À l’annonce du confinement, un gros quart des Parisiens a quitté la capitale pour rejoindre une maison de campagne. Culpabilisés et dénoncés comme des agents infectieux, ces bourgeois des villes ont fait tourner l’économie rurale tout en redécouvrant les vertus du lien familial


Il paraît que « la romantisation de la quarantaine est un privilège de classe. » (1) Puisqu’une « première ligne » héroïque risque sa vie au front, qu’une « deuxième ligne » laborieuse assure la logistique malgré les risques de contamination, il ne faudrait pas que la « troisième ligne », c’est-à-dire la grande majorité d’entre nous – silencieuse et confinée –, en profite, en plus, pour exacerber les rapports de domination qui meurtrissent en temps normal notre société. À ce titre, d’aucuns ont jugé opportun de conspuer des écrivains pour leurs récits de retraite nantie, d’autres ont brandi de maladroites statistiques pour révéler la dynamique nouvelle du patriarcat confiné ; on n’a, enfin, pas manqué de fustiger le mâle blanc au titre de ses prérogatives postcoloniales particulièrement insupportables (2) en temps de crise sanitaire.

À cette litanie d’oppressions, il convient désormais d’adjoindre celle qu’exerce le « Parisien en exode », figure archétypale du Français urbain qui a choisi de quitter sa résidence en ville pour les veaux, les vaches, les cochons et les couvées de la verte campagne du printemps. « Nous sommes en guerre », a maintes fois martelé le président de la République dans son discours du 16 mars. Il y a très exactement quatre-vingts ans, confrontés à l’avancée inexorable des troupes allemandes, 8 à 10 millions de civils choisirent de fuir sur les routes pour rejoindre la zone libre ; en l’espace de quelques jours, Paris se vidait alors de près des trois quarts de ses habitants. Aujourd’hui c’est l’atmosphère méphitique des métropoles que l’on fuit : la promiscuité au sein des appartements ténus, la densité des passants « dérogatoires » dans les rues, la saturation des structures de soin et d’approvisionnement.

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Le petit exode

Selon une étude menée par l’Insee au début du mois d’avril à partir des données anonymes fournies par l’opérateur téléphonique Orange, c’est entre un quart et un tiers de la population de Paris intra-muros qui aurait quitté la capitale, la majorité étant en fait constituée de voyageurs de passage ou de personnes régulièrement domiciliées ailleurs (étudiants, travailleurs, etc.). Ces chiffres ont depuis été confirmés par l’analyse des consommations électriques ou de la production de déchets ménagers effectivement constatées. Et sur l’ensemble du territoire, on estime à près de 2 millions le nombre de personnes qui se seraient déplacées aux premiers temps du

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Mai 2020 – Causeur #79

Article extrait du Magazine Causeur

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