La « chienlit » n’a pas que des inconvénients. Contrairement à ce que croient ceux qui imaginent Emmanuel Macron en mauvaise posture, la grande pagaille nationale profite au président. Le désir d’ordre illimité de la bourgeoisie peut lui permettre de tourner la situation à son avantage.


Et maintenant, on va où ? C’est le titre d’un film de Nadine Labaki qui raconte l’histoire d’un petit village libanais où deux communautés (celle des chrétiens et celle des musulmans) s’affrontent, puis se déchirent, alors qu’ils sont condamnés à vivre ensemble. Cette histoire pourrait s’appliquer, mutatis mutandis, au conflit qui monte en France entre les classes populaires provinciales, représentées par les gilets jaunes, et les classes bourgeoises citadines, représentées aujourd’hui par le pouvoir macronien. Ce conflit, beaucoup l’ont dit, a débuté à la fin des Trente Glorieuses, il y a près de quarante ans. Tous les pouvoirs successifs, loin de résorber cette fracture sociale, l’ont utilisée, chacun avec ses arguments et son style propre, pour ghettoïser les classes populaires et accroître ainsi leur emprise sur les classes bourgeoises.

La « fracture sociale », l’instrument des présidents

D’abord Giscard, qui a utilisé le mythe des « deux français sur trois », comme le rappelle Christophe Guilluy, pour donner l’impression d’une fausse unité nationale, prétendument d’accord pour une « société libérale avancée ». Puis Mitterrand qui, pour marginaliser le Parti communiste et ses électeurs (puis envoyer ceux-ci vers le Front national), a fort opportunément remplacé l’ancien prolétariat ouvrier par un prolétariat supplétif ethnique (« Touche pas à mon pote ») et qui a donc, par ce fait, ouvert grand la porte au problème de semi-séparatisme actuel de nos banlieues. Si elle a « plombé » la société française pour cent ans, cette opération de haute volée a eu le mérite, outre le fait de mettre de son côté toute l’intelligentsia bien-pensante, de justifier, derrière le principe du « ni-ni », la complaisance des patrons et des riches et, derrière une neutralité de façade, de mettre en œuvre une vraie politique libérale (malgré la retraite à soixante ans, qui a compensé cette politique, mais ne l’a pas infirmée) où les classes populaires étaient oubliées. Jacques Chirac, celui d’entre tous qui avait le plus la « fibre populaire », les a trahies tout autant, puisqu’après avoir fait campagne, à la suite des travaux de Todd, contre la « fracture sociale », il n’a rien fait pour la réduire, et a fait la même politique que son prédécesseur. Le vibrionnant Sarkozy n’a pas plus arrangé les choses, ni le « capitaine de pédalo » socialiste qui l’a suivi.

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L’affaire, et le ressentiment qui va avec, remontent donc à fort loin. Ces présidents successifs avaient, pour autant, eu l’intelligence de ne pas « réveiller le lion qui dort », laissant les classes populaires se marginaliser lentement, et entrer peu à peu dans leurs guerres personnelles pour leurs fins de mois, la précarité économique (et aussi sociétale, comme le rappelle Michel Pinton fort justement), le ressentiment et l’abstention. Pour ce faire, une méthode très simple et constamment utilisée, le « réductio ad hitlerum ». Le but ? Disqualifier la représentativité naturelle du Front national ou d’autres partis de droite auprès de ces classes populaires, mais aussi terroriser les classes moyennes bourgeoises, dont l’appétence pour l’ordre et la détestation profonde des classes populaires sont immenses.

La grande peur des petits-bourgeois

Jamais n’a été plus vraie la phrase attribuée à Colbert et qu’on ne devrait jamais oublier : « Il existe une catégorie de population qui n’a qu’une envie, c’est de devenir riche, et une crainte, celle de devenir [ou redevenir] pauvre ». Et Colbert, qui avait tout compris, ajoutait, semble-t-il : « Ce sont ceux-là qu’il faut taxer », signifiant par cela que cette catégorie sociale était, de par sa nature même, tétanisée par cette double peur, celle de ne pas être riche et celle d’être pauvre, et qu’on pouvait donc lui « mettre la pression », politique ou fiscale, avec moins de risque d’une déstabilisation sociale que les autres, que ce soit par la haute bourgeoisie (qui pouvait, par l’intrigue, salir l’image du pouvoir, ou même fomenter des révolutions de palais) ou par la classe populaire (qui pouvait, à l’occasion de jacqueries, sortir brutalement de son lit). Un discours lénifiant par ci, une mention aux « heures les plus sombres de notre histoire » par-là, une belle politique libérale par-dessus, pour complaire aux « gagnants de la mondialisation », et le tour était joué. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, en attendant le Déluge, peut-être, mais pour l’un de leurs successeurs.

Par rapport à ce schéma, qui sous-tend toute la politique française depuis la mort de Pompidou, Emmanuel Macron n’est pas innovant. Il a notamment obtenu sa victoire au deuxième tour de la présidentielle par ses visites à Oradour-sur-Glane (le 28 avril 2017), puis au Mémorial de la Shoah (le 30 avril 2017), laissant entendre ainsi que le nazisme ne passerait pas. On se demande bien ce que le nazisme a à voir là-dedans, mais pourquoi ne pas utiliser ce qui marche si bien depuis si longtemps ? Dès que l’on met en scène, un tant soit peu, un risque social ou civil, la capacité de terreur des classes bourgeoises est sans limite.

Le bourgeois fait le roi

La réaction a été spectaculaire : Christophe Guilluy rappelle, dans No Society, que Macron a fait « carton plein » dans le 16ème arrondissement de Paris et à Versailles, là où, pourtant, la bourgeoisie conservatrice, pilote de « La Manif pour Tous », était aux antipodes de ses promesses progressistes. De même, en descendant les Champs-Elysées en command-car le jour de son élection, puis en visitant les soldats français au Mali (le 19 mai 2017), il leur a rappelé opportunément qu’il était le gardien de l’ordre (la valeur à laquelle ils sont le plus attachés). Le risque d’aventurisme politique d’une cohabitation, en cas de désaveu (ou de volonté de rééquilibrage) aux législatives, a fait le reste, et Macron a ainsi pu construire sa majorité parlementaire.

Ces épisodes montrent que le président a parfaitement en tête la cartographie sociale française, et les leviers pour la faire fonctionner. Comment, d’ailleurs, en serait-il autrement ? Tous ses prédécesseurs ont fait de même, et avec le même succès. Chaque dirigeant français sait que c’est la bourgeoisie moyenne qui est la « bascule » qui lui permet de gagner, et qu’une bonne injonction de pompier pyromane sera la meilleure arme, le moment venu, car susceptible de la resserrer autour de lui comme des poussins sous les ailes de leur mère.

Un président sait qu’il ne devrait pas dire ça

Mais là où Macron innove, c’est par son traitement de la crise des gilets jaunes. D’abord, c’est vrai, il a oublié Colbert, et s’est mis à embêter et taxer les classes populaires, au lieu des bourgeoisies moyennes. Il a ainsi « réveillé le lion qui dort ». C’était une erreur. Son côté technocrate, sans doute, a pris le dessus. Et puis, il n’a pas voulu trahir trop vite les électeurs à qui il devait sa victoire. Mais maintenant que la « fracture sociale » est visible aux yeux de tous, il est avéré qu’il continue à appuyer dessus, autant qu’il le peut, en utilisant les mêmes vieilles recettes. Ses phrases (« Les foules haineuses ») ou celles de son gouvernement (la « colère sourde et froide »), la politique de répression policière et pénale systématique, la loi anti-casseurs, le « Grand débat » (pour prendre les classes populaires à revers), ont un premier but : celui de pourrir le mouvement. Mais ils en ont un autre, tout aussi clair : terroriser les bourgeoisies moyennes.

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Ainsi, Macron fait plus qu’utiliser ponctuellement la fracture sociale, il la met en scène. Pour l’instant, cela ne marche pas, comme le montre le sondage du Huffington Post. Mais Macron poursuit sa stratégie, toujours la même, avec beaucoup de constance. Il n’avait ni la capacité personnelle ni l’appétence pour « renverser la table » et le paysage politique, comme Mitterrand l’avait fait en son temps. Tout en faisant semblant de pacifier, il doit donc continuer à souffler en réalité sur les braises. C’est sa seule chance de s’en sortir.

Pour cette raison, je ne crois pas que Macron soit vraiment « maladroit » (comme le pense Guillaume Bigot), ni qu’il soit « KO debout » (comme le laisse croire une récente une de Valeurs actuelles). Rien ne serait plus faux que de penser que le président ne sait plus ce qu’il fait. Au contraire, sa ligne est extrêmement claire. Lorsqu’on a réussi à atteindre la présidence de la République, on est capable d’analyses froides, et on maîtrise parfaitement le choix de ses mots. Maladresse ou naïveté, non, vraiment, ça ne colle pas. Fourberie et manipulation, là, c’est autre chose… Mais maintenant, avec ça, on va où ?

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