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Le souverain malchanceux et le thaumaturge imposteur

D’autres vies que les nôtres (5)


Le souverain malchanceux et le thaumaturge imposteur
Ed Perrin / Open AI

Série d’été: personnages historiques, écrivains, cinéastes, tout y passe! Cette semaine: Nicolas II et Raspoutine


Le 26 août 2000, le Concile des évêques de l’Eglise orthodoxe russe canonise le dernier empereur de Russie, son épouse Alexandra et leurs cinq enfants : Olga, Tatiana, Maria, Anastasia et le petit dernier, le tsarévitch Alexis, ainsi que leurs serviteurs. Comme l’on sait, tous ont été sauvagement exécutés au fin fond de l’Oural par les Bolcheviks, sur ordre de Lénine, dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918. Le crime atroce fut perpétré dans la maison d’un riche marchand, Ipatiev, où la famille Romanov était séquestrée depuis plusieurs mois. Quand s’achève l’année 1919, pas moins de dix-huit membres de la dynastie impériale ont été assassinés.

Double biographie

Nicolas II était-il un saint homme? A la suite de nombre de biographes émérites –  d’Henri Troyat à Hélène Carrère d’Encausse, en passant par Dominique Lieven – l’historien et haut fonctionnaire Alexandre Jevakhoff, issu de la diaspora des Russes blancs et, comme tel, membre de l’Union de la noblesse russe, instruit le dossier à nouveau frais dans un ouvrage conséquent, dont l’originalité consiste à croiser tout au long deux destinées fatales : celle de l’empereur et des siens d’une part, et d’autre part celle du starets de mauvais augure, cet escroc mystico-priapique qui, avant d’être lui-même assassiné, tint le couple régnant sous une emprise délétère. Là encore, les biographies ne font pas défaut – Edvard Radinsky, Vladimir Fedorovski Alexandre Sumpf et bien d’autres avant eux se sont déjà penchés sur le cas Raspoutine. Mais sous la plume de Jevakhoff, sa vie est donc envisagée en contrepoint de celle de l’autocrate régnant, sous l’angle d’« une histoire russe » – c’est le sous-titre. « Le tsar est né en 1868, Raspoutine en 1869 : les deux hommes sont quasiment contemporains ». Mauvaise rencontre…

De Nicolas II, cet ouvrage (fort copieux) ne brosse pas un portrait hagiographique, c’est le moins qu’on puisse dire. Pas plus que de « Notre Ami », ainsi que la tsarine appelait le moine Grigori, une image propre à atténuer le caractère funeste de « L’Homme de Dieu », personnage décrit comme singulièrement immonde. Avec force détails, abondamment nourri de citations, le double biographe appuie largement son propos, et sur l’étonnant Journal du souverain, et sur les correspondances édifiantes qu’eut celui-ci avec sa mère l’impératrice douairière, ainsi qu’avec sa propre épouse, née Alix de Hesse-Darmstadt, petite-fille de la reine Victoria comme l’on sait, devenue Alexandra Feodorovna par son mariage en 1894, dès lors convertie au culte orthodoxe… et au culte de son mari, qu’elle aimera passionnément jusqu’à leur commun martyre.

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Un tsarévitch sportif (escrime, canotage, tennis, équitation…), volontiers sanglé dans un seyant dolman, viscéralement attaché à l’armée, son environnement de prédilection, tout autant qu’à sa famille, et ne retirant de ses voyages de jeunesse (en Egypte, puis au Siam, en Inde, en Chine – qu’il déteste – , au Japon – qu’il adore, au point de « se faire tatouer un dragon multicolore sur le bras droit » !) que le désir lancinant de ‘’rentrer à la maison’’ ; un futur tsar traversant la Sibérie sous les hourrahs ; un croyant fataliste, persuadé que « tout est dans la main de Dieu », mais aussi, « aveuglement décidé à suivre les traces paternelles » d’Alexandre III (auquel il succède en 1894) ; un homme rivé au principe intangible de l’autocratie, et donc incapable d’accepter les réformes pourtant indispensables d’un régime dont le ménage qu’il forme avec Alexandra incarnera la sclérose…

Mal profond qui le ronge de l’intérieur, attisé par la présence spectrale de Raspoutine, vite honni tant par la presse que par le noble entourage du pouvoir, et dont les traits se dessinent, par touches successives, au fil des premiers chapitres du livre de Jevakhoff :  il faut attendre la page 207 pour que, « introduit [par les princesses Monténégrines] auprès du couple impérial » n’entre véritablement en scène « un homme totalement étranger à ses fréquentations habituelles » : ce Sibérien, confident d’une Alix devenant chaque jour plus neurasthénique, impotente et valétudinaire. Le moujik multipliera ses contacts avec « sa chère Maman » et « son cher Papa » [sic] au cours des années, jusqu’à devenir omniprésent auprès du couple régnant. L’hémophilie incurable du petit tsarévitch né en 1904 nourrit la souffrance et la mélancolie de la tsarine, « convaincue de l’existence d’hommes servant d’intermédiaires avec Dieu », tant et si bien que « Raspoutine plastronne », s’imposant jusque dans les décisions téléguidées d’un souverain « assimilant son action politique à une sorte de service religieux ». Le « nœud coulant » (selon l’intitulé d’un des chapitres) se resserre autour de l’intriguant libidineux, bientôt devenu « une figure à la mode », et dont la tartufferie lui inspirera ce genre de sophisme audacieux : « sans péché, il n’y a pas de vie, car il n’y a pas alors de repentir et sans repentir, il n’y a pas de joie ! ».

Une somme

Le 30 décembre 1916, à Saint-Pétersbourg devenue alors Petrograd, une conjuration ourdie par le jeune prince Felix Ioussoupov en termine avec le starets, évidemment pleuré à chaudes larmes par le couple impérial. Au-delà des méandres bien connus de cette liaison catastrophique, sont fouillées, avec une précision remarquable –  au risque que le lecteur, submergé par l’accumulation des faits et le nombre des comparses, peine à ressaisir et à synthétiser les grandes lignes de cette tragédie  –  les combinaisons où s’entremêlent sphère privée et publique, luttes d’influences, enjeux sous-jacents où le sort de l’Empire se décide, au milieu des bouleversements géopolitiques – de la révolution de 1905 à la révolution d’Octobre ; des joutes de palais aux tractations de l’autocratie avec les revendications parlementaristes (la Douma) ; des retournements d’alliance aux changements induits par les conflits européens (des guerres balkaniques à la Grande guerre)…

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Résumer une telle somme dans le cadre du présent article relève de la gageure. Mais, par exemple, l’incroyable valse des ministres tour à tour portés aux nues et remplacés sans ménagement (Vitte, Stolypine, Kokovtsov, etc.) ; les atermoiements d’un pouvoir en perpétuelle itinérance, des salons de Tsarskoïe Selo aux croisières du Standart, le yacht impérial, du Palais d’Hiver aux résidences de Livadia, en Crimée, ou de Peterhof dans le golfe de Finlande, ou encore de Moghilev à l’est de la Biélorussie : cette intrication vertigineuse, furieusement irrationnelle, des espaces de la gouvernance et de l’intimité, est rendue avec une particulière acuité dans ces pages ; elles témoignent de la confondante érudition d’Alexandre Jevahoff.


Il n’est pas indifférent sans doute que, dans les sources avancées par l’auteur en fin de volume non plus dans le corps de l’ouvrage, nulle part ne soit cité le Nicolas II, La transition interrompue, de la regrettée Hélène Carrère d’Encausse, publié il est vrai il y a trente ans, précisément dans cette autre période de transition où l’ex. Union soviétique se cherchait un avenir européen. L’académicienne écrivait alors que « la transition réside avant tout dans un double défi : faire de la Russie un pays déchiffrable à la raison ; lui arracher à jamais son masque asiatique. Ainsi, poursuivait-elle dans ces lignes si peu prémonitoires, s’accomplira le destin normal de ce pays, son retour dans l’Europe dont elle ne peut que faire partie ». Le contexte actuel, évidemment, porte à relire ce passage avec circonspection. Il n’en est pas moins intéressant de comparer les approches respectives d’un Jevakhoff en 2025, et de Carrère d’Encausse en 1996. Si cette dernière, contrairement au premier, ne s’attache à la figure de Raspoutine que dans la mesure de l’impact qu’eut le sinistre Gregori sur le destin des ultimes Romanov, son récit, rédigé dans une langue suprêmement élégante, conserve, à distance de plus d’un quart de siècle, le mérite incomparable d’offrir au lecteur, non seulement un portrait  lucide de Nicolas II, quoique plus nuancé que celui qu’en dresse sans ménagement Alexandre Jevakhoff, mais surtout, assez haute en couleur, une magnifique analyse critique des événements : « la personnalité de Nicolas II, observait-elle, est en réalité très ambigüe. […]… Autocrate, gardien de l’autorité par conviction profonde, mais confronté à l’urgence des réformes, convaincu de surcroît que seule l’autocratie permettait d’engager pareille entreprise. L’autocratie au service des réformes qui allaient le mettre en cause ; l’autocrate, réformateur conscient mais à son corps défendant : voilà ce que furent Nicolas II et son règne ». Et de souligner qu’à la toute fin, « l’amour de la patrie, le sens de ses devoirs restent inscrits au cœur du souverain déchu » […] « A aucun moment il ne déplore avoir dû abdiquer ni être réduit à une condition humiliante. Ni même les souffrances des siens. Son inquiétude de tous les instants se concentre sur la Russie et l’état d’esprit des troupes au front. Pour le reste, il considère que Dieu a imposé Sa volonté et qu’il faut l’accepter ».

Curieusement, Jevakhoff, dans son livre, élude quasiment quant à lui l’épisode final, à savoir l’assassinat de la famille Romanov à Ekaterinbourg, il est vrai raconté dans maints et maints ouvrages (cf. Les Derniers jours des Romanov, de Luc Mary. L’Archipel, 2000), films documentaires (cf. Les Aigles foudroyés, de Frédéric Mitterrand, 1997), voire longs métrages de fiction et autres séries… Carrère d’Encausse, de son côté, en fait le récit dans une dizaine de pages saisissantes entre toutes. Mais surtout, de cette tragédie sans exemple, elle souligne pour finir la portée singulière, ce dans une superbe péroraison où éclate à plein son immense talent de styliste : « Les meurtres de la maison Ipatiev, ceux qui les précèdent ou les prolongent dans tout l’Oural, sont le fruit d’une conception originale de la révolution, celle qui récuse toute parenté avec les expériences passées en mariant l’irréparable et l’irréversible. Du moins Lénine en aura-t-il été convaincu ».     


A lire :

Nicolas II et Raspoutine, une histoire russe, par Alexandre Jevakhoff. 398p., Perrin, 2025.

Et aussi : Nicolas II, la transition interrompue, par Hélène Carrère d’Encausse, 552p., Fayard, 1996.




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