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« Et si nous allions faire un tour aux festivités, vieux Yak ? », me proposa, fort gentiment, la Sauvageonne. Nous étions le 13 juillet, veille du 14-Juillet, et des souvenirs remontaient en moi. Les fameux bals du 14-Juillet, ces « petits bals sans importance » que j’animais avec les Karl Steevens, un groupe de variété de Gibercourt (57 habitants), dans l’Aisne. Je venais d’acheter ma première guitare électrique, une Elli Sound, copie de Gibson SG, chez Victor-Flore, à Paris, dans le but d’enflammer les salles avec un gang de rock’n’roll. Elle ne coûtait pas bien cher, mais il fallait bien que je rembourse mes parents. Les Karl Steevens interprétaient des standards de la variété française des seventies (Delpech, Carlos, Sardou, Lenorman, Johnny, Vartan, etc.) et ceux du répertoire musette ; je préférais les Stones, les Them, les Animals, Kevin Ayers, Nick Drake, Canned Heat, Pacific Gas, Rory Gallagher, etc. Qu’importe ! Ils cherchaient un guitariste, et je lisais à peu près les accords sur les partitions. Je fus embauché. J’endossais un habit de lumière comme les autres instrumentistes, une manière de costume clair et très brillant, et m’astreignais au port d’une cravate. Nous animions les bals du samedi soir des villages de l’Aisne et de la Somme. Le premier d’une longue série, je le donnai en mars 1972, à Montescourt-Lizerolles (1 606 habitants), grâce à mon bon copain Michel (RIP), chanteur et accordéoniste qui m’avait présenté aux membres de l’orchestre créé par deux frères jumeaux, l’un organiste, le chef, l’autre batteur. Il y avait aussi un chanteur au visage poupin qui habitait Montescourt. (Je raconte tout ça dans l’un de mes tout premiers romans, Des petits bals sans importance, paru d’abord au Dilettante, puis réédité au Castor Astral.)
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Michel mourut, emporté par un cancer, quelques années plus tard. Les autres, que sont-ils devenus ? Je pensais à tout cela quand la Sauvageonne m’invita à sortir. Je suis incapable de lui dire non. Alors, nous nous sommes rendus devant l’hôtel de ville d’Amiens où un chapiteau, une scène et un écran immense avaient été installés. La fête avait commencé dès 15 heures. Il était plus de 20 heures lorsque nous arrivâmes. Une foule dense, tonitruante et passionnée s’était donné rendez-vous. Pas moyen de se frayer un passage jusqu’au-devant de la scène. Trop de monde. Je contemplais le grand écran où défilaient des stars du moment que je ne connaissais pas : Nâdiya, Billy Crawford, Colonel Reyel, etc. Des jeunes gens reprenaient les paroles à tue-tête, ce dont j’eusse bien été incapable. Je me sentais dans la peau de mon père, présent à un concert de Magma à la MJC de Noyon en 1972 ou 1973. Complètement paumé. Perdu. Vieux. Je contemplais la Sauvageonne qui semblait connaître Nâdiya. J’eusse pu lui poser quelques questions pour m’informer, mais à quoi bon ? Le temps passe vite, trop vite, comme un mauvais café dans une chaussette usagée. Elle m’entraîna ensuite près du parc Saint-Pierre où nous assistâmes au feu d’artifice, magnifique, il faut le reconnaître. Nous étions postés sur un petit pont qui surplombe un bras de la Somme où coulaient mes années mortes. Il faisait lourd. Je regardais au loin les couleurs rougeoyantes, entendais les explosions pétaradantes qui hurlaient de joie en se souvenant de la prise de la Bastille. Moi, je revoyais Michel qui pianotait sur le clavier de son accordéon ou qui, la main dans les cheveux, chantait « Une rose pour Sandra » au cours de l’un de nos « petits bals sans importance ».






