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Méchant comme un Français

Vous avez survécu à la Journée de la Gentillesse, tant mieux. L’air de rien, cette journée n’est pas seulement une date, une de plus, du néo-calendrier de la dictature festiviste, elle est aussi un symptôme et, surtout, une grave atteinte à tout ce qui fait le charme de l’esprit français : la méchanceté. Donc, si vous sentez encore en vous des séquelles de gentillesse, un seul remède : lisez Le Meilleur de la méchanceté, de Sébastien Bailly.

Sébastien Bailly est un compilateur cultivé et pince-sans-rire qui, depuis quelques années, publie dans l’élégante collection de poche des éditions Mille et une nuits quelques vade-mecum indispensables pour survivre dans la zone atrocement tempérée qu’est devenue la France d’aujourd’hui. On lui doit ainsi, entre autres, Le Meilleur de la bêtise, Le Meilleur de l’humour noir ou encore Le Meilleur de l’absurde.[access capability=”lire_inedits”]

Comme ces précédents titres, Le Meilleur de la méchanceté offre quelques centaines de citations, dénichées pour l’essentiel dans des œuvres en français, ce qui confirme que la méchanceté est bel et bien une spécialité hexagonale, à supposer qu’elle ne constitue pas le cœur de cette identité nationale que certains, y compris parmi mes amis, s’évertuent à chercher là où elle n’est pas. J’aimerais assez lancer l’expression « méchant comme un Français » − vous pouvez contribuer à cette ambitieuse entreprise.

Mais comme nous ne croyons pas à une identité qui exclut mais, au contraire, à une identité qui accueille, nous admettrons quelques étrangers dans ce panthéon de la vacherie. Herbert Spencer, théoricien du darwinisme social, philosophie particulièrement méchante, rhabille pour l’hiver la justice américaine en une phrase qui semble, d’O. J. Simpson à DSK, d’une actualité toujours brûlante : « Un jury est un groupe de douze personnes d’ignorance moyenne, réunies par tirage au sort pour décider qui, de la victime ou de l’accusé, a le meilleur avocat. » On pourra aussi aller voir du côté de Willy Cupy, humoriste de l’école Robert Benchley, malheureusement oublié aujourd’hui : « La forme même des pyramides d’Égypte nous apprend que, dès la plus haute antiquité, les ouvriers avaient tendance à en faire de moins en moins. »

Mais il n’y a pas à dire, la France sera toujours la France et la méchanceté, telle que la définit intelligemment Bailly dans sa préface, reste une façon d’être au monde typiquement française : « Le meilleur de la méchanceté, c’est cela : l’expression de ces libertés prises. Parfois blessantes si l’on ne se place pas à la bonne distance, ou lumineuses si on les regarde sous le bon angle, parfois injustes si l’on croit qu’il devait y avoir là une justice, parfois violentes, mais c’est pour la bonne cause. »
Là où il y a du talent, il y a souvent de la méchanceté. On ne s’étonnera pas de croiser Jules Renard − « Quand je donne un billet de cent francs, je donne le plus sale » −, Nimier − « La philosophie est comme la Russie, pleine de marécages et souvent envahie par les Allemands », mais aussi des peintres comme Picabia : « Les gens sérieux ont toujours une petite odeur de charogne. »

Sans oublier des politiques dont le premier d’entre eux, Charles de Gaulle, a su venger la vieille rivalité entre Saint-Cyr et Polytechnique par un lapidaire : « Le difficile n’est pas de sortir de l’X, mais de sortir de l’ordinaire. » Vous l’aurez compris, la méchanceté est un art. Si vous êtes à court d’inspiration, ce petit livre de poche sera aussi efficace qu’une arme de poing.[/access]

 

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Le Meilleur de la méchanceté, de Sébastien Bailly (Mille et une nuits).

Décembre 2011 . N°42

Article extrait du Magazine Causeur


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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