Le roi Abdallah d'Arabie Saoudite et le Premier ministre turc Erdogan (2010).

Jeudi dernier est peut-être un jour à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire du monde arabe. Pour la première fois, une figure éminente du Hamas, Ismaël Haniyeh, détenteur de l’autorité politique à Gaza, était accueilli en chef d’Etat à Tunis. Le gouvernement intérimaire Jebali, à majorité islamiste, recevait en grande pompe son « ami » Haniyeh en appelant à la reconquête des Lieux saints, non sans discrètement proposer au Hamas de déménager son siège dans la capitale tunisienne en cas d’embrasement à Damas[1. Par ce geste, les dirigeants tunisiens ont sans doute aussi voulu marquer une nette rupture avec les années Ben Ali, régulièrement accusé de collusion avec Israël. Ben Ali avait notamment refusé de condamner l’exécution du cheikh Yassine (fondateur du Hamas) en 2003 puis convié Silvan Shalom, alors ministre des Affaires Etrangères, au Sommet Mondial de la Société de l’Information organisé à Tunis deux ans plus tard. Mahmoud Abbas appréciant peu ce virage stratégique en faveur du Hamas, il boycottera la commémoration de la révolution tunisienne].

Clin d’œil de l’histoire, il y a trente ans, l’agnostique Bourguiba ouvrait le port de Bizerte aux combattants de l’OLP expulsés de Beyrouth avec leur chef Yasser Arafat. A l’époque, les chants nationalistes tunisiens et les slogans panarabes entonnés en l’honneur du Combattant suprême, solidaire de la cause palestinienne, ne disaient rien de l’avenir islamiste d’une certaine Tunisie contemporaine qui fustige le juif, le sioniste et le croisé. Par un étrange parallélisme des formes, à trente ans de distance les mêmes postures s’emplissent de contenus opposés. Ainsi que l’a déclaré Ismaël Haniyeh aux nombreux médias qui l’attendaient à l’aéroport de Tunis, le « printemps arabe » parti l’an dernier de Sidi Bouzid devrait être rebaptisé « printemps islamique » à l’aune de ses conséquences politiques automnales. Au Caire, les Frères Musulmans et les salafistes rassemblent 60% des suffrages populaires; à Rabat, le parti monarcho-islamiste PJD a remporté les élections et dirige le gouvernement ; à Tunis, Ennahda récolte les fruits de sa stratégie mi-identitaire mi-protestataire. Quant aux Frères Musulmans syriens, ils attendent leur heure en espérant prendre leur revanche sur un demi-siècle d’hégémonie baathiste.

Comme l’a résumé Haniyeh, « les portes [du monde arabe] se sont ouvertes » au nouvel islam politique dont le centre névralgique se situe en Turquie, sur les lieux mêmes de l’ancien califat, devenu le fantasme théologico-politique de millions de croyants. En plus de sa force de projection symbolique, la Turquie exerce aujourd’hui une influence idéologique, métapolitique et même géopolitique de plus en plus visible sur les rives sud et est de la Méditerranée. Le virage à 180 degrés de la diplomatie turque, aujourd’hui dirigée contre Israël, n’est certainement pas pour rien dans le regain de popularité d’Erdogan dans le monde arabe, en dépit d’erreurs d’appréciation manifestes (un soutien très appuyé à Kadhafi, opportunément oublié par ses nouveaux alliés libyens).

A tel point que les Saoudiens – traditionnels parrains de l’islamisme sunnite – s’inquiètent de l’émergence d’un rival néo-ottoman. Un exemple parmi d’autres du déclin de leur soft power : alors que la monarchie saoudienne multipliait les projets immobiliers et financiers dans la Tunisie de Ben Ali, les nouveaux hommes forts de Carthage se tournent plus volontiers vers leurs « amis » (et bailleurs de fonds ?) turcs et qataris. A dire vrai, la mouvance dont ils sont issus, celle des Frères Musulmans, née en Egypte dans les années 1930, ne s’est jamais caractérisée par sa proximité avec les Saoud – plus prompts à financer les salafistes[2. Si l’on excepte quelques alliances de circonstance contre leurs ennemis communs (communistes, nassériens, baathistes, israéliens…)]. Et ce n’est pas l’asile accordé au tyran déchu Ben Ali qui arrangera la donne, d’autant que Riyad fait la sourde oreille aux demandes d’extradition lancées par Tunis.

C’est dans ce contexte de fitna (discorde) intra-islamique qu’un prince saoudien de haut rang s’est rendu à Istanbul pour participer à un colloque et accessoirement expliquer tout ce qu’il pensait du gouvernement AKP, triomphalement plébiscité depuis 2002. « Il y a encore dix ans, la Turquie n’existait pas dans la région. Elle est apparue au milieu de nulle part ! » s’exclame le prince Abdoulaziz Ben Talal Ben Abdoulaziz dans un entretien accordé au quotidien turc Today’s Zaman. Une flèche venimeuse hardiment décochée par ce fin stratège qui sait caresser son « allié » pour mieux l’étouffer. Goguenard, il s’exprime par antiphrases, dit considérer la Turquie comme un quasi voisin « à respecter » mais dissipe les craintes d’une résurgence de la Sublime Porte (« certains craignent la coopération [avec Ankara] parce qu’ils vivent dans le passé ») avec une certaine condescendance. Après avoir qualifié le gouvernement turc de « cadeau de Dieu », le prince loue par ailleurs son sens de la clarté et de la solidarité islamique comme autant de qualités qui le distingueraient du vieil ennemi iranien.

Outre ses ambitions nucléaires et sa politique de puissance chiite, l’Iran exaspère en effet l’Arabie Saoudite par ses provocations et ses menaces à répétition, comme son jeu de dupes autour du détroit d’Ormuz, dont la fermeture immobiliserait 40% du transport pétrolier mondial. Comme Téhéran figure au rang d’ennemi public numéro 1 de Riyad, les émissaires saoudiens n’en craignent pas d’en rajouter, arguant que des milliers de missiles perses seraient actuellement pointés vers les monarchies du Golfe et n’attendraient que le brusque coup de folie de mollahs « lunatiques » pour déferler sur « Bahreïn, le Koweït, Oman, Qatar, les Emirats arabes Unis et l’Arabie Saoudite » !

C’est dans ce contexte de guerre froide saoudo-iranienne, bien plus que sunnito-chiite, qu’il faut comprendre la rivalité larvée entre le gouvernement AKP turc et la dynastie des Saoud. Une méfiance réciproque transparaît dans l’amitié toute nuancée qui unit les fils de la plèbe anatolienne aux pétromonarques du Golfe : en cas d’affrontement ouvert entre l’Iran et ces derniers, « la Turquie devrait rester du bon côté » pronostique même Abdoulaziz Ben Talal Ben Abdoulaziz avec force hésitation. Si ce n’est pas un avertissement à ses « amis turcs », cela y ressemble…

Assurément, si les printemps arabes n’ont pas fini de rendre leur verdict, le paysage géopolitique qu’ils éclairent semble tout en dénivelés, alternant les faux-semblants et les franches oppositions. Dans le match à fleurets mouchetés qui l’oppose à Riyad par islamistes arabes interposés, Ankara mène donc 1-0. Le match retour se jouera dans les prochaines semaines, probablement sur un terrain escarpé : la Syrie…

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