Nathanaël West (de son vrai nom, Weinstein) est mort en 1940, presque inconnu, à l’âge de 37 ans. Dans un accident de voiture – il a brûlé un stop en apprenant la mort de son ami, Scott Fitzgerald – avec la jeune femme qu’il avait épousée quelques mois plus tôt. Imaginons que Philip Roth soit décédé au même âge : il ne resterait de lui que Good Bye Columbus et peut-être Portnoy et son complexe. Pas de chance donc pour Nathanaël West. La guigne semble l’avoir poursuivi. L’entreprise de ses parents fait faillite. Simon and Schuster, l’éditeur de Roth, lui refuse son roman : Miss Lonelyhearts (Mademoiselle Cœur-Brisé).

Un classique vendu à 600 exemplaires

Il signe alors avec les éditions Liveright en février 1933. Publié deux mois plus tard, il apprend la banqueroute de son éditeur. Il vendra moins de six cents exemplaires de ce roman appelé à devenir un classique de la littérature américaine. Toujours la poisse. À Hollywood, il est cantonné à des séries B qui ne cartonneront jamais, mais qui l’inspireront pour L’Incendie de Los Angeles, satire grinçante des milieux du cinéma où une sexualité puérile est au service d’ambitions minables. Quant à son unique pièce de théâtre,  elle  ne connaîtra que deux représentations.

Bref, Nathanaël West était l’écrivain idéal pour écrire Miss Lonelyhearts, l’histoire de ce journaliste raté engagé dans un quotidien médiocre pour y tenir le courrier du cœur et le signer du nom ridicule et pathétique de Miss Lonelyhearts. Pratiquement tous les jours il recevait plus de trente lettres, toutes semblables, découpées dans une pâte de souffrance avec un emporte-pièce en forme de cœur. Sous l’œil goguenard de son rédacteur en chef, il s’efforçait de trouver l’amorce d’une réponse sincère. Plus d’une fois, il s’était résigné à écrire que « la vie vaut d’être vécue, car elle n’est que rêves, paix, douceur et ravissement ». Mais il lui était devenu impossible de s’amuser de la même plaisanterie trente fois par jour pendant des mois.

Courrier du cœur

Et que répondre à cette adolescente qui lui écrit qu’aucun garçon ne veut sortir avec elle parce qu’elle est née sans nez – même si elle danse bien et qu’elle a un beau corps ? « Je reste assise à me regarder toute la journée et je pleure. J’ai un gros trou au milieu de la figure qui fait peur aux gens et même à moi et je ne peux pas en vouloir aux garçons de ne pas vouloir sortir avec moi. Ma mère m’aime, mais elle pleure terriblement quand elle me regarde. Qu’ai-je fait pour mériter un tel sort ? «  Cynique, son rédacteur en chef conseille de donner espoir à ces éclopés de la vie en leur parlant d’art ou alors du Christ. Dans son effort pour sauver ses lectrices  dont la misère spirituelle et physique le gangrène, il s’enfonce dans une maladie étrange et meurt sans même avoir le courage de se suicider. Une dépression sans doute dont West note qu’elle était une ruse qu’avait trouvée son corps pour se soulager d’une souffrance plus profonde.

Au départ, confie-t-il, ce courrier du cœur était un truc pour gonfler les ventes du journal et tout le monde prenait ça pour une blague. Mais petit à petit il s’aperçoit que celles et ceux qui lui écrivent le prennent au sérieux. Pour la première fois, il est contraint d’examiner les valeurs sur lesquelles il a bâti sa vie. Cet examen lui démontre qu’il est en fait la victime de la plaisanterie et non son instigateur. C’est une expérience que chacun de nous est amené à faire et qui conduit souvent à la mort. Le poète anglais W. H.  Auden, après avoir lu Nathanaël West, avait inventé une pathologie nouvelle : « la maladie de West » qui désignait une forme de déchéance spirituelle et sociale. Il est beau de donner son nom à une maladie, surtout quand chacun d’entre nous finit par en être atteint. Seule nous manque la lucidité pour le reconnaître. Miss Lonelyhearts nous y aide.

L’incendie de Los Angeles, Nathanaël West, Éditions du Seuil.

Miss Lonelyhearts, Nathanaël West,  Éditions  Sillage.

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