C’est un prélèvement à la source du bonheur que cette réédition du mythique album des rois de la pop anglaise, The Kinks Are the Village Green Preservation Society . Un album brexiter sans le savoir ?


 

En 1968, les Beatles publient leur double blanc, les Rolling Stones sortent Beggars Banquet et Hendrix électrise les foules avec Electric Ladyland. La même année, les Kinks nous offrent leur mythique Village Green, village dans les nuages de lait d’un thé anglais qui n’en finit pas de se bonifier avec les années. Mélodies primesautières, chansons candides, débonnaires, fleurant bon les faubourgs mal achalandés de la campagne anglaise, le « Sunny Afternoon » rayonne dans Village Green.

Ode à l’Angleterre mythique

Il existe un corpus important sur cet album dans la presse musicale française. En parcourant ces papiers, on se rend compte à quel point la plume de nos spécialistes est bien urbaine et conformiste. A les lire, Ray Davies – principal chanteur et auteur-compositeur des Kinks – aurait eu l’intention dans ce disque d’évoquer « une Angleterre mythique qui n’a sans doute jamais réellement existé » (Rock&Folk, octobre 2004), « une Grande-Bretagne fantasmée et (presque) révolue » (Magic, août/septembre 2004), « son Angleterre de rêve, totalement fantasmée au cours de deux années de rude labeur », écrit encore en 2009 Philippe Manœuvre dans sa Discothèque idéale, alors qu’au début de sa chronique, il présente le concept du groupe en ces termes : « Il veut défendre les vieilles valeurs des petits villages anglais offrant leur traditionnel carré de verdure. » Faudrait savoir : image d’Épinal ou fantasme délirant ? Signalons que l’idée de l’Angleterre « totalement fantasmée » était soutenue en fin d’article, pour que le lecteur retienne bien la leçon.

Réel onirique

Décidément, la bien-pensance a ses raisons que la raison ignore. Mais de quel pays si outrageusement éloigné du réel parle-t-on dans ce disque des Kinks sorti en 1968 ? Une Angleterre de villages verts, caractérisée par ses bières pressions, ses derniers trains à vapeur, ses confitures, ses flans pâtissiers, ses maisons Tudor, ses pots de gelée, ses parties de cricket, ses personnages singuliers, anticonformistes, etc. Une vraie gueule d’atmosphère surréaliste, non ? Un pur mirage sous amphèts sorti de ces années psychédéliques pourvoyeuses de visions insensées, isn’t it ?… Ou alors, Ray Davies était un sacré rêveur à 24 ans, l’âge qu’il avait quand il a enregistré ces chansons bucoliques.

Heureusement que des âmes de bonne volonté sont là aujourd’hui pour nous dire que son réel, certes onirique, n’a pas eu lieu.

Machine à remonter le bon vieux temps

Cependant, expatrié depuis des mois dans la campagne de la prude Albion, je peux témoigner que le charme désuet du temps suspendu de Village Green perdure allègrement ici, dans ces villages où l’herbe est toujours plus verte qu’en Macronie. Gageons que nos rock critics experts en histoire de l’Angleterre n’ont jamais mis les pieds ailleurs qu’à Londres lors de leurs week-ends d’aventuriers de l’offre Eurostar.

Ce disque des Kinks relate mon nouveau quotidien, même si les trains à vapeur ont bien sûr disparu du paysage. Pour le reste… The Kinks Are The Village Green Preservation Society fonctionne comme une machine à remonter le bon vieux temps, tout en survolant le cadastre de l’âge d’or de la pop music. Ainsi, le psychédélisme ensoleillé des Beach Boys, aux chœurs surfant sur la colline de Notting Hill, irradie « Picture Book » :

L’ombre de Howlin’ Wolf s’accroche à « Last of the Steam-Powered Trains », celle de Roy Orbison miroite sur « Sitting by the Riverside », au son d’un piano bastringue. Car si les Kinks revendiquent leur anglicité, ils n’en demeurent pas moins fascinés par la musique des États-Unis, où ils ont fait carrière après avoir été interdits un temps de territoire. En cause, un comportement choquant pendant l’enregistrement d’une émission en 1965. Pas étonnant de la part d’un groupe dont le nom est tiré du terme d’argot « kinky » (farfelu). L’esprit des Beatles période Sgt Pepper’s plane sur « Do You Remember Walter? » et les Rolling Stones de « She’s a Rainbow » plantent leur arc-en-ciel dans « Animal Farm ». « Phenomenal Cat » semble imprégnée de la folie pleine de grâce d’un Syd Barrett, quand « Wicked Annabella » fourbit d’avance sa dose d’électricité guerrière à Marc Bolan. Le titre « All of My Friends Were There », lui, inspirera en profondeur le glamoureux Bowie, qui reprendra même les Kinks dans son album de reprises Pin Ups.

Hommage à la rue où il a grandi

Ray Davies et son groupe, en célébrant les petits moments de l’existence dans l’Angleterre rurale de l’époque, en chantant la préservation de ce monde insulaire contre l’américanisation rampante et contre la société de consommation, ne faisaient finalement qu’anticiper les questions de l’identité, de l’écologie, du progrès, de la place de la religion (Dieu veille sur le Village Green), soit les principaux enjeux de l’Europe actuelle.

« C’était pas de la nostalgie, c’était une façon de reconnaître notre culture commune », indiquait le désormais septuagénaire au micro de Michka Assayas en 2018 sur France Inter, tout en soulignant que l’idée était de se rapprocher des gens. « J’essayais d’être réaliste, d’être conscient du milieu d’où je venais, de rendre hommage à la rue où j’ai grandi », ajoutait-il.

Alors… Qui parle de vision utopiste de l’immortelle Old England ? Pas l’auteur de l’œuvre en tout cas.

Une thébaïde nommée Village green

Si vous souhaitez vous laisser tenter par une destination de rêve, pensez Village Green, la thébaïde du temps passé, présent et futur. Par quel moyen ? Le phénomène d’expatriation est très en vogue actuellement chez les Français, il faut croire que vivre dans un asile à ciel ouvert en incommode plus d’un.

Il y a deux façons de s’y expatrier. La plus économique, l’expatriation mentale, avec le disque des Kinks, pour rendre votre quotidien français plus respirable. La seconde, l’expatriation physique, à moindres frais si possible bien sûr. Dans ce cas, je vous recommande la lecture de S’expatrier sans argent en Angleterre… On vous dit tout !, dans lequel ma douce vous guide de A à Z (disponible en broché et en Kindle sur Amazon).

« All this peaceful living is drivin’ me insane ! » (« Toute cette vie paisible me rend fou ! »), exulte Ray Davies dans « Last of the Steam-Powered Trains ». Vous connaissez maintenant l’origine de l’expression : « Ils sont fous ces Anglais ! ».

The Kinks Are the Village Green Preservation Society, Kinks (BMG Rights Management Limited)


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