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Le retour du reptilien

Le retour du reptilien
Céline Pina © Bernard Martinez

Selon Céline Pina, en abandonnant tout idéal collectif et en misant sur la concurrence sociale, nos dirigeants n’ont fait qu’alimenter le cerveau reptilien au lieu de miser sur l’élévation des consciences. Les foules énervées sont les enfants des élites qu’elles conspuent…


Les samedis passent et se ressemblent. Alors que le dernier avatar du virus frappe, tue et provoque la panique là où les populations ne sont pas vaccinées et les services hospitaliers saturés, comme en Inde, en Tunisie ou dans les Outre mers, une foule conséquente choisit de lutter contre le vaccin plutôt que contre la maladie et érige en atteinte contre les libertés fondamentales, toutes les contraintes liées à la situation sanitaire.

Pour la responsabilité collective, on repassera

On peut s’étonner de cette curieuse inversion de sens et de ce que les appels à la responsabilité collective sont vus comme une soumission à l’arbitraire par une composante non négligeable de la population. On peut s’effrayer de ce que des discours, dont la composante complotiste et irrationnelle est indéniable, mobilisent bien au-delà de leurs cibles habituelles. Ce désordre récurrent, sur des bases bien moins légitimes au départ que la révolte des gilets jaunes, finit par redorer le blason d’Emmanuel Macron et sert ses perspectives d’avenir. Lui qui n’a jamais su sortir de l’incohérence du « et en même temps » et choisir une ligne claire d’action comme de communication, devient l’incarnation de la raison et de l’ordre public pour une partie de la population effrayée par les débordements des antivax.

Les samedis devraient continuer à se ressembler, unis sous la bannière du rejet d’élites qui pleurent les effets dont elles alimentent les causes

Ce qui est surtout paradoxal est que ces manifestations sont en fait le pur produit du système « libéral » que ce président incarne. Ils sont les héritiers accomplis du système qu’ils disent vouloir renverser. Cette foule hétéroclite unie par la frustration est le produit de la destruction du peuple, faute de perspective de progrès social, de possibilité de changement de condition. Elle est également le produit de l’absence de ce mélange de principes, d’idéaux, de lois, d’identité qui fondent l’existence d’une civilisation et d’un système politique et social stable. Cette foule est le résultat de la privatisation du bien commun et de la destruction de l’intérêt général au profit d’un petit nombre d’individus qui ne s’apparente plus à une élite éclairée, mais à une caste de privilégiés. La masse est ce qui demeure quand le peuple n’est plus et que l’élite l’a dissout. 

La notion de citoyenneté plus en vogue en France

Ce délitement de la figure même du citoyen a été synthétisé par Emmanuel Macron lorsque évoquant une gare, il parla d’un « lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien ». Ce dévoilement de l’esprit de caste, on le retrouve à maintes reprises dans le discours présidentiel, lorsqu’il dit qu’il faut que « les jeunes Français aient envie de devenir milliardaires » ou évoque les cailloux qui seraient jetés sur les « premiers de cordée ». Ce faisant Emmanuel Macron n’a rien de disruptif. Il est dans la droite ligne de ceux qui l’ont précédé et ont exercé le pouvoir économique, politique, médiatique mais aussi culturel depuis plus de 30 ans. Il n’est que le énième symptôme de l’abandon de toute élévation intellectuelle et sociale de ceux que l’on appelle « citoyen » mais que l’on conditionne à n’être que les données objectives d’un idéal gestionnaire.

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Cela se traduit par l’effacement de la nation au profit d’une entité bureaucratique sans dimension politique et culturelle, qu’est devenue l’Europe. Cela se traduit par l’abandon du progrès social au profit de la liberté d’entreprendre ; par le sacrifice des services publics au profit de la privatisation du bien commun ; par le recul de l’ordre public au profit de la sécurité privée ; par le rejet de l’identité culturelle au profit d’une injonction à la diversité dépourvue de toute colonne vertébrale ; par le refus d’agir pour la planète tout en mettant en avant un faux souci écologique. Que dire d’un pouvoir qui présente toutes les atteintes à la protection sociale comme des avancées vers la justice ? Que dire d’un président qui reconnait l’impossibilité de réguler l’immigration sans être capable de toucher aux vrais obstacles juridiques qui font qu’un pays en est réduit à ne plus pouvoir choisir qui s’installe chez lui et accorde la citoyenneté sans exigence ? Que dire d’une éducation nationale qui a tué toute perspective d’ascension sociale au nom de la mythification de l’élève au cœur du système ? Quand cette capitulation est de surcroît mise en œuvre par un personnel politique immature, qui donne des leçons sans avoir jamais rien réalisé et qui ne sert avant tout que sa carrière, le niveau de violence s’élève.

Le désespoir majoritaire

La colère que les manifestants expriment d’une façon souvent fruste puise ses racines dans le constat que font tous ceux qui ont arrêté de voter car ils ont perdu tout espoir. Or ils sont majoritaires dans le pays. Ils parlent de l’impossibilité de se projeter dans l’avenir sans que leur niveau de peur explose. Ils pensent que leurs enfants vivront moins bien qu’eux, connaîtront sans doute la guerre, le manque, la faim. Ils constatent que leur avenir personnel est déjà marqué par le déclassement. Ils voient la loi qui s’appuie sur un idéal partagé, disparaître au profit de la norme qui relativise tout et consacre dans les faits la force ou le pouvoir de nuisance. Leur État n’est plus leur garant, mais le premier à trahir les promesses d’une citoyenneté qu’on leur survend. 

Les intellectuels le savent mais peu ont le courage de le dire, comme si en ne prononçant pas les mots, on pouvait se préserver des conséquences. Sauf que condamner ces manifestations et les violences qu’elles portent en gestation, sans voir à quel point elles sont alimentées par ceux qui déclarent vouloir les résoudre et s’indignent de leur existence est sans issue.

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Elle n’est pas jolie, votre France des “territoires”

En abandonnant tout idéal collectif, en laissant exploser les inégalités et en misant sur la concurrence sociale, nos dirigeants n’ont fait qu’alimenter le cerveau reptilien au lieu de miser sur l’élévation des consciences. Ces foules énervées sont les enfants des élites qu’elles conspuent. Elles adhèrent au discours très libéral qui refuse l’idée même de nation et ne revendique des droits individuels que pour s’affranchir de tout devoir collectif. Le résultat du sacrifice de la responsabilité collective et du lien à la nation au profit d’un vivre ensemble sans consistance. La France n’est plus un imaginaire, un esprit et un corps symbolique, une histoire enracinée et un projet commun. Elle n’est plus qu’un territoire à revendiquer.


À l’approche de la présidentielle, l’absence de toute issue politique excite les extrêmes qui comptent sur le désordre pour prendre le pouvoir et soumet les effrayés qui sont prêts à reconduire, pour gagner un peu de temps contre ces mêmes extrêmes, ceux dont l’indigence politique alimente pourtant le désordre social. Les ennemis du commun républicain et civilisationnel peuvent perdre une fois encore cette présidentielle, ils savent que le temps permet de faire fructifier toutes les petites affaires communautaristes et totalitaires. En attendant, Emmanuel Macron (ou un de ses avatars) devrait être réélu puisqu’aucune proposition politique ne sort du chemin balisé du ventre mou du progressisme bien-pensant. C’est dire si les samedis devraient continuer à se ressembler, unis sous la bannière du rejet d’élites qui pleurent les effets dont elles alimentent les causes et si une fois de plus la présidentielle devrait atteindre des sommets d’abstention.

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Ancienne conseillère régionale PS d'Île de France et cofondatrice, avec Fatiha Boudjahlat, du mouvement citoyen Viv(r)e la République, Céline Pina est essayiste et chroniqueuse. Dernier essai: "Ces biens essentiels" (Bouquins, 2021)

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