Alors que la gauche française s’enfonce dans la spirale d’une défaite inéluctable lors de la toute prochaine élection présidentielle, son homologue allemande, la vieille social-démocratie de papa et grand-papa, reprend des couleurs et sort du marasme où l’ont plongé huit ans de présence dans le gouvernement dirigé par Angela Merkel.

Jusqu’en janvier dernier, les perspectives étaient sombres pour les héritiers de Willy Brandt et d’Helmut Schmidt : le SPD se traînait dans les sondages à plus d’une dizaine de points derrière la CDU-CSU d’Angela Merkel, candidate à un quatrième mandat à la chancellerie lors des élections au Bundestag du 24 septembre 2017. Cette dernière souffrait, certes, de l’usure du pouvoir après douze ans à la tête du gouvernement fédéral, et prenait régulièrement des claques lors d’élections locales, où le parti anti-européen et hostile aux immigrés AfD grimpait en flèche. Cependant, lorsqu’il s’agissait de se déterminer pour le scrutin décisif, celui qui désigne les députés au Bundestag et établit la hiérarchie dans une coalition gouvernementale, Merkel conservait, jusqu’à ces dernières semaines, une confortable avance dans l’opinion, y compris parmi les électeurs du SPD, peu motivés par son concurrent putatif, le vice-chancelier Sigmar Gabriel.

Merkel n’est pas à l’abri de ce « dégagisme » qu’ont subi certains de ses anciens alliés

Tout a changé depuis que ce dernier à renoncé à briguer la chancellerie, laissant le champ libre à Martin Schulz, ci-devant président du Parlement européen, qui remplace Sigmar Gabriel à la tête du parti, et défie la présumée indéboulonnable Merkel. En quelques semaines, la cote du SPD fait un bond spectaculaire, faisant jeu égal et même parfois dépassant les chrétiens-démocrates, autour de 30% des intentions de vote.

Comment est-ce possible dans un pays, la RFA, où les sautes d’humeur de l’opinion ne sont pas monnaie courante, et où les alternances, depuis 1945, sont le fruit d’une longue maturation, aussi bien au sein des partis que dans la société ? Le choix de Martin Schulz a révélé que l’Allemagne, en dépit de ses succès économiques et de l’aura internationale de son actuelle chancelière, n’est pas à l’abri de ce « dégagisme » qu’ont subi nombre de gouvernants des démocraties voisines : Hollande, Renzi, Cameron en sont les victimes les plus connues et les plus récentes. Par son parcours, personnel et politique, Martin Schulz représente une rupture avec l’offre politique des autres partis de gouvernement, CDU-CSU, et vieille garde du SPD. Son passé de fils de petit fonctionnaire et d’une mère au foyer, décrocheur scolaire, rescapé d’une descente aux enfers alcoolique dans l’adolescence, se prête excellemment à un « storytelling » édifiant dont les Allemands raffolent. La rédemption du pécheur par le travail et l’abstinence est un classique du genre, diablement efficace lorsqu’il est incarné par un ancien cancre qui parle aujourd’hui couramment cinq ou six langues (dont le français qu’il maîtrise très correctement). Il bénéficie également de la présomption d’innocence relative aux griefs que les électeurs ont accumulé au cours de la dernière décennie envers un SPD à la remorque de la CDU/CSU, comme partenaire junior de la grande coalition, et faisant péniblement passer quelques correctifs sociaux mineurs dans l’ordo-libéralisme germanique incarné par le couple Angela Merkel-Wolfgang Schäuble. A l’exception du poste de bourgmestre de sa petite ville natale de Würselen, près d’Aix-la-Chapelle, Schulz a effectué toute sa carrière politique à Bruxelles et à Strasbourg, de député européen de base à la présidence du groupe socialiste, puis à celle du Parlement. C’est donc un homme neuf dans la politique nationale, qui n’a pas à assumer le bilan de ses prédécesseurs, même celui de Gerhardt Schröder et de ces réformes des prestations sociales qui ont fait grincer des dents chez les électeurs traditionnels du SPD. Il n’assume pas, non plus le bilan des gouvernements sortants de grande coalition, dont il n’a jamais fait partie. Et cela marche : sans être un tribun exceptionnel, Schulz, toujours jovial et affable, plait aux gens simples, ceux qui respectent Angela Merkel, certes, mais la trouvent décidément froide et ennuyeuse à mourir. Elle, n’aurait jamais pu décrocher la distinction carnavalesque de « L’ordre contre le sérieux bestial » dont s’honorent ceux des hommes politiques allemands l’ayant reçu en raison de leurs efforts à résister à ce trait de caractère national par quelques manifestations d’humour ou d’autodérision.

Une alternance plus culturelle que politique

S’agit-il pour autant d’un virage politique radical, d’une « corbynisation » de la social-démocratie allemande, à l’image de ce qui s’est passé au Royaume-Uni, où les travaillistes ont rejeté l’héritage social-libéral de Tony Blair, ou risque de se passer en Italie et en France à l’occasion des prochains scrutins nationaux ? Rien n’est moins certain, car le SPD est une lourde machine de permanents, d’élus de tous niveaux qu’il est difficile de faire changer de cap brusquement et radicalement, sauf circonstances exceptionnelles.

L’opinion allemande souhaite majoritairement l’alternance, mais dans l’ordre et la responsabilité, en évitant la surenchère de droite comme de gauche. Ainsi, jamais des candidats de la CSU bavaroise n’ont pu déboulonner des candidats SPD en place (Franz-Josef Strauss battu par Helmut Schmidt, et Edmund Stoiber défait par Gerhardt Schröder), l’ensemble du pays trouvant ces Bavarois décidemment trop conservateurs…

Schulz marche sur des œufs, et sa remise en cause des réformes Schröder reste, pour l’instant, dans des limites mesurées, surtout si on la met en regard des programmes proposés par des Jeremy Corbyn ou Benoit Hamon !

Les conservateurs allemands, un peu surpris et bousculés, commencent à tirer à boulets rouges sur Martin Schulz qu’ils soupçonnent d’être favorable à la mutualisation des dettes des pays de la zone euro et de laxisme supposé envers les pays du «  Club Med », toujours suspects de vouloir renflouer leurs finances de cigale en puisant dans le magot de la fourmi allemande. Ils ne manqueront pas d’agiter l’épouvantail d’une coalition du SPD avec Die Linke, alliage d’anciens communistes est-allemands et de gauchistes de l’ouest.

Mais ils resteront démunis pour contrer l’autre désir d’alternance, moins visible mais bien réel, qu’incarne aujourd’hui Martin Schultz : c’est une alternance plus culturelle que politique, qui a vu se succéder au pouvoir à Bonn, puis à Berlin, des représentants de l’Allemagne rhénane, catholique et carolingienne (Konrad Adenauer, Helmut Kohl) et des nordiques de culture protestante (Willy Brandt, Helmut Schmidt, Gerhardt Schröder, Angela Merkel). Martin Schulz est natif d’Aix-la-Chapelle, la capitale de Charlemagne, d’une maman fervente catholique militante de la CDU. Il arrive donc à point pour engranger les bénéfices de la «  Merkelmüdigkeit » (fatigue de Merkel) qui semble saisir nos voisins d’outre Rhin.

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...