Maurizio Serra, janvier 2016. Photo: Emma Rebato.

Menant de front une carrière diplomatique et littéraire, Maurizio Serra est ambassadeur d’Italie auprès des Nations-Unies et autres organisations internationales à Genève.

Daoud Boughezala et Elisabeth Lévy. Pourquoi vous intéresser à des héros sulfureux de la littérature que sont Malaparte, Malraux, Drieu, ou D’Annunzio ?

Maurizio Serra. J’aime bien les réprouvés, ceux qui arpentent les chemins de traverse et les clairs-obscurs de l’Histoire. Pour un auteur et biographe, il faut bien reconnaître que les vainqueurs de l’Histoire ne sont pas particulièrement intéressants !

Et comment en êtes-vous arrivé à forger le concept d’« esthètes armés » autour duquel gravite votre dernier essai Une génération perdue. Les poètes-guerriers dans l’Europe des années 1930 (Seuil, 2015) ? D’ailleurs, qu’est-ce qu’un esthète armé ?

Au début de ma carrière de diplomate, au commencement des années 1980, lorsque j’étais en poste dans Berlin divisé par la guerre froide, je me suis rendu compte que ma génération refoulait une certaine culture des années 1930. De Lawrence d’Arabie à Stefan George, les personnages littéraires de cette époque m’ont alors intéressé, notamment par leur quête de beauté. L’Histoire ayant fauté dans les tranchées de la grande guerre, les esthètes armés recherchaient la beauté en dehors de l’Histoire. Et ce, tout en éprouvant un besoin d’énergie qui les portait vers quelque chose de belliqueux. Bien que quelques-uns aient survécu et trouvé un rôle dans l’après-guerre, les esthètes armés ont bien souvent choisi l’autodestruction, le sacrifice, voire le suicide. C’est ainsi qu’ils se sont perdus dans cette Histoire à laquelle ils tentaient d’échapper.

L’Européen déraciné de l’entre-deux-guerres, qui accusait ses pères et ses grands-frères d’être responsables du charnier de 1914, voulait sortir de l’Histoire. Tout comme l’Européen d’aujourd’hui.

La fuite hors de l’Histoire est un phénomène constant. Même le fascisme et les dictatures sont des tentatives de fuir l’Histoire ou de la rendre belle