Le jeune journaliste catholique Bertrand Duguet sort son premier roman: La Terre ou Les Illusions retrouvées (Baribal).

Il y a d’abord Romain. Vingt-cinq ans, jeune journaliste, homme de province monté à Paris pour y chercher fortune, gloire et carrière. Il n’y trouve que des piges alimentaires dans des feuilles de chou professionnelles. Un peu naïf, puceau sauvage, il se cherche, chouine, cultive cette misère très contemporaine des jeunes actifs vivotant dans les grandes villes sans vraiment savoir où ils habitent.
Et puis il y a un duc. Ou plutôt le duc «de Penthièvre». Il se dit descendant du roi Arthur. Moitié faux noble, moitié fin de race, quelque part entre le dernier chouan et les nouveaux saltimbanques. Un excentrique, un hâbleur ou une statue mobile des anciens jours où la gueuserie bretonne adressait le baise-main au noble ? L’avenir le dira.
Enfin, il y a la Bretagne. Toute la Bretagne. Non seulement le pays mythifié de Brocéliande, rêvé et recréé par les régionalistes, mais aussi la Bretagne des fouilles archéologiques médiévales et néolithiques. Mais encore la Bretagne tatouée, hirsute, vaguement insurrectionnelle des zadistes. Sans oublier la Bretagne moralisante qui lit Ouest-France, la Bretagne énervée des maraîchers poujadistes en faillite, la Bretagne réelle des lotissements en crépi qui remplacent les maisons en pierre. Et bien sûr, la Bretagne légale, en blazer, des chambres d’agriculture, des bureaux d’études et des élus locaux qui bétonnent les « beaux lieux ».
Une terre qui doute d’elle-même
Voilà donc un déraciné qui ne parvient pas à parvenir, un aristocrate dont personne ne sait très bien s’il descend réellement de ceux dont il prétend descendre, et une province qui rêve et doute d’elle-même. L’Archipel français de Fourquet, en plein désarroi postmoderne, est ici regardé en tranche bretonne miniature.
Comme le titre, la géographie du récit est de facture balzacienne. Romain, lassé des végétations parisiennes, veut se « ressourcer » en province et rend visite à son ami d’enfance, Armand des Armilles. Le nom est à lui seul un beau programme : vieille famille, vieille demeure, vieux souvenirs dans une terre de chouannerie où la moindre haie bocagère cache un souvenir de guerre civile qu’on préférerait oublier. C’est là qu’apparaît Penthièvre. Nouveau propriétaire du manoir voisin, descendant du roi Arthur et des ducs de Bretagne. Détail embarrassant : la lignée est réputée éteinte depuis plusieurs siècles. D’où vient donc ce sire ? Banale contrefaçon ou épiphanie légendaire ?
A lire aussi: Paul Morand, sprinteur
Le journaliste tient enfin son sujet. Il se transforme en enquêteur. Il entraîne une historienne, Evyline. À partir de là, le livre quitte la farce provinciale pour basculer dans une pérégrination où la destination importe moins que le voyage. On cherche des bouts de généalogie, mais aussi l’explication de cette étrange épidémie qui touche toute la Bretagne de Duguet : le besoin dévorant de croire. On cherche à savoir si Penthièvre est bien un Penthièvre. Mais Penthièvre fascine moins par sa généalogie que par sa manière d’être. Il possède une qualité rare à l’époque des conseillers en communication : il parle aux gens, il les regarde, il leur répond, il les écoute. Sa franchise surprend. Sa disponibilité est presque anachronique. Alors il aimante les foules et agrège tous les contraires.
Le besoin de croire
C’est à ce moment que surgissent, par tranches et chapitres, tous les radicalisés de la péninsule. Certains croient en une langue celte standardisée apprise sur « Internet », reprenant le flambeau indépendantiste du FLB (Front de libération de la Bretagne) ou de l’ARB (Armée révolutionnaire bretonne) ; d’autres croient en l’apocalypse écologique. On trouve des sorcières néopaïennes au style queer. Et il reste ces processions mariales en coiffe bigoudène. « Notre époque était décidément bien médiévale », observe l’auteur.
Le Moyen Âge, rêvé, reconstruit, fantasmé à la sauce bretonne, semble obséder l’auteur. Il y a Penthièvre, bien sûr, et son « aura féodale », le royaume de Logres, espoir des révoltés du livre, les ruines, les korrigans, les statues de Robert de Sorbon, les clins d’œil aux chansons de geste et à Froissart. Penthièvre ne promet pas à la foule des emplois, des subventions, un nouveau plan breton. Il offre une histoire au coin du feu à laquelle tous, y compris les derniers de la vie, peuvent prendre place.
Mais il y a plus. La fixette médiévale de Duguet n’est pas (seulement) érudite, romantique ou réactionnaire. Elle relève d’une intuition diffuse : le nouveau monde recrée les réflexes de l’ancien, qu’il croyait pourtant avoir abolis. Les tribus communautaires remplacent les corporations, les communautés militantes les confréries, les sociologues aux cheveux bleus les sorcières, le millénarisme écologique l’apocalypse, les causes associatives les croisades.
« Face au spectacle de la nature en perpétuel renouveau, les Celtes pensaient que le monde était cyclique et éternel. Nous savons, nous, que le passé ne revient pas, que les vieilles fermes en ruine laissent place aux pavillons neufs et les petites exploitations à l’agro-industrie. Les temps changent et on n’y peut guère plus qu’une fauvette qui lance sa plainte tranquille. » Arthur ne reviendra pas. C’est entendu. Mais certains l’attendent.
Bertrand Duguet, La terre ou les illusions retrouvées, Editions Baribal, 2026, 192 pages.



