Alors que les lecteurs s’évaporent, les concepts fleurissent. Après les cafés littéraires, voici les «reading raves». Faute de croire encore au texte, l’époque met en scène celui qui le lit.
Chaque été apporte son gadget sociologique pour faire croire que la culture respire encore. Cette saison consacre la « reading party ». Venu des États-Unis, le phénomène ravit la presse bien-pensante[1] : des lecteurs s’assemblent dans un parc ou sur une plage pour bouquiner côte à côte. Chacun son roman, tous en silence. L’illusion est parfaite : un décor instagrammable, un anglicisme ridicule, la promesse d’une « expérience ». La littérature sommée de devenir une performance collective pour exister.
Théâtralisation grotesque
Pourtant, la vraie lecture est un acte fondamentalement asocial. Elle arrache au vacarme, aux figures, à la promiscuité. Les reading raves, elles, ramènent tout à la surface et à la pose narcissique.
Cette théâtralisation gagne toute la chaîne. Les grands éditeurs appliquent au livre les méthodes du divertissement de masse : agences de communication, bataillons d’influenceurs sur BookTok (une sous-communauté de l’application TikTok), campagnes marketing lancées avant même le premier tirage. L’objectif ? Fabriquer l’événement pour fabriquer du consommateur. L’édition s’aligne sagement sur l’économie du vide.
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Derrière la vitrine branchée, les chiffres disent la vérité. Le baromètre du Centre national du livre enregistre l’effondrement : le temps de lecture quotidien s’est effondré de quarante et une à trente et une minutes, balayé par la tyrannie des écrans. La pratique recule, la mise en scène progresse.
Pendant ce temps, les libraires baissent le rideau
Le réseau des librairies indépendantes accuse le coup. En 2025, pour la première fois, les fermetures ont dépassé les ouvertures. Un signal tragique, autrement plus lourd que tous les clichés de bobos alignés sur un gazon.
Lire n’a jamais demandé de protocole ni de happening. Cette manie de transformer le moindre geste intime en rassemblement festif trahit notre impuissance à supporter la solitude. À trop habiller le décor, on étouffe l’esprit.
Martin Eden traverse le monde seul, un livre après l’autre. Le narrateur des Carnets du sous-sol descend seul dans sa propre nuit. Un siècle les sépare ; leur solitude reste intacte et irréductible aux kermesses littéraires.
[1] Le Temps – « C’est bien, vous n’êtes pas sur votre téléphone : fini les book clubs à l’ancienne, bienvenue aux reading parties »
Le Monde – « Clubs de lecture, reading parties, colos pour bouquiner : lire est-il le nouveau chic ? »
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