il faudrait que le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) ou une organisation européenne que l’on crée obtienne par traité une zone extraterritoriale dans laquelle installer de vastes campements convenables et fonctionnels dans lesquels serait effectué le tri entre les migrants économiques et ceux qui peuvent bénéficier d’une protection reconnue par la convention de Genève. Des systèmes de vidéo juridiction devraient aussi être installés et ce mode de juridiction devra être généralisé.

Une répartition équitable en Europe

Ceux qui seraient considérés comme ayant une possibilité raisonnable d’obtenir l’asile ou la protection subsidiaire seraient alors conduit en Europe sur des navires européens et répartis équitablement entre les États européens.

Ceux à qui ne seraient pas, en Europe, reconnu le statut de réfugié devraient alors être reconduits, sauf circonstances exceptionnelles, dans le campement où le premier tri a été effectué, à condition que le délai pour traiter la demande ne dépasse pas un an ce qui empêcherait, dans la vaste majorité des cas, que tout lien irrémédiable ne se soit créé entre le demandeur et le pays où la demande a été effectué. Le refus d’asile devrait valoir obligation de quitter le territoire.

Dans la répartition des réfugiés il faudra se montrer compréhensif avec les pays de l’Est de l’Europe dont non seulement l’identité est forte mais aussi qui ne se sont pas enrichis par la colonisation et ont eux-mêmes été durement colonisés, un temps par les nazis et pendant quelques décennies par les Soviétiques.

La responsabilité que nous avons envers l’Afrique ne va pas jusqu’à nous saborder et donner le continent européen à l’extrême droite.

Rien n’est éternel, l’empire romain était l’Europe d’aujourd’hui et il a vécu.

Le Coran est grand si la raison est son prophète

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Un homme dans une mosquée en France, 2015 (c) SIPA. 00859888_000011

Dans le dernier numéro de Causeur, Rachid Benzine argumente en faveur d’une lecture du Coran qui replace le texte dans son contexte historique, et semble persuadé qu’ainsi une interprétation plus tolérante en sera possible. C’est un projet salutaire et nécessaire, mais hélas totalement insuffisant pour extirper de l’islam le poison du totalitarisme. Pire : mal comprise, c’est une démarche qui risque paradoxalement de renforcer l’emprise culturelle de l’islamisme en renforçant l’aura du livre sacré.

Je ne doute pas de la sincérité de Rachid Benzine, et son entreprise courageuse mérite notre respect. Dans la France d’aujourd’hui, le moins que l’on puisse dire est qu’un intellectuel musulman qui coécrit un livre avec une femme rabbin – Delphine Horvilleur – n’hésite pas à froisser quelques susceptibilités et à prendre des risques pour défendre ses convictions !

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Sur un plan méthodologique, il a bien sûr raison : le sens que l’auteur d’un texte donne à son œuvre ne peut se comprendre que si l’on tient compte du contexte de sa rédaction et c’est évidemment vrai du Coran comme des autres textes religieux.

Ceci étant, trois limites doivent être rappelées :

1. La notion de « contextualisation du Coran » prend un sens très particulier dans une perspective islamique.

Pour l’écrasante majorité des courants de l’islam depuis l’extermination des mutazilites par les hanbalites, le texte du Coran est censé être la parole d’Allah « à la virgule prêt ». De plus, le Coran est dit « éternel et incréé ». Selon ce dogme, la « contextualisation » ne peut donc pas conduire à relativiser les règles imposées par le texte, mais uniquement à discuter des circonstances dans lesquelles ces règles s’appliquent.

Tariq Ramadan, pour ne citer que lui, est un habitué de cette « fausse contextualisation », dont l’objectif réel est de dédouaner le texte de tout ce qui pourrait choquer, et de rassurer les occidentaux naïfs. « Ne vous en faites pas, les appels à massacrer les infidèles étaient valables dans les circonstances de l’époque, mais plus aujourd’hui. » Mais si les circonstances se mettaient à ressembler à nouveau à ce qu’elles étaient à l’époque, l’injonction redeviendrait valable…

Pour nous, « contextualiser » veut dire séparer les grands principes universels des particularismes locaux. Mais cette démarche est impossible si l’auteur du texte est un dieu omniscient, nullement limité ni influencé par un contexte culturel quelconque ! Dès lors, comme le dit lui-même Rachid Benzine, « on ne peut rien en retrancher et pas davantage frapper d’obsolescence certains passages. » C’est là ce qui rend si précieuse l’approche qui est notamment celle d’Abdennour Bidar, et qui consiste à considérer le Coran comme inspiré et non pas dicté : si les principes peuvent venir d’Allah, leur mise en pratique et leur mise en mots sont simplement humaines, avec tout ce que cela implique. Allah cesse alors de servir de caution aux contingences culturelles des tribus arabes du VIIe siècle, et même la sinistre sourate n°9 peut, enfin, être mise à l’écart.

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Cette approche est néanmoins rendue difficile non seulement par le dogme du Coran dicté et incréé, mais aussi par la sacralisation extrême de la personne du prophète, présente dans le texte qui ne cesse de répéter l’association « Allah et Son messager » comme si l’un ne pouvait aller sans l’autre. L’islam considère Mohamed comme « le bel exemple » et « le meilleur des hommes ». Ce ne sont pas seulement les paroles dictées ou inspirées par l’archange qui comptent, le comportement du prophète est aussi source de loi, modèle à suivre, référence pour déterminer le licite et l’illicite, le halal et le haram.

Hélas ! Mohamed fut non seulement chef de guerre, mais chef d’une guerre de conquête menée au nom de la religion et pour contraindre à la conversion. Selon les sources reconnues comme fiables par l’islam, en 632 il refusa toute négociation de paix avec la tribu des Banu Thaqif tant que ceux-ci ne se seraient pas convertis à sa religion, et exigea qu’ils détruisent le sanctuaire d’Al-Lât dont ils avaient la garde à Taëf. La conversion ou la mort, déjà.

N’oublions pas, non plus, qu’il aurait épousé Aïcha alors qu’elle n’avait que 7 ans, et consommé leur mariage dès sa puberté. Rien de particulièrement choquant pour le lieu et l’époque, mais il n’en est pas moins problématique de le présenter aujourd’hui comme un exemple à suivre, guidé par Dieu dans tous les aspects de sa vie !

Je considère Léonidas et les 300 spartiates qui combattirent à ses côtés aux Thermopyles comme des héros et des modèles de courage, mais je serais très inquiet si quelqu’un voulait en faire des modèles, sans précision, surtout s’il s’inspirait de ce que la tradition rapporte de certaines lois de Lycurgue, entre les enfants trop chétifs jetés du haut du Taygète et le meurtre d’hilotes comme rite de passage lors de la Kryptie.

En somme, la contextualisation du Coran ne peut être valable que si elle s’accompagne aussi d’un regard critique sur le prophète Mohamed, à la fois comme modèle de comportement et comme auteur du texte – il faut donc qu’il soit reconnu comme auteur du texte, ou au moins co-auteur inspiré par son dieu, et non simple réceptacle passif de la parole sacrée.

2. Certains principes énoncés dans le Coran restent hautement critiquables, pour ne pas dire condamnables, quel que soit le contexte.

Le Coran contient des principes condamnables peu importe le contexte ! Nombre de musulmans ne les appliquent évidemment pas, et même les désavouent dans leur for intérieur. Ils n’en sont pas moins présents dans le texte, ce qui ne peut manquer d’interroger le statut de référence absolue donné à celui-ci.

Par exemple, le Coran considère comme parfaitement légitime le viol des captives de guerre (par exemple dans les sourates 4 verset 24, 70 versets 29-31, 5 verset 43, 33 verset 52…). Cela ne fait pas de ses auteurs humains des monstres ! Dans l’Arabie de l’époque, c’était hélas une chose parfaitement banale, et compte-tenu du contexte dans lequel ils vivaient, compte-tenu de leur culture, de leur éducation, de leurs connaissances, de leurs références, en somme des outils cognitifs à leur disposition, il eut été bien extraordinaire que les contemporains du prophète Mohamed y trouvent quoi que ce soit à redire. Rares sont ceux qui s’opposent au consensus qui les entoure, à ce qui est « communément admis comme évident », surtout dans une culture qui ne connaissait qu’à la marge les habitudes intellectuelles et les méthodes d’analyse rationnelle des philosophes. Mais tout ceci s’applique à des auteurs humains, non à des dieux.

De plus, si la prise en compte du contexte conduit à l’indulgence vis-à-vis des personnes, elle ne doit pas servir d’excuse aux principes ni aux idées. On est ici très loin de ce qu’évoque Rachid Benzine, qui ne traite que des passages du Coran encourageant à combattre les ennemis du moment, en disant qu’une fois la paix conclue ces directives deviennent implicitement caduques. A moins de défendre la non-violence absolue, tuer un combattant ennemi pendant une guerre n’est pas un meurtre, alors que le faire après l’armistice le devient. Violer une captive en revanche est mal en soi, quel que soit le contexte.

Les jeunes spartiates qui tuaient des hilotes lors de la Kryptie n’étaient pas des monstres, mais un rite de passage qui consiste à tuer des esclaves innocents est tout de même monstrueux, à cause du meurtre et parce qu’il présuppose l’esclavage.

En outre, certains préceptes problématiques du Coran sont manifestement de portée générale, et ont été voulus comme tels par leur(s) rédacteur(s) quel(s) qu’il(s) soi(en)t, même la sourate n°9 que j’évoquais plus haut.

Dans « Comment y aurait-il pour les associateurs un pacte admis par Allah et Son messager, à l’exception de ceux avec lesquels vous avez conclu un pacte près de la Mosquée sacrée ? » (verset 7), le cas général est bien la guerre contre les « associateurs », et c’est le pacte conclu qui est l’exception ponctuelle, la règle valable seulement dans un contexte particulier !

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Les versets 113 et 114 disent : « Il n’appartient pas au Prophète et aux croyants d’implorer le pardon en faveur des associateurs, fussent-ils des parents, alors qu’il leur est apparu clairement que ce sont les gens de l’Enfer. Abraham ne demanda pardon en faveur de son père qu’à cause d’une promesse qu’il lui avait faite. Mais, dès qu’il lui apparut clairement qu’il était un ennemi d’Allah, il le désavoua. » La référence à Abraham et à son père pour illustrer le propos montre bien que la condamnation des associateurs aux flammes infernales ne s’applique pas qu’aux tribus contre lesquelles le prophète se battait dans le contexte d’apparition de cette sourate, mais qu’il s’agit d’une généralité intemporelle.

Et les versets 29 à 31, hélas, semblent bien s’appliquer aux juifs et aux chrétiens en général, et pas uniquement aux juifs de Médine et aux byzantins qu’évoque Rachid Benzine : « Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour Dernier, qui n’interdisent pas ce qu’Allah et Son messager ont interdit (…) jusqu’à ce qu’ils versent la capitation par leurs propres mains, après s’être humiliés. Les Juifs disent « Uzayr est fils d’Allah » et les Chrétiens disent « le Christ est fils d’Allah. » Telle est leur parole provenant de leurs bouches. (…) Qu’Allah les anéantisse ! (…) Ils ont pris leurs rabbins et leurs moines, ainsi que le Christ fils de Marie, comme Seigneurs en dehors d’Allah, alors qu’on ne leur a commandé que d’adorer un dieu unique. Pas de divinité à part lui ! »

La contextualisation est insuffisante : c’est le fond même du texte qui pose problème, et pas seulement l’une ou l’autre interprétation qui en est faite, ou les circonstances de son application. Ces versets ne peuvent pas être autre chose qu’un appel à la guerre, et si leur auteur est un dieu ayant pesé chaque mot, on voit mal comment cet appel cesserait soudain d’être valable.

On revient donc à la question majeure du statut théologique du Coran, question centrale pour le développement d’un islam véritablement humaniste, comme l’ont vu Abdennour Bidar, Abdelwahab Meddeb, Yadh Ben Achour et bien d’autres.

Et c’est à juste titre que Lydia Guirous écrit, dans Ça n’a rien à voir avec l’islam ? :

« Réformer ce texte sacré (…) nécessitera une véritable révolution culturelle, mais c’est indispensable et même urgent si l’on veut sauver ce qui peut l’être de la dignité de cette religion. (…) La distinction entre islam et islamisme est de plus en plus ténue, et nous le savons, car les textes sacrés contiennent les germes de ce dogme mortifère. Il nous faut clairement réagir, clairement manifester notre attachement aux droits de l’homme et à la liberté (…) La crédibilité des musulmans modernes passera par leur capacité à se réapproprier cette religion, par leur aptitude à imposer une réforme profonde et sérieuse de celle-ci. »

3. La critique des interprétations du texte ne doit pas se substituer à la critique du texte.

Sans cela, le texte lui-même sera renforcé dans son statut de référence ultime, hors de portée de toute critique de fond, au détriment de la liberté de débattre et du sens moral. En substance, il faut pouvoir dire non seulement « je ne suis pas d’accord avec cette interprétation du Coran » mais aussi et surtout « je ne suis pas d’accord avec le Coran ». Il faut pouvoir le dire même à un musulman, et il faut que les musulmans puissent le dire.

Or, insister sur la contextualisation au détriment de cette nécessaire critique de fond risque de renforcer implicitement le statut de référence ultime donné au texte pour définir le bien et le mal, ou plutôt, dans le cas de l’islam, le permis et l’interdit, ce qui n’est absolument pas la même chose.

L’idée même de faire d’un livre, quel qu’il soit, l’étalon indépassable du vrai et du bon est intellectuellement viciée, puisqu’elle détourne de la compréhension du réel pour se concentrer exclusivement sur la compréhension d’une modélisation du réel, la compréhension d’une compréhension.

Bien sûr, on peut se méfier de l’argument d’autorité sans pour autant prétendre tout réinventer soi-même. On peut faire preuve d’esprit critique sans prendre pour des imbéciles toutes les générations qui nous ont précédées dans tous les peuples. Mais avoir conscience de l’intelligence de nos prédécesseurs ne veut pas dire non plus les croire infaillibles, ni renoncer à observer et analyser le monde par nous-mêmes !

Même la foi en une révélation n’évite pas la référence au réel, à moins de devenir un pur dogmatisme. Une véritable révélation (ou la révélation d’une divinité digne de ce nom) est une idée qui libère, et non une idéologie qui enferme. C’est un enseignement, et non un dogme.

Il nous faut donc impérativement défendre la possibilité d’être en désaccord non seulement avec telle ou telle interprétation d’un texte, mais aussi avec le texte lui-même, y compris lorsqu’il est parfaitement explicite. Peu importe que ce texte soit un Évangile, le Talmud, le Dao De Jing, le Kojiki, le Rig Veda, la Théogonie ou le Coran.

Cette exigence méthodologique n’est d’ailleurs pas inconnue du monde musulman. C’est même l’un des points clefs du projet exposé par Yadh Ben Achour, artisan de l’inscription de la liberté de conscience dans la nouvelle constitution tunisienne, dans La seconde Fâtiha, l’islam et la pensée des droits de l’homme. L’auteur y insiste sur l’importance de se donner le droit juridique, moral et intellectuel, de sortir de son arc référentiel d’origine pour délibérer individuellement et collectivement en toute liberté. Il le formule avec beaucoup d’élégance au début de son livre : « Tu peux aimer ta culture, ta langue, ta famille, ta patrie, ta communauté, ton histoire et ton dieu. Tu peux leur obéir. Tu dois certainement les respecter. Souviens-toi cependant que seule ta liberté te rend digne de ton humanité. Tu n’es humain que par cela. Rien ne doit donc violer son enceinte. Elle seule t’apprend à tenir à distance les forces qui pourraient sceller ton esprit : ta culture, ta langue, ta famille, ta patrie, ta communauté, ton histoire et ton dieu. »

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C’est d’autant plus important que, même s’il trouve dans certains aspects de l’islam et certains passages du Coran des traces de l’aspiration universelle à ce que nous appelons les droits de l’homme, il alerte aussi sur le fait que « la version intégriste représente une interprétation possible du texte fondateur lui-même ainsi que de son expression dans l’histoire. Ce point de vue serait même le plus proche de la vérité du texte. »

Cette démarche, que je partage, présuppose en outre l’idée que le Bien et le Juste découlent de la nature des choses, et non d’une volonté arbitraire, que ce soit celle d’un dieu despotique ou de la « tyrannie de la majorité ». C’est d’ailleurs toute l’importance d’ajouter la notion d’Etat de droit à celle de démocratie, sans quoi on aboutit au paradoxe selon lequel si la majorité des citoyens vote l’abolition de la démocratie il devient démocratique de mettre fin à la démocratie.

C’est pourquoi il est important de rappeler que l’islam ne se préoccupe pas du Bien et du Mal, mais du Permis et de l’Interdit, halal et haram, et qu’il considère que ces catégories sont fixées par Allah selon l’unique critère de sa volonté, pour ne pas dire de son bon plaisir. Contrairement à ce que l’on pense parfois, ce n’est en rien une conséquence inévitable de l’idée de révélation : savoir et enseigner ce qu’est le Bien n’est absolument pas la même chose que décider de ce qu’il est.

En cela, l’islam s’oppose radicalement à la philosophie et à la religion hellénistiques : dès Homère, Athéna fait remarquer à Zeus que l’assemblée des Olympiens désapprouvera toute décision injuste de sa part, bien que nul ne conteste qu’il soit le dieu suprême et le souverain du Cosmos. Il existe donc, dans l’esprit même des dieux, une idée de la Justice qui n’est pas réductible à leur seule volonté, et qu’au moins les plus sages d’entre eux estiment de leur devoir de respecter.

L’islam s’oppose également sur ce point au judaïsme : Abraham dit bien à Yahvé qu’il serait injuste de détruire les innocents de Sodome et Gomorrhe en même temps que les coupables, et cela resterait injuste même si Yahvé décidait de le faire. La Règle d’Or d’Hillel l’Ancien, « ce qui est détestable à tes yeux, ne le fais pas à autrui », repose bien sur les aspirations profondes de l’homme, et non sur une volonté extérieure qui s’imposerait à lui.

L’islam s’oppose aussi au christianisme, du moins dans sa forme la plus classique : c’est le point central du fameux discours de Ratisbonne, où d’ailleurs le pape Benoît XVI rappelait tout ce que l’Église doit aux philosophes de l’antiquité dans ce domaine.

Notons tout de même qu’il existe dans le christianisme des courants de pensée, incarnés notamment par Guillaume d’Ockham, pour lesquels la décision divine arbitraire est autosuffisante et seule source du droit, seul étalon du bon et du juste. Elle est « ce qui explique et n’a pas à être expliqué ». Comme Al Ghazali, Ockham considère que l’homme devrait faire le mal si telle était la volonté de Dieu, alors que les philosophes grecs et romains insistent sur le fait que la grandeur des dieux est justement de s’astreindre eux-mêmes à ne tendre que vers le bien, et qu’accepter de vénérer une entité par intérêt ou par crainte même si elle ordonnait le mal serait le pire des blasphèmes – ce que Plutarque appelle la superstition.

En outre, l’idée que le Bien et le Juste sont ce qu’ils sont par nature, et non en fonction d’une décision arbitraire, est loin d’être une conception uniquement occidentale. Yadh Ben Achour, par exemple, estime que l’origine de ce que l’Occident a conceptualisé sous la forme des droits de l’homme se trouve dans la révolte instinctive qui nous anime face à toute souffrance absurde : la nôtre, celle de nos proches, celle de nos semblables, celle de toute forme de vie sensible. Il y a plus de deux mille ans, le philosophe chinois confucéen Mencius avait un raisonnement très proche. Il voyait le fondement de la vertu, et la pierre d’angle de toute société civilisée, dans l’instinct de protection qui nous pousse à essayer de rattraper un enfant en équilibre instable sur la margelle d’un puits, même si cet enfant nous est totalement inconnu.

Au final, bien que les débats sur le véritable sens du Coran soient utiles, nous devons surtout assumer et affirmer qu’en matière d’éthique nous nous plaçons résolument du côté d’Homère et Plutarque, Mencius et Yadh Ben Achour, Hillel l’Ancien et Motoori Norinaga, Cléanthe et Benoît XVI, contre la vision d’Al Ghazali ou Ockham.

A ce titre, les préceptes du Coran ne peuvent qu’être subordonnés juridiquement aux principes fondamentaux de la République, et moralement à cet élan universel vers ce que, malgré les modes relativistes, nous ne pouvons qu’appeler le Bien – et le beau, le vrai, le juste, l’harmonieux. Ce sont cet élan et ce vers quoi il nous pousse, combinés à l’usage rigoureux de la raison et à la confrontation des analyses, qui doivent nous servir de diapason intérieur, de référence pour juger de la validité du texte, et non l’inverse.

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