Les images venues de Ceuta reviennent avec la régularité des cauchemars que les peuples refusent d’interpréter. Des hommes suspendus aux grillages, d’autres nageant jusqu’à l’épuisement vers une terre qu’ils imaginent comme l’ultime promesse d’une vie meilleure, des gouvernements oscillants entre la compassion, la fermeté de circonstance et l’impuissance : rien de tout cela n’est nouveau. Ceuta n’est pas une exception. C’est le miroir où l’Europe aperçoit son propre visage sans parvenir à le reconnaître.
La fiction devenue réalité ?
Il y a près d’un demi-siècle, Jean Raspail publiait Le Camp des Saints. Beaucoup n’y virent qu’une provocation ou une dystopie outrancière. Pourtant, les romans ne sont pas des programmes politiques ; ils sont parfois des révélateurs. Ils discernent avant les sociologues ce que les sociétés refusent encore de voir. Ce que Raspail entrevoyait n’était pas seulement l’arrivée de populations venues d’ailleurs. Il décrivait surtout l’effondrement intérieur d’une civilisation qui ne croyait plus suffisamment en elle-même pour vouloir continuer son histoire.
La véritable question n’est donc pas de savoir combien d’hommes franchissent les frontières européennes. La question est plus grave : pourquoi les nations européennes semblent-elles avoir renoncé à défendre ce qui faisait leur continuité ? Pourquoi tant de citoyens s’étonnent-ils encore de l’impuissance des gouvernements alors que cette impuissance paraît désormais constituer un mode de gouvernement ? Ce que beaucoup prennent pour une incapacité administrative ressemble davantage à un choix de civilisation. Nous continuons à parler de souveraineté alors que nous avons progressivement remplacé le gouvernement des peuples par l’administration des flux.
Cette évolution ne relève pas seulement de l’idéologie. Elle correspond aussi à une transformation profonde de notre modèle économique. Pendant les Trente Glorieuses, l’immigration répondait à une nécessité clairement identifiable. Les mines, les aciéries, les chantiers navals, les usines automobiles manquaient de bras. On faisait venir des hommes pour produire. Le travail constituait le point de rencontre entre l’immigré et la nation qui l’accueillait. L’atelier imposait une discipline commune, la langue s’apprenait dans l’effort partagé, le salaire ouvrait progressivement l’accès à une véritable appartenance. Cette époque appartient désormais à l’histoire. Pourtant, nous continuons à employer l’expression d’« immigration de travail » comme si rien n’avait changé.
Mutation économique
Or tout a changé. Le capitalisme contemporain n’est plus principalement industriel ; il est financier, numérique, logistique. Il fabrique moins qu’il ne distribue, moins qu’il ne fait circuler. Les flux ont remplacé les manufactures. Les plateformes ont remplacé les ateliers. L’économie vit désormais autant de la rotation permanente des marchandises, des services, des abonnements, des crédits et des données que de la production elle-même. Dans un tel système, la figure centrale n’est plus le producteur. C’est le consommateur.
Voilà peut-être la mutation que nous refusons encore de penser. Les sociétés occidentales recherchent moins des travailleurs que des consommateurs intégrés au marché. Peu importe finalement que leurs revenus proviennent d’un salaire, d’allocations, de prestations sociales ou de diverses formes de redistribution : l’essentiel est qu’ils participent au cycle permanent de la consommation.
L’immigration contemporaine prend alors une signification nouvelle. Une partie importante des nouveaux arrivants ne trouve pas immédiatement sa place dans la production. En revanche, chacun entre aussitôt dans la consommation. Il faut un logement, des meubles, un téléphone, une connexion internet, des vêtements, des aliments, des transports, des assurances, des équipements scolaires, des crédits parfois. Les aides publiques distribuées au nom de la solidarité reviennent presque instantanément dans les circuits de la grande distribution, des banques, des opérateurs de télécommunication, des sociétés immobilières et des grandes entreprises de services. L’assistance n’est plus extérieure au marché. Elle en devient l’un des moteurs.
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Nous avons ainsi assisté à une inversion historique. Jadis, le travail créait la consommation. Désormais, la consommation peut précéder durablement le travail, parce qu’elle est alimentée par la redistribution publique. Le contribuable finance des prestations qui alimentent immédiatement les grands circuits marchands. Une économie de la dépendance succède progressivement à une économie de la production. Cette dépendance ne concerne d’ailleurs pas seulement les immigrés. Elle gagne l’ensemble de la société. Le consommateur remplace peu à peu le citoyen. On ne demande plus à l’individu de participer à une aventure collective ; on lui demande de rester intégré au marché. Sa liberté se mesure à son pouvoir d’achat davantage qu’à sa participation au destin national. C’est pourquoi le déracinement cesse d’être une conséquence regrettable de la mondialisation. Il en devient la condition.
Un homme profondément enraciné dans une famille, dans une histoire, dans une culture et dans une mémoire possède des fidélités qui limitent naturellement la toute-puissance du marché. Il transmet plus qu’il ne consomme. Il appartient davantage qu’il n’achète. À l’inverse, l’individu isolé, mobile, interchangeable, séparé de ses traditions et de ses appartenances, devient le consommateur idéal. Son identité ne lui est plus donnée par l’histoire ; elle lui est proposée par la publicité. Son horizon n’est plus la transmission mais le renouvellement permanent de ses besoins. L’économie rencontre alors l’idéologie.
Les frontières sont archaïques pour l’économie de marché
Depuis plusieurs décennies, une partie des élites politiques, administratives, économiques et médiatiques européennes et françaises paraît considérer que la circulation des hommes constitue le prolongement naturel de la circulation des capitaux, des marchandises et des informations. Dans cette représentation du monde, les frontières deviennent des archaïsmes, les nations des survivances sentimentales, les peuples des catégories suspectes. Il ne s’agit plus d’assurer la continuité d’une civilisation mais d’organiser la fluidité des échanges.
À cette logique économique s’ajoute une autre dimension, plus délicate et souvent abordée de manière passionnelle : les transformations culturelles et religieuses qui accompagnent une immigration provenant largement de pays où l’islam occupe une place importante. Cette évolution nourrit des interrogations profondes sur l’intégration, la laïcité, les équilibres culturels et la transmission d’un héritage commun. Beaucoup de citoyens ont le sentiment que ces mutations ont été acceptées, parfois encouragées, au nom de considérations économiques, diplomatiques ou d’une certaine conception du multiculturalisme, sans qu’un véritable débat démocratique n’en fixe clairement les objectifs et les limites.
Les élites, quant à elles, vivent souvent à distance de ces réalités. Elles résident dans des quartiers préservés, disposent des ressources nécessaires pour choisir leur environnement, fréquentent des établissements scolaires protégés et évoluent dans un univers où les conséquences concrètes de leurs décisions demeurent limitées. Leur expérience quotidienne diffère profondément de celle des habitants des quartiers populaires ou des villes moyennes qui voient leur cadre de vie se transformer rapidement.
C’est peut-être là que réside aujourd’hui la fracture essentielle. Elle n’oppose pas seulement les riches aux pauvres. Elle oppose ceux qui vivent encore dans une histoire à ceux qui administrent des statistiques ; ceux qui habitent un territoire à ceux qui raisonnent en flux ; ceux qui parlent de mémoire à ceux qui ne connaissent plus que la mobilité.
Le drame est que cette mutation se présente toujours sous les apparences de la vertu. Les mots d’accueil, de solidarité, d’ouverture ou de diversité deviennent des absolus qui rendent presque impossible toute discussion sur les conditions concrètes de leur mise en œuvre. Pourtant, une politique généreuse ne dispense jamais de la question de ses conséquences. Accueillir suppose aussi de pouvoir intégrer. La solidarité exige des limites si elle veut demeurer crédible. Une nation ne peut offrir un avenir commun que si elle conserve encore conscience de ce qu’elle est.
Le politique commence précisément là où l’économie s’arrête. Gouverner ne consiste pas seulement à gérer des flux humains ou des équilibres budgétaires. Gouverner signifie choisir, hiérarchiser, protéger, transmettre. Une frontière n’est pas la négation de l’universel ; elle est la condition de la responsabilité. Une nation n’est pas un obstacle à la fraternité ; elle demeure souvent le premier lieu où celle-ci devient possible.
Il faudra donc retrouver un jour le courage de redonner aux mots leur véritable sens. Comprendre que la souveraineté n’est pas la fermeture, mais la capacité d’un peuple à décider de son destin ; que l’intégration ne consiste pas à juxtaposer des populations mais à construire une histoire commune ; que la solidarité ne peut survivre si elle détruit le sentiment d’appartenance qui la rend possible.
Le véritable enjeu dépasse ainsi largement la question migratoire. Il concerne le type d’homme que notre époque entend produire. Souhaite-t-elle encore former des citoyens capables de transmettre une mémoire et de participer à une destinée collective ? Ou préfère-t-elle fabriquer des consommateurs mobiles, déracinés, administrés, dont l’existence se réduit progressivement à circuler entre les prestations publiques, les écrans, les plateformes et les centres commerciaux ? C’est peut-être avant tout cette étrange lassitude qui se lit aujourd’hui derrière les grillages de Ceuta : moins la victoire de ceux qui frappent aux portes de l’Europe que le doute profond de ceux qui ne savent plus pourquoi ces portes existent encore…




