Même au Québec, fière province francophone du Canada anglophone, le français perd du terrain devant la progression – orchestrée ? – de l’anglais.


Benoît Duteurtre a publié dans Causeur un article critique au sujet du plus récent ouvrage de Jean-Michel Delacomptée intitulé Notre langue française. Ce livre passionnant n’a fait que peu parler de lui, chez moi, au Québec. Il aurait pourtant dû y faire grand bruit, considérant que, depuis la perte de Québec aux mains des Anglais le 13 septembre 1759, la tentation anglophile des Québécois est une menace constante pour notre survie nationale. La conservation de notre langue commune, que l’on considère comme la pierre d’assise de la culture québécoise a, depuis des siècles, constitué une préoccupation majeure au cœur des luttes politiques du foyer lumineux de l’Amérique française.

L’avènement de la franglophonie ?

L’entête de l’article de Benoît Duteurtre mentionnait que face au globish, « Paris gagnerait à suivre l’exemple québécois ». Il est vrai que des mesures concrètes ont été prises par le Parti québécois de René Lévesque à la veille des années 1980 pour protéger l’usage du français dans l’espace public de la « Belle province ». Il fallait en effet résister à la fois au glouton envahisseur culturel anglophone et à la tentation propre aux esprits colonisés d’ici de succomber aux charmes de l’anglais. À l’heure où la France se révèle, elle aussi, fragile face aux sirènes anglo-saxonnes et à leur bras conquérant qu’est la mondialisation, une mise au point quant aux succès supposés et aux indéniables insuffisances des politiques linguistiques québécoises s‘impose.

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Jean Bodin écrivit en 1576, dans ses Six livres sur la République, que la souveraineté était « la puissance absolue et perpétuelle d’une république ». Si les penseurs libéraux s’échinent aujourd’hui à nous convaincre que cette définition est fausse et que la souveraineté peut être divisée entre plusieurs paliers gouvernementaux et entre plusieurs instances, la réalité prouve régulièrement le contraire. La France, que tous considèrent comme une république souveraine, voit aujourd’hui des grands pans de sa politique soumise à l’Union européenne (UE). Un appareil judiciaire européen existe et exerce son autorité lorsqu’un des pays membres de l’union déroge de certaines consignes bruxelloises. La France voit ainsi sa souveraineté érodée. Cette érosion, par sa simple existence et par le fait qu’elle semble désormais impossible à freiner, laisse deviner que, dans la guerre de pouvoir qui se joue actuellement en Europe entre les nations et la proto-fédération qu’est l’UE, c’est cette dernière qui détiendra, dans le futur, l’essentiel de la puissance politique. Accéder à la souveraineté est une conquête. L’Europe a aujourd’hui l’avantage dans cette bataille contre les nations – bataille que beaucoup refusent de voir et de nommer.

Au Québec, le français gruyérisé 

Le Québec, lui, n’est pas souverain. Ses lois linguistiques, fortement approuvées par la population francophone, noyau ethno-culturel du Québec, détenteur légitime du droit de décider de son destin national, ont été grignotées par le gouvernement fédéral à grands coups de Cour suprême et de « Charte canadienne des droits et libertés ». Les Québécois, que Pierre-Elliott Trudeau, père de Justin, considérait à demi-mots comme des arriérés démocratiques dans un manifeste publié en 1958, se sont alors fait accuser de souhaiter fonder une « police de la langue » visant à brimer les droits de la pauvre minorité anglaise et la liberté des nouveaux-arrivants de choisir la langue de leur choix. Il fallait impérativement que le sage Canada anglais et ses juges limitent les ambitions autoritaires du Québec.

Que proposait la célèbre « loi 101 » québécoise, adoptée en 1977 ? « Fai[re] du français la langue officielle de l’État et des tribunaux au Québec, tout en faisant du français la langue normale et habituelle au travail, dans l’enseignement, dans les communications, dans le commerce et dans les affaires. L’enseignement en français devient obligatoire pour les immigrants, même ceux en provenance d’autres provinces canadiennes, à moins qu’une ‘entente de réciprocité’ n’intervienne entre le Québec et la province ». Les écriteaux des commerces, les étiquettes des produits et les publicités devaient être en français et, si une version anglaise devait figurer, elle devait être en caractères plus petits. C’était trop pour le paradis des Droits de l’Homme qu’aspirait à être le Canada. Sans puissance politique, sans souveraineté, le Québec n’a pu que voir sa loi gruyérisée. Une Union européenne plus puissante politiquement pourrait tenter de contenir et de réprimer les tentations françaises d’agir à l’image du Québec pour protéger sa langue.

Montreal global city

Un autre problème des lois linguistiques québécoises, plus subtil, n’apparaît qu’aujourd’hui. On pourrait croire, grâce à la Charte de la langue française de Camille Laurin, que l’avenir du français au Québec est assuré, ou à tout le moins minimalement protégé. Les « enfants de la loi 101 » sont maintenant grands, majeurs et vaccinés. Ils sortent de l’université, travaillent. Ils vivent en banlieue métropolitaine ou en ville. Ils quittent les régions éloignées de la capitale, les milieux francophones de tradition intellectuelle et morale catholique, les régions presque culturellement homogènes et sont aspirés par Montreal global city. On leur apprend que le français n’est nullement menacé, que toutes les cultures cohabitent dans un climat idyllique et que le souci de la disparition culturelle est l’affaire de vieillards ou de xénophobes ignorants.

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On leur dit : « Voyez ! La loi 101 existe, l’avenir du français est garanti. Maintenant, ouvrez-vous au monde. Accueillez les clients dans les commerces en lançant bonjour-hi et célébrez ainsi la diversité et l’ouverture au monde! » Montreal global city, Montreal bilingual city, Montreal canadian city. L’anglais revient, se réinstalle. Appuyé par l’appareil idéologique entourant le mondialisme libéral, on en vient même à se méfier de la Charte de la langue française. On se scandalise lorsqu’un commerce délinquant est mis à l’amende par l’Office québécois de la langue française. On parle en franglais entre francophones. C’est le progrès ! C’est la modernité ! L’anglomanie gagne certains décideurs qui, afin d’inclure la minorité anglophone maltraitée, interviennent en anglais à l’Assemblée nationale du Québec. Chassez l’esprit du colonisé et il revient au galop.

La loi ne suffit pas

Mais il y a pire. Jean-Michel Delacomptée nous met brillamment en garde contre ce piège dans son essai sur la langue. Ce pire, en refusant de réfléchir hors des ornières de la société libérale, nous ne l’apercevons pas, ou seulement très indistinctement, rincés que nous sommes par cette tendance à ne considérer les choses que par l’angle de leur utilité et de leur efficience. Il s’agit de voir la langue avant tout comme un « outil de communication ». Or, la langue-outil est chose incomplète. Lorsqu’un peuple considère sa langue uniquement de cette manière, elle devient une langue décharnée.

Légiférer pour protéger la langue française contre le globish est essentiel. Il ne faut toutefois pas se laisser berner par le faux sentiment d’assurance que cela procure, car la loi ne peut que protéger la langue-outil. Se reposer entièrement sur des lois linguistiques, c’est, au final, abdiquer l’esprit de la langue, sa richesse, sa beauté, la pensée spécifique qu’elle nourrit, l’héritage philosophique qui émane d’elle. L’impérialisme culturel gallo-ricain, ce faisant, entrera par l’arrière-cour et la jeunesse chantera avec enthousiasme les louanges de l’indifférenciation culturelle, et ce malgré toutes les précautions qu’on aura prises. Amis français, ne laissez pas cela vous arriver.

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