Le président Macron s’est déplacé hier en Gironde pour apporter son soutien aux pompiers déployés contre le mégafeu au sud de Bordeaux. Si la France dispose d’une flotte de 12 Canadair, seuls sept étaient disponibles ce weekend du fait des opérations de maintenance. Et si les polémiques agacent l’exécutif, le déploiement très médiatisé de l’A 400M est bien un pis-aller – l’appareil militaire aux capacités de largage impressionnantes étant en réalité beaucoup moins souple, et initialement pas du tout conçu pour lutter contre les incendies. Analyse.
Face aux mégafeux qui ont ravagé et endeuillé le territoire national, la France ne compte toujours que 12 Canadairs, avec – au mieux – sept appareils en état de vol, en dépit des promesses grandiloquentes du président de la République faites à la suite des incendies dévastateurs de l’été 2022.
En revanche, les chaînes d’information ont montré en boucle des images spectaculaires de l’Airbus A400M de l’Armée de l’Air larguant du produit retardant.
Une solution de pis-aller, destinée à masquer l’incurie manifeste et le manque de volonté politique pour doter le pays d’une réelle capacité de lutte contre les incendies.
Anatomie d’un désastre annoncé
115 000 hectares ont été la proie des flammes depuis le début de l’année 2026, dont 42 000 en Gironde depuis le 22 juillet, occasionnant l’évacuation de 220 000 personnes dans des conditions précaires. Trois pompiers sont morts : le pompier volontaire Baptiste Gerfaud-Valentin (22 ans), le 8 juillet, en Savoie, ainsi que les pompiers professionnels Anthony Berthôme et Wilfried Schmitter, âgés de 34 ans, le 21 juillet, à Mérignac. Une centaine de leurs collègues ont été blessés, les autres, malgré leur épuisement, continuent sur le terrain de combattre les feux. 240 maisons ont brûlé et la faune sauvage a été décimée, malgré les efforts surhumains courageusement déployés par des forces en sous-effectifs.
Force est de constater que la France n’a pas augmenté le nombre de ses avions anti-feu malgré la multiplication des zones incendiées au fil des années. La flotte d’avions bombardiers d’eau Canadair, qui devait être rénovée et qui ne l’a pas été, est vieillissante (30 ans d’âge en moyenne) et en nombre trop faible par rapport aux besoins croissants liés aux étés de plus en plus chauds.
Pour rappel, lors d’une cérémonie à l’Élysée, le 28 octobre 2022, Emmanuel Macron avait pourtant présenté avec assurance, face à 300 acteurs de la lutte anti-incendie, sa « stratégie nouvelle » de lutte et de prévention contre les incendies, avec « des moyens renforcés », dont le renouvellement intégral de la flotte française de Canadair, et son passage de 12 à 16 avions, « d’ici la fin du quinquennat »[1] !
En 2024, la France a passé commande de deux bombardiers d’eau via RescUE, la réserve stratégique de moyens de protection civile de l’Union européenne créée en 2019[2]. Ces Canadair seront livrés en 2028 par la société canadienne de Haviland, qui a dû relancer une ligne d’assemblage de zéro, mais ils devront être mis à la disposition de cinq autres pays de l’UE[3]. Le 4 juin 2026, la France a commandé deux Canadair supplémentaires pour la lutte contre les mégafeux, avec livraison prévue en 2032-2033. A noter qu’en février 2024, un décret signé par Gabriel Attal « est venu annuler près de 53 millions d’euros du programme 161 (…) destinés à l’acquisition de deux appareils supplémentaires »[4]. Pour résumer, le Premier ministre a coupé dans le budget de la sécurité civile, entraînant l’annulation de la commande de deux Canadair !
Finalement, en matière d’avions anti-feu, la France dispose actuellement de 12 Canadair (6 000 litres en 12 secondes), de huit avions Dash (10 000 litres), de 12 hélicoptères bombardiers d’eau, et de six avions Air Tractor (3 100 litres), prêtés par Chypre et la Suède[5]. Ce qui n’a pas empêché le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez d’assurer, le 20 juillet 2026, que le pays avait « suffisamment de moyens » pour lutter contre les incendies[6].
Acculé face à la réalité cuisante des mégafeux qui dévastent actuellement le pays de manière tragique, le gouvernement a choisi de médiatiser à outrance la mise en service de l’A400 M, qui, en vol à très basse altitude (45 mètres), est capable de larguer une quantité importante (20 tonnes) de produit retardant de couleur rouge, augmentant encore le caractère spectaculaire de cette « démonstration ».
L’A 400 M, un « pansement sur une jambe de bois »[7]
Les chaînes d’information ont ainsi montré « en boucle » les images du premier vol (hors exercice) de l’Airbus A 400 M dans le cadre de la mission de lutte contre les incendies en Gironde, mission réalisée avec succès le samedi 25 juillet 2026. Ce vol s’est déroulé à titre expérimental.
Les commentateurs « non-initiés » ont insisté sur le fait que cet aéronef pouvait emporter, et donc larguer d’un coup, l’équivalent de la cargaison de 3 Canadair. Certains ont même utilisé le terme de « game changer »[8]. Cependant, cette manœuvre expérimentale, même si elle démontre une grande capacité d’adaptation et une très grande technicité de nos militaires – en l’occurrence ceux de l’Armée de l’Air – pourrait s’avérer peu efficace, contre-productive et même potentiellement dangereuse en raison du risque non négligeable d’accident.
Les spécialistes de la sécurité civile ont été nombreux pour dire que l’utilisation de l’A400M, bien que représentant une formidable séquence de communication, tant les images sont impressionnantes, et si elle est bénéfique, car toute aide est bonne à prendre dans les circonstances actuelles sur les fronts des incendies, n’est pas très efficace.
Le Canadair est capable, par construction, de se poser sur un plan d’eau ou sur la mer, d’écoper 6000 litres d’eau en moins de 15 secondes afin de remplir ses réservoirs d’eau, et ensuite de revenir sur le secteur d’intervention de lutte contre l’incendie. Il est capable, disposant d’une autonomie de 3 à 4 heures, d’effectuer un grand nombre de « rotations » au feu. Deux Canadair opérant en noria sont ainsi en mesure de larguer sur la zone d’incendie 12 tonnes d’eau à chaque passage, distant de 20 à 30 minutes en fonction de la position du plan d’eau. Un pilote de Canadair a même indiqué que la capacité peut monter jusqu’à 120 tonnes d’eau à l’heure dans le meilleur des cas (plan d’eau très proche du lieu de l’incendie, et 4 Canadair en noria).
A contrario, l’Airbus A400M est obligé de se poser sur son terrain de déploiement, une fois sa cargaison d’eau ou de produit retardant larguée. Les opérations de remise en œuvre de l’avion et de remise en état du kit de largage apparaissent infiniment plus complexes que 15 secondes d’écopage sur un étang ou sur la mer[9], même si elles sont a priori aisées. Dans la mission actuelle en Gironde, l’A400M basé sur la base aérienne 120 de Cazaux, serait en mesure, selon nos calculs, au mieux d’effectuer un largage toutes les 1h30 voire toutes les 2 heures, à condition qu’aucun problème technique ne survienne. La quantité d’eau larguée est donc beaucoup plus importante lors de l’utilisation du Canadair.
Ensuite, les pilotes de Canadair expliquent que leurs appareils opèrent toujours au minimum en noria de 2 et idéalement en noria de 4 appareils. Lorsqu’ils travaillent à 4, les deux premiers Canadair servent à rafraîchir la zone et à diminuer la température du lieu de largage, là où les deux suivants peuvent de manière efficace larguer leur cargaison, qui, a, contrairement à celle des deux premiers appareils, une chance d’atteindre le sol. Un pilote de Canadair a relaté à cet égard dans une vidéo que la cargaison entière ou quasi entière du premier Canadair, s’était évaporée avant même d’atteindre le sol. Ainsi, un Airbus A400M, travaillant seul, un seul avion étant à notre connaissance équipé et les méthodes de travail entre les Canadair et l’Airbus A400M n’étant pas les mêmes, son efficacité face au feu sera ainsi limitée. Le largage de la cargaison de l’A400M s’étale sur plusieurs centaines de mètres voire sur un kilomètre, à la différence du Canadair, qui largue 6000 litres en un quart de seconde, avec un effet pénétrant plus important en forêt. L’expression de « game changer » semble ainsi peu appropriée à la situation. L’avion militaire pourrait plutôt être utilisé en amont des flammes avec du produit retardant, en complément des appareils spécialisés, comme les Canadair ou les Dash.
Ainsi, en dépit des images impressionnantes et un formidable coup de communication, l’utilisation d’un A 400 M pour lutter contre les incendies ne peut remplacer l’utilisation des Canadair, et est au mieux complémentaire à cet usage.
L’Armée de l’Air sur la sellette
Une fois passée la période actuelle de canicule et de feux de forêt, le besoin en Canadair, qui est prégnant et qui est souligné par les spécialistes, ne figurera malheureusement plus au rang des premières priorités, face à d’autres sujets, notamment politiques, avec la perspective de l’élection présidentielle de 2027.
En outre, l’Armée de l’Air, qui aura mis le pied dans l’engrenage, se retrouvera peut-être désormais chaque année avec une nouvelle mission de lutte contre les incendies de forêt. Alors que ce n’est pas sa mission première, cette participation pourrait avoir pour conséquence de faire passer au second plan le besoin en Canadair ou en Dash, seuls avions actuellement dimensionnés et conçus pour lutter efficacement contre les incendies de forêt.
Cet épisode montre que les militaires français s’adaptent à la situation, et sont en mesure, dans un délai très bref, d’effectuer toujours plus de missions avec les mêmes moyens. Un ancien pilote, ayant servi pendant 30 ans au sein de l’Armée de l’Air, reconnaît là la technicité et le souci d’excellence des militaires ayant contribué à la mission du samedi 25 juillet 2026. Les militaires américains, par exemple, aux dires de ce même militaire français qui les a côtoyés au cours de sa carrière, se refusent à cette adaptation. Ces derniers considèrent qu’ils sont en mesure d’effectuer une nouvelle mission qui leur est confiée uniquement si des moyens additionnels (humains et/ou matériels) leur sont alloués, ou alors si une mission qui leur était attribuée précédemment leur est retirée.
Enfin, le nombre d’Airbus A400M de l’Armée de l’Air est dimensionné par le processus de programmation militaire. Le Livre Blanc sur la sécurité et la défense[10] définit les grandes lignes de notre défense. Sur la base de ce document est définie la Loi pluriannuelle de Programmation Militaire (LPM) 2024-2030 n°2023-703 du 1er août 2023 relative à la programmation militaire pour les années 2024 à 2030 et portant diverses dispositions intéressant la défense.
Le parc des Airbus A400M était de 22 à la fin de 2023 et devait être d’au moins 35 en 2030 (voir loi n°2023-703 du 1er août 2023 relative à la programmation militaire pour les années 2024 à 2030 et portant diverses dispositions intéressant la défense). Si un certain nombre de ces appareils est désormais utilisé à d’autres fins, notamment la lutte contre les incendies, que ce pour quoi il a été mis en place, les objectifs fixés ne pourront pas être atteints.
Une alternative potentiellement dangereuse
Comme l’a indiqué Christophe Govillot, ancien pilote de Canadair, dans une vidéo[11], cette mission est très particulière et très dangereuse : « Il faut comprendre le feu, anticiper et être en mesure de dialoguer avec les pompiers au sol ». Plusieurs années sont nécessaires (entre 3 et 5 ans) pour former un pilote de Canadair ou de Dash, et il serait donc illusoire de croire, ou de faire croire, qu’un équipage de l’Armée de l’Air (ou de l’EPNER[12]) serait apte à utiliser l’A 400 M face aux incendies, de manière efficace et en toute sécurité, après seulement 15 jours de formation. Il serait dramatique de perdre un avion de ce type (d’une valeur de 150 millions d’euros) ainsi que son équipage dans le cadre de l’exercice de cette mission. Il faut se rappeler qu’en 2019, la sécurité civile a perdu un pilote de Tracker en mission dans la lutte contre l’incendie.
En conclusion, la France manque cruellement d’avions de sécurité civile dédiés et optimisés pour la lutte contre les incendies. Ceux dont elle dispose sont vieillissants et avec une disponibilité médiocre et ne permettent plus de lutter efficacement contre des incendies de plus en plus violents, fréquents et simultanés sur l’ensemble du territoire. L’Airbus A 400 M n’est pas adapté à cette mission et il n’a pas été conçu pour cela ; en outre, s’il est prélevé sur les avions de l’Armée de l’air pour cette mission, ce seront des avions en moins pour réaliser les missions de l’armée de l’air. L’objectif « d’au moins 35 avions A 400 M » en 2030 sera ainsi difficilement atteint. Le risque d’accident n’est pas nul car il s’agit d’une mission très complexe nécessitant à la fois de la technicité et de l’expérience. Les équipages de l’Armée de l’Air volant sur l’Airbus A 400 M ne sont pas préparés à une telle mission, qui vient s’ajouter à toutes les autres. Conçu à l’origine pour acheminer des troupes, des véhicules ou des équipements lourds sur de longues distances, la reconversion aux fins de la lutte anti-incendie de cet avion militaire de transport stratégique s’avère, en fin de compte, une solution de pis-aller. Quant à nos responsables politiques, l’ère des faux-semblants semble toucher à sa fin. Les milliers de Français évacués de leurs habitations, qui patientent actuellement dans des conditions de fortune en attendant de regagner leur domicile et leur travail, les soldats du feu, les agriculteurs sinistrés et les militaires, tous attendent désormais des réponses concrètes de la part du gouvernement.
[1] https://www.publicsenat.fr/actualites/environnement/on-ne-peut-etre-que-satisfaits-le-plan-d-emmanuel-macron-contre-les-feux-de
[2] https://www.radiofrance.fr/franceinfo/podcasts/le-vrai-ou-faux/le-vrai-ou-faux-du-mardi-14-juillet-2026-4097452
[3] https://www.cnews.fr/france/2026-06-04/face-au-risque-de-megafeux-la-france-commande-deux-canadair-supplementaires
[4] https://www.radiofrance.fr/franceinfo/podcasts/le-vrai-ou-faux/le-vrai-ou-faux-du-mardi-14-juillet-2026-4097452
[5] https://actu.fr/planete/c-est-quoi-les-air-tractor-ces-petits-avions-bombardiers-d-eau-envoyes-dans-le-sud-pour-lutter-contre-le-mega-feu_64504169.html
[6] https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-du-lundi-20-juillet-2026-3497948
[7] https://www.facebook.com/share/v/1E2yYoakCZ/
[8] https://www.facebook.com/share/r/1CGxWGxVqN/
[9] Les Canadairs opérant sur la forêt de Fontainebleau écopaient sur la Seine.
[10] Le dernier Livre Blanc sur la défense et la sécurité date de l’année 2008, sous la présidence du président Nicolas Sarkozy. La loi de programmation militaire indique que les travaux pour un futur libre blanc pourraient être débutés à la moitié de cette loi de programmation militaire (vers 2027) pour évaluer les menaces à l’horizon 2035-2040.
[11] https://www.facebook.com/share/v/1E2yYoakCZ/
[12] L’École du Personnel Navigant d’Essais et de Réception.




