Les cartes postales de Pascal Louvrier (3)

Les crépuscules de juillet semblent ne jamais finir. On lit, la colline attend la fraîcheur du soir, comme les bêtes sous les gros tilleuls odoriférants. Les étourneaux dessinent dans le ciel en feu des figures que seuls les anciens peuvent interpréter.
Il y a longtemps, j’ai écrit une biographie de Paul Morand (1888-1976) – Paul Morand, Le sourire du hara-kiri, Perrin, 1994 ; Éditions du Rocher, 2006. L’homme ne m’a jamais fasciné, mais son style percutant, ça oui, je l’admirais, et je l’admire toujours. C’est un sprinteur, il excelle dans la nouvelle, ou le court roman, la novella. Quand il dépasse les 100 pages, il a recours aux artifices, il enrobe, décrit trop. Le rythme est brisé. J’ai un faible pour L’Europe galante. La magie opère dès la première page. Les nouvelles s’enchaînent. On ne lâche plus le livre. Ce genre littéraire est à l’image de sa vie. À Pierre-André Boutang, il expliquait : « Je ne tenais pas en place, j’écrivais dans des trains ou dans des chambres d’hôtel ou n’importe où, c’était commode. » Il fut le premier à faire « jazzer » la langue française, pour reprendre la formule de Louis-Ferdinand Céline. Éric Gillot m’a envoyé son essai sur Morand. Il a trouvé le sous-titre « Un homme en fuite ». Il emploie même le terme « fuyard ». C’est un peu excessif. Il est vrai que, depuis qu’on a découvert sa correspondance avec son copain Chardonne, et qu’on a lu le Journal inutile, on a compris que l’homme n’était pas fréquentable. Certains propos choquent. Il convient de ne plus être tendre avec l’auteur adoubé par Proust. Pour ma part, je ne l’ai jamais été. Sa fuite permanente me met mal à l’aise. Il y a un truc qui dérange depuis l’enfance et, j’avoue qu’à plusieurs reprises, il m’a échappé.
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Éric Gillot a raison quand il parle « d’instinct de fuite » chez Morand. C’est un homme qui, très vite, s’est ennuyé. Alors il a pris la tangente. « Le voyage comme stupéfiant », c’est ça, c’est sa drogue, la fuite. Il est mort en 1976, un 23 juillet, en pleine canicule. On ne parlait pas de réchauffement climatique, on disait seulement que l’été était très chaud et très sec, et, chez nous, on se baignait tous les soirs dans la rivière qui coule au pied de la colline. Le bougon Chardonne avait prédit : « Un jour, il bondira, vieux sportif, dans la mort. » La fuite, dans la mort. À toute vitesse. Hélène Morand, née Chrissoveloni, mariée un temps au prince Soutzo, et que Paul épousa en 1927, a tenté d’analyser son époux volage. Elle avait neuf ans de plus que lui, le couvait comme un enfant, lui passait tout, sauf qu’il devait être rentré pour l’heure du thé. C’est à peine caricatural. Elle était riche et son influence sur Morand était illimitée. Elle était antisémite, favorable à Pétain et proche de la famille de Pierre Laval. Morand a collaboré et s’est fourvoyé. Il était à Londres avant de Gaulle, mais Hélène a fait tinter son verre en cristal et l’écrivain-diplomate a aussitôt rappliqué. Il a raté le grand rendez-vous avec l’Histoire. Éric Gillot finit par conclure que Morand, fils unique et taiseux, traînait un sacré mal-être.
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Je me souviens avoir été le premier à fouiller le fonds Paul Morand déposé aux archives de l’Académie française – Morand fut élu à sa seconde tentative, en 1968. Rien n’était classé. Ce fut un vrai travail « d’archéologue ». J’avais eu accès à ce fonds en friche grâce à l’intervention de Michel Déon. Une responsable en blouse était venue un jour me dire : « Mais que faites-vous là ?! Vous n’avez aucune autorisation. » J’ai alors répondu : « Demandez à Michel Déon. » Et j’avais pu travailler en paix. J’avais découvert les lettres échangées entre Paul et Hélène, surnommée « La Chouette », durant l’année 1925 notamment. Morand voyage beaucoup : Japon, Chine, Bornéo, Bangkok, le Siam… Hélène l’appelle « Le Boy ». L’écriture de « La Chouette » était difficile à déchiffrer, un supplice. Mais c’était la boîte noire morandienne que j’avais sous les yeux. Elle émettait. Morand souffrait de dépression nerveuse, « nervous break down », comme on disait à l’époque. Le mouvement perpétuel l’aidait à ne pas chuter. Une phrase soudain : « Toute vie n’est qu’un bail. » Impossible donc de se fixer quelque part. Il faut parcourir la terre en long et en large, la mort aux trousses. Parfois, la fatigue l’accable. Alors « La Chouette » réconforte « Le Boy » : « Vous n’êtes pas fait en série, vous ; vous êtes un type et on fabrique les autres d’après vous. Vous n’avez pas une ou deux choses à dire ; vous êtes tout un organisme qui parle. Laissez-le se porter bien, se refaire du sang et des muscles après chaque effort. Good-bye dearest Boy, écrivez-moi ; pardonnez-moi cette longue lettre ; je ne vous écrirai plus que des cartes postales. » La folle amoureuse, parfois, craque : « Oh, comme je voudrais pouvoir te téléphoner, avoir une ligne directe avec toi et t’appeler tous les matins ; quand parfois on me sonne vers neuf heures où je dors encore, je décroche l’appareil avec la douce pensée que c’est toi. Good-bye, my darling, God bless you. »
Je crois que, sans Hélène, Morand n’aurait pas pu développer ses sprints. Elle fut son soleil noir. Dans la nouvelle « Éloge de la marquise de Beausemblant », dans L’Europe galante, on peut lire ceci : « Je suis une mer fameuse en naufrages : passion, folie, drames, tout y est, mais tout est caché. » Bel autoportrait de l’écrivain. Merci à Michel Déon de m’avoir permis d’approcher le secret de Paul Morand.
Éric Gillot, Paul Morand, un homme en fuite, The BookEdition, 2025, 266 pages
À noter que la revue littéraire Livr’arbitres consacre son numéro de juillet à Paul Morand.
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