En ces temps de frilosité hygiénique, comment ne pas penser à Nietzsche qui disait que non seulement il est dur de durer, mais de surcroît indigne. « Meurs à temps », enseigne Zarathoustra, c’est-à-dire avant le déclin. Leçon que retiendra Mishima qui façonnera son corps pour devenir physiquement un Grec avant son seppuku.
Avoir toujours présent à l’esprit qu’il y a une extrémité pire que de se tromper de chemin, c’est de rester immobile.
Fontenelle disait que si la raison dominait sur terre, il ne s’y passerait rien. Ce qui risque fort de se produire avec l’amplification exponentielle du principe de précaution.
Souvenons-nous qu’en 1968 et 1969, un virus respiratoire avait déjà franchi les frontières de Chine – c’était la fameuse grippe de Hong-Kong – et avait à son actif plus d’un million de morts dans le monde. Pour l’Europe, les chiffres sont les mêmes que ceux du Covid 19 (environ 31.000 morts en France) et un taux d’attaque qui touchait toutes les classes d’âge. Et pourtant, aucun gros titre dans les journaux, aucune mesure gouvernementale, ni même d’alerte médicale. « Le flegme et les bons mots l’emportaient sur une possible mobilisation » relève l’historien Patrice Bourdelais. L’inverse de ce à quoi nous assistons aujourd’hui. Voilà qui nous laisse songeurs et dubitatifs quant aux progrès de la médecine et à la volonté des gouvernements d’instaurer un État Thérapeutique.
Revenir à Nietzsche : Mourir fièrement quand il n’est plus possible de vivre avec fierté.
Quand j’observe tous ces gens masqués dans les rues, je me dis que la prochaine étape sera la muselière. On dressera les humains comme on dresse les chiens. Et le pire, c’est qu’ils n’aspirent plus qu’à cela. Pourvu qu’ils aient leur masque et un sucre.
À ceux qui me reprocheraient d’être incohérent puisque je suis toujours en vie, je répondrai que c’est uniquement par une incohérence de l’incohérence. Comprenne qui pourra !
Les dirigeants politiques ne sont pas les démiurges que l’on se plaît à imaginer. Ils n’en mènent pas large, en butte à la perpétuelle mise en accusation des citoyens français, et désormais obnubilés par le seul horizon politique qui vaille : la santé.
État envahissant ou État faible ?
Dans un récent entretien au Figaro, Pierre Manent affirme que « la rapidité, la complétude, l’allégresse avec lesquelles l’appareil répressif s’est mis en branle font un pénible contraste avec la lenteur, l’impréparation, l’indécision de la politique sanitaire ». Et il dénonce le risque de voir cette crise « fournir à l’État une justification permanente pour un état d’urgence permanent ». Pierre Manent est sans doute notre plus grand penseur politique mais, sur ce point, il me paraît faire fausse route. Emmanuel Macron, qui voulait promouvoir la France au rang de « start-up nation » et qui misait sur la mobilité pour régler tous ses problèmes, s’est résolu, la mort dans l’âme, à figer l’économie. Aucune allégresse répressive dans le confinement, mais l’espoir qu’il sera efficace et que la machine économique pourra tourner bientôt à plein régime. Si demain le gouvernement décide de tester, de ficher, de tracer, d’isoler et de mettre en quarantaine, ce ne sera pas pour satisfaire je ne sais quelle pulsion disciplinaire ou punitive, cela ne voudra pas dire qu’il s’abandonne à sa pente despotique, mais qu’il met tout en œuvre pour revenir dans les meilleurs délais à la normale. L’état d’exception n’est pas une aubaine pour l’exécutif, c’est une parenthèse douloureuse.
Cette crise révèle notre extraordinaire capacité de nous mentir à nous-mêmes et de nous payer de mots. Nous nous voulons dégrisés parce que modernes et nous fuyons plus que nos ancêtres la réalité dans la fable. L’idéologie a remplacé la superstition : on se représente l’État comme un Léviathan redoutable, alors qu’il n’en mène pas large et même qu’il claque des dents. Personne aujourd’hui ne tremble devant le pouvoir politique. Ce sont les politiques qui tremblent devant le pouvoir judiciaire, le pouvoir médiatique et celui des réseaux sociaux. Surveiller et punir : ainsi peut-on résumer désormais non l’action des politiques, mais le sort qu’on leur réserve.
Un collectif d’avocats épaulant l’ex-auteur des « Guignols de l’info », Bruno Gaccio, a lancé une plate-forme, plaintecovid.fr, destinée à faciliter le dépôt de plainte en justice à l’aide de dossiers préremplis. Un compte en recense le nombre. L’objectif de 200 000 procédures a été fixé. Le voilà, notre cauchemar, et ce cauchemar n’a rien d’orwellien. L’ère des prisonniers politiques est depuis longtemps révolue mais, avec les procès des grands responsables qui s’accumulent, et le Nuremberg du coronavirus que certains nous annoncent en se léchant les babines, une nouvelle époque prend forme : celle des politiques prisonniers.
Paris, le 1er mai 2020 Photo: Romuald Meigneux / Sipa
Nous nous vivions comme maîtres et possesseurs de la nature. L’actuelle pandémie démontre que notre maîtrise ne nous protège pas des catastrophes et qu’elle peut même contribuer à les provoquer. Mais à ce rappel de la finitude, les nouveaux procureurs répondent par un déni de la finitude. L’exécutif, pour eux, est censé tout savoir, tout prévoir et tout pouvoir. Ses erreurs, ses tâtonnements, ses éventuels retards deviennent des crimes. L’incertitude est niée, la tragédie aussi. Le vent mauvais du populisme pénal souffle sur la France.
Cette crise ayant dissipé les dernières illusions de la mondialisation heureuse, « allons-nous retrouver une certaine affection pour ce que nous sommes, essayer de nous renforcer à partir de notre être national ? » demande Pierre Manent. Je me pose la même question que lui et je dois avouer que je suis sceptique. Car le « nous » que nous pourrions former est rongé par la méfiance et même par la colère. Les couteaux sont aiguisés dans l’ombre et une sanglante bataille se prépare. On applaudit, tous les soirs, les soignants et, comme l’écrit Sylvain Tesson, ces ovations sont « la nouvelle liturgie laïque de la France ». Mais, pour le reste, l’ingratitude règne. Pas de merci pour l’effort logistique qui a permis, même au pic de l’épidémie, de n’avoir jamais à trier les malades. Pas de merci pour le rapatriement, dans des conditions extrêmement difficiles, des 130 000 Français qui se trouvaient à l’étranger. Pas de merci pour le transfert des malades vers des hôpitaux non saturés, en train, en avion ou en hélicoptère. Pas de merci pour la mise au chômage partiel de plus de 11 millions de salariés. Ces bienfaits sont des dus. L’État-providence tend à transformer les citoyens en ayants droit vindicatifs et perpétuellement querelleurs. Le grief et l’accusation absorbent l’essentiel de l’activité civique. Il y a de moins en moins de place pour une culture de la participation et de la responsabilité. Une nation d’ayants droit jamais contents est-elle encore une nation ?
Des enfants d’infirmiers et de médecins sont accueillis à l’école privée Saint-Pierre-Fourier, Paris, 30 avril 2020 Photo: Stéphane de Sakutin / AFP
Qu’est-ce que vivre ?
Quand j’ai entendu Marc Bonnant, l’avocat suisse élégant et éloquent, dire sur l’antenne de Réac n’Roll qu’il préférait une vie risquée, intense et aristocratique à une existence sécuritaire, indifférenciée et interminable, j’ai d’abord pensé : « Quelle classe ! » Et puis, j’ai imaginé le scénario suivant : un homme décide, pour échapper à sa médiocre routine, de descendre à ski la piste noire de Wengen sans bâton et avec un bandeau sur les yeux. Lancé tout schuss, il heurte de plein fouet une paisible famille en vacances et il la laisse sur le carreau. Son choix de l’audace et de l’aventure ne le hausse pas au-dessus du commun des mortels, il ne fait pas de lui un aristocrate, mais un gros con de chauffard. Mettre en péril la sécurité des autres pour satisfaire son goût de l’intensité, ce n’est pas noble, c’est ignoble.
Il est vrai, cependant, que si, pour nous autres modernes, la santé est l’alpha de l’existence – « le premier bien et le fondement de tous les autres », disait Descartes –, elle n’en est pas l’oméga. Quand le Conseil scientifique a réclamé la prolongation du confinement de ceux qu’on appelle les séniors, ceux-ci ont protesté. La vie authentiquement humaine ne se réduit pas à la vie physiologique, ont-ils dit. Et ils ont été entendus : ce qui était, au départ, une contrainte, est devenu une recommandation. A charge pour les plus fragiles qui sont exposés aux formes graves de la maladie, de mesurer les risques qu’ils prennent. Et l’enjeu est de taille : le coronavirus nous ayant placés sous l’autorité de la médecine, il ne faudrait pas, pour autant, que nous nous laissions confiner dans une définition exclusivement sanitaire de la vie.
Fallait-il rouvrir les écoles françaises à partir du 11 mai ? Disposant, comme tout le monde, d’informations contradictoires sur ce que le virus fait aux enfants, je ne saurais répondre. Mais je constate, avec tristesse, que les adversaires de la reprise n’expriment nul regret de tout ce temps perdu pour l’étude, et que ses partisans n’invoquent jamais le besoin des élèves d’apprendre, de savoir, d’élargir leur esprit : ils mettent exclusivement l’accent sur le besoin de socialiser et de s’exprimer. Pour une professeure de philosophie interrogée par l’hebdomadaire Marianne, il s’agit de « parler avec les élèves des angoisses nées du confinement avant de focaliser sur les programmes qu’il faudrait finir. Dérisoires les exercices de maths et la dissertation ! » Ce qui compte, c’est le bien-être des enfants. « La continuité pédagogique est aussi et surtout une continuité du lien et de l’échange. » Et, dans Le Monde, une professeure de français dans un collège du Morbihan prévient : « Il n’est pas question de faire asseoir les élèves en disant : “Ouvrez le manuel à telle page !” Ils auront besoin de parler. » Rappelons que le Morbihan a été épargné par l’épidémie. Mais peu importe en vérité : le stress des enfants et des adolescents est réel et il doit être traité. L’école du care a remplacé l’école de la transmission. Les professeurs ne sont plus des intercesseurs, mais des soignants comme les autres. Et, à ceux qui croient que cette situation est temporaire, Rodrigo Arenas, le président de la principale fédération de parents d’élèves, répond : « L’école de l’après-Covid ne ressemblera pas à celle que nous connaissons. […] Elle doit se préoccuper des plus fragiles, favoriser à tout prix la coopération, bref, cultiver ce sens du collectif dont nous avons tant besoin face à la conjonction délétère des intérêts particuliers. »
La lecture est-elle un acte collectif ? Et la rédaction d’un devoir d’histoire ou d’une dissertation ? À l’évidence, non. Et c’est précisément avec cela qu’il s’agit d’en finir car, aux yeux de la FCPE, l’école n’a pas pour mission de former des personnes cultivées, mais de façonner des braves filles et des braves gars chaleureux, sympas, ouverts aux autres. Cet obscurantisme compassionnel a fait déjà beaucoup de ravages à l’école. Il était, ces dernières années, remis en question. Le voici qui revient en force à la faveur de la crise que nous traversons. Ce qui m’amène à penser que le monde d’après, ce sera le pire du monde d’avant.
La nouvelle définition de l’essentiel
Le tribunal de Nanterre avait ordonné à Amazon de mieux protéger ses salariés et de limiter, d’ici là, ses activités aux produits essentiels. La cour d’appel de Versailles vient de confirmer la décision en élargissant le domaine de l’essentiel. Les produits autorisés se déclinent ainsi : « high-tech », « informatique », « tout pour les animaux », « santé et soins du corps », « nutrition », « parapharmacie », « épicerie », « boissons et entretien ». L’éventail s’élargit, mais le livre reste exclu. L’époque où Péguy pouvait dire « le vrai nécessaire, le pain et le livre » n’est plus la nôtre. On déplore aujourd’hui l’interruption des activités culturelles et, en même temps, on officialise, en rangeant le livre dans la catégorie du superflu, la mort de la culture au sens humaniste du terme.
Pro-Brexit, réac et mâle blanc de plus de cinquante ans, Morrissey ne coche aucune case pour récolter la bienveillance des médias. Il sort I Am Not a Dog on a Chain
Alors que les Inrocks se demandent le plus sérieusement du monde s’il faut continuer à écouter Morrissey, que le magazine de musique anglais NME salue « son meilleur album depuis des années » (avec cette précision : « si vous arrivez à faire abstraction de ses opinions »), que le webzine Benzine parle d’un « effondrement moral » (sic) de l’ex-Smiths, « vécu par tous comme une trahison déplorable de tout ce qu’il a pu jamais représenter… Et justifie complètement que beaucoup d’entre nous, qui l’avons tant aimé, boycottions désormais ses concerts » (re-sic), et que le Guardian va jusqu’à psychanalyser au fer rouge le fringant tout juste sexagénaire – qualifié de « vieil homme » – en lui reprochant de ne pas voir « certaines vérités flagrantes sur lui-même », la question se pose : quel crime a donc commis Steven Patrick Morrissey ? Celui de ne pas être politiquement correct, pardi ! Un crime lourdement puni aujourd’hui, puisqu’il vous vaut une excommunication éclair partout, vers l’infini et au-delà.
Son autre crime, accessoirement, est de ne pas céder aux artifices de l’arsenal du monde de la musique actuelle (auto-tune et vocoder omniprésents, émotions tatouées, storytellings idiots, etc.) tout en produisant une œuvre éminemment plus « moderne » que son époque, au sens défini par Jean-Edern Hallier : « Être moderne… et donc l’être au sens fort, c’est-à-dire l’étrange classique des choses qui ne sont pas classiques. »
Une singularité outrageante
Cette singularité outrageante du dandy anglais se paye au prix fort, puisqu’il collectionne les critiques médiocres depuis quelques années. Seulement, I Am Not a Dog on a Chain atteint un niveau de perfection intemporelle au moins égal à celui de Viva Hate (1988) – son remarquable premier essai en solo -, voire de son chef-d’œuvre Vauxhall and I (1994). « Seules les médiocrités progressent. Un artiste évolue au sein d’un cycle de chefs-d’œuvre dont le premier n’est pas moins parfait que le dernier », notait jadis Oscar Wilde, dieu suprême de Morrissey.
En bon apôtre de Wilde (au sujet duquel George Bernard Shaw écrivait : « Il fut sans comparaison le plus grand causeur de son temps – et peut-être de tous les temps »), Morrissey pratique l’ironie et la provocation comme d’autres la démagogie servile. « Si tu vas te tuer, alors sauve la face et fais-le[…] Si tu vas te tuer, alors pour l’amour de Dieu, tue-toi juste », clame-t-il ainsi dans sa charge anti-réseaux sociaux « Jim Jim Falls ». Malgré tout, au-delà des apparences, ce morceau d’ouverture flamboyant confine à l’hymne à la vie, avec l’unique devise carpe diem pour moteur : « Si tu vas chanter alors chante, inutile d’en parler / Si tu vas vivre alors vis, n’en parle pas. »
Vas-y Steven, chante, on en causera juste entre amis :
Quand un artiste chante la vie de façon si rock’n’roll, on comprend mieux pourquoi les Inrocks se demandent s’il faut toujours l’écouter.
L’animal blessé
C’est ensuite l’amour en fuite d’humanité que sonde le crooner rock dans le pénétrant « Love Is On Its Way Out ». Cette complainte d’animal blessé sonne la fin de l’espèce humaine dans un écrin trop joli pour elle, un opéra electro-mortuaire scellant le divorce entre l’homme et la nature, nœud gordien de la perdition générale :
Quand un artiste déploie autant de sensibilité brute dans son expression, on comprend mieux pourquoi certaines âmes hypersensibles boycottent ses concerts.
En troisième position, Morrissey nous lâche une bombe très Motown accompagné aux chœurs de l’interprète du tube dix-huit carats « Don’t Leave Me This Way » (1977), la déchaînée Thelma Houston. Le duo met le feu dans ce « Bobby, Don’t You Think They Know ? » carrossé comme une bande originale de James Bond circa John Barry.
Un tel générique redonnerait sa dose de testostérone à la musique de la franchise car personne ne semble en mesure aujourd’hui de fredonner les thèmes des derniers volets sortis au cinéma, un comble pour l’agent 007. Retirez tout ce que voulez au personnage de Ian Fleming, les poils de son torse, les dérapages machistes de son humour, les gadgets qui encombrent son falzar, mais ne touchez pas à la puissance de ses BO, vous risqueriez de le tuer !
Le dernier générique en date, interprété par Billie Eilish, bande encore plus mou que le précédent, mais les producteurs peuvent toujours appeler Morrissey à la rescousse puisque la sortie de Mourir peut attendre a été reportée grâce au coronavirus. Rêver n’attend pas.
Quand un chanteur groove comme ça, dans un tel déluge de sensualité, on comprend à quel point il est difficile pour certains journalistes-psychanalystes de faire abstraction de ses « délits d’opinion ».
Flot de souvenirs mélancoliques
Il n’est pas question ici d’énumérer tous les joyaux qui ornent de leurs fulgurances ce nouveau chef-d’œuvre de Sa Gracieuse Majesté Morrissey, mais citons encore la balade champêtre « Once I Saw The River Clean ». À travers l’humus du motif électro récurrent dans le morceau, le chanteur pénètre les strates de son passé, se promène aux côtés de sa grand-mère sur les chemins de l’enfance, se rappelle qu’il a vu une fois la rivière propre dans son flot de souvenirs mélancoliques.
Beauté et poésie jouent des coudes dans cette mémoire argileuse :
En 2016, Morrissey lâchait cette sentence définitive dans les pages du NME : «Il fut un temps où l’industrie de la musique était au service de l’artiste, mais maintenant l’artiste doit servir l’industrie de la musique… c’est pourquoi tout est maintenant si insipide. » Oui, tout : les toutous sont partout. Et les chiens de garde enchaînés aussi.
Bonus coronavirus
L’excellent groupe Milky Chance, déjà évoqué ici en 2017, a pressenti en fin d’année dernière les joies du confinement généralisé dans un clip dont l’esthétique dystopique prend aujourd’hui une résonance toute particulière. Bien sûr, leur nouvel album, Mind The Moon, est à ajouter à votre stock de provisions de première nécessité – avec le Morrissey – pour ce printemps et cet été incertains.
Déconfinement: les Pères Ubu sont aux aguets. Lundi dernier, l’un d’entre eux n’est pas parvenu à assiéger Paris, malgré un excellent plan et quatre armées!
Jusqu’au 12 mai, j’avais oublié qui était Christophe Chalençon. Sur sa page Twitter, il se dit « engagé pour une politique noble ». Christophe Chalençon est forgeron, c’est une noble profession. À Sault dans sa belle demeure, il doit se rêver en gladiateur. Certes c’est moins bien qu’Hephaïstos, mais c’est mieux que Cétautomatix.
« Assiéger Paris »
Sous la main de Ridley Scott, le preux Gladiator fait trembler l’infâme Commode. Au tour maintenant du forgeron de faire peur au perfide Macron! Et comme le vaillant Maximus, pourquoi ne pas tomber au front? Après tout la France comme Rome, ne vaut-elle le sacrifice d’un bon homme? Mais Chalençon n’est pas Gladiator, et Macron n’est pas Commode.
De fait sa dernière aventure fait plutôt songer au Père Ubu. Sous la plume d’Alfred Jarry, ce dernier jurait de tuer le Roi Venceslas après lui avoir marché sur les pieds. Avec un fier accent provençal, Chalençon parle de « lever quatre armées ». Et de la goûteuse Alsace aux vastes Pyrénées, le chevalier quinquagénaire veut « monter et assiéger Paris » pour « servir la bête dans le dialogue, dans le message de la vénerie ». C’est beau comme Le Chevalier au lion! « Nous allons lui mettre le dernier coup de dague et le tuer », ajoute-t-il. Voilà qui est plus limpide.
Contrairement à celui du Père Ubu, le coup d’État de Chalençon a tourné court. En route pour le Palais de l’Élysée, son fiacre s’est fait arrêter Place d’Italie. « Merdre ! », pesterait Père Ubu. « On s’est expliqué sur mes vidéos », confie pour sa part Chalençon, « bien reçu dans une cellule de trois mètres carrés », précise-t-il. « J’ai l’honneur de vous annoncer que pour enrichir le royaume, je vais faire périr tous les Nobles et prendre leur bien », annonçait le Roi Ubu. Après avoir fait passer les Nobles à la trappe, il décide de garder pour lui la moitié des impôts. Puis il tue lui-même les paysans qui ne peuvent pas s’en acquitter. Pourtant, il est « tout disposé à devenir un saint homme, il veut être évêque et voir son nom sur le calendrier ».
Sous leurs armures de libérateurs se cachent nos Pères Ubu. Tel le forgeron Chalençon, ils sont parés de bonnes intentions. Suite au désordre sanitaire, ils pourraient être encore plus nombreux. Dans le marécage social qui nous guette, on les sent déjà fort heureux… Postés à gauche et à droite, ils guettent la moindre étincelle qui fera d’eux le prochain Roi. Et tout comme le Père Ubu, ils s’érigent en parangons de vertu. Certains se payent de bons mots, d’autres postent de belles vidéos.
Rafler la mise
De retour dans sa Provence, Chalençon forge de beaux métaux. Pourquoi quand on a cette chance, galérer dans les terres d’Hidalgo? Nos éboueurs ont fort à faire, à ramasser masques et gants usagés, jetés au sol par des dégueulasses qui font de nos rues des pissotières. Eux ne font pas de vidéos mais ils font figure de héros. Nettoyer Paris en temps d’épidémie, ce n’est pas une tâche légère. Nos Ubu vêtus en Gladiator mettront-ils la main dans le cambouis? Ou se contenteront-ils de rafler l’or qui aura survécu à l’épidémie?
On dit que les Français sont mécontents de leur gouvernement, mais est-ce vraiment une nouveauté? Quand les armures des libérateurs autoproclamés tomberont, pas certain du tout qu’on y décèle un De Gaulle, ni même un Napoléon. En revanche on peut être sûr d’y trouver des Pères Ubu. Si d’aventure un d’eux montait sur le trône, nous regretterions notre Roi Macron.
Proposée après le journal télévisé, décrite dans un sabir plus managérial qu’humoristique sur le site de la chaîne, la « pastille » spéciale confinement de France 2 relève plus de l’endoctrinement crétin que du pur divertissement fantaisiste revendiqué.
S’il vous arrive de regarder le journal télévisé sur France 2, il y a de bonnes chances, après un détour par la météo, que vous ayez assisté comme moi à ce grand moment de télévision qu’est « Au secours, bonjour ! ». Au programme, un moment « d’humour et de solidarité face au confinement », dixit le site internet de la chaîne publique.
La solidarité est là, mais pour l’humour on repassera, si l’on se fie du moins à la critique des internautes[tooltips content= »Le site linternaute recense actuellement 15 avis de spectateurs pour une moyenne de 1/5, soit la pire note possible. Le site nouveautés télé, quant à lui, compilait 1003 avis pour une note moyenne de 1,5 lors de la rédaction de cet article. La teneur des commentaires écrits y est édifiante. »](1)[/tooltips]. Pas grave, à France 2, on aimerait se persuader, à grands coups de novlangue managériale, que produire une série humoristique en huit jours, là où il faut habituellement un ou deux ans, est bien une formidable opportunité pour « apprendre pas à pas » et « changer les façons de faire ». Apprendre quoi ? Faire quoi ? Tout cela est bien mystérieux.
Il était en revanche permis de se douter que le fait de tourner toutes les scènes au smartphone et de coordonner l’ensemble à distance n’améliorerait ni ne révolutionnerait le genre humoristique… Pour tout vous dire, on en vient effectivement très vite à douter que l’humour ait quoi que ce soit à voir avec cet objet télévisuel non identifié.
La télévision s’assume enfin comme une grande garderie
Le tweet de lancement de la série par France 2 est un modèle du genre pour qui sait apprécier l’honnêteté des publicitaires, lesquels sont les premiers, reconnaissons-le, à mettre en pratique la transparence qu’ils prêchent à tout va : « Le confinement on va en rire et on va en parler ». Manifestement personne ou presque n’en rit avec eux, mais qu’importe, cela ne les empêchera pas d’en parler. Ce qui était évidemment le véritable objectif.
Le confinement, on va en parler, et on va en rire !
Le but d’une émission de divertissement n’est plus au sens étymologique de di-vertir, c’est-à-dire d’éloigner l’attention du spectateur des « affaires sérieuses », mais bien au contraire de l’y ramener. Il faut le cajoler, le rassurer sur son sort, ne surtout pas lui faire perdre son précieux lien avec la communauté dont il pourrait finalement décider de se passer, ne fût-ce que temporairement. Il convient de lui rappeler sans arrêt qu’il vit essentiellement la même chose, ni plus ni moins, que ses co-pensionnaires de la garderie virtuelle qu’était déjà la télévision, et qui n’a plus peur de s’assumer comme telle.
“Au secours, bonjour !” est donc un moment d’humour et de solidarité face au confinement, cette « expérience hors-norme et partagée par tous ». Toutes ces déclarations d’intention, ingénument partagées sur le site de France Télévisions, ne sont-elles pas charmantes ? Cette comédie, apprend-on également, serait évidemment « en prise avec le réel ». À voir… Une chose est sûre, à défaut d’être drôle la pastille de France 2 est « solidaire ». C’est quand même le plus important! Chaque épisode se clôt immanquablement par les applaudissements rituels des acteurs pour les soignants et pour les spectateurs, qui sont par là même invités à se joindre à ceux de 20h.
Pourquoi nous faire patienter cinq minutes quand il crève l’écran que le véritable « message » était là en réalité ?
Dans l’enclos, tous sont confinés et tous sont solidaires. Vous avez la chance de vivre une expérience « hors-norme et partagée par tous » qu’on vous dit, et n’imaginez pas pouvoir vous en échapper ! Des fois qu’il vous arriverait de vous emmerder tout seul et que vous ne trouviez pas ça si désagréable, voire que ce « calme plat de l’âme […] précède la course heureuse et les vents joyeux » comme l’écrivait joliment Nieztsche [tooltips content= »Le Gai Savoir §. 42″](2)[/tooltips].
Dur à avaler pour beaucoup de monde
Il y aurait beaucoup à dire des épisodes dans le détail, car beaucoup de perles s’y cachent. Je ne résiste pas au plaisir de vous en offrir une, parmi les plus brillantes : « A tous les confinés qui ont décidé de se lancer dans une activité artistique, si en quarante ans vous n’avez pas réussi à être chanteur, romancier, cuisinier, danseur ou que sais-je, en deux mois de confinement je suis pas sûr que vous y arriviez alors on pose son accordéon, on fait à manger, on s’occupe des gosses, on fait le ménage comme tout le monde » (dixit le personnage d’Alice Bélaïdi, voir l’extrait suivant entre 02 : 45 et 03 : 16).
Un frappant rappel à la raison pour le troupeau. Attention aux têtes qui dépassent ! Gare à ceux qui s’aviseraient de vivre au lieu de survivre ! Sylvain Tesson a dit fort justement que les applaudissements de 20 heures étaient la « nouvelle liturgie laïque de la France ». L’église ne peut tenir de messes, mais la communion a bien lieu tous les jours, entre les premiers applaudissements aux balcons, le JT et les derniers applaudissements des comédiens « d’Au secours bonjour ». Signe des temps, on n’y reçoit plus l’hostie mais la « pastille » puisque que c’est ainsi qu’on nomme ce genre d’émissions courtes. Gageons que la pilule (c’est un synonyme de « pastille ») reste un peu dure à avaler pour beaucoup de gens.
Le dernier dimanche de confinement nous a permis de revoir sur Arte le très beau film de René Clément Plein Soleil, l’un de ses grands succès. Une réussite cinématographique servie par un trio d’acteurs impeccables, Alain Delon, Maurice Ronet, Marie Laforêt. Adapté du roman de Patricia Highsmith Mr Ripley qui fit de son personnage le héros de toute une série littéraire, ce polar noir dont le scénario est coécrit par Paul Gégauff et René Clément est sans conteste la meilleure transposition à l’écran de l’œuvre de la romancière américaine.
Machiavélique
L’éblouissante beauté de Marie Laforêt, la nonchalance dandy de Maurice Ronet et le charme vénéneux de Alain Delon, sous le soleil éclatant d’Italie dans une sombre histoire de convoitise et de meurtre, en font un film haletant. Tourné à Rome, Naples et sur l’île abrupte d’Ischia, située à l’extrémité ouest du Golfe de Naples dans cette splendide région de la Méditerranée nommée mer Tyrrhénienne, le film apporta la célébrité mondiale à Alain Delon.
L’immense talent d’Alain Delon éclate dans cette tragédie fatale. Quel acteur français peut dire qu’il a tourné dans autant de chefs-d’œuvre Rocco et ses frères, Le Guépard, Le Cercle rouge, Le Samouraï, Un flic, Le Professeur, Monsieur Klein, Nouvelle Vague… ?
Dans Plein soleil, il est Tom Ripley. Il prétend être chargé de ramener pour le compte d’un milliardaire américain, Monsieur Greenleaf, son fils Philippe (Maurice Ronet) à San Francisco pour la somme de 5000 dollars. Tom partage les moments de vacances et d’oisiveté du riche héritier et de sa compagne Marge (Marie Laforêt). Constamment à leur côté, il est méprisé par Philippe qui le traite comme son domestique, tout en le faisant participer à toutes ses aventures… Dès lors, le machiavélique plan de Tom est enclenché et semble fonctionner à merveille.
Le long-métrage de René Clément, remarquable à bien des égards, est un vrai thriller psychologique ainsi qu’une superbe évocation de la vie d’une jeunesse désinvolte, oisive, égocentrique, en Italie, qui nous rappelle La Dolce vita de Fellini.
Un jeu immoral et dangereux
La réussite du film doit énormément au personnage de Tom Ripley, un être complexe, trouble, étrange et bien sûr à son interprète Alain Delon qui l’incarne pleinement. Sa beauté fulgurante et ravageuse, son jeu simple et complexe à la fois le rendent insondable, fascinant. Même après plusieurs visions du film, il n’est pas évident pour le spectateur de comprendre les motivations profondes de cet homme. Ses actes et ses intentions demeurent assez mystérieux et peuvent se prêter à plusieurs interprétations. Quatrième film d’Alain Delon, Plein soleil – dans lequel, il devait au départ jouer le rôle de Philippe Greeleaf, mais il obtient en insistant de jouer celui de Tom Ripley – lui permet de devenir un acteur mythique.
Maurice Ronet joue avec un naturel confondant et inouï, Philippe, un personnage très désagréable, un oisif désabusé, cynique, plein de morgue et futile. La confrontation entre les deux personnages est tendue, cruelle, violente. Marge éblouie par l’un puis par l’autre, est victime de ce jeu dangereux et immoral. La mise en scène classique de René Clément procure un caractère intemporel à ce film datant de 1960. La liberté de jeu des trois acteurs principaux donne au film son ton de grande modernité.
Le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face
Les scènes de bars, de déambulations dans les marchés et les rues puis sur le port de l’île, par leur côté quasi documentaire, sont très belles, filmées dans l’éclatante lumière du soleil italien. Ce plein soleil qui réchauffe les corps, attise les désirs et les convoitises. Il est comme le reflet de la vacuité des oisifs et se fait aveuglement des âmes noires. Cette lumière solaire est rendue de main de maître par Henri Decaë, le célèbre chef opérateur.
Les mélodies gaies et mélancoliques des mandolines napolitaines de Nino Rota sont ensorcelantes et contribuent à l’éblouissement exercé par le personnage de Tom Ripley sur les êtres qui l’entourent comme sur nous spectateurs. Comme le soleil, qui à la fois illumine et aveugle, les personnages du film sont fascinants et dangereux. Plein soleil est un chef-d’œuvre du genre, un astre noir, faussement radieux, éblouissant.
Plein soleil de René Clément – France – 1960 – 1h54
Interprétation: Alain Delon, Maurice Ronet, Marie Laforêt, Ave Ninchi, Elvire Popesco, Frank Latimore, Billy Kearns…
La pandémie a provoqué une telle inflation de commentaires contradictoires que même Macron en perd la tête. Sanofi, Canal Saint-Martin, fermeture du Puy du Fou: Jérôme Leroy dézingue tout le monde.
Il faut toujours faire attention aux mots. Ce n’est pas toujours facile. On s’aperçoit que tout le monde parle beaucoup et beaucoup trop, souvent pour ne rien dire depuis le début de la pandémie. J’ai du mal à croire que la logorrhée des chaines infos et des talk shows, par exemple, ne masque pas une angoisse profonde chez ceux qui y participent. Parler jour après jour, sur des sujets dont personne ne sait rien. Se transformer en virologue, sociologue, logisticien, spécialiste de l’enseignement, de la pédagogie, de l’agriculture, des plages et des pistes cyclables. Avoir un avis sur tout et si possible très tranché. Les soignants pleurnichent, les profs sont des trouillards ou des feignasses, les Français ne pensent qu’aux vacances, le championnat de foot doit reprendre, les affreux de la CGT veulent tuer l’économie.
Parler jour après jour, quitte à se contredire : l’affaire du Canal Saint-Martin a été à ce titre édifiante. Un rassemblement de webdesigners à fort pouvoir d’achat de moins de quarante ans ne voit pas pourquoi il ne profiterait pas du beau temps. Ils avaient déjà fait le coup pendant le confinement en pogotant sur du Dalida. Finalement, à leur âge, ils ne risquent pas grand chose et puis s’ils contaminent des vieux ou des insuffisants respiratoires, ils soutiendront les urgences re-submergées en applaudissant à 20h pour montrer leurs belles âmes.
D’habitude sur les plateaux TV, ceux-là sont crucifiés sous le nom de bobos, sur tous les canaux. Et les voilà devenus tout à coup des héros de la liberté. À titre personnel, et puisqu’il est question de mots, je n’emploie plus le terme de bobos. Il ne veut plus rien dire : il regroupe, à Paris, la bibliothécaire anar à 2000 euros mensuel et le startupeur à 40 000, celle qui vit dans une chambre de bonne et celui qui vit dans un loft. Devant le canal Saint-Martin, c’était juste une bourgeoisie hédoniste et dépourvue de tout sens civique, persuadée d’être antifasciste parce qu’elle a voté Macron à 90% en 2017. Quand ceux-là sortent contre toute règle sanitaire, on appelle ça une fête. Quand d’autres sortent en Seine Saint-Denis pour respirer, on appelle ça une émeute.
Dernière mini-polémique en date : le Puy du Fou, le son et lumière réac de Philippe de Villiers, le spectacle préféré de la France en pull bleu marine sur les épaules, reste fermé malgré sa localisation en zone verte. Grande émotion chez les amis d’une histoire de France où Robespierre est un tueur et Marie-Antoinette une sainte. Coup de téléphone furibard de Philippe de Villiers à Macron. Ils s’aiment bien tous les deux, paraît-il. C’est normal, l’un se prend pour un monarque et l’autre les regrette. Un scénario bien connu a lieu. Macron a le beau rôle. Philippe le mauvais. Macron promet, Philippe gère. Macron dit : « Pas de problème, on rouvre ». Philippe dit : « On va attendre quand même, on va pas se taper un cluster chouan en plein été. » Macron devient donc le héros des amis de la liberté de (se) contaminer, et Philippe le psychorigide paniquard. C’est étonnant tout de même que Philippe se retrouve devant Macron dans les sondages. Il est vrai qu’on peut préférer un homme de droite qui ne se cache pas d’être de droite à un autre homme de droite qui se donne comme parangon du progressisme et de la modernité.
La polémique Sanofi
D’ailleurs, parfois, les mots, encore eux, le trahissent, Macron. Prenons Sanofi: cette entreprise française est financée par nos impôts pour la recherche et annonce froidement que les Américains paient mieux et qu’ils seront servis les premiers. Macron s’indigne ou feint de s’indigner parce ce que là c’est gros et il dit, texto: « Il est nécessaire que ce vaccin soit un bien public mondial, extrait des lois du marché».
Non, vous ne rêvez pas, ce que cette phrase dit inconsciemment, c’est que le bien public mondial est contradictoire avec les lois du marché. On ne s’attendait pas, à vrai dire, à un tel désaveu du libéralisme de la part d’un de ses plus zélés serviteurs!
À l’annonce du confinement, un gros quart des Parisiens a quitté la capitale pour rejoindre une maison de campagne. Culpabilisés et dénoncés comme des agents infectieux, ces bourgeois des villes ont fait tourner l’économie rurale tout en redécouvrant les vertus du lien familial
Il paraît que « la romantisation de la quarantaine est un privilège de classe. » [tooltips content= »Cette formule fait référence au cliché anonyme, largement relayé par les réseaux sociaux, d’une banderole déployée au début du confinement en Espagne. »](1)[/tooltips] Puisqu’une « première ligne » héroïque risque sa vie au front, qu’une « deuxième ligne » laborieuse assure la logistique malgré les risques de contamination, il ne faudrait pas que la « troisième ligne », c’est-à-dire la grande majorité d’entre nous – silencieuse et confinée –, en profite, en plus, pour exacerber les rapports de domination qui meurtrissent en temps normal notre société. À ce titre, d’aucuns ont jugé opportun de conspuer des écrivains pour leurs récits de retraite nantie, d’autres ont brandi de maladroites statistiques pour révéler la dynamique nouvelle du patriarcat confiné ; on n’a, enfin, pas manqué de fustiger le mâle blanc au titre de ses prérogatives postcoloniales particulièrement insupportables [tooltips content= »Rokhaya Diallo n’a pas hésité à évoquer le « privilège blanc » consistant à disposer du droit au libre déplacement (article du 31 mars 2020, publié par le média turc TRT World). »](2)[/tooltips] en temps de crise sanitaire.
À cette litanie d’oppressions, il convient désormais d’adjoindre celle qu’exerce le « Parisien en exode », figure archétypale du Français urbain qui a choisi de quitter sa résidence en ville pour les veaux, les vaches, les cochons et les couvées de la verte campagne du printemps. « Nous sommes en guerre », a maintes fois martelé le président de la République dans son discours du 16 mars. Il y a très exactement quatre-vingts ans, confrontés à l’avancée inexorable des troupes allemandes, 8 à 10 millions de civils choisirent de fuir sur les routes pour rejoindre la zone libre ; en l’espace de quelques jours, Paris se vidait alors de près des trois quarts de ses habitants. Aujourd’hui c’est l’atmosphère méphitique des métropoles que l’on fuit : la promiscuité au sein des appartements ténus, la densité des passants « dérogatoires » dans les rues, la saturation des structures de soin et d’approvisionnement.
Selon une étude menée par l’Insee au début du mois d’avril à partir des données anonymes fournies par l’opérateur téléphonique Orange, c’est entre un quart et un tiers de la population de Paris intra-muros qui aurait quitté la capitale, la majorité étant en fait constituée de voyageurs de passage ou de personnes régulièrement domiciliées ailleurs (étudiants, travailleurs, etc.). Ces chiffres ont depuis été confirmés par l’analyse des consommations électriques ou de la production de déchets ménagers effectivement constatées. Et sur l’ensemble du territoire, on estime à près de 2 millions le nombre de personnes qui se seraient déplacées aux premiers temps du confinement. On sait désormais que les départements les plus impactés (l’Yonne, l’Ardèche, le Lot…) ont affiché une hausse de leur population contenue, inférieure à 10 % et que les Parisiens sont loin d’être les seuls à avoir fait le choix de l’exil. Sur l’île de Noirmoutier, par exemple, on a tôt fait d’oublier qu’une grande partie des résidences de saison – occupées précocement pour l’occasion – appartiennent aux familles de la région nantaise ; il en va de même dans les Alpes où les propriétaires lyonnais et grenoblois sont légion.
« L’exode pose la question de la dissémination du virus dans d’autres territoires », s’inquiétait cependant le ministre de la Santé Olivier Véran. Cette crainte s’est avérée largement infondée dans la mesure où les contacts entre les arrivants et les populations « locales » sont généralement restés aussi rares que prudents en raison du confinement. Loin de congestionner les hôpitaux de province, que l’on sait moins aptes à absorber des afflux massifs que les établissements des grands centres urbains, les déplacements intraterritoriaux ont paradoxalement permis d’éviter une sursaturation de ces derniers – le déploiement a posteriori de ponts aériens médicaux depuis les zones sous tension vers d’autres régions l’atteste. Ce qui doit en revanche nous interpeller c’est la gestion désastreuse, voire l’absence de gestion, des flux qui ont immédiatement précédé ou suivi l’annonce du confinement général ; non pas celle des véhicules particuliers, pourtant largement soumis aux contrôles, mais celle des transports collectifs. Les scènes aberrantes de trains ou d’avions bondés ont tant contrasté avec l’effort de distanciation auquel chacun consent chaque jour, qu’il s’agit là d’une défaillance majeure au sujet de laquelle il conviendra de rendre des comptes en temps utile.
Les vertus du contentement
Alors même que l’on ne cesse de seriner qu’il faut promouvoir le tissu économique local et les « circuits courts », on oublie que l’incrément de population en zone rurale est une opportunité unique à cet égard. Ne reculant devant aucun anachronisme – pourvu qu’il serve la doxa militante – une partie de la presse bien-pensante a cru bon de fustiger le citadin en goguette exilé, le dépeignant comme la bourgeoisie provençale du Hussard de Giono, à l’isolement pendant l’épidémie de choléra de 1832, mais jouissant d’un confort insolent, chèrement monnayé auprès des paysans autochtones.
Des tensions d’approvisionnement ont certes pu être sporadiquement constatées les premiers temps, mais rien n’indique qu’elles aient été pires à la campagne qu’en ville. La plupart se sont par ailleurs vite et largement résorbées pour laisser place à un nouvel équilibre où, malgré la crise, la « nouvelle clientèle » soutient chaque jour les économies – si fragiles – de nos villages.
Alors même que la post-postmodernité revendique avec fracas le primat de l’individu, on assiste aujourd’hui au retour éclatant des vertus du lien familial, socle essentiel de la solidarité d’une nation. Quittant leurs résidences, souvent solitaires, des métropoles, nombreux sont ceux qui ont fait le choix de retrouver leurs proches pour vivre ces longues semaines de retraite imposées.
Le Danemark a su, très tôt, organiser la quarantaine de ses concitoyens touchés par le virus ou suspectés de l’être en la déportant hors des centres urbains, alors que nous installions des barrages routiers pour repérer et raccompagner chez eux les contrevenants. « On a voulu, à tort, faire de la bourgeoisie une classe, écrivait Hugo, la bourgeoisie est tout simplement la portion contentée du peuple » ; on peut s’interroger sur le fait que, 150 ans après Les Misérables, on condamne encore le contentement au mépris du bon sens.
Il s’agit du premier procès dans le monde relatif à des exactions présumées du régime de Bachar el-Assad. Anwar Raslan, 57 ans, ancien colonel de la Sûreté d’État, est poursuivi pour crime contre l’humanité chez notre voisin. Pourquoi pas devant la Cour Pénale Internationale?
Fin avril s’est ouvert à Coblence (Rhénanie-Palatinat) le procès de deux membres présumés des services de renseignement syriens. Le principal suspect, Anwar Raslan, 57 ans, ancien colonel de la Sûreté d’État, est poursuivi pour crime contre l’humanité. La justice allemande lui reproche en effet d’être responsable de la mort de 58 personnes, de la torture d’au moins 4 000 autres, d’un viol et de sévices sexuels aggravés entre avril 2011 et septembre 2012 dans la prison d’Al-Khatib à Damas, dont il était le responsable. Il affirme néanmoins avoir fait défection fin 2012 et avoir rejoint les rangs de l’opposition en exil avant son arrivée en Allemagne le 26 juillet 2014. Il n’a d’ailleurs pas cherché à cacher son passé ; c’est lui-même qui racontera à la police berlinoise en 2015 (soit environ cinq mois après son arrivée dans le pays) son travail au sein des services de renseignement syriens, les moukhabarats, pendant quelque 18 années.
Selon la police allemande, il aurait en effet livré « des informations vastes et variées » sur ses activités. Il aurait notamment expliqué comment au sein de la branche 251 dans laquelle il a été « promu en janvier 2011 au plus haut rang », des militaires procèdent à des « arrestations arbitraires » et des « interrogatoires violents » visant à extorquer des aveux et des informations sur l’opposition. Mais Anwar Raslan affirme alors avoir changé de camp et rejoint l’opposition. Tentant de fuir avec sa famille, il confirme avoir obtenu un visa pour l’Allemagne délivré par l’ambassade en Jordanie (à cette occasion, il rencontrera également à Amman des journalistes du Spiegel).
Alors même que le ministère allemand des affaires étrangères reconnaissait son rôle dans l’opposition, il sera finalement arrêté en février 2019 avec un autre ex-membre des services de renseignement, Eyad al-Gharib, également dans le box des accusés. Ce deuxième prévenu, 43 ans, comparaît pour complicité de crime contre l’humanité pour avoir participé à l’arrestation de manifestants emmenés dans cette même prison, en septembre et octobre 2011. En détention provisoire depuis leur arrestation le 12 février 2019, les deux hommes avaient fui leur pays avant de rejoindre l’Allemagne où ils ont demandé l’asile.
Pour juger les deux responsables syriens, l’Allemagne applique le principe juridique de la compétence universelle qui permet à un État de poursuivre les auteurs de crimes quels que soient leur nationalité et l’endroit où ils ont été commis (voir notre entretien ci-dessous). Elle a en effet entériné ce principe dans sa législation en 2002. En marge du procès, le procureur général Jasper Klinge a d’ailleurs souligné la « responsabilité historique » qui, selon lui, est celle de l’Allemagne dans cette procédure. La ministre fédérale de la Justice, Christine Lambrecht (SPD, sociale-démocrate), lui a d’ailleurs emboité le pas – de manière assez opportuniste il faut bien le dire – en affirmant que « pour la première fois, des milliers de tortures horribles et de mauvais traitements sont poursuivis devant un tribunal indépendant en Allemagne ».
Du reste, plusieurs des victimes présumées de torture qui ont témoigné à la barre participent au procès en tant que parties civiles. L’avocat Patrick Kroker, qui représente certaines d’entre elles, a déclaré que leurs déclarations prouvaient que « la responsabilité s’étend aux plus hautes sphères du gouvernement ».
Peu bavard avec la presse depuis le début du procès, l’avocat d’Anwar Raslan, Me Michael Böcker, a indiqué qu’il transmettrait un communiqué écrit de son client dans les jours qui viennent. Le procès devrait se dérouler jusqu’à la mi-août, dans des conditions très particulières en raison de la crise sanitaire.
Quatre questions à Véronique Jaworski, maître de conférences en droit privé et sciences criminelles à l’Université de Strasbourg
Causeur. Qu’est-ce-que le principe de compétence universelle ? Comment se fait-il que L’Allemagne, dont ni les victimes ni les auteurs présumés des faits en question sont ressortissants, puisse juger ces individus ?
Véronique Jaworski : Le principe de la compétence universelle, ou principe de l’universalité du droit de punir,donne compétence aux tribunaux d’un État pour juger un suspect, quels que soient le lieu decommission de l’infraction (quelque part à l’étranger) et la nationalité (étrangère) de l’auteurou de la victime, et sans que cet État ne soit la victime de l’infraction. Chaque État qui aretenu ce système de compétence dans son ordre juridique interne pose alors les conditions desa mise en œuvre qui peuvent être très différentes d’un pays à l’autre. Mais, de manièregénérale, seules des infractions très graves « lésant la communauté internationale » justifientune compétence aussi exceptionnelle. Ce système de compétence universelle exprime lasolidarité des États dans la lutte contre la délinquance internationale : piraterie aérienne etmaritime, terrorisme, torture, crimes de guerre… Ainsi en théorie, tout État ayant intégré cesystème de compétence dans son ordre juridique a la possibilité de poursuivre et de juger toutindividu suspecté d’avoir commis des infractions très graves. L’objectif est la lutte contrel’impunité des auteurs de violations graves des droits humains. Cela explique quel’Allemagne, qui s’est dotée de cette compétence, puisse juger ces individus alors même queni les victimes des infractions ni les auteurs présumés ne sont ressortissants allemands.
Les auteurs de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité sont le plus souvent jugés devant la Cour Pénale Internationale ou un tribunal pénal spécial (par exemple, TPI spécial pour le Rwanda ou l’ex-Yougoslavie). Pourquoi n’est-ce pas le cas ici ?
Il existe plusieurs obstacles, juridiques et diplomatiques, à la saisine de la Cour pénale internationale s’agissant de la situation en Syrie. Les obstacles juridiques résident dans les limites apportées à la compétence territoriale de la CPI, dite compétence ratione loci. La Cour n’est en effet compétente que dans quatre situations :
– lorsque le crime a été commis sur le territoire d’un État partie au Statut de Rome, or la Syrie n’a pas ratifié le Statut ;
– lorsque le crime a été commis par un ressortissant d’un État partie au Statut de Rome, ce qui n’est, à nouveau, pas le cas ;
– lorsqu’un État n’ayant pas ratifié le Statut de Rome fait une déclaration par laquelle il
reconnaît, de façon ponctuelle, la compétence de la CPI, ce que, comme on pouvait s’y attendre, n’a pas fait l’État syrien ;
– lorsque des crimes ont été commis dans des circonstances mettant en danger la paix et la sécurité internationale ou y portant atteinte, et le Conseil de sécurité a saisi la Cour conformément au chapitre VII de la Charte des Nations Unies. Or, la Russie est l’allié traditionnel de la Syrie et, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité, bloque toute possibilité d’adoption d’une résolution en ce sens par le Conseil de sécurité et donc toute possibilité de saisine de la Cour sur ce fondement-là. Je pense que tant que les règles de fonctionnement interne du Conseil de sécurité ne seront pas modifiées, la situation restera bloquée du côté de la CPI.
Pour ce qui est des tribunaux ad hoc pour le Rwanda et l’Ex-Yougoslavie, ils ne sont plus en fonctionnement ayant fermé leurs portes respectivement, le 31 décembre 2015 et le 31 décembre 2017. C’était des juridictions d’exception, à compétence spéciale et limitée aux seules crises pour lesquelles elles avaient été créées, à savoir le génocide rwandais et la guerre en Ex-Yougosalvie, donc incompétentes pour d’autres crises ou conflits.
Y a t-il d’autres exemples dans le monde de procès fondés sur le même principe juridique? Y a-t-il un risque que le jugement allemand ne soit pas reconnu à l’étranger, ou annulé par une juridiction pénale internationale ?
De nombreux États ont déjà mis en œuvre le principe de la compétence universelle pour juger des suspects étrangers pour des crimes commis à l’étranger, par exemple : Canada, Danemark, Espagne, États-Unis, Finlande, Norvège, Pays-Bas, Royaume Uni, Suède, Suisse, Argentine, Afrique du Sud, Sénégal… Plus d’une trentaine de procès ont été menés à terme en application de ce système de compétence. La Belgique est fréquemment citée en exemple car, à une certaine période, elle utilisait relativement souvent cette compétence. De son côté et à titre d’exemple, la France a récemment fait usage de sa compétence universelle en 2019 pour arrêter sur son sol un Syrien qui serait un ancien des services de renseignement du régime de Bachar el-Assad et qui est soupçonné d’avoir participé aux exactions commises contre les populations civiles par le régime syrien entre 2011 et 2013. Il a été déféré au parquet de Paris qui l’a présenté à un juge d’instruction. Ce dernier a ouvert à son encontre une information judiciaire pour « actes de torture », « crimes contre l’humanité » et « complicité de ces crimes ». L’instruction est en cours.
Oui, il y a un risque que le jugement allemand ne soit pas reconnu à l’étranger, notamment par la Syrie. Tout dépend du droit pénal international de chaque État. La France, par exemple,
refuse en principe (mais il y a néanmoins des exceptions prévues par les textes), de reconnaître l’autorité positive de chose jugée des décisions répressives étrangères, ce qui à mon sens est regrettable. C’est l’indépendance des souverainetés qui est invoquée pour justifier cette non reconnaissance de l’autorité d’un jugement étranger.
La CPI intervenant à titre subsidiaire, les juridictions nationales ont la primauté et donc la CPI ne peut pas annuler un jugement national.
Si les prévenus venaient à être condamnés, ou purgeraient-ils leur peine ?
En toute logique, la peine serait purgée dans l’État qui a prononcé la condamnation, sauf à ce que l’État dont l’auteur est le ressortissant ou l’État dont la victime est la ressortissante demande l’extradition du condamné aux fins d’exécution de la peine. Dans ce cas-là, il faudrait que la demande d’extradition soit acceptée par l’État requis et que les conditions de l’extradition soient dûment remplies. Et surtout, cela suppose que ces États étrangers reconnaissent le jugement allemand, ce qui n’est pas évident. À noter cependant que certaines conventions internationales prévoient que les décisions rendues dans un État contractant ont force exécutoire sur le territoire des autres États contractants selon les formes prescrites par la loi du pays où elles seront exécutées.
Pour conclure, je pense que la compétence universelle, mise en œuvre par l’ensemble des États, ou à tout le moins par ceux qui disposent d’un système juridictionnel perfectionné, appuyé par une police efficace et qui militent pour les valeurs en cause (droits humains), semble être la technique la plus efficace pour assurer l’ubiquité de la répression et la mise en procès des criminels qui violent en quelque lieu que ce soit le droit humanitaire. Elle permet de lancer des mandats d’arrêt internationaux et de contraindre les accusés, surtout s’ils ont été jugés par contumace et ont été judiciairement reconnus coupables, à ne plus avoir d’asile sûr et à se terrer durablement voire définitivement (cf. l’affaire Pinochet).
Cette solution est moins spectaculaire et moins médiatique que la création de juridictions pénales internationales. Elle est moins voyante et plus modeste. Mais elle serait peut-être plus efficace, à condition toutefois d’apporter des améliorations à ce système de compétence qui n’est pas exempt de toute critique. En tout état de cause, il incombe aux États d’exercer leurs responsabilités et d’assumer leur droit, en n’oubliant pas cette donnée fondamentale que la meilleure garantie du respect des normes internationales se trouve toujours dans les droits internes et qu’il est de la responsabilité première des États que de rendre la justice pénale. En définitive, je pense qu’une lutte efficace et générale contre toutes les formes d’impunité pour les crimes les plus graves contre l’espèce humaine devrait sans aucun doute passer par une complémentarité d’action entre les juridictions pénales internationales (actuellement la CPI), les juridictions mixtes et les juridictions nationales des États exerçant la compétence universelle.
À force de parler de “guerre” contre le coronavirus, Emmanuel Macron a fini par se convaincre lui-même de la pertinence de sa rhétorique militaire. Il envisagerait que des soignants participent au défilé du 14 juillet. Cela va trop loin.
En France, tout finit en décorations, célébrations et allocutions. L’Élysée entend honorer tous ceux qui auront « participé à la lutte contre l’épidémie à tous les niveaux et dans tous les secteurs d’activité ». Des agriculteurs aux éboueurs, des professeurs aux livreurs, sans oublier caissières et femmes de ménage, tous auront droit à leur ruban. Les recalés de la promotion unique de l’Ordre du mérite et de la Légion d’Honneur, qui sera publiée le 1er janvier 2021, auront tout de même une chance de se voir agrafer au plastron (ou à leur blouse) la « médaille de l’engagement face aux épidémies », distinction datant de 1884 et ressuscitée pour l’occasion. Je m’étonne qu’il n’y ait pas une médaille de la quatrième ligne, pour ceux qui ont tenu bon sur leur canapé. Mais il est encore temps. Puisque nous sommes tous des héros.
Tous des héros ou tous des dingues?
On dira que je suis ingrate à l’égard de ceux qui m’ont permis, depuis deux mois, de manger des petits plats et de bouffer de la série, de me déplacer (pour des motifs essentiels, évidemment) et de me faire les ongles. Ma gratitude leur est acquise. Mais j’en ai aussi pour ma boulangère qui fait du pain tous les jours. Si je passais mon temps à m’extasier parce qu’elle fait du pain, elle me prendrait pour une dingue.
Si nous sommes tous des héros, il n’y a plus de héros
Il y a quelque chose de ridicule, d’étouffant et de parfaitement fabriqué dans ce déluge de sentimentalité qui nous saisit dans toutes les épreuves. C’est le syndrome nounours et bougies. Nous remercions en cadence mais notre gratitude dure ce que durent les roses. Les policiers applaudis en 2015, agressés et insultés aujourd’hui, peuvent en témoigner.
Narcissisme de la générosité
Nous prenons ces effusions pour une manifestation de l’union nationale, et pour la preuve que nous sommes solidaires, fraternels et pleins d’abnégation. En réalité, nous nous applaudissons en train d’applaudir. Et nous sommes heureux de nous voir si bons dans le miroir de l’épidémie, ce qu’un mien camarade a finement appelé « le narcissisme de la générosité ». Sauf que tout cet amour pourrait bien tourner au vinaigre, voire au gaz lacrymo à la rentrée, quand tous ces héros demanderont à être rétribués autrement qu’en symboles.
Mais ce n’est pas tout. Outre la distribution de hochets aux « soldats engagés en deuxième et troisième lignes » (si je me rappelle bien la distinction macronienne), le président souhaite qu’un hommage soit rendu aux personnels soignants lors des cérémonies du 14 juillet. En clair, On verra donc des blouses blanches défiler avec les uniformes sur les Champs Élysées.
Je ne suis pas un héros, faut pas croire ce que disent les journaux
Le 14 juillet, on ne célèbre pas seulement l’unité nationale, on évoque la nation en armes : en somme, c’est la fête de l’institution militaire. Beaucoup de bons esprits, convaincus que ce sont désormais l’abnégation et le désir de soigner qui régissent la politique et les relations internationales, aimeraient d’ailleurs en faire une cérémonie civile et humaniste. Ces âmes sensibles veulent changer les paroles de la Marseillaise et raconter aux enfants que, le 8 mai, on célèbre l’amitié entre les peuples. Évoquer la victoire sur l’Allemagne nazie, pourrait chagriner « nos amis allemands » – qui du reste ne demandent pas qu’on réécrive l’Histoire pour leur faire plaisir.
Cette volonté de démilitariser la mémoire française s’inscrit dans le projet idéologique de dénationalisation de la France (et des autres nations). Et paradoxalement, la métaphore guerrière censée sublimer la politique sanitaire va dans le même sens. Si la guerre est partout, elle n’est nulle part. Si nous sommes tous des héros, il n’y a plus de héros. Avec tout le respect que l’on doit aux soignants, ils n’étaient pas dans les tranchées en 1917. Ils ne sont pas moins méritants que des soldats, mais leur mérite est d’une autre nature.
Du reste, la vraie guerre n’a pas disparu de notre horizon. Puisqu’on en est aux remerciements, c’est l’occasion d’évoquer la mémoire de Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello, membres des commandos Hubert morts au Burkina Faso en libérant des otages il y a un an, et celle de Kevin Clément, légionnaire tué au combat au Mali le 5 mai, au moment où je râlais pour l’ouverture des plages.
Alors oui, merci à ceux qui s’occupent de notre santé. Mais le 14 juillet, d’abord un hommage à ceux qui défendent notre liberté.
Nietzsche. Sipa. Auteurs : MARY EVANS/SIPA. Numéro de reportage : 51335895_000001
Le billet du vaurien
En ces temps de frilosité hygiénique, comment ne pas penser à Nietzsche qui disait que non seulement il est dur de durer, mais de surcroît indigne. « Meurs à temps », enseigne Zarathoustra, c’est-à-dire avant le déclin. Leçon que retiendra Mishima qui façonnera son corps pour devenir physiquement un Grec avant son seppuku.
Avoir toujours présent à l’esprit qu’il y a une extrémité pire que de se tromper de chemin, c’est de rester immobile.
Fontenelle disait que si la raison dominait sur terre, il ne s’y passerait rien. Ce qui risque fort de se produire avec l’amplification exponentielle du principe de précaution.
Souvenons-nous qu’en 1968 et 1969, un virus respiratoire avait déjà franchi les frontières de Chine – c’était la fameuse grippe de Hong-Kong – et avait à son actif plus d’un million de morts dans le monde. Pour l’Europe, les chiffres sont les mêmes que ceux du Covid 19 (environ 31.000 morts en France) et un taux d’attaque qui touchait toutes les classes d’âge. Et pourtant, aucun gros titre dans les journaux, aucune mesure gouvernementale, ni même d’alerte médicale. « Le flegme et les bons mots l’emportaient sur une possible mobilisation » relève l’historien Patrice Bourdelais. L’inverse de ce à quoi nous assistons aujourd’hui. Voilà qui nous laisse songeurs et dubitatifs quant aux progrès de la médecine et à la volonté des gouvernements d’instaurer un État Thérapeutique.
Revenir à Nietzsche : Mourir fièrement quand il n’est plus possible de vivre avec fierté.
Quand j’observe tous ces gens masqués dans les rues, je me dis que la prochaine étape sera la muselière. On dressera les humains comme on dresse les chiens. Et le pire, c’est qu’ils n’aspirent plus qu’à cela. Pourvu qu’ils aient leur masque et un sucre.
À ceux qui me reprocheraient d’être incohérent puisque je suis toujours en vie, je répondrai que c’est uniquement par une incohérence de l’incohérence. Comprenne qui pourra !
Les dirigeants politiques ne sont pas les démiurges que l’on se plaît à imaginer. Ils n’en mènent pas large, en butte à la perpétuelle mise en accusation des citoyens français, et désormais obnubilés par le seul horizon politique qui vaille : la santé.
État envahissant ou État faible ?
Dans un récent entretien au Figaro, Pierre Manent affirme que « la rapidité, la complétude, l’allégresse avec lesquelles l’appareil répressif s’est mis en branle font un pénible contraste avec la lenteur, l’impréparation, l’indécision de la politique sanitaire ». Et il dénonce le risque de voir cette crise « fournir à l’État une justification permanente pour un état d’urgence permanent ». Pierre Manent est sans doute notre plus grand penseur politique mais, sur ce point, il me paraît faire fausse route. Emmanuel Macron, qui voulait promouvoir la France au rang de « start-up nation » et qui misait sur la mobilité pour régler tous ses problèmes, s’est résolu, la mort dans l’âme, à figer l’économie. Aucune allégresse répressive dans le confinement, mais l’espoir qu’il sera efficace et que la machine économique pourra tourner bientôt à plein régime. Si demain le gouvernement décide de tester, de ficher, de tracer, d’isoler et de mettre en quarantaine, ce ne sera pas pour satisfaire je ne sais quelle pulsion disciplinaire ou punitive, cela ne voudra pas dire qu’il s’abandonne à sa pente despotique, mais qu’il met tout en œuvre pour revenir dans les meilleurs délais à la normale. L’état d’exception n’est pas une aubaine pour l’exécutif, c’est une parenthèse douloureuse.
Cette crise révèle notre extraordinaire capacité de nous mentir à nous-mêmes et de nous payer de mots. Nous nous voulons dégrisés parce que modernes et nous fuyons plus que nos ancêtres la réalité dans la fable. L’idéologie a remplacé la superstition : on se représente l’État comme un Léviathan redoutable, alors qu’il n’en mène pas large et même qu’il claque des dents. Personne aujourd’hui ne tremble devant le pouvoir politique. Ce sont les politiques qui tremblent devant le pouvoir judiciaire, le pouvoir médiatique et celui des réseaux sociaux. Surveiller et punir : ainsi peut-on résumer désormais non l’action des politiques, mais le sort qu’on leur réserve.
Un collectif d’avocats épaulant l’ex-auteur des « Guignols de l’info », Bruno Gaccio, a lancé une plate-forme, plaintecovid.fr, destinée à faciliter le dépôt de plainte en justice à l’aide de dossiers préremplis. Un compte en recense le nombre. L’objectif de 200 000 procédures a été fixé. Le voilà, notre cauchemar, et ce cauchemar n’a rien d’orwellien. L’ère des prisonniers politiques est depuis longtemps révolue mais, avec les procès des grands responsables qui s’accumulent, et le Nuremberg du coronavirus que certains nous annoncent en se léchant les babines, une nouvelle époque prend forme : celle des politiques prisonniers.
Paris, le 1er mai 2020 Photo: Romuald Meigneux / Sipa
Nous nous vivions comme maîtres et possesseurs de la nature. L’actuelle pandémie démontre que notre maîtrise ne nous protège pas des catastrophes et qu’elle peut même contribuer à les provoquer. Mais à ce rappel de la finitude, les nouveaux procureurs répondent par un déni de la finitude. L’exécutif, pour eux, est censé tout savoir, tout prévoir et tout pouvoir. Ses erreurs, ses tâtonnements, ses éventuels retards deviennent des crimes. L’incertitude est niée, la tragédie aussi. Le vent mauvais du populisme pénal souffle sur la France.
Cette crise ayant dissipé les dernières illusions de la mondialisation heureuse, « allons-nous retrouver une certaine affection pour ce que nous sommes, essayer de nous renforcer à partir de notre être national ? » demande Pierre Manent. Je me pose la même question que lui et je dois avouer que je suis sceptique. Car le « nous » que nous pourrions former est rongé par la méfiance et même par la colère. Les couteaux sont aiguisés dans l’ombre et une sanglante bataille se prépare. On applaudit, tous les soirs, les soignants et, comme l’écrit Sylvain Tesson, ces ovations sont « la nouvelle liturgie laïque de la France ». Mais, pour le reste, l’ingratitude règne. Pas de merci pour l’effort logistique qui a permis, même au pic de l’épidémie, de n’avoir jamais à trier les malades. Pas de merci pour le rapatriement, dans des conditions extrêmement difficiles, des 130 000 Français qui se trouvaient à l’étranger. Pas de merci pour le transfert des malades vers des hôpitaux non saturés, en train, en avion ou en hélicoptère. Pas de merci pour la mise au chômage partiel de plus de 11 millions de salariés. Ces bienfaits sont des dus. L’État-providence tend à transformer les citoyens en ayants droit vindicatifs et perpétuellement querelleurs. Le grief et l’accusation absorbent l’essentiel de l’activité civique. Il y a de moins en moins de place pour une culture de la participation et de la responsabilité. Une nation d’ayants droit jamais contents est-elle encore une nation ?
Des enfants d’infirmiers et de médecins sont accueillis à l’école privée Saint-Pierre-Fourier, Paris, 30 avril 2020 Photo: Stéphane de Sakutin / AFP
Qu’est-ce que vivre ?
Quand j’ai entendu Marc Bonnant, l’avocat suisse élégant et éloquent, dire sur l’antenne de Réac n’Roll qu’il préférait une vie risquée, intense et aristocratique à une existence sécuritaire, indifférenciée et interminable, j’ai d’abord pensé : « Quelle classe ! » Et puis, j’ai imaginé le scénario suivant : un homme décide, pour échapper à sa médiocre routine, de descendre à ski la piste noire de Wengen sans bâton et avec un bandeau sur les yeux. Lancé tout schuss, il heurte de plein fouet une paisible famille en vacances et il la laisse sur le carreau. Son choix de l’audace et de l’aventure ne le hausse pas au-dessus du commun des mortels, il ne fait pas de lui un aristocrate, mais un gros con de chauffard. Mettre en péril la sécurité des autres pour satisfaire son goût de l’intensité, ce n’est pas noble, c’est ignoble.
Il est vrai, cependant, que si, pour nous autres modernes, la santé est l’alpha de l’existence – « le premier bien et le fondement de tous les autres », disait Descartes –, elle n’en est pas l’oméga. Quand le Conseil scientifique a réclamé la prolongation du confinement de ceux qu’on appelle les séniors, ceux-ci ont protesté. La vie authentiquement humaine ne se réduit pas à la vie physiologique, ont-ils dit. Et ils ont été entendus : ce qui était, au départ, une contrainte, est devenu une recommandation. A charge pour les plus fragiles qui sont exposés aux formes graves de la maladie, de mesurer les risques qu’ils prennent. Et l’enjeu est de taille : le coronavirus nous ayant placés sous l’autorité de la médecine, il ne faudrait pas, pour autant, que nous nous laissions confiner dans une définition exclusivement sanitaire de la vie.
Fallait-il rouvrir les écoles françaises à partir du 11 mai ? Disposant, comme tout le monde, d’informations contradictoires sur ce que le virus fait aux enfants, je ne saurais répondre. Mais je constate, avec tristesse, que les adversaires de la reprise n’expriment nul regret de tout ce temps perdu pour l’étude, et que ses partisans n’invoquent jamais le besoin des élèves d’apprendre, de savoir, d’élargir leur esprit : ils mettent exclusivement l’accent sur le besoin de socialiser et de s’exprimer. Pour une professeure de philosophie interrogée par l’hebdomadaire Marianne, il s’agit de « parler avec les élèves des angoisses nées du confinement avant de focaliser sur les programmes qu’il faudrait finir. Dérisoires les exercices de maths et la dissertation ! » Ce qui compte, c’est le bien-être des enfants. « La continuité pédagogique est aussi et surtout une continuité du lien et de l’échange. » Et, dans Le Monde, une professeure de français dans un collège du Morbihan prévient : « Il n’est pas question de faire asseoir les élèves en disant : “Ouvrez le manuel à telle page !” Ils auront besoin de parler. » Rappelons que le Morbihan a été épargné par l’épidémie. Mais peu importe en vérité : le stress des enfants et des adolescents est réel et il doit être traité. L’école du care a remplacé l’école de la transmission. Les professeurs ne sont plus des intercesseurs, mais des soignants comme les autres. Et, à ceux qui croient que cette situation est temporaire, Rodrigo Arenas, le président de la principale fédération de parents d’élèves, répond : « L’école de l’après-Covid ne ressemblera pas à celle que nous connaissons. […] Elle doit se préoccuper des plus fragiles, favoriser à tout prix la coopération, bref, cultiver ce sens du collectif dont nous avons tant besoin face à la conjonction délétère des intérêts particuliers. »
La lecture est-elle un acte collectif ? Et la rédaction d’un devoir d’histoire ou d’une dissertation ? À l’évidence, non. Et c’est précisément avec cela qu’il s’agit d’en finir car, aux yeux de la FCPE, l’école n’a pas pour mission de former des personnes cultivées, mais de façonner des braves filles et des braves gars chaleureux, sympas, ouverts aux autres. Cet obscurantisme compassionnel a fait déjà beaucoup de ravages à l’école. Il était, ces dernières années, remis en question. Le voici qui revient en force à la faveur de la crise que nous traversons. Ce qui m’amène à penser que le monde d’après, ce sera le pire du monde d’avant.
La nouvelle définition de l’essentiel
Le tribunal de Nanterre avait ordonné à Amazon de mieux protéger ses salariés et de limiter, d’ici là, ses activités aux produits essentiels. La cour d’appel de Versailles vient de confirmer la décision en élargissant le domaine de l’essentiel. Les produits autorisés se déclinent ainsi : « high-tech », « informatique », « tout pour les animaux », « santé et soins du corps », « nutrition », « parapharmacie », « épicerie », « boissons et entretien ». L’éventail s’élargit, mais le livre reste exclu. L’époque où Péguy pouvait dire « le vrai nécessaire, le pain et le livre » n’est plus la nôtre. On déplore aujourd’hui l’interruption des activités culturelles et, en même temps, on officialise, en rangeant le livre dans la catégorie du superflu, la mort de la culture au sens humaniste du terme.
Pro-Brexit, réac et mâle blanc de plus de cinquante ans, Morrissey ne coche aucune case pour récolter la bienveillance des médias. Il sort I Am Not a Dog on a Chain
Alors que les Inrocks se demandent le plus sérieusement du monde s’il faut continuer à écouter Morrissey, que le magazine de musique anglais NME salue « son meilleur album depuis des années » (avec cette précision : « si vous arrivez à faire abstraction de ses opinions »), que le webzine Benzine parle d’un « effondrement moral » (sic) de l’ex-Smiths, « vécu par tous comme une trahison déplorable de tout ce qu’il a pu jamais représenter… Et justifie complètement que beaucoup d’entre nous, qui l’avons tant aimé, boycottions désormais ses concerts » (re-sic), et que le Guardian va jusqu’à psychanalyser au fer rouge le fringant tout juste sexagénaire – qualifié de « vieil homme » – en lui reprochant de ne pas voir « certaines vérités flagrantes sur lui-même », la question se pose : quel crime a donc commis Steven Patrick Morrissey ? Celui de ne pas être politiquement correct, pardi ! Un crime lourdement puni aujourd’hui, puisqu’il vous vaut une excommunication éclair partout, vers l’infini et au-delà.
Son autre crime, accessoirement, est de ne pas céder aux artifices de l’arsenal du monde de la musique actuelle (auto-tune et vocoder omniprésents, émotions tatouées, storytellings idiots, etc.) tout en produisant une œuvre éminemment plus « moderne » que son époque, au sens défini par Jean-Edern Hallier : « Être moderne… et donc l’être au sens fort, c’est-à-dire l’étrange classique des choses qui ne sont pas classiques. »
Une singularité outrageante
Cette singularité outrageante du dandy anglais se paye au prix fort, puisqu’il collectionne les critiques médiocres depuis quelques années. Seulement, I Am Not a Dog on a Chain atteint un niveau de perfection intemporelle au moins égal à celui de Viva Hate (1988) – son remarquable premier essai en solo -, voire de son chef-d’œuvre Vauxhall and I (1994). « Seules les médiocrités progressent. Un artiste évolue au sein d’un cycle de chefs-d’œuvre dont le premier n’est pas moins parfait que le dernier », notait jadis Oscar Wilde, dieu suprême de Morrissey.
En bon apôtre de Wilde (au sujet duquel George Bernard Shaw écrivait : « Il fut sans comparaison le plus grand causeur de son temps – et peut-être de tous les temps »), Morrissey pratique l’ironie et la provocation comme d’autres la démagogie servile. « Si tu vas te tuer, alors sauve la face et fais-le[…] Si tu vas te tuer, alors pour l’amour de Dieu, tue-toi juste », clame-t-il ainsi dans sa charge anti-réseaux sociaux « Jim Jim Falls ». Malgré tout, au-delà des apparences, ce morceau d’ouverture flamboyant confine à l’hymne à la vie, avec l’unique devise carpe diem pour moteur : « Si tu vas chanter alors chante, inutile d’en parler / Si tu vas vivre alors vis, n’en parle pas. »
Vas-y Steven, chante, on en causera juste entre amis :
Quand un artiste chante la vie de façon si rock’n’roll, on comprend mieux pourquoi les Inrocks se demandent s’il faut toujours l’écouter.
L’animal blessé
C’est ensuite l’amour en fuite d’humanité que sonde le crooner rock dans le pénétrant « Love Is On Its Way Out ». Cette complainte d’animal blessé sonne la fin de l’espèce humaine dans un écrin trop joli pour elle, un opéra electro-mortuaire scellant le divorce entre l’homme et la nature, nœud gordien de la perdition générale :
Quand un artiste déploie autant de sensibilité brute dans son expression, on comprend mieux pourquoi certaines âmes hypersensibles boycottent ses concerts.
En troisième position, Morrissey nous lâche une bombe très Motown accompagné aux chœurs de l’interprète du tube dix-huit carats « Don’t Leave Me This Way » (1977), la déchaînée Thelma Houston. Le duo met le feu dans ce « Bobby, Don’t You Think They Know ? » carrossé comme une bande originale de James Bond circa John Barry.
Un tel générique redonnerait sa dose de testostérone à la musique de la franchise car personne ne semble en mesure aujourd’hui de fredonner les thèmes des derniers volets sortis au cinéma, un comble pour l’agent 007. Retirez tout ce que voulez au personnage de Ian Fleming, les poils de son torse, les dérapages machistes de son humour, les gadgets qui encombrent son falzar, mais ne touchez pas à la puissance de ses BO, vous risqueriez de le tuer !
Le dernier générique en date, interprété par Billie Eilish, bande encore plus mou que le précédent, mais les producteurs peuvent toujours appeler Morrissey à la rescousse puisque la sortie de Mourir peut attendre a été reportée grâce au coronavirus. Rêver n’attend pas.
Quand un chanteur groove comme ça, dans un tel déluge de sensualité, on comprend à quel point il est difficile pour certains journalistes-psychanalystes de faire abstraction de ses « délits d’opinion ».
Flot de souvenirs mélancoliques
Il n’est pas question ici d’énumérer tous les joyaux qui ornent de leurs fulgurances ce nouveau chef-d’œuvre de Sa Gracieuse Majesté Morrissey, mais citons encore la balade champêtre « Once I Saw The River Clean ». À travers l’humus du motif électro récurrent dans le morceau, le chanteur pénètre les strates de son passé, se promène aux côtés de sa grand-mère sur les chemins de l’enfance, se rappelle qu’il a vu une fois la rivière propre dans son flot de souvenirs mélancoliques.
Beauté et poésie jouent des coudes dans cette mémoire argileuse :
En 2016, Morrissey lâchait cette sentence définitive dans les pages du NME : «Il fut un temps où l’industrie de la musique était au service de l’artiste, mais maintenant l’artiste doit servir l’industrie de la musique… c’est pourquoi tout est maintenant si insipide. » Oui, tout : les toutous sont partout. Et les chiens de garde enchaînés aussi.
Bonus coronavirus
L’excellent groupe Milky Chance, déjà évoqué ici en 2017, a pressenti en fin d’année dernière les joies du confinement généralisé dans un clip dont l’esthétique dystopique prend aujourd’hui une résonance toute particulière. Bien sûr, leur nouvel album, Mind The Moon, est à ajouter à votre stock de provisions de première nécessité – avec le Morrissey – pour ce printemps et cet été incertains.
Déconfinement: les Pères Ubu sont aux aguets. Lundi dernier, l’un d’entre eux n’est pas parvenu à assiéger Paris, malgré un excellent plan et quatre armées!
Jusqu’au 12 mai, j’avais oublié qui était Christophe Chalençon. Sur sa page Twitter, il se dit « engagé pour une politique noble ». Christophe Chalençon est forgeron, c’est une noble profession. À Sault dans sa belle demeure, il doit se rêver en gladiateur. Certes c’est moins bien qu’Hephaïstos, mais c’est mieux que Cétautomatix.
« Assiéger Paris »
Sous la main de Ridley Scott, le preux Gladiator fait trembler l’infâme Commode. Au tour maintenant du forgeron de faire peur au perfide Macron! Et comme le vaillant Maximus, pourquoi ne pas tomber au front? Après tout la France comme Rome, ne vaut-elle le sacrifice d’un bon homme? Mais Chalençon n’est pas Gladiator, et Macron n’est pas Commode.
De fait sa dernière aventure fait plutôt songer au Père Ubu. Sous la plume d’Alfred Jarry, ce dernier jurait de tuer le Roi Venceslas après lui avoir marché sur les pieds. Avec un fier accent provençal, Chalençon parle de « lever quatre armées ». Et de la goûteuse Alsace aux vastes Pyrénées, le chevalier quinquagénaire veut « monter et assiéger Paris » pour « servir la bête dans le dialogue, dans le message de la vénerie ». C’est beau comme Le Chevalier au lion! « Nous allons lui mettre le dernier coup de dague et le tuer », ajoute-t-il. Voilà qui est plus limpide.
Contrairement à celui du Père Ubu, le coup d’État de Chalençon a tourné court. En route pour le Palais de l’Élysée, son fiacre s’est fait arrêter Place d’Italie. « Merdre ! », pesterait Père Ubu. « On s’est expliqué sur mes vidéos », confie pour sa part Chalençon, « bien reçu dans une cellule de trois mètres carrés », précise-t-il. « J’ai l’honneur de vous annoncer que pour enrichir le royaume, je vais faire périr tous les Nobles et prendre leur bien », annonçait le Roi Ubu. Après avoir fait passer les Nobles à la trappe, il décide de garder pour lui la moitié des impôts. Puis il tue lui-même les paysans qui ne peuvent pas s’en acquitter. Pourtant, il est « tout disposé à devenir un saint homme, il veut être évêque et voir son nom sur le calendrier ».
Sous leurs armures de libérateurs se cachent nos Pères Ubu. Tel le forgeron Chalençon, ils sont parés de bonnes intentions. Suite au désordre sanitaire, ils pourraient être encore plus nombreux. Dans le marécage social qui nous guette, on les sent déjà fort heureux… Postés à gauche et à droite, ils guettent la moindre étincelle qui fera d’eux le prochain Roi. Et tout comme le Père Ubu, ils s’érigent en parangons de vertu. Certains se payent de bons mots, d’autres postent de belles vidéos.
Rafler la mise
De retour dans sa Provence, Chalençon forge de beaux métaux. Pourquoi quand on a cette chance, galérer dans les terres d’Hidalgo? Nos éboueurs ont fort à faire, à ramasser masques et gants usagés, jetés au sol par des dégueulasses qui font de nos rues des pissotières. Eux ne font pas de vidéos mais ils font figure de héros. Nettoyer Paris en temps d’épidémie, ce n’est pas une tâche légère. Nos Ubu vêtus en Gladiator mettront-ils la main dans le cambouis? Ou se contenteront-ils de rafler l’or qui aura survécu à l’épidémie?
On dit que les Français sont mécontents de leur gouvernement, mais est-ce vraiment une nouveauté? Quand les armures des libérateurs autoproclamés tomberont, pas certain du tout qu’on y décèle un De Gaulle, ni même un Napoléon. En revanche on peut être sûr d’y trouver des Pères Ubu. Si d’aventure un d’eux montait sur le trône, nous regretterions notre Roi Macron.
Pendant le confinement, des célébrités comme Bruno Solo et Alice Bélaïdi ont amusé les téléspectateurs de "Au secours bonjour" Image: capture d'écran YouTube
Proposée après le journal télévisé, décrite dans un sabir plus managérial qu’humoristique sur le site de la chaîne, la « pastille » spéciale confinement de France 2 relève plus de l’endoctrinement crétin que du pur divertissement fantaisiste revendiqué.
S’il vous arrive de regarder le journal télévisé sur France 2, il y a de bonnes chances, après un détour par la météo, que vous ayez assisté comme moi à ce grand moment de télévision qu’est « Au secours, bonjour ! ». Au programme, un moment « d’humour et de solidarité face au confinement », dixit le site internet de la chaîne publique.
La solidarité est là, mais pour l’humour on repassera, si l’on se fie du moins à la critique des internautes[tooltips content= »Le site linternaute recense actuellement 15 avis de spectateurs pour une moyenne de 1/5, soit la pire note possible. Le site nouveautés télé, quant à lui, compilait 1003 avis pour une note moyenne de 1,5 lors de la rédaction de cet article. La teneur des commentaires écrits y est édifiante. »](1)[/tooltips]. Pas grave, à France 2, on aimerait se persuader, à grands coups de novlangue managériale, que produire une série humoristique en huit jours, là où il faut habituellement un ou deux ans, est bien une formidable opportunité pour « apprendre pas à pas » et « changer les façons de faire ». Apprendre quoi ? Faire quoi ? Tout cela est bien mystérieux.
Il était en revanche permis de se douter que le fait de tourner toutes les scènes au smartphone et de coordonner l’ensemble à distance n’améliorerait ni ne révolutionnerait le genre humoristique… Pour tout vous dire, on en vient effectivement très vite à douter que l’humour ait quoi que ce soit à voir avec cet objet télévisuel non identifié.
La télévision s’assume enfin comme une grande garderie
Le tweet de lancement de la série par France 2 est un modèle du genre pour qui sait apprécier l’honnêteté des publicitaires, lesquels sont les premiers, reconnaissons-le, à mettre en pratique la transparence qu’ils prêchent à tout va : « Le confinement on va en rire et on va en parler ». Manifestement personne ou presque n’en rit avec eux, mais qu’importe, cela ne les empêchera pas d’en parler. Ce qui était évidemment le véritable objectif.
Le confinement, on va en parler, et on va en rire !
Le but d’une émission de divertissement n’est plus au sens étymologique de di-vertir, c’est-à-dire d’éloigner l’attention du spectateur des « affaires sérieuses », mais bien au contraire de l’y ramener. Il faut le cajoler, le rassurer sur son sort, ne surtout pas lui faire perdre son précieux lien avec la communauté dont il pourrait finalement décider de se passer, ne fût-ce que temporairement. Il convient de lui rappeler sans arrêt qu’il vit essentiellement la même chose, ni plus ni moins, que ses co-pensionnaires de la garderie virtuelle qu’était déjà la télévision, et qui n’a plus peur de s’assumer comme telle.
“Au secours, bonjour !” est donc un moment d’humour et de solidarité face au confinement, cette « expérience hors-norme et partagée par tous ». Toutes ces déclarations d’intention, ingénument partagées sur le site de France Télévisions, ne sont-elles pas charmantes ? Cette comédie, apprend-on également, serait évidemment « en prise avec le réel ». À voir… Une chose est sûre, à défaut d’être drôle la pastille de France 2 est « solidaire ». C’est quand même le plus important! Chaque épisode se clôt immanquablement par les applaudissements rituels des acteurs pour les soignants et pour les spectateurs, qui sont par là même invités à se joindre à ceux de 20h.
Pourquoi nous faire patienter cinq minutes quand il crève l’écran que le véritable « message » était là en réalité ?
Dans l’enclos, tous sont confinés et tous sont solidaires. Vous avez la chance de vivre une expérience « hors-norme et partagée par tous » qu’on vous dit, et n’imaginez pas pouvoir vous en échapper ! Des fois qu’il vous arriverait de vous emmerder tout seul et que vous ne trouviez pas ça si désagréable, voire que ce « calme plat de l’âme […] précède la course heureuse et les vents joyeux » comme l’écrivait joliment Nieztsche [tooltips content= »Le Gai Savoir §. 42″](2)[/tooltips].
Dur à avaler pour beaucoup de monde
Il y aurait beaucoup à dire des épisodes dans le détail, car beaucoup de perles s’y cachent. Je ne résiste pas au plaisir de vous en offrir une, parmi les plus brillantes : « A tous les confinés qui ont décidé de se lancer dans une activité artistique, si en quarante ans vous n’avez pas réussi à être chanteur, romancier, cuisinier, danseur ou que sais-je, en deux mois de confinement je suis pas sûr que vous y arriviez alors on pose son accordéon, on fait à manger, on s’occupe des gosses, on fait le ménage comme tout le monde » (dixit le personnage d’Alice Bélaïdi, voir l’extrait suivant entre 02 : 45 et 03 : 16).
Un frappant rappel à la raison pour le troupeau. Attention aux têtes qui dépassent ! Gare à ceux qui s’aviseraient de vivre au lieu de survivre ! Sylvain Tesson a dit fort justement que les applaudissements de 20 heures étaient la « nouvelle liturgie laïque de la France ». L’église ne peut tenir de messes, mais la communion a bien lieu tous les jours, entre les premiers applaudissements aux balcons, le JT et les derniers applaudissements des comédiens « d’Au secours bonjour ». Signe des temps, on n’y reçoit plus l’hostie mais la « pastille » puisque que c’est ainsi qu’on nomme ce genre d’émissions courtes. Gageons que la pilule (c’est un synonyme de « pastille ») reste un peu dure à avaler pour beaucoup de gens.
Le dernier dimanche de confinement nous a permis de revoir sur Arte le très beau film de René Clément Plein Soleil, l’un de ses grands succès. Une réussite cinématographique servie par un trio d’acteurs impeccables, Alain Delon, Maurice Ronet, Marie Laforêt. Adapté du roman de Patricia Highsmith Mr Ripley qui fit de son personnage le héros de toute une série littéraire, ce polar noir dont le scénario est coécrit par Paul Gégauff et René Clément est sans conteste la meilleure transposition à l’écran de l’œuvre de la romancière américaine.
Machiavélique
L’éblouissante beauté de Marie Laforêt, la nonchalance dandy de Maurice Ronet et le charme vénéneux de Alain Delon, sous le soleil éclatant d’Italie dans une sombre histoire de convoitise et de meurtre, en font un film haletant. Tourné à Rome, Naples et sur l’île abrupte d’Ischia, située à l’extrémité ouest du Golfe de Naples dans cette splendide région de la Méditerranée nommée mer Tyrrhénienne, le film apporta la célébrité mondiale à Alain Delon.
L’immense talent d’Alain Delon éclate dans cette tragédie fatale. Quel acteur français peut dire qu’il a tourné dans autant de chefs-d’œuvre Rocco et ses frères, Le Guépard, Le Cercle rouge, Le Samouraï, Un flic, Le Professeur, Monsieur Klein, Nouvelle Vague… ?
Dans Plein soleil, il est Tom Ripley. Il prétend être chargé de ramener pour le compte d’un milliardaire américain, Monsieur Greenleaf, son fils Philippe (Maurice Ronet) à San Francisco pour la somme de 5000 dollars. Tom partage les moments de vacances et d’oisiveté du riche héritier et de sa compagne Marge (Marie Laforêt). Constamment à leur côté, il est méprisé par Philippe qui le traite comme son domestique, tout en le faisant participer à toutes ses aventures… Dès lors, le machiavélique plan de Tom est enclenché et semble fonctionner à merveille.
Le long-métrage de René Clément, remarquable à bien des égards, est un vrai thriller psychologique ainsi qu’une superbe évocation de la vie d’une jeunesse désinvolte, oisive, égocentrique, en Italie, qui nous rappelle La Dolce vita de Fellini.
Un jeu immoral et dangereux
La réussite du film doit énormément au personnage de Tom Ripley, un être complexe, trouble, étrange et bien sûr à son interprète Alain Delon qui l’incarne pleinement. Sa beauté fulgurante et ravageuse, son jeu simple et complexe à la fois le rendent insondable, fascinant. Même après plusieurs visions du film, il n’est pas évident pour le spectateur de comprendre les motivations profondes de cet homme. Ses actes et ses intentions demeurent assez mystérieux et peuvent se prêter à plusieurs interprétations. Quatrième film d’Alain Delon, Plein soleil – dans lequel, il devait au départ jouer le rôle de Philippe Greeleaf, mais il obtient en insistant de jouer celui de Tom Ripley – lui permet de devenir un acteur mythique.
Maurice Ronet joue avec un naturel confondant et inouï, Philippe, un personnage très désagréable, un oisif désabusé, cynique, plein de morgue et futile. La confrontation entre les deux personnages est tendue, cruelle, violente. Marge éblouie par l’un puis par l’autre, est victime de ce jeu dangereux et immoral. La mise en scène classique de René Clément procure un caractère intemporel à ce film datant de 1960. La liberté de jeu des trois acteurs principaux donne au film son ton de grande modernité.
Le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face
Les scènes de bars, de déambulations dans les marchés et les rues puis sur le port de l’île, par leur côté quasi documentaire, sont très belles, filmées dans l’éclatante lumière du soleil italien. Ce plein soleil qui réchauffe les corps, attise les désirs et les convoitises. Il est comme le reflet de la vacuité des oisifs et se fait aveuglement des âmes noires. Cette lumière solaire est rendue de main de maître par Henri Decaë, le célèbre chef opérateur.
Les mélodies gaies et mélancoliques des mandolines napolitaines de Nino Rota sont ensorcelantes et contribuent à l’éblouissement exercé par le personnage de Tom Ripley sur les êtres qui l’entourent comme sur nous spectateurs. Comme le soleil, qui à la fois illumine et aveugle, les personnages du film sont fascinants et dangereux. Plein soleil est un chef-d’œuvre du genre, un astre noir, faussement radieux, éblouissant.
Plein soleil de René Clément – France – 1960 – 1h54
Interprétation: Alain Delon, Maurice Ronet, Marie Laforêt, Ave Ninchi, Elvire Popesco, Frank Latimore, Billy Kearns…
La pandémie a provoqué une telle inflation de commentaires contradictoires que même Macron en perd la tête. Sanofi, Canal Saint-Martin, fermeture du Puy du Fou: Jérôme Leroy dézingue tout le monde.
Il faut toujours faire attention aux mots. Ce n’est pas toujours facile. On s’aperçoit que tout le monde parle beaucoup et beaucoup trop, souvent pour ne rien dire depuis le début de la pandémie. J’ai du mal à croire que la logorrhée des chaines infos et des talk shows, par exemple, ne masque pas une angoisse profonde chez ceux qui y participent. Parler jour après jour, sur des sujets dont personne ne sait rien. Se transformer en virologue, sociologue, logisticien, spécialiste de l’enseignement, de la pédagogie, de l’agriculture, des plages et des pistes cyclables. Avoir un avis sur tout et si possible très tranché. Les soignants pleurnichent, les profs sont des trouillards ou des feignasses, les Français ne pensent qu’aux vacances, le championnat de foot doit reprendre, les affreux de la CGT veulent tuer l’économie.
Parler jour après jour, quitte à se contredire : l’affaire du Canal Saint-Martin a été à ce titre édifiante. Un rassemblement de webdesigners à fort pouvoir d’achat de moins de quarante ans ne voit pas pourquoi il ne profiterait pas du beau temps. Ils avaient déjà fait le coup pendant le confinement en pogotant sur du Dalida. Finalement, à leur âge, ils ne risquent pas grand chose et puis s’ils contaminent des vieux ou des insuffisants respiratoires, ils soutiendront les urgences re-submergées en applaudissant à 20h pour montrer leurs belles âmes.
D’habitude sur les plateaux TV, ceux-là sont crucifiés sous le nom de bobos, sur tous les canaux. Et les voilà devenus tout à coup des héros de la liberté. À titre personnel, et puisqu’il est question de mots, je n’emploie plus le terme de bobos. Il ne veut plus rien dire : il regroupe, à Paris, la bibliothécaire anar à 2000 euros mensuel et le startupeur à 40 000, celle qui vit dans une chambre de bonne et celui qui vit dans un loft. Devant le canal Saint-Martin, c’était juste une bourgeoisie hédoniste et dépourvue de tout sens civique, persuadée d’être antifasciste parce qu’elle a voté Macron à 90% en 2017. Quand ceux-là sortent contre toute règle sanitaire, on appelle ça une fête. Quand d’autres sortent en Seine Saint-Denis pour respirer, on appelle ça une émeute.
Dernière mini-polémique en date : le Puy du Fou, le son et lumière réac de Philippe de Villiers, le spectacle préféré de la France en pull bleu marine sur les épaules, reste fermé malgré sa localisation en zone verte. Grande émotion chez les amis d’une histoire de France où Robespierre est un tueur et Marie-Antoinette une sainte. Coup de téléphone furibard de Philippe de Villiers à Macron. Ils s’aiment bien tous les deux, paraît-il. C’est normal, l’un se prend pour un monarque et l’autre les regrette. Un scénario bien connu a lieu. Macron a le beau rôle. Philippe le mauvais. Macron promet, Philippe gère. Macron dit : « Pas de problème, on rouvre ». Philippe dit : « On va attendre quand même, on va pas se taper un cluster chouan en plein été. » Macron devient donc le héros des amis de la liberté de (se) contaminer, et Philippe le psychorigide paniquard. C’est étonnant tout de même que Philippe se retrouve devant Macron dans les sondages. Il est vrai qu’on peut préférer un homme de droite qui ne se cache pas d’être de droite à un autre homme de droite qui se donne comme parangon du progressisme et de la modernité.
La polémique Sanofi
D’ailleurs, parfois, les mots, encore eux, le trahissent, Macron. Prenons Sanofi: cette entreprise française est financée par nos impôts pour la recherche et annonce froidement que les Américains paient mieux et qu’ils seront servis les premiers. Macron s’indigne ou feint de s’indigner parce ce que là c’est gros et il dit, texto: « Il est nécessaire que ce vaccin soit un bien public mondial, extrait des lois du marché».
Non, vous ne rêvez pas, ce que cette phrase dit inconsciemment, c’est que le bien public mondial est contradictoire avec les lois du marché. On ne s’attendait pas, à vrai dire, à un tel désaveu du libéralisme de la part d’un de ses plus zélés serviteurs!
À l’annonce du confinement, un gros quart des Parisiens a quitté la capitale pour rejoindre une maison de campagne. Culpabilisés et dénoncés comme des agents infectieux, ces bourgeois des villes ont fait tourner l’économie rurale tout en redécouvrant les vertus du lien familial
Il paraît que « la romantisation de la quarantaine est un privilège de classe. » [tooltips content= »Cette formule fait référence au cliché anonyme, largement relayé par les réseaux sociaux, d’une banderole déployée au début du confinement en Espagne. »](1)[/tooltips] Puisqu’une « première ligne » héroïque risque sa vie au front, qu’une « deuxième ligne » laborieuse assure la logistique malgré les risques de contamination, il ne faudrait pas que la « troisième ligne », c’est-à-dire la grande majorité d’entre nous – silencieuse et confinée –, en profite, en plus, pour exacerber les rapports de domination qui meurtrissent en temps normal notre société. À ce titre, d’aucuns ont jugé opportun de conspuer des écrivains pour leurs récits de retraite nantie, d’autres ont brandi de maladroites statistiques pour révéler la dynamique nouvelle du patriarcat confiné ; on n’a, enfin, pas manqué de fustiger le mâle blanc au titre de ses prérogatives postcoloniales particulièrement insupportables [tooltips content= »Rokhaya Diallo n’a pas hésité à évoquer le « privilège blanc » consistant à disposer du droit au libre déplacement (article du 31 mars 2020, publié par le média turc TRT World). »](2)[/tooltips] en temps de crise sanitaire.
À cette litanie d’oppressions, il convient désormais d’adjoindre celle qu’exerce le « Parisien en exode », figure archétypale du Français urbain qui a choisi de quitter sa résidence en ville pour les veaux, les vaches, les cochons et les couvées de la verte campagne du printemps. « Nous sommes en guerre », a maintes fois martelé le président de la République dans son discours du 16 mars. Il y a très exactement quatre-vingts ans, confrontés à l’avancée inexorable des troupes allemandes, 8 à 10 millions de civils choisirent de fuir sur les routes pour rejoindre la zone libre ; en l’espace de quelques jours, Paris se vidait alors de près des trois quarts de ses habitants. Aujourd’hui c’est l’atmosphère méphitique des métropoles que l’on fuit : la promiscuité au sein des appartements ténus, la densité des passants « dérogatoires » dans les rues, la saturation des structures de soin et d’approvisionnement.
Selon une étude menée par l’Insee au début du mois d’avril à partir des données anonymes fournies par l’opérateur téléphonique Orange, c’est entre un quart et un tiers de la population de Paris intra-muros qui aurait quitté la capitale, la majorité étant en fait constituée de voyageurs de passage ou de personnes régulièrement domiciliées ailleurs (étudiants, travailleurs, etc.). Ces chiffres ont depuis été confirmés par l’analyse des consommations électriques ou de la production de déchets ménagers effectivement constatées. Et sur l’ensemble du territoire, on estime à près de 2 millions le nombre de personnes qui se seraient déplacées aux premiers temps du confinement. On sait désormais que les départements les plus impactés (l’Yonne, l’Ardèche, le Lot…) ont affiché une hausse de leur population contenue, inférieure à 10 % et que les Parisiens sont loin d’être les seuls à avoir fait le choix de l’exil. Sur l’île de Noirmoutier, par exemple, on a tôt fait d’oublier qu’une grande partie des résidences de saison – occupées précocement pour l’occasion – appartiennent aux familles de la région nantaise ; il en va de même dans les Alpes où les propriétaires lyonnais et grenoblois sont légion.
« L’exode pose la question de la dissémination du virus dans d’autres territoires », s’inquiétait cependant le ministre de la Santé Olivier Véran. Cette crainte s’est avérée largement infondée dans la mesure où les contacts entre les arrivants et les populations « locales » sont généralement restés aussi rares que prudents en raison du confinement. Loin de congestionner les hôpitaux de province, que l’on sait moins aptes à absorber des afflux massifs que les établissements des grands centres urbains, les déplacements intraterritoriaux ont paradoxalement permis d’éviter une sursaturation de ces derniers – le déploiement a posteriori de ponts aériens médicaux depuis les zones sous tension vers d’autres régions l’atteste. Ce qui doit en revanche nous interpeller c’est la gestion désastreuse, voire l’absence de gestion, des flux qui ont immédiatement précédé ou suivi l’annonce du confinement général ; non pas celle des véhicules particuliers, pourtant largement soumis aux contrôles, mais celle des transports collectifs. Les scènes aberrantes de trains ou d’avions bondés ont tant contrasté avec l’effort de distanciation auquel chacun consent chaque jour, qu’il s’agit là d’une défaillance majeure au sujet de laquelle il conviendra de rendre des comptes en temps utile.
Les vertus du contentement
Alors même que l’on ne cesse de seriner qu’il faut promouvoir le tissu économique local et les « circuits courts », on oublie que l’incrément de population en zone rurale est une opportunité unique à cet égard. Ne reculant devant aucun anachronisme – pourvu qu’il serve la doxa militante – une partie de la presse bien-pensante a cru bon de fustiger le citadin en goguette exilé, le dépeignant comme la bourgeoisie provençale du Hussard de Giono, à l’isolement pendant l’épidémie de choléra de 1832, mais jouissant d’un confort insolent, chèrement monnayé auprès des paysans autochtones.
Des tensions d’approvisionnement ont certes pu être sporadiquement constatées les premiers temps, mais rien n’indique qu’elles aient été pires à la campagne qu’en ville. La plupart se sont par ailleurs vite et largement résorbées pour laisser place à un nouvel équilibre où, malgré la crise, la « nouvelle clientèle » soutient chaque jour les économies – si fragiles – de nos villages.
Alors même que la post-postmodernité revendique avec fracas le primat de l’individu, on assiste aujourd’hui au retour éclatant des vertus du lien familial, socle essentiel de la solidarité d’une nation. Quittant leurs résidences, souvent solitaires, des métropoles, nombreux sont ceux qui ont fait le choix de retrouver leurs proches pour vivre ces longues semaines de retraite imposées.
Le Danemark a su, très tôt, organiser la quarantaine de ses concitoyens touchés par le virus ou suspectés de l’être en la déportant hors des centres urbains, alors que nous installions des barrages routiers pour repérer et raccompagner chez eux les contrevenants. « On a voulu, à tort, faire de la bourgeoisie une classe, écrivait Hugo, la bourgeoisie est tout simplement la portion contentée du peuple » ; on peut s’interroger sur le fait que, 150 ans après Les Misérables, on condamne encore le contentement au mépris du bon sens.
Il s’agit du premier procès dans le monde relatif à des exactions présumées du régime de Bachar el-Assad. Anwar Raslan, 57 ans, ancien colonel de la Sûreté d’État, est poursuivi pour crime contre l’humanité chez notre voisin. Pourquoi pas devant la Cour Pénale Internationale?
Fin avril s’est ouvert à Coblence (Rhénanie-Palatinat) le procès de deux membres présumés des services de renseignement syriens. Le principal suspect, Anwar Raslan, 57 ans, ancien colonel de la Sûreté d’État, est poursuivi pour crime contre l’humanité. La justice allemande lui reproche en effet d’être responsable de la mort de 58 personnes, de la torture d’au moins 4 000 autres, d’un viol et de sévices sexuels aggravés entre avril 2011 et septembre 2012 dans la prison d’Al-Khatib à Damas, dont il était le responsable. Il affirme néanmoins avoir fait défection fin 2012 et avoir rejoint les rangs de l’opposition en exil avant son arrivée en Allemagne le 26 juillet 2014. Il n’a d’ailleurs pas cherché à cacher son passé ; c’est lui-même qui racontera à la police berlinoise en 2015 (soit environ cinq mois après son arrivée dans le pays) son travail au sein des services de renseignement syriens, les moukhabarats, pendant quelque 18 années.
Selon la police allemande, il aurait en effet livré « des informations vastes et variées » sur ses activités. Il aurait notamment expliqué comment au sein de la branche 251 dans laquelle il a été « promu en janvier 2011 au plus haut rang », des militaires procèdent à des « arrestations arbitraires » et des « interrogatoires violents » visant à extorquer des aveux et des informations sur l’opposition. Mais Anwar Raslan affirme alors avoir changé de camp et rejoint l’opposition. Tentant de fuir avec sa famille, il confirme avoir obtenu un visa pour l’Allemagne délivré par l’ambassade en Jordanie (à cette occasion, il rencontrera également à Amman des journalistes du Spiegel).
Alors même que le ministère allemand des affaires étrangères reconnaissait son rôle dans l’opposition, il sera finalement arrêté en février 2019 avec un autre ex-membre des services de renseignement, Eyad al-Gharib, également dans le box des accusés. Ce deuxième prévenu, 43 ans, comparaît pour complicité de crime contre l’humanité pour avoir participé à l’arrestation de manifestants emmenés dans cette même prison, en septembre et octobre 2011. En détention provisoire depuis leur arrestation le 12 février 2019, les deux hommes avaient fui leur pays avant de rejoindre l’Allemagne où ils ont demandé l’asile.
Pour juger les deux responsables syriens, l’Allemagne applique le principe juridique de la compétence universelle qui permet à un État de poursuivre les auteurs de crimes quels que soient leur nationalité et l’endroit où ils ont été commis (voir notre entretien ci-dessous). Elle a en effet entériné ce principe dans sa législation en 2002. En marge du procès, le procureur général Jasper Klinge a d’ailleurs souligné la « responsabilité historique » qui, selon lui, est celle de l’Allemagne dans cette procédure. La ministre fédérale de la Justice, Christine Lambrecht (SPD, sociale-démocrate), lui a d’ailleurs emboité le pas – de manière assez opportuniste il faut bien le dire – en affirmant que « pour la première fois, des milliers de tortures horribles et de mauvais traitements sont poursuivis devant un tribunal indépendant en Allemagne ».
Du reste, plusieurs des victimes présumées de torture qui ont témoigné à la barre participent au procès en tant que parties civiles. L’avocat Patrick Kroker, qui représente certaines d’entre elles, a déclaré que leurs déclarations prouvaient que « la responsabilité s’étend aux plus hautes sphères du gouvernement ».
Peu bavard avec la presse depuis le début du procès, l’avocat d’Anwar Raslan, Me Michael Böcker, a indiqué qu’il transmettrait un communiqué écrit de son client dans les jours qui viennent. Le procès devrait se dérouler jusqu’à la mi-août, dans des conditions très particulières en raison de la crise sanitaire.
Quatre questions à Véronique Jaworski, maître de conférences en droit privé et sciences criminelles à l’Université de Strasbourg
Causeur. Qu’est-ce-que le principe de compétence universelle ? Comment se fait-il que L’Allemagne, dont ni les victimes ni les auteurs présumés des faits en question sont ressortissants, puisse juger ces individus ?
Véronique Jaworski : Le principe de la compétence universelle, ou principe de l’universalité du droit de punir,donne compétence aux tribunaux d’un État pour juger un suspect, quels que soient le lieu decommission de l’infraction (quelque part à l’étranger) et la nationalité (étrangère) de l’auteurou de la victime, et sans que cet État ne soit la victime de l’infraction. Chaque État qui aretenu ce système de compétence dans son ordre juridique interne pose alors les conditions desa mise en œuvre qui peuvent être très différentes d’un pays à l’autre. Mais, de manièregénérale, seules des infractions très graves « lésant la communauté internationale » justifientune compétence aussi exceptionnelle. Ce système de compétence universelle exprime lasolidarité des États dans la lutte contre la délinquance internationale : piraterie aérienne etmaritime, terrorisme, torture, crimes de guerre… Ainsi en théorie, tout État ayant intégré cesystème de compétence dans son ordre juridique a la possibilité de poursuivre et de juger toutindividu suspecté d’avoir commis des infractions très graves. L’objectif est la lutte contrel’impunité des auteurs de violations graves des droits humains. Cela explique quel’Allemagne, qui s’est dotée de cette compétence, puisse juger ces individus alors même queni les victimes des infractions ni les auteurs présumés ne sont ressortissants allemands.
Les auteurs de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité sont le plus souvent jugés devant la Cour Pénale Internationale ou un tribunal pénal spécial (par exemple, TPI spécial pour le Rwanda ou l’ex-Yougoslavie). Pourquoi n’est-ce pas le cas ici ?
Il existe plusieurs obstacles, juridiques et diplomatiques, à la saisine de la Cour pénale internationale s’agissant de la situation en Syrie. Les obstacles juridiques résident dans les limites apportées à la compétence territoriale de la CPI, dite compétence ratione loci. La Cour n’est en effet compétente que dans quatre situations :
– lorsque le crime a été commis sur le territoire d’un État partie au Statut de Rome, or la Syrie n’a pas ratifié le Statut ;
– lorsque le crime a été commis par un ressortissant d’un État partie au Statut de Rome, ce qui n’est, à nouveau, pas le cas ;
– lorsqu’un État n’ayant pas ratifié le Statut de Rome fait une déclaration par laquelle il
reconnaît, de façon ponctuelle, la compétence de la CPI, ce que, comme on pouvait s’y attendre, n’a pas fait l’État syrien ;
– lorsque des crimes ont été commis dans des circonstances mettant en danger la paix et la sécurité internationale ou y portant atteinte, et le Conseil de sécurité a saisi la Cour conformément au chapitre VII de la Charte des Nations Unies. Or, la Russie est l’allié traditionnel de la Syrie et, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité, bloque toute possibilité d’adoption d’une résolution en ce sens par le Conseil de sécurité et donc toute possibilité de saisine de la Cour sur ce fondement-là. Je pense que tant que les règles de fonctionnement interne du Conseil de sécurité ne seront pas modifiées, la situation restera bloquée du côté de la CPI.
Pour ce qui est des tribunaux ad hoc pour le Rwanda et l’Ex-Yougoslavie, ils ne sont plus en fonctionnement ayant fermé leurs portes respectivement, le 31 décembre 2015 et le 31 décembre 2017. C’était des juridictions d’exception, à compétence spéciale et limitée aux seules crises pour lesquelles elles avaient été créées, à savoir le génocide rwandais et la guerre en Ex-Yougosalvie, donc incompétentes pour d’autres crises ou conflits.
Y a t-il d’autres exemples dans le monde de procès fondés sur le même principe juridique? Y a-t-il un risque que le jugement allemand ne soit pas reconnu à l’étranger, ou annulé par une juridiction pénale internationale ?
De nombreux États ont déjà mis en œuvre le principe de la compétence universelle pour juger des suspects étrangers pour des crimes commis à l’étranger, par exemple : Canada, Danemark, Espagne, États-Unis, Finlande, Norvège, Pays-Bas, Royaume Uni, Suède, Suisse, Argentine, Afrique du Sud, Sénégal… Plus d’une trentaine de procès ont été menés à terme en application de ce système de compétence. La Belgique est fréquemment citée en exemple car, à une certaine période, elle utilisait relativement souvent cette compétence. De son côté et à titre d’exemple, la France a récemment fait usage de sa compétence universelle en 2019 pour arrêter sur son sol un Syrien qui serait un ancien des services de renseignement du régime de Bachar el-Assad et qui est soupçonné d’avoir participé aux exactions commises contre les populations civiles par le régime syrien entre 2011 et 2013. Il a été déféré au parquet de Paris qui l’a présenté à un juge d’instruction. Ce dernier a ouvert à son encontre une information judiciaire pour « actes de torture », « crimes contre l’humanité » et « complicité de ces crimes ». L’instruction est en cours.
Oui, il y a un risque que le jugement allemand ne soit pas reconnu à l’étranger, notamment par la Syrie. Tout dépend du droit pénal international de chaque État. La France, par exemple,
refuse en principe (mais il y a néanmoins des exceptions prévues par les textes), de reconnaître l’autorité positive de chose jugée des décisions répressives étrangères, ce qui à mon sens est regrettable. C’est l’indépendance des souverainetés qui est invoquée pour justifier cette non reconnaissance de l’autorité d’un jugement étranger.
La CPI intervenant à titre subsidiaire, les juridictions nationales ont la primauté et donc la CPI ne peut pas annuler un jugement national.
Si les prévenus venaient à être condamnés, ou purgeraient-ils leur peine ?
En toute logique, la peine serait purgée dans l’État qui a prononcé la condamnation, sauf à ce que l’État dont l’auteur est le ressortissant ou l’État dont la victime est la ressortissante demande l’extradition du condamné aux fins d’exécution de la peine. Dans ce cas-là, il faudrait que la demande d’extradition soit acceptée par l’État requis et que les conditions de l’extradition soient dûment remplies. Et surtout, cela suppose que ces États étrangers reconnaissent le jugement allemand, ce qui n’est pas évident. À noter cependant que certaines conventions internationales prévoient que les décisions rendues dans un État contractant ont force exécutoire sur le territoire des autres États contractants selon les formes prescrites par la loi du pays où elles seront exécutées.
Pour conclure, je pense que la compétence universelle, mise en œuvre par l’ensemble des États, ou à tout le moins par ceux qui disposent d’un système juridictionnel perfectionné, appuyé par une police efficace et qui militent pour les valeurs en cause (droits humains), semble être la technique la plus efficace pour assurer l’ubiquité de la répression et la mise en procès des criminels qui violent en quelque lieu que ce soit le droit humanitaire. Elle permet de lancer des mandats d’arrêt internationaux et de contraindre les accusés, surtout s’ils ont été jugés par contumace et ont été judiciairement reconnus coupables, à ne plus avoir d’asile sûr et à se terrer durablement voire définitivement (cf. l’affaire Pinochet).
Cette solution est moins spectaculaire et moins médiatique que la création de juridictions pénales internationales. Elle est moins voyante et plus modeste. Mais elle serait peut-être plus efficace, à condition toutefois d’apporter des améliorations à ce système de compétence qui n’est pas exempt de toute critique. En tout état de cause, il incombe aux États d’exercer leurs responsabilités et d’assumer leur droit, en n’oubliant pas cette donnée fondamentale que la meilleure garantie du respect des normes internationales se trouve toujours dans les droits internes et qu’il est de la responsabilité première des États que de rendre la justice pénale. En définitive, je pense qu’une lutte efficace et générale contre toutes les formes d’impunité pour les crimes les plus graves contre l’espèce humaine devrait sans aucun doute passer par une complémentarité d’action entre les juridictions pénales internationales (actuellement la CPI), les juridictions mixtes et les juridictions nationales des États exerçant la compétence universelle.
À force de parler de “guerre” contre le coronavirus, Emmanuel Macron a fini par se convaincre lui-même de la pertinence de sa rhétorique militaire. Il envisagerait que des soignants participent au défilé du 14 juillet. Cela va trop loin.
En France, tout finit en décorations, célébrations et allocutions. L’Élysée entend honorer tous ceux qui auront « participé à la lutte contre l’épidémie à tous les niveaux et dans tous les secteurs d’activité ». Des agriculteurs aux éboueurs, des professeurs aux livreurs, sans oublier caissières et femmes de ménage, tous auront droit à leur ruban. Les recalés de la promotion unique de l’Ordre du mérite et de la Légion d’Honneur, qui sera publiée le 1er janvier 2021, auront tout de même une chance de se voir agrafer au plastron (ou à leur blouse) la « médaille de l’engagement face aux épidémies », distinction datant de 1884 et ressuscitée pour l’occasion. Je m’étonne qu’il n’y ait pas une médaille de la quatrième ligne, pour ceux qui ont tenu bon sur leur canapé. Mais il est encore temps. Puisque nous sommes tous des héros.
Tous des héros ou tous des dingues?
On dira que je suis ingrate à l’égard de ceux qui m’ont permis, depuis deux mois, de manger des petits plats et de bouffer de la série, de me déplacer (pour des motifs essentiels, évidemment) et de me faire les ongles. Ma gratitude leur est acquise. Mais j’en ai aussi pour ma boulangère qui fait du pain tous les jours. Si je passais mon temps à m’extasier parce qu’elle fait du pain, elle me prendrait pour une dingue.
Si nous sommes tous des héros, il n’y a plus de héros
Il y a quelque chose de ridicule, d’étouffant et de parfaitement fabriqué dans ce déluge de sentimentalité qui nous saisit dans toutes les épreuves. C’est le syndrome nounours et bougies. Nous remercions en cadence mais notre gratitude dure ce que durent les roses. Les policiers applaudis en 2015, agressés et insultés aujourd’hui, peuvent en témoigner.
Narcissisme de la générosité
Nous prenons ces effusions pour une manifestation de l’union nationale, et pour la preuve que nous sommes solidaires, fraternels et pleins d’abnégation. En réalité, nous nous applaudissons en train d’applaudir. Et nous sommes heureux de nous voir si bons dans le miroir de l’épidémie, ce qu’un mien camarade a finement appelé « le narcissisme de la générosité ». Sauf que tout cet amour pourrait bien tourner au vinaigre, voire au gaz lacrymo à la rentrée, quand tous ces héros demanderont à être rétribués autrement qu’en symboles.
Mais ce n’est pas tout. Outre la distribution de hochets aux « soldats engagés en deuxième et troisième lignes » (si je me rappelle bien la distinction macronienne), le président souhaite qu’un hommage soit rendu aux personnels soignants lors des cérémonies du 14 juillet. En clair, On verra donc des blouses blanches défiler avec les uniformes sur les Champs Élysées.
Je ne suis pas un héros, faut pas croire ce que disent les journaux
Le 14 juillet, on ne célèbre pas seulement l’unité nationale, on évoque la nation en armes : en somme, c’est la fête de l’institution militaire. Beaucoup de bons esprits, convaincus que ce sont désormais l’abnégation et le désir de soigner qui régissent la politique et les relations internationales, aimeraient d’ailleurs en faire une cérémonie civile et humaniste. Ces âmes sensibles veulent changer les paroles de la Marseillaise et raconter aux enfants que, le 8 mai, on célèbre l’amitié entre les peuples. Évoquer la victoire sur l’Allemagne nazie, pourrait chagriner « nos amis allemands » – qui du reste ne demandent pas qu’on réécrive l’Histoire pour leur faire plaisir.
Cette volonté de démilitariser la mémoire française s’inscrit dans le projet idéologique de dénationalisation de la France (et des autres nations). Et paradoxalement, la métaphore guerrière censée sublimer la politique sanitaire va dans le même sens. Si la guerre est partout, elle n’est nulle part. Si nous sommes tous des héros, il n’y a plus de héros. Avec tout le respect que l’on doit aux soignants, ils n’étaient pas dans les tranchées en 1917. Ils ne sont pas moins méritants que des soldats, mais leur mérite est d’une autre nature.
Du reste, la vraie guerre n’a pas disparu de notre horizon. Puisqu’on en est aux remerciements, c’est l’occasion d’évoquer la mémoire de Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello, membres des commandos Hubert morts au Burkina Faso en libérant des otages il y a un an, et celle de Kevin Clément, légionnaire tué au combat au Mali le 5 mai, au moment où je râlais pour l’ouverture des plages.
Alors oui, merci à ceux qui s’occupent de notre santé. Mais le 14 juillet, d’abord un hommage à ceux qui défendent notre liberté.