Le terroriste Georges Ibrahim Abdallah va être libéré et sera expulsé vers le Liban dans quelques jours. Pourtant, ses convictions politiques seraient restées intactes. Pendant ce temps, confronté à la surpopulation carcérale, le procureur de Bobigny suspend les mises en détention jusqu’à la rentrée pour désengorger les cellules.
Le hasard judiciaire permet un rapprochement, pas si incongru que cela, entre la libération de Georges Ibrahim Abdallah après 41 années d’incarcération pour des crimes terroristes et la décision du procureur de Bobigny de limiter les détentions à cause de la surpopulation pénitentiaire.
Sur ce dernier point, je comprends mal que dans l’arbitrage à opérer entre la sauvegarde sociale et la protection des personnes d’un côté, et de l’autre le souci carcéral, on ne considère pas comme naturellement prioritaire les premières. Quel que soit le triste état de certains établissements et leur densité d’occupation, ces éléments ne devraient pas l’emporter sur le devoir de la Justice de placer au-dessus de tout la sécurité des citoyens, « la majorité des honnêtes gens ». D’autant plus que pour une fois nous n’avons pas un garde des Sceaux qui laisse ce problème de la surpopulation et la honte des trop nombreux matelas à l’abandon !
La libération de Georges Ibrahim Abdallah est tout sauf à saluer. Mais à déplorer. Sauf si on est Éric Coquerel et qu’on appartient à la mouvance qui n’a rien appris, et jamais rien renié. Pour laquelle Georges Abdallah demeure un héros.
Même au bout de 41 ans, le sang n’a pas forcément séché et l’horreur terroriste des agissements demeure.
Il convient d’autant plus de les garder en mémoire que les prémices de ce dossier ont été largement gangrenées, au niveau des réquisitions, par un Parquet dépassé et trop sensible à la raison d’État. Heureusement, Me Georges Kiejman, pour l’ambassade des États-Unis, a convaincu la cour d’assises spéciale d’édicter la réclusion criminelle à perpétuité.
Georges Abdallah, criminel atypique contestant, malgré les preuves matérielles et balistiques, avoir perpétré ces forfaits, tout en admettant sa responsabilité politique – c’est bien commode ! -, a pris acte du caractère inespéré de cette libération puisqu’il a remercié la mobilisation qui l’a permise, et donc l’idéologie qui l’inspirait.
Il y a dans cette personnalité quelque chose qui fait songer à Cesare Battisti, adulé en France par les intellectuels de gauche. Mais lui a eu le courage de détruire les illusions qu’on avait formées à son sujet. Sur le tard, il a admis sa totale culpabilité.
Georges Ibrahim Abdallah n’a rien regretté des horreurs terroristes commises et il sera donc libéré comme il est entré : en plein contentement de lui-même et de ses crimes. Susceptible, donc, d’en attiser d’autres.
Il aurait dû purger sa peine jusqu’au bout en prison.
Ayant relié Bobigny à Georges Abdallah, je ne peux que constater, sur ces deux plans, une double indulgence de type différent mais incontestable.
L’une a bénéficié à Georges Abdallah, l’autre bénéficiera aux délinquants qui n’iront pas en prison.
Les cartes postales de l’été de Pascal Louvrier (3)
Ayant achevé un livre sur André Malraux, je sais que seul l’art peut tenir en respect la mort, et même la surmonter parfois. Avant de quitter Paris, et après avoir écrit un article sur Claude Simon pour Causeur de juillet-août, j’ai cherché sa tombe au cimetière de Montmartre. Il faisait très chaud et les chats ne m’ont pas aidé. Les arbres n’étaient pas des acacias, l’arbre préféré de Simon depuis l’enfance passée dans la maison familiale située à Salses-le-Château, en plein cœur du pays catalan, l’été. Avec la patience d’un horloger suisse, j’ai fini par la trouver. Le temps a oblitéré nom, prénom et dates qui encadrent une vie, ainsi que celui de sa compagne, Réa. À peine peut-on deviner son patronyme. La sépulture est grise, piquée de mousse, jamais entretenue. Elle ressemble à celle de Georges Bataille, dans le cimetière de Vézelay. Elle est aussi hideuse. Claude Simon, amarré par paresse au Nouveau Roman, a pourtant écrit de superbes livres. Son œuvre, grâce à Philippe Sollers, est éditée dans la Bibliothèque de la Pléiade, elle fut couronnée par le prix Nobel, en 1985. L’essentiel a vaincu la mort, le reste n’est que poussière. À condition qu’il y ait encore quelques intercesseurs pour la faire découvrir à des lecteurs curieux et exigeants. Car le style de Simon est l’un des plus puissants de la littérature du XXème siècle.
Dans un roman de Claude Simon, on retrouve souvent les mêmes morceaux d’un puzzle à reconstituer, écrits différemment, avec quelques variantes, quelques détails complémentaires, le tout servi par une écriture ample, des phrases ductiles, dynamisées par les participes présents et les métaphores audacieuses. Ça ressemble à un acacia. J’ai donc décidé de relire ce roman portant le nom de cet arbre révéré par Simon, né en 1913 et mort il y a tout juste vingt ans, un 6 juillet. Voici les dernières lignes de L’Acacia (1989), écrites par un homme de plus de soixante-dix ans : « La fenêtre de la chambre était ouverte sur la nuit tiède. L’une des branches du grand acacia qui poussait dans le jardin touchait presque le mur, et il pouvait voir les plus proches rameaux éclairés par la lampe, avec leurs feuilles semblables à des plumes palpitant faiblement sur le fond des ténèbres (…) ». Ça continue ainsi sur plusieurs lignes, jusqu’au mot final : « Immobilité ». Le roman est alors achevé. On ne touche plus à rien. La postérité le retient. L’arbre symbolise l’œuvre qui se déploie grâce au tronc strié, gorgé de sève surabondante.
L’ouverture du roman décrit trois femmes en deuil qui crapahutent dans la boue. Elles sont accompagnées d’un jeune garçon. C’est l’histoire de Claude Simon contraint de suivre sa mère, et ses tantes, à la recherche de la tombe de son mari mort à la Grande Guerre. Elle s’entête, et cet entêtement dévaste l’enfance de son fils. C’est le point de départ, la naissance de l’écrivain et sa scène fondatrice, sans cesse revisitée, comme dans un cauchemar, sans nom, sans visage, juste des silhouettes maigres erratiques. Puis en 1940, ayant survécu à la débâcle, un jeune homme tente de retrouver ses repères dans une société bouleversée par la défaite militaire. Claude Simon, sans jamais se nommer, raconte sa propre expérience de soldat à cheval lancé contre l’aviation. Un assaut anachronique, presque sacrificiel. Entre ces deux tableaux – Simon est un peintre contrarié – la reconstitution familiale et l’exhumation des origines de ses ancêtres. Un lien infrangible : la guerre.
La guerre, oui. Celle d’Espagne où l’on croise le jeune Simon, trafiquant d’armes dans les rues de Barcelone, résistant aux franquistes, répétition générale de la déflagration de 1939, soulignant le naufrage moral des démocraties. La captivité ensuite du soldat, puis son évasion, qui connaît la faim, la saleté, la peur, ce retour à l’élémentaire, voire l’animalité, avec l’expérience de la mort pleine de fureur et de bruit – influence de Faulkner sur Simon. Pas de noms propres, j’insiste, mais des périphrases. Claude Simon ne raconte pas, il décrit l’homme au milieu du chaos, solitaire et abandonné. C’est ensuite le ressourcement vital avec la visite au bordel du coin et la chaleur des corps prostitués. Eros coûte que coûte pour résister aux desseins de Thanatos – Simon va plus loin, dans Les Géorgiques (1981), en imaginant la jouissance de sa mère au moment de sa conception.
Grâce à l’écriture, devant l’acacia, le travail de reconstitution s’opère. Le résultat est entre nos mains, il est vertigineux, unique, impossible à résumer, au fond.
Claude Simon n’a jamais retrouvé la tombe de son père qu’il n’aura pas vraiment connu – Simon est né en 1913, son père est mort l’année suivante. Je suis devant celle de l’écrivain, les nuages sont menaçants dans le ciel délavé. Cette bribe de phrase, à partir de laquelle tout commence, me revient soudain : « (…) depuis qu’encore enfant il avait été traîné dans un paysage d’apocalypse à la recherche d’un introuvable squelette (…) ».
Claude Simon, L’Acacia, Les Éditions de Minuit. 400 pages
Les billets étaient pris. Le voyage prévu depuis longtemps. Et voilà que le 2 juillet, le festival d’Avignon, par la voix de son directeur, publie sur son compte officiel :« le festival se passe tandis qu’un massacre de masse se produit à Gaza ».
La Franco-Israélienne que je suis se demande alors : « mais que vais-je faire dans cette galère ? »
Sur place, je m’attends au pire. Je guette le moment où l’on me prendra à partie, où des paroles m’atteindront, où mon cordon jaune aux couleurs de la libération des otages sera trop encombrant, mais rien. Ou presque. Ici, on s’affaire à une sorte de marathon culturel et divertissant à grande échelle, on passe d’un théâtre à un autre, on épluche les critiques et on traque LA pièce à ne pas rater.
Je m’assois à une terrasse de café pour reprendre mon souffle. Un Allemand me tend un tract pour « Le Marchand de Venise », de Shakespeare, il veut causer avec moi, je lui dis que j’habite en Israël. Baissant la voix, il me lâche cette phrase : « Être antisémite est devenu illégal et condamnable. Alors la forme a changé, on s’en prend à Israël au lieu de s’en prendre ouvertement aux Juifs, mais le fond est resté le même ».
Je remonte les rues brûlantes, quelques affiches sur Gaza et la Palestine perdues dans le flot infini des spectacles que l’on placarde. Un drapeau palestinien, un keffieh, il semble que la mayonnaise de la polémique n’a pas vraiment pris. Mais le mal est fait. Et le cœur n’y est plus. C’est la raison pour laquelle les mots de Saint-Exupéry, par la voix du talentueux Franck Desmedt, me parlent avec clarté : « le véritable courage, c’est de résister à l’ambiance. »
Résister à l’ambiance, pour moi, c’est passer outre, feindre la normalité, tout en ne cédant rien aux poncifs paresseux. « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » disait Camus, tristement mis à l’honneur dans une pièce ratée du festival au théâtre Essaion.
Ce sanctuaire de la création théâtrale, censé incarner le souffle le plus vivant de l’art, s’est transformé en une parodie pathétique de lui-même.
« On ne voit bien qu’avec le cœur » nous dit encore Saint-Exupéry. Au milieu des spectacles qui se réclament haut et fort de « l’humanisme », des « droits de l’homme » et d’autres combats éminemment vertueux, mon cœur ressent que l’âme du festival a été capturée.
Le théâtre défiguré a perdu sa vocation universelle : extraire le spectateur de son propre système de croyances, l’inviter, par la justesse des textes, à s’identifier à des émotions qu’il n’a pas directement vécues, et ainsi communier avec ses frères humains d’autres époques et contrées, pour donner un sens plus grand à sa propre existence.
À Avignon, je redécouvre cette évidence : on ne peut communier en excommuniant.
Toute prétention à l’universel en devient une trahison quand, au nom de la « Morale » ou du « Droit », on se met à exclure une partie de l’humanité, désignée par la bien-pensance commune comme incarnation du Mal absolu. C’est cette même fausse vertu qui prend l’art en otage de sa bêtise et de son narcissisme lorsqu’on voit certains artistes annuler leur venue aux Francofolies de Spa sous prétexte de la présence du chanteur franco-israélien Amir…
De ce festival détourné de son essence, je repars vers mon peuple, si injustement stigmatisé, boycotté, vilipendé, vers cet « autre universel » qui m’a appris à unir le respect de soi à celui de l’Autre, la fierté nationale à la reconnaissance de toutes les identités.
C’est dans cette nouvelle patrie que je continuerai désormais à faire vibrer l’âme du théâtre français… en attendant que mon pays natal trouve enfin le courage de « résister à l’ambiance » …
Habitué aux joutes médiatiques, hier comme dirigeant communiste, aujourd’hui comme chroniqueur politique, Olivier a des tripes et du cœur quand il s’agit de défendre ses idées. « J’aime qu’on me contredise ! » pourrait être sa devise.
Avant l’intervention israélienne en Iran du 13 juin, Benyamin Netanyahou était en grande difficulté. D’abord sur le plan intérieur, avec ses alliés gouvernementaux d’extrême droite qui, refusant la participation des ultra-orthodoxes au service militaire, le menaçaient d’une dissolution de la Knesset. Habile tacticien, le Premier ministre israélien semblait pourtant de plus en plus acculé en ayant qu’un seul horizon pour se maintenir : poursuivre la destruction de Gaza. Un carnage sans issue après le pogrom du 7 octobre 2023 perpétré par les terroristes islamistes du Hamas. La riposte légitime s’est transformée en une vengeance disproportionnée, depuis plus de vingt mois, contre le peuple palestinien enfermé dans une enclave de douleur et de mort, de colères et de ressentiments. Sans parler des exactions du gouvernement israélien en Cisjordanie. De plus en plus d’Israéliens, dans ce pays démocratique, ne voulaient plus de cela, d’un horizon obstrué et d’un isolement international.
Avant l’intervention israélienne puis américaine sur l’Iran, deux processus diplomatiques étaient engagés. D’abord des échanges directs, à Oman, entre Américains et Iraniens sur la question du nucléaire. Puis, la conférence programmée à New York, du 17 au 20 juin, à l’initiative de la France et de l’Arabie saoudite, pour la reconnaissance de l’État palestinien. Et aussi – cela a été trop peu rappelé – pour une reconnaissance d’Israël par des pays arabes. Bref, il était question de diplomatie et de politique. D’avenir commun, de sécurité collective pour éviter une escalade dans une région poudrière où toute déflagration peut avoir des conséquences vertigineusement dangereuses.
Puis, après l’intervention israélienne et américaine en Iran, tout cela a été déchiré. Éparpillé aux quatre vents d’un Proche-Orient en état de choc. À l’heure où ces lignes sont écrites, les commentaires portent sur les performances de la bombe GBU-57. C’est impressionnant quand même notre capacité à être tour à tour infectiologues (au temps du Covid), sélectionneurs (pour les JO ou le PSG) et maintenant spécialistes des bombardiers B-2 et de l’uranium enrichi. Il est aussi question de ce que pourrait être la riposte iranienne, de la dimension stratégique du détroit d’Ormuz, de la possible flambée du prix du pétrole. Et de l’impuissance française et européenne. Seul le chancelier allemand a eu un propos audible en indiquant que Benyamin Netanyahou avait fait le « sale boulot » pour nous tous.
Le Premier ministre israélien a obtenu à la fois le précieux soutien américain et un nouveau théâtre d’opérations. On sait qu’il peut faire la guerre. On sait qu’il peut imposer la loi du plus fort. Surtout s’il est soutenu par plus fort que lui encore. On sait qu’il est un politique capable, dans des situations particulièrement difficiles pour lui, de se tirer d’affaire pour mieux se relancer et s’imposer.
Mais pour quelle issue ? Pour quel projet politique ? Celui des partis religieux d’extrême droite qui, il y a peu d’années encore, n’auraient jamais pu intégrer un gouvernement israélien ?
Je n’ai jamais confondu l’État d’Israël avec son gouvernement. Alors que l’antisionisme est devenu un antisémitisme, on doit pouvoir continuer à critiquer, si nécessaire, la politique du gouvernement israélien.
Chroniqueur littéraire au Figaro Magazine, président-fondateur du prix de Flore, animateur des « Conversations chez Lapérouse » sur Radio Classique, écrivain à succès chez Grasset : avec une telle carte de visite, Frédéric Beigbeder connaît mieux que personne l’esprit français ; et n’oublie pas au passage d’en avoir.
Causeur. Qu’est-ce que l’esprit français ? Et surtout, existe-il ?
Frédéric Beigbeder. Oui, il existe ! Précisément depuis François Rabelais, le premier homme de lettres à avoir critiqué le pouvoir, à s’être moqué de tout ce qui est sérieux. C’était l’écrivain libre par excellence, un pur anarchiste avec son mot d’ordre « Fay ce que vouldras ». Nous sommes tous les enfants de ce médecin complètement dévoyé, martyrisé en son temps par la censure, alors qu’il est l’inventeur – en même temps que Cervantès en Espagne – du roman moderne, donc de l’esprit moderne.
Modernes, nous le sommes tous, mais peut-on parler d’un esprit spécifiquement français ?
Peut-être bien. Parce qu’en France, on aime davantage l’outrance et la provocation que dans les autres pays. Prenez Oscar Wilde, qui est un sommet de l’esprit. Sa vie est faite de scandales, en particulier celui de son homosexualité – qui lui a valu d’aller en prison –, mais il a toujours veillé à ce que son expression, elle, ne dépasse pas les bornes. Alors que dans notre pays, on ne peut pas résister au plaisir d’exagérer, de caricaturer, de choquer, quitte à le payer très cher, parfois du prix de sa propre vie. Ce n’est sans doute pas un hasard si Charlie Hebdo est publié à Paris.
Malheureusement, l’esprit français, c’est aussi Robespierre et un certain esprit de délation…
Oui, mais quand on me parle d’esprit, je ne pense pas à nos défauts, notre lâcheté, notre pourriture ! Dans le mot « esprit », j’entends un certain style, celui de Voltaire, de Guitry, la repartie, l’ironie, l’art de faire rire, de bousculer. Avoir de l’esprit ne consiste pas à préparer ses blagues à l’avance, mais à savoir les inventer dans l’instant et les placer pile au bon moment. Par exemple Talleyrand qui s’exclame, alors qu’une comtesse qui vient de faire un pet dans un salon bouge son fauteuil pour tromper l’assemblée : « Madame, vous cherchez la rime ? » Il paraît que cette saillie a fait le tour du pays. J’adore l’idée qu’un bon mot soit repris, colporté. Ce n’est peut-être pas glorieux, mais l’esprit français prospère dans le ragot. Truman Capote affirmait d’ailleurs que toute la littérature repose sur des potins. Il avait raison. Depuis Villon, on ne fait que reprendre des histoires qu’on se raconte dans les dîners. La ballade des dames du temps jadis, c’est rien que des vieux cancans.
Avec son trait assassin, Talleyrand a sali la réputation d’une dame. L’homme d’esprit français aime aussi, et même surtout, honorer le beau sexe ! Alain Finkielkraut cite souvent cette phrase de Germaine de Staël : « La France est la patrie des femmes. »
C’est vrai. Et ça remonte au Moyen Âge courtois, donc avant Rabelais. La galanterie, c’est très français. D’ailleurs, je l’ai remarqué de façon empirique. Quand j’organise un dîner, s’il n’y a pas une, deux ou trois femmes, les mecs sont nuls. Pour que le Français ait de l’esprit, il faut qu’il cherche à plaire à une dame. On retrouve cela chez les libertins du xviiie siècle. Sans cette inspiration-là, on n’est plus que des instagrameurs à faire des vannes, ou des comiques de stand-up.
L’esprit français, c’est en quelque sorte l’inverse de l’esprit de l’escalier…
Je dirais que l’esprit français, c’est un tiers d’irrévérence, un tiers de potin, un tiers de drague.
Trouvez-vous aujourd’hui des héritiers dignes de cet esprit ?
Édouard Baer par exemple. Si vous le lancez sur un sujet, il peut improviser dix minutes de monologue complètement poétique, inattendu, désopilant. Amélie Nothomb aussi a beaucoup d’esprit. Un jour, je lui dis : « Ça serait drôle qu’on écrive chacun un livre l’un sur l’autre. » Elle me répond : « Bonne idée, faisons-le ! » Je la taquine alors : « Le seul problème, c’est que mon livre va être meilleur que le tien, évidemment. » Et elle me lâche aussitôt : « Oui, parce que le sujet est plus intéressant ! »
Ce n’est pas le genre d’échange que vous pourriez avoir avec Annie Ernaux ou Christine Angot…
Je ne sais pas… Mais je vois où vous voulez m’entraîner. Vous voulez peut-être dire que l’esprit, c’est de droite ? C’est une bonne question, à vrai dire. J’ai publié il y a cinq ans un livre sur ce sujet, sur l’humour de gauche omniprésent depuis vingt ans, notamment à l’antenne de France Inter, et qui est si prévisible, si répétitif, si éculé. Maintenant, on s’aperçoit que la vraie liberté est peut-être de l’autre côté, du côté des pessimistes, de ceux qui ne donnent pas de leçons. Le vrai esprit, c’est de simplement réagir à ce qu’on voit. De ne rien démontrer au fond.
Reste que l’esprit de système, c’est aussi très français. Il y a une blague : deux philosophes se baladent, un Français et un Anglais. Le Français dit à l’Anglais : « Votre régime est merveilleux en pratique, mais en théorie ? »
L’intellectualisme ! Oui, ce n’est pas faux. D’ailleurs, dans le monde entier, on se fout de notre gueule à cause de ça. On est les rois de la prise de tête. Dès qu’on bouffe une madeleine, on pense à notre enfance, on se souvient de notre mère qui venait nous dire bonsoir dans notre lit. Et on fait deux mille pages de démonstration là-dessus.
La dernière démonstration ambitieuse française remonte à l’an dernier, avec la cérémonie d’ouverture des JO à Paris. Qu’avez-vous pensé de ce spectacle retransmis en mondiovision ?
J’ai surtout trouvé que les acteurs étaient très mal habillés et ça m’a fait de la peine pour la haute couture française. On est quand même le pays du style, de la mode ! Les drag-queens semblaient sapées aux Puces ou chez Guerrisold. Cela dit, certains passages étaient très réussis. Juliette Armanet chantant Imagine avec un piano en flammes sous la pluie, quelle belle image ! Mais globalement, je n’étais pas très fier de cette cérémonie.
La tête coupée de Marie-Antoinette…
Le visuel se voulait comique. Cela avait un côté attraction de foire à Piccadilly Circus, genre madame Tussaud. De l’humour anglo-saxon, pas du tout français.
Vous avez le sens de l’image, vous avez réalisé plusieurs films, et avant d’être écrivain, vous étiez publicitaire. N’est-ce pas un milieu où l’esprit est très formaté ?
Avec le temps et le recul, je m’aperçois au contraire que ce métier m’a beaucoup appris. Il oblige à la concision, à la précision. Chaque phrase doit être une formule. On ne peut pas écrire des platitudes quand on met au point une campagne de pub.
En 2002, vous avez conçu la campagne présidentielle de Robert Hue. Par conviction ou par besoin d’argent ?
Je venais d’écrire un livre sur la pub, 99 francs, dans lequel je décrivais la façon dont les marques manipulent les masses. Ça rejoignait les préoccupations anticapitalistes du Parti communiste, donc ils m’ont téléphoné et m’ont proposé de participer à des réunions sur le sujet. J’ai trouvé très marrant de me rendre place du Colonel-Fabien, dans cet immeuble incroyable qui ressemble à une soucoupe volante. Je sentais bien que les apparatchiks se demandaient : « Qu’est-ce que c’est que ce garçon ? Qu’est-ce qu’il fout là ? » Mais, ayant l’esprit ouvert, ils m’ont demandé d’imaginer les affiches de leur candidat. Cela m’a semblé tellement surréaliste que j’ai accepté. J’ai travaillé pour eux à titre gracieux bien entendu. Ça a donné un slogan assez sérieux à la fin : « Aidons la gauche à rester de gauche ».
Hommage national à Hélène Carrère d’Encausse dans la cour d’honneur des Invalides, Paris, 3 octobre 2023 ISA HARSIN / SIPA
Ça a marché, ils sont restés très à gauche. Bravo !
Je reconnais que ce slogan manque de légèreté. Or la légèreté est une vertu française cardinale. La devise de la République devrait être : « Liberté, égalité, légèreté ». La fraternité, très bien, mais on n’y arrivera jamais, donc… Cessons déjà d’être lourds, y compris avec les femmes ! Retrouvons le goût de la légèreté, qui fait que rien n’est grave, qu’on plaisante. C’est le badinage qu’il faut ressusciter.
Difficile dans un pays où même le Festival de Cannes interdit les robes trop dénudées ! N’est-on pas en train de perdre cet esprit de liberté si français ?
On peut payer de sa vie un mot ou un dessin, donc ça rend un peu paranoïaque. L’esprit français est attaqué de toutes parts, par les susceptibles, les puritains, certaines féministes, ça manque d’humour tout ça ! L’intelligence ne peut fuser que dans une atmosphère détendue, où tout est permis. Seulement, nous ne sommes plus dans une époque où tout est permis. Pas mal d’hommes d’esprit sont morts juste à temps, comme Jean d’Ormesson en 2017 ou Pierre Bénichou en 2020. Ils ont bien senti que ça allait devenir compliqué. La preuve, depuis quelques années, à chaque fois que je sors un livre, cela déclenche une polémique.
Et pourtant, il n’y a pas de scènes franchement choquantes dans vos bouquins.
Pas beaucoup, non. À l’écrit, je suis très pudique. Je veux que ce que je raconte soit intense et si possible provoque des réactions, mais je ne veux pas mettre le lecteur mal à l’aise, lui donner le sentiment d’être un voyeur. C’est ma limite. Même si dans une de mes Nouvelles sous ecstasy, il y a du cul assez hard. Je me suis lâché. Une seule fois.
Revenons à ceux qui s’estiment offensés par vos écrits. Il s’agit des féministes, bien sûr, qui ne supportent pas que vous proclamiez votre hétérosexualité… On peut les comprendre : on est inclusif, mais faut pas déconner !
Hélas, je ne peux pas faire autrement. Même si je vois bien que je me crée de plus en plus de problèmes en écrivant ce qui me plaît. Au dernier salon du livre de Nancy, j’avais deux gardes du corps. La municipalité avait demandé à des policiers de me protéger. Et quand j’ai pris la parole en public, des militantes se sont levées pour me demander de me taire.
C’est le festival des peine-à-jouir.
Les militantes tatouées, au crâne rasé, ont peut-être des orgasmes fulgurants entre elles ! Mais je ne comprends pas en quoi mon hétérosexualité les dérange. Je leur ai tendu mon micro en disant : « Exprimez-vous », elles m’ont dit : « On te parle pas, on veut juste que tu te taises. » L’esprit ne peut s’épanouir que quand chacun accepte que l’autre prenne la parole, et éventuellement, ne soit pas d’accord. La démocratie quoi !
Un nouvel outil fait régresser, peut-être pas la démocratie, mais l’esprit de contradiction, d’originalité et de tolérance : c’est l’intelligence artificielle. Ça vous inquiète ou ça vous passe au-dessus de la tête ?
Cela m’inquiète énormément. Comme tous les gens qui vivent de leur plume, j’ai bien sûr très peur d’être remplacé par des logiciels. Pour le moment cependant, je constate que s’il y a une chose que les ordinateurs n’ont pas encore réussi à développer, c’est l’esprit. Chat GPT n’est pas marrant du tout. Il faut dire qu’il n’est pas autorisé à parler de sexe, de drogue, etc. Tous les sujets embarrassants sont gommés.
L’IA ne détruit peut-être pas les écrivains, mais détruit déjà assurément les lecteurs.
Pour le voir de manière positive, il faut se dire qu’on va finir dans des catacombes, en se récitant des poèmes de Baudelaire comme à la fin de Fahrenheit 451.
Ça commence déjà un peu. Peut-être que lorsque vous avez postulé à l’Académie française, c’était justement pour être admis dans une de ces caves ?
Le Quai Conti est typiquement le genre d’institutions dont on pensait, depuis plusieurs siècles, qu’il ne servait à rien, alors qu’en fait il va bientôt avoir un vrai rôle à jouer pour défendre l’humanité. Les Immortels ne le savent pas, mais tout d’un coup, c’est ce genre d’endroits qui va protéger ce qui reste de l’esprit, tout simplement. Car l’esprit, au fond, c’est ça : des vieux cons qui se réunissent pour s’envoyer des maximes de Joseph Joubert ou de Vauvenargues à la figure, des auteurs que plus personne ne connaît. Les académiciens sont des résistants dans un monde de robots. Je suis très sérieux. Je pense que d’ici dix, quinze ou vingt ans, la littérature et l’esprit seront la seule manière de rester humain.
On fera une association de protection et de conservation du second degré !
Voilà ! Tout le monde aura son cerveau branché sur une puce électronique Neuralink et portera des lunettes tridimensionnelles ne laissant voir qu’une réalité virtuelle. Mais des zoos existeront, où l’on pourra observer dans des cages des personnes débranchées en train de lire des livres.
Et en train de baiser, parce ça aussi ça devient virtuel…
Mais il sera super ce zoo ! J’ai hâte d’y être enfermé. Au lieu de s’appeler Disney World, ça s’appellera Human World – le monde humain. Et les robots viendront le visiter pour s’émerveiller de cette espèce bizarre et sauvage qui s’appelle l’homme.
Cet été, deux immenses cinéastes français disparus vont illuminer les salles obscures. On ne peut pas en dire autant des nouveaux films…
Monsieur Claude
Claude Chabrol, première vague, à partir du 9 juillet.
Cinquante-sept films, 23 téléfilms, 50 millions de spectateurs, mais aucun César ni aucun prix à Cannes. On peut ainsi quantifier la filmographie de Claude Chabrol, l’ogre joyeux, malicieux et acide du cinéma français durant trois quarts de siècle. Une œuvre en dents de scie, si l’on en croit la doxa, mais quel cinéaste peut prétendre au contraire (Charles Laughton ayant eu la sagesse de ne réaliser qu’un seul film, La Nuit du chasseur, et c’est un monument) ? Alors oui, évacuons d’entrée de jeu les ratages plus ou moins absolus que sont, par exemple, Marie-Chantal contre le docteur Kha, La Route de Corinthe, Docteur Popaul, Les Magiciens ou bien encore Folies bourgeoises. Oublions-les d’autant plus qu’ils ne font pas partie de cette première salve de ressorties estivales, sous l’égide du distributeur Tamasa, de 12 films, 12 pépites, à voir et à revoir au cinéma sans jamais se lasser. Les citer intégralement est déjà un plaisir et une promesse : Le Beau Serge, Les Cousins, Les Godelureaux, Landru, Les Biches, Les Bonnes Femmes, Le Boucher, La Femme infidèle, Juste avant la nuit, Les Noces rouges, Que la bête meure et La Rupture. Que du bon, vous dit-on, voire du très bon et même de l’exceptionnel. D’abord parce que tous ces films sont portés par des acteurs absolument formidables qu’il faudrait aussi tous nommer, y compris ces seconds rôles, comme Dominique Zardi et Claude Piéplu, dont Chabrol se délectait et nous avec. De Jean-Claude Brialy à Bernadette Lafont, de Jean Yanne à Stéphane Audran, de Michel Piccoli à Michel Bouquet en passant par Charles Denner, Michel Duchaussoy et Caroline Cellier, c’est un sidérant festival de masques, de gueules et de beautés. Mais à la base de tout, il y a des scénarios parfois coécrits en compagnie de « pointures », tel le mystérieux et très talentueux Paul Gégauff, toujours sur des cahiers Clairefontaine de 80 ou 100 pages, car, disait Chabrol : « Ça me permet de donner le gabarit à chaque scène. À la fin, je sais que je dois tenir en quatre-vingts pages, cent pages maximum. Dès que j’ai une seule rature, j’arrache la page et je recommence. C’est un très bon système pour avoir les idées claires ! » Chacune des histoires que raconte Chabrol compose une sorte de « comédie humaine », ambition déclarée de cet admirateur sans bornes de Balzac, Maupassant, Flaubert et Simenon, pour décrire avec brio la France bourgeoise, montante, déclinante puis implosée des années 1960 jusqu’au début du siècle suivant. Tout en y mêlant une implication intime et personnelle qu’il a ainsi qualifiée : « Mes films ne sont pas autobiographiques dans l’anecdote, mais par les sentiments que j’y mets. »
Si l’on ne devait retenir qu’un seul des 12 films proposés, ce serait le trop méconnu Juste avant la nuit, écrit par Claude Chabrol d’après The Thin Line (L’Étau) de l’écrivain libanais de langue anglaise Edward Atiyah et sorti sur les écrans en 1970, après La Rupture et avant La Décade prodigieuse. On y retrouve Bouquet, Audran, Duchaussoy, François Périer et Jean Carmet. Chabrol estime peu le roman initial, il s’agit surtout pour lui de donner à l’un de ses films précédents (et quel film !), La Femme infidèle, une image inversée tel un négatif photo. Soit l’histoire d’un homme qui trompe sa femme, assassine sa maîtresse et veut confesser son meurtre à son épouse. Le résultat est un film vénéneux à souhait, avec en son centre le personnage du mari joué par Michel Bouquet qui déclara un jour : « C’est le plus beau film que j’ai fait dans ma vie. » Il ne se trompait pas.
Oncle Marcel
Rétrospective Marcel Pagnol (partie 2), à partir du 30 juillet.
Photo : Carlotta
Le cinéma de Pagnol est définitivement sorti du carcan provençal et pittoresque dans lequel certains l’ont trop longtemps enfermé. Une nouvelle rétrospective avec six films distribués par Carlotta permet d’apprécier les différentes facettes de ce merveilleux conteur d’histoires tour à tour joyeuses, tragiques et fortes : depuis Naïs, Merlusse, Cigalon, Manon des sources et Ugolin jusqu’aux Lettres de mon moulin adaptées évidemment d’Alphonse Daudet. Sur grand écran, la magie Pagnol opère à chaque fois : la magie du verbe, la magie des acteurs (Fernandel en tête), la magie d’une mise en scène limpide et fluide. Par-delà des décennies, les films de Pagnol ne cessent de nous parler, développant des « caractères » et des fables pour adultes qui visent toujours juste. Aux côtés de Guitry, Renoir, Grémillon et quelques autres, le cinéaste fait partie intégrante d’un panthéon cinématographique de première importance.
Cousine bête
Alpha, de Julia Ducournau Sortie le 20 août
Diaphana
Depuis une Palme d’or obtenue en 2021 avec l’ineffable Titane, Julia Ducournau se pose en égérie de la nouvelle vague des cinéastes français, ou des réalisatrices faudrait-il plutôt écrire tant la dimension du genre est ici présente. Mais avec Alpha, son nouveau film reparti totalement et heureusement bredouille de Cannes cette année, la machine connaît manifestement quelques ratés. Il faut dire qu’on serait bien en peine de comprendre quoi que ce soit d’un scénario alambiqué qui prétend être une réflexion sur la maladie, la mort et les épidémies. Rien que ça. Le tout servi ou plutôt desservi par des images ultra-travaillées qui se veulent comme autant de moments chics et chocs. À la vacuité du propos correspond ainsi une emphase stylistique sans limites. Si c’est cela le renouveau du cinéma français, il serait temps de s’inquiéter.
Aux obsèques de son père, Qiao perd ses moyens. Le frère cadet du défunt a mis autoritairement dans les mains du frêle garçon de 18 ans un panégyrique rédigé d’avance, qui reste en travers de la gorge du garçon : devant l’assistance venue sur son trente-et-un assister malgré la pluie battante à la cérémonie de crémation, dans un décorum cossu envahi de couronnes de fleurs blanches, il n’arrive tout simplement pas à lire son texte : Qiao prend ses jambes à son cou, s’enfuit, s’échappe hors de la ville. Recherché par sa famille, il sera évidemment rattrapé au bout de quelques jours, et ramené au bercail par sa belle-mère. Voilà pour le prologue.
Nous sommes à Hangzhou, métropole dont l’arrière-plan des gratte-ciels, du réseau viaire et fluvial, et la modernité minérale témoignent, s’il le fallait, à tout le moins pour l’œil du spectateur occidental, de la fantastique mutation de l’Empire du Milieu, tout particulièrement dans l’apparence futuriste de ses métropoles en essor accéléré.
Progrès de l’IA
Production franco-chinoise, deuxième long métrage (après Suburban Birds en 2018, pas sorti en salles) du cinéaste Qiu Sheng, lui-même natif de Hangzhou où se situe l’action, My Father’s Son, dans une première partie, distille les indices par quoi la relation filiale entre le défunt entrepreneur et son fils se révèle en porte-à-faux radical avec l’éloge funèbre dicté à l’adolescent : comme un démenti insistant à la réalité que le film nous dévoile de proche en proche, les fallacieuses sentences du discours viendront d’ailleurs, en sous-titre, ironiquement ponctuer les séquences du film, d’un bout à l’autre. C’est sans prévenir que le scénario bifurque ainsi vers l’enfance douloureuse de Qiao, dans une série de flashbacks révélant peu à peu quel homme contradictoirement aimant et protecteur, mais également instable, intrusif, violent fut ce géniteur, mari jaloux, agressif et destructeur, attentif à faire de son fils à tout prix un champion de boxe à son exemple, ce avant que frappé d’addiction au jeu, à l’alcool et aux stéroïdes, ce pater imperiosus ambigu ne soit atteint d’un cancer sans rémission.
Dans une ultime, énigmatique et soudaine bifurcation, My Father’s Son se téléporte contre toute attente dans le futur proche où dans un environnement aseptisé de tours, l’Intelligence artificielle a fait des pas de géants : maintenant adulte, chaussé de lunettes de vue, habitant un logis high-tech immaculé où poussent des bonzaïs géants, en couple désormais avec une jeune femme enceinte de ses œuvres, Qiao, devenu ingénieur au sein du laboratoire ANOTHER MIND, a modélisé un ring numérique capable de simuler un match de boxe où il affronte le fantôme de son papa généré par l’IA. « J’ai de mauvais gènes », dira-t-il devant le praticien qui évalue le risque que son enfant naisse trisomique, tandis que ce Frankenstein du 3ème type semble échapper à son contrôle…
Précautions
À l’élément aquatique est associé, revenant comme un leitmotiv symbolique tout au long de ce parcours introspectif où le cinéaste a probablement mis beaucoup de lui-même, une vertu purificatrice, voire rédemptrice : ayant récupéré l’urne contenant les cendres de son père, on verra Quiao, par exemple, étreindre une Diane de rencontre au milieu du flot…
Est-ce un film chinois pour l’exportation ? « Mon père monta sa société en réponse aux appels du Parti et de son époque » : cette citation de l’éloge funèbre évoque en creux, dans un savoureux euphémisme, l’histoire récente de la Chine, dont le père de Qiao, « né en 1972 », est la projection allégorique. Ce que dans son épure, sa retenue, son esthétique très maîtrisées se garde pourtant de souligner My Father’s Son, c’est la dimension immensément tragique de la Révolution culturelle, l’horreur inexpiable qu’a été de part en part la dictature du Grand timonier. On soupçonne qu’une auto-censure bien pesée, et sous contrôle, permette à présent, sous l’alibi du film d’auteur, de présenter en filigrane le portrait narcissiquement flatteur d’une Chine n’ayant rien à envier à l’Occident en matière de style de vie, de design, de développement urbain – une Chine entrepreneuriale, sophistiquée, de bon goût, technologiquement à la pointe. Bref, le travail de deuil autorise de faire son deuil d’un passé globalement plus traumatique qu’un lancinant uppercut paternel, passé dont la mémoire et ses séquelles paraissent surgir ici enrobées de beaucoup de précautions sémantiques.
My Father’s Son. Film de Qiu Sheng. Chine, France, couleur, 2024. Durée : 1h41
Chez nos voisins, le chanteur est ciblé pour ses origines. Un nouvel épisode navrant de cette fameuse « Internationale » du soupçon.
Il est Israélien et juif. Il a participé à un concert dans une colonie à Hébron… en 2014. Il a fait son service militaire dans les renseignements de l’armée israélienne. Il s’est exprimé en chanson pour dénoncer l’horreur du 7-Octobre. Pour ces raisons, Amir subit aujourd’hui les assauts d’une meute d’artistes qui entendent le faire déprogrammer des Francofolies de Spa se tenant dès ce vendredi dans la cité thermale belge. La chanteuse Yoa a poussé plus loin sa résistance de pacotille en annulant sa participation, au prétexte de ses “convictions sociales, politiques et humanistes”, suivie par d’autres artistes tout aussi peu connus.
Déferlement de haine
D’ordinaire, le festival, qui dresse ses différentes scènes au mitan du mois de juillet, souvent quand la Belgique est en période de fête nationale, se déroule dans une ambiance bon enfant, entre baraques à frites, plus ou moins bons tours de chant et animations diverses. Les artistes au programme sont appréciés d’un grand public qui se déplace en masse et en famille. Cette édition déroge donc à la règle et la musique qui, d’ordinaire, adoucit les mœurs, exacerbe cette fois-ci les tensions.
Pour ses contempteurs, peu importe qu’Amir porte un message de paix et soit peu connu pour être un soutien du gouvernement actuellement en place en Israël. Ils le réduisent à sa nationalité et peut-être à sa religion. Son label, Parlophone, a dénoncé le « déferlement de haine antisémite » dont le chanteur est la cible depuis plusieurs semaines. Nous ne sommes pas là pour sonder les cœurs, les âmes et les passions tristes, ni pour taxer d’antisémitisme le premier artiste engagé venu, mais tout le monde conviendra que nous ne sommes guère éloignés de l’infâme. Ajoutons à cela que les pétitionnaires entendent sans doute également profiter de la notoriété d’Amir pour sortir de leur propre anonymat : cela ne leur coûte rien, à peine quelques gouttes de moraline, vite épongées dans le drapeau palestinien.
Pas un cas isolé
Il est un phénomène plus général que nous devons regretter : les festivals sont les nouveaux hauts lieux du palestinisme ambiant. Le cas spadois n’est pas isolé : il y a quelques semaines, le festival de Glastonbury, dans le sud-ouest de l’Angleterre, a davantage été marqué par les cris de haine contre Israël que par la prestation magistrale du désormais octogénaire Rod Stewart. À cette occasion, le duo de rappeurs Bob Vylan – à ne pas confondre avec le nobélisé Bob Dylan – avait scandé: « Death to the IDF », soit un appel à tuer les forces armées israéliennes. Dans la foule, les drapeaux palestiniens formaient une marée et ceux qui les brandissaient un embryon d’armée. Le concert était diffusé par l’autrefois vénérable BBC qui dut fournir des explications.
Face aux boycotteurs, qui n’ont pas eu gain de cause pour le moment, laissons le mot de conclusion à Amir et Nazim qui, dans la chanson qu’ils partagent, s’écrient : « Si j’étais né à ta place, dans le camp d’en face, je t’aimerais moi aussi. Si on avait l’audace de ne plus se faire face, on s’aimerait nous aussi ». Un peu naïf, peut-être, mais certainement plus humaniste que les objurgations des artistes qui se revendiquent du camp du Bien et qui veulent retirer à un chanteur (franco-)israélien la plus douce des libertés, celle de chanter.
Notre chroniqueur voit dans la tentative de déprogrammation du chanteur populaire Amir en Belgique et dans les prises de position du Festival d’Avignon le retour d’un antisémitisme cultivé, diplomatique, « habillé d’humanisme ». Un antisémitisme de salon, mais pas moins féroce…
Quelque chose s’est brisé dans l’été culturel de 2025. Aux Francofolies de Spa, la présence du chanteur Amir est contestée. Non pour une déclaration provocatrice, une faute ou un incident. Mais pour ce qu’il est : Juif, francophone, lié à Israël [1]. Un homme qui ne renie ni ses origines, ni sa double appartenance. La raison donnée ? Pressions militantes. Réputation du festival. Climat international tendu. En d’autres termes : sa seule présence est devenue indécente.
Aucun soutien notable d’artistes ou de personnalités culturelles n’a suivi. Pas de tribune. Pas de solidarité publique. Comme si, en 2025, un chanteur juif pouvait être effacé d’une scène européenne sans que personne n’y voie un problème.
Quel théâtre !
Le 12 juillet 2025, dans un communiqué officiel, le Festival d’Avignon annonçait l’absence de toute compagnie israélienne dans sa programmation. Motif invoqué : la situation internationale et les risques de trouble à l’ordre public. Mais lors d’une conférence de presse tenue le même jour, le directeur du festival, Tiago Rodrigues, donnant des gages aux manifestations contre le « génocide » à Gaza et à la tribune de certains artistes du festival renchérit : « Alors même que le Festival d’Avignon commence, le gouvernement d’extrême droite d’Israël poursuit ses attaques contre Gaza, perpétrant des crimes de guerre, bloquant l’aide humanitaire, violant systématiquement les droits humains, causant la mort de dizaines de milliers de civils palestiniens, parmi lesquels des milliers d’enfants. Des enfants. Des enfants. Des enfants. »
Ainsi le théâtre devient tribunal. La guerre de Gaza, assimilée sans nuance au crime des crimes par certains, justifie l’exclusion de tous les artistes israéliens, quels que soient leur engagement, leur œuvre ou leur silence. Aucun débat, aucune distinction. Juste un bannissement global, moral et symbolique.
Bannissement sans appel
En employant le terme de « génocide » sans distance ni prudence, on essentialise un peuple, une culture, un État, les expulsant symboliquement du champ légitime de l’art. Car si un “génocide” est en cours, alors tout Israélien est un génocidaire potentiel. Même un chorégraphe. Même une actrice. Même un enfant. Alors on ne débat plus, on exclut. On ne discute pas : on bannit. La culture devient tribunal. Mais le plus grave n’est pas là. Il est dans le silence général qui a suivi. Aucun grand metteur en scène, aucun écrivain, aucun chanteur, aucun directeur de théâtre n’a osé contester. Pas de tribune, pas de lettre ouverte, pas même un murmure. Comme si, en 2025, le bannissement des artistes juifs ou israéliens était devenu socialement acceptable, politiquement sain, moralement indiscutable.
Ce silence des élites culturelles françaises, si promptes à dénoncer toutes les exclusions sauf celle-là, dit quelque chose d’effrayant : l’antisémitisme a changé de forme, mais pas de fonction. Car aujourd’hui, il porte deux visages :
– Celui, brutal et explicite, qui sévit dans certaines banlieues islamisées, où des Juifs sont insultés, pourchassés, parfois tués. Une haine importée, parfois religieuse, souvent tolérée, rarement dénoncée par les autorités morales de la République.
– Et celui, plus élégant mais tout aussi dangereux, des élites culturelles, universitaires et médiatiques, qui habillent leur rejet du Juif en discours sur l’antiracisme, la justice, le “colonialisme” — mais qui, au fond, ne pardonnent pas au Juif d’exister encore comme sujet collectif, comme mémoire, comme fidélité.
Ces deux visages se répondent, se nourrissent l’un l’autre. Le premier jette des pierres. Le second écrit des tribunes. Le premier hurle. Le second murmure. Mais ils désignent tous deux le même coupable. C’est dans ce double contexte, celui du rejet par le bas et du bannissement par le haut, que revient l’antisémitisme — plus froid, plus rusé, plus honteux que jamais. L’antisémitisme revient, oui. Mais il ne vient plus seulement d’en bas. Il ne vient plus seulement comme autrefois des masses incultes d’Europe de l’Est ou du Maghreb, des pogroms de village. Il vient d’en haut. Il vient d’universités, de rédactions, de plateaux télévisés, de grandes ONG, de colloques sur la justice mondiale. Il vient d’une classe dirigeante qui n’a plus d’attache, plus de sol, plus de fidélité à autre chose qu’à son propre narcissisme moral. Ce n’est plus la foule qui hurle : c’est l’élite qui murmure — avec componction, avec gravité, avec science. Un antisémitisme cultivé, diplomatique, habillé d’humanisme. Un antisémitisme de salon, mais pas moins féroce.
Le Juif n’est plus haï parce qu’il serait puissant, mais parce qu’il est inassimilable à la nouvelle religion du monde occidental : celle de la repentance généralisée et de la dissolution des identités. Il incarne, malgré lui, ce que l’époque veut abolir : une fidélité, une structure, une Loi. Dans une société qui n’a plus de pères mais des managers, plus de traditions mais des flux, plus de mémoire mais des narrations, le Juif fait tache. Il est le témoin muet d’un monde antérieur : celui de l’Histoire avec des tragédies, des appartenances, des frontières.
Et cela, les élites ne le supportent plus. Elles qui ont troqué le tragique contre l’égalitarisme compassionnel. Elles qui veulent un monde propre, sans conflit, sans verticalité — un monde lavé de la culpabilité par la dénonciation rituelle du même ennemi : Israël, le “sioniste”, le “colonialiste”, le “dominant”. Il n’est plus question de dire : “le Juif est le mal”. Il suffit de dire : “le sionisme est un apartheid”. Et de conclure que l’antiracisme impose d’être antisioniste. C’est propre, c’est logique, c’est académique. C’est l’Occident d’aujourd’hui : celui des grandes écoles, des think tanks et des ONG. Ce n’est plus la rue qui désigne le Juif : c’est Sciences-Po ! C’est le théâtre subventionné. C’est le documentaire primé à Berlin. C’est la tribune dans Libération. Ce n’est plus une haine brute : c’est une haine raisonnée, structurée, distillée dans les séminaires, les curriculums, les politiques publiques. On ne brûle plus les synagogues. On y dépêche des intellectuels pour expliquer pourquoi elles dérangent.
Car c’est bien là le paradoxe : ce nouvel antisémitisme est celui des élites qui se croient éclairées. Elles ne crient pas, elles enseignent. Elles n’agressent pas, elles évaluent. Elles ne jettent pas des pierres, elles rédigent des rapports. Mais leur objectif est le même : isoler, disqualifier, réduire au silence.
Et pendant que cette haine s’habille de droit international, de solidarité, de justice, les classes populaires, elles, restent à distance. Elles vivent avec les Juifs. Elles n’ont ni le temps ni les moyens de haïr abstraitement. Elles partagent les mêmes écoles, les mêmes quartiers, parfois les mêmes misères.
La fracture est là : ce ne sont pas les pauvres qui haïssent. Ce sont ceux qui croient incarner le progrès. Ce ne sont pas les exclus qui délirent sur le “lobby juif”, mais les inclus — ceux qui ont désappris la complexité du monde au profit de leur propre vertu.
Que l’antisémitisme revienne n’est pas une surprise. Mais qu’il revienne par le haut, voilà le signe de notre époque. Car une société qui se pense civilisée et produit de la haine sous couvert de justice est une société arrivée à son stade terminal : celui où l’intelligence ne pense plus, mais juge.
Il faut désormais regarder ce retour pour ce qu’il est : un symptôme, non pas d’ignorance, mais de décadence. Quand les élites trahissent la mémoire, c’est que la culture est morte. Quand elles s’en prennent au Juif, c’est qu’elles ont cessé de croire au commun. Alors des Juifs s’en vont. Silencieusement. Ils n’écrivent pas de manifestes. Ils ferment les volets. Ils fuient la lumière fausse de ceux qui parlent de paix et sèment la honte. Et ce départ, ce départ qui ne dit pas son nom, est le vrai jugement sur notre temps.
Dans son essai érudit, Baptiste Roger-Lacan analyse moins le royalisme comme un courant politique que comme un imaginaire, une esthétique, une nostalgie. Et la droite continue de parler son langage : celui de l’orgueil blessé des perdants…
« On pense à Louis XVI, on est mal à l’aise » chantait déjà Jean Yanne en épilogue sonore de son film Liberté, égalité, Choucroute. « On se dit que c’est des ancêtres à nous qui lui ont coupé le cou… » Les Français célèbrent la Révolution chaque 14-Juillet, mais regrettent que le sang de Louis XVI l’ait entachée. La gêne dont se moque Jean Yanne est tenace, ancienne et bien répandue, à en croire Baptiste Roger-Lacan, normalien, agrégé, docteur en histoire contemporaine, enseignant à Sciences-po, qui signe avec Le Roi : une autre histoire de la droite (collection Passés Composés), une étude du « spleen royaliste » qui hante la droite française depuis la fin du XIXe.
Grand absent
François Furet avait bien montré que le régicide de 1793 avait certes tué le corps physique du roi mais pas le besoin de paternité politique. À chaque crise politique, la France cherche un homme providentiel pour remplacer le monarque aboli : Napoléon Ier, Napoléon III et bien sûr le Général de Gaulle instituant avec la Ve République un « monarque républicain comme substitut ». Notre République a les allures d’une monarchie sans sacre ni transcendance, sans velours ni faste ni pompe ni couronne et où rôdent comme un spectre les lustres d’une gloire éteinte. N’est-ce pas le ministre de l’Économie Emmanuel Macron qui notait en 2015 dans la revue Le 1 hebdo : « le grand absent en démocrate, c’est la figure du roi » ?
Il reste pourtant assez peu de royalistes… Ces derniers, en politique, n’ont jamais fait de merveilles. Emportées par les révolutions de 1830 et 1848, les restaurations ont échoué. Et les monarchistes, même avec un jeu gagnant, se sont toujours couché à la deuxième mise… En 1871, dans la déroute de Sedan, une assemblée royaliste est élue. Or les différentes tendances et prétendants s’engueulent sur des sujets aussi essentiels que… la couleur du drapeau ! Le petit-fils de Charles X, le comte de Chambord, refuse alors obstinément de troquer « son » drapeau blanc contre le tricolore. C’était la dernière chance de restauration de la monarchie, et la droite n’en fit rien.
Le roi est mort… vive le royalisme !
L’agonie de la monarchie française fut longue, souvent pathétique mais jamais dénuée de beauté. C’est ce que l’on retient de la lecture de l’ouvrage de Baptiste Roger-Lacan. Il nous promène parmi les abbés, les mémorialistes vendéens et les romanciers historiques qui ont cultivé le souvenir du roi pendant que les royalistes perdaient ou abandonnaient la partie politique. Les bonnes familles catholiques empilent dans leurs bibliothèques les ouvrages larmoyants sur les martyrs de la Terreur. On découvre avec l’auteur la Marie-Antoinette sensible et larmoyante de Pierre de Nolhac, conservateur à Versailles à la fin du XIXe, qui a fait redécouvrir aux visiteurs du château les écritures et objets personnels de la Reine. Il y a des galeries de portraits de la Terreur (bourreaux et victimes) de G. Lenôtre (nom de plume de Théodore Gosselin) qui écrit les vies minuscules (et raccourcies) des gens de la guillotine. On comprend à la lecture de l’ouvrage que la Contre-Révolution sert moins à ramener le roi que faire pleurer dans les chaumières. Les écoles catholiques et patronages religieux cultivent la martyrologie des carmélites de Compiègne et des héros du bocage vendéen. L’attachement monarchique est moins un choix ou un projet politique qu’une émotion collective nourrie de deuils et de réceptions mondaines. Parfois aussi d’excentricités. Qui se souvient du naundorffisme ? Un royalisme alternatif à la frontière de l’ésotérisme qui imagine que Louis XVII, le petit roi, fils de Louis XVI, n’est pas mort à la prison du Temple en 1795, s’est échappé et a engendré une nouvelle lignée.
À défaut de régner, la monarchie française a su se vendre et coller à tous les goûts excentriques, poétiques, littéraires, feuilletonistes, patrimoniaux du XIXe siècle. C’est du moins ce dont l’auteur par ses listes interminables parvient à nous convaincre.
Quand Proust lisait Maurras…
Et puis vint Charles Maurras… Lui prit tout cela très au sérieux. Il a fait des théories, des doctrines, il a mis la monarchie en équation. Il ressort les penseurs comme Burke ou Maistre, s’en approprie d’autres tels Auguste Comte, Taine et Fustel de Coulanges. Comme dans L’Education Sentimentale, il monte un club de l’Intelligence royaliste – quand celui de Flaubert était républicain. Ce sera l’Action Française. Une ligue mais surtout un quotidien très lu et renommé, « une cure d’altitude » disait Marcel Proust frappé par la qualité des articles signés d’esprits souvent agiles ou de polémistes fort en gueule. La plume vedette, Jacques Bainville connait un succès considérable avec son Histoire de France et son Napoléon dont Baptiste Roger-Lacan nous raconte tous des dessous éditoriaux chez Fayard (déjà éditeur de droite…). Baptiste Roger-Lacaninsiste : l’académie est alors un pôle réactionnaire.
Roger-Lacan décrit bien la puissance de cette machine doctrinale qui attire à elle une jeunesse intellectuelle et bourgeoise catholique qui se sent un peu coincée entre une réaction tiède à papa et une Église qui ne répond pas à son désir de radicalité – situation étrangement similaire à celle d’aujourd’hui. Mais si attractif et armé intellectuellement qu’il a pu l’être, ce néoroyalisme n’échappera pas aux compromissions de l’entre-deux guerre. Des rapprochements douteux nourrissent des amitiés particulières avec le fascisme ou des fixettes antisémites… À force de ruminer l’attente d’un roi qui ne vient pas, on finit rattrapé par des vieux démons. Résultat : en 1945, Charles Maurras est condamné à l’indignité nationale, l’Action Française liquidée et l’auteur y voit la dernière mort politique de la monarchie.
Chouans un jour, chouineurs toujours
Fin de l’histoire ? Le roi ne reviendra plus. Il ne le peut plus. Chez nous les rois, on les renverse, on les décapite… puis on les encadre. On en fait des timbres, des séries télés, des mugs à la boutique du château de Versailles… L’échec est un capital mémoriel que la droite rentabilise assez bien sur le marché des sensibilités, des mémoires et de la création littéraire.
C’est sans doute le romancier Jules Barbey d’Aurevilly qui l’a le mieux compris : la monarchie passe de la ferveur à la fiction. Plutôt que de régner, elle brille encore comme inutilité rayonnante. On ne s’étonnera pas que la République – ou plutôt l’Éducation nationale fasse commenter L’Ensorcelée cette année aux Premières pour le baccalauréat de français. Le royalisme finit encadré, vitrifié et finalement annoté. Si en deux siècles les réacs n’ont jamais su trop quoi faire de leurs rares victoires, ils savent en revanche donner du lustre à leurs défaites. De l’art de perdre avec fanfare, champagne et naphtaline.
Le terroriste Georges Ibrahim Abdallah va être libéré et sera expulsé vers le Liban dans quelques jours. Pourtant, ses convictions politiques seraient restées intactes. Pendant ce temps, confronté à la surpopulation carcérale, le procureur de Bobigny suspend les mises en détention jusqu’à la rentrée pour désengorger les cellules.
Le hasard judiciaire permet un rapprochement, pas si incongru que cela, entre la libération de Georges Ibrahim Abdallah après 41 années d’incarcération pour des crimes terroristes et la décision du procureur de Bobigny de limiter les détentions à cause de la surpopulation pénitentiaire.
Sur ce dernier point, je comprends mal que dans l’arbitrage à opérer entre la sauvegarde sociale et la protection des personnes d’un côté, et de l’autre le souci carcéral, on ne considère pas comme naturellement prioritaire les premières. Quel que soit le triste état de certains établissements et leur densité d’occupation, ces éléments ne devraient pas l’emporter sur le devoir de la Justice de placer au-dessus de tout la sécurité des citoyens, « la majorité des honnêtes gens ». D’autant plus que pour une fois nous n’avons pas un garde des Sceaux qui laisse ce problème de la surpopulation et la honte des trop nombreux matelas à l’abandon !
La libération de Georges Ibrahim Abdallah est tout sauf à saluer. Mais à déplorer. Sauf si on est Éric Coquerel et qu’on appartient à la mouvance qui n’a rien appris, et jamais rien renié. Pour laquelle Georges Abdallah demeure un héros.
Même au bout de 41 ans, le sang n’a pas forcément séché et l’horreur terroriste des agissements demeure.
Il convient d’autant plus de les garder en mémoire que les prémices de ce dossier ont été largement gangrenées, au niveau des réquisitions, par un Parquet dépassé et trop sensible à la raison d’État. Heureusement, Me Georges Kiejman, pour l’ambassade des États-Unis, a convaincu la cour d’assises spéciale d’édicter la réclusion criminelle à perpétuité.
Georges Abdallah, criminel atypique contestant, malgré les preuves matérielles et balistiques, avoir perpétré ces forfaits, tout en admettant sa responsabilité politique – c’est bien commode ! -, a pris acte du caractère inespéré de cette libération puisqu’il a remercié la mobilisation qui l’a permise, et donc l’idéologie qui l’inspirait.
Il y a dans cette personnalité quelque chose qui fait songer à Cesare Battisti, adulé en France par les intellectuels de gauche. Mais lui a eu le courage de détruire les illusions qu’on avait formées à son sujet. Sur le tard, il a admis sa totale culpabilité.
Georges Ibrahim Abdallah n’a rien regretté des horreurs terroristes commises et il sera donc libéré comme il est entré : en plein contentement de lui-même et de ses crimes. Susceptible, donc, d’en attiser d’autres.
Il aurait dû purger sa peine jusqu’au bout en prison.
Ayant relié Bobigny à Georges Abdallah, je ne peux que constater, sur ces deux plans, une double indulgence de type différent mais incontestable.
L’une a bénéficié à Georges Abdallah, l’autre bénéficiera aux délinquants qui n’iront pas en prison.
Les cartes postales de l’été de Pascal Louvrier (3)
Ayant achevé un livre sur André Malraux, je sais que seul l’art peut tenir en respect la mort, et même la surmonter parfois. Avant de quitter Paris, et après avoir écrit un article sur Claude Simon pour Causeur de juillet-août, j’ai cherché sa tombe au cimetière de Montmartre. Il faisait très chaud et les chats ne m’ont pas aidé. Les arbres n’étaient pas des acacias, l’arbre préféré de Simon depuis l’enfance passée dans la maison familiale située à Salses-le-Château, en plein cœur du pays catalan, l’été. Avec la patience d’un horloger suisse, j’ai fini par la trouver. Le temps a oblitéré nom, prénom et dates qui encadrent une vie, ainsi que celui de sa compagne, Réa. À peine peut-on deviner son patronyme. La sépulture est grise, piquée de mousse, jamais entretenue. Elle ressemble à celle de Georges Bataille, dans le cimetière de Vézelay. Elle est aussi hideuse. Claude Simon, amarré par paresse au Nouveau Roman, a pourtant écrit de superbes livres. Son œuvre, grâce à Philippe Sollers, est éditée dans la Bibliothèque de la Pléiade, elle fut couronnée par le prix Nobel, en 1985. L’essentiel a vaincu la mort, le reste n’est que poussière. À condition qu’il y ait encore quelques intercesseurs pour la faire découvrir à des lecteurs curieux et exigeants. Car le style de Simon est l’un des plus puissants de la littérature du XXème siècle.
Dans un roman de Claude Simon, on retrouve souvent les mêmes morceaux d’un puzzle à reconstituer, écrits différemment, avec quelques variantes, quelques détails complémentaires, le tout servi par une écriture ample, des phrases ductiles, dynamisées par les participes présents et les métaphores audacieuses. Ça ressemble à un acacia. J’ai donc décidé de relire ce roman portant le nom de cet arbre révéré par Simon, né en 1913 et mort il y a tout juste vingt ans, un 6 juillet. Voici les dernières lignes de L’Acacia (1989), écrites par un homme de plus de soixante-dix ans : « La fenêtre de la chambre était ouverte sur la nuit tiède. L’une des branches du grand acacia qui poussait dans le jardin touchait presque le mur, et il pouvait voir les plus proches rameaux éclairés par la lampe, avec leurs feuilles semblables à des plumes palpitant faiblement sur le fond des ténèbres (…) ». Ça continue ainsi sur plusieurs lignes, jusqu’au mot final : « Immobilité ». Le roman est alors achevé. On ne touche plus à rien. La postérité le retient. L’arbre symbolise l’œuvre qui se déploie grâce au tronc strié, gorgé de sève surabondante.
L’ouverture du roman décrit trois femmes en deuil qui crapahutent dans la boue. Elles sont accompagnées d’un jeune garçon. C’est l’histoire de Claude Simon contraint de suivre sa mère, et ses tantes, à la recherche de la tombe de son mari mort à la Grande Guerre. Elle s’entête, et cet entêtement dévaste l’enfance de son fils. C’est le point de départ, la naissance de l’écrivain et sa scène fondatrice, sans cesse revisitée, comme dans un cauchemar, sans nom, sans visage, juste des silhouettes maigres erratiques. Puis en 1940, ayant survécu à la débâcle, un jeune homme tente de retrouver ses repères dans une société bouleversée par la défaite militaire. Claude Simon, sans jamais se nommer, raconte sa propre expérience de soldat à cheval lancé contre l’aviation. Un assaut anachronique, presque sacrificiel. Entre ces deux tableaux – Simon est un peintre contrarié – la reconstitution familiale et l’exhumation des origines de ses ancêtres. Un lien infrangible : la guerre.
La guerre, oui. Celle d’Espagne où l’on croise le jeune Simon, trafiquant d’armes dans les rues de Barcelone, résistant aux franquistes, répétition générale de la déflagration de 1939, soulignant le naufrage moral des démocraties. La captivité ensuite du soldat, puis son évasion, qui connaît la faim, la saleté, la peur, ce retour à l’élémentaire, voire l’animalité, avec l’expérience de la mort pleine de fureur et de bruit – influence de Faulkner sur Simon. Pas de noms propres, j’insiste, mais des périphrases. Claude Simon ne raconte pas, il décrit l’homme au milieu du chaos, solitaire et abandonné. C’est ensuite le ressourcement vital avec la visite au bordel du coin et la chaleur des corps prostitués. Eros coûte que coûte pour résister aux desseins de Thanatos – Simon va plus loin, dans Les Géorgiques (1981), en imaginant la jouissance de sa mère au moment de sa conception.
Grâce à l’écriture, devant l’acacia, le travail de reconstitution s’opère. Le résultat est entre nos mains, il est vertigineux, unique, impossible à résumer, au fond.
Claude Simon n’a jamais retrouvé la tombe de son père qu’il n’aura pas vraiment connu – Simon est né en 1913, son père est mort l’année suivante. Je suis devant celle de l’écrivain, les nuages sont menaçants dans le ciel délavé. Cette bribe de phrase, à partir de laquelle tout commence, me revient soudain : « (…) depuis qu’encore enfant il avait été traîné dans un paysage d’apocalypse à la recherche d’un introuvable squelette (…) ».
Claude Simon, L’Acacia, Les Éditions de Minuit. 400 pages
Les billets étaient pris. Le voyage prévu depuis longtemps. Et voilà que le 2 juillet, le festival d’Avignon, par la voix de son directeur, publie sur son compte officiel :« le festival se passe tandis qu’un massacre de masse se produit à Gaza ».
La Franco-Israélienne que je suis se demande alors : « mais que vais-je faire dans cette galère ? »
Sur place, je m’attends au pire. Je guette le moment où l’on me prendra à partie, où des paroles m’atteindront, où mon cordon jaune aux couleurs de la libération des otages sera trop encombrant, mais rien. Ou presque. Ici, on s’affaire à une sorte de marathon culturel et divertissant à grande échelle, on passe d’un théâtre à un autre, on épluche les critiques et on traque LA pièce à ne pas rater.
Je m’assois à une terrasse de café pour reprendre mon souffle. Un Allemand me tend un tract pour « Le Marchand de Venise », de Shakespeare, il veut causer avec moi, je lui dis que j’habite en Israël. Baissant la voix, il me lâche cette phrase : « Être antisémite est devenu illégal et condamnable. Alors la forme a changé, on s’en prend à Israël au lieu de s’en prendre ouvertement aux Juifs, mais le fond est resté le même ».
Je remonte les rues brûlantes, quelques affiches sur Gaza et la Palestine perdues dans le flot infini des spectacles que l’on placarde. Un drapeau palestinien, un keffieh, il semble que la mayonnaise de la polémique n’a pas vraiment pris. Mais le mal est fait. Et le cœur n’y est plus. C’est la raison pour laquelle les mots de Saint-Exupéry, par la voix du talentueux Franck Desmedt, me parlent avec clarté : « le véritable courage, c’est de résister à l’ambiance. »
Résister à l’ambiance, pour moi, c’est passer outre, feindre la normalité, tout en ne cédant rien aux poncifs paresseux. « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » disait Camus, tristement mis à l’honneur dans une pièce ratée du festival au théâtre Essaion.
Ce sanctuaire de la création théâtrale, censé incarner le souffle le plus vivant de l’art, s’est transformé en une parodie pathétique de lui-même.
« On ne voit bien qu’avec le cœur » nous dit encore Saint-Exupéry. Au milieu des spectacles qui se réclament haut et fort de « l’humanisme », des « droits de l’homme » et d’autres combats éminemment vertueux, mon cœur ressent que l’âme du festival a été capturée.
Le théâtre défiguré a perdu sa vocation universelle : extraire le spectateur de son propre système de croyances, l’inviter, par la justesse des textes, à s’identifier à des émotions qu’il n’a pas directement vécues, et ainsi communier avec ses frères humains d’autres époques et contrées, pour donner un sens plus grand à sa propre existence.
À Avignon, je redécouvre cette évidence : on ne peut communier en excommuniant.
Toute prétention à l’universel en devient une trahison quand, au nom de la « Morale » ou du « Droit », on se met à exclure une partie de l’humanité, désignée par la bien-pensance commune comme incarnation du Mal absolu. C’est cette même fausse vertu qui prend l’art en otage de sa bêtise et de son narcissisme lorsqu’on voit certains artistes annuler leur venue aux Francofolies de Spa sous prétexte de la présence du chanteur franco-israélien Amir…
De ce festival détourné de son essence, je repars vers mon peuple, si injustement stigmatisé, boycotté, vilipendé, vers cet « autre universel » qui m’a appris à unir le respect de soi à celui de l’Autre, la fierté nationale à la reconnaissance de toutes les identités.
C’est dans cette nouvelle patrie que je continuerai désormais à faire vibrer l’âme du théâtre français… en attendant que mon pays natal trouve enfin le courage de « résister à l’ambiance » …
Habitué aux joutes médiatiques, hier comme dirigeant communiste, aujourd’hui comme chroniqueur politique, Olivier a des tripes et du cœur quand il s’agit de défendre ses idées. « J’aime qu’on me contredise ! » pourrait être sa devise.
Avant l’intervention israélienne en Iran du 13 juin, Benyamin Netanyahou était en grande difficulté. D’abord sur le plan intérieur, avec ses alliés gouvernementaux d’extrême droite qui, refusant la participation des ultra-orthodoxes au service militaire, le menaçaient d’une dissolution de la Knesset. Habile tacticien, le Premier ministre israélien semblait pourtant de plus en plus acculé en ayant qu’un seul horizon pour se maintenir : poursuivre la destruction de Gaza. Un carnage sans issue après le pogrom du 7 octobre 2023 perpétré par les terroristes islamistes du Hamas. La riposte légitime s’est transformée en une vengeance disproportionnée, depuis plus de vingt mois, contre le peuple palestinien enfermé dans une enclave de douleur et de mort, de colères et de ressentiments. Sans parler des exactions du gouvernement israélien en Cisjordanie. De plus en plus d’Israéliens, dans ce pays démocratique, ne voulaient plus de cela, d’un horizon obstrué et d’un isolement international.
Avant l’intervention israélienne puis américaine sur l’Iran, deux processus diplomatiques étaient engagés. D’abord des échanges directs, à Oman, entre Américains et Iraniens sur la question du nucléaire. Puis, la conférence programmée à New York, du 17 au 20 juin, à l’initiative de la France et de l’Arabie saoudite, pour la reconnaissance de l’État palestinien. Et aussi – cela a été trop peu rappelé – pour une reconnaissance d’Israël par des pays arabes. Bref, il était question de diplomatie et de politique. D’avenir commun, de sécurité collective pour éviter une escalade dans une région poudrière où toute déflagration peut avoir des conséquences vertigineusement dangereuses.
Puis, après l’intervention israélienne et américaine en Iran, tout cela a été déchiré. Éparpillé aux quatre vents d’un Proche-Orient en état de choc. À l’heure où ces lignes sont écrites, les commentaires portent sur les performances de la bombe GBU-57. C’est impressionnant quand même notre capacité à être tour à tour infectiologues (au temps du Covid), sélectionneurs (pour les JO ou le PSG) et maintenant spécialistes des bombardiers B-2 et de l’uranium enrichi. Il est aussi question de ce que pourrait être la riposte iranienne, de la dimension stratégique du détroit d’Ormuz, de la possible flambée du prix du pétrole. Et de l’impuissance française et européenne. Seul le chancelier allemand a eu un propos audible en indiquant que Benyamin Netanyahou avait fait le « sale boulot » pour nous tous.
Le Premier ministre israélien a obtenu à la fois le précieux soutien américain et un nouveau théâtre d’opérations. On sait qu’il peut faire la guerre. On sait qu’il peut imposer la loi du plus fort. Surtout s’il est soutenu par plus fort que lui encore. On sait qu’il est un politique capable, dans des situations particulièrement difficiles pour lui, de se tirer d’affaire pour mieux se relancer et s’imposer.
Mais pour quelle issue ? Pour quel projet politique ? Celui des partis religieux d’extrême droite qui, il y a peu d’années encore, n’auraient jamais pu intégrer un gouvernement israélien ?
Je n’ai jamais confondu l’État d’Israël avec son gouvernement. Alors que l’antisionisme est devenu un antisémitisme, on doit pouvoir continuer à critiquer, si nécessaire, la politique du gouvernement israélien.
Chroniqueur littéraire au Figaro Magazine, président-fondateur du prix de Flore, animateur des « Conversations chez Lapérouse » sur Radio Classique, écrivain à succès chez Grasset : avec une telle carte de visite, Frédéric Beigbeder connaît mieux que personne l’esprit français ; et n’oublie pas au passage d’en avoir.
Causeur. Qu’est-ce que l’esprit français ? Et surtout, existe-il ?
Frédéric Beigbeder. Oui, il existe ! Précisément depuis François Rabelais, le premier homme de lettres à avoir critiqué le pouvoir, à s’être moqué de tout ce qui est sérieux. C’était l’écrivain libre par excellence, un pur anarchiste avec son mot d’ordre « Fay ce que vouldras ». Nous sommes tous les enfants de ce médecin complètement dévoyé, martyrisé en son temps par la censure, alors qu’il est l’inventeur – en même temps que Cervantès en Espagne – du roman moderne, donc de l’esprit moderne.
Modernes, nous le sommes tous, mais peut-on parler d’un esprit spécifiquement français ?
Peut-être bien. Parce qu’en France, on aime davantage l’outrance et la provocation que dans les autres pays. Prenez Oscar Wilde, qui est un sommet de l’esprit. Sa vie est faite de scandales, en particulier celui de son homosexualité – qui lui a valu d’aller en prison –, mais il a toujours veillé à ce que son expression, elle, ne dépasse pas les bornes. Alors que dans notre pays, on ne peut pas résister au plaisir d’exagérer, de caricaturer, de choquer, quitte à le payer très cher, parfois du prix de sa propre vie. Ce n’est sans doute pas un hasard si Charlie Hebdo est publié à Paris.
Malheureusement, l’esprit français, c’est aussi Robespierre et un certain esprit de délation…
Oui, mais quand on me parle d’esprit, je ne pense pas à nos défauts, notre lâcheté, notre pourriture ! Dans le mot « esprit », j’entends un certain style, celui de Voltaire, de Guitry, la repartie, l’ironie, l’art de faire rire, de bousculer. Avoir de l’esprit ne consiste pas à préparer ses blagues à l’avance, mais à savoir les inventer dans l’instant et les placer pile au bon moment. Par exemple Talleyrand qui s’exclame, alors qu’une comtesse qui vient de faire un pet dans un salon bouge son fauteuil pour tromper l’assemblée : « Madame, vous cherchez la rime ? » Il paraît que cette saillie a fait le tour du pays. J’adore l’idée qu’un bon mot soit repris, colporté. Ce n’est peut-être pas glorieux, mais l’esprit français prospère dans le ragot. Truman Capote affirmait d’ailleurs que toute la littérature repose sur des potins. Il avait raison. Depuis Villon, on ne fait que reprendre des histoires qu’on se raconte dans les dîners. La ballade des dames du temps jadis, c’est rien que des vieux cancans.
Avec son trait assassin, Talleyrand a sali la réputation d’une dame. L’homme d’esprit français aime aussi, et même surtout, honorer le beau sexe ! Alain Finkielkraut cite souvent cette phrase de Germaine de Staël : « La France est la patrie des femmes. »
C’est vrai. Et ça remonte au Moyen Âge courtois, donc avant Rabelais. La galanterie, c’est très français. D’ailleurs, je l’ai remarqué de façon empirique. Quand j’organise un dîner, s’il n’y a pas une, deux ou trois femmes, les mecs sont nuls. Pour que le Français ait de l’esprit, il faut qu’il cherche à plaire à une dame. On retrouve cela chez les libertins du xviiie siècle. Sans cette inspiration-là, on n’est plus que des instagrameurs à faire des vannes, ou des comiques de stand-up.
L’esprit français, c’est en quelque sorte l’inverse de l’esprit de l’escalier…
Je dirais que l’esprit français, c’est un tiers d’irrévérence, un tiers de potin, un tiers de drague.
Trouvez-vous aujourd’hui des héritiers dignes de cet esprit ?
Édouard Baer par exemple. Si vous le lancez sur un sujet, il peut improviser dix minutes de monologue complètement poétique, inattendu, désopilant. Amélie Nothomb aussi a beaucoup d’esprit. Un jour, je lui dis : « Ça serait drôle qu’on écrive chacun un livre l’un sur l’autre. » Elle me répond : « Bonne idée, faisons-le ! » Je la taquine alors : « Le seul problème, c’est que mon livre va être meilleur que le tien, évidemment. » Et elle me lâche aussitôt : « Oui, parce que le sujet est plus intéressant ! »
Ce n’est pas le genre d’échange que vous pourriez avoir avec Annie Ernaux ou Christine Angot…
Je ne sais pas… Mais je vois où vous voulez m’entraîner. Vous voulez peut-être dire que l’esprit, c’est de droite ? C’est une bonne question, à vrai dire. J’ai publié il y a cinq ans un livre sur ce sujet, sur l’humour de gauche omniprésent depuis vingt ans, notamment à l’antenne de France Inter, et qui est si prévisible, si répétitif, si éculé. Maintenant, on s’aperçoit que la vraie liberté est peut-être de l’autre côté, du côté des pessimistes, de ceux qui ne donnent pas de leçons. Le vrai esprit, c’est de simplement réagir à ce qu’on voit. De ne rien démontrer au fond.
Reste que l’esprit de système, c’est aussi très français. Il y a une blague : deux philosophes se baladent, un Français et un Anglais. Le Français dit à l’Anglais : « Votre régime est merveilleux en pratique, mais en théorie ? »
L’intellectualisme ! Oui, ce n’est pas faux. D’ailleurs, dans le monde entier, on se fout de notre gueule à cause de ça. On est les rois de la prise de tête. Dès qu’on bouffe une madeleine, on pense à notre enfance, on se souvient de notre mère qui venait nous dire bonsoir dans notre lit. Et on fait deux mille pages de démonstration là-dessus.
La dernière démonstration ambitieuse française remonte à l’an dernier, avec la cérémonie d’ouverture des JO à Paris. Qu’avez-vous pensé de ce spectacle retransmis en mondiovision ?
J’ai surtout trouvé que les acteurs étaient très mal habillés et ça m’a fait de la peine pour la haute couture française. On est quand même le pays du style, de la mode ! Les drag-queens semblaient sapées aux Puces ou chez Guerrisold. Cela dit, certains passages étaient très réussis. Juliette Armanet chantant Imagine avec un piano en flammes sous la pluie, quelle belle image ! Mais globalement, je n’étais pas très fier de cette cérémonie.
La tête coupée de Marie-Antoinette…
Le visuel se voulait comique. Cela avait un côté attraction de foire à Piccadilly Circus, genre madame Tussaud. De l’humour anglo-saxon, pas du tout français.
Vous avez le sens de l’image, vous avez réalisé plusieurs films, et avant d’être écrivain, vous étiez publicitaire. N’est-ce pas un milieu où l’esprit est très formaté ?
Avec le temps et le recul, je m’aperçois au contraire que ce métier m’a beaucoup appris. Il oblige à la concision, à la précision. Chaque phrase doit être une formule. On ne peut pas écrire des platitudes quand on met au point une campagne de pub.
En 2002, vous avez conçu la campagne présidentielle de Robert Hue. Par conviction ou par besoin d’argent ?
Je venais d’écrire un livre sur la pub, 99 francs, dans lequel je décrivais la façon dont les marques manipulent les masses. Ça rejoignait les préoccupations anticapitalistes du Parti communiste, donc ils m’ont téléphoné et m’ont proposé de participer à des réunions sur le sujet. J’ai trouvé très marrant de me rendre place du Colonel-Fabien, dans cet immeuble incroyable qui ressemble à une soucoupe volante. Je sentais bien que les apparatchiks se demandaient : « Qu’est-ce que c’est que ce garçon ? Qu’est-ce qu’il fout là ? » Mais, ayant l’esprit ouvert, ils m’ont demandé d’imaginer les affiches de leur candidat. Cela m’a semblé tellement surréaliste que j’ai accepté. J’ai travaillé pour eux à titre gracieux bien entendu. Ça a donné un slogan assez sérieux à la fin : « Aidons la gauche à rester de gauche ».
Hommage national à Hélène Carrère d’Encausse dans la cour d’honneur des Invalides, Paris, 3 octobre 2023 ISA HARSIN / SIPA
Ça a marché, ils sont restés très à gauche. Bravo !
Je reconnais que ce slogan manque de légèreté. Or la légèreté est une vertu française cardinale. La devise de la République devrait être : « Liberté, égalité, légèreté ». La fraternité, très bien, mais on n’y arrivera jamais, donc… Cessons déjà d’être lourds, y compris avec les femmes ! Retrouvons le goût de la légèreté, qui fait que rien n’est grave, qu’on plaisante. C’est le badinage qu’il faut ressusciter.
Difficile dans un pays où même le Festival de Cannes interdit les robes trop dénudées ! N’est-on pas en train de perdre cet esprit de liberté si français ?
On peut payer de sa vie un mot ou un dessin, donc ça rend un peu paranoïaque. L’esprit français est attaqué de toutes parts, par les susceptibles, les puritains, certaines féministes, ça manque d’humour tout ça ! L’intelligence ne peut fuser que dans une atmosphère détendue, où tout est permis. Seulement, nous ne sommes plus dans une époque où tout est permis. Pas mal d’hommes d’esprit sont morts juste à temps, comme Jean d’Ormesson en 2017 ou Pierre Bénichou en 2020. Ils ont bien senti que ça allait devenir compliqué. La preuve, depuis quelques années, à chaque fois que je sors un livre, cela déclenche une polémique.
Et pourtant, il n’y a pas de scènes franchement choquantes dans vos bouquins.
Pas beaucoup, non. À l’écrit, je suis très pudique. Je veux que ce que je raconte soit intense et si possible provoque des réactions, mais je ne veux pas mettre le lecteur mal à l’aise, lui donner le sentiment d’être un voyeur. C’est ma limite. Même si dans une de mes Nouvelles sous ecstasy, il y a du cul assez hard. Je me suis lâché. Une seule fois.
Revenons à ceux qui s’estiment offensés par vos écrits. Il s’agit des féministes, bien sûr, qui ne supportent pas que vous proclamiez votre hétérosexualité… On peut les comprendre : on est inclusif, mais faut pas déconner !
Hélas, je ne peux pas faire autrement. Même si je vois bien que je me crée de plus en plus de problèmes en écrivant ce qui me plaît. Au dernier salon du livre de Nancy, j’avais deux gardes du corps. La municipalité avait demandé à des policiers de me protéger. Et quand j’ai pris la parole en public, des militantes se sont levées pour me demander de me taire.
C’est le festival des peine-à-jouir.
Les militantes tatouées, au crâne rasé, ont peut-être des orgasmes fulgurants entre elles ! Mais je ne comprends pas en quoi mon hétérosexualité les dérange. Je leur ai tendu mon micro en disant : « Exprimez-vous », elles m’ont dit : « On te parle pas, on veut juste que tu te taises. » L’esprit ne peut s’épanouir que quand chacun accepte que l’autre prenne la parole, et éventuellement, ne soit pas d’accord. La démocratie quoi !
Un nouvel outil fait régresser, peut-être pas la démocratie, mais l’esprit de contradiction, d’originalité et de tolérance : c’est l’intelligence artificielle. Ça vous inquiète ou ça vous passe au-dessus de la tête ?
Cela m’inquiète énormément. Comme tous les gens qui vivent de leur plume, j’ai bien sûr très peur d’être remplacé par des logiciels. Pour le moment cependant, je constate que s’il y a une chose que les ordinateurs n’ont pas encore réussi à développer, c’est l’esprit. Chat GPT n’est pas marrant du tout. Il faut dire qu’il n’est pas autorisé à parler de sexe, de drogue, etc. Tous les sujets embarrassants sont gommés.
L’IA ne détruit peut-être pas les écrivains, mais détruit déjà assurément les lecteurs.
Pour le voir de manière positive, il faut se dire qu’on va finir dans des catacombes, en se récitant des poèmes de Baudelaire comme à la fin de Fahrenheit 451.
Ça commence déjà un peu. Peut-être que lorsque vous avez postulé à l’Académie française, c’était justement pour être admis dans une de ces caves ?
Le Quai Conti est typiquement le genre d’institutions dont on pensait, depuis plusieurs siècles, qu’il ne servait à rien, alors qu’en fait il va bientôt avoir un vrai rôle à jouer pour défendre l’humanité. Les Immortels ne le savent pas, mais tout d’un coup, c’est ce genre d’endroits qui va protéger ce qui reste de l’esprit, tout simplement. Car l’esprit, au fond, c’est ça : des vieux cons qui se réunissent pour s’envoyer des maximes de Joseph Joubert ou de Vauvenargues à la figure, des auteurs que plus personne ne connaît. Les académiciens sont des résistants dans un monde de robots. Je suis très sérieux. Je pense que d’ici dix, quinze ou vingt ans, la littérature et l’esprit seront la seule manière de rester humain.
On fera une association de protection et de conservation du second degré !
Voilà ! Tout le monde aura son cerveau branché sur une puce électronique Neuralink et portera des lunettes tridimensionnelles ne laissant voir qu’une réalité virtuelle. Mais des zoos existeront, où l’on pourra observer dans des cages des personnes débranchées en train de lire des livres.
Et en train de baiser, parce ça aussi ça devient virtuel…
Mais il sera super ce zoo ! J’ai hâte d’y être enfermé. Au lieu de s’appeler Disney World, ça s’appellera Human World – le monde humain. Et les robots viendront le visiter pour s’émerveiller de cette espèce bizarre et sauvage qui s’appelle l’homme.
Cet été, deux immenses cinéastes français disparus vont illuminer les salles obscures. On ne peut pas en dire autant des nouveaux films…
Monsieur Claude
Claude Chabrol, première vague, à partir du 9 juillet.
Cinquante-sept films, 23 téléfilms, 50 millions de spectateurs, mais aucun César ni aucun prix à Cannes. On peut ainsi quantifier la filmographie de Claude Chabrol, l’ogre joyeux, malicieux et acide du cinéma français durant trois quarts de siècle. Une œuvre en dents de scie, si l’on en croit la doxa, mais quel cinéaste peut prétendre au contraire (Charles Laughton ayant eu la sagesse de ne réaliser qu’un seul film, La Nuit du chasseur, et c’est un monument) ? Alors oui, évacuons d’entrée de jeu les ratages plus ou moins absolus que sont, par exemple, Marie-Chantal contre le docteur Kha, La Route de Corinthe, Docteur Popaul, Les Magiciens ou bien encore Folies bourgeoises. Oublions-les d’autant plus qu’ils ne font pas partie de cette première salve de ressorties estivales, sous l’égide du distributeur Tamasa, de 12 films, 12 pépites, à voir et à revoir au cinéma sans jamais se lasser. Les citer intégralement est déjà un plaisir et une promesse : Le Beau Serge, Les Cousins, Les Godelureaux, Landru, Les Biches, Les Bonnes Femmes, Le Boucher, La Femme infidèle, Juste avant la nuit, Les Noces rouges, Que la bête meure et La Rupture. Que du bon, vous dit-on, voire du très bon et même de l’exceptionnel. D’abord parce que tous ces films sont portés par des acteurs absolument formidables qu’il faudrait aussi tous nommer, y compris ces seconds rôles, comme Dominique Zardi et Claude Piéplu, dont Chabrol se délectait et nous avec. De Jean-Claude Brialy à Bernadette Lafont, de Jean Yanne à Stéphane Audran, de Michel Piccoli à Michel Bouquet en passant par Charles Denner, Michel Duchaussoy et Caroline Cellier, c’est un sidérant festival de masques, de gueules et de beautés. Mais à la base de tout, il y a des scénarios parfois coécrits en compagnie de « pointures », tel le mystérieux et très talentueux Paul Gégauff, toujours sur des cahiers Clairefontaine de 80 ou 100 pages, car, disait Chabrol : « Ça me permet de donner le gabarit à chaque scène. À la fin, je sais que je dois tenir en quatre-vingts pages, cent pages maximum. Dès que j’ai une seule rature, j’arrache la page et je recommence. C’est un très bon système pour avoir les idées claires ! » Chacune des histoires que raconte Chabrol compose une sorte de « comédie humaine », ambition déclarée de cet admirateur sans bornes de Balzac, Maupassant, Flaubert et Simenon, pour décrire avec brio la France bourgeoise, montante, déclinante puis implosée des années 1960 jusqu’au début du siècle suivant. Tout en y mêlant une implication intime et personnelle qu’il a ainsi qualifiée : « Mes films ne sont pas autobiographiques dans l’anecdote, mais par les sentiments que j’y mets. »
Si l’on ne devait retenir qu’un seul des 12 films proposés, ce serait le trop méconnu Juste avant la nuit, écrit par Claude Chabrol d’après The Thin Line (L’Étau) de l’écrivain libanais de langue anglaise Edward Atiyah et sorti sur les écrans en 1970, après La Rupture et avant La Décade prodigieuse. On y retrouve Bouquet, Audran, Duchaussoy, François Périer et Jean Carmet. Chabrol estime peu le roman initial, il s’agit surtout pour lui de donner à l’un de ses films précédents (et quel film !), La Femme infidèle, une image inversée tel un négatif photo. Soit l’histoire d’un homme qui trompe sa femme, assassine sa maîtresse et veut confesser son meurtre à son épouse. Le résultat est un film vénéneux à souhait, avec en son centre le personnage du mari joué par Michel Bouquet qui déclara un jour : « C’est le plus beau film que j’ai fait dans ma vie. » Il ne se trompait pas.
Oncle Marcel
Rétrospective Marcel Pagnol (partie 2), à partir du 30 juillet.
Photo : Carlotta
Le cinéma de Pagnol est définitivement sorti du carcan provençal et pittoresque dans lequel certains l’ont trop longtemps enfermé. Une nouvelle rétrospective avec six films distribués par Carlotta permet d’apprécier les différentes facettes de ce merveilleux conteur d’histoires tour à tour joyeuses, tragiques et fortes : depuis Naïs, Merlusse, Cigalon, Manon des sources et Ugolin jusqu’aux Lettres de mon moulin adaptées évidemment d’Alphonse Daudet. Sur grand écran, la magie Pagnol opère à chaque fois : la magie du verbe, la magie des acteurs (Fernandel en tête), la magie d’une mise en scène limpide et fluide. Par-delà des décennies, les films de Pagnol ne cessent de nous parler, développant des « caractères » et des fables pour adultes qui visent toujours juste. Aux côtés de Guitry, Renoir, Grémillon et quelques autres, le cinéaste fait partie intégrante d’un panthéon cinématographique de première importance.
Cousine bête
Alpha, de Julia Ducournau Sortie le 20 août
Diaphana
Depuis une Palme d’or obtenue en 2021 avec l’ineffable Titane, Julia Ducournau se pose en égérie de la nouvelle vague des cinéastes français, ou des réalisatrices faudrait-il plutôt écrire tant la dimension du genre est ici présente. Mais avec Alpha, son nouveau film reparti totalement et heureusement bredouille de Cannes cette année, la machine connaît manifestement quelques ratés. Il faut dire qu’on serait bien en peine de comprendre quoi que ce soit d’un scénario alambiqué qui prétend être une réflexion sur la maladie, la mort et les épidémies. Rien que ça. Le tout servi ou plutôt desservi par des images ultra-travaillées qui se veulent comme autant de moments chics et chocs. À la vacuité du propos correspond ainsi une emphase stylistique sans limites. Si c’est cela le renouveau du cinéma français, il serait temps de s’inquiéter.
Aux obsèques de son père, Qiao perd ses moyens. Le frère cadet du défunt a mis autoritairement dans les mains du frêle garçon de 18 ans un panégyrique rédigé d’avance, qui reste en travers de la gorge du garçon : devant l’assistance venue sur son trente-et-un assister malgré la pluie battante à la cérémonie de crémation, dans un décorum cossu envahi de couronnes de fleurs blanches, il n’arrive tout simplement pas à lire son texte : Qiao prend ses jambes à son cou, s’enfuit, s’échappe hors de la ville. Recherché par sa famille, il sera évidemment rattrapé au bout de quelques jours, et ramené au bercail par sa belle-mère. Voilà pour le prologue.
Nous sommes à Hangzhou, métropole dont l’arrière-plan des gratte-ciels, du réseau viaire et fluvial, et la modernité minérale témoignent, s’il le fallait, à tout le moins pour l’œil du spectateur occidental, de la fantastique mutation de l’Empire du Milieu, tout particulièrement dans l’apparence futuriste de ses métropoles en essor accéléré.
Progrès de l’IA
Production franco-chinoise, deuxième long métrage (après Suburban Birds en 2018, pas sorti en salles) du cinéaste Qiu Sheng, lui-même natif de Hangzhou où se situe l’action, My Father’s Son, dans une première partie, distille les indices par quoi la relation filiale entre le défunt entrepreneur et son fils se révèle en porte-à-faux radical avec l’éloge funèbre dicté à l’adolescent : comme un démenti insistant à la réalité que le film nous dévoile de proche en proche, les fallacieuses sentences du discours viendront d’ailleurs, en sous-titre, ironiquement ponctuer les séquences du film, d’un bout à l’autre. C’est sans prévenir que le scénario bifurque ainsi vers l’enfance douloureuse de Qiao, dans une série de flashbacks révélant peu à peu quel homme contradictoirement aimant et protecteur, mais également instable, intrusif, violent fut ce géniteur, mari jaloux, agressif et destructeur, attentif à faire de son fils à tout prix un champion de boxe à son exemple, ce avant que frappé d’addiction au jeu, à l’alcool et aux stéroïdes, ce pater imperiosus ambigu ne soit atteint d’un cancer sans rémission.
Dans une ultime, énigmatique et soudaine bifurcation, My Father’s Son se téléporte contre toute attente dans le futur proche où dans un environnement aseptisé de tours, l’Intelligence artificielle a fait des pas de géants : maintenant adulte, chaussé de lunettes de vue, habitant un logis high-tech immaculé où poussent des bonzaïs géants, en couple désormais avec une jeune femme enceinte de ses œuvres, Qiao, devenu ingénieur au sein du laboratoire ANOTHER MIND, a modélisé un ring numérique capable de simuler un match de boxe où il affronte le fantôme de son papa généré par l’IA. « J’ai de mauvais gènes », dira-t-il devant le praticien qui évalue le risque que son enfant naisse trisomique, tandis que ce Frankenstein du 3ème type semble échapper à son contrôle…
Précautions
À l’élément aquatique est associé, revenant comme un leitmotiv symbolique tout au long de ce parcours introspectif où le cinéaste a probablement mis beaucoup de lui-même, une vertu purificatrice, voire rédemptrice : ayant récupéré l’urne contenant les cendres de son père, on verra Quiao, par exemple, étreindre une Diane de rencontre au milieu du flot…
Est-ce un film chinois pour l’exportation ? « Mon père monta sa société en réponse aux appels du Parti et de son époque » : cette citation de l’éloge funèbre évoque en creux, dans un savoureux euphémisme, l’histoire récente de la Chine, dont le père de Qiao, « né en 1972 », est la projection allégorique. Ce que dans son épure, sa retenue, son esthétique très maîtrisées se garde pourtant de souligner My Father’s Son, c’est la dimension immensément tragique de la Révolution culturelle, l’horreur inexpiable qu’a été de part en part la dictature du Grand timonier. On soupçonne qu’une auto-censure bien pesée, et sous contrôle, permette à présent, sous l’alibi du film d’auteur, de présenter en filigrane le portrait narcissiquement flatteur d’une Chine n’ayant rien à envier à l’Occident en matière de style de vie, de design, de développement urbain – une Chine entrepreneuriale, sophistiquée, de bon goût, technologiquement à la pointe. Bref, le travail de deuil autorise de faire son deuil d’un passé globalement plus traumatique qu’un lancinant uppercut paternel, passé dont la mémoire et ses séquelles paraissent surgir ici enrobées de beaucoup de précautions sémantiques.
My Father’s Son. Film de Qiu Sheng. Chine, France, couleur, 2024. Durée : 1h41
Chez nos voisins, le chanteur est ciblé pour ses origines. Un nouvel épisode navrant de cette fameuse « Internationale » du soupçon.
Il est Israélien et juif. Il a participé à un concert dans une colonie à Hébron… en 2014. Il a fait son service militaire dans les renseignements de l’armée israélienne. Il s’est exprimé en chanson pour dénoncer l’horreur du 7-Octobre. Pour ces raisons, Amir subit aujourd’hui les assauts d’une meute d’artistes qui entendent le faire déprogrammer des Francofolies de Spa se tenant dès ce vendredi dans la cité thermale belge. La chanteuse Yoa a poussé plus loin sa résistance de pacotille en annulant sa participation, au prétexte de ses “convictions sociales, politiques et humanistes”, suivie par d’autres artistes tout aussi peu connus.
Déferlement de haine
D’ordinaire, le festival, qui dresse ses différentes scènes au mitan du mois de juillet, souvent quand la Belgique est en période de fête nationale, se déroule dans une ambiance bon enfant, entre baraques à frites, plus ou moins bons tours de chant et animations diverses. Les artistes au programme sont appréciés d’un grand public qui se déplace en masse et en famille. Cette édition déroge donc à la règle et la musique qui, d’ordinaire, adoucit les mœurs, exacerbe cette fois-ci les tensions.
Pour ses contempteurs, peu importe qu’Amir porte un message de paix et soit peu connu pour être un soutien du gouvernement actuellement en place en Israël. Ils le réduisent à sa nationalité et peut-être à sa religion. Son label, Parlophone, a dénoncé le « déferlement de haine antisémite » dont le chanteur est la cible depuis plusieurs semaines. Nous ne sommes pas là pour sonder les cœurs, les âmes et les passions tristes, ni pour taxer d’antisémitisme le premier artiste engagé venu, mais tout le monde conviendra que nous ne sommes guère éloignés de l’infâme. Ajoutons à cela que les pétitionnaires entendent sans doute également profiter de la notoriété d’Amir pour sortir de leur propre anonymat : cela ne leur coûte rien, à peine quelques gouttes de moraline, vite épongées dans le drapeau palestinien.
Pas un cas isolé
Il est un phénomène plus général que nous devons regretter : les festivals sont les nouveaux hauts lieux du palestinisme ambiant. Le cas spadois n’est pas isolé : il y a quelques semaines, le festival de Glastonbury, dans le sud-ouest de l’Angleterre, a davantage été marqué par les cris de haine contre Israël que par la prestation magistrale du désormais octogénaire Rod Stewart. À cette occasion, le duo de rappeurs Bob Vylan – à ne pas confondre avec le nobélisé Bob Dylan – avait scandé: « Death to the IDF », soit un appel à tuer les forces armées israéliennes. Dans la foule, les drapeaux palestiniens formaient une marée et ceux qui les brandissaient un embryon d’armée. Le concert était diffusé par l’autrefois vénérable BBC qui dut fournir des explications.
Face aux boycotteurs, qui n’ont pas eu gain de cause pour le moment, laissons le mot de conclusion à Amir et Nazim qui, dans la chanson qu’ils partagent, s’écrient : « Si j’étais né à ta place, dans le camp d’en face, je t’aimerais moi aussi. Si on avait l’audace de ne plus se faire face, on s’aimerait nous aussi ». Un peu naïf, peut-être, mais certainement plus humaniste que les objurgations des artistes qui se revendiquent du camp du Bien et qui veulent retirer à un chanteur (franco-)israélien la plus douce des libertés, celle de chanter.
Notre chroniqueur voit dans la tentative de déprogrammation du chanteur populaire Amir en Belgique et dans les prises de position du Festival d’Avignon le retour d’un antisémitisme cultivé, diplomatique, « habillé d’humanisme ». Un antisémitisme de salon, mais pas moins féroce…
Quelque chose s’est brisé dans l’été culturel de 2025. Aux Francofolies de Spa, la présence du chanteur Amir est contestée. Non pour une déclaration provocatrice, une faute ou un incident. Mais pour ce qu’il est : Juif, francophone, lié à Israël [1]. Un homme qui ne renie ni ses origines, ni sa double appartenance. La raison donnée ? Pressions militantes. Réputation du festival. Climat international tendu. En d’autres termes : sa seule présence est devenue indécente.
Aucun soutien notable d’artistes ou de personnalités culturelles n’a suivi. Pas de tribune. Pas de solidarité publique. Comme si, en 2025, un chanteur juif pouvait être effacé d’une scène européenne sans que personne n’y voie un problème.
Quel théâtre !
Le 12 juillet 2025, dans un communiqué officiel, le Festival d’Avignon annonçait l’absence de toute compagnie israélienne dans sa programmation. Motif invoqué : la situation internationale et les risques de trouble à l’ordre public. Mais lors d’une conférence de presse tenue le même jour, le directeur du festival, Tiago Rodrigues, donnant des gages aux manifestations contre le « génocide » à Gaza et à la tribune de certains artistes du festival renchérit : « Alors même que le Festival d’Avignon commence, le gouvernement d’extrême droite d’Israël poursuit ses attaques contre Gaza, perpétrant des crimes de guerre, bloquant l’aide humanitaire, violant systématiquement les droits humains, causant la mort de dizaines de milliers de civils palestiniens, parmi lesquels des milliers d’enfants. Des enfants. Des enfants. Des enfants. »
Ainsi le théâtre devient tribunal. La guerre de Gaza, assimilée sans nuance au crime des crimes par certains, justifie l’exclusion de tous les artistes israéliens, quels que soient leur engagement, leur œuvre ou leur silence. Aucun débat, aucune distinction. Juste un bannissement global, moral et symbolique.
Bannissement sans appel
En employant le terme de « génocide » sans distance ni prudence, on essentialise un peuple, une culture, un État, les expulsant symboliquement du champ légitime de l’art. Car si un “génocide” est en cours, alors tout Israélien est un génocidaire potentiel. Même un chorégraphe. Même une actrice. Même un enfant. Alors on ne débat plus, on exclut. On ne discute pas : on bannit. La culture devient tribunal. Mais le plus grave n’est pas là. Il est dans le silence général qui a suivi. Aucun grand metteur en scène, aucun écrivain, aucun chanteur, aucun directeur de théâtre n’a osé contester. Pas de tribune, pas de lettre ouverte, pas même un murmure. Comme si, en 2025, le bannissement des artistes juifs ou israéliens était devenu socialement acceptable, politiquement sain, moralement indiscutable.
Ce silence des élites culturelles françaises, si promptes à dénoncer toutes les exclusions sauf celle-là, dit quelque chose d’effrayant : l’antisémitisme a changé de forme, mais pas de fonction. Car aujourd’hui, il porte deux visages :
– Celui, brutal et explicite, qui sévit dans certaines banlieues islamisées, où des Juifs sont insultés, pourchassés, parfois tués. Une haine importée, parfois religieuse, souvent tolérée, rarement dénoncée par les autorités morales de la République.
– Et celui, plus élégant mais tout aussi dangereux, des élites culturelles, universitaires et médiatiques, qui habillent leur rejet du Juif en discours sur l’antiracisme, la justice, le “colonialisme” — mais qui, au fond, ne pardonnent pas au Juif d’exister encore comme sujet collectif, comme mémoire, comme fidélité.
Ces deux visages se répondent, se nourrissent l’un l’autre. Le premier jette des pierres. Le second écrit des tribunes. Le premier hurle. Le second murmure. Mais ils désignent tous deux le même coupable. C’est dans ce double contexte, celui du rejet par le bas et du bannissement par le haut, que revient l’antisémitisme — plus froid, plus rusé, plus honteux que jamais. L’antisémitisme revient, oui. Mais il ne vient plus seulement d’en bas. Il ne vient plus seulement comme autrefois des masses incultes d’Europe de l’Est ou du Maghreb, des pogroms de village. Il vient d’en haut. Il vient d’universités, de rédactions, de plateaux télévisés, de grandes ONG, de colloques sur la justice mondiale. Il vient d’une classe dirigeante qui n’a plus d’attache, plus de sol, plus de fidélité à autre chose qu’à son propre narcissisme moral. Ce n’est plus la foule qui hurle : c’est l’élite qui murmure — avec componction, avec gravité, avec science. Un antisémitisme cultivé, diplomatique, habillé d’humanisme. Un antisémitisme de salon, mais pas moins féroce.
Le Juif n’est plus haï parce qu’il serait puissant, mais parce qu’il est inassimilable à la nouvelle religion du monde occidental : celle de la repentance généralisée et de la dissolution des identités. Il incarne, malgré lui, ce que l’époque veut abolir : une fidélité, une structure, une Loi. Dans une société qui n’a plus de pères mais des managers, plus de traditions mais des flux, plus de mémoire mais des narrations, le Juif fait tache. Il est le témoin muet d’un monde antérieur : celui de l’Histoire avec des tragédies, des appartenances, des frontières.
Et cela, les élites ne le supportent plus. Elles qui ont troqué le tragique contre l’égalitarisme compassionnel. Elles qui veulent un monde propre, sans conflit, sans verticalité — un monde lavé de la culpabilité par la dénonciation rituelle du même ennemi : Israël, le “sioniste”, le “colonialiste”, le “dominant”. Il n’est plus question de dire : “le Juif est le mal”. Il suffit de dire : “le sionisme est un apartheid”. Et de conclure que l’antiracisme impose d’être antisioniste. C’est propre, c’est logique, c’est académique. C’est l’Occident d’aujourd’hui : celui des grandes écoles, des think tanks et des ONG. Ce n’est plus la rue qui désigne le Juif : c’est Sciences-Po ! C’est le théâtre subventionné. C’est le documentaire primé à Berlin. C’est la tribune dans Libération. Ce n’est plus une haine brute : c’est une haine raisonnée, structurée, distillée dans les séminaires, les curriculums, les politiques publiques. On ne brûle plus les synagogues. On y dépêche des intellectuels pour expliquer pourquoi elles dérangent.
Car c’est bien là le paradoxe : ce nouvel antisémitisme est celui des élites qui se croient éclairées. Elles ne crient pas, elles enseignent. Elles n’agressent pas, elles évaluent. Elles ne jettent pas des pierres, elles rédigent des rapports. Mais leur objectif est le même : isoler, disqualifier, réduire au silence.
Et pendant que cette haine s’habille de droit international, de solidarité, de justice, les classes populaires, elles, restent à distance. Elles vivent avec les Juifs. Elles n’ont ni le temps ni les moyens de haïr abstraitement. Elles partagent les mêmes écoles, les mêmes quartiers, parfois les mêmes misères.
La fracture est là : ce ne sont pas les pauvres qui haïssent. Ce sont ceux qui croient incarner le progrès. Ce ne sont pas les exclus qui délirent sur le “lobby juif”, mais les inclus — ceux qui ont désappris la complexité du monde au profit de leur propre vertu.
Que l’antisémitisme revienne n’est pas une surprise. Mais qu’il revienne par le haut, voilà le signe de notre époque. Car une société qui se pense civilisée et produit de la haine sous couvert de justice est une société arrivée à son stade terminal : celui où l’intelligence ne pense plus, mais juge.
Il faut désormais regarder ce retour pour ce qu’il est : un symptôme, non pas d’ignorance, mais de décadence. Quand les élites trahissent la mémoire, c’est que la culture est morte. Quand elles s’en prennent au Juif, c’est qu’elles ont cessé de croire au commun. Alors des Juifs s’en vont. Silencieusement. Ils n’écrivent pas de manifestes. Ils ferment les volets. Ils fuient la lumière fausse de ceux qui parlent de paix et sèment la honte. Et ce départ, ce départ qui ne dit pas son nom, est le vrai jugement sur notre temps.
Dans son essai érudit, Baptiste Roger-Lacan analyse moins le royalisme comme un courant politique que comme un imaginaire, une esthétique, une nostalgie. Et la droite continue de parler son langage : celui de l’orgueil blessé des perdants…
« On pense à Louis XVI, on est mal à l’aise » chantait déjà Jean Yanne en épilogue sonore de son film Liberté, égalité, Choucroute. « On se dit que c’est des ancêtres à nous qui lui ont coupé le cou… » Les Français célèbrent la Révolution chaque 14-Juillet, mais regrettent que le sang de Louis XVI l’ait entachée. La gêne dont se moque Jean Yanne est tenace, ancienne et bien répandue, à en croire Baptiste Roger-Lacan, normalien, agrégé, docteur en histoire contemporaine, enseignant à Sciences-po, qui signe avec Le Roi : une autre histoire de la droite (collection Passés Composés), une étude du « spleen royaliste » qui hante la droite française depuis la fin du XIXe.
Grand absent
François Furet avait bien montré que le régicide de 1793 avait certes tué le corps physique du roi mais pas le besoin de paternité politique. À chaque crise politique, la France cherche un homme providentiel pour remplacer le monarque aboli : Napoléon Ier, Napoléon III et bien sûr le Général de Gaulle instituant avec la Ve République un « monarque républicain comme substitut ». Notre République a les allures d’une monarchie sans sacre ni transcendance, sans velours ni faste ni pompe ni couronne et où rôdent comme un spectre les lustres d’une gloire éteinte. N’est-ce pas le ministre de l’Économie Emmanuel Macron qui notait en 2015 dans la revue Le 1 hebdo : « le grand absent en démocrate, c’est la figure du roi » ?
Il reste pourtant assez peu de royalistes… Ces derniers, en politique, n’ont jamais fait de merveilles. Emportées par les révolutions de 1830 et 1848, les restaurations ont échoué. Et les monarchistes, même avec un jeu gagnant, se sont toujours couché à la deuxième mise… En 1871, dans la déroute de Sedan, une assemblée royaliste est élue. Or les différentes tendances et prétendants s’engueulent sur des sujets aussi essentiels que… la couleur du drapeau ! Le petit-fils de Charles X, le comte de Chambord, refuse alors obstinément de troquer « son » drapeau blanc contre le tricolore. C’était la dernière chance de restauration de la monarchie, et la droite n’en fit rien.
Le roi est mort… vive le royalisme !
L’agonie de la monarchie française fut longue, souvent pathétique mais jamais dénuée de beauté. C’est ce que l’on retient de la lecture de l’ouvrage de Baptiste Roger-Lacan. Il nous promène parmi les abbés, les mémorialistes vendéens et les romanciers historiques qui ont cultivé le souvenir du roi pendant que les royalistes perdaient ou abandonnaient la partie politique. Les bonnes familles catholiques empilent dans leurs bibliothèques les ouvrages larmoyants sur les martyrs de la Terreur. On découvre avec l’auteur la Marie-Antoinette sensible et larmoyante de Pierre de Nolhac, conservateur à Versailles à la fin du XIXe, qui a fait redécouvrir aux visiteurs du château les écritures et objets personnels de la Reine. Il y a des galeries de portraits de la Terreur (bourreaux et victimes) de G. Lenôtre (nom de plume de Théodore Gosselin) qui écrit les vies minuscules (et raccourcies) des gens de la guillotine. On comprend à la lecture de l’ouvrage que la Contre-Révolution sert moins à ramener le roi que faire pleurer dans les chaumières. Les écoles catholiques et patronages religieux cultivent la martyrologie des carmélites de Compiègne et des héros du bocage vendéen. L’attachement monarchique est moins un choix ou un projet politique qu’une émotion collective nourrie de deuils et de réceptions mondaines. Parfois aussi d’excentricités. Qui se souvient du naundorffisme ? Un royalisme alternatif à la frontière de l’ésotérisme qui imagine que Louis XVII, le petit roi, fils de Louis XVI, n’est pas mort à la prison du Temple en 1795, s’est échappé et a engendré une nouvelle lignée.
À défaut de régner, la monarchie française a su se vendre et coller à tous les goûts excentriques, poétiques, littéraires, feuilletonistes, patrimoniaux du XIXe siècle. C’est du moins ce dont l’auteur par ses listes interminables parvient à nous convaincre.
Quand Proust lisait Maurras…
Et puis vint Charles Maurras… Lui prit tout cela très au sérieux. Il a fait des théories, des doctrines, il a mis la monarchie en équation. Il ressort les penseurs comme Burke ou Maistre, s’en approprie d’autres tels Auguste Comte, Taine et Fustel de Coulanges. Comme dans L’Education Sentimentale, il monte un club de l’Intelligence royaliste – quand celui de Flaubert était républicain. Ce sera l’Action Française. Une ligue mais surtout un quotidien très lu et renommé, « une cure d’altitude » disait Marcel Proust frappé par la qualité des articles signés d’esprits souvent agiles ou de polémistes fort en gueule. La plume vedette, Jacques Bainville connait un succès considérable avec son Histoire de France et son Napoléon dont Baptiste Roger-Lacan nous raconte tous des dessous éditoriaux chez Fayard (déjà éditeur de droite…). Baptiste Roger-Lacaninsiste : l’académie est alors un pôle réactionnaire.
Roger-Lacan décrit bien la puissance de cette machine doctrinale qui attire à elle une jeunesse intellectuelle et bourgeoise catholique qui se sent un peu coincée entre une réaction tiède à papa et une Église qui ne répond pas à son désir de radicalité – situation étrangement similaire à celle d’aujourd’hui. Mais si attractif et armé intellectuellement qu’il a pu l’être, ce néoroyalisme n’échappera pas aux compromissions de l’entre-deux guerre. Des rapprochements douteux nourrissent des amitiés particulières avec le fascisme ou des fixettes antisémites… À force de ruminer l’attente d’un roi qui ne vient pas, on finit rattrapé par des vieux démons. Résultat : en 1945, Charles Maurras est condamné à l’indignité nationale, l’Action Française liquidée et l’auteur y voit la dernière mort politique de la monarchie.
Chouans un jour, chouineurs toujours
Fin de l’histoire ? Le roi ne reviendra plus. Il ne le peut plus. Chez nous les rois, on les renverse, on les décapite… puis on les encadre. On en fait des timbres, des séries télés, des mugs à la boutique du château de Versailles… L’échec est un capital mémoriel que la droite rentabilise assez bien sur le marché des sensibilités, des mémoires et de la création littéraire.
C’est sans doute le romancier Jules Barbey d’Aurevilly qui l’a le mieux compris : la monarchie passe de la ferveur à la fiction. Plutôt que de régner, elle brille encore comme inutilité rayonnante. On ne s’étonnera pas que la République – ou plutôt l’Éducation nationale fasse commenter L’Ensorcelée cette année aux Premières pour le baccalauréat de français. Le royalisme finit encadré, vitrifié et finalement annoté. Si en deux siècles les réacs n’ont jamais su trop quoi faire de leurs rares victoires, ils savent en revanche donner du lustre à leurs défaites. De l’art de perdre avec fanfare, champagne et naphtaline.