Le journaliste quitte le quotidien de gauche Libération, où le reste de la rédaction ne tolérait plus ses positions sur Israël et la Palestine. « L’islamo-gauchisme et le wokisme ont gagné », observe-t-il. « Dans le Libération de 2026, on ne débat plus, affirme-t-il encore. Mes ennemis en interne ne se dévoilaient pas et ne voulaient pas discuter, seulement me faire taire. Je défends l’idée qu’Israël est une démocratie. Je constate que les preuves d’un génocide à Gaza restent introuvables. Je pense qu’on peut parler sans détour d’un antisémitisme musulman. Si je me trompe, n’importe qui à Libération pouvait demander un espace pour tenter de le démontrer. Personne ne l’a fait. » Derrière ce malheureux déboire personnel, le journalisme traverse une crise plus profonde encore, analysée ici.
Le départ de Jean Quatremer de Libération ne relève pas seulement de la trajectoire d’un journaliste qui, durant plusieurs décennies, aura accompagné les métamorphoses de la vie politique française et de la construction européenne. Il possède évidemment une portée plus vaste. Il marque peut-être la fin d’une génération qui appartenait encore à un moment particulier de l’histoire de la presse, celui où le journaliste pouvait conserver l’illusion qu’il occupait une position singulière entre le pouvoir et le pays, assez proche des gouvernants pour comprendre leurs mécanismes, assez éloigné d’eux pour conserver la liberté de les contredire. Cette position intermédiaire s’est progressivement effacée. Ce n’est pas un homme qui disparaît ; c’est une manière d’habiter le métier.
Pourquoi les Français ne lisent plus Libération
La crise de la presse est généralement présentée comme une conséquence de la révolution numérique, de l’effondrement des recettes publicitaires ou de la concurrence des réseaux sociaux. Ces phénomènes existent, mais ils ne suffisent pas à expliquer la défiance grandissante d’une partie du public. Une société continue de lire des journaux lorsqu’elle a le sentiment qu’ils lui permettent de mieux comprendre le monde. Elle s’en détourne lorsqu’elle soupçonne que ceux qui l’informent vivent désormais dans un univers qui n’est plus le sien.
Car le journalisme politique a profondément changé de nature. Autrefois, la proximité avec le pouvoir constituait un risque permanent dont chacun avait conscience. Elle appelait une vigilance constante. Aujourd’hui, cette proximité est devenue le cadre ordinaire du métier. Les ministères, les cabinets, les institutions européennes, les grandes administrations, les fondations, les plateaux de télévision, les colloques internationaux, les écoles où se forment les futures élites composent un même espace de circulation où les responsables politiques, les hauts fonctionnaires, les experts, les communicants et les journalistes se rencontrent sans cesse. Personne n’a organisé cette communauté ; elle s’est lentement constituée par la fréquentation quotidienne des mêmes lieux, des mêmes références et souvent des mêmes ambitions.
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Il ne s’agit pas de prétendre que les journalistes obéissent au pouvoir. Les choses sont plus subtiles et, précisément pour cette raison, plus profondes. L’influence la plus durable n’est jamais celle qui procède d’un ordre ; elle naît de l’habitude. Lorsqu’on partage pendant des années le même milieu, les mêmes conversations, les mêmes inquiétudes, les mêmes évidences, il devient difficile de regarder ce monde avec les yeux de ceux qui n’y appartiennent pas. Les catégories administratives remplacent peu à peu l’expérience vécue ; les préoccupations des gouvernants prennent le pas sur celles des citoyens ; les mots du pouvoir deviennent naturellement ceux de l’information.
Cette évolution est inséparable d’une transformation économique du métier. Les grandes rédactions où l’on faisait carrière se sont réduites. Les contrats précaires se sont multipliés. Les piges sont devenues pour beaucoup un mode d’existence plus qu’une étape. Le jeune journaliste entre aujourd’hui dans une profession où l’incertitude est presque permanente. Il sait qu’il sera évalué sans cesse, qu’il devra être visible, produire vite, répondre aux attentes de sa rédaction tout en construisant sa réputation sur les réseaux sociaux. Dans ces conditions, l’indépendance cesse d’être une qualité abstraite ; elle devient un risque concret.
Mécanismes implicites
Il serait pourtant erroné d’imaginer une censure grossière ou des consignes permanentes. Les mécanismes de normalisation sont infiniment plus efficaces lorsqu’ils demeurent implicites. Le jeune journaliste comprend rapidement quels sujets suscitent l’intérêt de la rédaction, quels angles sont jugés pertinents, quelles formulations paraissent acceptables et quelles autres provoquent une réserve immédiate. Une conférence de rédaction ne décide pas seulement du contenu du journal du lendemain ; elle transmet une manière de hiérarchiser les événements, d’interpréter les faits et, parfois, de distinguer ce qui mérite d’être dit de ce qu’il vaut mieux laisser dans l’ombre. Il suffit de quelques remarques, de quelques sourires, de quelques silences pour que chacun saisisse les limites qu’il est préférable de ne pas franchir.
À cette pédagogie discrète s’ajoute désormais la surveillance permanente qu’exercent les réseaux sociaux. Une phrase maladroite, un titre contesté, une analyse qui s’écarte des références admises peuvent suffire à déclencher des polémiques dont les conséquences professionnelles sont parfois réelles. Le journaliste n’écrit plus seulement sous le regard de son rédacteur en chef ; il écrit aussi sous celui de son propre milieu. L’autocensure naît moins de la peur d’une sanction officielle que du désir de demeurer reconnu par ceux avec lesquels on travaille et dont dépend souvent la suite d’une carrière.
Un départ symbolique
Le résultat de cette évolution est une homogénéité intellectuelle qui ne procède pas d’un complot mais d’une sélection progressive. Ceux qui s’adaptent aux codes du milieu y trouvent naturellement leur place ; ceux qui les contestent finissent plus souvent par s’en éloigner. Il se forme ainsi, au fil des années, une communauté où les divergences demeurent réelles sur les personnes ou les stratégies, mais beaucoup plus limitées sur les représentations générales du monde. La diversité des opinions masque parfois une remarquable unité des présupposés.
Cette homogénéité contribue sans doute à expliquer le décalage qui s’est installé entre une partie des médias et une partie de la population. Les inquiétudes relatives à l’immigration, à la sécurité, au déclassement social ou à la fragilité des appartenances nationales ont souvent été perçues à travers les catégories d’analyse des élites administratives, universitaires ou politiques avant d’être regardées comme des expériences vécues. La distance qui séparait autrefois le journaliste du pouvoir tend alors à se déplacer : elle sépare désormais le journaliste d’une partie du pays.
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Le paradoxe est que cette évolution survient au moment où le journalisme revendique plus que jamais son indépendance. Or l’indépendance n’est pas un principe que l’on proclame ; c’est une disposition que l’on exerce contre soi-même, contre son propre milieu, contre les évidences de son temps. Elle exige une capacité de solitude que les structures contemporaines de la profession rendent de plus en plus difficile.
Le départ de Jean Quatremer apparaît ainsi comme le symbole discret d’une transformation plus vaste. Une génération quitte la scène tandis qu’une autre entre dans un métier plus fragile économiquement, plus intégré socialement, plus exposé aux conformismes de son époque. La question n’est pas de savoir si les journalistes sont de bonne ou de mauvaise foi. Elle est de comprendre comment une profession née pour maintenir une distance avec le pouvoir risque, sans toujours s’en apercevoir, d’en partager progressivement les références, le langage et parfois les aveuglements.
Une démocratie ne perd pas seulement l’une de ses libertés lorsque sa presse devient moins indépendante. Elle perd aussi une part de sa capacité à se regarder elle-même. Car la fonction du journalisme n’est pas d’accompagner le monde tel qu’il voudrait être vu par ceux qui le dirigent ; elle consiste à rappeler, avec une obstination parfois inconfortable, que le réel finit toujours par résister aux récits que le pouvoir construit sur lui.
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