Vous êtes farouchement attaché aux frontières mais en avez assez des discours simplistes qui opposent des élites dépravées à une France périphérique parée de toutes les vertus ? Le souverainisme incantatoire et le populisme à la petite semaine des « y’a qu’à, faut qu’on » vous sortent par les yeux ? Pas de doute, Le Non du peuple est l’essai qu’il vous faut. Ses deux co-auteurs Gabriel Robin et Benjamin Demeslay ont répondu à nos questions. Entretien (2/2).


Retrouvez la première partie de l’entretien ici.

Daoud Boughezala. Peut-on lire votre livre Le Non du peuple comme une défense argumentée de la classe moyenne supérieure, laquelle supporte l’essentiel de l’effort fiscal ?

Benjamin Demeslay et Gabriel Robin. C’est une défense argumentée de la France historique. L’idée étant : comment la préserver et comment sortir de l’impasse politique ? La classe moyenne supérieure est centrale. Elle participe grandement à la vie économique et culturelle du pays. Nous pensons qu’il ne faut pas la mettre en danger et ne pas lui faire peser le poids immense du maintien du niveau de vie de tous les Français. L’effort fiscal des classes les plus aisées a grandement diminué lors des deux dernières décennies. Pendant ce temps, les classes moyennes supérieures n’ont cessé d’être ponctionnées et les populations dépendantes des revenus de transferts ont mécaniquement augmenté. Ce n’est évidemment pas tenable ni moralement juste.

Beaucoup de Français périphériques bénéficient de revenus de transferts. Comme le souligne Nassim Nicholas Taieb, l’État joue un rôle disproportionné dans notre économie et notre société qui encouragent peu la prise de risque, notamment entrepreneuriale. Est-ce cette statolatrie qui a coûté la dernière présidentielle à Marine Le Pen ?

Beaucoup de Français sont en réalité des solidaristes qui s’ignorent. L’électorat du RN peut être farouchement opposé à « l’assistanat », il ne s’en dit pas moins favorable à des politiques de redistribution importantes, qui impliquent fatalement un système fiscal imposant. Ce qu’il dénonce, ce sont les orientations de la social-démocratie, dans le contexte de fragmentation de la société française. La disparition de l’unité est en passe d’ériger le problème des payeurs et des bénéficiaires en bruit de fond de la vie sociale nationale. Nous sommes entrés dans une ère de concurrence consciente pour l’accès aux ressources, la population historique rejoignant de ce point de vue certains groupes sociaux des banlieues avec trente ans de retard. Quel est mon pouvoir de lobbying et de pression sur l’État redistributeur ? Quelle est la probabilité que je perçoive ou récupère telle ou telle ressource ? L’accès à la formation, aux « bons » établissements, au niveau d’information qui permet d’orienter ses enfants, fait évidemment partie de l’équation. Le poids de l’État – dans l’absolu disproportionné, c’est vrai – compte peut-être moins que la transparence, l’accès aux informations qui permettent d’établir une stratégie.

Laquelle ?

La stratégie sociale est maintenant au cœur des préoccupations familiales, y compris des classes populaires. Rendre le système fiscal plus lisible serait donc prioritaire. Un décideur politique ne pourrait pas tout, mais il peut aider la société française à se restructurer, à trouver de nouveaux équilibres. On oppose trop facilement, en France, un libéralisme miracle aux excès fiscalistes, sans se demander s’il peut l’emporter dans les urnes. Pensons au destin électoral de François Fillon en 2017, au programme anti-fonctionnaire marqué, presque provocateur : Penelopegate ou pas, sa marge de progression n’était pas impressionnante… Il serait plus intéressant de se saisir du concept d’État-stratège, en assumant son caractère artificieux, son caractère d’artefact, au cœur de la pensée de Thomas Hobbes, comme l’analyse Pierre Manent. Que faut-il contrôler, que faut-il libéraliser ? Que faut-il simplifier, que faut-il complexifier ? Il ne faut rien s’interdire : d’un RSA au montant local, fixé par le département, à des statuts plus diversifiés pour des établissements scolaires beaucoup plus autonomes, tout doit être envisagé. Mais l’État a et gardera un rôle de pilote d’une part de la société française. Ce n’est pas son exaltation qui peut, en France, coûter une présidentielle, si l’on pense à Marine Le Pen. C’est l’impulsion que l’on veut lui donner, l’imaginaire dont on l’entoure, qui peuvent par contre peser lourdement. En la matière, certainement, l’imaginaire défensif et nostalgique n’est plus suffisant : l’État ne doit pas seulement protéger, mais proposer une transformation à une société bien plus entreprenante et entrepreneuriale que vous ne le dites ! Nous avons des start-ups performantes, que nous ne savons pas conserver, alors que près de 700 000 entreprises ont vu le jour en 2018.

A l’heure des GAFA et de l’Intelligence artificielle, malgré le chômage de masse, notre main d’œuvre souffre d’un manque de technicité et de qualification. Comme Laurent Alexandre, craignez-vous la tiers-mondisation d’une France qui « fabriquera des t-shirts pendant que la Chine produira des voitures électriques » ?

Rien n’est inéluctable, même si l’économie mondiale tend à basculer vers l’Asie. C’est là que le populisme rencontre la question de la puissance, et qu’il est le seul à pouvoir l’aborder correctement. C’est aussi ici que la question du destin national rejoint celles du destin personnel et de la vie quotidienne. Vous ne pourrez rien sans rendre aux Français leur « puissance concrète », une souveraineté plus authentique sur leur propre existence, mais cela passera précisément par une politique économique audacieuse. Le moment est venu de tirer les conclusions d’une évidence : la parenthèse ouverte en 1983 en France est en passe de se clore. L’heure ne devrait plus être à l’apologie sans nuance de la tertiarisation, des métiers de services, ni même à l’exaltation d’une économie de la connaissance réduite à l’immatériel. On se souvient que lors de la crise de 2008, plus de 25 000 milliards de dollars se sont volatilisés, comme s’ils n’avaient jamais existé, entraînant la destruction d’emplois bien réels, d’ailleurs essentiellement masculins. Il n’y a pas encore, loin s’en faut, de dé-financiarisation. Mais nous entrons en fait dans une nouvelle ère industrielle, où la mise en forme du monde, par la production d’objets, la transformation des paysages, et la modification périlleuse du « vivant » constituent l’horizon. Je suis convaincu que cette tendance l’emportera à moyen terme… Donald Trump et Xi Jinping sont d’accord sur ce point !

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Quid de l’avenir ?

Vous citez Laurent Alexandre, qui est certainement provocateur. Il est vrai que de 2008 à 2014, période d’envol du marché, le taux de croissance annuel moyen du marché français de la robotique de service fut de quasiment 30 %. Le robot Atlas développé par Boston Dynamics, capable de porter une charge, de se relever d’une chute, de résister aux assauts d’un combattant armé d’un bâton ou de réaliser un salto arrière, peut fasciner. Mais une récente étude du forum économique mondial de Davos estime à « seulement » 5 millions les emplois menacés au sein de l’OCDE, alors que l’économie n’est pas un jeu à somme nulle. Nous ne pouvons pas modéliser l’avenir, puisque nous ne savons rien des emplois qui apparaîtront. L’innovation est par définition imprévisible. Cela pose deux questions : celle de l’accès à la formation de haut niveau, certainement, puisque de nombreux emplois intermédiaires sont désormais menacés (donc une partie de l’électorat macronien) ; mais aussi celle de la stratégie industrielle, qui implique une politique monétaire et une politique protectionnistes cohérentes. Ce n’est pas la main d’œuvre qui manque d’abord à la France, mais la volonté de pirater les règles pour imposer ses propres atouts en modifiant le jeu mondial, et le sens de ses intérêts. La Chine elle-même évolue, et le futur n’est pas une simple prolongation de courbes. Nous persistons donc à penser qu’une formation populiste ne doit pas abandonner la question de l’euro, si défavorable à l’industrie française pour le moment. Elle ne doit pas non plus abandonner la question de l’éducation, de la formation. Sans cela, elle continuera à offrir au bloc macronien 80 % des Bac + 3. Tout est question d’état d’esprit : veut-on restaurer le passé, ou dominer l’avenir ?

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