Pourquoi les gilets jaunes ont-ils choisi Bourges pour se rassembler ? Pour le Berrichon, Thomas Morales, c’est tout simplement parce que le Berry, dont elle est la capitale historique, est une région qui leur ressemble.


Dans la foire aux identités régionales, avez-vous déjà entendu quelqu’un se vanter d’être Berrichon ? Terrible injustice pour celui qui est né dans cette belle province, entre Cher et Indre, de voir son terroir, raillé, moqué, bafoué et sali. Nous endurons depuis si longtemps cette infamie, nous encaissons les pires insultes sans s’insurger. Pourquoi avons-nous mérité un tel traitement dégradant ?

Le Berry, une terre « moyenne »

Passons sur la sempiternelle bourrée berrichonne censée définir à tout jamais notre folklore rustre et décadent, si l’on y ajoute un accent campagnard qui fait rouler les « r », nous avons là, un tableau assez fidèle de ce que notre terroir laisse comme impression générale dans les ministères.

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Les gilets jaunes comprendront cette injustice-là, d’être toujours réduits à la couleur d’une chasuble. Comme eux, nous sommes jusqu’à la fin des temps, ces cousins bouseux qu’il est bon de mépriser, sans risquer une quelconque fatwa. Le Berrichon est tout à la fois, l’ouvrier désindustrialisé, le retraité pauvre, le rural abandonné, l’agriculteur en souffrance, toute la face noire de la mondialisation. Comme le gilet jaune, il ne peut se prévaloir d’aucune réussite particulière, ni de titres ronflants, pas même d’un passeport diplomatique.

L’âme d’un quidam

Dans l’imaginaire français, le Breton est travailleur et honnête, le Corse fière et secret, quant au ch’ti, nouvelle égérie, il cumule toutes les qualités, c’est bien connu, les gens du Nord ont dans le cœur… On connait la formule. Le Berrichon se sent bien seul comme le gilet jaune face au rouleau compresseur médiatique. Il ne fait pas l’aumône, il voit bien que les autres provinces jouent des coudes aux réunions de famille, et que lui, perdu dans sa campagne austère, il préfère baisser la tête. Il ne se possède pas de panoramas à couper le souffle ou d’illustres conquérants dans son C.V. Il n’essaye pas de faire de la retape. Ceux qui l’apprécient, savent que sa richesse est intérieure et millénaire.

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Jadis, le Berrichon a pourtant administré la France sous le « règne » de Jacques Cœur. Il en garde un souvenir ému mais ne se complaît pas dans cette nostalgie là. Certaines régions n’hésitent pas à sortir, à tout bout de champ, leur Jeanne d’Arc, Napoléon, François 1er ou Henri IV en étendard local. Le Berrichon laisse faire, ces gesticulations ne le font même plus souffrir. Il a accepté sa déchéance nationale comme d’une certaine façon, le gilet jaune. S’il doit être le paria du pays, le révélateur du malaise, il en assure, sans forfanterie, la responsabilité. S’il doit être l’idiot du village comme dans un roman de René Fallet, il prend ce risque, il en accepte aussi les tourments.

Le Berrichon, lui, n’a pas déserté sa terre

Car pour bien saisir l’âme berrichonne, il faut communier avec elle. Les marques d’appartenance à cette contrée sont discrètes, presque invisibles pour un visiteur extérieur. Ici, pas de carnaval joyeux, de feria galopante ou de fest-noz dansant, le Berry n’extériorise ni ses joies ni ses peines. Il affronte seul les saisons. Le Berrichon est un homme debout qui n’attend rien de la vie, à l’exception d’une once de respect. Vous ne le verrez pas pleurer en public, s’apitoyer sur son sort, il garde ses larmes pour la solitude des nuits fraîches lorsque son esprit vagabonde. Contrairement à d’autres ambitieux, il n’a pas déserté sa terre, n’a pas souhaité courir le monde ou faire fortune. Il est resté là où la nature l’avait fait naître. Il y a chez lui une résignation fière. En clair, il est irrécupérable pour la société moderne.

Des hommes bons et loyaux

Comme les gilets jaunes, les Berrichons n’ont pas joué le jeu, ils n’ont pas minaudé, en fait, ils n’ont pas cédé à la pression qui veut qu’une province soit dynamique et se lance à corps perdu dans l’expansion économique. Pour saisir l’émotion d’une terre, sa grandeur comme sa sécheresse, mieux vaut ne pas être guidé par des tour-opérateurs obscènes qui déflorent à la hussarde les paysages. Car découvrir le piton de Sancerre surmontant les vignes alentour, sous un givre d’automne, est un doux moment qui serre le cœur et redonne espoir dans les Hommes. Vous ne trouverez pas de mer déchaînée, de pic majestueux ou de beffroi grandiloquent, simplement un village, reflet de deux mille ans d’histoire de France, entouré simplement de maisons aux toits polis par le vent, plus loin, la Loire frontière naturelle avec la Bourgogne ne vous aguichera pas comme tant d’autres fleuves. Rivière sauvage et indomptable, elle veille sur ses concitoyens, les berce au soleil couchant d’une lumière irisée. Les rues pavées de Bourges vous en diront bien plus que de longs discours technocratiques. Elles sentent la province, elles en ont l’aspect désuet et charmant, en les foulant, vous aurez ce sentiment étrange de retrouver vos vingt ans. Car le Berry est avant tout une terre sentimentale qui façonne des hommes bons et loyaux.

Les gilets jaunes ont peut-être saisi cette pudeur-là.

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