Gilets jaunes, affaire Benalla, politique fiscale : depuis quelques mois, le président accumule les erreurs d’appréciation. Et le grand débat aux airs de séminaire d’entreprise n’arrange rien.


En quelques mois à peine, le wonderboy de la Vème République est devenu M le maudit. Le seul responsable et le seul coupable de cette chute vertigineuse est le citoyen Macron Emmanuel lui-même. Son style unique, surplombant et solitaire qui faisait sa force menace désormais toute la classe dirigeante qu’il a attaquée tout en l’incarnant trop parfaitement.

Bouc émissaire d’une nation humiliée

Le jeune monarque thaumaturge qui devait réparer la République est devenu le bouc émissaire d’une nation humiliée. La roche tarpéienne est proche du Capitole. Ce qui l’avait porté sur le pavois lors de l’élection présidentielle le précipite aujourd’hui par terre : son populisme à l’envers. Car le président a beau taper à bras raccourcis sur le populisme, le flou artistique de son programme, son dégagisme violent et sa démagogie attrape-tout (« en même temps ») portaient en germe sa chute. Personne ne vole plus à son secours au sein d’une classe dirigeante qu’il a liquidée.

A lire aussi: Emmanuel Macron peut-il encore gouverner?

Son assurance et son style jupitérien collés à cette promesse de rupture se sont retournés contre lui. Son assurance est devenue de l’autoritarisme et son jupitérisme de l’arrogance. Macron himself était son meilleur atout. Il est devenu son pire ennemi. Il était l’as du système et est devenu son valet de pique.

A cet égard, le style, c’est l’homme. Après un état de grâce gaullien où le personnage privé semblait  s’effacer pour mieux incarner l’intérêt supérieur de la nation et la majesté de l’Etat, patatras, le masque est tombé.

Au bon plaisir des riches

Ce fut l’affaire Benalla avec la préférence accordée à un favori contre l’ordre public et contre la légalité. La déraison d’Etat mise au service de l’intérêt privée d’un copain, d’un coquin et d’une coterie. Ce fut aussi le coup de grâce de la gender party de l’Élysée qu’il s’est asséné à lui-même. Ce qui devait être une simple célébration républicaine dans le saint des saints de l’Élysée s’est transformé en carnaval transgressif révélant aux Français que le bon plaisir de l’homme avait symboliquement pris le pas sur le devoir du prince.

La taxe carbone et l’incroyable morgue et légèreté de ses propos à l’encontre de ses compatriotes (c’est tout de même le premier chef d’Etat moderne à insulter ses électeurs) ont confirmé la préférence macronienne pour le bon plaisir individuel, en général, et celui des plus fortunés en particulier. Le bon plaisir d’une minorité capable de faire plier l’intérêt général.

Plus loin, plus vite et plus fort

Le remboursement de la dette (détenue par des épargnants) imposé aux salariés, l’allègement fiscal du capital supporté par les plus modestes, l’adaptation à la mondialisation par la liquidation progressive du modèle français de solidarité sociale ; la privatisation des services publics ; l’approfondissement de la construction européenne, la poursuite d’une immigration à bas bruit : tous les fondamentaux du macronisme (Europe + marché) correspondent à  l’antithèse de la rupture promise lors de la présidentielle et montre, au contraire, la détermination de Macron à aller plus loin, plus vite et plus fort dans la direction ouverte par ses prédécesseurs depuis quarante ans.

Macron offre le pire du populisme – le style – tandis qu’il rejette ce qu’il peut avoir d’intéressant voire de fécond sur le fond : la volonté de freiner la globalisation et de la plier aux besoins des peuples.

Macron, c’est de la pipe en matière de changement mais c’est carrément une révolution dans le style solo, décomplexé et presque provocateur.

De la perquisition des locaux de Mediapart à la grossière autopromotion d’EM sur le site du gouvernement, en passant par la bouffée de colère macronienne à l’égard de notre voisin transalpin : tout indique que le président perd son sang-froid.

S’abaisser au niveau de ses adversaires

Assurément, ces réactions destinées à montrer qu’il reste le maître et que personne ne lui marche sur les pieds impunément révèlent la fébrilité du souverain. Le chef de l’Etat s’abaisse au niveau de ses adversaires. À chaque fois, il les rehausse et se rabaisse : Salvini n’est même pas Premier ministre et Plenel n’est qu’un fouilleur de poubelle. Une activité peu ragoûtante mais parfois d’intérêt public en démocratie.

Est-ce qu’un président doit ordonner à son Premier ministre d’actionner une perquisition contre un site Internet spécialisé dans les scoops racoleurs ou déclarer publiquement qu’il n’est pas l’amant de son gorille ?

Plus incroyable encore même si cela a été peu relevé : le fait de charger son Premier ministre en lui imputant la responsabilité de la limitation à 80 km/h. Tiens Edouard, coiffe-toi de ce bonnet d’âne fluo. Chaque démonstration de virilité se transforme en aveu de faiblesse.

Il y a de la fébrilité et un manque de sang-froid mais aussi de calcul. Le roi de France ne venge pas les querelles du roi d’Orléans. Les journalistes bousculés par les gilets jaunes formaient malgré tout des alliés de classe, risquer de provoquer chez eux un réflexe corporatiste était une folie. Comme d’engager un bras de fer face à un dirigeant étranger populaire. Le sondage du HuffPost montre clairement que les Français ne sont que 26 % à tomber dans le panneau du grand débat. Toutes les portes de sortie ouvertes par Macron débouchent toutes sur des impasses. La volonté de pourrissement et de répression des manifestations ne fonctionnent pas. Le gros des gilets jaunes n’a pas mordu à l’hameçon et a jugé plus sage de rester sur ses ronds-points défier les forces de l’ordre tandis que la répression disproportionnée n’a pas rangé les attentistes dans le camp du pouvoir.

Le grand débat inutile

Il en va de même de l’enquête de satisfaction, fou mélange entre sondage pour consommateur et séminaire de team building pour cadres de chez Colgate, le tout organisé par notre manager d’Etat sous couvert de grand débat.

Les Français n’en attendent rien mais se sont saisis de cet excellent moyen de poursuivre la guerre civique des gilets jaunes par d’autres moyens.

Le président a permis au peuple de s’exprimer, il ne va pas être déçu du résultat. Le truc de la boîte à idées dans une entreprise ne fonctionne que lorsque le climat social est bon, que la confiance est acquise. En cas de grève ou de tensions, déposer une boite à idées, c’est offrir un catalyseur à la crise en la faisant déborder de récriminations, de plaintes et d’injures.

Enfin, la ficelle Tapie est un gros câble cousu de fil jaune. Si le jaune fluo est la couleur des gilets qui ont replacé la plèbe au cœur du jeu politique, le jaune est aussi la couleur des traitres dans un syndicat. La liste Levavasseur va faire pschitt.

L’ancien banquier d’affaires qui n’avait jamais mis les pieds sur un parquet de bowling électoral et dont le premier coup fut un strike magistral n’était pas un surdoué. Juste un incroyable chanceux aussi habile que favorisé par une presse unanime et la nullité de ses adversaires. Celui que la classe dirigeante a vu comme son sauveur est entre-temps devenu son fossoyeur. Macron, ce n’était pas Bonaparte mais Juppé avec des cheveux.

Lire la suite