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Bienvenue au Raincy, ce « Neuilly du 9-3 » ! Le cliché a la vie dure et occulte les tensions qui parasitent aujourd’hui la vie de cette ville réputée pour sa tranquillité. Une affaire d’islamophobie ou de communautarisme (selon le côté où on se place) empoisonne en effet les rapports entre la municipalité et un couple de commerçants depuis quelques semaines. Début septembre, une « salle de sport réservée uniquement aux femmes » a ouvert au bas de l’avenue Thiers, déclenchant une tempête sous un voile à six mois des élections municipales. Car Linda Belhadef, la jeune patronne du fitness Orty Gym, est musulmane et voilée. « “Orty”, ça veut dire “ma sœur”, en arabe », indique-t-elle. Rachid, son mari, un musulman « visible » comme elle, portant barbe fournie et djellaba, est au chômage et a pris part aux travaux d’aménagement du fitness. « Il avait l’idée de créer une salle de sport pour hommes, mais je lui ai dit que ce serait plus rentable d’en faire une pour les femmes », raconte son épouse.

Un gymnase non mixte tenue par une femme voilée, voilà qui fait bondir Éric Raoult, le maire UMP du Raincy : « Je vais demander au sous-préfet de prononcer la fermeture de ce commerce », lâche-t-il. L’élu invoque des problèmes d’accessibilité, des normes sécuritaires bafouées, le manque de places de parking alentour, etc. Autant de prétextes légaux qui occultent sa réelle inquiétude : que la salle de sport devienne un espace communautaire, sinon communautariste, où les voiles islamiques fleurissent.[access capability=”lire_inedits”]

Linda et son mari, qui résident à Aulnay-sous-Bois, commune proche du Raincy, précisent pourtant que la salle de sport s’adresse « à toutes les femmes, voilées ou non, musulmanes ou non ». Ils rappellent d’ailleurs avoir obtenu l’autorisation d’ouverture au printemps, des mains de l’adjoint au maire Franck Amsellem, responsable du développement économique. Sitôt l’accord de la mairie obtenu, les Belhadef ont engagé des travaux avec l’aval des propriétaires des lieux, Gilles et Stella Clotaire. Il avait été spécifié aux autorités municipales que le club serait ouvert seulement aux femmes, à l’instar des centres Lady Moving qui essaiment dans Paris et sa banlieue. Mais si tout avait été dit, tout n’avait pas été vu.

Pour le couple d’entrepreneurs, ce club de gym, c’est l’investissement de leur vie. Ils avaient donc mis toutes les chances de leur côté pour s’attirer la bonne grâce de la ville. En mai, lors d’une première visite à la mairie, Linda Belhadef, accompagnée d’une « copine », n’était pas voilée. « Porter un voile aurait compliqué les choses et j’avais dit à mon mari, étant donné son apparence, qu’il valait mieux que je m’occupe moi-même des démarches et que je signe le bail à mon nom », explique-t-elle. Le courant était bien passé et l’agrément n’avait pas tardé à lui être délivré.

Changement de ton un mois plus tard. « Convoquée » à la mairie, Linda Belhadef s’y rend voilée, en compagnie de la copropriétaire du local, Stella Clotaire. Entre-temps, Éric Raoult a appris à qui il avait affaire : un couple de musulmans qui affiche sa religion.

C’est ensuite que les versions diffèrent. La gérante du fitness et la copropriétaire Stella Clotaire font état de propos du maire a priori peu amènes envers les musulmans « d’apparence » : « Il n’y aura que des femmes voilées qui viendront dans la salle de sport et je ne veux pas de cela dans ma ville ; » « Si vous [s’adressant à Linda Belhadef] voulez porter le voile [à l’accueil du fitness], allez à La Courneuve ou à Aulnay, mais pas dans ma ville. »

Le maire dément en bloc. Mais quand on l’interroge, il nous montre une capture d’écran d’ordinateur du site musulman Oumzaza.fr faisant la promotion d’Orty Gym avec la mention : « La salle abrite bien entendu une salle de prière. » « Il n’y a pas de salle de prière à Orty Gym, rétorque Linda Belhadef, c’est le site qui a cru bien faire en indiquant cela et ce n’était pas à notre demande. » Hormis la salle de « step » munie d’un grand miroir mural, on ne voit pas quelle autre partie du fitness pourrait être utilisée à des fins religieuses. Mais la mairie est échaudée : dans le passé, elle avait fait fermer la salle après avoir appris que des Témoins de Jéhovah s’y réunissaient pour prier. Linda Belhadef est avertie, et ses relations houleuses avec le maire virent désormais à la guerre ouverte.

La jeune chef d’entreprise aurait d’ores et déjà reçu la visite d’un officier de police. On lui annonce l’arrivée prochaine de l’inspection des fraudes. Et la ville ne relâche pas la pression : la mairie prétendrait qu’un de ses agents a aperçu une femme en niqab à l’accueil du fitness (le jour de notre passage, ce poste était occupé par une jeune femme prénommée Nadia, sans aucun signe d’appartenance musulmane). Gilles Clotaire, le copropriétaire, affirme avoir reçu un appel téléphonique d’une personne se réclamant des « Renseignements généraux de la préfecture du Raincy » (la ville abrite en fait une sous-préfecture) : « Elle souhaitait avoir des informations sur le couple Belhadef, eu égard aux risques terroristes depuis l’affaire Merah. » La solvabilité de l’entreprise Orty Gym intéresserait particulièrement ces « RG ». D’où vient l’argent ? Acculée à déclarer l’origine des fonds, la patronne du fitness dit avoir vendu ses bijoux et les voitures de son couple, le reste de la somme ayant été fourni par des amis et de la famille, dans le respect de l’interdit islamique du crédit sous intérêt.

De part et d’autre, les accusations vont bon train. Linda Belhadef se dit « harcelée » et dénonce l’attitude « islamophobe » du maire. Islamophobe ? Éric Raoult s’en défend et assure que son seul souci, lui qui fut rapporteur de la mission parlementaire sur le voile intégral, est de lutter contre le communautarisme. « Elles disent qu’elles vont occulter les fenêtres du fitness, ça me rappelle le quartier orthodoxe de Jérusalem », soupire-t-il. Erreur d’interprétation, rectifie Linda Belhadef : « Si des femmes veulent se retrouver entre elles à l’abri des regards, c’est parce que certaines d’entre elles complexent sur leur physique. » Bonjour l’ambiance…

La loi départagera les deux camps. Dans le domaine des activités privées, on l’a vu avec l’arrêt « Baby Loup » de la Cour de cassation, la jurisprudence est plutôt à l’avantage des individus, en l’occurrence des « musulmans ». Au Raincy, le précédent de la crèche Baby Loup pourrait faire des émules. Linda Belhadef pourra, en toute sincérité, répéter que sa salle de sport est ouverte à toutes les femmes, elle aura du mal à faire croire que ce ne sont pas d’abord des femmes musulmanes qui s’y retrouveront « entre elles », dans le partage de références communes, à l’aise dans leurs baskets et leur jogging.

Et pourquoi pas ? Après tout, au nom de quoi leur interdirait-on le plaisir de l’« entre soi » ? Orty Gym est un lieu privé. S’il répond aux obligations légales, un magistrat municipal serait malvenu d’en exiger la fermeture au prétexte d’une vision du monde qu’il ne partage pas. Mais, dans ce cas, Baby Loup aussi avait parfaitement le « droit » d’imposer un « entre soi » laïque. En quoi son règlement, qui prohibait le voile, était-il « islamophobe » ?

À l’heure où nous écrivons ces lignes, le dossier « Orty Gym » est entre les mains de la Ligue de défense judiciaire des musulmans, dernière née des associations de lutte contre l’islamophobie présidée par Karim Achoui[1. Victime d’une tentative d’assassinat il y a quelques années, Karim Achoui assiste depuis le 17 septembre au procès de cette affaire à la cour d’assisses de Paris.], l’avocat du « Milieu » radié du barreau, qui confesse volontiers un passé de musulman non pratiquant. Un délai de cinq ans d’existence étant exigé pour pouvoir se constituer partie civile dans des procès, la LDJM a absorbé une association existante. Prix du ticket d’entrée : déposer plainte contre Charlie Hebdo pour sa caricature « Le Coran c’est de la merde, ça n’arrête pas les balles », parue le 10 juillet au moment de la sanglante répression des Frères musulmans en Égypte. D’après Romain Mouton, jusqu’il y a peu chargé de communication de la LDJM, Karim Achoui n’était « pas chaud » pour attaquer l’hebdo satirique en justice. Mais d’autres musulmans plus ou moins pratiquants ont une certitude, qu’ils assènent sur les réseaux sociaux : Charlie et d’autres médias « s’essuient allègrement les pieds sur l’islam, en toute impunité ».

Achoui a confié le suivi du dossier « Orty Gym » à son disciple Raphaël Chiche, un jeune conseil « enfant du Raincy ». L’édile est prévenu : s’il engage une démarche administrative pour faire fermer la salle, Me Chiche déposera une « plainte pénale pour discrimination en raison de l’appartenance réelle ou supposée à une religion ». Chiche estime qu’« Éric Raoult ne veut pas déplaire à son électorat municipal, dont une partie importante est de confession juive. Peut-être se trompe-t-il, d’ailleurs. Qui dit que cet électorat était vent debout contre l’ouverture de la salle de sport de Mme Belhadef ? »

En effet, qui le dit ? Mais l’interrogation vaut pour tous. Le maire est-il l’« islamophobe » que la partie adverse dénonce ? Il craint peut-être que le bas de l’avenue Thiers devienne un repaire de « barbus et de niqabs », ce qui ne fait pas forcément de lui un ennemi de l’islam. Certains y voient tout simplement un élu soucieux de l’image et de la tranquillité de sa ville.

De toute évidence, les intérêts du maire s’opposent aux revendications exprimées notamment par des musulmanes pratiquantes. Et réciproquement.  Deux logiques − anti-communautariste et anti-islamophobe − tout aussi légitimes l’une que l’autre s’affrontent, sans qu’aucune conciliation ne semble possible. Le Raincy est-il l’avant-poste de la France de demain ? Si l’affaire « Orty Gym » faisait tache d’huile, l’incompréhension mutuelle risquerait hélas de devenir monnaie courante au pays du « vivre-ensemble ».

Oublier Argenteuil

Si nous avons enquêté au Raincy, ce n’est pas par crainte de la banlieue, la vraie. Au départ, nous étions partis bille en tête à Argenteuil, où l’agression de deux jeunes femmes voilées avait alimenté les soupçons d’islamophobie en mai et juin. Mais il nous a vite fallu déchanter : Philippe Doucet, le maire socialiste de cette localité du Val-d’Oise, ne veut plus parler à la presse des « événements » du printemps dont les deux victimes ont désormais choisi de se taire. L’apparence des assaillants, des individus « du genre skinheads », toujours en fuite, semblent étayer le témoignage des deux femmes, qui avaient dans un premier temps mis leur agression sur le compte de leur appartenance religieuse.

Pris par l’émotion, des Argenteuillais s’étaient rassemblés au début de l’été pour dénoncer l’« islamophobie » et le peu d’attention que le ministre de l’Intérieur avait accordé à ces passages à tabac. Dans ce climat de suspicion, il n’était pas conseillé à un journaliste d’employer le conditionnel pour relater les faits : une telle marque de prudence était interprétée comme du mépris à l’égard de ces musulmans que la France « n’aime pas ». Face au mutisme général, nous avons contacté le responsable d’un collectif local constitué après ce double drame. Mais le militant associatif nous a lui aussi fait faux bond. La mort dans l’âme, nous nous sommes résignés à lâcher l’affaire…[/access]

*Photo : Hannah Assouline.

Octobre 2013 #6

Article extrait du Magazine Causeur


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