Causeur m’a appris la « disparition » du monokini. Je suis désespéré. C’est la fin d’un rêve français. Et d’une civilisation ?


À quoi reconnaît-on la fin d’une civilisation ? Des signes auraient dû m’alerter durant tout l’été. Je les ai ignorés. Comme d’habitude, vautré sur le sable, regardant les filles sur la plage, amusé par cette histoire de garde du corps, goguenard devant la démission d’un ministre jadis concurrent du rallye Paris-Dakar, indifférent aux problèmes de permis de construire et de piscine extérieure, je me suis désintéressé totalement de l’actualité. Trop occupé à relire l’œuvre d’André Hardellet et de René Fallet, j’ai passé mon mois d’août entre le transat et le barbecue, entre mes marottes et mon indolence naturelle. Incollable sur la qualité du charbon de bois et le calibre des melons, j’ai pensé, cette fois-ci encore, m’en tirer, ne pas participer à cette grande mascarade qu’on nomme le « vivre ensemble », échapper à ma situation de surnuméraire, en résumé, d’homme du passé.

Même les panneaux « 80 km/h » ne m’ont rien fait…

Lassé par toute cette gesticulation, j’ai renoncé depuis longtemps au débat d’idées et aux joutes verbales. Le 80 km/h et la flambée des radars sur les routes de France n’ont même pas soulevé mon indignation. Moi, le défenseur du plaisir mécanique, le chantre du V12 à essence d’origine italienne, je me suis lamentablement tu. J’ai abdiqué, voilà tout. Mon père s’en est même inquiété. Étais-je souffrant ? Pour un baby-boomer libre et indiscipliné, roulant en Mustang à la ville comme à la campagne, mon détachement lui faisait peine à voir. M’avait-il éduqué ainsi dans le reniement de nos valeurs hédonistes ? Il se sentait responsable de ma faillite spirituelle. Au téléphone, il essaya bien de m’extraire de cet état traumatique, de réveiller ma conscience héritée des Trente Glorieuses, en vain. La politique, les affaires, la culture, la télé, tout m’ennuyait profondément jusqu’à hier après-midi.

En dernier recours, il me parla de Gianni Agnelli et d’une soirée amalfitaine, de Nino Ferrer et de sa thébaïde du Quercy blanc, de Santiago Carillo et de Guillermo Vilas, il se risqua même à me raconter pour la millième fois, une anecdote sur les coulisses de l’Olympia qu’il fréquentait en compagnie de Bruno Coquatrix. Les années 60 triomphantes n’y firent rien. Je souriais bêtement quand lui s’évertuait à raviver les souvenirs d’une époque bénie. La globalisation des esprits m’avait capturé, enserré dans ses griffes molles. Je ne réagissais plus, préférant me passionner pour la cuisson des merguez et des andouillettes, c’est dire mon délabrement mental.

A la recherche du téton perdu

Après le 15 août, un confrère critique littéraire tenta lui aussi de me ramener à la vie, il avait lu dans les colonnes du Parisien la bronca naissante de quelques-unes sur un sujet anxiogène, j’ai nommé la carte postale grivoise, si chère à notre enfance. Je l’entends encore me dire : « Tu te rends compte ce sont les derniers bastions de liberté qui vont céder. Et nous qui croyions si fermement à l’inaltérabilité du string, à la permanence du désir balnéaire ». « La fesse est morte », conclua-t-il, désespéré et dépité à l’idée de se farcir les 500 romans de la rentrée. Je n’ai toujours pas bronché face à cette série d’attaques qui ébranle les fondements de notre mode de vie. Et puis hier après-midi, le coup fatal en lisant Causeur.fr, on m’annonce la fin du monokini [ndlr : article publié le 29 août 2018].

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Je reste quelques secondes groggy devant mon écran d’ordinateur. Le topless, ce rêve français, délicat et sensuel, langoureux et fanfaron, qui illuminait nos vacances, n’existera bientôt plus. C’est comme si l’on avait rayé de mon disque dur, mes meilleures années, les paysages enchanteurs, les rires qui rebondissent sur les vagues, la chaleur du Sud qui fait transpirer les peaux engourdies, les regards innocents et la beauté des corps épanouis. Notre tourisme s’en remettra-t-il ?

La France, un paradis perdu

Nous étions jusqu’à peu une destination protégée des diktats vestimentaires, de cette uniformité morale qui confine à l’obscurantisme. En France, le sein était libre et vibrant, provocateur ou timide, victorieux ou résigné, en aucun cas humilié. On le respectait, on le vénérait, on ne touchait pas à son indépendance. Il s’affichait sans tabou, sans honte et sans reproche. Il incarnait notre liberté d’opinion, nos foucades et nos paradoxes, nos audaces et nos impertinences. Que sommes-nous devenus pour le haïr à ce point ? Un peuple qui réglemente, qui contraint et qui perd son âme. Désormais, le sein sera caché, nié, enfermé dans un carcan, privé de la moindre expression esthétique, banni de nos côtes ensoleillées. Les salauds, ils l’ont bâillonné.

J’ai eu un coup au cœur. Puis ma vie a défilé, j’ai revu, les yeux embués, Brigitte à la Madrague, Nicole Calfan photographiée par Mireille Darc, le Saint-Tropez d’Eddie Barclay, L’Année des méduses, etc… Et j’ai repensé à cette chronique de Louis Guilloux datant d’août 1922 intitulée « Les Américains chez nous ». Si certains touristes viennent pour l’agrément écrivait-il, d’autres « sont venus faire une croisade ». « De temps en temps, il pousse ainsi, dans une ou deux cervelles américaines, cette idée qu’il faut absolument venir morigéner le vieux monde ; mais, il reste à savoir si le vieux monde se laissera morigéner, et acceptera de vivre comme l’on vit en Amérique », ajoutait-il. Aujourd’hui, le vieux monde s’est rhabillé.

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